Amour et rangement

LE MARCHÉ XV

Cette citation m’avait alerté. Je l’avais perdue. Elle figure au point cinq d’une enquête du magazine Ça m’intéresse, numéro d’avril 1993, intitulée Les patrons ont-ils changé ? Un sous-titre : Élever le niveau culturel. Et un chapeau : « Un salarié éduqué est plus heureux et donc plus productif ». Je n’osais pas en parler tant que l’icône n’était pas là, sur ma table. Sonnerie Auchan ! Car c’est d’Auchan qu’il s’agit, d’une expérience culturelle qui proposait à des caissières ou à des livreurs de s’initier à la musique, à la photographie et même, carrément, à l’œnologie. Le but principal de la manœuvre, nous apprenait Ça m’intéresse, était de « fournir aux employés les clés d’une meilleure relation avec les clients ». Bruno Lussato, conseil en entreprise et auteur d’un Bouillon de culture publié chez Laffont, dirigeait cette sonate pour épicerie et beaux-arts. Bien lui en prit. Elle lui valut, nous disait-on, une grande joie : « Une de mes plus belles récompenses, raconte-t-il, a été d’entendre un magasinier m’expliquer qu’après avoir assisté à un séminaire d’analyse de Guernica, de Picasso, il était rentré dans son atelier pour tout ranger : il ne supportait plus son désordre habituel. »
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Pas facile d’oublier cette énormité. Elle jette le doute sur ce que nous appelons culture. Ne chercherions-nous dans les livres, dans la musique, qu’un moyen de ranger nos humeurs ? Penser servirait surtout à ranger la société ? Tout nous rabattrait donc sur nous-mêmes ? Nous serions tous des techniciens de surface ? Pour qui ? Pour quoi ? Impossible. « De l’air ! De l’air ! Du bleu ! » disait le poète. Ranger et arranger, c’est faire le jeu de la bête. D’ailleurs, le temps des rangements est passé : le désordre, c’est nous. Rien à espérer des classements, des gentillesses, des élégances. Le néant nous mord. Pour lui échapper, il nous faut reconnaître que nous sommes revenus, ou arrivés, à la boue élémentaire. C’est notre première nuit à la caserne. Il y en aura huit cents autres. Tout va nous manquer et, finalement, rien ne nous manquera. Cessons de minauder, cessons de faire les délicats. Devant nous, en nous, la condition humaine à l’état brut. Pas le choix. L’étonnant, c’est qu’il en sourd parfois la plus aérienne des musiques. Mozart : élémentaire et détaché. Se réconcilier avec le trouble. Pas n’importe lequel. Pas celui qu’on fabrique en agitant un peu l’eau dans la mare. Celui qui nous fait, qui nous constitue. Le trouble inaugural qui, si notre cœur ne se ferme pas, renaît de chacun de nos instants. Inévitable débandade des illusions. Plus d’oasis nulle part. Je suis désert parmi le désert. Jamais à ma hauteur : toujours en deçà, toujours au-delà. Cloaque et espérance. Mais nous sommes ensemble, vraiment tous ensemble, plus que nous ne pouvons le croire. Quelque chose commence, à la mesure de ce qui s’écroule. Merci.
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En attendant, il y a le Crédit Lyonnais ! Il ressort toujours, virginal et souriant, ses nouveaux produits à la main, des crises de délire qui secouent périodiquement ses dirigeants. Le voici aujourd’hui avec une nouvelle proposition : la réserve de crédit Libre Cours. « En vous souhaitant de donner Libre Cours à vos envies, nous vous prions de croire, cher client, en notre considération distinguée. » La sexualité hypocrite de cette phrase. Les libérations de 68 finissent au guichet de l’agence. Dégoût. Ma plus grosse envie ? Revenir en arrière. Mais, en arrière, il y a quoi ? Les jeux de mots minables, en grosses lettres de lumière, devant Notre-Dame, Holly wine contre Halloween, le marketing de Dieu contre la pub du Diable, les parts de marché partout, le vice et la vertu traders en Bourse. Je déteste ce nouveau monde qui n’est pas nouveau. Je déteste ce monde ancien qui n’est toujours pas mort. Je me reproche de jouer encore trop souvent l’un contre l’autre, de chercher secours et recours auprès de l’un contre l’autre. Orages misérables, contrainte absurde, à quoi aurai-je donc échappé ? D’un côté, des gueules faussement libérées, de l’autre, des gueules faussement libérantes. Mais parfois, entre les deux, merci, l’instant prodigieux de l’inconfort confortable, quand je n’ai rien à vendre à personne ni à moi-même, rien à défendre, rien à réclamer, quand, tout seul, je me sens avec tout le monde.
