Couché, le monde !

LE MARCHÉ LXXIX

Je pense qu’il n’y a pas de rapport valable au plan politique si on n’est pas préoccupé par, branché sur, cette dimension de transcendance. Il n’y a, me semble-t-il, de vérité du rapport que si on veut à la fois le situer dans la réalité socio-historique et le dépasser au nom d’une exigence que je pourrais dire spirituelle – pour l’opposer à l’exigence politique. Car on ne peut pas donner sens ailleurs, nulle part ; et il y a une exigence de sens qui doit d’une certaine manière presque nier – au sens du dépassement – les soucis du concret, de l’immédiat, de l’action ici et maintenant.
Francis Jeanson

Il n’est pas rare, vers le milieu de la vie, d’affecter de parler en ancêtre. Ainsi Monica Bellucci, qui attribue doctement au progrès de l’âge la nostalgie qui l’envahit. Aurai-je été un mauvais élève jusque dans l’art de vieillir ? Je ne connais plus guère ce sentiment, le temps l’a passé au gant de crin. Peut-être l’ai-je bichonné, aux alentours de la cinquantaine, pour me protéger de l’hiver qui venait, pour me persuader que je l’avais déjà vaincu ? Aujourd’hui, rien ne me conduit ni ne me ramène à la nostalgie. Les mauvais souvenirs sont à la poubelle, les bons vivent en moi et portent toujours leurs fruits. Pas de retour, pas de souffrance du retour. L’enfance, si on n’en sent plus le souffle et le murmure, c’est qu’elle n’a jamais existé. Vivre est un aller simple. La vieillesse ne rend pas lucide et confirme qu’on ne l’a jamais été. Ce que j’ai pu faire de bien n’était pas si désintéressé, ce que j’ai fait de mal pas si perfide. Vieillir, c’est quand il ne reste de tant de fausses pistes et de tant de certitudes inutiles qu’un sourire amer ou indulgent. Vieillir, n’est-ce pas se dire qu’on est ce que l’on est, que les choses sont ce qu’elles sont, qu’on est ce que l’on est parmi les choses qui sont ce qu’elles sont, et voilà ? Vieux, on voudrait pouvoir dire ce et voilà. Vieux, on paierait cher pour pouvoir dire sans mentir : c’est ainsi. Mais c’est impossible. Ce n’est jamais ainsi.
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Je peux vivre et penser à mon aise, aucun voilà, aucun c’est ainsi ne viendra me fixer à ma condition. Pas de colle universelle pour l’âme singulière : cette idée me relance et me réjouit deux fois. Charité bien ordonnée, pour moi-même d’abord : non seulement la perspective de la mort ne m’éloigne pas des autres mais elle m’en rapproche quand elle me confirme que ce qui s’agite dans ce corps et cet esprit usés appartient bien à l’expérience de vivre et non à je ne sais quel sombre corridor du destin. Mais je m’en félicite aussi pour les autres : si, bien avant la vieillesse, ils se persuadent qu’ils ne sont ni des pièces ni des fichiers de la machine-monde et que la tenir à distance est leur plus sûre fontaine de jouvence, comment ne me réjouirais-je pas des espaces ainsi ouverts à leur vie, à leurs projets, à leur joie ? Reste que ce saut dans la confiance est difficile. Se donner le droit de croire en un destin particulier, n’est-ce pas tourner le dos au bon sens et risquer la démesure ?
Ξ
Peut-être faudrait-il se réinstaller dans l’un de ces instants privilégiés où l’on s’est senti à la fois entièrement présent au monde et parfaitement libre de toute sujétion. J’ai raconté sur ce site, il y a onze ans, ce déjeuner fellinien, dans la salle à manger vide du Maréchal-Foch, avec un séminariste allemand d’allure colossale dont une tempête particulièrement rude n’avait nullement entamé l’appétit. J’avais vingt-deux ans, le paquebot avait été loué pour le pèlerinage en Terre sainte d’étudiants catholiques qui, pour l’heure, étaient occupés à gémir dans leur cabine ou sur le pont. Ernst Ludwig, lui, restait imperturbable. Quand il se pencha vers moi pour me dire : « Chan, mon ami Chan, il faut mancher, tout est payé », il ne se douta pas qu’il avait prononcé la phrase qui, de tout ce que j’entendis dans ce pèlerinage, me toucha le plus, tellement plus que ces émois de piété trop démonstratifs qui me mettaient mal à l’aise et ces flots de bienséance spirituelle plus incommodants que le mal de mer.
Ξ
Si je cherchais dans cet instant quelque occasion de nostalgie, non seulement je m’y engagerais à contresens mais je le trahirais. À peine avais-je entendu ces mots d’Ernst Ludwig que je savais qu’ils n’allaient pas se figer en un de ces souvenirs qu’on range dans un tiroir de son cœur et qu’on en sort comme un remède, quand la tristesse ou l’ennui mord trop méchamment, parce qu’il rouvre la porte d’un paradis perdu en carton-pâte où l’on feint de se perdre délicieusement alors qu’on ne s’occupe que de faire taire en soi tout ce qui, soupçon ou ironie, l’aplatirait immédiatement. Je connais ces souvenirs-là, je joue avec eux et je mens avec eux comme tout le monde : la phrase d’Ernst Ludwig n’est pas de leur famille, ni d’aucune autre. Quand il l’a prononcée, j’ai senti qu’elle était éruptive et qu’elle le resterait. C’était une phrase au présent absolu, éternellement jaillissante. À l’instant de ma mort, elle serait aussi vive qu’en cet été 1955. Rien ne mordrait sur elle, jamais. Non seulement elle ne me prescrivait rien et ne m’interdisait rien mais, anticipant ma liberté, l’épousant et la débordant, elle m’assurait que rien de ce que j’entreprendrais, penserais, imaginerais ne resterait sans écho, sans réponse, sans répondant. Rien. Ni le bien ni le mal, ni le faux ni le vrai. Quand j’ai rencontré le « Tout est grâce » de Bernanos, il m’a reconduit à ce séminariste allemand. La même certitude lui était venue, mais avec une simplicité supérieure, géniale. Ce garçon de vingt-deux ans, gavé d’inhibitions mais qui avait faim de toutes les choses de la terre et que commençaient à secouer des orages dont il ne pressentait pas encore la violence, Ernst Ludwig en avait perçu, par l’intuition de l’amitié, le trouble et la détresse. Alors, en ami qui cherche le meilleur, en bon camarade d’incertitude, il avait élargi l’instant présent aux dimensions de sa vie, de toute vie et, d’emblée, servant d’abord le meilleur vin, l’avait invité à mettre à distance infinie son angoisse et son irrésolution, et avait glissé dans son cœur, comme une enveloppe dans une poche, une parole qui, sans rien changer, transformerait tout, même le pire.
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Vilaine chaleur en ce début d’automne. Ce temps n’est pas franc. Un temps qui transpire, un temps aux aisselles moites. Un temps truqué, un temps bêtement hypocrite, un temps de managers. Sur le marché, pas besoin de gratter beaucoup les sourires pour y dégoter l’angoisse. Il fait beau, mais ça va se payer. Personne n’en doute : c’est parti. Climat, première, clap. La croissance, la puissance, la technique, tous ceux qui nous ont collés à tout cela, naïvement d’abord, puis passionnément, puis férocement, puis désespérément : chapeau ! En attendant, la vie de ce quartier tranquille continue, elle a plus de réalité que tout ce qu’on raconte. Regarder les autres, les écouter, loin de m’arracher à moi-même, m’aide à me supporter, à espérer. Ils ne me désolent que si je les vois se noyer dans la foule avec cette modestie poisseuse des faux-jetons ou jouer les rôles que les dealers de sens leur distribuent. Je ne peux supporter qu’ils se trahissent ainsi eux-mêmes, je leur en veux de rompre le seul pacte qui compte, le non-écrit, le non appris. Mais j’aime les observer dans leurs occupations de tous les jours, surtout quand ils s’imaginent absolument ordinaires, entièrement normaux, parfaitement naturels. En fin d’après-midi, par exemple, au supermarché ou à la poste, quand ils s’alignent en files d’attente démesurées parce que le système de l’argent, incapable de cacher longtemps son indifférence constitutive et son avarice foncière, leur vole cyniquement leur repos. C’est ici que nos impeccables prêtres de la modernité devraient venir prêcher les grands sentiments citoyens et les nobles valeurs made in communication. Peut-être, en retour, leur suggérerait-on d’ouvrir quelques guichets de plus, d’embaucher deux ou trois caissières, des frais qui, somme toute, n’amaigriraient pas à l’excès les premiers de cordée qui raflent les bénéfices. Le pouvoir des riches n’en serait pas remis en question, ni le règne de la marchandise. Mais impossible. Ici, comme jamais, le diable est dans les détails. À ces heures d’après le travail où il ne se passe rien qui puisse justifier que les chaînes d’actualité viennent y cliqueter, on voit sans erreur possible ce que la société des valeurs a dans le ventre. Pas une seule nouveauté technique introduite en ces lieux qui ne soit au service exclusif et immédiat du profit. Ainsi les automates, ces machines à fabriquer du chômage, que les clients manient avec une feinte désinvolture pour oublier qu’ils font d’eux des employés non payés, des employés honteux. Les appareils qui ne rapportent pas, les humbles machines, par exemple, qui distribuent la petite monnaie dont on nourrit les automates, ont disparu. Ils étaient là, ils n’y sont plus, débrouille-toi client. Rédaction : imaginez ce qui s’est passé dans la tête du responsable le jour où il a pris la décision de les supprimer, cherchez ses raisons, analysez ses sentiments, dites où sont ses valeurs, et ce qu’elles valent. Bah ! Personne ne l’avoue et tout le monde le pense très fort : la poste, le super, c’est le boulot qui continue, le taf qui se prolonge, le même climat. C’est pourquoi, là comme ici, quand on est las d’aiguiser sa susceptibilité, de peaufiner ses défenses, de déguiser son dégoût en résignation et de surveiller ses voisins, il ne reste plus qu’à se dire que tout cela n’a pas d’importance, et se haïr de ce mensonge. Mais quoi… On ne peut pas être d’un monde qui n’est pas de nous.
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Gamin, la politique m’est d’abord apparue comme un étrange théâtre sans le moindre rapport avec la vie quotidienne. Un paisible bavardage familial sur les mérites comparés des boulangeries de Montrouge ou les succès scolaires du petit Jeannot que j’étais virait soudain à l’ouragan, à la tornade, au cyclone. Quels que soient les protagonistes, grands-parents, oncles et tantes, le scénario était le même. Un mot lâché, maladroitement ou à dessein, par l’un d’eux, ou le nom d’un homme politique controversé jeté dans le potage, avait, une fraction de seconde, alourdi l’atmosphère avant que, d’un commun accord, l’ensemble de la troupe feigne de l’oublier. Mais le mal était là, le pus, le poisson-pilote de la catastrophe. Ma grand-mère paternelle, la seule qui était allergique au sport politique, ne s’y trompait jamais. Son horreur des disputes la mettait instantanément en état d’alerte, elle était prête à bondir sur celui qui allait vicieusement déterrer la bombe, et à lui asséner un « Changement de conversation ! » pitoyable et furieux dont le seul effet serait de mettre le feu aux cervelles. À partir de cet instant, tous les coups étaient permis. Les premiers échanges restaient modérés, presque affectueux, mais je savais que la mèche était allumée. Si je redoutais la lente et irréversible progression de la véhémence, la puissance d’expression que je découvrais dans les combattants m’émerveillait, leur fougue et leur lyrisme m’enchantaient. Je trouvais admirable qu’ils puissent échanger tant de citations savantes, tant d’allusions mystérieuses, tant de souvenirs héroïques. J’étais fier de les voir convier aussi familièrement dans le HBM tant de grands personnages. Mais ce qui m’intriguait surtout, et m’inquiétait un peu, c’était l’arrivée dans le débat de querelles qui n’avaient rien de politique et dont, cette fois, je devinais assez bien les tenants et les aboutissants familiaux. Voir ces bisbilles associées à la marche du monde leur conférait à mes yeux une sorte de prestige mais me laissait aussi entendre que ces petits embarras étaient aussi graves que les grandes affaires du temps. Je voyais sans doute dans la politique quelque chose comme un nuage hors de notre portée qui nous tenait tous à distance, mais qui nous donnait de nous-mêmes une idée somme toute moins banale.
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Ce qu’on appelle ordinairement politique, les débats, les engagements, resta étranger à ma jeunesse. Le patronage toutefois, même s’il faudrait aujourd’hui lui trouver un nom moins ringard et plus scientifiquement cossu, ce patronage qui, avec mon consentement entier et éclairé, aspira littéralement mon enfance et ma jeunesse, me la fit pourtant rencontrer plus que je ne l’imaginais ou, en tout cas, ses bases, son humus. Cette confrontation permanente avec les autres, tous les autres, des adolescents bourgeois à ceux de la zone, ce mélange de toutes les éducations, de tous les langages, de toutes les morales, de toutes les manières de sentir et d’exprimer, des plus distinguées aux plus frustes, des plus coincées aux plus débridées, des plus salaces aux plus policées, c’est une couleur, un parfum que je n’ai jamais retrouvé nulle part. Quand une communication rusée tente d’imiter l’inimitable et nous sert ses frigides leçons de savoir-être et de vivre ensemble, même les chapitres les plus arides du catéchisme me paraissent rétrospectivement, sinon bouleversants d’humanité, en tout cas infiniment moins lugubres et décourageants. À part quelques grandes voix dans quelques grandes circonstances, le débat public, quand j’en compare le ton à celui de cette puissante anarchie que des prêtres débonnaires surveillaient de très loin, m’a toujours semblé irréel et souffreteux. Ce caquetage ne pèse rien. Il ne vient pas du bon tonneau. Sauf rarissimes exceptions, il ne sait rien des puissances instinctives et il ne sait rien non plus des vibrations de l’esprit. Donc, rien de ce qui compte. C’est une piquette pour mini-stratèges, il ne peut atteindre que les zones les plus sottes des tempéraments les plus veules. Il n’a pas de base. Il n’a pas de sommet. C’est un décourageant, comme on dit un défoliant.
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La base et le sommet, bien avant de lire René Char, il me semble les avoir rencontrés durant cette année d’hypokhâgne qui fut aussi l’une des plus actives à Montrouge. Ici la confusion puissante, joyeuse et colérique, là la délicatesse intense de l’expression. Cette année-là, j’ai senti jusqu’à la jouissance et aux larmes la formidable correspondance entre les cours de M. Forget, cet explorateur de gouffres, et le tumulte braillard du patronage. J’ai senti, une fois pour toutes, que la vie se tenait là, entre ceci et cela, dans un équilibre instable. La poussière tourbillonnante de notre cour de banlieue et l’Églogue sur le trépas de Madame Louise de Savoie faisaient l’amour en moi, vertigineusement. Bien sûr, je ne pouvais pas parler du patronage à Louis-le-Grand, pas plus que de M. Forget à Montrouge. Quelque chose comme un double adultère, en somme, un adultère croisé. Mais qui faisait une seule passion, pacifique et intraitable. Le prix à payer – comptant, comme il convient – c’était la solitude. Elle était implacable, mais si doucement ironique et, finalement, si savoureusement complice ! L’élitisme, c’est le mépris craintif de l’instinct. Le populisme, son cousin, c’est la haine jalouse de l’esprit. Si l’on se prive du désirable déséquilibre auquel conduit le refus de ces deux sabotages, de ces deux systèmes de trouille et de chocottes, l’un pense-menu et maniéré, l’autre gueulard et ramenard, exister est à peu près aussi intéressant que chercher une place de parking.
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C’est sûr, pour les jeunes d’aujourd’hui aussi, la base et le sommet se rencontreront. Je ne peux pas ne pas le croire sans désespérer de tout. La meilleure manière de les aider un peu, c’est de déblayer le terrain, de passer au chalumeau le moralisme de tiroir-caisse et les projets déféqués par les banques. Pour le reste, pour l’essentiel, à eux de jouer : mais pas sans qu’on les ait tenus au clair sur ce que l’on pense vraiment. La petitesse d’âme des adultes, leurs précautions insanes, voilà les premiers ennemis de la jeunesse. L’avenir qu’ils lui proposent, c’est leur passé rêvé, leur passé raté. Le faire sentir aux jeunes, sans précautions. Pour le reste, grandes distances, à eux de vivre, ils ne sont pas là pour écouter nos leçons, ils ne sont pas les satellites de notre pusillanimité. Un adulte qui veut aujourd’hui faire quelque chose pour les jeunes, les siens ou d’autres, ne peut avoir qu’un souci : vivre loyalement sa vie et bannir la peur. L’idée ne m’est jamais venue de faire profiter les gamins du patronage des cours de M. Forget sur Marot ou Baudelaire. Sans doute n’aspirais-je pas au statut de relais culturel, fourguer une science trop fraîche m’aurait dégoûté. Autre chose m’occupait qui mettait à distance les rôles et les bonnes œuvres. Ces admirables leçons, qui semaient dans mon cœur une joie jusqu’alors presque inconnue, me touchaient, plus encore que par les trésors qu’elles me faisaient découvrir, par le vide qu’elles creusaient en moi où je sentais se tisser une nouvelle peau de l’âme. Elles me sortaient de l’enfance, mais sans me la faire oublier, sans me rien faire perdre de son essence. Je me sentais parfois attentif et bienveillant, j’en étais d’autant plus émerveillé que j’étais conscient de n’y être pour rien. Cette époque fut pourtant loin d’être rose. Je m’étonnais de me trouver, sans le vouloir, en opposition violente avec à peu près tout ce qui faisait mon existence, la famille et les études. Je doutais d’à peu près tous mes projets. Seul le patronage sut accueillir cette révolution. Ce n’était pas un lieu de militantisme. Pas vraiment non plus une protection ni, comme le craignait la bienveillance paternelle, l’alibi d’une particulière paresse. C’était un incubateur. J’y cherchais l’envers d’une existence dont l’endroit m’apparaissait déjà sans intérêt. Le temps a passé. Le constat s’est alourdi. Je ne me cache ni mes erreurs ni mes fautes. Mais je ne vois pas le monde autrement.
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Une dame, à la radio, pense faire avancer la cause des femmes en parlant des prétendus besoins sexuels des hommes. Cette ânerie me fait sursauter mais je m’apaise bien vite. La hargne qui imbibe sa parole rend inutile qu’on la contredise ou qu’on la gronde : elle souffre la première de ce qu’elle récite, la hache de guerre peut rester enterrée. Il me faut même la remercier. Grâce à elle, je trouve le courage de l’avouer : la révolution dans laquelle je me suis engagé ou, plutôt, qui s’est engagée en moi, révolution du cœur et de l’esprit, n’a pas pu grand-chose, c’est le moins que je puisse dire, contre l’immonde conditionnement sexuel qui fut celui de tant de gens de ma génération, et que bénirent si misérablement tant de frivoles et rabâcheuses consciences chrétiennes. Je pourrais m’attarder longuement sur ce point, flatter la curiosité de mes lecteurs, leur fournir quelque occasion nouvelle de se scandaliser, ou encore gagner leur indulgence en cherchant minutieusement en quoi j’ai été victime, en quoi coupable, etc. Pourquoi pas ? Parce que, si franches que seraient les confidences, si probes les aveux, l’essentiel n’y serait pas, et que je ne viens pas ici pour raconter des histoires. Il en serait même masqué, déclassé, dégradé. L’essentiel, c’est qu’Ernst Ludwig avait raison. J’ai payé assez cher l’horreur d’une éducation imbécile à laquelle les prêtres ont, pour la plupart, largement contribué. Mais, finalement, j’ai été remboursé, et au centuple. Le trouble auquel j’ai été soumis dès l’enfance et qui ne m’a pas lâché un seul jour, loin de m’abattre, loin de m’anesthésier comme aurait pu le faire un meilleur confort, m’a constamment été recours et aiguillon. Nous sommes toujours sur le Maréchal Foch, souviens-toi, Ernst Ludwig. Ton appétit me donne faim. Ça nous amuse, non, d’être assis au centre de cette luxueuse salle à manger déserte ? Les pauvres amis dégueulent à bâbord et à tribord et nous, nous cassons dignement la croûte et savons encaisser la colère de Poséidon. Peut-être, comme moi, as-tu été élevé au trouble, nourri au tumulte, confié à la va comme je te pousse du hasard ? Toi curé, moi laïc, il faudrait savoir, maintenant qu’on a vidé la bouteille, lequel des deux le sexe a le plus emmerdé. Un toast, tu veux ? Un toast à tout ce qu’on nous a raconté là-dessus. Un toast au rien, au vide, au nul. Un toast à l’angélisme pervers de notre jeunesse, ok ? C’était du rien, du vide, du nul. Un toast au gribouillage pâteux d’aujourd’hui, ok ? C’est de l’archi-rien, de l’archi-vide, de l’archinul. Mais on s’en fout, Ernst Ludwig, tout est payé. Pourtant, je ne sais pas ton addition, mais la mienne, elle est assez salée. N’importe. Tout est payé, tout est digéré. Et nous, même un peu bourrés, on ne dégueule pas.
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Qu’on ne s’y trompe pas, il est bien ici question de politique. Quand, sur cette cour, je me récitais les vers de Marot, il m’arrivait quelque chose d’absolument nouveau qui modifiait mon rapport à moi-même, aux autres, au monde. Ils changeaient la perspective, ils installaient une autre dimension. Pas seulement poétique, pas vraiment esthétique. C’était comme si j’inaugurais une nouvelle salle à l’intérieur de moi, un espace simple et grave dont je ne pouvais affirmer ni que j‘y étais déjà venu ni que je le découvrais. Je me sentais sous respiration assistée, mais il me semblait convenable qu’une respiration fût assistée. Le poème me désignait ma place en moi, me conduisait à cette place, comme l’ouvreuse au cinéma. Un dispositif puissant et discret me faisait voir les autres comme, auparavant, je ne les voyais pas. Je me sentais fortement présent à eux, mais ce n’était pas de mon fait. Les choses banales et plutôt gentilles que je leur disais me semblaient venir d’un peu plus profond que de moi, d’un tout petit peu plus loin. Je ne faisais pas semblant de savoir, encore moins d’aider : ces positions-là vous laissent vite le nez contre la vitre. Tout cela me dépassait beaucoup et je trouvais naturel, je trouvais excellent, je trouvais salutaire d’être ainsi dépassé. Vivre, c’est être dépassé. J’avais le sentiment de tenir le bon fil de l’existence, ou d’être tenu par lui. Les autres n’y verraient rien ou s’en foutraient, ce serait très bien ainsi.
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Ces rêveries-là, ces rêveries véridiques, c’est peu dire que je les reconnais. Je ne vois rien dans toute ma vie qui soit plus sérieux. Le peu qui vaille quelque chose dans ma copie le leur doit. Le reste n’est nul que de les avoir ignorées. Je regarde dans les yeux le monde où je vis. Cette construction secrète de soi, qui n’a rien à voir avec lui, qui s’en détourne et, le plus souvent, le combat, qui s’édifie tout entière sur l’improbable rencontre entre ce que l’on sent irréfutablement nécessaire et quelque signe imprévisible qui vous invite à le reconnaitre, voilà l’irremplaçable fondement de la politique comme de toute activité signifiante. L’espèce de parthénogénèse par laquelle s’effectue aujourd’hui la transmission politique est la raison première de son étroitesse, de sa fébrilité, de son évidente débilité. La politique n’a pas son fondement en elle-même, pas plus que l’art, pas plus qu’aucun exercice loyal de l’esprit. Réduite à un copié-collé d’opinions et de constats, d’abstractions et de mesures, ou à une série de compétences qui sont autant de refus de penser, la politique c’est la bonne déguisée en maîtresse, la domestique docile et maniaque de l’informe.
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Personne n’a vocation à devenir un grand politique, un grand écrivain, un grand quelque chose. Tout le monde a vocation à devenir ce qu’il est. Les rêves juvéniles de puissance et de gloire, ces exaltations frelatées et déjà soumises qu’on trouvera prémonitoires quand la carrière sera parvenue à son terme mécaniquement prévisible, ne faisaient que dessiner les contours de l’enfermement auquel on était – et l’on s’était – déjà condamné.
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Il y a le monde et il y a les autres. Les autres ont une conscience et une vérité. Ils ne sont donc pas un souci – ou alors ils sont un souci constant, inévitable et inobjectivable, qui ressemble comme un frère au souci qu’on a de soi-même. Le monde n’a ni conscience ni vérité. Pour autant, il n’a rien de méprisable. C’est une toile inachevée, une page en cours d’écriture, une cuisine qui mijote. C’est aussi un miroir, un très beau miroir, souvent cruel, dans lequel nous pouvons lire beaucoup d’histoires et beaucoup de tourments, mais qui n’a pas la parole et auquel il ne faut jamais faire semblant de la prêter. Sans nous, le monde n’est rien : un non-sens, un tyran. Nous, les humains, nous sommes du parti des autres, du parti de l’humanité, pas du parti du monde. Entre les autres et le monde, entre prendre le parti des autres et prendre le parti du monde, il faut choisir. Refuser ce choix, c’est mettre au même rang les autres et le monde, c’est donc dégrader les autres et se dégrader soi-même, c’est choisir hypocritement le monde et montrer qu’on l’a toujours choisi, au moins par défaut – contre les autres, contre soi.
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Le souci des autres ne limite pas le souci que j’ai de moi, pas plus qu’il ne l’oriente. Il le creuse, au contraire, il l’approfondit, il le libère. Sinon fausse charité, humanisme commercial, foire aux valeurs, fumisterie, morale gluante, lâcheté.
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Être généreux, ce n’est pas ne pas penser d’abord à soi. C’est y penser pleinement, absolument, jusqu’à ce que, par la fenêtre ouverte, les autres se précipitent en soi et se retrouvent chez eux, à charge de revanche.
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Ce que j’appelle le monde, j’en ai senti comme jamais la réalité à Louis-le-Grand. La guerre d’Indochine faisait rage. Dans les classes de prépa, toutes sortes de protestations s’étaient élevées contre elle. Peu intéressé par les affaires politiques, j’étais heureux que des camarades mieux informés que moi m’alertent sur des horreurs et des périls qui me restaient sans doute trop étrangers. C’est peu dire que j’aurais dû rejoindre leurs rangs et m’associer à leur combat. Tout m’y poussait : la haine de la guerre, comme tout le monde, mais aussi le patronage et l’Évangile, tout ce que nous prêchions à nos hordes de gamins et, en sus, une certaine naïveté qui me faisait peu avare de ma confiance. Soutenir ces camarades était ma pente naturelle et pourtant, sans que personne ne cherche à m’en décourager, sans qu’aucun calcul ne me déconseille d’entrer dans ce mouvement, jamais je n’ai pu m’y décider. Dès que je m’apprêtais à franchir le Rubicon, une force irrésistible me retenait. Je n’en étais pas fier et ne prenais aucun plaisir, quand je me comparais à ces jeunes gens lucides et engagés, à me trouver bien moins adulte qu’eux. Ils montaient au front : j’étais tout juste capable de faire jouer des gamins de banlieue.
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Et pourtant, c’était non. Un non dont je ne doutais pas, sur lequel je ne reviendrais pas. J’avais peu de relations avec mes camarades de classe, donc pas plus de contentieux avec ces militants qu’avec d’autres. Leurs qualités étaient indubitables. Leur militantisme sincère, fondé, étayé. Mais un je ne sais quoi m’empêchait de m’associer à leurs projets. Pour le dire comme je n’aurais ni su ni voulu le dire à l’époque, si sincère que m’apparût leur hostilité à la guerre, je sentais qu’elle était elle-même guerrière. Et finalement moins désintéressée qu’il n’y paraissait. Leur cœur était sans doute aussi pacifique que le mien, mais leur langage ne l’était pas. Sous leurs discours, ils tissaient déjà leur futur pouvoir et la solidarité qui le protègerait. L’ironie, l’autoritarisme et le sectarisme n’étaient jamais loin, le sentiment de supériorité toujours partout. Je ne retrouvais rien, avec eux, des relations que j’avais, à Montrouge, avec d’autres jeunes dirigeants de mon âge qui, tous, étaient aussi des étudiants. Nos relations étaient simples, immédiates, non concurrentielles, fondamentalement joyeuses. Les sujets de friction n’auraient pourtant pas manqué. L’un de ces anciens camarades est devenu une vedette des affaires et du Medef, un autre un médecin passionnément communiste. La grande différence était que ce que nous faisions ensemble, les amis de Montrouge et moi, nous réunissait alors que la compétition étudiante des prépas, au moins telle que je l’ai vue à Louis-le-Grand, isolait et opposait les élèves. S’ajoute à cela que, dans cette classe prestigieuse, je me sentais dans la situation d’un cyclotouriste absorbé par hasard par le peloton du Tour de France.
