En même temps ?

LE MARCHÉ LXXVII
Jamai d’amor non’m jauzirai / Se non’m jau d’est amor di lonh
(Jamais d’amour je ne jouirai / Si ne jouis de cet amour de loin)
Jaufré Rudel (XIIe s.)
 

Comme ces objets familiers qu’on retrouve dans un déménagement et qu’on considère avec une attention qu’on ne leur a pas accordée pendant vingt ans, des mots, des idées, des manières de faire auxquels l’habitude eût empêché, dans une autre circonstance, de prêter autant d’intérêt, sont placés sous un éclairage nouveau par le bouleversement de la vie politique française. S’il est vrai que les lapsus, mots d’esprit et autres imprévus du langage connaissent mieux les chemins de l’inconscient que les discours d’apparat et les conférences officielles qu’ils viennent perturber, un examen un peu attentif de quelques-uns de ces signes ne paraît pas entièrement dénué de sens. Quand des cathédrales de compétences champignonnent de partout, il n’est peut-être pas inutile de semer dans les terrains vagues encore oubliés la modeste contribution d’un questionnement naïf.

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Le premier de ces signes, je l’ai trouvé dans une intervention de Jean-Luc Mélenchon à l’Assemblée nationale. Il y évoque le propos désormais célèbre d’Emmanuel Macron sur la gare, ce lieu où se croisent « des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien » et, de la tribune, laisse tomber ceci : « Les gens qui ne sont rien et se croisent dans les gares ont une réplique pour vous que je voudrais bien, Monsieur le Premier ministre, que vous acceptiez de faire connaître à Monsieur le président de la République : les riens lui disent : nous ne sommes peut-être rien à vos yeux, mais demain, nous serons tout. »

J’ai été surpris de voir le leader de La France insoumise, homme de culture, entrer dans ce mauvais procès. Un peu déçu, même, car il m’avait d’abord semblé qu’il ne s’était pas associé au déluge d’indignation entièrement injustifié qu’avait déchaîné la formule du président de la République. Je considérais donc son propos avec un scepticisme accablé quand les derniers mots m’ont sauté à la gorge. « Nous ne sommes peut-être rien à vos yeux, mais demain, nous serons tout. »

L’Internationale, évidemment. « Nous ne sommes rien, soyons tout. » Une chose que tout le monde reconnaît, comme le petit chat de porcelaine récupéré dans le déménagement et qui a dans ses moustaches tant d’histoires passées sous silence, et tant de regrets, et peut-être tant de reproches. Nous ne sommes rien, soyons tout, tout va très bien Madame la Marquise, d’l’autre côté d’la rue, y a une fille, y a une belle fille… Allons. Soyons tout ? Vraiment ? On peut le dire, bien sûr, mais l’évidence arrive aussi vite qu’un orgelet : c’est idiot ! Un film inconnu de Louis de Funès, peut-être ? Patron d’une très petite entreprise de boutons de culotte installée dans une zone industrielle à décourager l’ennui, il a à cœur de motiver ses deux employés, un gros et un maigre, et les oblige à chanter avec lui, tous les matins, en faisant la ronde, Nous ne sommes rien, soyons tout, et le gros n’arrête pas de lui monter sur le pied, celui qui a un cor, et se fait bourrer de coups… Dire que j’étais arrivé à cet âge sans avoir jamais songé à la stupidité de ces mots-là !

Encore, qu’on les chante, passe ! En mémoire des jours de gloire, bien réels, et en oubliant les autres, bien réels aussi. Le sang guimpur, avouons-le, n’est pas trop malin non plus ! Mais qu’on les sorte de la musique qui leur conserve vaille que vaille, comme l’eau-de-vie aux cerises, un air de fraîcheur, et qu’on monte à la tribune pour expliquer qu’aujourd’hui, d’accord, on n’est pas grand-chose mais que, demain, on sera tout, alors là, on se demande, on se demande un peu, on se demande même beaucoup…

Je ne vais pas expliquer ce que sait parfaitement le moins à la page des militants de La France insoumise. Être tout, c’est le rêve du capitaliste légendaire, du maître de forges, du milliardaire, de l’exploiteur multicartes. Celui de Total, aussi, ce personnage d’un roman de Jacques de Bourbon Busset qui finit, après avoir accumulé les accumulations, par ce constat désenchanté : Total égale zéro. En voulant elle-même être tout, la France insoumise rend hommage à René Girard, à la fascination par l’autre, à la logique des doubles. Elle se soumet au mimétisme et s’y condamne. Aucune difficulté pour moi, je l’ai dit, de partager sa colère contre l’argent, ses domestiques et les domestiques de ses domestiques. L’argent, c’est le fumier du diable, il n’y a pas à chercher sur ce sujet plus d’en même temps que de beurre en broche. Mais le délire de possession qui a produit ce fumier, lequel, en retour, l’aggrave, cette folie d’être tout qu’il véhicule et tente de justifier, on ne peut pas en reprendre tranquille le refrain comme si le chanter à la République plutôt que sur les Champs en modifiait le sens et la portée. On ne peut pas vouloir chasser l’ombre et garder ce dont elle est l’ombre. Les damnés de la terre devenus dans nos contrées les mutilés de l’uniformisation le sentent très fort, c’est pourquoi il n’y a plus guère de place en eux pour la rhétorique. La France insoumise travaille sur une version périmée du dégoût du peuple, elle n’en a pas mesuré la puissance, l’acuité, la profondeur, le caractère non pas actuel mais transactuel. Elle n’en a pas perçu non plus l’aveuglement absolu. En dépit des étoffes rouges qu’on agite devant lui, le destin des riches intéresse à peu près autant le peuple que celui des cacahuètes. Lamartine avait raison. S’il y avait un jour une révolution, ce ne serait pas celle de l’envie, pas même celle de la justice : ce serait celle du mépris. Il faudra qu’on le comprenne, même si aucune école ne l’enseignera jamais : c’est avec son propre instinct qu’il se débat, avec et contre cet instinct qu’on a salopé et qu’on salope, cet instinct dont il sent, avec une terreur qui ne lui en rappelle aucune autre, qu’il n’est plus ce qui le fait vivre et qu’il est même devenu, parfois en lui suggérant de tout casser et, le plus souvent, en lui conseillant de ne rien faire, ce qui le fait mourir. Tout se boit sec, aujourd’hui, violence ou découragement, sans bulles idéologiques, sans sirop politique. Tombez la cravate, la veste, et le reste si ça vous chante, ce n’est pas cela qu’on regarde en vous. On ne regarde rien, d’ailleurs. Votre cravate, on s’en fout ; son absence aussi. On écoute. L’œil écoute. Si celui qui parle dit qu’il veut tout, ça empêche sa voix d’être vraiment sa voix, d’être vraiment une voix. Et le talent non seulement n’arrange rien, mais souligne. Une voix, c’est quand on ne rêve pas d’être tout, quand on se sent presque rien, quand tout est incomplet. Une voix, c’est quand il y a de la catastrophe dans l’air, et qu’on continue.

Je me soucie peu de la politique quotidienne et de savoir quelles étoiles sont au paradis de l’opinion. Tout cela ne touche jamais à l’essentiel, et rarement à la réalité. Il y a du championnat de foot là-dedans, ou un divertissement d’ingénieur un jour de pluie. Quand l’équipe du parti socialiste perd son match, ce n’est pas plus grave, à mes yeux, que quand Auxerre ne gagne pas. Dans son magnifique et juvénile essai L’abus de la « psy » nuit à la santé, le psychiatre Serge Tribolet m’apprend que je ne suis pas le seul à penser ainsi. Plotin, rapporte-t-il, « mettait en garde ses élèves contre les grandes affaires des hommes qui ne sont que des jeux : si vous faites comme eux, leur disait-il, sachez bien, après avoir déposé les jouets qui vous appartenaient, que vous vous étiez mêlés à des jeux d’enfants. » Loin de moi de mépriser l’activité politique. Avoir croisé Edmond Michelet, Jack Ralite, Jean-Pierre Chevènement m’aurait protégé de cette tentation si elle m’avait menacé. Je n’ai rien contre la vie politique, mais je la vois comme je voyais l’entreprise, comme je voyais le monde de la culture ou celui de l’enseignement. Très honoré que mon constat rejoigne celui de Plotin, je sens dans tout cela beaucoup plus d’enfance et de jeu que les intéressés n’osent l’imaginer. Mais, loin que cela suscite mon ironie et m’incite à me faire l’avocat de je ne sais quel professionnalisme breveté, j’enrage que toutes sortes de résistances mortifères s’acharnent à refuser cette évidence. Je reproche à la politique, comme je le reprochais à l’entreprise, d’avoir peur de l’esprit d’enfance. Je ne lui reproche pas d’être ludique, je lui reproche d’en avoir honte, de ne pas l’être assez, de ne pas l’être vraiment. Être puéril, c’est faire taire l’enfant qu’on continue d’être, et qui reste la source première, presque unique, de création et de générosité. C’est faire semblant d’être né vieillard. Calculer, ricaner, évaluer, contrôler. Enrager. Commenter. Crachoter.

Quand quelqu’un m’explique que ses copains et lui seront tout, je reconnais le malaise poisseux et acnéique qui me saisit, celui de mon adolescence, faite, comme toutes les autres, de désirs insensés et d’intraitables refus. Songeant à ces fureurs, je me rappelle aussi les moyens qu’on employait pour en triompher. Eh bien, non, cela ne marchait pas. Même si le couple parental se relayait à la propagande du sérieux. Même si les prêtres croyaient qu’ils apaiseraient ces mouvements élémentaires du corps et de la vie en les ficelant de raisons sophistiquées. Jusqu’à ce jour, en première…

M. Pignarre, quand il parlait de quelque chose, semblait évoquer en même temps mille autres sujets. Cet homme était comme une litote vivante, explosive, généreuse. Il avait une manière de peser les mots et les faits si rigoureuse et précise que le moindre détail, même drolatique, quand il s’en emparait, était comme un rideau de scène qui, en s’ouvrant lentement et presque solennellement, réveillait de la vie, faisait surgir de la profondeur, réanimait des pensées figées. Je l’ai vu brandir devant nous, dans une terrible colère, une édition nouvelle de l’Œdipe à Colone qui avait affublé la cité grecque d’un second n. « Ils n’ont rien vu, n’est-ce pas, ils n’ont rien vu ! » Il nous parlait très souvent de Victor Hugo. Ce jour-là, il s’était servi, pour l’évoquer, du Victor-Marie Comte Hugo de Charles Péguy. Hugo, Péguy, Pignarre en même temps, il m’aurait fallu bien lourdement atteint d’une bien lourde maladie pour que je m’intéresse à autre chose.

Je ne sais ce que réveillait ce texte dans notre professeur. Nous lisant un passage fameux que je sais à peu près par cœur, il était submergé d’émotion. Il s’agit d’un extrait d’une lettre de Péguy à Daniel Halévy par quoi s’ouvre le livre 1. Péguy veut se réconcilier avec son ami à qui il a reproché de soutenir trop mollement le dreyfusisme. Il lui présente ses raisons et peut-être ses regrets. Il approche de ses quarante ans et raconte le terrible débat intérieur auquel l’invite son âge. Il dit à quel point, petit paysan, il a été intimidé par la culture universitaire, et comme il s’est senti écarté de lui-même. Mais quarante ans, c’est l’âge de la vérité, l’âge où l’on sait sinon qui l’on est, du moins de quel bois l’on est fait, de quelle substance, de quelles blessures, de quels rêves. L’âge où l’on ne joue plus avec les cartes des autres. Et les cartes d’Halévy, ce grand bourgeois, ne sont pas les siennes, celles de Marcel Mauss non plus, ni celles de la Sorbonne. On ne peut pas vouloir être tout, c’est le contraire qui est vrai : c’est quand on renonce à être tout qu’on est quelque chose. Dans le monde universitaire, dans la société intellectuelle, Halévy est chez lui ; Péguy y est un invité, un immigré, un passant. Quarante ans, c’est l’âge où il faut savoir où l’on a les pieds, où l’on a la tête, où l’on a le cœur.

La banlieue n’est pas la campagne. Comment j’ai tâché de faire mien le propos du petit paysan Péguy, c’est un roman que je n’écrirai jamais. Peu importe. Mais jamais plus de Soyons tout ! Sur quelque musique que cela se chante, celle de la Révolution, celle de l’argent, celle de la puissance, c’est une imposture, un mensonge, une sotte invitation. Le peuple n’est vraiment le peuple que lorsqu’il ose s’en aviser. Sinon il reste une foule, une masse, un populo, un amas de consommateurs aussi horrible que le clan qui lui a fourgué son image.

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Le début du quinquennat d’Emmanuel Macron, on ne le lui reprochera pas, a fait la part belle au langage. Après la Halle Freyssinet, il y eut le discours de Versailles, devant le Congrès. Un honnête élève de seconde, pourvu qu’on n’ait pas passé trop de temps à l’abrutir de mondanités pédagogiques, pourrait aisément en repérer les thèmes principaux. Au risque d’une mauvaise note, je vais le faire moi-même. 1. L’amour de la patrie nous rend impatients d’agir et nous invite à renouer avec l’esprit de conquête. 2. Notre malheur est de refuser de voir le réel en face, de ne pas reconnaître un état d’urgence économique et social autant que sécuritaire, de ne pas engager le combat contre d’innombrables forces d’aliénation. 3. Il n’y a pas à choisir entre l’ambition et l’esprit de justice, entre l’égalité et l’excellence ; il faut, au contraire, conjuguer ces exigences. 4. Si profondes que soient leurs différences, l’union de tous les Français peut se faire sur la cause de l’homme. 5. Viennent ensuite des considérations sur le droit de choisir sa vie, sur la liberté intellectuelle, morale, spirituelle, sur le rôle culturel de la France, sur l’urgence de se désintoxiquer, et d’abord de désintoxiquer l’État, de l’interventionnisme public. 6. L’orateur donne son sentiment sur ce que doit être le rôle de notre pays dans un monde aux prises avec de si redoutables dangers. 7. Il appelle finalement la France et l’Europe, avec Fernand Braudel, à s’appuyer sur tous les humanismes vivants qui les ont constituées et, avec Simone Weil, à refuser tout cynisme en ne proclamant jamais des principes à l’application desquels elles ne veilleraient pas sans relâche.

Qu’on l’applaudisse, qu’on le discute ou qu’on le siffle, ce propos ne paraît pas inaccessible à une comprenette moyenne. Il ne semble pas non plus insensé qu’un président fraîchement élu, avant de laisser son Premier ministre en décliner le contenu, souhaite commencer la présentation de son programme en énonçant les principes qui le fondent. Ç’en était trop pourtant pour les politiques et les médias. J’imagine que les services de l’Observatoire de Paris ont été assaillis d’appels de commentateurs en mal de métaphores astronomiques. Du fond de l’extrême-gauche au tréfonds de l’extrême-droite comme dans l’admirable fraternité des chaînes et des antennes, une sourde lamentation s’est élevée contre un tel défi au bon sens. Les bras des gens de gauche et ceux des gens de droite, un instant tendus vers le ciel pour tenter de conjurer cette calamité, sont retombés au même instant sur leurs cuisses, unis dans le désappointement et la réprobation navrée. Le Centre, lui-même, m’a-t-on assuré, s’est associé à la manifestation, ne prenant que quelques heures de retard, le temps de donner à ses amis la consigne de ne lever et abaisser qu’un seul bras, le gauche ou le droit, selon le bord vers lequel ils se sentaient pencher. Jamais consensus ne fut plus parfait. Que n’a-t-on entendu ? Des envolées lyriques ! Un discours lunaire ! Intersidéral ! Stratosphérique ! Intergalactique ! Celui-ci, qui a généralement la dent leste, a le sourire ahuri d’un boxeur dans les cordes. Cet autre laisse passer dans ses mots l’hébétement, peut-être même l’hébétude, du voyageur qui se découvre dans l’express de Novossibirsk alors qu’il a cru monter dans le RER de La Garenne-Bezons. Aucune méchanceté nulle part, même pas chez les pires adversaires du président. Une seule tonalité, l’accablement, comme quand une porte a été ouverte trop tôt sur le sapin de Noël. La fête est finie. Pourquoi ce type-là veut-il gâcher le métier ?

Il y avait de quoi parler. De quoi approuver. De quoi discuter. De quoi contester. Eh bien, rien. Élusion générale, absolue. De vieux politicards qui, à longueur d’année, frétillent comme des goujons dans les infos et les négos de l’actu gonflaient les joues comme des cancres pris en flagrant délit d’ignorance et soufflaient comme des gamins qui trouvent que le sujet, M’sieur, est trop dur. Déformation professionnelle, ça m’a interpellé, comme disaient les vicaires de la paroisse quand ils voyaient passer une mini-jupe. Si je ne suis pas certain que la petite classe politique et médiatique puisse tout entière se reconvertir au Collège de France, là, honnêtement, elle était au niveau. Il faut donc poser la question et essayer d’y répondre : pourquoi ?

Parler de la liberté ou de l’esprit de justice, c’est toujours, en quelque manière, sinon parler de soi, du moins faire appel à sa subjectivité, à son existence, à l’expérience intime qu’on fait du monde et des autres. Même des notions discutables comme l’état d’urgence ou l’esprit de conquête, si l’on accepte un instant de les regarder pour elles-mêmes, de les déconnecter de telle situation particulière déjà quadrillée par tout un système d’opinions et d’appartenances idéologiques, obligent à une forme de retour sur soi, d’attention à soi, de prise en compte, en soi, de mille et une perceptions qui ne sont pas nécessairement en rapport direct avec la chose politique et semblent même, le plus souvent, lui échapper entièrement.