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Elle sait tout des insectes. C’est rafraîchissant, un vrai savant ! Elle les connaît par chacune de leurs pattes, de leurs ailes. Elle raconte comme ils sont malicieux, comme, avec quelques grosses taches effrayantes, ils s’inventent des yeux pour épouvanter leurs ennemis. Surtout, elle parle admirablement des cafards, ces mal-aimés, ces exclus, ces bêtes à Satan pourtant parfaitement inoffensives et qui ne transportent jamais rien de mauvais. Quel beau plaidoyer ! Comme elle est à contretemps de l’époque avec sa façon intrépide d’aller d’emblée aux plus déshérités, de sauver d’abord les passagers de troisième classe, de rebâtir la cité des hommes et celle des insectes à partir de ses fondations, où sont aussi les égouts.
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Pascal : « Les stoïques disent : « Rentrez au-dedans de vous-mêmes ; c’est là où vous trouverez votre repos. » Et cela n’est pas vrai. Les autres disent : « Sortez en dehors : recherchez le bonheur en vous divertissant. » Et cela n’est pas vrai. Les maladies viennent. Le bonheur n’est ni en dehors de nous, ni en nous ; il est en Dieu, et hors et dans nous. »
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Jamais je n’aurai été plus fidèle à rien ni à personne que je ne l’ai été à cette agence du Crédit Lyonnais. Quarante ans d’amour vache, de lettres recommandées, de réconciliations. Un jour, en sortant, sur une jolie camionnette bleue, mon nom : Jean Sur, faux plafonds. Nous sommes deux Jean Sur, semble-t-il, à cette agence. L’un vend des faux plafonds, l’autre aligne des mots. Pareil ?
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En gros, j’aime plutôt les gens. Sauf ceux qui prétendent mener les autres au bonheur, résoudre leurs problèmes, se dévouer pour eux, etc. Mon oreille reste fine : ceux-là chantent faux. Les couinements féroces de Sœur Emmanuelle. Pourtant, mieux encore que la dame aux insectes, elle s’occupe des infortunés. Navré. Je suis devenu philanthropophobe.
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Décembre. Entre le Téléthon et la dinde, la crasse. Que peut bricoler Noël là-dedans ? Pourvu que le petit Jésus n’oublie pas son balai ! J’ai intérêt à dire ça tout de suite. Dans quelques années, quand il y aura un Ministère du Langage et des Relations Modernes, ça me coûtera cher.
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Pour être cultivée, elle l’était, la dame, et aimait à le faire savoir. Nippée classe avec ça ; et la bonne cinquantaine tout ce qu’il y a de plus agréable. Avais-je eu tort de penser que le grand institut de formation où elle me recevait était une réserve d’abrutis ? Trois heures avec elle, et j’étais allé de surprise en surprise. Misérable parano, j’ouvrais enfin les yeux sur ma mauvaise foi. J’accueillis presque avec honte sa proposition de collaboration. Puis je pris congé, osant à peine la regarder. Elle me rappela. Elle avait oublié, fit-elle avec un sourire un peu forcé, une petite formalité. Puisque j’allais peut-être devenir un nouveau collaborateur, l’habitude était, enfin ce n’était pas obligatoire, mais souhaitable quand même, très souhaitable, et puis, n’est-ce pas, chaque société a ses habitudes, enfin, si je voulais bien écrire quelques lignes de ma main pour qu’à l’occasion, seulement à l’occasion, un ami graphologue qu’elle serait d’ailleurs très contente de me présenter un jour, puisse, mais vraiment à l’occasion… Elle me tendit une feuille, se détourna avec pudeur. J’écrivis quatre lignes d’un jet, pliai le papier, et, retrouvant soudain mes esprits, la remerciai avec chaleur de son accueil. Elle travaillait au sommet du building, comme l’exigeait sa fonction. J’eus le temps de déguster, étage après étage, tout ce que les méchancetés que je venais de lui adresser m’avaient fait perdre : de l’argent, une idée rassurante de moi-même, quelques voyages, de bonnes conversations bien culturelles et, pourquoi pas ? le charme que quelques rides ajoutaient à son visage.