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Un événement changea pourtant, au moins pour moi, beaucoup de choses. C’était mon tour de présenter un exposé et M. Forget avait accepté le sujet que je lui avais proposé : le personnage de Toussaint Turelure dans la trilogie de l’Otage. Je ne sais trop pourquoi, ce Turelure qui ne me ressemble en rien a toujours été mon héros. Cet exposé, c’était un peu mon Galibier. Et j’étais sur mes terres ! J’avais passé beaucoup de temps à la bibliothèque des Jésuites de l’Action populaire, à Vanves. Il y eut de la chaleur dans le commentaire que fit M. Forget de mon travail. Après le cours, plusieurs condisciples vinrent me voir, vinrent donc me voir. Leur étonnement était un peu trop manifeste, mais ils étaient amicaux, aimables, ravis. Ce jour-là, leur gentillesse me toucha. L’intrusion de cet amateur dans leur peloton leur avait plu, sans doute aussi la sincérité de son attachement à Claudel. D’autant que le cyclotouriste n’était pas un concurrent sérieux. Un instant ils avaient perdu leurs marques et, comme de bons enfants à qui est offerte une récréation inattendue, s’en étaient réjouis. Mais réussir est une chose sérieuse. Le lendemain matin, ils semblaient avoir tout oublié.
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Jusque-là, je ne m’étais guère soucié d’eux. Je les voyais instruits, intelligents, travailleurs, polis. Pas trop sympathiques, mais le vivre ensemble avec eux, comme on ne disait pas à l’époque, était possible, à condition de savoir prendre ses grandes distances. Le dernier cours fini, je me précipitais dans l’autobus, ma vie n’était pas là. S’il n’y avait eu cet exposé, cette année d’hypokhâgne et la suivante, en khâgne, se seraient sans doute terminées sans que je m’interroge davantage sur mes condisciples. Mais ces quelques minutes m’avaient troublé. Nous nous étions parlé comme à Montrouge, simplement, de manière ouverte. Avec un langage un peu différent, sans doute, un ton moins familier, mais quelle importance ? Pour la première fois, je les avais vus rire de bon cœur. Si le soleil n’existait pas, comment pourrait-on parler d’obscurité : cet instant de gaîté où ils abandonnèrent leurs soucis et leur sérieux appliqué se superposa à tout ce que j’avais vu et voyais d’eux. Je ne crois pas forcer mon souvenir en affirmant que c’est cet événement qui, de surcroît, me donna le goût – et me fit obligation – de m’interroger un peu plus sur les gens que je rencontrais.
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« Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde. » J’ai perdu beaucoup de temps, dans ma jeunesse, à tourner et retourner cette phrase de Kafka qu’on m’avait dite infiniment profonde. Je suis resté perplexe. Est-ce l’expression d’un humour au douzième degré qui m’est inaccessible ? Une capitulation bien rédigée ? Le soupir de résignation d’un homme que taraude l’angoisse, que délabre le désespoir ? Rien dans tout cela qui me soit bien nourrissant. Raphaël Enthoven, lui, dans une chronique radiophonique sur l’égoïsme, en fait ses délices 1. Quand une enquête récente lui apprend que le Français est pessimiste sur le monde à venir et, pourtant, optimiste pour lui-même, les bras lui en tombent. Enfin, voyons ! N’est-ce pas le contraire qui serait correct : pessimiste pour soi, optimiste pour le monde, malgré tout ? N’est-ce pas « l’évidence » puisqu’il est le plus fort, le monde ? Puisqu’il dure et que nous passons ? Qu’est-ce que je pèse, moi, que pèse ma « petite vie », que pèsent mes « petites habitudes », de quoi me protègent mes « petites barrières » ? Je suis une brigade de petitesses. L’égoïsme, c’est la myopie ! « Le moi, que je protège de la pellicule de mon égoïsme est une chose dérisoire. » Que signifie cette misérable fascination pour la mesquine aventure de ma vie ! Ne suis-je pas au monde « ce qu’un grain de sable est à une plage » ? Et puisqu’il est le plus fort, le monde, comment ne pas, courageusement, me porter à son secours ?
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J’ai regardé la vidéo de l’émission, puis j’ai imaginé ce qu’avaient pensé les auditeurs. Quelques-uns, des vieux ou de jeunes privilégiés, ont probablement attendu que soit rappelée, même pour la réfuter, une pensée de Pascal que je recopierais volontiers ici, si ce n’était si laid, en capitales grasses : « Par l’espace l’univers me comprend et m’engloutit comme un point, par la pensée je le comprends. » Mais j’ai surtout pensé aux autres, à la foule de citoyens-consommateurs à qui l’on n’a jamais parlé de Pascal. À ceux que quelqu’un qui vit sans doute une grande vie, avec de grandes habitudes et de grandes barrières pour se protéger de la médiocrité des autres, enfonce dans le désespoir et le néant pour mieux les livrer au service d’un monde dont il se fait le communicant. À ceux-là je veux dire : Il n’y a pas plus là-dedans de philosophie que de poil de chameau dans un cachet d’aspirine. Ce micmac puéril ne doit pas vous faire douter, vous faire plier, vous inciter à vous mentir à vous-mêmes. C’est vrai que nous sommes tous petits, tout petits, et bien faibles. Mais à chaque fois que, pour mon dépit et ma désolation, ma faiblesse me présente l’un ou l’autre de ses innombrables visages, non seulement je sais, ce qui n’arrangerait pas grand-chose, que ma manière d’être faible est unique, mais je sens, quand même je ne le voudrais pas, qu’elle est comme une messagère ambiguë, qu’elle me désespère en m’interdisant de désespérer, et qu’elle me l’interdit d’autant plus sévèrement qu’elle me désespère davantage. Et souvent, dans ces instants-là, c’est la vie qui me saute à la gueule. Peu importe si c’est dans une de ces oraisons qu’on disait, magnifiquement, jaculatoires ou dans une bordée d’injures à la chiennerie des temps, peu importe si elle part aussi sec qu’une torgnole, la vie, si elle bondit comme un désir interdit ou si elle m’enveloppe d’une douceur de souvenir inventé. Je suis vivant, nous sommes vivants, vous êtes vivants et vous le savez, frères humains qui avec nous vivez… Vivants, nous ne sommes pas faits pour la rancœur distinguée. « Plus le monde va mal, dit notre auteur, mieux l’égoïste se porte, car la souffrance est un écrin merveilleux pour son propre confort, à l’image du type ordinaire qui jubile de dévorer son Big Mac devant les images d’enfants affamés. » C’est un philosophe qui parle. À l’âge bête, comme on disait, je pensais des trucs comme ça, j’aurais dû le faire savoir à l’Académie française. Le micmac mondain se moque du Big Mac. Puéril, atrocement puéril. Il fait grève de la faim, l’homme extraordinaire, à chaque fois qu’on lui annonce une horreur ? Eh bien, bravo, le régime lui réussit ! L’opprobre hypocritement jeté, piteusement, à la fois sur le Big Mac et sur le type ordinaire qui s’en nourrit, je ne sais rien de plus décourageant. Ce mot même de type ordinaire, dans quel caniveau des beaux quartiers peut-on encore aller le ramasser parmi la crotte des divins caniches ? Dans quel monde vivent-ils, les hommes non ordinaires ? De quel monde sont-ils les mondains ? Le monde, pour eux, est-ce toujours ce miroir, cette réserve, ce lac obscur, inquiétant, profond ? Ou est-ce leur vestiaire, le gymnase où on les entraîne à la volonté de puissance, où on leur apprend à exister, c’est-à-dire à ramener leur fraise ? La vérité qu’ils fuient, c’est qu’une sorte d’abcès poussé il y a environ deux siècles et qui a lentement mûri, sous des panonceaux plus prestigieux les uns que les autres, et plus menteurs, dans toutes sortes de cavernes et de tavernes, est en train de crever. La vérité qu’ils fuient, parce qu’ils imaginent qu’elle les emportera sans jamais imaginer qu’elle les refabriquera, c’est que cet effondrement est inévitable et salutaire. La vérité qu’ils fuient, c’est qu’aucun nouveau monde ne pointera jamais le nez tant que ce constat n’aura pas été dûment dressé et catégoriquement acté. La vérité qu’ils fuient, c’est que les invitations à l’espérance ou à tout ce qu’on imaginera d’autre, si elles ne sont pas doublées de ce ferme propos, sonnent creux, quelque tremolo qu’elles fassent vibrer.
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À ses fils Jean, le réalisateur, et Pierre, l’acteur, Auguste Renoir pouvait encore parler de l’être humain comme de ce bouchon qu’emporte le fleuve des événements, qui ne peut nier sa condition mais reste capable de vivre son destin de bouchon aussi intelligemment que possible, de se coincer un moment contre une pierre, de contourner un obstacle, d’offrir plus ou moins de prise à la poussée des eaux. Ce père suggérait à ses fils, au fond, de se conduire en artistes, ce qu’ils firent. Je n’imagine pas un homme aussi puissamment créatif donnant aujourd’hui le même conseil aux siens. Le bouchon danse encore parfois dans le fleuve, mais de moins en moins, et de façon bien hésitante. Le plus souvent, il gît sur une rive, abandonné. Ou il reste prisonnier d’une écluse, d’un bloc de béton, de je ne sais quel obstacle. Le fleuve l’ignore, lui passe dessus comme un soudard indifférent, puis, imprévisiblement, le libère d’une bourrade et s’amuse de le voir se précipiter vers le piège suivant en chantant sa liberté à tue-tête. Auguste ne parlerait pas comme autrefois à Jean et à Pierre. Le monde n’est plus dans le fleuve, le fleuve n’est plus le monde, l’image ne vaut plus. Le fleuve a été saboté, perverti, empoisonné, encadré comme disent les banquiers, les footballeurs et les évêques. Je crois savoir ce que Renoir dirait à ses fils. Il leur conseillerait de pratiquer l’arrêt, de suspendre autant qu’il leur est possible leurs négociations avec ce qui n’est plus le monde mais son infâme caricature, son vomi, ses excréments, et de le retrouver, le monde, au rendez-vous qu’il ne pourra pas manquer : en eux-mêmes.
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J’ai souvent parlé ici de cette jeune cadre d’EDF que j’avais invitée à nous dire en quelques phrases ce qu’elle ressentait dans son travail. Elle avait répondu : « Un poids… ». Puis n’avait pu que répéter ce mot deux ou trois fois, aussi obsessionnellement que moi-même je reviens à ce souvenir. Mais on ne s’attend pas à entendre parler ici de l’actu de l’info ou de l’info de l’actu et on comprend, j’imagine, que je revienne, entre amis, à un instant qui nous éclaire tous. Que disait-elle ? Que le fleuve n’était plus le fleuve. Elle ne se plaignait pas, elle ne critiquait pas, elle ne revendiquait pas, elle ne contestait pas. Des parents envoient un enfant chercher le lait ou le pain et il revient tout alarmé parce que, dans la nuit, le pont qui traverse la rivière s’est effondré. De la même manière, cette cadre nous disait, que, dans la vie au travail, un pont mystérieusement jeté entre les êtres s’était effondré. La différence, c’était que nous, nous qui ne le disions pas, nous le savions quand même très bien. Nous savions même très bien qu’il ne s’était pas effondré par hasard, mais qu’il avait été saboté. En sorte que l’instant précis où elle disait publiquement ce que chacun de nous ressentait, à savoir que le mal était infiniment profond puisqu’il tenait non pas à quelque défaut d’organisation ni même à quelque rupture de justice – non pas à l’aménagement du fleuve, de ses berges, non pas à son cours, mais à son identité de fleuve elle-même, ou peut-être même à ses eaux – était aussi l’instant où nous nous retrouvions ensemble comme si c’était la première fois. Voilà, je crois, ce que souhaiterait aujourd’hui secrètement Auguste pour Jean et pour Pierre. La lente perception de ce qui se passe en eux. Puis, quand elle est mûre, quand elle est autre chose et plus qu’une image, quand elle se charge d’être et de désir, quand la puissance devient acte, quand, sereine et bondissante, elle est prête à renouveler le monde, alors place à la parole, et que tout ce qui s’ensuit s’ensuive !
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« S’il est bon dans la vie de penser aux autres avant de penser à soi, nous explique encore Raphaël Enthoven, c’est juste que les autres seront encore là quand moi j’aurai disparu depuis longtemps. » Mais si c’est la « chose dérisoire » qu’il dit, en quoi ne serait-il pas dérisoire de penser au moi de ces autres qui à leur tour, disparaîtront. Valent-ils plus parce qu’ils nous survivent ? Chacun de nous doit-il faire semblant de se considérer comme le pire du troupeau ? Les déchets nucléaires et le plastique aussi nous survivront. Tout n’est donc qu’affaire de péremption ? Histoire d’obsolescence ? De statistiques ? De défenses immunitaires ? Étrange. Et ceux qui ne nous survivront pas ? Inutile de penser à eux ? Et si, dans dix ans, l’erreur d’un informaticien déprimé règle son compte à notre planète, notre existence en perdra vraiment tout son sens ? Pourquoi donc ? Le tragique ne fait pas partie de la vie ? C’est seulement pour les séries télévisées ? Je ne doute pas un instant que ce jeune philosophe soit capable de nous parler fort intelligemment des auteurs qu’il apprécie. Mais, derrière un micro, face au journaliste avec qui on lit, à deux voix, un petit papier qu’on veut efficace, on oublie tout, on nivelle tout, on aplatit tout et on finit par défendre un humanisme de DRH. On ne veut plus savoir, par exemple, que Pascal, lui, ne voit pas dans le moi une chose dérisoire, mais une chose haïssable. Et que, s’il la trouve haïssable, c’est précisément parce qu’elle rend dérisoire cette existence humaine qui ne l’est nullement, parce qu’elle fait obstruction à son plein déploiement, parce qu’elle lui interdit l’accès à l’ordre du cœur et à l’ordre de la grâce. On s’habitue assez vite à l’idée que Raphaël Enthoven n’est pas Blaise Pascal. Mais il faut comprendre comment il ne l’est pas : par réduction, par mutilation, par dégradation, par mondanisation. « Ce n’est pas l’altruisme ou la générosité, professe-t-il, qui commande d’être pessimiste pour soi et optimiste pour le monde, c’est l’évidence. » Quelle évidence ? Celle de la masse, celle de la quantité, celle de l’efficacité, celle du poids. Un magasin de M. Leclerc, un peu philosophe lui aussi, mais de grande surface, ne me suggère pas autre chose, voilà pourquoi j’y vais le moins possible.
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Nihilisme bien ordonné commence par soi-même. L’instant du nihilisme, ce n’est pas celui du doute, ce n’est pas celui de la fatigue, ce n’est pas celui de l’ennui, ce n’est pas celui de l’excès, ce n’est pas celui de la passion, ce n’est pas celui de la jouissance, ce n’est pas celui du désespoir, ce n’est pas celui de la faute, ce n’est pas celui du péché. C’est l’instant du transfert abusif. L’instant nihiliste, c’est l’instant où l’on fait semblant de croire que ce qui n’est rien – ce qui est rien – est quelque chose. L’instant nihiliste, c’est quand « rien n’est jamais assez quelque chose ». L’instant nihiliste, c’est l’instant où, pour ne pas trouver l’être là où il est, on fait semblant de le trouver là où l’on sait qu’il n’est pas. L’instant nihiliste, ce n’est pas celui de l’ambiguïté, pas même celui de la trahison, c’est celui de l’usurpation. L’instant nihiliste, ce n’est pas quand on est malhonnête avec le bien, c’est quand on est honnête avec le mal. L’instant nihiliste, ce n’est pas quand on est infidèle au vrai, c’est quand on se marie avec le faux. L’instant nihiliste, ce n’est pas de ne pas reconnaître la beauté, c’est de ne pas oser nommer la laideur. L’instant nihiliste, ce n’est pas quand on se scandalise parce qu’on se surprend, c’est quand on se rassure parce qu’on s’arrange. L’instant nihiliste, c’est quand on gère ce qui n’est pas gérable.
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À sa liste des métiers impossibles, ou ingérables, Freud pourrait aujourd’hui ajouter celui de formateur. Voilà plus de vingt ans que me tourmente un trépied certes moins célèbre que celui de Delphes mais, pour moi, nettement plus préoccupant. Il avait été construit par les ingénieurs du Centre national d’équipement nucléaire, le CNEN, une unité d’EDF alors installée à Châtillon et dans laquelle j’avais animé l’action de formation que j’avais appelée Mise en expression. Le temps qui s’est écoulé m’aide à préciser l’intention qui était la mienne : aider à refondamentaliser le travail en entreprise ou, du moins, suggérer comment il pourrait être refondamentalisé si le salarié se percevait non seulement comme un travailleur, mais aussi comme un citoyen et comme une personne. Cette idée simple, dictée par la réalité immédiate quand on ne la réduit pas à des bilans, j’avais eu la surprise de la trouver à la fois chez Proudhon et chez Maritain, pourtant rarement d’accord. Par un cheminement d’inspiration maïeutique, je tentais de faire venir à la parole tout ce que, depuis longtemps, j’avais senti dans la conscience des travailleurs et dont les syndicats ne s’occupaient jamais, tant ils faisaient leur, même quand ils voulaient le nuancer ou le changer radicalement de signification politique, le productivisme autoritaire et machinique des directions : le sentiment accablant d’aliénation ou de déracinement qui irradiait l’existence des salariés, dans et en dehors de l’entreprise, l’inexprimable désir de briser leur enfermement, la volonté anxieuse, presque toujours refoulée, de chercher les moyens de cette émancipation. Tout cela était accompagné d’une critique explicite de l’idéologie managériale qui avait commencé à sévir dans les entreprises au début des années quatre-vingt et dont j’avais eu tout loisir de contempler les ravages. Aujourd’hui, après que l’attention du public a été attirée sur les souffrances physiques et psychiques de beaucoup de travailleurs, cette très vilaine chose est enfin mise en accusation. Je ne peux évidemment que m’en réjouir, mais ce n’est pas mon mauvais esprit qui me fait craindre qu’on ne s’en prenne guère qu’à ce qui, maintenant profondément incrusté, se trouve hors de portée de la critique et qu’on puisse ainsi doctement se dispenser de comprendre que le mal s’est à la fois universalisé, institutionnalisé et intériorisé.
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Le CNEN accepta très volontiers la Mise en expression. Fidèles à leur manière, les très compétents ingénieurs qui y travaillaient la mirent parfois en formules. C’est ainsi qu’ils inventèrent le trépied : le travailleur, le citoyen, la personne. Pendant de longs mois, j’entendis donc parler de ce trépied. Je doutais un peu de sa pertinence mais ma réserve resta discrète. Je savais bien que ces raccourcis étaient dangereux mais, en le signalant trop, je craignais de paraître émettre une critique formelle où mes interlocuteurs auraient pu voir une mise en question de leur manière de réfléchir. Sur le fond, il était évident à tout le monde que la Mise en expression avait fortement détendu le climat. On parlait, on parlait même beaucoup, et de tout, et de la meilleure manière. Les relations hiérarchiques se civilisaient : le directeur du Centre n’y était pas pour rien. J’avais toutes les raisons d’être content.
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Pourtant, avec le recul, je vois mieux ce que suggérait ce trépied et l’énorme contresens qu’il avait tout à la fois révélé et induit. Jamais je n’aurais proposé une telle image, même pas en supposant à cet objet les trois pieds d’inégale hauteur qui en auraient fait un accessoire surréaliste. Dans mon esprit comme dans toutes mes propositions, il ne s’agissait pas d’une juxtaposition mais d’un étagement, d’une hiérarchie. Le travailleur n’est vraiment le travailleur que si, en lui, le citoyen et la personne ne renoncent pas à leurs droits. Si, tout en étant le travailleur et parce qu’il l’est, il est toujours, en tant que citoyen, soucieux de rapporter à l’intérêt général son activité particulière et, en tant que personne, soucieux de la rapporter à son humanité elle-même. Autrement dit, la Mise en expression, je ne sais si quelques-uns l’auront senti, proposait à la fois un élargissement et une rupture d’équilibre : souci de la signification sociale du travail, confrontation de cette signification à la conscience personnelle. Et surtout, dans cette confrontation, surgissement de la personne : dans l’intérêt général, pour son honneur, et à ses risques. Le trépied ne suggérait rien de tout cela, mais seulement de s’installer plus confortablement dans l’entreprise. L’idéologie managériale aurait pu lui donner son brevet. Si je l’avais fracassé devant mes auditeurs, j’aurais mérité un peu plus le surnom de Savonarole que m’avaient décerné des dirigeants qui n’étaient fanatiques de rien, sauf de conformisme. Savonarole ou pas, leurs idées en auraient pourtant été clarifiées, ce que n’a pas permis ma trop grande prudence.
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Je serais vite contredit si je sous-estimais l’élan d’expression qui accompagna cette formation. Le point touché était bien celui qu’il fallait toucher. Il est apparu évident à tout le monde que le monde du travail avait besoin d’une réanimation fondamentale, juste le contraire de ce que commençaient à lui proposer la communication et les DRH. Mais la conversion suggérée était si radicale, si contraire à tous les usages, si révolutionnaire et en même temps si simple qu’elle resta presque entièrement lettre morte. Les suites données à la Mise en expression me furent une déception. Le formalisme revint en force, l’imagination se tarit. Comment aurait-il pu en être autrement ? J’avais rêvé d’ouvrir les portes de la prison, je n’avais fait que la rendre un tout petit peu moins inconfortable. Et donc, peut-être, plus efficace ? N’importe. Ce qui a été vu l’a été, voilà ce qui compte, c’est ainsi que s’ouvre l’avenir, sur d’infimes souvenirs qui, dans quelques consciences, survivent et, un jour, recommencent à tressaillir. Tout est payé.
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Je ne me suis jamais posé la question du monde. C’est elle qui s’est posée à moi comme elle se pose à ceux dont l’existence s’est construite sur des contradictions violentes, à la fois sociales et morales, à ceux qui ont eu la chance malchanceuse ou la chanceuse malchance de ne jamais pouvoir, malgré tous leurs efforts de mauvaise foi, se reconnaître dans un groupe, dans un camp, dans une équipe durable, encore moins dans des intérêts, des projets, des coutumes, et qui ont appris à vivre, sinon seuls contre tous, ce qui est impossible, mais avec de rares attaches étrangement solides qui lient ces contradictions comme un bouquet de fleurs sauvages. Ceux-là ne mettent pas beaucoup de temps à comprendre qu’ils n’ont aucune raison de pavoiser, mais il leur en faut un peu plus pour réaliser qu’ils n’ont pas non plus à se couvrir de cendres. Quelque part, en un point d’eux-mêmes où ils s’étonnent de voir peu à peu les autres s’inviter, ils devinent que leur rapport au monde est le bon, qu’ils ont décidément bénéficié d’une malchance chanceuse et que c’est la chance de ceux qui échappent à leur trouble qui est malchanceuse. Ils pensent cela, d’abord, et puis tout s’efface : c’est encore trop en dire, trop en penser.
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Les cadres dirigeants d’EDF, comme tous les responsables, avaient une obsession naïve : tenir les deux bouts. L’idéal, d’un côté ; la réalité, de l’autre. Avant que les choses ne se compliquent beaucoup au grand bénéfice des politologues, c’était plutôt leur main gauche qui tenait l’idéal et leur dextre qui agrippait la réalité, ou s’agrippait à elle. Ils n’étaient pas les seuls à penser ainsi, partout résonnait cette inoffensive turlutaine. Pour moi, elle est curieusement associée à des gens qui déjeunent, plus exactement à des gens qui en sont au milieu plus du repas, disons vers la fin du plat principal, juste avant le fromage. À l’instant, par exemple, où la côte de bœuf se trouve déjà bien attaquée, mais pas encore à l’os. Autrement dit, ce n’est là ni un propos d’affamés, ni un discours de repus. C’est le message de gens déjà bien nourris qui, ayant encore raisonnablement faim, se sentent en bonne position pour penser raisonnablement, et fêtent cette heureuse conjoncture en demandant – mais si, mais si, je vous assure, on la demande ! – une dernière bouteille, par exemple un Morgon.
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Les deux bouts ? De la chaîne, bien sûr ! Combien de fois me suis-je amusé à prendre un air plus ahuri que nature : « Les deux bouts de quoi ? » On ne peut pas tout expliquer, convaincre qu’on ne joue pas sur les mots. Il y a des instants où ça casse, voilà tout. Gentiment, tout discrètement, comme le dernier filament d’une ficelle usée. Tout ça n’arriverait pas si tout le monde parlait sérieusement anglais, je vous dis. Nous aurions un langage qui serait pour nous sans mémoire profonde, rien de mieux pour se dévitaliser. Qu’y puis-je ? Les deux bouts et la chaîne, ça va tellement bien ensemble chez nous ! Qu’elle est solide, qu’elle va vous saucissonner bien convenablement, bien citoyennement, bien démocratiquement cette chaîne deux fois torsadée par un idéal auquel on ne croit pas et par une réalité qu’on a bricolée de toutes pièces ! Celui qui veut dénouer ou délacer, il saisit un seul bout et tire dessus pour que ça lâche. Celui qui tient les deux bouts de la chaîne, c’est l’étrangleur.
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La romance des deux bouts, hymne des truqueurs ! Double mensonge. Double démission. Prosternation devant un idéal en sucre d’orge, reconnaissance inconditionnelle du n’importe quoi. D’un côté, le rototo de l’humain sublime, de l’autre, la grande poubelle. Entre les deux, l’injuste milieu, l’irresponsabilité agressive, la fierté de s’être deux fois planqué ! L’homme sans qualité, sans défaut, sans aspérité, sans faille. L’homme complet, café et pousse-café. Un sacré produit. Pauvre gars.
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Pas de fromage, merci, trop gras. Le dessert est trop sucré. Le café m’empêche de dormir. Je me sauve. Désolé, hein, je me sauve. À bientôt, à bientard ! Mais, dites-moi, on partage, n’est-ce pas ? Non, vraiment ? Tout est payé ? Ici aussi ?
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Les vivants existent, je les ai rencontrés. En vous rassurant, ils vous éveillent. En vous inquiétant, ils vous apaisent. Ils ne sont pas du monde, ils ne sont pas dans le monde. Ils sont au monde comme on est au courant, au courant du fleuve, au courant des autres. Ils vous entraînent tranquillement. Langage sans excès, sans prétention, humour léger, fluidifiant. Ils sont infiniment provisoires, amicaux par évidence. Aucune célébration du monde, aucun mépris non plus. Pour eux, c’est un gros chien pas fondamentalement méchant, mais qui peut l’être, il ne faut pas le perdre de vue, ce n’est pas lui qui commande. Sympathie lucide, complicité amusée : Couché, le monde ! Ces vivants-là ont une noblesse de simplicité. Ils vous prennent comme vous êtes et vous reconduisent à votre point de départ. Ils vous unifient en vous dédoublant : vous êtes bien celui que vous êtes, charges comprises, mais vous êtes aussi celui qui commence. Ils restaurent votre empreinte personnelle.