L’homo politicus et l’homo mediaticus manient beaucoup d’informations. Ils sont parfois cultivés. Il n’y a aucune raison de soupçonner leur bonne foi. Mais leur métier leur impose, ou plutôt ils acceptent que leur métier leur impose une exquise pudeur qui les fait s’absenter étrangement de leur réflexion, et se contenter, au fond d’eux-mêmes, d’un rôle d’observateurs, pour les uns, d’organisateurs, pour les autres. Ce jour-là, le ton du discours présidentiel les a laissés presque démunis, ce qui les faisait plus sincères que d’ordinaire, moins péremptoires, plus touchants, plus dignes d’intérêt. En fait, il tombait du ciel une pluie d’évidences. La difficulté n’était nullement pour eux de répondre sur le fond à Emmanuel Macron, tous en avaient les moyens, mais de répondre à ce langage-là, de résumer, eux aussi, en quelques mots, leur Ce que je crois, ou leur Ce que je pense, ou leur Ce que je sens. Un étrange embarras perturbait la conscience de ces vieux roublards de la dialectique, de ces polémistes toujours empressés à se faire les dents. Je sentais en eux comme une envie de franchir le Rubicon de la parole libre. Mais ils s’y refusaient. Désir et frustration. Quelque chose comme le Pas ici, voyons ! des amoureux timides. Voglio e non voglio. Ouvrir une grande fenêtre de vie sur le langage habituel, politique ou médiatique ? Désirable, plus que désirable ! Mais le refus n’était pas fait que de pudeur. La peur, aussi. Le vent qui entre par la fenêtre, par cette vraie fenêtre, quels papiers va-t-il déplacer, quels secrets va-t-il révéler, quels gouffres vont s’ouvrir ? Je me disais qu’ils ne franchiraient jamais le pas. Puis je me disais qu’il y a des pas que le seul désir qu’on en a fait franchir. À cet instant, ils étaient presque prêts à résister à leur formation, à desserrer leurs freins. Ou, au moins, à avouer qu’ils en avaient envie. Je les sentais au bord d’un grand voyage sur place. L’aurai-je répété sur ce site ! « Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire hors, comme fait le vin et l’amour. » Ils avaient sur les lèvres un autre langage, déjà là, pas encore là.

Je n’ai pas voté pour Emmanuel Macron. Si c’était à refaire, je m’abstiendrais encore. Mais le vent souffle où il veut. Je tiens pour un événement capital que quelques paroles justes aient pu être prononcées. Dans la colère puérile qui a suivi l’intervention de la Halle Freyssinet comme dans la stupéfaction tout aussi naïve qui a accueilli le discours de Versailles, j’ai senti le même brouillage inquiétant et bienvenu. J’ai tellement l’habitude de ces instants… Les esprits aussi accouchent.

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S’il y a ces heureux petits signes discrets, il y a aussi un grand signe terrible. Pour la première fois, un gouvernement affiche ou, en tout cas, laisse entendre son penchant pour les pratiques managériales, c’est-à-dire, sauf si l’on peut faire du vin sans raisin, pour l’idéologie managériale.

Voilà bientôt quarante ans que notre société a chopé cette saleté. Seuls pouvaient s’en apercevoir ceux qui, professionnellement, regardaient leurs concitoyens sous un angle très particulier, infiniment aigu. La presse, à ce jour, n’a toujours rien vu, ni ceux qu’on appelle les pointures intellectuelles peut-être parce qu’ils ne pensent pas avec leur tête. Ni les syndicats, naturellement, plus réalistes que tout le monde. Rien vu ou rien voulu voir. Les grands patrons non plus n’ont ni vu ni compris quand ils se sont précipités pour accueillir la bête, mais, eux, ils ont senti, ils ont flairé, ils ont reniflé. Odeur de pouvoir, odeur d’argent, odeur de débâcle, odeur de conventions mondaines, odeur de mépris, odeur d’enfance trahie, remettez-nous ça, patrons ! Plus tard, des romanciers raconteront l’ahurissante variété des méthodes, le cynisme absolu du discours, le naturel déconcertant de l’opération. Il en faut si peu pour dévitaliser la vie. Un mot pour désigner la chose ? Placage. Aplatissement rassurant et meurtrier. Placage minutieux de chacun à sa condition la plus matérielle, la plus conventionnelle, la plus désespérante. Pour tout le reste, pour tout ce qui compte : représentation, simulacre. La réussite, par exemple, star du simulacre. Comment un être qui va au tombeau peut-il se fier à une telle ânerie ? Quelqu’un, il y a bien longtemps, a parlé du « culte exclusif de la déesse-chienne Réussite ». Ce n’était pas vraiment un gaucho, ni un anar : le très bourgeois William James, philosophe et psychologue américain, l’un des fondateurs du courant pragmatique, qui s’indignait déjà, au XIXe siècle, de ce que les affairistes de l’époque faisaient de sa pensée et du mot pragmatisme, aujourd’hui, et avec quelle satisfaction, universellement mâchouillé.

Depuis les années 1980, je suis le progrès du management sur une carte mentale qui ressemble beaucoup à celle que mon père avait affichée, pendant la guerre, dans le couloir de l’appartement. Mais, cette fois, pas de reflux en vue, les petites punaises avancent inexorablement. Au fond de moi, je crois, je sais qu’elles reculeront, qu’elles disparaîtront. Mais quand, comment ? En France, depuis quarante ans, aucun pouvoir n’a levé le petit doigt pour s’opposer. À sa façon solennelle et pataude, la droite a encouragé le progrès managérial au nom de ce réalisme bourgeois qu’elle a le postérieur trop lourd pour dépasser jamais. Plus hypocrite, la gauche a joué la bonne fée qui transforme les citrouilles en carrosses, et, en changeant les étiquettes, a feint de transformer les perversions en valeurs. La capitulation devant l’argent, sous François Mitterrand, a été baptisée « réconciliation avec l’entreprise ». Sous François Hollande, une étape décisive a été franchie. Avec la réforme du collège, le virus du management a sauté de l’entreprise à l’enseignement. Entretemps, les médias, les administrations, la formation, les grandes écoles avaient été infectées. Maintenant, tout le monde explique que le gouvernement lui-même suit le mouvement. Et il ne dément pas.

Le malaise, ou mal-être, de l’époque, chacun le voit de sa fenêtre. Personne n’a tort. Les injustices, les inégalités, une civilisation qui bascule, les inquiétudes collectives et individuelles, l’incertitude permanente, les injonctions contradictoires, le climat, l’intime mis sens dessus dessous, la technique qu’on ne peut plus freiner, l’écroulement des idéologies, les interrogations sur les religions, le panier des questions est bien garni. Je ne vois pas d’où me viendrait la science qui me ferait en savoir plus. Mais je veux faire part d’un sentiment dont l’expression a sans doute été favorisée par les circonstances favorables de la formation telle que je la concevais. Je la voulais, en effet, non seulement assurée d’une étanchéité parfaite qui la protégeait de la curiosité malsaine des dirigeants, mais encore rigoureusement imperméable à la moindre de leurs suggestions. Ce sentiment, j’ai passé mon temps à l’analyser mais, surtout, à le considérer, à le méditer. Faut-il le dire ? Je n’ai aucune évidence, aucune certitude. Je ne parle pas ici selon les livres, ni même selon mes goûts, mes choix, mes orientations intellectuelles. J’interroge une intuition que des gens de toutes sortes ont peu à peu jetée en moi et n’ont pas cessé de nourrir. Dont j’ai douté le premier. Qui n’est pas très claire. Que j’exprime comme je le peux, au plus près de ce que je sens. Donc violemment. Et que je formule ainsi : On veut nous exciser de l’infini. Et nous osons à peine nous défendre. Efficacité, progrès, humanisme, vivre ensemble, ces mots sont les convulsions inutiles par lesquelles nous tentons de résister. Nous ne pouvons pas ne pas les agiter. Mais plus nous les agitons, plus le vide nous étreint. Bien plus que les problèmes, les solutions nous rivent à nous-mêmes et nous asphyxient. Le néant, c’est quand il n’existe aucun ailleurs, quand tout se rabat sur tout comme un couvercle, quand le pot commun de vivre n’est plus inépuisable et qu’on en est à compter, à mesurer, à vérifier, à contrôler, à jalouser, à envier, à haïr. Le néant, c’est quand l’ailleurs est proclamé forclos, quand tout s’organise sans lui et qu’on appelle réalisme le résultat de ce crime imbécile.

Et là, il me faut donner mon sentiment sur ce fameux en même temps. S’il s’agit de ne pas s’emprisonner dans un dogme idéologique, je l’approuve inconditionnellement. Je ne m’engagerai pas trop avant sur des terrains que je connais mal, mais il ne me semble pas absurde, par exemple, il me paraît même raisonnable que les circonstances économiques poussent parfois un gouvernement à se montrer ouvert aux échanges et parfois à adopter une attitude opposée. Je ne vois rien de critiquable à cela. L’intérêt national, la paix entre les nations et le bon sens doivent en décider, non pas les gardiens d’un temple ou d’un autre. Cet en même temps, toutefois, ne me semble possible, et acceptable, que lorsque les plateaux de la balance pèsent des choix et des décisions qui relèvent du même ordre de réalité. Quand il n’en est pas ainsi, je ne le crois pas justifié.

J’ai trouvé dans la presse une citation d’Emmanuel Macron qui semble méconnaître cette différence. « J’ai toujours assumé, aurait-il déclaré, la dimension de verticalité, de transcendance, mais en même temps elle doit s’ancrer dans de l’immanence complète, de la matérialité. Je ne crois pas à la transcendance éthérée. Il faut tresser les deux, l’intelligence et la spiritualité. Sinon l’intelligence est toujours malheureuse. Sinon les gens n’éprouvent de sensations que vers les passions tristes, le ressentiment, la jalousie, etc. Il faut donner une intensité aux passions heureuses. »

Je n’imaginais pas qu’un jour un président de la République aborderait directement des questions aussi centrales. C’est pour moi une bonne surprise. Ce sont les miennes depuis si longtemps ! Elles ont eu pour ma génération une importance capitale et l’abstraction apparente de leur formulation a caché, et cache peut-être encore, beaucoup de drames douloureux. Je vais donc réagir avec toute la franchise dont je suis capable et commencer par dire clairement, reprenant une façon de parler de Jacques Berque, qu’à mon sens Emmanuel Macron a ici négativement raison et positivement tort : raison dans ce qu’il refuse, tort dans ce qu’il suggère.

Je vois bien, en effet, quel genre de spiritualité il a ici dans son viseur. Je l’appellerai une spiritualité rapportée, sorte de carcan de principes implacablement et pathologiquement logiques s’abattant sur un être et l’enserrant comme si, précisément, il n’était pas un être mais une sorte de banc d’essai, un test, une application. Je n’ai aucune difficulté à dire que cette sottise cruelle a pourri toute la première partie de ma vie, et, plus que la mienne encore, beaucoup d’autres qui n’ont pas eu la possibilité de se révolter. Maurice Bellet (dans Le Dieu pervers, notamment) et Jean Sulivan, dans toute son œuvre, ont décrit cette aberration. Il est parfaitement vrai qu’elle a entretenu ce que le christianisme aurait dû haïr au premier chef, le goût du pouvoir chez les uns, celui de la soumission servile chez les autres et, en tous, sous la même menace d’un surmoi aussi insensible que raffiné, l’orgueil infantile de l’appartenance au groupe, ou au clan. Que cette sorte de gymnastique à figures imposées, cette algèbre de l’âme dont les figures étriquées se prétendent inspirées par la liberté évangélique ait entretenu, comme le dit Emmanuel Macron, « les passions tristes, le ressentiment, la jalousie », je l’ai directement vérifié. Ce qu’il condamne, je le condamne.

Mais entre la transcendance et l’immanence complète ou la matérialité, il n’y a pas d’en même temps possible, précisément parce que ce temps dont nous parlons n’est pas le même dans les deux cas. La transcendance a à voir avec l’infini, la matérialité avec le fini. La transcendance renvoie à un au-delà de l’espace et du temps, la matérialité est engloutie dans le temps. Une transcendance qui serait pensée comme une alternative à la matérialité, qui serait placée au même niveau qu’elle, qui disposerait du même statut qu’elle, ne serait pas une transcendance, mais un artifice, un flatus vocis. Un humanisme qui mettrait à fifty-fifty la transcendance et la matérialité, qui entendrait jouer ces deux cartes ensemble, en même temps, qui les considérerait comme échangeables et comme appartenant à la même série, ne serait qu’un chosisme déguisé, un chosisme endimanché qui reproduirait, à sa manière, la complainte lugubre et anesthésiante des valeurs qu’on vient de nous seriner pendant cinq ans.

Que ce mot transcendance n’effarouche personne. De ma longue amitié avec Francis Jeanson et de ce que nous avons pu entreprendre ensemble, j’ai tiré la certitude que l’athée qu’il était et le chrétien que je suis inch’Allah pouvaient parfaitement s’accorder sur une idée de la transcendance qui respecte à la lettre leurs deux convictions. Je crois qu’une formule de Francis résume très bien cette idée : « L’humanité, écrivait-il, tient tout entière dans les efforts que font les hommes pour la faire advenir. » Elle signifie que ce souci du devenir de l’humanité, qui ne suppose aucun prérequis d’aucune sorte mais découle tout simplement de notre condition humaine est, pour reprendre une formule parfois galvaudée, notre ardente obligation. Elle signifie aussi que cette ardente obligation, immanente à notre condition humaine, n’est liée nécessairement à aucune forme particulière de spiritualité ni à aucune option philosophique, mais qu’elle n’est pas non plus soumise à aucune forme historique qui se croirait fondée à lui désigner des objectifs en vue de réalisations économiques, ou sociales, ou culturelles inspirées par telle ou telle vision politique.

Mais, là-dessus, je dois aller au bout de ce que je pense, et laisser là l’abstraction. Le propos d’Emmanuel Macron que j’ai cité ne m’est nullement incompréhensible. Il m’est arrivé quelquefois, trop rarement, d’avoir affaire à de jeunes dirigeants d’entreprise dont la formation ne se limitait pas à l’économique, à l’organisationnel et aux vapeurs communicancantes. J’en étais naturellement heureux. Je sentais leur dévotion au management assez superficielle, nos déjeuners n’en étaient que plus animés. Avec eux, j’étais un peu en récréation, parfois même en re-création. Ils étaient (déjà) plus jeunes que moi, nos échanges y gagnaient.

Je n’en étais que plus perplexe quand je constatais que, dans l’action, ces excellentes qualités ne produisaient pas tous les fruits qu’on en pouvait attendre. Non que l’intelligence, soudain, leur fît défaut. Elle était bien là, et la bonne volonté, et le courage. Pourtant, dans leurs décisions comme dans leurs relations avec leurs subordonnés, je voyais quelque chose d’incertain et de flottant que leur amabilité et leur savoir-faire ne parvenaient pas à dissiper, à fixer. Et je m’étonnais de constater que certains de leurs collègues dont la formation avait été bien moins large échappaient à cette difficulté. Je dis certains, je devrais dire quelques-uns, ceux qu’habitait cette sorte d’amitié pour les êtres qui ne s’apprend pas, et qui a autant à voir avec une disposition du cœur qu’avec une sorte de bonne santé élémentaire.

Dans les crises, on y voyait plus clair. Les dirigeants que leur formation rendait plus opérationnels portaient en eux, malgré eux, les soucis, et parfois les revendications des travailleurs. La plupart en étaient encombrés, faisaient tout pour les repousser, et tranchaient d’autant plus énergiquement dans le sens de l’autorité que leur conflit intérieur était plus vif. Mais d’autres – ces quelques-uns – s’exprimaient parfois d’une manière qui me touchait profondément. Certes, ils étaient enfermés dans un univers détestable, n’avaient à proposer que des objectifs étroits et fondaient leur autorité sur des recettes pitoyables. Certes, l’image qu’ils donnaient de ce monde de l’entreprise que peinturlure la communication était décourageante, archaïque, souvent féroce. Mais parfois un accent de vérité leur échappait, qui n’échappait jamais à leurs interlocuteurs. De ces engloutis quelque chose surgissait qui, par son évidence même, sans que personne ne le notât ni le prît officiellement en compte, venait changer, au moins un peu, le cours du débat et même, parfois, infléchir la décision.

Je ne pouvais pas m’y tromper : elle était là, la transcendance. Fidèle et inapprivoisable. Imprenable en photos, comme la Beauce de Péguy. Dans les instants de crise, la culture des dirigeants les plus formés montrait ce qu’elle était, ou plutôt ce qu’ils en avaient fait : une aimable décoration. Quand l’affaire était chaude, ceux-là, en réalité, vacillaient. Tantôt, perdant toute distance avec la réalité, ils réagissaient avec un autoritarisme stupéfiant. Tantôt, conscients de devenir stupides, ils noyaient le poisson dans des discours inutiles qui allaient tapoter le plafond comme des baudruches. Ils m’agaçaient, mais je voulais surtout comprendre. Ils s’étaient fabriqué, les pauvres, un monde à double entrée. L’esprit, la culture, d’un côté, où ils voyaient de la transcendance ; de l’autre côté, la matérielle, comme on appelait autrefois la nécessité de gagner sa vie, et donc la matérialité, et donc, à leurs yeux le concret. Hélas ! Leur transcendance ne transcendait rien. Leur concret germait comme les pommes de terre. Je comprenais que les plus en panne, c’étaient eux ! Que les plus aliénés, c’étaient eux, pas les techniciens, pas les technico-commerciaux ! Ils passaient de la culture à la matière, espérant trouver le réel. Puis de la matière à la culture, tâchant de rencontrer l’idéal. Ils ne trouvaient jamais qu’eux-mêmes et cette incertitude qui, les jours de crise, éclatait aux yeux de tous. En même temps, c’est pour les choses comparables. On peut manger son fromage avec sa salade. Et si, comme on le dit, il n’est pas impossible d’être amoureux de plusieurs objets en même temps puisqu’il se trouve que ces objets-là sont des êtres, il n’est pas du tout certain qu’on puisse les aimer du même amour. La transcendance ne nous quitte pas. Quant aux pieds qu’il faut garder sur la terre, à moins d’être antipodiste, y a pas d’souci !