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L’ouvrier a monté tout seul l’énorme ballon à eau chaude. Il l’a déballé soigneusement, puis a lâché un juron discret. Un ballon vertical, quand il le fallait horizontal ! Il a téléphoné à son collègue, qui a appelé le fournisseur. Le collègue a rappelé. Qu’avait dit le fournisseur ? Ceci : « Il n’a pas bousillé le carton, au moins ? » Sisyphe a redescendu le ballon sur son dos, s’imaginant toujours heureux.
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Qu’est-ce qu’il lui prend ce soir ? Son kiosque est ouvert et éclairé, mais il en a barré l’accès par un demi-cercle de présentoirs. Il est là ? Il n’est pas là ? Si ! Sa tête vient de sortir des journaux, là, à droite ! Disparue. Non, la revoici ! Ce qu’il fait ? Sa prière, naturellement. « Ça dure longtemps ? » me demande une cliente avec un peu d’inquiétude et pas mal de respect.
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André Glucksmann et Edgar Morin, chacun à sa manière, pensent que la solution de nos maux est dans l’amour. Difficile de les contredire. À cela près que sonner l’amour pour arranger les choses, ce n’est pas correct. L’amour n’est pas là pour faire le ménage. Ce n’est pas une solution, c’est une irruption. Il ne se préconise pas, il se reconnaît. Il n’est pas à notre disposition, c’est nous qui sommes à la sienne. J’imagine le crêpage de chignons si on convoquait un colloque Amour et désordre mondial ! Pour tout avouer, j’attends davantage, pour le progrès de la vie publique, d’un loyal « Je vous emmerde » que d’un inquiétant « Je vous aime ».
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Ce retraité prépare un CV et une lettre de motivation pour solliciter un poste de bénévole dans une association. Eh ! oui ! En écoutant les travailleurs, je le pressentais. La nécessité de gagner sa vie, cette évidence trop évidente, n’est pas le fond du problème. Ce que presque tout le monde demande à la société, c’est une occasion de soumission. Si on ne veut pas le comprendre, en avant pour la mauvaise foi, les discutailleries avec le Baron, etc.
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En France, pour les immigrés, une seule solution : l’intégration critique. L’expression est d’ailleurs pléonastique : comment s’intégrer autrement à la culture française puisque, sauf erreur, elle est critique ?
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De ses deux mains, elle tente rageusement d’enfoncer dans la boîte à lettres une enveloppe épaisse et flasque qu’elle tord et martyrise. Je lui suggère de la déposer au guichet. Hurlement. « Le facteur n’a qu’à mieux faire son travail ! » Le temps que j’interprète ce sibyllin courroux, elle a disparu. Je reste avec ma petite lettre ordinaire que je ne sais comment fourrer dans la boîte sans que le monstre mou de la folie ne la digère.