16 novembre 2018

Notes:

  1. Voir la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=HCIwzU8W96s

Mai 68, l’ininterprétable

LE MARCHÉ LXXVIII

Ce qui perd ou sauve un homme, ce n’est ni le vice ni la vertu, mais l’attitude qu’il a dans le vice et la vertu. Ce qui le sauve : l’oubli, le don, la disponibilité infinie…
Jean Sulivan

Il y a dix ans, Nicolas Sarkozy voulait tourner la page de 68. Daniel Cohn-Bendit, lui, a publié, en 2008, un Forget 68. Interprétations et réactions différentes, mais même démarche. L’oubli volontaire. L’oubli préconisé. L’oubli suggéré, conseillé, prescrit. Pour l’un, 68 est un contresens désastreux ; pour l’autre, qui nous croit désormais dans autre chose, un événement dépassé.
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Je me dispenserais très bien, moi aussi, d’en parler. J’ai vu approcher le cinquantième anniversaire avec un peu de lassitude. Je ne suis nullement un fanatique de ce temps-là, de ces idées-là, de ces pavés-là. Quand les machines de Google et Microsoft réunis voudront recenser dans ma prose les allusions aux trotskistes, aux maoïstes ou aux situationnistes, il ne leur en coûtera guère d’énergie. Mon cas est, je crois, celui de beaucoup de gens, et pas seulement des amis de cette inclassable révolution. De gens qui, pas plus que moi, n’ont ni le désir ni le besoin de se souvenir de Mai : il est en eux et, en dépit de tous les changements qu’on voudra, il y est toujours moteur, sans qu’ils aient besoin de le proclamer chaque matin. Faut-il écrire tous les jours sur son blog qu’on respire et qu’on beurre ses tartines ?
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Forget 68, dit Daniel Cohn-Bendit. Dix ans avant, pour le trentième anniversaire, j’avais écrit un 68 forever : j’ai vu dans son titre une tentative de plaquer le mien au sol. Il n’a plaqué qu’un fantôme. Je ne voulais pas du tout dire, comme le craint Daniel Cohn-Bendit, qu’il fallait « recourir toujours à 1968 comme si on pouvait le refaire, repartir comme en 14… ». 98 n’était pas 68 et 18 n’est pas 98. Un homme qui a rencontré une femme en 1980 ne confondra pas, soixante ans plus tard, au prétexte qu’il l’aime encore, 2040, année paradisiaque de l’homme enfin augmenté, avec ces sombres années 80 où quelques esprits rétrogrades pouvaient encore douter, les jours d’ivresse, de ce qu’il adviendrait à l’aventure humaine. Il saura, cet octogénaire, que la pâte de l’an 2040, sa substance, sa réalité – ce mot qu’on articule en gras quand on a de l’argent, en en épaississant chaque syllabe pour s’en enduire chaque dent – n’est plus celle de 80. Mais voilà. Cette année-là, qui ne valait ni plus ni moins qu’une autre, qui ne reviendra pas plus qu’une autre, était celle de la rencontre. Elle a été engloutie par l’oubli. Mais pas la rencontre, qui a peu à peu lâché la main du passé pour s’avancer vers l’avenir d’un pas de plus en plus assuré. Chaque jour, elle a abandonné quelques frusques à ce passé qu’elle connaissait. Chaque jour, cet avenir qu’elle ignorait l’a revêtue d’un nouvel habit. Mai 68 était une rencontre.
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Non pas la rencontre d’une société, qui n’arrive que dans les bouquins. La rencontre des autres, de quelques autres. Dans le chahut monumental de Mai, dans ce déménagement des idées, des sentiments, des sensations, dans ce magnifique désordre où l’abbé Lustiger, probablement agacé de ne pas pouvoir faire chanter les étudiants au pas comme au pèlerinage de Chartres, a cru repérer une foire, dans ce petit coup de pouce inattendu donné à la Création ou au destin, beaucoup de femmes, beaucoup d’hommes ont, pour la première fois, reconnu leurs semblables. Pour les caparaçonnés de principes et les marouflés d’ambition, l’expérience était déconcertante : ils ont essayé de l’oublier et, sur cette impossibilité radicale, de bâtir leurs certitudes balourdes. Mais d’autres, généralement des quidams de bonne volonté, des sceptiques fervents, des fervents sceptiques, des gens qui n’avaient rien à afficher et n’avaient pas encore mis trop d’objectifs dans les roues de leur vie, le tout-venant, en somme, le tout-allant, le tout-vivant, ceux-là ont dit banco. Puis, tout de suite, peu portés au culte des souvenirs, ont pensé à autre chose : voilà qu’ils existaient au présent, et en couleurs !
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Dans les témoignages des importants, de quelque côté des barricades qu’on les ait trouvés, escamoter 68 ou en pratiquer savamment l’élusion, est un exercice obligatoire, une figure imposée, ou qu’on s’impose. Alain Geismar a raison de penser que l’idée de célébrer 68 aurait fait hurler de rire nos soixante-huitards. Mais le même Geismar nous explique aussi que le temps des témoins est maintenant révolu et que celui des documents est arrivé. Cette précipitation m’étonne. Les témoins disparaîtront. Pourquoi, tant qu’ils sont encore là, ne pas chercher dans leurs souvenirs, dans leurs oublis, dans leurs contradictions, dans leur embarras, à saisir un peu mieux l’essence de cette étrange période ? Et si le temps, les écartant des détails de l’affaire mais aussi de leurs scrupules et de leurs peurs, faisait surgir en eux des aveux inattendus ? Si l’on voyait mieux dans la bouche d’un vieux soixante-huitard désengagé ce que Mai a eu d’inactuel, de transactuel ? 68 ou la révolution pour les archives : est-ce ainsi que la pièce doit finir ? Je ne m’attendais pas à cette conclusion. C’est comme si l’un des meneurs de la contestation abattait une seconde fois les barricades.
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Parlant de soixante-huitards, je crains de déplaire à Bernard Guetta qui nous suggère de les appeler plutôt soixantards, comme on le fait outre-Atlantique : tant de choses se sont passées en tant de pays, cette décennie-là, n’allons pas nous prendre pour le centre du monde et coiffer d’un béret basque notre révolution. Quelle habile manière d’éluder, quelle politesse dans ce relativisme, quelle délicate façon de changer de conversation ! Mais non, il y a cinquante ans, rien de spécial ne s’est passé ici. Nous sommes comme tout le monde. Même si la bibliographie de 68 ne cesse de montrer le contraire. Même si, en France, tous les aspects de la crise se sont enchevêtrés. Même si le débat, de ce fait, a pu y forer plus profond qu’ailleurs. Même si ces révolutions n’ont pas obéi à une sorte de principe de déduction à partir d’un constat général s’imposant à tous. Même si c’est l’inverse qui s’est produit, la mise en œuvre soudaine, un peu partout, d’un principe d’induction qui a tiré sa force de l’ici et maintenant de chaque situation et des inquiétudes et désirs spécifiques de ceux qui se révoltaient. Même si, par conséquent, rendre compte de Mai dans le monde autrement que par chacune de ces spécificités nous conduit à des platitudes qui arrangent tout le monde mais ne sont utiles à personne. Même si c’est dans ces singularités qu’on trouve le plus sûrement l’universel. Même si, il est vrai, cet universel-là n’est ni technocratique ni directement politique. Même si c’est un universel tragique et donc incapable de fournir encore cinquante bonnes années de bavardages humanistes à toutes ces choses qui n’existent guère qu’en mots : l’Europe, le monde occidental, la modernité, le progrès, etc. 1
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Quand, l’an dernier, dans un appel à contributions en vue d’un colloque sur Mai 68, l’Université du Mans disait son désir « de mener une réflexion à la fois moins lestée par les émotions liées aux engagements partisans des acteurs de l’événement, moins exaltée, et plus soucieuse de l’inscription de cette mobilisation dans la durée historique » et espérait trouver là « l’occasion d’apprendre plus et mieux sur l’héritage de 68, en mettant l’objet toujours plus à distance », c’est à la méthode historique elle-même que le soin d’exécuter l’escamotage était confié. Y avait-il même quelque chose à escamoter ? Dès la première ligne de cet appel à contributions – donc, en principe, à recherches – la réponse était donnée. Il y était officiellement, universitairement, scientifiquement assené que ces événements « constituent l’un des plus importants mouvements sociaux du XXe siècle en France ».
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Révolution sociale, révolution culturelle, révolution sexuelle, voilà les trois ingrédients avec lesquels, en en variant à l’infini les proportions, on tâche depuis un demi-siècle de fabriquer le cocktail explicatif qui mettra tout le monde d’accord et permettra de passer à autre chose. Que de science dépensée ! Que d’intelligence déployée ! Mai rappellera jusqu’à la fin des temps nos immenses, nos magnifiques compétences analytiques. Mais aussi, je le crains, notre impuissance radicale à rendre compte, même de très loin, de la réalité vivante. Par ses émissions, Radio France nous aide beaucoup à comprendre la situation en nous permettant de comparer le ton des commentaires avec celui des témoignages. D’où qu’ils viennent, amis ou ennemis des barricades, les commentaires évoquent quelque accouchement laborieux. Ou plutôt les efforts pathétiques et les hurlements furieux d’un bambin en couche-culotte, assis sur le tapis du salon, qui tente vainement, rouge de colère, de faire entrer un grand cube jaune dans un petit cube vert. Les témoignages, eux, qu’ils soient d’amis ou d’ennemis, ruissellent de vie. Ils sentent le vrai. Ils sont décourageants de simplicité, même quand ils sont passionnés, même quand ils sont excessifs ou injustes. Et, le plus souvent, d’une humilité non feinte. Il n’y a plus à douter : Mai ne tiendra jamais dans aucune de nos catégories.
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C’est bien pour cela que les non-soixante-huitards y reviennent toujours ! Plus souvent que les soixante-huitards. Mai ou la serrure dont on a perdu la clé. Mai ou le feu rouge des sciences humaines. Les historiens manceaux le sentent : l’ennemi est là. C’est leur discipline, leur vivre ensemble universitaire qu’ils défendent en tâchant de décrypter 68. Peut-être même beaucoup plus que cela : quelque chose comme une manière d’être et de penser. Cela les rend fort intéressants, mais ne donne guère envie d’être à leur place. Il doit être bien frustrant de faire semblant de penser que les actrices.teurs des événements, comme ils les nomment si gracieusement à la fin de leur propos, sont quelque part des exaltés un peu jetés, des zozos un peu fêlés qu’il convient de passer à la poêle universitaire pour les dégraisser de leurs émotions sommaires. Cet objet d’étude si remuant, si charnel, si sexy qu’est Mai 68, plutôt que d‘avoir constamment à le mettre à distance et à l’éloigner le plus possible pour le considérer à la lumière de la science, ne se disent-ils pas parfois qu’il serait plus intéressant de bâtir avec lui une sociologie de proximité ? Quand je lis que « l’inventaire des souvenirs et des trajectoires […] doit permettre de repérer dans quelles principales catégories les souvenirs et les états émotionnels s’organisent, chez les participants aux événements (enthousiasme, sentiment de liberté, élargissement des possibles…), comme chez ceux qui les ont subis (inquiétude quant à la tournure du processus, perplexité…) ou ceux qui s’y sont opposés (peur, rejet, condamnation…) » je me demande avec quel couteau il est possible de disséquer une telle matière vivante sans se dépecer soi-même. Si j’osais, je poserais une question aux rédacteurs de ce texte : n’est-ce pas très exactement la problématique de Mai qu’ils ressuscitent ? Ce ton empesé est-il vraiment nécessaire à la recherche scientifique ? Sur quelle étoile de la connaissance feignent-ils d’être grimpés pour regarder de si haut les conflits de ce bas-monde ? Cette inauthenticité déguisée en objectivité, ne voient-ils pas comme elle sonne faux ? Tout cela ne trahit-il pas le refoulement d’un formidable besoin d’expression ? Plus jeune, j’aurais senti de la colère. Pas la peine. Amis, revenez à la vie. Vous êtes grands, maintenant. Et vous ne travaillez pas pour les rats.
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Aussi sûrement que la teinture de tournesol nous renseigne sur l’acide ou le basique, le lyrisme qu’introduit un orateur dans un sujet qui n’en suppose aucun est le marqueur de son inauthenticité. Dès qu’une frénésie de persuasion le saisit, dès qu’il commence à assaisonner des commentaires laborieusement techniques d’une émotion presque lamartinienne, je sais qu’il ne croit pas un mot de qu‘il raconte. Il est en service commandé, il dit ce qu’on lui a dit de dire, il n’est personne. Dans ce cas, bonjour chez vous, j’ai affaire ailleurs. Je me sens plus proche de la vérité quand quelqu’un s’embrouille, patauge, hésite, se reprend. Et plus proche encore si c’est un habitué des micros et des caméras qui laisse paraître ses doutes et sa perplexité. Ainsi Daniel Cohn-Bendit, l’autre jour, dans une évocation de Mai. Il fait un rapide bilan de son action, puis soudain, marque un léger temps d’arrêt. Grenelle, oui, Grenelle : n’a-t-il pas sous-estimé Grenelle ? S’il avait fait autrement, la suite aurait-elle été différente ? Il n’en dit guère plus. Mais il a ouvert une fenêtre. Non pas sur Grenelle. Sur lui. Et sur 68. Des décennies après, il se pose encore des questions sur sa tactique, sa stratégie. Je ne peux pas ne pas saluer. Mais j’aperçois aussi autre chose. Comme un débat avec lui-même, bien au-delà de l’éventuelle erreur. Que tout cela a touché profond ! Le sentent-ils, les gens du Mans ? Le sentent-ils en eux ? S’en donnent-ils le droit ? Nomment-ils ce qui les en empêche ?
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Édouard Balladur a vécu Mai 68 auprès de Georges Pompidou, dont il était le conseiller, et affronté avec lui le plus gros de la tempête. Dans son immense majorité, explique-t-il, la population avait d’abord nourri une grande sympathie pour les étudiants ; dans ces conditions, le défi du gouvernement était de chercher par quel moyen on allait pouvoir la faire changer d’avis. Aucun pouvoir n’a jamais raisonné autrement mais la simplicité de l’aveu, chez un homme si expert à manier l’allusion et la litote, déconcerte. Pas sûr que, sur un autre sujet, il se serait autorisé la même franchise. Dans ce propos étonnamment ouvert, doit-on voir l’exception 68 ? La grâce 68 ? Le jeu 68 ? Jean-Louis Bourlanges parle d’une chorégraphie dont le préfet Grimaud et Daniel Cohn-Bendit auraient dansé la séquence la plus périlleuse, chacun se faisant complice de l’autre pour que le ballet ne sombre pas dans le drame. Il a sans doute raison. Valseurs et rockeurs ont ajusté leurs pas. Un jeu, sans doute, un jeu… Mais lequel ?
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Curieux. Quand on entend tous ces témoins, on ne se demande plus de quel camp ils étaient. Les querelles seraient faciles à ranimer mais on n’en a pas le goût. Il faudra que les historiens du Mans en tiennent compte : quelque chose unit les combattants d’hier, même quand ils n’ont nullement renoncé à leurs choix, et ce quelque chose, contrairement au principe qui fonde leur démarche et contrairement à l’intuition d’Alain Geismar, apparaît mieux dans la vie que dans les documents ou dans les archives. Mai, nos successeurs le découvriront en eux-mêmes mieux que nulle part ailleurs. Comme si, de Mai, on ne pouvait prendre que tout. Tout à la fois. Tout en même temps. Tout, et vivant. Les Cohn-Bendit, Geismar, Sauvageot et les autres. Les étudiants de Nanterre qui voulaient aller dire bonsoir aux filles dans leurs chambres. Les apprentis idéologues qui couraient derrière ce qu’ils racontaient pour essayer de le comprendre. La fureur et la pétoche des bourgeois. Cette vieille dame distinguée qu’Henri Hartung avait vue, sur les Champs-Élysées, le jour de la contre-manif, sortir de sa voiture aidée par son chauffeur, se hisser sur un banc en s’appuyant sur lui, pousser un strident « Ça suffit ! » et réintégrer son carrosse. Les ouvriers de Jeumont-Schneider qui rigolaient des étudiants puis, soudain, parlaient de leurs enfants qu’ils voulaient pousser plus loin qu’eux et cessaient de rire. Ces folies, ces sottises, ces cris, ces pleurs, ces danses, ces amours, ces rêves. Lustiger qui interdisait à ses ouailles d’avoir leur stand dans la cour de la Sorbonne. Le responsable des étudiants cathos, pompeusement baptisé président, mon lointain successeur, qui se foutait de ce qu’il racontait, et s’est retrouvé chez les flics. Le nigaud branché qui, m’imaginant bien placé dans le circuit de la contestation, a cru utile, au plus fort de la bagarre, de m’inviter chez Laurent, au cas où. Tous ceux qui se disaient qu’on allait tous pouvoir mariner dans le plaisir, y patauger et y patauger encore jusqu’à ce que vie s’ensuive, et que ce serait toujours grandiose. Ceux qui s’accrochaient imperturbablement à ce qu’on leur avait appris et jetaient sur toutes choses, du haut de leur hypercrisie politique, ou morale, ou spirituelle, un regard supérieur et terrifié. Un jeu. Non. Le jeu de deux jeux. Deux jeux en un.
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Jean-Louis Bourlanges n’a qu’à moitié raison. Oui, il y avait bien cette créativité dont tout le monde parlait, cet effort pour se sortir de l’unidimensionnel abhorré et aider les autres à s’en sortir. Oui, chacun apprenait, à sa manière, à jouer de toutes ses sortes. Comme tout le monde j’ai essayé, j’en avais tellement besoin ! Je n’étais plus un jeune, pourtant. Mais il était si terrifiant, le méchant carcan de bons sentiments ! Si terrifiant en moi, si terrifiant dans les autres ! Il conduisait à de telles impasses ! Pourtant tous ces jeux n’étaient accessibles que parce que Mai avait mis du jeu dans les êtres eux-mêmes. Comment ? Pourquoi ? Impossible à dire, même au Mans, sans doute. Une fausse manœuvre, peut-être, un beug providentiel, une erreur de programmation ? Quelque chose s’est produit qui ne se reproduira peut-être plus, même pas au Paradis, s’il existe. Un comble de rationalité ou l’irrationnel tout nu, comme on veut. Tout le monde jouait, même ceux qui ne jouaient pas, qui jouaient précisément à ne pas jouer. Pourtant le plus difficile reste à penser et, si possible, à dire. Il y avait les jeux auxquels on jouait à jouer, la tête folle, le cœur au régime maximum, le corps étrangement léger. De cela je ne parlerais pas mieux que d’autres. Mais il y avait autre chose aussi, que mon âge m’aidait peut-être à percevoir. À côté des jeux que nous jouions, passionnément, des jeux que nous choisissions, il y avait le jeu qui nous jouait. Celui-là venait tout droit de la vie que nous redécouvrions. Un jeu fondamental, premier, à la fois abandon et retrouvailles. Les jeux que nous inventions, c’était toujours plus ou moins pour transgresser : celui-là, sans prendre notre avis, transgressait tout de nous, et d’abord nos transgressions. Pour l’évoquer, je n’ai que des mots isolés, orphelins. Ample. Frémissement. Écho. Puissante fragilité.
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Un souvenir aussi. Un poète espagnol rencontré quelques années après, à l’occasion d’une conférence à Getafe, à deux pas de Madrid, m’avait dit, parlant d’un de ses amis que nous venions de croiser : « Cet homme-là, voyez-vous, la première fois que je l’ai vu, c’était comme si je l’avais toujours connu. » On ne pouvait pas mieux parler de 68. L’accès libre à autrui. Les gens dans leur trajectoire et, en même temps, dans leur verticalité. Le pressentiment de leur parcours, de leur aventure. Décollés de la situation, désagrafés de l’info, désépinglés de l’actu. Et présents comme jamais. L’univers respirable. Il suffisait de sortir un instant de soi pour voir surgir des singularités inspirantes ou d’y rentrer pour retrouver des présences amicales secrètes, vivantes ou mortes. Chacune d’elles, à sa manière, par la zone qu’elle émouvait en vous, vous confirmait dans votre intransigeante singularité tandis que, toutes ensemble, se rejoignant à l’infini, elles vous rassuraient : votre solitude était bien un chemin, le bon chemin, l’unique bon chemin. La vie sentait le vivant comme jamais, le vent soufflait le vivant. Chaque être, chaque chose, chaque pensée, chaque parole tournait vers vous son côté vivant.