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Depuis le début de ce quinquennat, j’ai été heureusement surpris d’entendre quelqu’un parler, parler vraiment. À la Halle Freyssinet, à Versailles, aux obsèques de Simone Veil, j’ai entendu quelqu’un. Oh ! je suis très loin de tout prendre ! L’ambition, l’esprit de conquête, ça ne me dit rien ! Pour la grandeur, on verra bien… Et quand j’entends parler de réussite, je pense à mon cadavre. N’importe. Il y a autre chose dans ces discours, une fermeté dans la voix, l’archet attaque juste. La meilleure preuve, foi de formateur, c’est l’embarras où ils jettent les gens. Le mensonge, le baratin, ça passe comme de la compote. Le vrai fait toujours tousser, ou étouffe d’abord un peu.

Des paroles, voilà ce que chacun attend de chacun aujourd’hui dans cet univers de bavardages. Pas n’importe lesquelles. Celles qui ont la nécessité de la liberté. Celles qui, au fond de l’immanence, jaillissent du geyser de la transcendance. Parler est un acte. Il ne le croit pas, ce député En Marche qui se répand partout pour expliquer à qui veut l’entendre qu’il vient à l’Assemblée non pas pour dégoiser, baratiner ou laïusser, mais pour Faire ! Il ne connaît pas le Traité du style, sans doute, il n’a pas lu ce qu’on y raconte sur la question… Faire, même si on ne prend pas ce mot dans l’acception provocatrice du Traité du style, ça n’épate personne à l’Assemblée. Toutes les générations répètent la même ambition depuis toujours, sur tous les bancs. Avec des mots si usés, si reprisés, si délavés qu’il est facile, très facile, de se dire que c’est méprisable, un mot. Mais ces pauvres mots-là ne sont que des résidus du faire, précisément, des déchets, des excréments, ainsi que le disent Freud, Keynes et bien d’autres avec eux, sans compter, encore parmi nous malgré tout, Bernard Maris. Cependant, à l’Assemblée comme ailleurs, il arrive que quelqu’un, parfois, quelqu’un qui ne s’endort pas avec un livre de management, ne raisonne pas ainsi. Que quelqu’un parle. Que quelqu’un jette comme des couverts, sur la table commune, des choses qui se sont tissées en lui mais qui sont plus grandes que lui. Celui-là, alors, c’est comme s’il parlait avec la bouche de ceux qui l’écoutent. Dans ce lieu tristounet, il se fait comme une condensation de sens. Et il est bien inutile que quelqu’un le proclame : la parole, née de la vie, va créer de la vie. L’action est là, la vraie. Et celle-là, à cet instant, ne dit pas en même temps. Elle est seule, comme tout ce qui est nécessaire.

Ils sont tellement contents de parler de l’entreprise, les députés En Marche ! C’est la vie réelle, l’entreprise, non ? Mais naturellement, voyons, comme le clapier pour les lapins, le poulailler pour les poules, la prison pour les prisonniers, etc. Terrifiant d’être vieux, tout recommencer à zéro, toujours. Cette histoire-là, le premier matin de la session, ils me la racontaient tous, dans les entreprises, tous, les petits employés comme les grands, les jeunes comme les anciens, avant de rire et de pleurer, deux jours plus tard, de s’être ainsi plaqués à leur condition. Plaqué, quel mot extraordinaire ! À la fois collé et abandonné, toute la psychopathologie est là. Angoisse de mélange et angoisse de séparation, comme on disait naguère.

Il faudrait donc se mettre d’accord. En même temps fonctionne pour les moyens, les instruments, les tactiques, en un mot l’intendance, comme une invitation à la souplesse intellectuelle et à la réactivité de l’action. Parfait. Et s’il dérange les chapelles idéologiques, plus que parfait ! Mais si en même temps prétend se hisser à un niveau de compétence auquel il ne peut pas avoir accès, s’il s’installe dans une position de surplomb quand il s’agit d’êtres humains, si la tentation le saisit, horresco referens, de manager la vie des sociétés humaines, il faut alors le chasser de toutes ses forces sans aucune espèce d’hésitation. Il s’inscrit alors dans la pire logique de ce qui pourrit cette société, à savoir une fausse largeur d’esprit, une tolérance hypocrite, un conformisme bigot et autoritaire, discutailleur mais entièrement sourd, tout ce fatras d’artifices médiocres bricolés par des sots qui abrutit les citoyens de fantasmes branchés et de dévotions commerciales, assèche leurs perceptions et stérilise leur imagination.

Quand j’étais lycéen, je l’ai dit, on nous parlait souvent de Corneille. Une thèse publiée en 1948, Le sentiment de l’amour dans l’œuvre de Pierre Corneille, d’Octave Nadal, faisait beaucoup de bruit. Elle expliquait les conflits des personnages cornéliens et les solutions qu’ils leur trouvaient par un désir complexe présent en eux, la gloire. Il s’agissait de bien plus que de la simple jouissance de la reconnaissance sociale. C’était comme une aventure intérieure, une voie de progrès humain jalonnée d’étapes. La gloire personnelle, d’abord, puis la gloire sociale et, enfin, la gloire religieuse. Le Cid, Horace, Polyeucte, notamment, s’expliquaient presque littéralement par la volonté des héros de gravir les marches de la gloire, d’en souffrir la douleur et d’en cueillir les lauriers. Ce langage est bien loin du nôtre et nous pouvons tout oublier de cette marche à la gloire, dont le nom même ferait rire. Mais il reste une formidable similitude.

« Qu’est-ce qui vaut la peine alors qu’on le profère du profond de soi-même ? » On ne le dit pas comme Aragon, mais on se le demande. Les jeunes, souvent à la fois braillards et quelque peu aphasiques, se posent aussi, très fort, la question. Ils ont ceci de commun avec les personnages de Corneille vus par Octave Nadal qu’ils voudraient se trouver une stature, une structure, une certaine façon de se tenir debout, qu’il y a en eux, alors qu’ils semblent passer de déception en déception, de non-sens en non-sens, une recherche et un espoir, le plus souvent déçus, de solidité. Si les adultes veulent les y aider, qu’ils ne les encombrent pas trop de leurs conseils. Plutôt que de se faire les diffuseurs associatifs de morales qui se veulent plus salvatrices les unes que les autres, mais dont la fonction réelle est de prolonger indûment leur nostalgie en les protégeant frileusement de l’à-vif de leur existence, qu’ils se soucient donc plutôt, les adultes, si vraiment ils veulent aider les jeunes, de ne pas se tenir debout dans les mots et couchés dans les actes. Le moins que je puisse dire, c’est que ce n’est pas gagné.

Ce qui est vrai de la vie dite privée l’est aussi de la vie publique. Qu’on nous débarrasse, une fois pour toutes et en même temps, des deux maux qui nous accablent : d’un côté, la complainte poussive des valeurs, de l’autre, l’effroyable chasse à l’homme dont elle est l‘envers, et qui reproduit, dans la société française, en plus sale et en plus bête, le climat des plus sordides institutions scolaires du XIXe siècle. Que des voix entièrement libres viennent, à leurs frais et sous leur seule responsabilité, parler dans les médias. Que la formation, et notamment celle des professeurs, soit autre chose qu’une sorte de garderie supérieure. Qu’elle vise haut. Qu’elle les encombre de beauté et de gratuité. Qu’elle ne les rassure pas. Qu’elle confirme leurs inquiétudes et les féconde. Comme disait Sulivan, qu’elle « transforme leurs blessures en points d’insertion pour des ailes ». Quant aux entreprises, on ne leur en veut pas d‘être des entreprises. On n’en veut pas à la technique d’être la technique. On n’en veut pas au travail d’être le travail. On en veut aux patrons, et lourdement, d’avoir été assez veules et assez incultes pour laisser entrer l’humiliante fumisterie managériale. L’État peut la chasser du secteur qu’il contrôle. Il n’a jamais osé. Si c’est vraiment d’un monde nouveau qu’on veut accoucher, qu’on le fasse. On inventera autre chose et on verra la différence ; si l’on parle du génie français, il faut quand même bien, un jour, le laisser s’exprimer : les Jeux Olympiques n’y suffiront pas, ni la « bonne nouvelle » que M. Neymar vienne, paraît-il, se goinfrer dans nos paysages. Et qu’on n’oublie pas non plus d’ouvrir très grand un débat public sur la communication, la seule discipline dont les spécialistes eux-mêmes aient jamais parlé avec dédain et, parfois, avec honte. À la fin de son discours de Versailles. Emmanuel Macron a fait allusion à ce que Simone Weil nous dit de l’effectivité. Il a eu raison. Cette notion nous reconduit à l’inutilité des mots à ce moment de l’histoire, et à notre besoin absolu de parole. Il y a quelque chose de consubstantiel entre la parole et l’effectivité. Jaillie du désir, elle se fait acte. Jamais les mots. Du fait de sa nature et de sa puissance, elle est suivie d’effets. Jamais les mots.

Revenir à la question. « Qu’est-ce qui vaut la peine alors qu’on le profère du profond de soi-même ? » Je vais finir par une histoire, une courte histoire.

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Si l’on me demandait quand elle commence, je dirais : en 68. Faux. Ce n’était pas en 68, mais en 73. Et non pas en mai. En août. Pourtant, c’est bien une histoire de 68, le plus secret de Mai, celui qui n’intéresse pas. Elle commence à Bournavettes, un village au cœur des Cévennes. Mon collègue historien de Sainte-Barbe m’avait dit : « À peu près au centre d’un triangle dont les angles seraient Les Vans, Villefort, Genolhac. » Le GPS n’interdisait pas encore l’errance, j’en avais largement profité avant de me trouver devant une rude maison montagnarde construite de toute évidence pour vieillir et accueillir des citadins bavards. Il y en avait là une dizaine, parmi lesquels un couple de professeurs toulousains. Gérard enseignait à l’université, Jacqueline au lycée. Elle était déjà une chanteuse occitane connue. Nous avions dîné sur la terrasse, la nuit était douce et chaude, une vraie soirée de ce temps-là. Les convives étaient des gens tranquilles, ils n’avaient pas braillé dans les manifs, leurs ambitions ne s’étaient pas déchaînées, mais ils savaient que rien ne serait plus comme avant et ne le regrettaient pas, même si, cinq ans après, il ne leur restait guère de Mai qu’une sorte de bonne volonté désolée, une réserve attentive, une timidité impatiente. À la fin du repas, Jacqueline avait pris sa guitare. Elle était belle. Revendications occitanes, engagement politique, elle était farouchement de son lieu, de son temps, son chant vibrait de toutes les impatiences, de toutes les inquiétudes. Les années soixante-dix… Durant la promenade, avant le dîner, un soutien-gorge avait tourné comme une hélice au doigt de sa propriétaire puis, devenu volant, avait paisiblement franchi une haie tandis qu’une voix comiquement désolée se lamentait : « Je me demande à quoi peut bien servir ce machin-là ! »

Le lendemain matin, je partis très tôt. Hormis mon collègue, je ne revis jamais aucun de ces amis d’un soir. J’ai échangé deux ou trois lettres avec Jacqueline, lui ai envoyé quelques textes de chansons qu’elle a mis en musique. Je ne me croyais pas un grand talent. De cet essai, je ne sauve qu’un refrain imaginé dans la voiture en quittant Bournavettes, et que je lui dois : « J’en suis toujours au temps d’accorder ma guitare. » Je ne l’ai jamais désapprouvé et si, de tout ce que j’ai griffonné, quelque chose devait ne pas être immédiatement emporté, je voudrais que ce fût cela. Ce n’est pas une épitaphe, naturellement, plutôt une vitamine du cœur. Mais je parle rarement de ce refrain car on ne manque jamais de me demander s’il est encore d’actualité. Répondre par l’affirmative m’embarrasse de plus en plus.

Longtemps après, mon ami historien m’apprit que Jacqueline et son mari avaient eu un accident de voiture. Il y avait perdu la vie, elle avait été grièvement blessée. Comme j’avais quitté Sainte-Barbe, il me fallut encore beaucoup de temps pour savoir que ses blessures avaient nécessité de nombreuses transfusions. Mais le sang transfusé était contaminé. Elle mourut en 1993.

Le reste me vient de Wikipédia. Qu’elle avait occitanisé son prénom en Jacmelina. Qu’elle fut extrêmement courageuse et, durant ses dernières années, chanta en français et en anglais, continuant à enregistrer des disques.

J’aurais gardé pour moi ces souvenirs si un autre élément ne s’y était ajouté. En 1973, Jacqueline mettait en musique et chantait des textes occitans écrits par des auteurs modernes. Plus tard, sans que j’aie réussi à savoir précisément à quelle date, Jacmelina a puisé dans le fonds littéraire occitan, et particulièrement dans l’œuvre du troubadour Jaufré Rudel, dont elle chante un très beau poème, Lorsque les jours sont longs en mai, plus connu sous le titre Amor de lonh. La deuxième strophe commence par deux vers qui, dans leur netteté, leur clarté, leur humilité, leur délicate puissance d’affirmation comptent sans doute parmi les plus beaux et les plus féconds de la littérature occitane – et, j’aimerais dire, française :
Jamai d’amor non’m jauzirai
Se non’m jau d’est amor di lonh 2

Par là, ce qui serait resté un souvenir est devenu une histoire. Cette brève rencontre dans la liberté et le charme des années soixante-dix, à un moment décisif de ma vie, puis tout ce que j’apprenais successivement de Jacqueline, sa belle aventure musicale, ses épreuves épouvantables, sa fin douloureuse, et, déplongeant du XIIe siècle, ce troubadour génial dont je la sens épouser l’âme quand elle choisit ces deux vers, tout cela me parle trop pour que je le laisse enfoui. Il y a là beaucoup plus que son histoire, et que la mienne.

Je lis et relis ces deux vers de Jaufré Rudel. Cette assurance tranquille n’a rien d’un coup de foudre, d’une illumination. Il y a une prairie d’incertitude heureuse là-dedans, il y a un cœur qui hésite et se reprend et se repent. Cette sérénité a été cueillie au long d’une promenade tranquille où les corps marchent à l’aise. Bournavettes ne chantait pas l’Amor de lonh et pourtant, pourtant, ces deux vêtements, on en jurerait, sont faits de la même étoffe. Ce que les gens rangés prenaient pour le trouble d’une jeunesse, celle de Jacqueline et presque encore la mienne, c’était un premier pas vers la paix. J’ai senti cela si fort dans cette soirée des Cévennes ! Mais le trouble, il fallait qu’il n’ait pas honte de lui, il fallait qu’il reste un trouble ! Qu’il en ait la simplicité ! Qu’il refuse de s’abolir en quelque machination cérébrale naïvement orgueilleuse ! Qu’il prenne ses leçons de son ignorance à lui, non pas de la certitude apeurée des autres ! Oisive jeunesse à tout asservie… La transcendance, ce n’est pas la verticale comme plus court chemin pour s’enfuir.

Que vient fabriquer cette histoire au bout d’un texte qui traite de l’actualité politique ? Je le sais bien, moi qui ai entendu toute ma vie des gens passer en un clin d’œil de l’expression de leurs soucis les plus lugubrement matériels à celle des tourments de leur cœur et de leur âme. De ce Jaufré Rudel, seigneur de Blaye, qui tombe fou amoureux, à l’instant où il entend son nom, d’une très noble dame lointaine, cette comtesse Hodierne de Tripoli dont on ne lui a même pas donné l’adresse mail, à ces gens attentifs, un peu désolés, ni plus ni moins paumés que moi, qui partagent patiemment ce qu’il leur reste de rêves dans une maison abandonnée des Cévennes, de celui-là à ceux-là, de cette simplicité à cette autre, de cette heureuse pauvreté à cette autre, de cette fragilité à cette autre, de ce courage à cet autre coule la seule rivière où il est bon de se rafraîchir, le seul vin qui n’enivre que l’intelligence, le seul inusable souvenir. Que sont les cinquante ans qui nous séparent de Mai en face des huit siècles qu’a traversés le poème de Rudel ? Mais non, le troubadour n’est pas derrière nous, il est à côté de nous, tout près de nous, nous vivons le même temps, et tout ce qui fait le nôtre apparemment différent renforce la ressemblance ! Nous sommes dans le même aujourd’hui, je vous dis !

Riez si vous voulez. Mais écoutez. Cette Hodierne, cet amour qui, selon la légende, persuada instantanément notre troubadour de profiter de l’aubaine de la deuxième croisade pour s’envoler, par voie maritime, vers cet Orient où, s’il faut encore en croire la dite légende, il arriva en si piteux état qu’il eut à peine le temps d’apercevoir, sans doute assez flou, le visage de sa Dame penché sur son lit de mort, cette Hodierne donc, il était bien trop latiniste, le seigneur de Blaye, pour que son nom ne lui chatouillât pas quelques neurones. Car Hodierne, c’est Ce jour, bien sûr ! Elle s’appelle Madame Cejour, la comtesse de Tripoli ! Jaufré était amoureux de Jour d’aujourd’hui, qui est exactement le même jour, mes amis, que celui où j’écris cette histoire, que celui où un soutien-gorge cévenol se prend pour un parachute, que tous les jours de votre vie ou de la mienne, qui ne se conjuguent, ne se sont jamais conjugués et ne se conjugueront jamais qu’au présent, même celui de la plus horrible des morts. Et ne me fatiguez pas à me demander si l’Amor de lonh, c’est-à-dire l’amour courtois, c’est la fidélité idéalisée à une femme ou s’il s’agit de quelque représentation temporelle de l’amour de Dieu, si c’est mystique ou érotique ! Les deux, mon troubadour ! Comme Jeanne Moreau le confirmait à Jacques Chancel il y a quelques décennies avec une ferme simplicité, l’érotisme, la création, la mystique, ça marche ensemble tous ces trucs-là ! Il n’y a rien de sérieux là-dedans, puisque c’est la vie ! La vie n’est pas sérieuse, vous savez, elle ne se soucie pas du lendemain. Un pas, c’est assez pour elle, un pas !