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Je suis atterré par la morgue des apparatchiks de la modernité vertueuse. Quand un professeur va glaner chez Voltaire, chez Diderot, chez Rousseau, quelques phrases sur les femmes qui ne correspondent pas aux conceptions de notre époque, quand il s’en étrangle d’indignation au point qu’on craint qu’il ne procède, séance tenante, à l’expulsion d’une bonne moitié des locataires du Panthéon, qui est-il ? Un intégriste, un intégriste en tout point semblable à ceux de là-bas ou d’ici. Comme eux, au bénéfice d’une passion simpliste, il nie la dimension historique de la pensée. Comme eux, il refuse toute mise en perspective. Comme eux, il colle au littéral mais, lui, d’une manière étrangement rétroactive. Les intégristes habituels refusent le présent au nom du passé. L’intégriste de la modernité, plus ambitieux, s’en prend au passé au nom du présent comme si, ayant atteint le sommet de la connaissance, il pouvait avoir de l’Histoire une vision à la fois panoramique et synchronique. L’avantage de la position sublime où il se juche, c’est qu’on n’y court pas le moindre risque. Perché sur la bonne branche, les bras tendrement serrés autour du cou de la grosse bête qui l’allaite, il peut paisiblement parler progrès, qu’il confond peut-être parfois avec avancement. Que répond l’inquisiteur quand on lui pose une question sur le siècle numéro 21 ? Qu’il ne lui appartient pas de porter des jugements de valeur. Magnifique ! Vraiment, il n’y a rien à dire sur le siècle numéro 21 ? Allons, c’est moins fatigant de tomber à bras raccourcis sur le pauvre Jean-Jacques, quitte à aggraver sa manie de la persécution ! Jacques Berque me parlait, en confidence, des liens étroits de certains orientalistes de jadis avec ce qu’on appelait alors le Renseignement. Inventera-t-on des contrôleurs des vertus passées qui réuniraient les compétences des indics, des policiers et des procureurs ? Que pensent les étudiants de tout cela ? Ont-ils encore le temps de penser quelque chose ? Leur a-t-on parlé, au moins, de l’horrible époque du fluide glacial et des boules puantes ?
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Vous voulez faire un parcours sans fautes ? Demandez aux fourmis.
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Comment Big Brother appelle-t-il ce repérage par l’œil auquel son sens élevé de la fraternité va lui faire un devoir de nous soumettre ? L’empreinte crétinienne ?
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L’éducation et la formation bourgeoises, quand aucun accident ne les détourne de leur destin ordinaire et qu’elles conduisent, comme prévu, à la flagornerie ou au mépris et, en tout cas, à l’obsession des postes, exposent la personnalité à un sinistre auquel il est rare qu’elle réchappe. Les sentiments habituels, chassés à la périphérie, centrifugés par le tourbillon d’angoisse narcissique de la vanité et de l’ambition, n’existent bientôt plus qu’à l’état de bribes, de paillettes, d’éclats – au sens où l’on parle d’éclats de chocolat – ou demeurent en suspension, comme la pulpe d’orange dans le jus. Le maelström central, machine à ne rien faire, organise tout, contrôle tout, commande tout. La vraie difficulté du bourgeois réussi est de s’accommoder d’une si exigeante passion, de tâcher d’en masquer, autant qu’il est possible, l’encombrante, et parfois obscène, vacuité. Tel est le rôle de l’idéalisme : mettre des mots sur rien. Je ne connais pas de grand bourgeois qui, le plus sincèrement du monde, ne soit persuadé d’avoir donné un sens à sa vie. Longtemps, fasciné par le pouvoir d’aspiration de cette rhétorique anxieuse, j’ai cru qu’elle cachait quelque chose en son fond. Elle ne cache rien. D’ailleurs, elle n’a pas de fond. Je passais à portée : par habitude, la pieuvre lançait un bras.
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Parfois, au centre, il y a un feu. Alors, on n’est plus en territoire bourgeois. Constamment alimenté par l’intelligence et l’action, comme chez Jacques Berque. Fantasque, imprévisible, dangereux, comme chez Maurice Clavel. Lumineux et serein, comme chez Stanislas Fumet. Et tant d’autres, feux de brindilles, feux de fortes bûches, feux d’un instant, feux de toute une vie. Ils me manquent, ces feux. Je vois bien ce que peuvent penser les jeunes. Qu’il y avait quand même un peu de théâtre là-dedans. Juste. Il arrivait à quelques pétards de vanité périphérique d’éclater. À la différence des bourgeois, elle se tenait autour, la vanité, pas au centre. Mais la vérité de ces feux se lisait dans les étincelles qui en jaillissaient et qui, si brillantes qu’elles fussent, ne parlaient jamais que du simple. À Asquins, près de Vézelay, on lit, sur la tombe de Clavel, qui était le plus remuant, le plus tourmenté, le plus fou, le verset de saint Matthieu dans lequel le Christ remercie le Père d’avoir révélé ces choses non pas aux puissants ni aux riches, mais aux petits et aux pauvres.