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Malgré les folies, malgré les excès, ce n’était ni la kermesse des optimistes ni le bal des myopes. Rien de ce qui sépare, qui écarte, qui proscrit, qui blesse, qui salit, qui interdit, qui fixe, qui classe n’était oublié. Nous étions comme dans une oasis du temps. Personne ne s’imaginait sérieusement qu’elle allait durer. L’angoisse des révolutionnaires nourrissait leur frénésie, leur hâte, leur suractivité, leur volubilité, celle des tradis les poussait à embaumer n’importe quoi, et d’abord leur enfance. D’autres pensaient autrement. L’instant passerait, mais le sens qu’il portait demeurerait, ses promesses ne seraient pas vaines. Mai 68, ce serait, comme dans les livres de mon enfance, quelques lignes en tête d’un long chapitre, ces lignes apéritives qui laissent deviner sans faire comprendre. Tout ce qui se donnait en quelques semaines, en quelques jours, il allait ensuite falloir le vivre, se le vivre. Ce ne serait pas simple, mais ça en vaudrait la peine. Ce que nous pressentions était si désirable ! « Est-ce que nous allons pouvoir l’accoucher ? » se demandait Maurice Clavel. C’était le mot décisif. Les armes, les bagages, pour se lancer dans l’aventure ? Presque rien. Quelques évidences, quelques lumineuses évidences, diverses et souvent contradictoires, qui creusaient dans le cœur un abîme de refus, dans l’esprit un gouffre heureux de doute. Au fond de l’un et de l’autre palpitait librement quelque chose qui avait comme une gueule de vérité, de vraie vérité, celle qui donne envie de vivre.
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Parfois, me souvenant de 68, je songe à l’épisode évangélique de Marthe et Marie de Béthanie. Les meneurs, en 68, c’est Marthe. Ils organisent, ils combattent, ils parlent, ils pensent, ils persuadent, ils rassurent, ils inventent. L’essentiel, ils le devinent sans doute mais ont-ils même le temps de l’éprouver vraiment ? Ce quelque chose qui n’est ni politique, ni social, ni culturel, ni sexuel ou qui est tout cela à la fois, mais lié par une liberté qui emporte tout, l’anonyme, le quidam, le piéton, le manifestant de base le ressent, lui. J’ai compris cela quand, avec la fronde de ma Mise en expression, j’essayais en vain de bouter hors d’EDF le Goliath imbécile du management. Les sans-grade devinaient de quoi il était question, mais ne pouvaient l’exprimer. Leurs supérieurs en parlaient beaucoup, mais l’essentiel leur échappait.
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Les barricades, les cris et les fumées, c’était finalement peu de chose. À ceux qui avaient la chance d’être un peu loin et sans pouvoir, il restait la meilleure part, comme à Marie de Béthanie. Ceux-là n’entendaient guère les slogans. Ils vivaient un retour qui les projetait en avant, ils redécouvraient un pays natal que la famille et la société leur avaient dissimulé, ils remontaient en riant dans la diligence d’eux-mêmes. Ils sentaient ce que les autres étaient pour eux et ce qu’ils étaient pour les autres. Spectacle éblouissant, souvent cruel aussi. Ils se savaient confus, contradictoires, secrets, aussi discutables qu’on le voudrait. Mais, au fond d’eux-mêmes, question de confiance, ils ne se truquaient plus. Le proche, on ne se cachait plus qu’il pouvait aussi être lointain, et le lointain proche. Les grandes distances. Comme autrefois, au cours de gymnastique. Le bout de mes doigts frôle à peine le bout des doigts de l’autre, que je ne ne vois ni ne regarde, mais je sais que ses bras sont étendus comme les miens, pour un envol. Le temps du simple était arrivé, qui est aussi celui du grave, avec des heurts, des fêtes, des silences, des explosions.
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Pas un instant, je n’ai vu dans 68 l’An I de quelque nouvelle ère politique. Rien de tel. C’était un message lancé au milieu de la bataille, d’une fenêtre entrebâillée. Par qui, pourquoi, vous en savez autant que moi. Odeur de primevère et d’eau de Javel. Il n’annonçait pas la fin de nos maux. Le contraire : qu’ils allaient s’aggraver. 68 est tragique, c’est-à-dire lucide et courageux.
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Sur un point, Daniel Cohn-Bendit et Hannah Arendt se trompent gravement : en dépit des braillements, l’ennemi de Mai, ce n’était pas Charles de Gaulle. Le contraire : c’est parce qu’il était là que la révolte a pu prendre cette dimension presque prophétique. Bien sûr que ce monde n’était plus le sien, pense-t-on qu’il l’ignorait ? Mais, du fait de sa seule présence, du fait de tout ce qu’il incarnait toujours, nonobstant ses erreurs, ses adversaires étaient obligés de garder, même contre lui, une certaine hauteur de pensée, une certaine qualité de désir, un certain sens de ce qui vaut. Qu’ai-je entendu en ce mois de mars 2018, après ces dix années pitoyables et mesquines ? Un lycéen en colère s’explique sur ses motivations, sur les intérêts qu’il défend. « En somme, vous voulez votre part du gâteau ? » lui demande le journaliste. « Non, nous ne voulons pas notre part du gâteau, explique ce gamin, nous voulons toute la putain de boulangerie. » Ces mots-là, en 68, cette idée d’imbécile malheureux, ne seraient sortis d’aucune bouche, si hostile qu’elle fût. La vulgarité cynique de ce pauvre gosse, s’il sait chanter la chanson qu’il faut, je crains qu’elle ne lui confère dans dix ans un statut d’élite qui lui fournira quinze occasions quotidiennes de faire la leçon à ses concitoyens : voilà le fruit gâté du réalisme, voilà le fruit pourri de la communication, voilà le fruit talé du management, voilà le fruit sec des valeurs. Avant de vous indigner contre le monstrueux ORTF, allez donc essayer d’expliquer cela, en trente secondes, sur votre radio préférée, celle-là même qui fait de si bonnes émissions sur Mai, et voyez si votre propos franchit le barrage du contrôle préalable.
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J’aurai eu le temps de connaître bien des événements apparemment plus importants et souvent bien plus tragiques que Mai 68. Pourtant, si je cherche lequel aura pesé le plus lourd, lequel m’aura posé les questions les plus fortes, celui-là s’impose. Il y a une énigme là-dedans. Pourquoi des gens comme moi se sont-ils retrouvés dans une révolte qui ne les concernait que très indirectement, dont les acteurs principaux leur étaient inconnus, et dont l’inspiration intellectuelle était aux antipodes de la leur ? Aucun des aspects de cette crise ne me donne la réponse, pas plus que leur addition. Le social, plus le culturel, plus le sexuel, ajoutez-y le politique et le lacanien, le compte n’y est pas. 68 ou l’impossible équation, même au Mans. Les barricades parlent d’autre chose que d’elles-mêmes et des raisons immédiates qui les ont dressées.
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Ne pas abuser du thème trop facile de l’ancien monde et du nouveau. Tarte à la crème. L’ancien n’est pas si tarte et le nouveau n’est pas la crème. Que dit 68 ? Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi. Comme les CRS. C’est le contraire d’un cocorico. Tout reste toujours menaçant. Tout devient chaque jour plus menaçant. Un demi-siècle pour le vérifier. Qu’un progressiste me dise ce que pèse la menace Charles de Gaulle au regard de la mondialisation, du terrorisme, de la dévotion universelle au fumier du diable, de la technique devenue zinzin ? En 68, on était au début, au tout début, d’un combat interminable qui allait se déployer sur un front infiniment plus large qu’on ne pouvait l’imaginer. Et surtout devant l’obligation d’une prise de conscience à la fois intime et partagée dont aucun manuel du parfait petit révolutionnaire ne saurait jamais rien. Déjà, à l’époque, on s’en doutait. Pas toujours beaucoup. Toujours un peu.
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J’apprécie les diverses émissions que Radio France consacre à ce cinquantenaire. Commentaires, témoignages, souvenirs, évocations, le tout parfaitement objectif, c’est du beau travail. Et je n’ai nullement l’intention d’ironiser si j’explique que c’est pourtant à la télévision, en découvrant un film apparemment fort éloigné des préoccupations de 68, que j’ai finalement le mieux retrouvé la substance, le grain, le goût de cette étrange période.
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Showgirls, de Paul Verhoeven. L’histoire d’une fille pauvre et sans famille, mais belle et intrépide, venue chercher la fortune et la gloire à Las Vegas. D’abord strip-teaseuse dans une boîte sordide, elle finit par mener, dans un hôtel de luxe, la revue la plus branchée de la ville. J’ignorais tout de l’histoire de ce film, des torrents d’indignation qu’il souleva. La schizophrénie puritaine s’indigna stupidement qu’une histoire qui se déroule dans les milieux du strip-tease comporte tant de nudité et donne prétexte à tant de vulgarité. On décerna à Élizabeth Berkley, une presque débutante en 1995, un prix de « pire actrice » qui affecta durablement sa carrière. Showgirls accumula les trophées de dérision : « pire film », « pire scénario ». Paul Verhoeven reçut le prix du « pire réalisateur », qu’il eut l’ironie de venir chercher en personne. Tant d’acharnement découragea longtemps le public, avant que quelques réactions moins sommaires, notamment celle de Jacques Rivette, ne le fassent changer d’avis.
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Je n’ai pas pensé à 68 en voyant Showgirls. Le contraire. J’ai pensé au film en lisant les commentaires du cinquantenaire de Mai. Impossible de ne pas voir le lien. Sur l’un et sur l’autre, on pose toutes sortes de grilles de lecture, dont aucune n’est fausse, mais qui sont toutes insuffisantes, insatisfaisantes. Comme Mai 68, Showgirls échappe à toutes les étiquettes. On y a d’abord vu, c’était le plus simple, une satire cruelle du show-business. Puis le procès impitoyable des valeurs américaines. Puis une dénonciation féministe des humiliations imposées aux travailleuses des boîtes de nuit. Dans l’un et l’autre cas, faudrait-il proposer une énième interprétation sans imaginer un instant qu’elle ne tarderait pas à se montrer aussi peu convaincante que les précédentes ?
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Mai 68 aussi remuait la boue. La chienlit que dénonçait le pouvoir ne se contentait pas d’étaler la saleté sur la ville et, sur ses murs, un tatouage pas toujours inspiré. Elle accumulait des horreurs dans bien des cœurs. Le ressentiment et la suffisance dans les âmes contestataires. Le mépris et la haine dans les têtes bourgeoises. Showgirls me le rappelait : la révolution n’avait pas été uniformément glorieuse. Cette Nomi Malone, d’ailleurs, ne mérite pas, elle non plus, d’être couverte d’éloges. Mon adhésion fondamentale à Mai 68 ressemble à l’amitié que j’ai pourtant immédiatement ressentie pour la comédienne et pour son rôle. L’un et l’autre sentiment avaient dû dépasser bien des différences, oublier bien des préventions, traverser bien des hésitations. Mais l’un et l’autre m’avaient placé devant la même alternative : ou me trahir un peu en les assumant, ou me trahir entièrement en les ignorant.
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Cette fille imprévisible et magnifiquement vivante, on peut d’abord la croire noyée dans l’ignominie du monde et l’estimer complice de ce qui l’exploite et l’avilit. En la voyant mieux, en l’écoutant mieux, on reprend vite ce jugement. Non qu’elle nous fasse oublier la laideur qui l’entoure, non qu’elle nous console de la crasse écœurante dans laquelle elle patauge. Au contraire. C’est par ce qui vit au tréfonds d’elle que nous pouvons sentir à quel point cette laideur est laide et cette crasse crasseuse. Non pas seulement la laideur et la crasse du monde. Aussi, et peut-être surtout, la laideur et la crasse qui sont en elle, qui sont en elle mais distanciées, qui sont en elle mais qui ne sont pas elle. Bien plus que par les voyous qui l’exploitent, cette fille est dépossédée d’elle-même par ce que j’appelle, ne sachant dire autrement, son âme. Et Elizabeth Berkley épouse si étroitement le personnage de Nomi Malone – l’épouse et tout à la fois lui donne naissance – qu’elle est devenue inséparable d’elle dans l’opprobre de ce public dont des critiques aliénés alimentaient la veulerie et qui ne pouvait lui pardonner l’intraitable affirmation de transcendance qu’à vingt-deux ans, et en toute ignorance du sens ultime de ce qu’elle faisait, elle assenait irrésistiblement non pas seulement aux tarés de Vegas, mais à toute sa société et, au-delà des océans, aux Amériques de partout.
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Et comment l’impose-t-elle ? Par la liberté qui lui est connaturelle, cette liberté dont la bourgeoisie, grande, moyenne ou petite, religieuse ou laïque, a fait – comme de tout ce qu’elle touche – un produit, une manière, une chose dont on discute. Et qui, chez elle, vient de plus loin que tout, de plus loin que ses vertus, de plus loin que ses vices, de plus loin que ses amours, de plus loin que ses haines. Nomi a ceci d’héroïque en ce siècle qu’elle n’est pas sa propre surveillante, sa propre manageuse, sa propre évaluatrice. Qu’elle ne mime pas cette considération appliquée à l’égard des choses d’en haut ou de leur sinistre substitut d’en bas, les choses importantes, qui aide les consciences truquées à se détourner d’elles-mêmes. Elle ne cherche pas le ciel dans le pouvoir, ni le pouvoir dans le ciel. Sa vie n’est pas un problème à résoudre. Elle ne l’oriente pas dans le sens du vent social pour éviter d’avoir à se cogner à elle-même. Si elle devait désespérer de quelqu’un, ce quelqu’un serait elle-même. Elle est vivante. Capitulation exclue.
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Elle s’échappe. Par une simplicité du cœur qui non seulement ne fait pas moins désirable la nudité de son corps mais lui donne, sans nullement la travestir, sans nullement la rhabiller hypocritement, une puissance décuplée. Par cet instinct des âmes fières et simples qui n’hésitent pas à jouer de toutes leurs sortes précisément parce qu’elles savent d’emblée, immédiatement, intimement, physiquement, que personne ne peut vraiment jouer de toutes ses sortes, qu’elles resteront, comme toutes les âmes, des mystères à elles-mêmes et que tout ce qu’elles pourront éprouver et manifester sera comme rien au regard de ce qu’elles ne pourront jamais manifester, ni même éprouver. En elle, l’âme fait du corps son complice. Elle partage avec lui un manteau qui, malgré tout, au-delà de tout, porte encore l’innocence dans ses fibres. Ils témoignent l’un et l’autre, chacun à sa manière, l’un dans le temps et dans le désir, l’autre dans l’éternel et dans l’instant, de leur commune nostalgie d’immigrés.
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Comme toutes les œuvres d’art, Showgirls explore cet espace minuscule, entièrement renouvelé par chaque conscience, où le temps et l’éternité se côtoient, se frôlent, se reconnaissent, s’adoptent. L’art ne sait pas faire autrement. S’il prétend se projeter dans quelque absolu de son invention, il laisse les traces de sa contingence comme un enfant celles de la confiture volée. S’il entend se coller, se fondre à ce qu’il appelle piteusement la réalité, il se condamne à la répétition qui est comme un infini empêché, stoppé, grinçant. Il ne peut être ni moins que ce qu’il est, ni plus. De toutes les manières que lui dicte la variété des vivants, il réinvente inlassablement sa condition de passeur.
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Chercher dans Showgirls les instants où Élizabeth-Nomi affronte l’esprit du temps et du lieu. Jamais rien d’un bémol moral, jamais une bonne conscience qui plastronne. Rien à reprocher aux autres personnages qu’on ne puisse lui reprocher. Ruse, séduction, jouissance effrénée, cupidité. Et même cruauté. Mais, en elle aussi, générosité, sens de l’amitié, capacité non pas de pardon (qu’est-ce que c’est au juste, cette solennité ?) mais d’oubli, d’effacement, de dépassement naturel. Quand un conflit ou un refus l’oblige, en un instant, à reprendre seule les commandes et à casser le jeu, c’est toujours qu’une détestable bonne raison raisonnable est avancée pour en descendre d’un ton la musique, pour en réduire l’ampleur, pour en brouiller l’écho. Sa liberté surgit alors comme une fusée, jaillit d’une zone d’inatteignable qu’elle porte en elle. On lui fait savoir de toutes les manières possibles, y compris les plus violentes, qu’elle est une strip-teaseuse, une fille de boîte de nuit soumise à toutes les vexations : elle n’en a cure, elle est une danseuse qui ne prend d’ordres que de la danse, laquelle les reçoit directement de la vie. Une sorte de rage efface la vulgarité de son numéro. Loin d’être offerte à la concupiscence des brutes fortunées qui l’épient, sa nudité devient comme une affirmation de liberté qui leur fait honte, qui les oblige à se demander qui elle est, ce qu’elle veut, où elle va ; et à comprendre qu’elle est ici mais qu’elle n’est pas d’ici, qu’elle est dans cette boîte, dans cette misère, dans cette atrocité mais qu’elle n’est pas de cette boîte, de cette misère, de cette atrocité. Qu’elle est une voyageuse, une passante. Le film finit comme il commence : Nomi, le pouce tendu, fait du stop.
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Pour aller où ? Au début du film, à Las Vegas. À la fin, à Los Angeles. Logique de carrière, peut-être ? Après les succès faciles, le monde du vrai cinéma ? Sans doute, un peu. Mais, là-bas comme ici, on devine qu’elle décampera vite. Non pas quand ça lui chantera : quand ça ne lui chantera plus, précisément, quand il faudra encore dire non. Probablement sans avoir eu le temps d’ouvrir un Livret A ou équivalent. Qu’on ne s’y trompe pas. Elle n’a rien d’un petit oiseau qui chante. La vie est dangereuse. Le stop aussi. Une belle fille seule, habillée plutôt léger, dans le pick-up du premier qui passe, mieux vaut qu’elle montre le couteau qu’elle a dans son sac avant d’avoir à s’en servir.
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68, Showgirls, etc. Ces créatures, réelles ou imaginaires, qui surgissent à l’improviste, ni meilleures ni pires que nous. Aucun objectif dans ces crânes-là, aucune volonté de conquête. Mais voilà : quelque part, malgré eux, ils sont poreux. À la vie, à la grâce, à la liberté. Leurs chants sont inattendus et restent longtemps inentendus. Ce sont pourtant de redoutables, de magnifiques saboteurs du sabotage. Honneur à eux. Chroniqueurs, un instant de silence. Pédagogues de tous les ramages, un instant de silence. Vendeurs de tous les plumages, un instant de silence. Gardons leur place inoccupée. Parmi nous et en nous. Nous attendons un tout autre langage que celui dont on nous bassine. Nous attendons une parole qui surprenne celui qui la prononce et ceux qui l’entendent. Non pas extravagante, obscure, sombrement prophétique, orchestration de la peur et du vide. Simple, amicale, lumineuse, remuante, infiniment ordinaire. Une parole qui ne se fabrique pas, qu’on peut tout au plus désirer, qu’on attend comme celui qui veut vendre sa maison attend l’acheteur. Dans son cœur, il est déjà sur le départ, cet homme, il guette l’arrivée de l’inconnu, il l’espère, rien d’autre ne l’intéresse plus. Qu’inventerait-il d’utile ? Il prend le temps comme il vient, il nettoie le plus gros de la saleté, jette ce qui ne sert plus à rien et, le reste, à tout hasard, il le soigne et le bricole. Pour s’aider à patienter, il fait de beaux rêves pour l’avenir, ou il prie, ou il espère. Il aime aussi, mais sans le crier sur les toits, le mot attire toutes sortes de mouches et les irrite inutilement.