Bien sûr, qu’elle m’a ému, cette femme ! Il n’y a pas eu de suite médiatique à l’histoire, mais j’en inventerai une, c’est promis. Ce que je n’inventerai pas, par contre, ce que je ne raconterai à aucun journal, c’est comment Jacqueline est allée séduire Jaufré qui n’a pas dû se défendre beaucoup, comment ensemble, d’un seul coup, ils ont franchi huit siècles, comment le troubadour tout échafaudé de théologie et la nana intello dans le coup – l’intella ?-, comment le méditant et la râleuse, comment celui qui croit de toute son âme qu’il vit pour obéir à la Vérité et celle qui croit de tout son cœur qu’elle vit pour obéir à la Liberté, comment ces deux jeunes – car il est jeune, Jaufré, aussi jeune qu’elle, il y a eu des jeunes autrefois, les gars ! – comment ces deux jeunes se sont soudain reconnus en effaçant huit siècles de solides bavardages, ça, je n’irai le raconter à personne puisque je n’en sais rien, même si je crois, avec Braudel, que tout est là, y compris notre avenir.

Mais qui sait ? Peut-être, en prêtant l’oreille, peut-on deviner un peu ? Écoutez-voir, comme disait Elsa :

https://www.youtube.com/watch?v=cjYUD0QV5Rg

5 août 2017

Notes:

  1. « L’École Normale (la Sorbonne), le frottement des professeurs m’avaient un long temps fait espérer, ou enfin laissé espérer que moi aussi j’acquerrais, que j’obtiendrais cette élégance universitaire, la seule authentique. La seule belle venue. Vous connaissez le fond de ma pensée. Mes plus secrets espoirs ne vous ont point échappé. Les rêves de mes rêves ne vous sont point cachés. Eh bien oui, je le dirai, j’irai jusqu’au bout. De cette confession. Puisqu’aussi bien vous le savez. Eh bien oui, moi aussi j’espérais qu’un jour j’aurais cette suprême distinction, cette finesse, cette suprême élégance d’un (Marcel) Mauss, (pas le marchand de vin), la diction, la sévère, l’impeccable, l’implacable diction, la finesse d’un Boîte à-fiches. À cette expression, à ce lourd surnom trivial, à cette grossièreté vous reconnaissez que je ne me défends plus. Quarante ans est un âge terrible. Je me défendais aussi, d’être peuple, d’avoir l’air peuple, il faut le dire, pour une bonne raison. Il faut tout dire, même ce qui est bon. Il n’y en a pas tant. Eh bien je m’en défendais parce qu’étant peuple naturellement je n’exècre rien tant que de la faire à la populaire et ceux qui le font à la populaire. Ceux qui le font à la peuple. Et même à la démocratie. J’ai horreur de cette sorte de pose. J’avais donc peur de poser de cette sorte de pose. Mais il faut me rendre. Quarante ans sont passés. À présent, il faut me rendre. Il faut que je capitule. Cette élégance de Mauss. On ne peut rien vous celer. Le rêve de mes nuits sans sommeil, l’image de mes nuits de fièvre. Cette élégance de Mauss, il n’y faut plus penser. Cette élégance de Mauss, il y faut renoncer. Ce fin du fin, ce fin profil, ce regard noble, assuré, nullement voyou, ce langage fleuri, ces lèvres amènes, ce veston démocratique mais fin, démocratique mais sobre, démocratique mais sévère, cette barbe bouclée, ardente blonde, flavescente ardescente, flavescente ardente rousse, bien taillée quadrangulaire descendante, diminuée descendante, secrètement rutilante, cette moustache non pas précisément, nos pas vulgairement, non pas grossièrement conquérante, mais triomphante royale, presque de même couleur, ce long pantalon sociologue, ces manchettes républicaines, ce fin pli vertical du pantalon si également, si équitablement rémunérateur, ce fin parler haut allemand, ce teint de lys et de roses, il y faut renoncer. Ce gilet chaste mais voluptueux. Quarante ans est un âge terrible. Car il ne nous trompe plus. Quarante ans est un âge implacable. Il ne se laisse plus tromper. Il ne nous en conte plus. Et il ne veut plus, il ne souffre plus que l’on lui en conte. Il ne nous cache plus rien. Tout se dévoile ; tout se révèle. Tout se trahit. Quarante ans est un âge impardonnable, ce qui, dans le langage du peuple, Halévy, veut dire qu’il ne pardonne rien. Car c’est l’âge où nous devenons ce que nous sommes. Or ce que je suis, Halévy, il suffit de me voir, il suffit de me regarder, un instant, pour le savoir. Un enfant y pourvoirait. J’ai beau faire ; j’ai eu beau me défendre. En moi, autour de moi, dessus moi, sans me demander mon avis tout conspire, au-dessus de moi, tout concourt à faire de moi un paysan non point du Danube, ce qui serait de la littérature encore, mais simplement de la vallée de la Loire, un bûcheron d’une forêt qui n’est même pas l’immortelle forêt de Gastine, puisque c’était la périssable forêt d’Orléans, un vigneron des côtes et des sables de la Loire. Déjà je ne sais plus quoi dire, ni même comment me tenir même dans ces quelques salons amis, où j’allais quelquefois. Je n’ai jamais su m’asseoir dans un fauteuil, non par crainte des voluptés, mais parce que je ne sais pas. Ce qu’il me faut c’est une chaise, ou un bon tabouret. Plutôt une chaise ; pour les reins ; le tabouret quand j’étais jeune. Les vieux sont malins. Les vieux sont tenaces. Les vieux vaincront. »
  2. Voici la traduction des deux premières strophes de l’Amor de lonh que chante Jacmelina :

    En Mai, par les longues journées,
    Il m’est bien doux le chant des oiseaux lointain.
    Mais quand je me suis égaré,
    Me souvenant de mon amour de loin
    je vais plein de désir, morne, tête baissée,
    Et ni chant d’oiseau, ni fleur d’aubépine
    Me plaisent plus que l’hivernale gelée.

    Jamais d’amour je ne jouirai
    Si ne jouis de cet amour de loin.
    Car mieux ni meilleur ne connais
    Et ne vais nulle part ni près ni loin
    Car tant est son prix vrai et pur
    Que là, devant les Sarrasins,
    Pour elle être captif je voudrais.

    On trouvera le texte original du poème, ainsi que son interprétation par Maurice des Ulis, à cette adresse : http://wfr.tcl.tk/fichiers/ulis/poemes/Jaufre_Rudel.htm

Le pas gagné

 

LE MARCHÉ LXXVI

Et le propre de l’histoire et de la mémoire est que tout ce qui est de l’histoire et de la mémoire ne se recommence point.
Charles Péguy
 

Elle se sent au bout, la dame, au bout du bout. Au bord de la rupture, comme le stock de tomates espagnoles du supermarché. Les gens, comme on dit à La France insoumise, les gens ne font rien pour s’en sortir, rien du tout, une honte. Même voter, ils ne veulent plus ! Alors quand une journaliste lui met un micro sous le nez, ça pète plus sec qu’un bouchon de champagne, une formule géniale concoctée par une cinquantaine d’années d’automutilation citoyenne explose entre ses lèvres et me laisse pantois, incapable de savoir ce qui l’emporte en moi, le rire, l’admiration, l’épouvante, l’écœurement ou une amitié si proche, si chaude que c’en est démocratiquement suspect : « Le droit de vote, Madame, devrait être obligatoire ! »

Commentateurs experts, grands et diserts élèves des anciennes écoles, de grâce, taisez-vous. Vous ne pouvez pas comprendre cette femme, même avec votre science, même avec votre culture, même avec vos manières distinguées. Sa maladresse et son ignorance disent tout. Votre compétence ne dit rien, jamais. Et ne dira jamais rien, sauf si, en secret, vous attendez le séisme intime qui vous démantibulera. Vous ne serez jamais capables, sinon, de cette sublime connerie, de ce rot de lucidité qui rend à l’esprit sa digestion. Sinon, vous resterez enfermés. Enfermés en dehors de vous-mêmes. Enfermés à l’extérieur. Forclos. Utiles, mais à l’inutile.

Un droit qui, lui aussi, à sa manière, devrait être une obligation, je ne vais pas, moi non plus, éplucher cette abominable merveille de vérité. Celui qui ne sent pas la justesse prodigieuse de cet effrayant droit obligatoire monté des profondeurs du peuple, et ne flaire pas avec une âme animale quelle espérance énorme tressaille dans cette horreur, je le laisse s’occuper de sa carrière, de ses valeurs ou des Jeux Olympiques. Celui qui ne comprend rien à ce que dit cette femme, qui n’entend rien de sa prophétie – car une prophétie, ce n’est pas d’annoncer l’avenir, c’est de parler pour les autres, de faire sentir leur voix dans sa voix – qu’il continue à se féliciter d’avoir l’âme réaliste et l’esprit concret. Celui qui ne voit pas ce qu’il y a d’ultime dans cet incroyable télescopage, celui qu’un droit obligatoire n’épouvante pas en même temps qu’il l’illumine, qui ne sent pas que cette équation géniale déclasse brutalement tout ce qui se raconte et comment ça se raconte, eh bien ! tant pis, bonne chance, et bonjour chez lui.

J’ai repensé à ce que dit cette femme quand j’ai regardé sur Internet le clip officiel de La France insoumise pour les élections législatives. L’idée m’est venue de chercher quelle réponse, même allusive, même lointaine, était donnée à son découragement abyssal. J’ai écouté plusieurs fois, attentivement. Voici la transcription de ce clip :

« Au deuxième tour de l’élection présidentielle, la France a rejeté l’extrême droite. Mais elle n’a pas adhéré au programme de M. Emmanuel Macron. Pourtant le nouveau président de la République veut les pleins pouvoirs pour appliquer une politique pire que celle de Hollande et de Sarkozy. Il demande des députés soumis qui renoncent à leur pouvoir en lui permettant de gouverner par ordonnances. Il veut détruire le code du travail, diminuer les pensions des retraités par augmentation de la CSG. Il abandonne les neuf millions de pauvres à leur terrible destin. Il commence une ère d’irresponsabilité écologique favorable au nucléaire, au diesel, à l’agriculture productiviste. Ne vous résignez pas à tout cela. Vous pouvez tout changer avec les prochaines élections législatives. Une autre majorité est possible. Ce sont les députés qui votent les lois. C’est eux qui donnent la confiance au gouvernement. C’est eux qui votent le budget. Par conséquent, la prochaine élection législative est décisive pour l’avenir du pays. Si nous constituons une majorité, eh bien ! c’est notre programme qui s’appliquera. Je vous propose dans chaque circonscription de France une candidature et sa suppléance. Si les sept millions que vous avez été à voter pour ma candidature à l’élection présidentielle, vous regroupez, restez unis et venez voter ce jour-là pour ces candidats qui vous sont proposés, alors nous serons une majorité, alors nous pourrons changer l’existence quotidienne des Françaises et des Français. Alors ça dépend de vous, les gens, et si vous le voulez, les jours heureux reviendront, et le bonheur avec lui. »

Je ne me soucie pas, on le devine, du contenu politique de ce texte : je ne le valide pas plus que je ne le conteste. Je tente seulement de comprendre comment des citoyens qui n’ont qu’une formation politique sommaire mais qui, par contre, vivent de manière intense, quand bien même ils ne s’empressent pas d’en attribuer la responsabilité à ceux-ci ou à ceux-là, à ceci ou à cela, l’angoisse où les plongent les difficultés objectives dont ils sont assaillis, mais aussi toutes sortes de transformations et de remises en cause qui les perturbent gravement, je tente de comprendre, donc, comment ces citoyens peuvent recevoir ce message et quelle réponse à ces interrogations de toutes sortes ils peuvent éventuellement y trouver.

Structure simple, fort classique pour les interventions de ce genre. Six lignes (de Au deuxième tour… à …l’agriculture productiviste) pour critiquer la politique d’Emmanuel Macron et dix (de Ne vous résignez pas… à …l’existence quotidienne des Françaises et des Français) qui constituent un appel aux électeurs : les législatives peuvent et doivent permettre aux députés de La France insoumise qu’ils auront élus de changer leur existence quotidienne. Reste la péroraison, en forme d’appel : « Alors ça dépend de vous, les gens, et si vous le voulez, les jours heureux reviendront, et le bonheur avec lui. » C’est cette dernière phrase, surtout, qui me fait problème.

Deux remarques de détail, d’abord. « Les gens… » Ce mot me fait sourire. J’ai encore dans l’oreille le ton véhément d’un syndicaliste cégétiste d’une banque aujourd’hui disparue, la BFCE, quand il s’insurgeait contre les dirigeants qui parlaient ainsi des salariés. Je me rappelle un tract contre eux où il expliquait que les travailleurs n’étaient pas les gens des seigneurs de la banque. Ce syndicaliste a-t-il perdu son combat ? Le mot a-t-il pris une autre connotation ? La soumission a-t-elle marqué des points ? Une injure patronale est-elle devenue un mot d’amitié révolutionnaire ? À voir.

Autre remarque, le lui final m’intrigue. Sans vouloir jouer les correcteurs d’imprimerie, s’il n’y a pas là une coquille, alors c’est une énigme grammaticale. Ce lui ne renvoie à rien. On devine qu’il s’agit des « jours heureux », mais pourquoi pas, dans ce cas, « et le bonheur avec eux » ? Si j’insiste, c’est que cette phrase a été reproduite sur la vidéo elle-même, à la première image. Bon. Pas plus psychanalyste que correcteur d’imprimerie. Mais enfin, lapsus calami et lapsus linguæ, l’inconscient paraît insistant. Lui, ce pourrait être… JLM ? Le bonheur avec lui ? Les gens heureux avec leur leader ? Pas possible, quand même, je ne peux pas y croire ! Décidément, je ne comprends pas.

Mais c’est toute la phrase qui est à considérer, la posture fondamentalement nostalgique qu’elle désigne et suggère quand elle exalte les jours heureux du passé.  Les jours heureux : un film récent porte ce titre qui évoque l’action héroïque du Conseil National de la Résistance, le CNR, durant l’Occupation. On m’accordera que l’allusion, ici infiniment discrète, n’est sans doute pas apparue clairement à la plupart des électeurs. On pensait, il y a une cinquantaine d’années, que l’homme de gauche faisait une fixation sur un avenir imaginé alors que l’homme de droite était obsédé par un passé mythifié. A-t-on changé de cavalière ? Tandis que, pour faire oublier son cynisme, la droite fait semblant de rêver aux perspectives de croissance infinie vers lesquelles, avant de s’y abolir, cheminerait l’histoire des hommes, une gauche attendrie tâcherait-elle de masquer l’absolu désarroi qui l’envahit devant ce présent insaisissable en collant sur son désordre les plus belles images de son album ?

Voyons. Le temps des cerises, c’est le conflit social. Les jours heureux, la lutte contre l’occupant nazi et la construction du futur. Nous sommes, nous, du fait de la conjonction d’un pouvoir financier hideusement accaparé et d’une évolution technique misérablement piratée, devant la destruction systématique, non seulement des formes sociales et culturelles de notre civilisation, mais encore de la structure intellectuelle, morale, spirituelle qui les a conçues. Est-ce là, ou non, la question ? N’est-elle pas absolument nouvelle et, si elle l’est, comment pouvons-nous- la réduire aux seules préoccupations de la vie quotidienne ? Ce réalisme n’est-il pas aussi désastreusement irréaliste que celui du management mondialisé ? Et que vient faire là-dedans cette nostalgie des jours heureux ? De quoi s’agit-il ? De retrouver l’énergie et la vitalité de 36 ? D’être capable de l’héroïsme de ceux qui ont lutté contre l’occupant ? Fort bien. Mais alors, aujourd’hui, au jour d’aujourd’hui comme on dit, à quel combat appelez-vous ? Et si la nature de ces jours heureux reste dans un flou que seuls pourront dissiper les historiens, pourquoi enfoncez-vous vos électeurs dans une rêvasserie fumeuse nullement différente de celle, continuellement renouvelée et, je le crains, infiniment plus séduisante, qu’offrent jusqu’à plus soif, à tant de médiocres désirs, tant de médiocres marchands ?

Et puis, j’ai fermé Internet et tenté de faire dialoguer en moi cette femme et ce texte. Impossible. Un gouffre les sépare, une mer, un océan. Non pas la politique ! Elle n’y entend rien. Sa parole est à un autre niveau d’être. À un autre niveau de perception du monde. À un autre régime d’activité de la conscience. Elle, elle peut nommer. Elle peut dire, même si c’est confus, obscur, ambigu : n’est-ce pas ainsi que naît la pensée ? Ce lien improbable entre le droit et l’obligation, leur identité substantielle – et stupéfiante – elle peut saisir tout cela, l’exprimer, l’imposer. Aucun besoin de se dire insoumise. Elle va droit au cœur de ce que, pour le coup, je peux appeler la réalité. En face, quoi ? De grands souvenirs historiques agités comme des drapeaux. Et la promesse qu’on va pouvoir, de nouveau, être aussi content qu’avant… Pas bezef ! Mais justice oblige. Il y a autre chose chez les Insoumis. La colère. Beaucoup de colère.

Je comprends qu’on se mette en colère. Il y a de quoi. Et puis ce n’est pas rien, en politique, la colère ! J’ai dans la mémoire la voix de Jacques Berque évoquant, à Saint-Julien-en Born, dans l’un de ces fulgurants raccourcis dont il avait le secret, les apports respectifs des différentes civilisations. Avec son sens aigu du théâtre, le Puma feignait de ne pas parler de celle qui, avec la sienne propre, lui tenait le plus à cœur. Il attendait que je lui demande : « Et les Arabes ? » Je lui ai donc demandé : « Et les Arabes ? » Il a hoché la tête lentement, respiré profondément, et m’a dit : « Ils nous donnent leur colère. » Je ne suis pas de ceux qui reprochent sa colère au tribun.