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Il est avec nous, le feu. Je n’en ai pas la preuve. Je le crois, je fais l’acte de le croire. Rien n’est plus raisonnable, ni plus désirable. Après tout, s’il se fait si discret, c’est peut-être pour que nous le cherchions mieux. Dans un très bel article de 1992, Bertrand Poirot-Delpech soutient que Clavel « aura illustré l’extinction d’une croyance trois fois millénaire dans la tirade qui tue et qui sauve, dans la formule qui fait bouger âmes et événements ». Rien ne se joue plus en fortissimo, c’est vrai, mais d’autres harmonies se préparent. Et d’autres dangers. Si j’avais un conseil à donner aux jeunes, je leur dirais de prendre garde à la conception, typiquement bourgeoise, du monde comme chantier, du monde comme terrain. Quand ils s’évertuent à couper les bras innombrables au fur et à mesure que la pieuvre les jette dans l’actualité, la bête sent que, malgré eux, ils lui rendent hommage ; et l’angoisse, en secret, leur confirme qu’elle a raison. « Venez à mon chantier, dit le monstre, vous y êtes les bienvenus ! Critiquez, attaquez, mordez : tout cela est caresse pour moi. Le terrain, comprenez-vous, vous êtes sur mon terrain. Je n’y risque rien. Tout s’y transforme en moi, même votre générosité. Une seule chose me blesserait à mort : qu’il y ait de l’ailleurs, que vous soyez ailleurs, que vous soyez d’ailleurs. »
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Ailleurs ? Quel ailleurs ? Celui qui est en nous tout simplement ! Celui dont nous faisons constamment l’expérience. De quoi d’autre pourrions-nous sérieusement parler ? Si Dieu existe, où nous rejoint-il, sinon en nous-mêmes ?
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RFI. Les gamins des banlieues expliquent qu’ils veulent se donner une meilleure image. Mais leur passif est si lourd qu’ils ne sont pas certains de réussir à l’imposer. Il n’est pas vrai qu’ils ne soient que des racailles : eux aussi, ils en sont persuadés, peuvent réussir. Voilà. Les psychomachins, les sociotrucs et les dévoués en tout genre ont réussi : les quartiers parlent comme le business. La modernité a eu leur peau. Le rap, c’est râpé. Imposer une nouvelle image, prouver la valeur par la réussite : message reçu. Contre-épreuve : inversons le jeu. Les bandes rivales des téléphones mobiles s’affrontent maintenant en plein jour. Bilan des violences : des milliers de salariés menacés de chômage. Une zone de non-droit s’est installée dans les affaires. Les responsables politiques n’osent plus y mettre les pieds. Une mission a été envoyée à New York pour étudier les méthodes mises en œuvre par les spécialistes américains.
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Si j’étais responsable politique, ou patron, et que mon pouvoir fût menacé, je n’aurais qu’un mot à la bouche : le concret. Premier avantage, mes interlocuteurs viendraient nécessairement se prendre dans mes filets. Le concret est toujours affaire de moyens, et c’est le pouvoir qui dispose des moyens. Je pourrais donc, du même coup, leur montrer à quel point je suis attentif à leurs préoccupations et leur assener des leçons de réalisme qui trouveraient nécessairement des complicités dans leur culpabilité. Deuxième avantage, en les collant au désir immédiat et au matériel par la glu du concret, je renforcerais en eux l’idée de la primauté absolue de ces catégories ; je les débarrasserais ainsi de leurs scrupules et chasserais de leur crâne toute tentation de critiquer les principes qui m’assurent la prépondérance. Tout cela est évident ; quiconque a observé plus d’un quart d’heure le fonctionnement d’un groupe humain l’a compris. Je trouve donc naturel que les dirigeants et les patrons en tout genre jouent le concret gagnant. Je reste par contre fortement étonné de voir leurs opposants politiques, associatifs, syndicaux entrer comme des moutons dans la bergerie de cette problématique. Rien ne permet de les croire franchement plus sots que la moyenne. Alors, l’intention de tromper ? Leurs avocats plaideront qu’incapables de s’arracher aux jeux de miroirs de la représentation, il leur reste à traîner leurs rêves dans les satisfactions fades de la négociation et les petites gâteries mondaines qui les pimentent.