25 avril 2018

Notes:

  1. Dans sa magnifique intervention du 22 mai 1968 à l’Assemblée nationale, Edgard Pisani répondait d’avance aux identifications hasardeuses de 2018 : « La crise est générale : Berkeley, Prague, Tokyo ; en France, elle est passée de la Sorbonne à nos usines, elle est latente dans le monde agricole. Mais elle prend chez nous une allure, une force, une signification différentes de celles qu’elle revêt ailleurs. Nos réflexes ancestraux sont à l’origine de cette situation : en France, l’Etat pouvant tout, décidant de tout, ramenant tout à lui, polarise de ce fait toutes les révoltes ; elle prend chez nous un tour particulier parce que notre société est cloisonnée et faite de castes, parce que nos structures sont rigides et inadaptées. » (Mai 68 dans l’hémicycle, Publications de l’Assemblée nationale, p.33)

En même temps ?

LE MARCHÉ LXXVII
Jamai d’amor non’m jauzirai / Se non’m jau d’est amor di lonh
(Jamais d’amour je ne jouirai / Si ne jouis de cet amour de loin)
Jaufré Rudel (XIIe s.)
 

Comme ces objets familiers qu’on retrouve dans un déménagement et qu’on considère avec une attention qu’on ne leur a pas accordée pendant vingt ans, des mots, des idées, des manières de faire auxquels l’habitude eût empêché, dans une autre circonstance, de prêter autant d’intérêt, sont placés sous un éclairage nouveau par le bouleversement de la vie politique française. S’il est vrai que les lapsus, mots d’esprit et autres imprévus du langage connaissent mieux les chemins de l’inconscient que les discours d’apparat et les conférences officielles qu’ils viennent perturber, un examen un peu attentif de quelques-uns de ces signes ne paraît pas entièrement dénué de sens. Quand des cathédrales de compétences champignonnent de partout, il n’est peut-être pas inutile de semer dans les terrains vagues encore oubliés la modeste contribution d’un questionnement naïf.