J’ai tort de dire sa colère. Il faut parler de ses colères. Non pour souligner qu’elles sont nombreuses, mais pour distinguer en lui deux formes de colère à mes yeux radicalement différentes et dont le mélange détonant nuit gravement, comme on dit, à son discours. Mais surtout à sa pensée. La première est évidente. C’est une colère de justice. C’est la sienne. Celle de beaucoup de gens. La mienne. Le pouvoir de l’argent est ignoble, rigoureusement intolérable. Entièrement absurde. Un bonhomme qui se croit le droit de se gaver comme une oie sous prétexte qu’il sait faire fonctionner une entreprise me fait en réalité, sans le savoir, au-delà de l’exhibition de sa boulimie, la démonstration de la nullité du système qu’il fait semblant de servir et que, naturellement, il plaquerait à l’instant s’il le nourrissait moins, ou moins bien. Il n’aurait pas besoin d’un picotin aussi grossièrement bourratif s’il prenait quelque plaisir digne de ce nom à sa tâche. Un salaire légitimement confortable assorti de la considération de tous et de l’amitié de beaucoup non seulement suffirait largement à son bonheur mais ferait de sa vie une aventure respectable et enviable. Aussi quand j’entends quelqu’un m’expliquer avec l’audace arrogante du porte-fric qu’un grand talent est nécessairement un aspirateur à blé et un cinglé du compte en banque, non seulement j’ai la certitude d’avoir affaire à un niaiseux qui ne mérite aucune considération, mais il m’apparaît clair que tout ce sur quoi s’appuient les ragots de ce niaiseux relève, en dépit des éléments de langage dont il s’est garroté et des vapeurs de culture dont il tente de se parfumer, d’une indépassable fumisterie que seule peut sécréter la servilité la plus méprisable. Contre cela, la colère ne sera jamais assez coléreuse. Le scandale n’est pas qu’elle tonne ; le scandale, c’est que des esprits lucides soient assez péteux pour ne pas en revêtir leur discours, leur existence, leur âme tout entière. L’argent produit la soumission, qui produit la lâcheté, qui produit la sottise, qui produit la cruauté. Qui, tant que le monde ne sera pas devenu définitivement une bauge à financiers, produira à bon droit la colère, la forte colère, la très forte colère, l’immensément forte colère.

Voilà, me semble-t-il, ce qui justifie mon sentiment de proximité avec tous les coléreux et colériques conscients, d’où qu’ils viennent. Mais un fossé se creuse entre eux et moi quand apparaît dans leur discours une autre forme de colère qui n’est plus la colère de justice, mais la colère de ressentiment.

Je ne parle pas ici du ressentiment que tel échec, telle déception, telle impossibilité peut valoir à chacun d’entre nous. C’est chose humaine, c’est-à-dire chose à dépasser : faisons-nous confiance pour y parvenir, ou essayer. Je parle d’une forme de ressentiment beaucoup plus lourde, et particulière à notre époque. Peut-être le mot ressentiment n’est-il pas d’ailleurs celui qui désigne le mieux cette terrible impression de ne pas avoir, ou de ne plus avoir, le ton qu’il faudrait pour s’adresser aux autres. Ce handicap n’affecte pas toujours les relations personnelles mais s’impose dans presque toutes les formes de relations sociales. C’est sur cette difficulté, aussi évidente que confuse, que fleurit naturellement le prestige de la supposée communication, dont les utilisateurs les plus fervents connaissent à ce point les limites que l’expression c’est de la com’ prend, dans leur bouche même, une résonance pitoyablement résignée et honteuse – ainsi des convives schizophrènes, ou affamés, qui afficheraient leur mépris pour telle horrible tambouille à l’instant qu’ils s’apprêteraient à s’en partager goulûment un grand plat, chacun, naturellement, l’assaisonnant selon ce que lui prescrit sa différence.

Colère du joueur de tennis qui brise sa raquette sur le court. Mais, nom de nom, c’est pourtant une bonne raquette ! Colère du tribun qui s’affole de sentir se briser dans sa bouche des mots, des mots splendides, éprouvés, pétris de sens et parfois tachés de sang, des mots qui ont traversé les continents et les siècles, et qui désormais ne trouvent plus leur chemin ! « Alors, quoi ? Ils sont inutiles, maintenant ? Feriez-vous cause commune avec ceux qui les méprisent ? » — « Nullement, je vous assure, nullement. Mais regardez mieux. Ils sont toujours très beaux, vos mots, ils n’ont rien perdu de leur sens ni de leur efficace. Mais… » — « Mais quoi ? » — « Ils sont débranchés. »

Ou ils ont pris l’eau, peut-être. Comme on voudra. Enfin, ils sont momentanément indisponibles. La ligne est mauvaise, on les retrouvera un peu plus tard. Elle est saturée de parasites. C’est cela qui provoque la seconde colère du tribun, l’autre face de sa colère. Pas seulement, pas surtout le fait que ses mots ne fonctionnent pas. Il y a plus grave, en tout cas bien plus gênant. Les parasites ne sont pas seulement sur la ligne. Ils sont aussi dans ses mots, en lui. Non pas parce qu’il est qui il est, le pauvre ! Le langage, n’attendez pas que les officiels s’en aperçoivent, n’est plus à la bonne hauteur, sur la bonne fréquence, sur les bonnes ondes vibrantes. Le tribun le sent, lui, et le sentir redouble sa colère, il est comme un homme qui lutte contre un ennemi invisible, ses vieux mots lourds de sens rechignent à cracher leur sens. Les autres, qui n’y voient que du feu, manient l’instrument endommagé comme s’il ne l’était pas, se félicitent de sa plasticité, collent à sa platitude. Il ne leur suggère rien et ils lui interdisent d’inventer quoi que ce soit. Entre leurs mains, il n’est plus qu’une forme, une forme pure et bête. Rassurante pour les uns, décourageante pour les autres, anesthésiante pour tous, et qui jette dans le toboggan, qui précipite dans le labyrinthe, les formules faciles et creuses de la technocratie, prétentieusement couillonnes. Engorgement, embouteillage, embarras gastrique, qui fera le diagnostic ? Pas moyen, dans ces conditions, de parler sérieusement, le tribun le sent et, à l’instant où il le sent, entre malgré lui dans le jeu qu’il déteste, s’en aperçoit, en enrage et en souffre. Mais difficile pour lui de renoncer à son rôle, à son numéro, difficile et presque impossible de changer de terrain de jeu, de niveau d’être. Même si, de toute évidence, tout l’exige. Même s’il sait d’expérience que le discours politique n’est plus qu’une prothèse dentaire mal réglée qui ne mord plus sur rien. Il faudrait que le tribun change, il ne le veut pas, il ne le peut pas. Alors, colère, seconde colère greffée sur la première, et qui l’empoisonne. Colère de péremption, d’apparente péremption. Ce qu’il faudrait ? Récurage, volontaire et général, du langage. Attend-on qu’il se fasse par la force, que des brutes l’imposent ? Ce qu’il faudrait ? Une sorte de fête immense, avec des vomitifs, des émétiques, une tournée générale d’ipéca ! Urgent que tout le monde dégueule, que tout le monde dégueule un bon coup, librement, proprement, seule manière de ne pas avoir à le faire en catastrophe en mettant de la saleté partout. L’expression au sens le plus basique du mot : mettre dehors ce qui est dedans.

La première colère des tribuns, on peut compter sur nous pour la soutenir. La seconde, non! La première est juste. La seconde est bidon. La première sait ce qu’elle refuse. Et elle a raison. La seconde ne veut pas le savoir. Et elle a tort. La première concerne tout le monde, la seconde ne renvoie qu’à leur vanité. La seconde n’est pas une colère de refus, mais une colère de vexation. La seconde, c’est la colère de gens qui ne veulent pas comprendre ce que pourtant ils comprennent très bien : que le combat s’est approfondi, s’est alourdi, qu’il n’est plus là où l’on sait, là où l’on mesure, là où la règle du jeu se transmet de génération en génération. Saut qualitatif. Rupture fondamentale. La seconde colère, c’est la rage de ne pas pouvoir continuer à faire sérieusement son numéro. Le numéro de tribun contestataire. Contre le numéro de gardien de l’ordre bourgeois. La politique n’est plus dans la politique, voilà, tout change, ma bonne dame, tout change ! Il faut mettre les histoires habituelles en veille, ne laisser dans la politique que des équipes de maintenance, au cas où. Le vrai combat est ailleurs, au grand air. Ou, si l’on préfère, on peut ne rien changer apparemment mais alors il faut descendre en soi pour y explorer des contrées qui font peur aux contestataires comme aux conservateurs. La seconde colère, c’est une colère de dépit. Une colère de rideau de fer qu’on baisse rageusement. Pas sur l’Ouest, non ! Sur la camelote qui se vend mal. Sur les habitudes qu’on défend malgré soi. C’est une colère qui n’ose pas. Cette colère contestataire est une colère réactionnaire.

Le personnel politique n’est pas devenu plus bête ni plus vicieux. Ni sans doute plus corrompu. Tout cela, c’est la pâtée pour les médias, le flan de chez Flan. La réalité, c’est que les politiques ont voulu faire les gros malins avec l’époque. Comme tous les gros malins, ils se sont crus privilégiés. Comme tous les gros malins, ils se sont fait avoir dans les grandes largeurs, dans les grandes profondeurs. Rendez-vous compte ! Un peuple qui ne comprend rien à rien, qui ne sait rien de rien, qui se laisse attraper par n’importe quoi, même par le PSG ! Du billard, non ? Un peuple si docile, si ému quand il appelle la radio et qu’on prend son appel. Un peuple qui fait si poliment le bon élève. Qui remercie si gentiment le monsieur Cohen ou le monsieur Demorand qui va l’interroger après qu’il a expliqué au standard de quoi il veut parler parce que l’essentiel de tout ça, c’est quand même de rester dans les clous, non ? Un peuple si tartignolle ! Qui dit si bien ce qu’on l’autorise à dire ! Un peuple si vieux qui fait si gentiment comme s’il allait sur ses dix ans ! Qui fait si mignonnement mine de ne pas s’apercevoir que des cruches un peu fêlées versent dans son crâne et dans son cœur les pensées, les indignations, les tremolos qui seront utiles à leurs affaires ! Un peuple qui ne dit rien quand il apprend par la presse qu’il se tord d’épouvante et étouffe d’abomination dans son lit si Machin a été payé par la caisse Zigomar alors qu’il travaillait pour la caisse Pampelune ! Un peuple qu’on peint et qu’on dépeint à son gré, dont l’image est un chiffon entre les doigts des puissants et de ceux qui sont autorisés par les puissants à la modeler, un peuple comme un bon gros toutou dont les enfants tirent la queue et qui se laisse faire en montrant juste les dents comme il sait que ça les fait le plus rigoler ! Un peuple à qui l’on enseigne comment se mépriser lui-même en se méfiant de tout le monde, ce n’est pas un peuple en or, ça  ? Un peuple où chacun est le vérificateur d’un de ses voisins et le vérifié d’un autre, vive la démocratie, vive le vivre ensemble des minables ! Et puis, un beau matin, les politiques se réveillent : le peuple a tout pigé, le con !

Je ne me fâche pas spécialement contre La France insoumise. Il y a beaucoup de gens contre lesquels je me fâcherais tellement plus fort ! Ceux-là, quand la dame pose l’équation droit = obligation, tout juste si l’un des deux coins de leur bouche se déplace. Rien, ils ne comprennent rien. Une info, quoi, une info pour l’actu, et peut-être pour les négos. Ceux-là, on ne peut plus rien pour eux, sinon leur souhaiter le meilleur, malgré tout. On peut à peine leur en vouloir. Il y a longtemps qu’ils ne savent plus avec quelle détermination ils se sont enfermés, combien de fois ils ont tourné la clef sur eux-mêmes ! On dit le goût du fric, on dit la volonté de puissance. Ouais. Je ne suis pas sûr que beaucoup de gens fassent un pari de cette sorte. Quelques foutraques, quelques tordus. Pour l’immense majorité, le fric et la puissance, c’est ce qu’il leur reste quand ils s’aperçoivent qu’ils ont mal misé. Le fric, la puissance, ce sont les poubelles de l’être. C’est le prix de consolation quand, pour des raisons vraiment mauvaises ou pour des raisons faussement bonnes, on a opposé à la vie, généralement parce que des frustrés frustrants vous y ont conduit, un refus pas facile à regretter. Les gens qui réussissent, mes jeunes amis, sont des recycleurs de résidus. La réussite, c’est pour les crêpes et les tartes. La seule récompense de la vie, c’est la vie. Les gens qui n’ont pas vu ça assez tôt, tâchez donc de le leur expliquer un peu, je vous souhaite bien du plaisir. Mais n’oubliez pas, si vous tentez l’aventure, d’emporter un pied-de-nez avec vous, ça pourra vous être utile et, pour être tranquilles, prenez donc aussi un bras d’honneur, respectueux évidemment.

Je voudrais me mettre à la place de ce tribun bicolérique avec qui je m’accorde seulement à cinquante pour cent. Éprouver ce qu’il éprouve. La première colère, c’est facile, plus on y va plus on recharge les batteries de son âme. Mais soudain, quand on quitte ce registre, quand on commence à essayer de donner des repères aux gens, des idées, ah ! ce gadin qu’on se prend ! Voilà qu’une femme sortie de nulle part, son droit obligatoire à la main, vous montre qu’au fond de lui, le peuple a tout compris ! Et, chose terrifiante pour un tribun, mieux que lui. Qu’il est allé chercher la bête plus profond, qu’il l’a ferrée plus juste, plus fort. Qu’il a fracassé l’un contre l’autre le droit et l’obligation et qu’il en a jeté les débris dans les mêmes chiottes. Qu’il a traité de la même manière les champions de la reptation au sol et les égosillés de l’indignation. Qu’il a, agissant ainsi, entièrement déplacé le problème. Gnognote, la Bastille, gnognote le Front populaire, et même le CNR. Et pourtant, le peuple ne crache sur rien de tout cela, pas un instant, pas plus que moi, je vous le jure. Mais ce qui s’annonce – est-ce que cela arrivera vraiment ? est-ce que cela n’arrivera pas ? – ne peut pas se placer dans la file de ces souvenirs-là. Il ne s’agit plus d’un ennemi objectif, même le plus hideux, dont il faut triompher. Ni d’injustices hurlantes à réparer d’urgence. Mais de l’émergence d’un noyau secret de liberté, d’une liberté nucléaire, d’une révision totale de nous, du monde. D’une révision totale de tout. Je suis comme cette femme, je ne sais pas en dire plus. Je ne ferais qu’aligner des mots.

[Pendant que j’y pense. À tout hasard. Et pour ne pas avoir de regrets. Si, d’aventure un lecteur avait dans ses relations un homme jeune, quasiment un jeune homme, arrivé, peut-être par l’opération du Saint-Esprit, peut-être par une forme d’opération plus aisément analysable, très très haut dans la hiérarchie politique, et que ce monsieur fût très bien doué dans beaucoup de domaines et que, sans prétendre saisir une personnalité aussi féconde, on pût y apercevoir comme deux traînes de nuages, l’une l’emportant dans le tumulte des affaires, où l’occasion lui serait fournie de démontrer toutes sortes de formes d’excellence, l’autre, plus sauvage, l’entraînant peut-être vers son enfance mais aussi vers la musique, vers la poésie, vers une qualité de solitude qui rend sa vérité à tout être et à toute chose, alors, s’il vous plaît, dites-lui qu’il n’aille pas, même un instant, imaginer complémentaires ces deux invitations opposées, ces deux sollicitations concurrentes, dites-lui, s’il vous plaît encore, qu’il fonde les décisions graves qu’il aura à prendre non pas du tout sur la première, que Tchouang-tseu et saint Paul, relayés par les meilleurs esprits modernes, décrivent comme excrémentielle, mais sur la folle impétuosité de la seconde, la seule à combler le désir de sa jeunesse, la seule aussi à pouvoir infuser dans l’âme d’un peuple la puissante et fragile jouissance d’exister où se lit parfois, en promesse mystérieuse, la défaite finale de la mort.]

Et certes la loi Travail dont on va beaucoup parler ces temps-ci va jeter un pont entre ma colère et la colère n°1 de La France insoumise. Il me faudrait beaucoup de mauvaise foi, après tant d’années de bagarres dans tant d’entreprises, après tant de discussions avec les employés les plus obscurs et les P.D-G les plus en vue, pour qu’il en fût autrement. Cette loi aggrave, de toute évidence, la condition des travailleurs. Elle ouvre un boulevard exceptionnel à ces instituts de management qui ont sur le climat des entreprises un effet comparable à celui du phylloxéra ou du mildiou sur la vigne. Elle précipite l’évolution de la société française vers un libéralisme qui lui est inintelligible. Elle accorde aux directions des grandes entreprises un surcroît de confiance entièrement immérité : il est plus raisonnable de croire aux apparitions de la Sainte Vierge qu’à la bienveillance des grands patrons. Ce que je dis là, j’espère qu’on le sent, n’est dicté par aucun a priori théorique. Outre que j’ai le cerveau ainsi fait que je m’embrouille très vite dans ce genre de débats, à moins que je ne m’y assoupisse paisiblement, il se trouve que j’ai vu, dans des circonstances précises, fonctionner tantôt des structures patronales, conservatrices et naïvement éprises de modernité, tantôt des structures progressistes, syndicales ou autres. Le moins que je puisse dire est que je n’ai trouvé mon bonheur ni avec les unes ni avec les autres. Si, la plupart du temps, je me sentais nettement plus proche des secondes que des premières, c’est que je les voyais prendre, dans bien des circonstances, la défense des salariés et que je ne pouvais pas contester qu’ils en avaient urgemment besoin. Mais là s’arrêtait mon soutien. Si les contestataires étaient soudain arrivés aux manettes, je ne les aurais pas applaudis beaucoup plus chaleureusement que leurs adversaires. On ne se tromperait pas entièrement en mettant une partie de cette disposition sur le compte d’une certaine disposition à la sauvagerie et d’un goût affirmé de rouler à contresens. Encore faudrait-il pousser plus loin l’intérêt porté à mon cas et chercher d’où me viennent cette disposition et ce goût. Peut-être alors accorderait-on une certaine logique à cette manière de sentir, et serait-on conduit à se demander sur quels présupposés idéologiques se fonde l’éclatante objectivité de la psychologie.