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Le cerveau humain n’est pas un ordinateur. Un livre récent de Gérard Pommier nous délivre de l’absurde comparaison qui nourrit les analyses cognitivistes et comportementalistes. À ses explications savantes, je veux, revenant sur un thème déjà abordé ici, joindre l’annexe de mon témoignage. Le cerveau humain n’est pas un ordinateur mais il y a des raisons puissantes, au pays des Lumières, pour faire croire aux salariés des entreprises qu’il en est un, et des plus sommaires. Je ne souhaite pas imiter le docteur Knock qui s’exaltait en songeant qu’à l’instant où il parlait, des milliers de thermomètres brandis par des milliers de malades s’apprêtaient à rendre leur verdict. Pourtant, à l’heure où j’écris, d’un bout à l’autre de la France, des gens qui n’ont pas eu la possibilité d’étudier, ou qu’on a dressés à se fier aux beaux parleurs, s’imaginent sonder les reins et les cœurs quand un sansonnet surpayé découvre à leurs yeux éblouis ce qu’il appelle pompeusement la Théorie de la communication. L’émetteur, le récepteur, le message : voilà, plus ou moins savamment déclinée, toute la science de ce bel oiseau. J’accepte qu’on ironise sur la bénignité de mes indignations. À cela près que, si le lien entre les humains est le message, le monde est une boutique ; et la solitude, notre indépassable destin. Nous ne nous rencontrons plus ni dans les bases ni sur les sommets : nous vivons dans la prison du technico-commercial. La culture, la morale, l’éthique, l’idée du bonheur ? Des aérosols pour en renouveler l’atmosphère dans l’intérêt de la productivité. En un mot, le monde est une entreprise et l’entreprise, c’est le monde. Voilà trente ans que les salariés du privé et du public sont délibérément intoxiqués par cette saloperie. Y croient-ils vraiment ? Ils voient bien que l’humanité ne fonctionne pas ainsi. Ils font semblant. Mais c’est cela qu’on veut d’eux : qu’ils fassent semblant. Leur quant-à-soi ne gêne personne : la seule chose qui importe, c’est que leur quant-à-nous se taise.
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Des veaux, disait De Gaulle. Des cons, renchérit, paraît-il, son successeur. Je veux bien. La réaction de tant de mes concitoyens à l’égard de la Turquie ne me pousse pas à une énorme indulgence. Je ne ferai pas le bégueule pour une épithète un peu hard. À une condition. Si l’on pense que les gens sont des veaux ou des cons, on ne peut pas les laisser empoisonner par la clique managériale et sa claque médiatique. On me répondra que, là-dessus, le pouvoir n’a pas de pouvoir. Objection refusée. Un responsable peut toujours parler. Un responsable, même politiquement et juridiquement désarmé, peut toujours favoriser l’éclosion du quant-à-nous. Son quant-à-soi, en tout cas, ne produit pas de meilleurs effets que celui des veaux, ni des cons.
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Je feuillette une suite d’interviews récemment menées auprès de jeunes adultes. Jusqu’au mariage, on s’amuse ; après, place aux choses sérieuses : ce refrain m’horrifiait déjà il y a cinquante ans. Sont-ils sincères ? Pensent-ils convenable de parler ainsi ? Tout ça a un goût de salle de séjour trop briquée, de vaisselle du dimanche, de confidences sur la bagnole. Quel ennui ! Sinistre, cette idée fonctionnelle du plaisir ! Et l’amour, pour se ranger ! Voir plus haut : Picasso et le magasinier, Glucksmann, Morin. Je sais bien que beaucoup de gens vivent ainsi, pas plus mal que d’autres. Je ne veux pas faire le méchant. J’ai toujours été secrètement ému par ces vies patiemment composées. Je les fustige volontiers, mais je garde une réelle tendresse pour elles. La vaisselle du dimanche, au fond, ne me déplaît pas du tout. Le problème, c’est qu’à l’instant précis où s’exerce cette tendresse, elle agit, bien involontairement, comme un révélateur : ce qu’elle fait sourdre dans les gens de nostalgie, d’insatisfaction, de résignation m’est insupportable. Je ne m’en prends pas à la salle de séjour, à la bagnole, aux pots de fleurs. Ça ou autre chose ! Bibliothèques, tavernes, bordels, églises, tout est salle de séjour ! Je m’en prends à l’idée qu’il existerait, sur cette terre, des lieux où, tant bien que mal, on pourrait se donner le droit de vivre sans vivre.