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Le premier de ces signes, je l’ai trouvé dans une intervention de Jean-Luc Mélenchon à l’Assemblée nationale. Il y évoque le propos désormais célèbre d’Emmanuel Macron sur la gare, ce lieu où se croisent « des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien » et, de la tribune, laisse tomber ceci : « Les gens qui ne sont rien et se croisent dans les gares ont une réplique pour vous que je voudrais bien, Monsieur le Premier ministre, que vous acceptiez de faire connaître à Monsieur le président de la République : les riens lui disent : nous ne sommes peut-être rien à vos yeux, mais demain, nous serons tout. »

J’ai été surpris de voir le leader de La France insoumise, homme de culture, entrer dans ce mauvais procès. Un peu déçu, même, car il m’avait d’abord semblé qu’il ne s’était pas associé au déluge d’indignation entièrement injustifié qu’avait déchaîné la formule du président de la République. Je considérais donc son propos avec un scepticisme accablé quand les derniers mots m’ont sauté à la gorge. « Nous ne sommes peut-être rien à vos yeux, mais demain, nous serons tout. »

L’Internationale, évidemment. « Nous ne sommes rien, soyons tout. » Une chose que tout le monde reconnaît, comme le petit chat de porcelaine récupéré dans le déménagement et qui a dans ses moustaches tant d’histoires passées sous silence, et tant de regrets, et peut-être tant de reproches. Nous ne sommes rien, soyons tout, tout va très bien Madame la Marquise, d’l’autre côté d’la rue, y a une fille, y a une belle fille… Allons. Soyons tout ? Vraiment ? On peut le dire, bien sûr, mais l’évidence arrive aussi vite qu’un orgelet : c’est idiot ! Un film inconnu de Louis de Funès, peut-être ? Patron d’une très petite entreprise de boutons de culotte installée dans une zone industrielle à décourager l’ennui, il a à cœur de motiver ses deux employés, un gros et un maigre, et les oblige à chanter avec lui, tous les matins, en faisant la ronde, Nous ne sommes rien, soyons tout, et le gros n’arrête pas de lui monter sur le pied, celui qui a un cor, et se fait bourrer de coups… Dire que j’étais arrivé à cet âge sans avoir jamais songé à la stupidité de ces mots-là !

Encore, qu’on les chante, passe ! En mémoire des jours de gloire, bien réels, et en oubliant les autres, bien réels aussi. Le sang guimpur, avouons-le, n’est pas trop malin non plus ! Mais qu’on les sorte de la musique qui leur conserve vaille que vaille, comme l’eau-de-vie aux cerises, un air de fraîcheur, et qu’on monte à la tribune pour expliquer qu’aujourd’hui, d’accord, on n’est pas grand-chose mais que, demain, on sera tout, alors là, on se demande, on se demande un peu, on se demande même beaucoup…

Je ne vais pas expliquer ce que sait parfaitement le moins à la page des militants de La France insoumise. Être tout, c’est le rêve du capitaliste légendaire, du maître de forges, du milliardaire, de l’exploiteur multicartes. Celui de Total, aussi, ce personnage d’un roman de Jacques de Bourbon Busset qui finit, après avoir accumulé les accumulations, par ce constat désenchanté : Total égale zéro. En voulant elle-même être tout, la France insoumise rend hommage à René Girard, à la fascination par l’autre, à la logique des doubles. Elle se soumet au mimétisme et s’y condamne. Aucune difficulté pour moi, je l’ai dit, de partager sa colère contre l’argent, ses domestiques et les domestiques de ses domestiques. L’argent, c’est le fumier du diable, il n’y a pas à chercher sur ce sujet plus d’en même temps que de beurre en broche. Mais le délire de possession qui a produit ce fumier, lequel, en retour, l’aggrave, cette folie d’être tout qu’il véhicule et tente de justifier, on ne peut pas en reprendre tranquille le refrain comme si le chanter à la République plutôt que sur les Champs en modifiait le sens et la portée. On ne peut pas vouloir chasser l’ombre et garder ce dont elle est l’ombre. Les damnés de la terre devenus dans nos contrées les mutilés de l’uniformisation le sentent très fort, c’est pourquoi il n’y a plus guère de place en eux pour la rhétorique. La France insoumise travaille sur une version périmée du dégoût du peuple, elle n’en a pas mesuré la puissance, l’acuité, la profondeur, le caractère non pas actuel mais transactuel. Elle n’en a pas perçu non plus l’aveuglement absolu. En dépit des étoffes rouges qu’on agite devant lui, le destin des riches intéresse à peu près autant le peuple que celui des cacahuètes. Lamartine avait raison. S’il y avait un jour une révolution, ce ne serait pas celle de l’envie, pas même celle de la justice : ce serait celle du mépris. Il faudra qu’on le comprenne, même si aucune école ne l’enseignera jamais : c’est avec son propre instinct qu’il se débat, avec et contre cet instinct qu’on a salopé et qu’on salope, cet instinct dont il sent, avec une terreur qui ne lui en rappelle aucune autre, qu’il n’est plus ce qui le fait vivre et qu’il est même devenu, parfois en lui suggérant de tout casser et, le plus souvent, en lui conseillant de ne rien faire, ce qui le fait mourir. Tout se boit sec, aujourd’hui, violence ou découragement, sans bulles idéologiques, sans sirop politique. Tombez la cravate, la veste, et le reste si ça vous chante, ce n’est pas cela qu’on regarde en vous. On ne regarde rien, d’ailleurs. Votre cravate, on s’en fout ; son absence aussi. On écoute. L’œil écoute. Si celui qui parle dit qu’il veut tout, ça empêche sa voix d’être vraiment sa voix, d’être vraiment une voix. Et le talent non seulement n’arrange rien, mais souligne. Une voix, c’est quand on ne rêve pas d’être tout, quand on se sent presque rien, quand tout est incomplet. Une voix, c’est quand il y a de la catastrophe dans l’air, et qu’on continue.

Je me soucie peu de la politique quotidienne et de savoir quelles étoiles sont au paradis de l’opinion. Tout cela ne touche jamais à l’essentiel, et rarement à la réalité. Il y a du championnat de foot là-dedans, ou un divertissement d’ingénieur un jour de pluie. Quand l’équipe du parti socialiste perd son match, ce n’est pas plus grave, à mes yeux, que quand Auxerre ne gagne pas. Dans son magnifique et juvénile essai L’abus de la « psy » nuit à la santé, le psychiatre Serge Tribolet m’apprend que je ne suis pas le seul à penser ainsi. Plotin, rapporte-t-il, « mettait en garde ses élèves contre les grandes affaires des hommes qui ne sont que des jeux : si vous faites comme eux, leur disait-il, sachez bien, après avoir déposé les jouets qui vous appartenaient, que vous vous étiez mêlés à des jeux d’enfants. » Loin de moi de mépriser l’activité politique. Avoir croisé Edmond Michelet, Jack Ralite, Jean-Pierre Chevènement m’aurait protégé de cette tentation si elle m’avait menacé. Je n’ai rien contre la vie politique, mais je la vois comme je voyais l’entreprise, comme je voyais le monde de la culture ou celui de l’enseignement. Très honoré que mon constat rejoigne celui de Plotin, je sens dans tout cela beaucoup plus d’enfance et de jeu que les intéressés n’osent l’imaginer. Mais, loin que cela suscite mon ironie et m’incite à me faire l’avocat de je ne sais quel professionnalisme breveté, j’enrage que toutes sortes de résistances mortifères s’acharnent à refuser cette évidence. Je reproche à la politique, comme je le reprochais à l’entreprise, d’avoir peur de l’esprit d’enfance. Je ne lui reproche pas d’être ludique, je lui reproche d’en avoir honte, de ne pas l’être assez, de ne pas l’être vraiment. Être puéril, c’est faire taire l’enfant qu’on continue d’être, et qui reste la source première, presque unique, de création et de générosité. C’est faire semblant d’être né vieillard. Calculer, ricaner, évaluer, contrôler. Enrager. Commenter. Crachoter.

Quand quelqu’un m’explique que ses copains et lui seront tout, je reconnais le malaise poisseux et acnéique qui me saisit, celui de mon adolescence, faite, comme toutes les autres, de désirs insensés et d’intraitables refus. Songeant à ces fureurs, je me rappelle aussi les moyens qu’on employait pour en triompher. Eh bien, non, cela ne marchait pas. Même si le couple parental se relayait à la propagande du sérieux. Même si les prêtres croyaient qu’ils apaiseraient ces mouvements élémentaires du corps et de la vie en les ficelant de raisons sophistiquées. Jusqu’à ce jour, en première…

M. Pignarre, quand il parlait de quelque chose, semblait évoquer en même temps mille autres sujets. Cet homme était comme une litote vivante, explosive, généreuse. Il avait une manière de peser les mots et les faits si rigoureuse et précise que le moindre détail, même drolatique, quand il s’en emparait, était comme un rideau de scène qui, en s’ouvrant lentement et presque solennellement, réveillait de la vie, faisait surgir de la profondeur, réanimait des pensées figées. Je l’ai vu brandir devant nous, dans une terrible colère, une édition nouvelle de l’Œdipe à Colone qui avait affublé la cité grecque d’un second n. « Ils n’ont rien vu, n’est-ce pas, ils n’ont rien vu ! » Il nous parlait très souvent de Victor Hugo. Ce jour-là, il s’était servi, pour l’évoquer, du Victor-Marie Comte Hugo de Charles Péguy. Hugo, Péguy, Pignarre en même temps, il m’aurait fallu bien lourdement atteint d’une bien lourde maladie pour que je m’intéresse à autre chose.

Je ne sais ce que réveillait ce texte dans notre professeur. Nous lisant un passage fameux que je sais à peu près par cœur, il était submergé d’émotion. Il s’agit d’un extrait d’une lettre de Péguy à Daniel Halévy par quoi s’ouvre le livre 1. Péguy veut se réconcilier avec son ami à qui il a reproché de soutenir trop mollement le dreyfusisme. Il lui présente ses raisons et peut-être ses regrets. Il approche de ses quarante ans et raconte le terrible débat intérieur auquel l’invite son âge. Il dit à quel point, petit paysan, il a été intimidé par la culture universitaire, et comme il s’est senti écarté de lui-même. Mais quarante ans, c’est l’âge de la vérité, l’âge où l’on sait sinon qui l’on est, du moins de quel bois l’on est fait, de quelle substance, de quelles blessures, de quels rêves. L’âge où l’on ne joue plus avec les cartes des autres. Et les cartes d’Halévy, ce grand bourgeois, ne sont pas les siennes, celles de Marcel Mauss non plus, ni celles de la Sorbonne. On ne peut pas vouloir être tout, c’est le contraire qui est vrai : c’est quand on renonce à être tout qu’on est quelque chose. Dans le monde universitaire, dans la société intellectuelle, Halévy est chez lui ; Péguy y est un invité, un immigré, un passant. Quarante ans, c’est l’âge où il faut savoir où l’on a les pieds, où l’on a la tête, où l’on a le cœur.

La banlieue n’est pas la campagne. Comment j’ai tâché de faire mien le propos du petit paysan Péguy, c’est un roman que je n’écrirai jamais. Peu importe. Mais jamais plus de Soyons tout ! Sur quelque musique que cela se chante, celle de la Révolution, celle de l’argent, celle de la puissance, c’est une imposture, un mensonge, une sotte invitation. Le peuple n’est vraiment le peuple que lorsqu’il ose s’en aviser. Sinon il reste une foule, une masse, un populo, un amas de consommateurs aussi horrible que le clan qui lui a fourgué son image.

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Le début du quinquennat d’Emmanuel Macron, on ne le lui reprochera pas, a fait la part belle au langage. Après la Halle Freyssinet, il y eut le discours de Versailles, devant le Congrès. Un honnête élève de seconde, pourvu qu’on n’ait pas passé trop de temps à l’abrutir de mondanités pédagogiques, pourrait aisément en repérer les thèmes principaux. Au risque d’une mauvaise note, je vais le faire moi-même. 1. L’amour de la patrie nous rend impatients d’agir et nous invite à renouer avec l’esprit de conquête. 2. Notre malheur est de refuser de voir le réel en face, de ne pas reconnaître un état d’urgence économique et social autant que sécuritaire, de ne pas engager le combat contre d’innombrables forces d’aliénation. 3. Il n’y a pas à choisir entre l’ambition et l’esprit de justice, entre l’égalité et l’excellence ; il faut, au contraire, conjuguer ces exigences. 4. Si profondes que soient leurs différences, l’union de tous les Français peut se faire sur la cause de l’homme. 5. Viennent ensuite des considérations sur le droit de choisir sa vie, sur la liberté intellectuelle, morale, spirituelle, sur le rôle culturel de la France, sur l’urgence de se désintoxiquer, et d’abord de désintoxiquer l’État, de l’interventionnisme public. 6. L’orateur donne son sentiment sur ce que doit être le rôle de notre pays dans un monde aux prises avec de si redoutables dangers. 7. Il appelle finalement la France et l’Europe, avec Fernand Braudel, à s’appuyer sur tous les humanismes vivants qui les ont constituées et, avec Simone Weil, à refuser tout cynisme en ne proclamant jamais des principes à l’application desquels elles ne veilleraient pas sans relâche.

Qu’on l’applaudisse, qu’on le discute ou qu’on le siffle, ce propos ne paraît pas inaccessible à une comprenette moyenne. Il ne semble pas non plus insensé qu’un président fraîchement élu, avant de laisser son Premier ministre en décliner le contenu, souhaite commencer la présentation de son programme en énonçant les principes qui le fondent. Ç’en était trop pourtant pour les politiques et les médias. J’imagine que les services de l’Observatoire de Paris ont été assaillis d’appels de commentateurs en mal de métaphores astronomiques. Du fond de l’extrême-gauche au tréfonds de l’extrême-droite comme dans l’admirable fraternité des chaînes et des antennes, une sourde lamentation s’est élevée contre un tel défi au bon sens. Les bras des gens de gauche et ceux des gens de droite, un instant tendus vers le ciel pour tenter de conjurer cette calamité, sont retombés au même instant sur leurs cuisses, unis dans le désappointement et la réprobation navrée. Le Centre, lui-même, m’a-t-on assuré, s’est associé à la manifestation, ne prenant que quelques heures de retard, le temps de donner à ses amis la consigne de ne lever et abaisser qu’un seul bras, le gauche ou le droit, selon le bord vers lequel ils se sentaient pencher. Jamais consensus ne fut plus parfait. Que n’a-t-on entendu ? Des envolées lyriques ! Un discours lunaire ! Intersidéral ! Stratosphérique ! Intergalactique ! Celui-ci, qui a généralement la dent leste, a le sourire ahuri d’un boxeur dans les cordes. Cet autre laisse passer dans ses mots l’hébétement, peut-être même l’hébétude, du voyageur qui se découvre dans l’express de Novossibirsk alors qu’il a cru monter dans le RER de La Garenne-Bezons. Aucune méchanceté nulle part, même pas chez les pires adversaires du président. Une seule tonalité, l’accablement, comme quand une porte a été ouverte trop tôt sur le sapin de Noël. La fête est finie. Pourquoi ce type-là veut-il gâcher le métier ?

Il y avait de quoi parler. De quoi approuver. De quoi discuter. De quoi contester. Eh bien, rien. Élusion générale, absolue. De vieux politicards qui, à longueur d’année, frétillent comme des goujons dans les infos et les négos de l’actu gonflaient les joues comme des cancres pris en flagrant délit d’ignorance et soufflaient comme des gamins qui trouvent que le sujet, M’sieur, est trop dur. Déformation professionnelle, ça m’a interpellé, comme disaient les vicaires de la paroisse quand ils voyaient passer une mini-jupe. Si je ne suis pas certain que la petite classe politique et médiatique puisse tout entière se reconvertir au Collège de France, là, honnêtement, le niveau du débat ne dépassait pas ses compétences. Il faut donc poser la question et essayer d’y répondre : pourquoi cet embarras ?

Parler de la liberté ou de l’esprit de justice, c’est toujours, en quelque manière, sinon parler de soi, du moins faire appel à sa subjectivité, à son existence, à l’expérience intime qu’on fait du monde et des autres. Même des notions discutables comme l’état d’urgence ou l’esprit de conquête, si l’on accepte un instant de les regarder pour elles-mêmes, de les déconnecter de telle situation particulière déjà quadrillée par tout un système d’opinions et d’appartenances idéologiques, obligent à une forme de retour sur soi, d’attention à soi, de prise en compte, en soi, de mille et une perceptions qui ne sont pas nécessairement en rapport direct avec la chose politique et semblent même, le plus souvent, lui échapper entièrement.

L’homo politicus et l’homo mediaticus manient beaucoup d’informations. Ils sont parfois cultivés. Il n’y a aucune raison de soupçonner leur bonne foi. Mais leur métier leur impose, ou plutôt ils acceptent que leur métier leur impose une exquise pudeur qui les fait s’absenter étrangement de leur réflexion, et se contenter, au fond d’eux-mêmes, d’un rôle d’observateurs, pour les uns, d’organisateurs, pour les autres. Ce jour-là, le ton du discours présidentiel les a laissés presque démunis, ce qui les faisait plus sincères que d’ordinaire, moins péremptoires, plus touchants, plus dignes d’intérêt. En fait, il tombait du ciel une pluie d’évidences. La difficulté n’était nullement pour eux de répondre sur le fond à Emmanuel Macron, tous en avaient les moyens, mais de répondre à ce langage-là, de résumer, eux aussi, en quelques mots, leur Ce que je crois, ou leur Ce que je pense, ou leur Ce que je sens. Un étrange embarras perturbait la conscience de ces vieux roublards de la dialectique, de ces polémistes toujours empressés à se faire les dents. Je sentais en eux comme une envie de franchir le Rubicon de la parole libre. Mais ils s’y refusaient. Désir et frustration. Quelque chose comme le Pas ici, voyons ! des amoureux timides. Voglio e non voglio. Ouvrir une grande fenêtre de vie sur le langage habituel, politique ou médiatique ? Désirable, plus que désirable ! Mais le refus n’était pas fait que de pudeur. La peur, aussi. Le vent qui entre par la fenêtre, par cette vraie fenêtre, quels papiers va-t-il déplacer, quels secrets va-t-il révéler, quels gouffres vont s’ouvrir ? Je me disais qu’ils ne franchiraient jamais le pas. Puis je me disais qu’il y a des pas que le seul désir qu’on en a fait franchir. À cet instant, ils étaient presque prêts à résister à leur formation, à desserrer leurs freins. Ou, au moins, à avouer qu’ils en avaient envie. Je les sentais au bord d’un grand voyage sur place. L’aurai-je répété sur ce site ! « Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire hors, comme fait le vin et l’amour. » Ils avaient sur les lèvres un autre langage, déjà là, pas encore là.

Je n’ai pas voté pour Emmanuel Macron. Si c’était à refaire, je m’abstiendrais encore. Mais le vent souffle où il veut. Je tiens pour un événement capital que quelques paroles justes aient pu être prononcées. Dans la colère puérile qui a suivi l’intervention de la Halle Freyssinet comme dans la stupéfaction tout aussi naïve qui a accueilli le discours de Versailles, j’ai senti le même brouillage inquiétant et bienvenu. J’ai tellement l’habitude de ces instants… Les esprits aussi accouchent.

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S’il y a ces heureux petits signes discrets, il y a aussi un grand signe terrible. Pour la première fois, un gouvernement affiche ou, en tout cas, laisse entendre son penchant pour les pratiques managériales, c’est-à-dire, sauf si l’on peut faire du vin sans raisin, pour l’idéologie managériale.