Mais peu importent ces investigations hasardeuses. Le fait est que les champions du libéralisme et du progressisme, quand je les voyais s’affronter dans les entreprises, me paraissaient se ressembler beaucoup. À la surface, j’étais dans le camp progressiste : affaire de circonstances. Au fond, non seulement je n’étais ni dans l’un ni dans l’autre, ni de l’un ni de l’autre, mais je me sentais, en même temps et concurremment, le subversif de l’un et le jaune de l’autre. Comme je n’ai pas l’intention d’ouvrir sur ce site une section « humour », je ne m’attarderai pas sur l’hypothèse de mon éventuel centrisme. Ni à droite, ni à gauche, ni au centre. J’étais ailleurs, solidement installé à la frontière des contradictoires : d’un côté, le rêve, le rêve lucide, alimenté par les lectures et les grandes amitiés ; de l’autre, le noyau même du réel, le réel dans son irréfutable vérité, celui que les stagiaires m’ouvraient constamment, généreusement, de toutes les manières possibles, quand ils brisaient devant moi, avec moi, patiemment, lentement, sans outrances inutiles, les sceaux pervers dont tant de malveillants bienveillants avaient flétri leur liberté.

Je ne souhaite pas l’adoption de la loi Travail proposée par le gouvernement. Si, par miracle, elle était repoussée, je m’en réjouirais. Mais point final. Pas de drapeaux rouges, pas de foulards rouges, pas de chants révolutionnaires, pas d’exubérante camaraderie, pas de lyrisme en solde. Assez de ce cinéma. Et, s’il vous plaît, laissez dormir Victor Hugo ! Ou relisez L’Âne : vos fantasmes n’y sont pas mieux traités que ceux de vos adversaires. Puérilité contre gaminerie.

Mettons. Cette loi est repoussée. Parfait. Elle est dangereuse, comme la grippe, comme les cyclones. Mais la vie ne consiste pas à lutter contre la grippe et les cyclones. Rangez donc ces redondances affectives, ces redoublements rhétoriques. Asseyez-vous, je vous prie, et causons. Je n’ai à vous persuader de rien. Et je n’ai rien non plus à vous enseigner, vous en savez autant que moi, ou davantage. Je veux seulement vous faire entendre la voix d’une inconnue. Non pas pour ce qu’elle dit d’elle : pour ce qu’elle ne sait pas qu’elle dit de nous. Ç’aurait pu être une autre, un autre, et qui aurait parlé d’autre chose. Ou, tout simplement le son d’une voix. En tout cas, quelque chose de trop vrai pour faire le buzz. Vous gardez le silence ? Vous croyez que le vrai fait le buzz ? Non, n’est-ce pas ? C’est très important de savoir cela quand on fait de la politique, c’est même la chose la plus importante à dire aux électeurs. Et même sans doute la seule vraiment importante, qui protège de beaucoup de déceptions, de beaucoup d’exaltations suspectes, et aussi de beaucoup d’enrouements inutiles.

Le vrai ne fait pas le buzz, le vrai a tout son temps, le vrai ne fait pas carrière. J’entends bien ce que vous m’objectez. Que c’est trop facile de faire le sage assis dans son fauteuil alors que tant de malheurs, tant d’injustices… Vous avez raison. Mais je ne vous ai jamais dit de traînasser. Je ne vous ai jamais dit de ne pas aller vite, et direct, et sec s’il le faut, et à chaque fois qu’il le faut. Et même très sec. Je vous ai seulement dit : le vrai ne fait pas le buzz. Allez-y aussi sec que vous voulez, aussi vite, aussi dur, et même aussi vache. Et même cent fois plus sec, plus vite, plus dur, plus vache. Mais gardez un œil pour ailleurs, une oreille pour plus loin.

La dame qui dit que le droit de vote doit être obligatoire n’a pas lu les livres de Jacques Berque, n’a pas étudié ses analyses sur l’historique et le fondamental. C’est pourtant ce langage qui est en elle, cette inspiration. Quelqu’un dans le coup de l’historique, des manières politiques, des débats médiatiques aurait dit : « Le vote doit être obligatoire. » Ou, mieux : « Le passage citoyen dans l’isoloir doit être rendu obligatoire. », formule qui l’aurait alors instantanément placé au top de la conscience civique. Elle, la dame, ne parle pas de vote, mais de droit de vote. Manière, sans doute, de rappeler qu’elle ne compte pas pour du beurre, qu’elle existe, qu’elle l’a, ce droit. Qu’elle l’a, elle. Le vote est chose abstraite, en tout cas extérieure. Dans le droit de vote, il y a la dame elle-même, le rappel de son existence. Lequel rappel est immédiatement suivi d’un pas en arrière, d’une protestation d’impuissance, d’une exigence de dévalorisation : ce droit doit être obligatoire, c’est-à-dire être nié comme droit. Comme si ce droit devait être mort-né.

S’affirmer pour mieux s’abolir. Ce qui se joue là n’est pas affaire de timidité, ni de vanité, ni d’orgueil. Moralistes, s’abstenir. Psychologues, s’endormir. C’est être ou ne pas être, le grand jeu ! Un être ou ne pas être balbutié, un être ou ne pas être qui se joue en dedans, en mineur, en désespoir de cause. Un être ou ne pas être de fin de partie, presque désespéré, d’ultime et minuscule chance. Le droit de vote. Inspiration, large ouverture des poumons et de la bonne volonté. « Le droit de vote…. » : une fraction de seconde, juste avant la rétractation, elle songe au monde immense et au rôle qu’elle peut, qu’elle doit y jouer. Et puis, elle cale : « … doit être obligatoire. » Pourquoi ? La peur ? La modestie, la vraie? La fausse ? Ce manque de confiance en soi qui se soigne aussi bien, n’est-ce pas, que les verrues plantaires ?

Pas du tout. Cette femme a tout compris, gardez vos remèdes de bonshommes ! Rien à voir avec la peur et le manque de confiance. Elle est squeezée. Coincée entre le désir d’assumer ce droit et l’impossibilité de le faire. Dire « le vote doit être obligatoire » ne l’engageait à rien. Mais, pour une fois qu’on lui donnait la parole, elle voulait quand même en dire plus, elle voulait parler d’elle. D’elle, est-ce que vous comprenez ? Non pas de ses fins de mois, de ses moyens de transport, de la collecte des ordures dans l’immeuble, toutes choses où des perroquets bariolés de toutes les formes possibles de médiocrité voient l’essence même de la réalité. Non pas des misères à quoi des freluquets que le moindre souffle asphyxie l’acculent et la ligotent sous prétexte de l’en libérer. Non pas de la mièvre et lugubre vie perso inventée par ces DRH dont les proches voient avec terreur approcher la retraite ! D’elle, si l’on peut encore comprendre ! Elle, corps, esprit, cœur, âme ! D’elle, enfin ! Pas de ses positions politiques, sociales, érotiques, bancaires ! D’elle ! Est-ce que ça s’entend encore ? Qui comprend cela sauve le monde, même s’il faut aller le chercher au bordel, en prison, n’importe où. Qui ne le comprend pas le coule, le noie, l’achève, même s’il parade à l’Assemblée, à l’Académie, au tribunal, au parti, à Rome !

« Le droit de vote… » Elle veut parler d’elle, mais n’arrive pas à se mettre dans la peau de quelqu’un qui a des droits. Non que ce soit faux ! Non que la robe ne soit pas bien coupée, le tissu infroissable, le prix abordable. Mais quelque chose ne va pas. Vivre est une étoffe. Elle essaye, elle réessaye. « Le droit de vote… » Sa liberté devant le monde, sa liberté de construire le monde, ce n’est pas rien. Elle en est capable, tout cela ne l’intimide pas. Mais rien à faire, ça godaille. Il manque quelque chose à cette robe, ou il y a quelque chose de trop, autant y renoncer tout de suite. Mieux vaut cocher la case annuler.

 « … doit être obligatoire. » : la voici sortie d’elle, malgré elle. Elle a des droits, bien sûr, elle n’en doute pas. Mais se définir par des droits va la mettre dans une solitude impossible, la conduire à une surenchère permanente. Cette robe a de la classe, assurément, mais ne lui va pas. Peut-être va-t-elle le regretter, se culpabiliser, se raconter que les femmes… Faux. Ce n’est pas elle qui se plante. C’est le choix qu’on lui propose, qu’on lui impose, qui est tordu. On ne la fait pas choisir entre être et ne pas être. On la fait choisir entre ne pas être et ne pas être. L’adhésion au monde, même généreuse, la construction du monde, même géniale, ne la feront pas se sentir elle-même. Et pas plus, évidemment, le retrait, l’indifférence, la stupide obéissance. Mais pas d’inquiétude, l’étrange phrase qu’elle a prononcée l’a fait avancer. Par voie négative, la meilleure, la seule possible dans ce monde encombré. La voici dans l’entre-deux, la voici dans le vestiaire de l’être à se dévêtir comme jamais. Demain, elle aura tout oublié. Mais pourquoi se souviendrait-elle ? Elle tient « le pas gagné ». Clandestinement. Comme tout ce qui compte aujourd’hui.