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J’aime flirter avec les textes, ouvrir un livre au hasard, passer à un autre, écrire trois mots, touiller le tout dans l’imaginaire. Imbécile que je suis, je me le reproche, et m’applique encore à lire de la première à la dernière ligne ! Rassure-toi, petit ! Les vers ne te mettront pas de notes !
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L’émulation, c’est quand nous cherchons ensemble à faire mieux ce que nous faisons. C’est un sentiment noble, tourné vers l’intérêt général. Son ressort est l’amitié : pour ceux avec qui l’on travaille, pour ceux pour qui l’on travaille. La compétition, c’est quand nous voulons la peau de l’autre parce que la violence nous habite. Quels que soient les prétextes qu’elle mette en avant, elle est ignoble. Il n’est pas vrai qu’elle soit inscrite dans la nature des choses : seulement dans la logique de la veulerie. Mais, heureusement, la vie, c’est toujours la cour de récréation : que l’un d’entre nous dise « Je ne joue plus », voici les autres obligés de se poser des questions. Le petit jeu misérable et obsessionnel de la modernité ou le jeu immense et trouble de la vie : pensez ce que vous voulez de ce que vous voulez, voilà la question qui vous est posée aujourd’hui et qui vous sera posée demain. Personne n’a la solution pour personne. Silence, mystère, confiance, amitié.
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« La vie n’est pas un bouquet de conséquences », disait Léon-Paul Fargue. Abrutis par l’obligation d’afficher notre image, rendus fous par le devoir universel d’expliquer, nous finissons par devenir nos propres avocats, nos propres représentants. Tel est le fond de la logique de guerre : personne ne parle plus à personne. Nous nous hérissons d’arguments ; ce sont nos armes à feu. Notre peur de nous-mêmes nous lance inconsidérément sur l’autoroute de la causalité. Mauvaise défense. Pour se décoller de la société mécanique, il faut se décoller de soi. Suspendre son jugement. Prendre le temps de se promener dans ses rêves. Refuser la tyrannie du dialogue. Ne jamais se croire obligé de répondre. Face à l’agressivité, et à la peur qui la provoque, le raisonnement à quia : parce que, un point c’est tout. Pratiquer l’ignorance créatrice. N’accepter que les rôles cuisinés maison. Ne jamais se justifier, surtout à ses propres yeux. Ne pas résister au simple, qui n’est jamais le proclamé, ni au complexe, qui n’est jamais le compliqué.
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Curieux. Après avoir écrit ces lignes, je retrouve le sentiment de désolation qui m’assiégeait à la fin de chaque session. « Qu’est-ce que j’ai encore raconté ? Je ne peux donc pas me taire ? Je me prends pour qui, pour quoi ? Va te cacher. Va délirer un peu. Insupportable d’être ainsi reconduit à soi-même. C’est la dernière fois que je me livre comme ça. Je ferais mieux de m’occuper de ma pagaille. Désormais, je ferai technique, je ferai détaché. Tout ça se paye trop cher en orgueil égratigné, en désillusion. L’atterrissage est trop dur. L’image, je le jure, je jouerai l’image. » La prochaine fois sera comme celle-ci : ce n’est pas à moi que j’aurai affaire, mais aux autres. Et la folie de les rejoindre me reprendra. Tant pis. Arrivera ce qui arrivera. Va où tu veux, meurs où tu dois.

(18 décembre 2004)

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