Voilà bientôt quarante ans que notre société a chopé cette saleté. Seuls pouvaient s’en apercevoir ceux qui, professionnellement, regardaient leurs concitoyens sous un angle très particulier, infiniment aigu. La presse, à ce jour, n’a toujours rien vu, ni ceux qu’on appelle les pointures intellectuelles peut-être parce qu’ils ne pensent pas avec leur tête. Ni les syndicats, naturellement, plus réalistes que tout le monde. Rien vu ou rien voulu voir. Les grands patrons non plus n’ont ni vu ni compris quand ils se sont précipités pour accueillir la bête, mais, eux, ils ont senti, ils ont flairé, ils ont reniflé. Odeur de pouvoir, odeur d’argent, odeur de débâcle, odeur de conventions mondaines, odeur de mépris, odeur d’enfance trahie, remettez-nous ça, patrons ! Plus tard, des romanciers raconteront l’ahurissante variété des méthodes, le cynisme absolu du discours, le naturel déconcertant de l’opération. Il en faut si peu pour dévitaliser la vie. Un mot pour désigner la chose ? Placage. Aplatissement rassurant et meurtrier. Placage minutieux de chacun à sa condition la plus matérielle, la plus conventionnelle, la plus désespérante. Pour tout le reste, pour tout ce qui compte : représentation, simulacre. La réussite, par exemple, star du simulacre. Comment un être qui va au tombeau peut-il se fier à une telle ânerie ? Quelqu’un, il y a bien longtemps, a parlé du « culte exclusif de la déesse-chienne Réussite ». Ce n’était pas vraiment un gaucho, ni un anar : le très bourgeois William James, philosophe et psychologue américain, l’un des fondateurs du courant pragmatique, qui s’indignait déjà, au XIXe siècle, de ce que les affairistes de l’époque faisaient de sa pensée et du mot pragmatisme, aujourd’hui, et avec quelle satisfaction, universellement mâchouillé.

Depuis les années 1980, je suis le progrès du management sur une carte mentale qui ressemble beaucoup à celle que mon père avait affichée, pendant la guerre, dans le couloir de l’appartement. Mais, cette fois, pas de reflux en vue, les petites punaises avancent inexorablement. Au fond de moi, je crois, je sais qu’elles reculeront, qu’elles disparaîtront. Mais quand, comment ? En France, depuis quarante ans, aucun pouvoir n’a levé le petit doigt pour s’opposer. À sa façon solennelle et pataude, la droite a encouragé le progrès managérial au nom de ce réalisme bourgeois qu’elle a le postérieur trop lourd pour dépasser jamais. Plus hypocrite, la gauche a joué la bonne fée qui transforme les citrouilles en carrosses, et, en changeant les étiquettes, a feint de transformer les perversions en valeurs. La capitulation devant l’argent, sous François Mitterrand, a été baptisée « réconciliation avec l’entreprise ». Sous François Hollande, une étape décisive a été franchie. Avec la réforme du collège, le virus du management a sauté de l’entreprise à l’enseignement. Entretemps, les médias, les administrations, la formation, les grandes écoles avaient été infectées. Maintenant, tout le monde explique que le gouvernement lui-même suit le mouvement. Et il ne dément pas.

Le malaise, ou mal-être, de l’époque, chacun le voit de sa fenêtre. Personne n’a tort. Les injustices, les inégalités, une civilisation qui bascule, les inquiétudes collectives et individuelles, l’incertitude permanente, les injonctions contradictoires, le climat, l’intime mis sens dessus dessous, la technique qu’on ne peut plus freiner, l’écroulement des idéologies, les interrogations sur les religions, le panier des questions est bien garni. Je ne vois pas d’où me viendrait la science qui me ferait en savoir plus. Mais je veux faire part d’un sentiment dont l’expression a sans doute été favorisée par les circonstances favorables de la formation telle que je la concevais. Je la voulais, en effet, non seulement assurée d’une étanchéité parfaite qui la protégeait de la curiosité malsaine des dirigeants, mais encore rigoureusement imperméable à la moindre de leurs suggestions. Ce sentiment, j’ai passé mon temps à l’analyser mais, surtout, à le considérer, à le méditer. Faut-il le dire ? Je n’ai aucune évidence, aucune certitude. Je ne parle pas ici selon les livres, ni même selon mes goûts, mes choix, mes orientations intellectuelles. J’interroge une intuition que des gens de toutes sortes ont peu à peu jetée en moi et n’ont pas cessé de nourrir. Dont j’ai douté le premier. Qui n’est pas très claire. Que j’exprime comme je le peux, au plus près de ce que je sens. Donc violemment. Et que je formule ainsi : On veut nous exciser de l’infini. Et nous osons à peine nous défendre. Efficacité, progrès, humanisme, vivre ensemble, ces mots sont les convulsions inutiles par lesquelles nous tentons de résister. Nous ne pouvons pas ne pas les agiter. Mais plus nous les agitons, plus le vide nous étreint. Bien plus que les problèmes, les solutions nous rivent à nous-mêmes et nous asphyxient. Le néant, c’est quand il n’existe aucun ailleurs, quand tout se rabat sur tout comme un couvercle, quand le pot commun de vivre n’est plus inépuisable et qu’on en est à compter, à mesurer, à vérifier, à contrôler, à jalouser, à envier, à haïr. Le néant, c’est quand l’ailleurs est proclamé forclos, quand tout s’organise sans lui et qu’on appelle réalisme le résultat de ce crime imbécile.

Et là, il me faut donner mon sentiment sur ce fameux en même temps. S’il s’agit de ne pas s’emprisonner dans un dogme idéologique, je l’approuve inconditionnellement. Je ne m’engagerai pas trop avant sur des terrains que je connais mal, mais il ne me semble pas absurde, par exemple, il me paraît même raisonnable que les circonstances économiques poussent parfois un gouvernement à se montrer ouvert aux échanges et parfois à adopter une attitude opposée. Je ne vois rien de critiquable à cela. L’intérêt national, la paix entre les nations et le bon sens doivent en décider, non pas les gardiens d’un temple ou d’un autre. Cet en même temps, toutefois, ne me semble possible, et acceptable, que lorsque les plateaux de la balance pèsent des choix et des décisions qui relèvent du même ordre de réalité. Quand il n’en est pas ainsi, je ne le crois pas justifié.

J’ai trouvé dans la presse une citation d’Emmanuel Macron qui semble méconnaître cette différence. « J’ai toujours assumé, aurait-il déclaré, la dimension de verticalité, de transcendance, mais en même temps elle doit s’ancrer dans de l’immanence complète, de la matérialité. Je ne crois pas à la transcendance éthérée. Il faut tresser les deux, l’intelligence et la spiritualité. Sinon l’intelligence est toujours malheureuse. Sinon les gens n’éprouvent de sensations que vers les passions tristes, le ressentiment, la jalousie, etc. Il faut donner une intensité aux passions heureuses. »

Je n’imaginais pas qu’un jour un président de la République aborderait directement des questions aussi centrales. C’est pour moi une bonne surprise. Ce sont les miennes depuis si longtemps ! Elles ont eu pour ma génération une importance capitale et l’abstraction apparente de leur formulation a caché, et cache peut-être encore, beaucoup de drames douloureux. Je vais donc réagir avec toute la franchise dont je suis capable et commencer par dire clairement, reprenant une façon de parler de Jacques Berque, qu’à mon sens Emmanuel Macron a ici négativement raison et positivement tort : raison dans ce qu’il refuse, tort dans ce qu’il suggère.

Je vois bien, en effet, quel genre de spiritualité il a ici dans son viseur. Je l’appellerai une spiritualité rapportée, sorte de carcan de principes implacablement et pathologiquement logiques s’abattant sur un être et l’enserrant comme si, précisément, il n’était pas un être mais une sorte de banc d’essai, un test, une application. Je n’ai aucune difficulté à dire que cette sottise cruelle a pourri toute la première partie de ma vie, et, plus que la mienne encore, beaucoup d’autres qui n’ont pas eu la possibilité de se révolter. Maurice Bellet (dans Le Dieu pervers, notamment) et Jean Sulivan, dans toute son œuvre, ont décrit cette aberration. Il est parfaitement vrai qu’elle a entretenu ce que le christianisme aurait dû haïr au premier chef, le goût du pouvoir chez les uns, celui de la soumission servile chez les autres et, en tous, sous la même menace d’un surmoi aussi insensible que raffiné, l’orgueil infantile de l’appartenance au groupe, ou au clan. Que cette sorte de gymnastique à figures imposées, cette algèbre de l’âme dont les figures étriquées se prétendent inspirées par la liberté évangélique ait entretenu, comme le dit Emmanuel Macron, « les passions tristes, le ressentiment, la jalousie », je l’ai directement vérifié. Ce qu’il condamne, je le condamne.

Mais entre la transcendance et l’immanence complète ou la matérialité, il n’y a pas d’en même temps possible, précisément parce que ce temps dont nous parlons n’est pas le même dans les deux cas. La transcendance a à voir avec l’infini, la matérialité avec le fini. La transcendance renvoie à un au-delà de l’espace et du temps, la matérialité est engloutie dans le temps. Une transcendance qui serait pensée comme une alternative à la matérialité, qui serait placée au même niveau qu’elle, qui disposerait du même statut qu’elle, ne serait pas une transcendance, mais un artifice, un flatus vocis. Un humanisme qui mettrait à fifty-fifty la transcendance et la matérialité, qui entendrait jouer ces deux cartes ensemble, en même temps, qui les considérerait comme échangeables et comme appartenant à la même série, ne serait qu’un chosisme déguisé, un chosisme endimanché qui reproduirait, à sa manière, la complainte lugubre et anesthésiante des valeurs qu’on vient de nous seriner pendant cinq ans.

Que ce mot transcendance n’effarouche personne. De ma longue amitié avec Francis Jeanson et de ce que nous avons pu entreprendre ensemble, j’ai tiré la certitude que l’athée qu’il était et le chrétien que je suis inch’Allah pouvaient parfaitement s’accorder sur une idée de la transcendance qui respecte à la lettre leurs deux convictions. Je crois qu’une formule de Francis résume très bien cette idée : « L’humanité, écrivait-il, tient tout entière dans les efforts que font les hommes pour la faire advenir. » Elle signifie que ce souci du devenir de l’humanité, qui ne suppose aucun prérequis d’aucune sorte mais découle tout simplement de notre condition humaine est, pour reprendre une formule parfois galvaudée, notre ardente obligation. Elle signifie aussi que cette ardente obligation, immanente à notre condition humaine, n’est liée nécessairement à aucune forme particulière de spiritualité ni à aucune option philosophique, mais qu’elle n’est pas non plus soumise à aucune forme historique qui se croirait fondée à lui désigner des objectifs en vue de réalisations économiques, ou sociales, ou culturelles inspirées par telle ou telle vision politique.

Mais, là-dessus, je dois aller au bout de ce que je pense, et laisser là l’abstraction. Le propos d’Emmanuel Macron que j’ai cité ne m’est nullement incompréhensible. Il m’est arrivé quelquefois, trop rarement, d’avoir affaire à de jeunes dirigeants d’entreprise dont la formation ne se limitait pas à l’économique, à l’organisationnel et aux vapeurs communicancantes. J’en étais naturellement heureux. Je sentais leur dévotion au management assez superficielle, nos déjeuners n’en étaient que plus animés. Avec eux, j’étais un peu en récréation, parfois même en re-création. Ils étaient (déjà) plus jeunes que moi, nos échanges y gagnaient.

Je n’en étais que plus perplexe quand je constatais que, dans l’action, ces excellentes qualités ne produisaient pas tous les fruits qu’on en pouvait attendre. Non que l’intelligence, soudain, leur fît défaut. Elle était bien là, et la bonne volonté, et le courage. Pourtant, dans leurs décisions comme dans leurs relations avec leurs subordonnés, je voyais quelque chose d’incertain et de flottant que leur amabilité et leur savoir-faire ne parvenaient pas à dissiper, à fixer. Et je m’étonnais de constater que certains de leurs collègues dont la formation avait été bien moins large échappaient à cette difficulté. Je dis certains, je devrais dire quelques-uns, ceux qu’habitait cette sorte d’amitié pour les êtres qui ne s’apprend pas, et qui a autant à voir avec une disposition du cœur qu’avec une sorte de bonne santé élémentaire.

Dans les crises, on y voyait plus clair. Les dirigeants que leur formation rendait plus opérationnels portaient en eux, malgré eux, les soucis, et parfois les revendications des travailleurs. La plupart en étaient encombrés, faisaient tout pour les repousser, et tranchaient d’autant plus énergiquement dans le sens de l’autorité que leur conflit intérieur était plus vif. Mais d’autres – ces quelques-uns – s’exprimaient parfois d’une manière qui me touchait profondément. Certes, ils étaient enfermés dans un univers détestable, n’avaient à proposer que des objectifs étroits et fondaient leur autorité sur des recettes pitoyables. Certes, l’image qu’ils donnaient de ce monde de l’entreprise que peinturlure la communication était décourageante, archaïque, souvent féroce. Mais parfois un accent de vérité leur échappait, qui n’échappait jamais à leurs interlocuteurs. De ces engloutis quelque chose surgissait qui, par son évidence même, sans que personne ne le notât ni le prît officiellement en compte, venait changer, au moins un peu, le cours du débat et même, parfois, infléchir la décision.

Je ne pouvais pas m’y tromper : elle était là, la transcendance. Fidèle et inapprivoisable. Imprenable en photos, comme la Beauce de Péguy. Dans les instants de crise, la culture des dirigeants les plus formés montrait ce qu’elle était, ou plutôt ce qu’ils en avaient fait : une aimable décoration. Quand l’affaire était chaude, ceux-là, en réalité, vacillaient. Tantôt, perdant toute distance avec la réalité, ils réagissaient avec un autoritarisme stupéfiant. Tantôt, conscients de devenir stupides, ils noyaient le poisson dans des discours inutiles qui allaient tapoter le plafond comme des baudruches. Ils m’agaçaient, mais je voulais surtout comprendre. Ils s’étaient fabriqué, les pauvres, un monde à double entrée. L’esprit, la culture, d’un côté, où ils voyaient de la transcendance ; de l’autre côté, la matérielle, comme on appelait autrefois la nécessité de gagner sa vie, et donc la matérialité, et donc, à leurs yeux le concret. Hélas ! Leur transcendance ne transcendait rien. Leur concret germait comme les pommes de terre. Je comprenais que les plus en panne, c’étaient eux ! Que les plus aliénés, c’étaient eux, pas les techniciens, pas les technico-commerciaux ! Ils passaient de la culture à la matière, espérant trouver le réel. Puis de la matière à la culture, tâchant de rencontrer l’idéal. Ils ne trouvaient jamais qu’eux-mêmes et cette incertitude qui, les jours de crise, éclatait aux yeux de tous. En même temps, c’est pour les choses comparables. On peut manger son fromage avec sa salade. Et si, comme on le dit, il n’est pas impossible d’être amoureux de plusieurs objets en même temps puisqu’il se trouve que ces objets-là sont des êtres, il n’est pas du tout certain qu’on puisse les aimer du même amour. La transcendance ne nous quitte pas. Quant aux pieds qu’il faut garder sur la terre, à moins d’être antipodiste, y a pas d’souci !

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Depuis le début de ce quinquennat, j’ai été heureusement surpris d’entendre quelqu’un parler, parler vraiment. À la Halle Freyssinet, à Versailles, aux obsèques de Simone Veil, j’ai entendu quelqu’un. Oh ! je suis très loin de tout prendre ! L’ambition, l’esprit de conquête, ça ne me dit rien ! Pour la grandeur, on verra bien… Et quand j’entends parler de réussite, je pense à mon cadavre. N’importe. Il y a autre chose dans ces discours, une fermeté dans la voix, l’archet attaque juste. La meilleure preuve, foi de formateur, c’est l’embarras où ils jettent les gens. Le mensonge, le baratin, ça passe comme de la compote. Le vrai fait toujours tousser, ou étouffe d’abord un peu.

Des paroles, voilà ce que chacun attend de chacun aujourd’hui dans cet univers de bavardages. Pas n’importe lesquelles. Celles qui ont la nécessité de la liberté. Celles qui, au fond de l’immanence, jaillissent du geyser de la transcendance. Parler est un acte. Il ne le croit pas, ce député En Marche qui se répand partout pour expliquer à qui veut l’entendre qu’il vient à l’Assemblée non pas pour dégoiser, baratiner ou laïusser, mais pour Faire ! Il ne connaît pas le Traité du style, sans doute, il n’a pas lu ce qu’on y raconte sur la question… Faire, même si on ne prend pas ce mot dans l’acception provocatrice du Traité du style, ça n’épate personne à l’Assemblée. Toutes les générations répètent la même ambition depuis toujours, sur tous les bancs. Avec des mots si usés, si reprisés, si délavés qu’il est facile, très facile, de se dire que c’est méprisable, un mot. Mais ces pauvres mots-là ne sont que des résidus du faire, précisément, des déchets, des excréments, ainsi que le disent Freud, Keynes et bien d’autres avec eux, sans compter, encore parmi nous malgré tout, Bernard Maris. Cependant, à l’Assemblée comme ailleurs, il arrive que quelqu’un, parfois, quelqu’un qui ne s’endort pas avec un livre de management, ne raisonne pas ainsi. Que quelqu’un parle. Que quelqu’un jette comme des couverts, sur la table commune, des choses qui se sont tissées en lui mais qui sont plus grandes que lui. Celui-là, alors, c’est comme s’il parlait avec la bouche de ceux qui l’écoutent. Dans ce lieu tristounet, il se fait comme une condensation de sens. Et il est bien inutile que quelqu’un le proclame : la parole, née de la vie, va créer de la vie. L’action est là, la vraie. Et celle-là, à cet instant, ne dit pas en même temps. Elle est seule, comme tout ce qui est nécessaire.

Ils sont tellement contents de parler de l’entreprise, les députés En Marche ! C’est la vie réelle, l’entreprise, non ? Mais naturellement, voyons, comme le clapier pour les lapins, le poulailler pour les poules, la prison pour les prisonniers, etc. Terrifiant d’être vieux, tout recommencer à zéro, toujours. Cette histoire-là, le premier matin de la session, ils me la racontaient tous, dans les entreprises, tous, les petits employés comme les grands, les jeunes comme les anciens, avant de rire et de pleurer, deux jours plus tard, de s’être ainsi plaqués à leur condition. Plaqué, quel mot extraordinaire ! À la fois collé et abandonné, toute la psychopathologie est là. Angoisse de mélange et angoisse de séparation, comme on disait naguère.

Il faudrait donc se mettre d’accord. En même temps fonctionne pour les moyens, les instruments, les tactiques, en un mot l’intendance, comme une invitation à la souplesse intellectuelle et à la réactivité de l’action. Parfait. Et s’il dérange les chapelles idéologiques, plus que parfait ! Mais si en même temps prétend se hisser à un niveau de compétence auquel il ne peut pas avoir accès, s’il s’installe dans une position de surplomb quand il s’agit d’êtres humains, si la tentation le saisit, horresco referens, de manager la vie des sociétés humaines, il faut alors le chasser de toutes ses forces sans aucune espèce d’hésitation. Il s’inscrit alors dans la pire logique de ce qui pourrit cette société, à savoir une fausse largeur d’esprit, une tolérance hypocrite, un conformisme bigot et autoritaire, discutailleur mais entièrement sourd, tout ce fatras d’artifices médiocres bricolés par des sots qui abrutit les citoyens de fantasmes branchés et de dévotions commerciales, assèche leurs perceptions et stérilise leur imagination.