30 juin 2017

L’absolu contre l’infini

LE MARCHÉ LXXV

Métro. En face de moi, une jeune femme expose fort imprudemment, par cette froidure, une exceptionnelle collection de tatouages. Une manche de manteau qui dépasse de son sac me rassure, je peux me livrer paisiblement à ma perplexité. Ces inscriptions ne la rendent pas belle mais ne l’empêchent pas de l’être. Les tatouages, me semble-t-il, se rapportaient jadis à la tribu, ils identifiaient l’individu comme l’un de ses membres. Il y avait de la géographie en eux, de l’histoire, de la culture, de la religion. Mais ceux-là, à quoi renvoient-ils ? Aux autres porteurs de tatouages ? Bizarre. Le signifiant, dans ce cas, accouche de lui-même ? Il signifie qu’il signifie ? À moins que la tribu ne se soit élargie aux dimensions du monde, à moins que ces graffitis de l’épiderme ne traduisent une souffrance universelle, un désir universel ? Mais pourquoi ce goût, cette fureur ? Chacun des êtres humains voudrait-il, au fond de soi, avouer aux autres une incompréhensible blessure ? Ou, ce qui est pareil, la masquer ? Le tatouage est-il l’inscription, la pancarte, la légende par laquelle chacun fait savoir que Ceci ne se sent plus tout à fait un être humain ? À la fois le barbelé, l’expression du barbelé et la protestation contre le barbelé ? La barrière et le désir de la franchir ? Le constat de la servitude et l’annonce de la libération ? En somme, une sorte de burqa occidentale nullement réservée aux femmes ? Le signe d’une humanité qui refuse d’être comprise autrement que dans et par ses profondeurs ? Une façon de se moquer de toute cette morale plaquée, c’est-à-dire, dans notre langue, imposée en même temps qu’abandonnée ? Veut-on dire qu’on préfère regarder la comédie derrière un grillage ? Veut-on crier sa solitude mais en la cadenassant, avec ce besoin étrange, qui ne date pas d’hier, de se venger un peu sur la chair ?
Ξ
Tatouages du corps, tatouages de l’âme. Fixer les signes du monde dans une âme comme on les fixe sur un corps. Faire comme s’ils étaient les signes de ce corps, de cette âme, leur émanation. Se raconter qu’on amadoue le monde alors qu’on s’y condamne : l’immense courage qu’il faut déployer pour cette substitution manquée, l’immense désespoir qu’il faut surmonter, l’immense et injuste renoncement à accepter ! Il y a la morale qui vient du cœur, qui s’accroche à nous, même si nous la repoussons, comme une étreinte amoureuse qu’on ne peut desserrer. Et il y a cette chose hypocrite et collante par quoi on nous recense, on nous repère, on nous situe, on nous contrôle. Dites aux jeunes que la première vaut tout et que la seconde ne vaut rien. Que la première est à aimer, la seconde à mépriser. Dites-leur aussi qu’il n’est pas très grave de ne pouvoir détatouer son corps si, du moins, on détatoue son âme !
Ξ
Tatouages de l’âme, toutes ces sottises qu’on nous fait avaler comme, jadis, les potions infectes de l’enfance. Cette idée, par exemple, qu’il est indispensable de jeter en pâture à la foule des informations qui ne la regardent en rien et dont elle ne pourra nourrir que sa bêtise, sa curiosité animale, son épaisse vulgarité. Pourquoi, quand les coupables ont eu à affronter la juridiction céleste, lui lancer, comme des restes aux chiens, le secret douloureux d’offenses très anciennes, sexuelles ou autres, subies durant l’enfance ou l’adolescence ? Mais taisez-vous donc ! Ne confondez pas votre vanité et votre désir d’importance avec la défense de la justice : elle ne se contente pas de si peu. Et ne croyez pas que vous levez des tabous quand vous enfoncez des portes ouvertes : le courage est plus exigeant que cela. J’ai honte d’aligner des évidences qui ne semblent pas paraître telles à tout le monde : il va de soi que si les coupables présumés se promènent à l’air libre, la réponse peut être différente. Mais l’idée qu’un déballage public, quand il n’a aucune utilité, puisse être bénéfique à la victime est une fumisterie mondaine. On ne guérit pas une douleur en en faisant un mauvais roman médiatique : on la creuse, on l’infecte, on la pourrit. Ce n’est pas de leur douleur que veulent se débarrasser ces bavards impénitents, mais du pouvoir qu’ils ont de s’en libérer eux-mêmes, par eux-mêmes. Propos abrupt ? Peut-être. Mais il ne semble plus entièrement clair aujourd’hui que la parole, avant d’être une manifestation esthétique d’expression, est un acte, et qu’elle a donc une finalité. Chacun apprend désormais à raisonner comme s’il était à soi seul une station de radio ou une chaîne de télévision contrainte de laisser constamment son public sous tension pour l’empêcher de passer à la concurrence.
Ξ
Sans doute y a-t-il des cas où l’hésitation est permise, et même recommandable. Aussi, en attendant que le journal Le Monde mette au point le logiciel qui nous épargnera toute funeste erreur et toute déplorable errance en nous indiquant d’un geste « démocratique mais fin, démocratique mais sobre, démocratique mais sévère » comme disait Péguy du veston de Marcel Mauss, ce qui est à faire, à dire, à penser, à sentir et à imaginer, pouvons-nous peut-être nous contenter de la maxime stoïcienne que j’aime à citer, et qui n’a su être utile, la pauvre, qu’aux barbares non connectés de la civilisation gréco-latine et aux débranchés de la civilisation chrétienne : « Avoir la résignation de supporter les choses qu’on ne peut pas changer, avoir le courage de changer celles qu’on peut changer, avoir la lucidité de distinguer les unes des autres. » La méthode que je préconise est simpliste. On s’isole ou on reste en compagnie de quelqu’un en qui on a confiance. On se met en face de son cas à soi, de sa souffrance à soi, bien franchement. Et on fait le test, on voit ce que dit la maxime, quelle couleur elle prend. On voit si c’est en parlant ou en se taisant qu’on montre une vraie résignation (qui n’est pas la lâcheté). On voit si c’est en parlant ou en se taisant qu’on montre un vrai courage (non pas un courage imité, toujours faux). On voit si c’est en parlant ou en se taisant qu’on montre une vraie lucidité (non pas un conformisme ou un autre, ils sont tous fraternellement idiots). Puis on a le choix : on parle ou on se tait. En tenant naturellement, dans tous les cas, pour zéro, la contribution des moralistes appointés.
Ξ
Une suggestion est offerte en prime : recourir aux textes classiques. À Virgile, par exemple. On peut relire, dans L’Ėnéide, l’épisode Didon et Ėnée. Lui aussi avait pas mal de choses sur le cœur, des choses, à mon avis, encore beaucoup plus lourdes mais qu’il ne voulait pas disperser à tous les vents mauvais, à tous les vents imbéciles, des choses qui avaient besoin d’être recueillies par un silence plus vaste qu’elles, des choses si encombrantes qu’il lui fallait, pour les déposer, la profondeur d’une amitié, l’infini d’un amour. C’est à Didon, un jour inattendu, qu’il les dit, ces choses. À son amie et son amante, à son amie qui lui veut du bien, à son amante qui « boit l’amour à longs traits ». Et qui, parce qu’elle l’aime, le connaît. Et qui, parce qu’elle l’aime, jette sur lui un regard infiniment lucide. Ses malheurs, elle le sent, il faut qu’il les lui raconte, il faut qu’ils s’écartent de lui et qu’ils viennent alimenter le feu de leur amour. C’est elle qui lui dit de parler. Seul il ne pourrait pas et, sans son aide, il n’oserait pas. Au mieux conterait-il sa peine à la nature, au ruisseau, à la forêt, aux oiseaux. C’est difficile de se confier. Il résiste. On ne parle pas de ce qui fait vraiment souffrir pour un chatouillement de vanité, pour un gratouillis d’importance. Il ne s’agit pas d’un concours d’émotion, le but n’est pas de se faire des amis numériques comme autant de mensonges, on ne vient pas verser son piment dans la cuisine du monde. « Reine, lui dit-il, vous m’ordonnez de rouvrir de cruelles blessures. » Peu importe la reine, peu importe le grand style. Ces mots-là, qui contiennent déjà tout l’aveu, dont l’aveu ne sera que le dépliement et le déploiement, Ėnée ne peut les adresser qu’à cette femme. « Infandum, regina, jubes renovare dolorem » dit-il donc, comme ne le comprendront plus, magnifique succès socialiste, les petits Français. Parler de sa douleur, il y a un peu de sacré là-dedans, ça ne se fait pas n’importe où, n’importe quand, avec n’importe qui. Pas avec un interviewer hanté par la pendule qui coupera court à votre aveu hésitant en vous remerciant en tout cas d’avoir été son invité. Parler de sa douleur, toucher par la parole ce point où l’on sent jusqu’à l’angoisse qu’être soi c’est très proche de ne pas être soi, cela n’est possible, cela n’est humain que loin de la foule, en marchant avec un ami sous la nuit solitaire ou, à défaut, dans la distance respectueuse que peut installer l’écoute bienveillante du médecin ou du psychologue. On ne parle pas de choses graves à une foule distraite. Une foule n’est qu’un agglomérat de refus. L’Ėvangile lui-même ne sait faire autre chose que d’en avoir pitié. Lui parler comme si elle était une personne, c’est douter soi-même d’en être une. La seule manière d’être une personne dans la foule, c’est d’en sortir.
Ξ
On nous dit que nous sommes des citoyens ? Parfait. Prenons la nouvelle au sérieux. Comprenons que la vie même de la collectivité, de la nation, est en nous, que notre esprit et notre cœur y ont librement accès. Que c’est au fond de nous-mêmes, non pas ailleurs, qu’il nous faut chercher ce que nous pensons, ce que nous désirons, ce que nous voulons. La citoyenneté, ce n’est pas de colorier des images, c’est de les dessiner. En fait de questions, comptent d’abord et avant tout celles que nous nous posons nous-mêmes, en nous-mêmes, par nous-mêmes. Qu’une telle prise de liberté apparaisse plus scandaleuse aux chroniqueurs politiques qu’une banale prise d’intérêts en Bourse, la réflexion de l’un d’eux le laissait entendre l’autre soir, quand étaient commentés les résultats des primaires de la gauche. « Les électeurs, disait-il, aiment bien brouiller les cartes. » Je n’ai pas eu envie de sourire. J’avais sous les yeux l’étonnement d’un honnête homme devant une impensable révolution. Mais oui, c’est là, en définitive, que se fabriquera l’avenir. Dans la ferme volonté des supposés citoyens de devenir d’incontestables, et donc de malcommodes citoyens. Dans leur obstination à refuser froidement toute raison supérieure qui les contraindrait d’imposer silence à leur conscience. Dans leur détermination à se mettre toujours en face d’eux-mêmes, et à y rester. Dans leur capacité à compléter ce débat intérieur par un dialogue avec ce que nous offrent les grands textes qui ont construit la culture française de nos prédécesseurs et dont l’absence, si elle se prolonge, fera la barbarie européenne ou mondiale de nos successeurs. Et là, avec les agnostiques si nous sommes croyants, avec les croyants si nous sommes agnostiques, nous nous trouvons dans une parfaite identité de pensée et de projet, aussi parfaite que serait notre opposition commune aux indécents et aux stupides qui entendraient fonder la vie publique sur autre chose que la conscience de ceux qui la vivent.
Ξ
Nous, citoyens, n’allons donc pas nous comporter en écoliers, en troufions, en subalternes. N’allons pas accepter la tambouille intellectuelle qu’on nous prépare, même si on l’accompagne, pour que nous ayons l’air d’exercer notre liberté, de différents petits sachets de condiments moraux ou idéologiques. Nous ferons nous-mêmes notre tambouille et c’est celle-là que nous mangerons. Aucune autre. C’est-à-dire que, loin de répondre aux problèmes que les experts bricolent pour nous embarrasser, nous inventerons, nous fabriquerons, nous créerons nous-mêmes, de A à Z et d’alpha à oméga, notre problématique. J’emploie à dessein ces deux mots, car la confusion qu’on entretient entre eux est puissamment significative. Il n’est pas exact, et donc pas convenable, de dire qu’on a une problématique lorsque l’on a perdu ses lunettes. On a, si l’on veut, un problème : l’opticien aidera à le résoudre. Cette faute n’est pas le fruit du hasard, elle est parfaitement cohérente avec la destruction systématique de toute vision logique et l’installation tyrannique du non-sens qui sont les caractéristiques principales de la langue du Nouvel Empire, celle qui est assez mal élevée pour fêter Technoël. Une problématique n’est pas un problème, c’est une relation qui s’établit ou qu’on établit entre une série de problèmes apparemment différents. Ce mot désigne l’organisation ou le réseau de liens qui donne sens à ces problèmes et permet de garder l’espoir de les résoudre un jour. Problématique sous-entend que l’esprit est au travail, qu’il ne dort pas, qu’il n’y a pas de question orpheline, que résoudre un problème, c’est le relier à une foule d’autres, que nous ne sommes pas enfermés, que nous avons moins besoin de flatulence émotionnelle que d’attention et de réflexion. Une difficulté ou une souffrance s’apaise quand on ne refuse pas de la placer dans une lumière qui, tout en en reconnaissant entièrement la singularité, lui ouvre des perspectives sur le monde, la relie à d’autres problèmes, à d’autres difficultés, à d’autres souffrances et, à travers elles, à l’humanité tout entière. Mais relier, unir, faire allusion, consonner sont des idées subversives quand le langage commence à n’être plus que le reflet de la démence.
Ξ
Il n’est pas une conscience libre aujourd’hui, vers quelque horizon que regarde son intelligence, qui ne se sente étrangère à ce que charrie l’air du temps, qui ne s’alarme, quand, un instant, elle se demande ce qu’elle souhaite vraiment; de l’ahurissante contradiction entre l’atmosphère qu’elle désire et l’air qu’elle respire. Les seuls qui se sentent à l’aise dans ce cirque sont ceux qui, pour en monter la toile, ont renoncé à toute autre ambition. Mais il n’est personne qui n’hésite à avouer, et même à s’avouer, le malaise où le jette ce stupéfiant écart, le doute indéfinissable que créent dans son âme les sophismes et les inepties dont on l’abrutit. Règne du semblant. On fait le citoyen quand on vote, on joue au citoyen quand c’est jour d’émotion collective, quand on entonne le même hymne pour pleurer des victimes et exciter des footballeurs. Puis, la dernière mesure envoyée dans la pollution, on cherche à qui obéir, on s’écrase, on se meurtrit, on se cherche des sauveurs. Se reconnaître libre, ce ne peut être que nager contre le courant : personne ne peut être héroïque toujours. Alors, pour oublier, on vide les fonds de tiroir, on fait de la vérité avec des potins, de la vie avec de l’inerte, de l’être avec n’importe quoi. On est aux abois. On a peur du manque, il est partout. On s’active, on se persuade, on répète, on récite. Le néant, on l’appelle réalité, à tout hasard. « Rien n’est jamais assez quelque chose. »
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Ces derniers mots sont d’Aragon, au chapitre XXXVI d’Aurélien. Il y parle d’une certaine catégorie de gens « pour qui rien n’est jamais assez quelque chose ». Ce chapitre constitue une sorte de parenthèse dans le roman, un aparté lucide et douloureux qu’on peut lire pour lui-même. Pages inquiètes et puissantes, larges perspectives, déploiement de l’émotion et de l’écriture, formidable capacité de troubler qui, soudain, comme se pose un oiseau, s’abolit en une formule d’une impitoyable simplicité, tout nous dit que nous sommes ici non seulement au centre du roman, mais aussi au cœur de l’œuvre et au plus près de l’écrivain.
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Un grand texte, qui constitue aussi un diagnostic extrêmement précis. Car le romancier feint ici de parler en médecin. Clinique, épidémiologie, sans doute se souvient-il-de l’étudiant en médecine qu’il fut avant d’être mobilisé, en 1917, comme brancardier puis, avec le grade d’adjudant, comme médecin-auxiliaire. Sans oublier que ces années de médecine étaient aussi celles du dadaïsme naissant, de la réalité décentrée et des grandes amitiés avec André Breton et Philippe Soupault.
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Diagnostic médical, car il y a maladie, maladie contagieuse. Ceux « pour qui rien n’est jamais assez quelque chose » souffrent d’un mal aussi repérable que la grippe. Qui a ses symptômes comme elle a les siens. Mais, dans son cas, aucun vaccin en vue. Le nom de cette pathologie ? Il apparaît dès les premières lignes du chapitre : « Il y a une passion si dévorante qu’elle ne peut se décrire. Elle mange qui la contemple. Tous ceux qui s’en sont pris à elle s’y sont pris. On ne peut l’essayer, et se reprendre. On frémit de la nommer : c’est le goût de l’absolu. »
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Le fantastique coup de phare de ce chapitre nous éclaire, nous. Et il éclaire lumineusement le monde où nous vivons. Bérénice Morel, une jeune provinciale soudain entrée dans la vie d’Aurélien Leurtillois, souffre de cette passion-là. On passera ici les circonstances du roman et l’histoire d’un couple dont les amours ne furent pas heureuses. Plus qu’à la malade, on s’intéressera à la maladie, comme  il faut le faire quand un patient souffre d’un mal inconnu et probablement contagieux. Car, microbe ou virus, le goût de l’absolu est partout. Il n’oublie ni n’épargne personne. Les formes qu’il revêt sont « innombrables, ou trop nombreuses pour qu’on se jette à les dénombrer ». Plus visible dans les âmes les plus évoluées, dont il mine les fondations, il peut aussi prendre « des formes sordides qui portent ses ravages chez les gens ordinaires, les esprits secs, les tempéraments pauvres ». Toujours, on le reconnaît à ce symptôme : « une incapacité totale pour le sujet d’être heureux. » Pourtant, le goût de l’absolu pose la question du bonheur mieux que ne le ferait n’importe quel autre mouvement du cœur. En effet, loin de plonger ses racines dans le malheur, ou dans le vice, ou dans la méchanceté, ou, de quelque manière qu’on les nomme, dans la faute ou le péché – ni même dans une faiblesse, dans une faille, dans une quelconque insuffisance ou imperfection -, « il se porte à ce qui est l’habileté, la manie, l’orgueil du malheureux qui l’accable. » Donc, à ce qu’il sait le mieux faire. Donc, à ce qu’il est le plus habitué à faire. Donc, à ce dont il est le plus fier. Soixante-douze ans après la parution d’Aurélien, le recul épidémiologique nous autorise à présenter à la communauté scientifique une hypothèse précise : c’est la maladie de la positive attitude, de la pesante et stupide positivité. Sans doute n’est-elle pas née de cette positivité mais elle a été à la fois révélée et prodigieusement aggravée par elle, et ne disparaîtra qu’avec elle.
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La maladie attend sa victime au cœur de son rapport avec le monde. C’est là qu’elle se cache. Elle n’est pas ce rapport, mais elle est tapie en lui, elle y gît, elle se confond avec lui. D’où, à la fois, la stupéfiante multiplicité des formes qu’elle peut prendre et la ressemblance profonde des symptômes qu’elle provoque. Multiplicité des formes : « Tout dépend d’où l’on met cet absolu. Ce peut être dans l’amour, le costume ou la puissance, et vous avez Don Juan, Biron, Napoléon. Mais aussi l’homme aux yeux fermés que vous croisez dans la rue et qui ne parle à personne. Mais aussi l’étrange clocharde qu’on aperçoit le soir sur les bancs près de l’Observatoire, à ranger des chiffons incroyables. Mais aussi le simple sectaire, qui s’empoisonne la vie de sécheresse. Celui qui meurt de délicatesse et celui qui se rend impossible de grossièreté. Ils sont ceux pour qui rien n’est jamais assez quelque chose. » Multiplicité des formes à quoi correspond l’identité des symptômes, du symptôme. L’incapacité d’être heureux conduit en effet celui qui en est atteint à détruire « par une rage tournée sur elle-même ce qui serait son contentement. » Non seulement il se trouve « dépourvu de la plus légère aptitude au bonheur », mais on voit encore « qu’il se complaît dans ce qui le consume. Qu’il confond sa disgrâce avec je ne sais quelle idée de la dignité, de la grandeur, de la morale, suivant le tour de son esprit, son éducation, les mœurs de son milieu. Que le goût de l’absolu en un mot ne va pas sans le vertige de l’absolu. Qu’il s’accompagne d’une certaine exaltation, à quoi on le reconnaîtra d’abord. »
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Ne pas oublier que le même Aragon qui, en 1944, nous mettait si fermement en garde contre le goût de l’absolu avait entrepris, vingt ans plus tôt, un gigantesque roman intitulé La Défense de l’infini auquel il avait travaillé pendant quatre ans à partir de 1923, avant de le brûler en 1927. Défendre l’infini contre le goût de l’absolu, voilà qui ne manquerait pas de sens. Il suffirait d’expliquer un peu aux jeunes, je crois qu’ils comprendraient, qu’ils sentiraient. Un gentil jeu de chamboule-tout pour faire valser les solennités, une mise en désordre d’à peu près tout fondée non pas sur la hargne pontifiante des spécialistes de l’humain mais sur une impitoyable liberté avec, dans ses bagages, un mépris de fer pour toute la catégorie de l’excrémentiel, sa réussite, son réalisme, ses images, sa communication : la vie deviendrait vivable, la seule possible, la vie en mode voyage. En attendant, comme on m’apprenait à regarder le soleil à travers un morceau de verre fumé, il m’arrive de regarder mes semblables, et ce que je peux apercevoir de moi, au travers de cette opposition : goût de l’absolu/défense de l’infini.