Quand j’étais lycéen, je l’ai dit, on nous parlait souvent de Corneille. Une thèse publiée en 1948, Le sentiment de l’amour dans l’œuvre de Pierre Corneille, d’Octave Nadal, faisait beaucoup de bruit. Elle expliquait les conflits des personnages cornéliens et les solutions qu’ils leur trouvaient par un désir complexe présent en eux, la gloire. Il s’agissait de bien plus que de la simple jouissance de la reconnaissance sociale. C’était comme une aventure intérieure, une voie de progrès humain jalonnée d’étapes. La gloire personnelle, d’abord, puis la gloire sociale et, enfin, la gloire religieuse. Le Cid, Horace, Polyeucte, notamment, s’expliquaient presque littéralement par la volonté des héros de gravir les marches de la gloire, d’en souffrir la douleur et d’en cueillir les lauriers. Ce langage est bien loin du nôtre et nous pouvons tout oublier de cette marche à la gloire, dont le nom même ferait rire. Mais il reste une formidable similitude.

« Qu’est-ce qui vaut la peine alors qu’on le profère du profond de soi-même ? » On ne le dit pas comme Aragon, mais on se le demande. Les jeunes, souvent à la fois braillards et quelque peu aphasiques, se posent aussi, très fort, la question. Ils ont ceci de commun avec les personnages de Corneille vus par Octave Nadal qu’ils voudraient se trouver une stature, une structure, une certaine façon de se tenir debout, qu’il y a en eux, alors qu’ils semblent passer de déception en déception, de non-sens en non-sens, une recherche et un espoir, le plus souvent déçus, de solidité. Si les adultes veulent les y aider, qu’ils ne les encombrent pas trop de leurs conseils. Plutôt que de se faire les diffuseurs associatifs de morales qui se veulent plus salvatrices les unes que les autres, mais dont la fonction réelle est de prolonger indûment leur nostalgie en les protégeant frileusement de l’à-vif de leur existence, qu’ils se soucient donc plutôt, les adultes, si vraiment ils veulent aider les jeunes, de ne pas se tenir debout dans les mots et couchés dans les actes. Le moins que je puisse dire, c’est que ce n’est pas gagné.

Ce qui est vrai de la vie dite privée l’est aussi de la vie publique. Qu’on nous débarrasse, une fois pour toutes et en même temps, des deux maux qui nous accablent : d’un côté, la complainte poussive des valeurs, de l’autre, l’effroyable chasse à l’homme dont elle est l‘envers, et qui reproduit, dans la société française, en plus sale et en plus bête, le climat des plus sordides institutions scolaires du XIXe siècle. Que des voix entièrement libres viennent, à leurs frais et sous leur seule responsabilité, parler dans les médias. Que la formation, et notamment celle des professeurs, soit autre chose qu’une sorte de garderie supérieure. Qu’elle vise haut. Qu’elle les encombre de beauté et de gratuité. Qu’elle ne les rassure pas. Qu’elle confirme leurs inquiétudes et les féconde. Comme disait Sulivan, qu’elle « transforme leurs blessures en points d’insertion pour des ailes ». Quant aux entreprises, on ne leur en veut pas d‘être des entreprises. On n’en veut pas à la technique d’être la technique. On n’en veut pas au travail d’être le travail. On en veut aux patrons, et lourdement, d’avoir été assez veules et assez incultes pour laisser entrer l’humiliante fumisterie managériale. L’État peut la chasser du secteur qu’il contrôle. Il n’a jamais osé. Si c’est vraiment d’un monde nouveau qu’on veut accoucher, qu’on le fasse. On inventera autre chose et on verra la différence ; si l’on parle du génie français, il faut quand même bien, un jour, le laisser s’exprimer : les Jeux Olympiques n’y suffiront pas, ni la « bonne nouvelle » que M. Neymar vienne, paraît-il, se goinfrer dans nos paysages. Et qu’on n’oublie pas non plus d’ouvrir très grand un débat public sur la communication, la seule discipline dont les spécialistes eux-mêmes aient jamais parlé avec dédain et, parfois, avec honte. À la fin de son discours de Versailles. Emmanuel Macron a fait allusion à ce que Simone Weil nous dit de l’effectivité. Il a eu raison. Cette notion nous reconduit à l’inutilité des mots à ce moment de l’histoire, et à notre besoin absolu de parole. Il y a quelque chose de consubstantiel entre la parole et l’effectivité. Jaillie du désir, elle se fait acte. Jamais les mots. Du fait de sa nature et de sa puissance, elle est suivie d’effets. Jamais les mots.

Revenir à la question. « Qu’est-ce qui vaut la peine alors qu’on le profère du profond de soi-même ? » Je vais finir par une histoire, une courte histoire.

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Si l’on me demandait quand elle commence, je dirais : en 68. Faux. Ce n’était pas en 68, mais en 73. Et non pas en mai. En août. Pourtant, c’est bien une histoire de 68, le plus secret de Mai, celui qui n’intéresse pas. Elle commence à Bournavettes, un village au cœur des Cévennes. Mon collègue historien de Sainte-Barbe m’avait dit : « À peu près au centre d’un triangle dont les angles seraient Les Vans, Villefort, Genolhac. » Le GPS n’interdisait pas encore l’errance, j’en avais largement profité avant de me trouver devant une rude maison montagnarde construite de toute évidence pour vieillir et accueillir des citadins bavards. Il y en avait là une dizaine, parmi lesquels un couple de professeurs toulousains. Gérard enseignait à l’université, Jacqueline au lycée. Elle était déjà une chanteuse occitane connue. Nous avions dîné sur la terrasse, la nuit était douce et chaude, une vraie soirée de ce temps-là. Les convives étaient des gens tranquilles, ils n’avaient pas braillé dans les manifs, leurs ambitions ne s’étaient pas déchaînées, mais ils savaient que rien ne serait plus comme avant et ne le regrettaient pas, même si, cinq ans après, il ne leur restait guère de Mai qu’une sorte de bonne volonté désolée, une réserve attentive, une timidité impatiente. À la fin du repas, Jacqueline avait pris sa guitare. Elle était belle. Revendications occitanes, engagement politique, elle était farouchement de son lieu, de son temps, son chant vibrait de toutes les impatiences, de toutes les inquiétudes. Les années soixante-dix… Durant la promenade, avant le dîner, un soutien-gorge avait tourné comme une hélice au doigt de sa propriétaire puis, devenu volant, avait paisiblement franchi une haie tandis qu’une voix comiquement désolée se lamentait : « Je me demande à quoi peut bien servir ce machin-là ! »

Le lendemain matin, je partis très tôt. Hormis mon collègue, je ne revis jamais aucun de ces amis d’un soir. J’ai échangé deux ou trois lettres avec Jacqueline, lui ai envoyé quelques textes de chansons qu’elle a mis en musique. Je ne me croyais pas un grand talent. De cet essai, je ne sauve qu’un refrain imaginé dans la voiture en quittant Bournavettes, et que je lui dois : « J’en suis toujours au temps d’accorder ma guitare. » Je ne l’ai jamais désapprouvé et si, de tout ce que j’ai griffonné, quelque chose devait ne pas être immédiatement emporté, je voudrais que ce fût cela. Ce n’est pas une épitaphe, naturellement, plutôt une vitamine du cœur. Mais je parle rarement de ce refrain car on ne manque jamais de me demander s’il est encore d’actualité. Répondre par l’affirmative m’embarrasse de plus en plus.

Longtemps après, mon ami historien m’apprit que Jacqueline et son mari avaient eu un accident de voiture. Il y avait perdu la vie, elle avait été grièvement blessée. Comme j’avais quitté Sainte-Barbe, il me fallut encore beaucoup de temps pour savoir que ses blessures avaient nécessité de nombreuses transfusions. Mais le sang transfusé était contaminé. Elle mourut en 1993.

Le reste me vient de Wikipédia. Qu’elle avait occitanisé son prénom en Jacmelina. Qu’elle fut extrêmement courageuse et, durant ses dernières années, chanta en français et en anglais, continuant à enregistrer des disques.

J’aurais gardé pour moi ces souvenirs si un autre élément ne s’y était ajouté. En 1973, Jacqueline mettait en musique et chantait des textes occitans écrits par des auteurs modernes. Plus tard, sans que j’aie réussi à savoir précisément à quelle date, Jacmelina a puisé dans le fonds littéraire occitan, et particulièrement dans l’œuvre du troubadour Jaufré Rudel, dont elle chante un très beau poème, Lorsque les jours sont longs en mai, plus connu sous le titre Amor de lonh. La deuxième strophe commence par deux vers qui, dans leur netteté, leur clarté, leur humilité, leur délicate puissance d’affirmation comptent sans doute parmi les plus beaux et les plus féconds de la littérature occitane – et, j’aimerais dire, française :
Jamai d’amor non’m jauzirai
Se non’m jau d’est amor di lonh 2

Par là, ce qui serait resté un souvenir est devenu une histoire. Cette brève rencontre dans la liberté et le charme des années soixante-dix, à un moment décisif de ma vie, puis tout ce que j’apprenais successivement de Jacqueline, sa belle aventure musicale, ses épreuves épouvantables, sa fin douloureuse, et, déplongeant du XIIe siècle, ce troubadour génial dont je la sens épouser l’âme quand elle choisit ces deux vers, tout cela me parle trop pour que je le laisse enfoui. Il y a là beaucoup plus que son histoire, et que la mienne.

Je lis et relis ces deux vers de Jaufré Rudel. Cette assurance tranquille n’a rien d’un coup de foudre, d’une illumination. Il y a une prairie d’incertitude heureuse là-dedans, il y a un cœur qui hésite et se reprend et se repent. Cette sérénité a été cueillie au long d’une promenade tranquille où les corps marchent à l’aise. Bournavettes ne chantait pas l’Amor de lonh et pourtant, pourtant, ces deux vêtements, on en jurerait, sont faits de la même étoffe. Ce que les gens rangés prenaient pour le trouble d’une jeunesse, celle de Jacqueline et presque encore la mienne, c’était un premier pas vers la paix. J’ai senti cela si fort dans cette soirée des Cévennes ! Mais le trouble, il fallait qu’il n’ait pas honte de lui, il fallait qu’il reste un trouble ! Qu’il en ait la simplicité ! Qu’il refuse de s’abolir en quelque machination cérébrale naïvement orgueilleuse ! Qu’il prenne ses leçons de son ignorance à lui, non pas de la certitude apeurée des autres ! Oisive jeunesse à tout asservie… La transcendance, ce n’est pas la verticale comme plus court chemin pour s’enfuir.

Que vient fabriquer cette histoire au bout d’un texte qui traite de l’actualité politique ? Je le sais bien, moi qui ai entendu toute ma vie des gens passer en un clin d’œil de l’expression de leurs soucis les plus lugubrement matériels à celle des tourments de leur cœur et de leur âme. De ce Jaufré Rudel, seigneur de Blaye, qui tombe fou amoureux, à l’instant où il entend son nom, d’une très noble dame lointaine, cette comtesse Hodierne de Tripoli dont on ne lui a même pas donné l’adresse mail, à ces gens attentifs, un peu désolés, ni plus ni moins paumés que moi, qui partagent patiemment ce qu’il leur reste de rêves dans une maison abandonnée des Cévennes, de celui-là à ceux-là, de cette simplicité à cette autre, de cette heureuse pauvreté à cette autre, de cette fragilité à cette autre, de ce courage à cet autre coule la seule rivière où il est bon de se rafraîchir, le seul vin qui n’enivre que l’intelligence, le seul inusable souvenir. Que sont les cinquante ans qui nous séparent de Mai en face des huit siècles qu’a traversés le poème de Rudel ? Mais non, le troubadour n’est pas derrière nous, il est à côté de nous, tout près de nous, nous vivons le même temps, et tout ce qui fait le nôtre apparemment différent renforce la ressemblance ! Nous sommes dans le même aujourd’hui, je vous dis !

Riez si vous voulez. Mais écoutez. Cette Hodierne, cet amour qui, selon la légende, persuada instantanément notre troubadour de profiter de l’aubaine de la deuxième croisade pour s’envoler, par voie maritime, vers cet Orient où, s’il faut encore en croire la dite légende, il arriva en si piteux état qu’il eut à peine le temps d’apercevoir, sans doute assez flou, le visage de sa Dame penché sur son lit de mort, cette Hodierne donc, il était bien trop latiniste, le seigneur de Blaye, pour que son nom ne lui chatouillât pas quelques neurones. Car Hodierne, c’est Ce jour, bien sûr ! Elle s’appelle Madame Cejour, la comtesse de Tripoli ! Jaufré était amoureux de Jour d’aujourd’hui, qui est exactement le même jour, mes amis, que celui où j’écris cette histoire, que celui où un soutien-gorge cévenol se prend pour un parachute, que tous les jours de votre vie ou de la mienne, qui ne se conjuguent, ne se sont jamais conjugués et ne se conjugueront jamais qu’au présent, même celui de la plus horrible des morts. Et ne me fatiguez pas à me demander si l’Amor de lonh, c’est-à-dire l’amour courtois, c’est la fidélité idéalisée à une femme ou s’il s’agit de quelque représentation temporelle de l’amour de Dieu, si c’est mystique ou érotique ! Les deux, mon troubadour ! Comme Jeanne Moreau le confirmait à Jacques Chancel il y a quelques décennies avec une ferme simplicité, l’érotisme, la création, la mystique, ça marche ensemble tous ces trucs-là ! Il n’y a rien de sérieux là-dedans, puisque c’est la vie ! La vie n’est pas sérieuse, vous savez, elle ne se soucie pas du lendemain. Un pas, c’est assez pour elle, un pas !

Bien sûr, qu’elle m’a ému, cette femme ! Il n’y a pas eu de suite médiatique à l’histoire, mais j’en inventerai une, c’est promis. Ce que je n’inventerai pas, par contre, ce que je ne raconterai à aucun journal, c’est comment Jacqueline est allée séduire Jaufré qui n’a pas dû se défendre beaucoup, comment ensemble, d’un seul coup, ils ont franchi huit siècles, comment le troubadour tout échafaudé de théologie et la nana intello dans le coup – l’intella ?-, comment le méditant et la râleuse, comment celui qui croit de toute son âme qu’il vit pour obéir à la Vérité et celle qui croit de tout son cœur qu’elle vit pour obéir à la Liberté, comment ces deux jeunes – car il est jeune, Jaufré, aussi jeune qu’elle, il y a eu des jeunes autrefois, les gars ! – comment ces deux jeunes se sont soudain reconnus en effaçant huit siècles de solides bavardages, ça, je n’irai le raconter à personne puisque je n’en sais rien, même si je crois, avec Braudel, que tout est là, y compris notre avenir.

Mais qui sait ? Peut-être, en prêtant l’oreille, peut-on deviner un peu ? Écoutez-voir, comme disait Elsa :

https://www.youtube.com/watch?v=cjYUD0QV5Rg

5 août 2017

Notes:

  1. « L’École Normale (la Sorbonne), le frottement des professeurs m’avaient un long temps fait espérer, ou enfin laissé espérer que moi aussi j’acquerrais, que j’obtiendrais cette élégance universitaire, la seule authentique. La seule belle venue. Vous connaissez le fond de ma pensée. Mes plus secrets espoirs ne vous ont point échappé. Les rêves de mes rêves ne vous sont point cachés. Eh bien oui, je le dirai, j’irai jusqu’au bout. De cette confession. Puisqu’aussi bien vous le savez. Eh bien oui, moi aussi j’espérais qu’un jour j’aurais cette suprême distinction, cette finesse, cette suprême élégance d’un (Marcel) Mauss, (pas le marchand de vin), la diction, la sévère, l’impeccable, l’implacable diction, la finesse d’un Boîte à-fiches. À cette expression, à ce lourd surnom trivial, à cette grossièreté vous reconnaissez que je ne me défends plus. Quarante ans est un âge terrible. Je me défendais aussi, d’être peuple, d’avoir l’air peuple, il faut le dire, pour une bonne raison. Il faut tout dire, même ce qui est bon. Il n’y en a pas tant. Eh bien je m’en défendais parce qu’étant peuple naturellement je n’exècre rien tant que de la faire à la populaire et ceux qui le font à la populaire. Ceux qui le font à la peuple. Et même à la démocratie. J’ai horreur de cette sorte de pose. J’avais donc peur de poser de cette sorte de pose. Mais il faut me rendre. Quarante ans sont passés. À présent, il faut me rendre. Il faut que je capitule. Cette élégance de Mauss. On ne peut rien vous celer. Le rêve de mes nuits sans sommeil, l’image de mes nuits de fièvre. Cette élégance de Mauss, il n’y faut plus penser. Cette élégance de Mauss, il y faut renoncer. Ce fin du fin, ce fin profil, ce regard noble, assuré, nullement voyou, ce langage fleuri, ces lèvres amènes, ce veston démocratique mais fin, démocratique mais sobre, démocratique mais sévère, cette barbe bouclée, ardente blonde, flavescente ardescente, flavescente ardente rousse, bien taillée quadrangulaire descendante, diminuée descendante, secrètement rutilante, cette moustache non pas précisément, nos pas vulgairement, non pas grossièrement conquérante, mais triomphante royale, presque de même couleur, ce long pantalon sociologue, ces manchettes républicaines, ce fin pli vertical du pantalon si également, si équitablement rémunérateur, ce fin parler haut allemand, ce teint de lys et de roses, il y faut renoncer. Ce gilet chaste mais voluptueux. Quarante ans est un âge terrible. Car il ne nous trompe plus. Quarante ans est un âge implacable. Il ne se laisse plus tromper. Il ne nous en conte plus. Et il ne veut plus, il ne souffre plus que l’on lui en conte. Il ne nous cache plus rien. Tout se dévoile ; tout se révèle. Tout se trahit. Quarante ans est un âge impardonnable, ce qui, dans le langage du peuple, Halévy, veut dire qu’il ne pardonne rien. Car c’est l’âge où nous devenons ce que nous sommes. Or ce que je suis, Halévy, il suffit de me voir, il suffit de me regarder, un instant, pour le savoir. Un enfant y pourvoirait. J’ai beau faire ; j’ai eu beau me défendre. En moi, autour de moi, dessus moi, sans me demander mon avis tout conspire, au-dessus de moi, tout concourt à faire de moi un paysan non point du Danube, ce qui serait de la littérature encore, mais simplement de la vallée de la Loire, un bûcheron d’une forêt qui n’est même pas l’immortelle forêt de Gastine, puisque c’était la périssable forêt d’Orléans, un vigneron des côtes et des sables de la Loire. Déjà je ne sais plus quoi dire, ni même comment me tenir même dans ces quelques salons amis, où j’allais quelquefois. Je n’ai jamais su m’asseoir dans un fauteuil, non par crainte des voluptés, mais parce que je ne sais pas. Ce qu’il me faut c’est une chaise, ou un bon tabouret. Plutôt une chaise ; pour les reins ; le tabouret quand j’étais jeune. Les vieux sont malins. Les vieux sont tenaces. Les vieux vaincront. »
  2. Voici la traduction des deux premières strophes de l’Amor de lonh que chante Jacmelina :

    En Mai, par les longues journées,
    Il m’est bien doux le chant des oiseaux lointain.
    Mais quand je me suis égaré,
    Me souvenant de mon amour de loin
    je vais plein de désir, morne, tête baissée,
    Et ni chant d’oiseau, ni fleur d’aubépine
    Me plaisent plus que l’hivernale gelée.

    Jamais d’amour je ne jouirai
    Si ne jouis de cet amour de loin.
    Car mieux ni meilleur ne connais
    Et ne vais nulle part ni près ni loin
    Car tant est son prix vrai et pur
    Que là, devant les Sarrasins,
    Pour elle être captif je voudrais.

    On trouvera le texte original du poème, ainsi que son interprétation par Maurice des Ulis, à cette adresse : http://wfr.tcl.tk/fichiers/ulis/poemes/Jaufre_Rudel.htm