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Et d’abord Aragon qui parle de lui, bien sûr, dans cette affaire, d’Elsa, du Parti communiste, de tout ce qui a compté dans sa vie. Il m’a dit un jour que nous nous ressemblions beaucoup. Je n’en ai pas perdu la raison mais cela m’a donné le goût de chercher dans ce que je croyais comprendre de son existence et de ce que je savais de la mienne quel pouvait être ce point commun. Je l’ai pressenti quand j’ai entendu ses adversaires lui reprocher, avec ce ton de haine qu’ils lui réservaient, et avec quelle jouissance, ses textes sur Staline. Rien ne m’a jamais été plus étranger que la dévotion à l’URSS, mais rien ne m’a jamais été plus proche que le conflit intérieur de cet homme. Moi aussi, tout autrement, dans ma logique de militant catholique, j’avais cédé au goût de l’absolu, moi aussi j’avais bouché la béance de mon angoisse par des adhésions qui semblaient m’en protéger, moi aussi je m’étais laissé étouffer par des pensées vastes et sublimes mais indiscutables, par de grands élans précuits, par des synthèses indétricotables : allez donc vous dire à vous-même, quand vous êtes ainsi, quand la machine grandiose vous ignore entièrement, quand elle vous tord l’esprit et le cœur comme on tord un bras, allez prendre au sérieux le sentiment de honte qui vous étreint, essayez, si vous le pouvez, de ne pas vous le reprocher, essayez de ne pas vous mépriser, de ne pas vous haïr ! Et, quand vous redevenez le petit soldat que vous ne voulez pas être, quand vous l’êtes encore plus qu’on ne vous le demande pour éteindre en vous l’insupportable désir de liberté qui vous envahit et vous suffoque, allez croire que vous oserez un jour la quitter, la prison ! Vous vous résignez à l’aménager, vous vous échinez à faire de ce rien un quelque chose et, grâce au Ciel, vous n’y parvenez pas, ce que vous prenez pour un échec… Alors, vous commencez à habiter le monde réel, celui qui ne zappe pas les rêves. Et non seulement vous ne renoncez pas à croire à ce à quoi vous avez toujours cru, mais vous y croyez plus que jamais, vous y croyez… comme si vous n’y croyiez pas, comme si le mot croire était de trop. C’est là. Une présence lointaine, une évidence qu’on ne songe pas à vérifier. Dont on n’attend plus rien. Tout est là.
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Qu’on appelle cela, si l’on veut, la recherche de l’authenticité, mais en évitant les images pieuses, même laïques. Entre soi et soi, il y a toujours le même écart, il semble même parfois qu’il grandisse. Mais on le supporte mieux, comme si on lui donnait raison, comme s’il devenait un allié. On ne s’est pas blindé, on s’est même habitué à ne pas l’être. L’inconfort paraît naturel. Et s’installent des évidences oubliées qui empêchent le paysage intérieur de se fermer. Chacun a les siennes, j’ai les miennes. Vers mes treize ou quatorze ans, un camarade plus âgé de quelques années, élève au lycée Henri IV, me parlait régulièrement de Spinoza. Je ne comprenais à peu près rien de ce qu’il me racontait, mon ambition était surtout de ne pas perdre la face. Un jour pourtant, il me fit un commentaire sur la distinction entre natura naturans et natura naturata. Je n’en ai rien entendu, mais je me suis jeté comme un gangster sur ces quatre mots mystérieux, je les ai raflés comme un affamé lâché dans une pâtisserie, j’en ai repeint le sens comme le voleur la carrosserie de la voiture dont il vient de s’emparer. Je sais que j’ai longtemps pesé en moi-même naturata et naturans. Naturata, la nature naturée, me parlait de choses sages, rassurantes, un peu ennuyeuses. La large syllabe finale de naturans, au contraire, ouvrait l’horizon, labourait la terre, le monde, ma vie. Mais surtout, le sentiment m’est venu que naturata pouvait se changer en naturans, le monde qui est en monde qui devient, mon existence telle que je me la racontais en mon existence telle que je la rêvais. En somme, que tout était ouvert. Je crois que naturans, la nature naturante, a épousé mon adolescence. Ce mot est devenu mon navire intérieur ; du bastingage, j’envoyais des petits signes d’amitié à naturata, mais le vent me mettait à une distance vertigineuse de tout, je m’en sentais infiniment heureux. Une nature en train de naturer, quelle merveille ! J’étais évidemment ainsi et cela ne finirait qu’avec moi, si jamais je finissais.
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Le goût de l’absolu est en nous, le sens de l’infini aussi. L’un immobile, l’autre en mouvement. L’un nous définit, l’autre nous indéfinit. L’un nous colle au monde, l’autre nous en décolle. L’un est anxieux et soucieux de vérification, l’autre obstinément confiant. L’un, apparemment tourné vers le monde, nous condamne à nous-mêmes ; l’autre, apparemment tourné vers nous-mêmes, nous désigne des issues secrètes. Bien comprendre que les deux jouent sur le même registre, sur le même clavier. Il ne s’agit pas là du combat de l’esprit contre la chair. Le goût de l’absolu est aussi charnel que le sentiment de l’infini, aussi intellectuel, aussi spirituel. Les deux s’exercent sur les mêmes passions, les mêmes pensées, les mêmes sentiments, les mêmes sensations, les mêmes rêves. Mais le goût de l’absolu nous rend anxieux, il met tout en doute dans notre vie, non seulement le bien-fondé de nos actes et de nos pensées, mais aussi le chemin sur lequel nous marchons. Rien de ce qu’il nous suggère n’a d’autre but que de nous protéger de ce bain d’inachevé en quoi le sentiment de l’infini nous plonge immédiatement et définitivement. Il n’a rien, lui, à protéger, à conquérir, à posséder, à anticiper. Il file droit au seuil du mystère. « Il n’y a vraiment plus rien de commun entre vous et moi, mon cher Aurélien, plus rien… » dit Bérénice à la fin du roman, juste avant de mourir, en une phrase parfaitement symptomatique du goût de l’absolu. À quoi s’oppose, dans le langage claudélien de La Ville, les paroles de l’amant à l’amante : « Tu es la vérité avec le visage de l’erreur, et celui qui t’aime n’a point souci de démêler l’une de l’autre. » Le goût de l’absolu interdit l’ambiguïté. Le sentiment de l’infini se niche insolemment en son cœur et la laisse, amoureusement et ironiquement, se dissiper en s’élargissant. Pour l’un, la fin est déjà tatouée dans le commencement. Pour l’autre, il n’y a et il n’y aura jamais rien d’autre que du commencement. Inutile de dresser une barrière : il n’y a personne à enfermer.
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« Les choses sont là, disait aussi Paul Claudel, pour se conférer l’une à l’autre l’authenticité qui n’existe que du fait de leurs rapports. » Aveuglé par le goût de l’absolu (celui de l’autre ou le sien propre), on ne sait les voir qu’isolées, prises dans une relation de guerre ou de séduction, qui est la guerre aimable. « Avec la tragédie, écrivait Jean Anouilh dans son Antigone, on est tranquille. » Rien de mieux distribué, comme on dit au théâtre, que la tragédie, que la guerre. Dans ces circonstances, on sait qui est qui, quoi est quoi. L’homme tranquille se méfie prudemment de l’entremêlement des choses, leur imprévisible entrelacs pourrait l’entraîner, l’aspirer, le happer, le diviser, le décomposer. Il préfère le désordre rangé à l’ordre dérangeant. Le citoyen du goût de l’absolu est à l’aise dans la guerre froide. C’est un homme de conviction, un homme de parti, un militant de tout et d’autre chose encore. Être lié à lui-même le satisfait. Cet enfant ne peut s’endormir qu’entouré de ses jouets ; tout est ici, près de lui, bien présent, bien visible : ses opinions, ses projets, son sens surtout, ce doudou. Son désir inavoué, c’est que l’humanité devienne ou demeure cette « immense et parfaite pouponnière » dont parlait Emmanuel Mounier. Chaque jour, il lui faut se répéter à lui-même qu’il est bien à sa place, à son indiscutable place. Comme ses amis sont à la leur. Comme ses ennemis sont à la leur. Comme ceux avec qui il se brouille pour ne pas comprendre que tout est, de fait, embrouillé, sont à la leur. Tout, pour lui, doit avoir sa place marquée, même le malheur : c’est à cette condition qu’il s’y résigne, ainsi peut-il jouer à l’homme, au citoyen, au travailleur, c’est-à-dire, dans les trois cas, au rangé. Mais il joue faux, et le sait. Il en accuse le décor, la mise en scène, l’auteur. Pour y remédier, il faut que le monde soit de plus en plus crédible, de plus en plus solide, puissant, autoritaire. Il faut impérativement que le monde prenne, et qu’il le prenne, lui. Qu’il prenne comme une sauce qui s’épaissit, une pâte qui s’alourdit. Et qu’il le prenne, qu’il l’emporte, qu’il l’arrache à l’angoisse, à l’errance, à la vie. Parfois il soupçonne qu’il vit son existence côté mort, qu’il s’interdit de vérité comme d’autres de roulette. Mais il surmonte cette tentation de désespoir, pratique la tolérance et se dit qu’il est naturel de redouter la mort. L’habitude aidant, tout cela n’est pas si intolérable.
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Le néant, pourtant, quand on ne veut pas que rien soit autre chose que rien, vous prend à la gorge. Laurent Joffrin évoque à la télévision le fameux « J’aime l’entreprise » de Manuel Valls. Un bref silence, il baisse les yeux. Puis il dit : « Je le comprends. Il avait besoin du Medef. » « Lumière sur lumière », dit le Coran. Ici, c’est nuit sur nuit. D’où, peut-être,-dans la noirceur de la Maison Blanche, la force d’une parole non mensongère, quand Donald Trump cite My Way : « And now, the end is near… »
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Chacun de nous, finalement, pourrait être prêt à comprendre n’importe lequel de ses semblables. À leur manière, les qualités et les défauts que suscite l’époque l’y invitent. La générosité peut y aider, mais aussi une certaine indifférence qui facilite l’approche. Le relativisme le plus sceptique incite à se montrer accueillant, mais aussi le sens aigu de l’irremplaçabilité. Il se trouve seulement que comprendre quelqu’un, de nos jours, s’approcher avec bonne foi de quelqu’un, c’est aussi pressentir, au fur et à mesure que tombent les barrières et les préventions, qu’un sentiment profond, indépassable, nous unit à cet autre que nous voulons apprendre à connaître : la conscience douloureuse de l’insignifiance du monde. Et c’est également deviner que le même sentiment habiterait, comme le nôtre, le cœur de n’importe quel autre interlocuteur. Autrement dit, que notre refus du monde s’affirme et grandit au fur et à mesure que s’affirme et grandit notre amitié pour les êtres. Que notre jugement sur le monde gagne en sévérité, en sévérité légitime, au fur et à mesure que nous renonçons, comme à une sottise et à une inconvenance, à tout jugement sur notre prochain, fût-il un prochain lointain. Que nous ne sommes plus du tout prêts à accorder le moindre début de sens à la formule de Kafka qui faisait, inexplicablement à mes yeux, les délices masochistes de beaucoup de jeunes esprits de ma génération : « Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde. ». Eh bien, non, je ne seconde rien du tout. Et si je l’ai fait, j’ai eu tort.
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Ce constat désolé de l’incommunication qui ne cesse, et ne cessera plus, de s’étendre et de s’approfondir, concerne donc, indissociablement, les personnes et le monde, l’individuel et l’universel. Bérénice n’a pas la moindre chance, aujourd’hui, d’imaginer qu’un engagement politique la fera échapper à sa solitude. En cela, d’ailleurs, elle est bien la fille de son auteur, qui non seulement avait une sainte horreur des manifestations et des défilés, mais encore n’a cessé d’affirmer que, loin de s’être fait romancier parce que communiste, il s’était fait communiste parce que romancier, c’est-à-dire qu’il était parti de lui-même, de sa subjectivité, de la défense de cette subjectivité au nom, précisément, de ce qu’elle comportait, pas moins que toute autre, d’infini. C’est dire que cette tension entre le goût de l’absolu et la défense de l’infini, problématique aragonienne, devient désormais absolument centrale : elle concerne, du même coup, notre destin et celui du monde. De quelque façon qu’on la nomme, on n’y échappera pas, telle est la première évidence qui devrait entrer peu à peu, comme par un processus inversé de forceps, dans le crâne des politiques et des responsables de toutes sortes, la seconde évidence étant que la communication est rigoureusement incapable d’apporter le moindre gravier à ce chantier puisqu’elle est dénuée de toute dimension personnelle comme de toute perspective universelle.
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Car il s’agit bien, à la fois, d’une affaire personnelle et d’une affaire universelle. Mais où l’on n’entre que par une seule porte, la première. La prolifération des discours sur la société et la dignité excessive qu’on accorde à ce fantôme ne compensent nullement, en effet, la lente extinction de la conscience citoyenne et le renoncement des vivants à leurs privilèges et à leurs responsabilités. Quand on abandonne le soin de son existence à cette abstraction sans grande réalité, on annule en fait le sens de tous les mots donc on se réclame. La démocratie, la citoyenneté, la République ne sont plus alors que les cases du jeu de société qu’est devenue la vie publique. Divertissement honorable, certes, et qui maintient en activité une certaine catégorie d’esprits soucieux de pratiquer leur gymnastique. Mais la vie a pris congé.
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Ne pas vouloir changer le rien en quelque chose, voilà qui paraît simple. « Ne pas combler la béance », disait Deleuze. Et Francis Jeanson : « Le sens, c’est le ver dans le fruit, c’est ce qui est rendu possible par un trou, un creux, un vide. » Et encore : « Il n’y a de sens que dans la mesure où on accepte de sortir de soi. Donc le sens s’inscrit dans un vide, dans un manque. Il n’y aurait pas de sens si on était plein : plein de soi. » Gaston Miron, le poète québécois, écrit, lui : « Je bois à la gourde vide du sens de la vie ». Enfin, cité par Aragon, Michel-Ange : « Ne rien faire, ne rien sentir, voilà ma grande aventure. »
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Il est raisonnable d’emporter des vivres quand on part en randonnée mais hasardeux de leur demander son chemin. Ces références-là, ces marques d’amitié, ne sont pas à enfermer dans la glacière portative mais dans la chaleur de l’esprit et du cœur. D’autres comme nous-mêmes ont connu de semblables doutes, de semblables angoisses, un semblable désir de vivre. Du fond de leur absence, leur présence valide notre aventure. Ils nous font un signe bref : c’est assez pour que nous tendions la main à notre solitude. Pas de conseils, pas d’objectifs. « C’est toujours la première fois. »
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Les amis ? Ni sans eux, ni avec eux. Les ennemis ? Ni avec eux, ni sans eux. Ne pas se débarrasser du rien en projetant son angoisse n’importe où, ne pas inventer des valeurs qu’il faudra défendre en s’égosillant de plus en plus sec au fur et à mesure qu’elles vous fondront dans les doigts, des causes qui vous rendront furieux à l’égard de ceux qui, en ne tombant pas en pâmoison devant elles, vous rappelleront au sérieux. Entendre ce qu’il y a de farceur dans le silence, de malappris, de déconcertant. Accepter de perdre le nord, c’est-à-dire, en gros, lui faire confiance. Être à soi-même son meilleur humoriste. Comprendre que le seul absolu possible, le seul qui ne mente pas, c’est le relatif, et qu’il est aussi le meilleur copain de l’infini. Pourquoi donc l’a-t-il brûlée, au fait, sa Défense de l’infini, pourquoi, mais pourquoi ?
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Tous à l’école de l’élémentaire ! Tous au plus près de soi, chacun à sa solitude, pas de maîtres à penser, pas de spécialistes de la profondeur, chacun à son indéchirable simplicité, unique et infaillible remède à la tyrannie à mille têtes.
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« Dieu est une question, pas une réponse » écrit Kamel Daoud dans son très beau Meursault, contre-enquête. Si vous ne voulez pas lire Dieu, lisez la vérité, lisez la vie, à condition qu’il y ait de la vie dans cette vérité et de la vérité dans cette vie. Je marche dans les ténèbres, bien sûr, j’avance comme je peux, mais quelque chose me dit que c’est cette fenêtre-là qui peut éclairer l’époque, qu’il y a là une intuition essentielle. Nous sommes des êtres de questions. Le vrai, le beau, le bien sont dans nos questions. Pas dans nos réponses, pas dans nos conclusions. « La bêtise consiste à vouloir conclure », disait Robert Musil. Pour ma part, j’ai toujours apprécié qu’une vie souvent précaire et incertaine m’ait toujours un peu décalé : voir le monde sous des angles divers m’a permis de comprendre pourquoi mon amitié allait, plutôt qu’à ceux qui le construisaient, à ceux qu’il irritait, qu’il blessait, qu’il fatiguait. J’ai aimé Alceste, j’ai aimé Cyrano, j’ai aimé Léon-Paul Fargue. Pas possible d’aimer ceux-là et d’aimer ce monde. J’aurai vécu en boitant.
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Et voilà ! Tentation de vieux, je cesse de ramer, je me confie au fil de l’eau. Mais il suffit de rien, ouvrir une radio, retrouver une lettre et, au galop, sabre au clair, je reviens au monde. À peine le temps de changer de métaphore, j’entre en mêlée contre l’équipe tocarde du monde. Il y a des combats qui vous salissent, quand on s’excite pour des opinions, pour des clans, pour soi-même. Et d’autres qui vous rajeunissent, qui vous relient, qui vous revigorent. Dans ces cas-là, on lit en soi-même la nécessité de tous, l’urgence de tous, aussi clairement que la température sur le thermomètre. L’urgence, pas l’importance. L’importance n’a pas d’importance, on fait semblant mais on s’en fout. L’urgence, on la reconnaît à deux signes : personne n’en parle jamais mais, quand quelqu’un s’y colle, la vie change de climat.
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« Le travail, hurle Emmanuel Macron, c’est ce qui nous donne une place dans la société, c’est ce qui nous donne notre dignité, c’est ce qui nous permet de nous émanciper, de retrouver confiance en nous, ce qui nous permet de nous construire, ce qui nous permet de réussir et de faire réussir les autres ! » Macron dit cela mieux que les autres, mais ils disent tous la même chose. Pas un mot de vrai là-dedans, même si l’orateur, pour se persuader lui-même, hausse le ton. Mais ses auditeurs ? J’ai peine à croire que Bolloré, Dassault, Bettencourt, Arnault et Pinault aient organisé, le matin même, une visioconférence pour décider de remplir la salle de leurs plus fidèles communicants. Les gens qui sont là travaillent, ou ont travaillé, comme tout le monde, dans des entreprises, des administrations. Ils goûtent les délices de la concurrence avec les autres entreprises, les autres services, avec les collègues, avec eux-mêmes. Beaucoup ont eu peur pour leur emploi. Le chômage en a atteint ou frôlé plus d’un. Ils ont préparé en tremblant leurs entretiens individuels, apprécié la nuit blanche qui les précède. Ils ont appris à modeler leur parole sur celle du patron et de ses consultants du moment. Ils ont pris leurs tics. Ils ont supporté les petits chefs et, devenus eux-mêmes des petits chefs, ont découvert les grands. Ils ont récité, vérité n’oblige pas, des éléments de langage. Ils sont allés à des pots de retraite, ont ri jaune des lapsus des partants. On leur a dit qu’ils avaient deux vies, la professionnelle et la personnelle, deux vies qu’il faut séparer, sauf quand il faut les confondre. Ils ont été invités à des déjeuners, y ont surveillé la sonorité de leur rire, ont avoué à leur patron bourguignon qu’ils préféraient le bordeaux et, de s’être autorisé cette liberté, se sont sentis grandis. Ils ont été rabroués comme des valets de Molière. Ils ont participé à ces rassemblements que des illettrés bien cravatés appellent des grandes messes, y ont échangé avec leurs voisins des regards dont ils avaient soigneusement épousseté la malice. Au début de leur carrière, l’injustice les meurtrissait. Tandis qu’on les invitait à célébrer l’entreprise et ses valeurs, la démocratie et ses valeurs, le progrès et ses valeurs, le señor Grand-Talent du dernier étage se gonflait d’or comme si le progrès, la démocratie et les valeurs, les pauvres, devaient périr de ridicule. Puis le sentiment d’injustice s’est effacé, pas seulement parce qu’il est idiot d’être jaloux d’un sac d’or. Un autre l’a recouvert, était-ce même un sentiment ? Un voile, une sorte de brouillard, une vitre opaque. Ils ont commencé à se demander s’ils n’avaient pas passé leur vie à s’annuler eux-mêmes ; depuis ils n’ont jamais arrêté. La solitude, pas sûr que le marin la connaisse mieux qu’eux, ni l’explorateur, ni le promeneur égaré en montagne.
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Alors, pourquoi applaudissent-ils si fort ? Aragon nous le dit ! Le goût de l’absolu « se porte à ce qui est l’habileté, la manie, l’orgueil du malheureux qu’il accable ». Les applaudisseurs de Macron, qui pourraient tout aussi bien être les acclamateurs de Valls ou les enthousiasmés de Fillon viennent faire semblant, viennent faire honnêtement semblant, parce qu’il leur est absolument vital de croire que tout ce bazar a un sens, même si toute leur expérience le dément. Parce qu’ils sont prêts à jurer qu’ils le croient alors qu’ils ne le croient pas. Mensonge ? Non. Panique. Il leur est indispensable, vital, que ce rien qu’on appelle esprit de l’entreprise, ressources humaines, compétition, croissance, épanouissement, ait l’air de quelque chose. Ce qu’ils demandent aux politiques ? Des raisons d’y croire en sorte de pouvoir continuer à ne pas y croire. Ils sont habitués à leur travail, ils le font bien, ils en sont fiers. Et pourtant, habitude + compétence + fierté = zéro. Qui ne comprend pas cela ne comprend rien au monde du travail, rien au monde tout court. Le travail a été sinistré dans son essence même, saboté. Il faut dire aux politiques que, quand ils parlent de la valeur travail, il n’est pas nécessaire qu’ils se fatiguent à peaufiner leur intervention. Quelques mots, et c’est bon. Les travailleurs par-ci, le travail par-là, la dignité, l’humanisme, tout cela va très bien. On ne leur en demande pas plus, on ne veut pas en entendre plus ! De la magie, juste de la magie. Rien à foutre, les gens, des programmes ! Le meilleur, c’est celui qui accorde un sursis à leur peur, qui proroge les apparences. Ne vous indignez pas. Il est difficile de se dire qu’on s’est trompé toute sa vie, c’est trop dur ! Le bon candidat, c’est celui qui a encore quelques petites pastilles de faire semblant à offrir.
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En lisant les quelques lignes d’Emmanuel Macron sur la valeur travail, j’ai eu un regret d’ordre rhétorique. « Le travail, dit-il, c’est ce qui nous donne une place dans la société, c’est ce qui nous donne notre dignité, c’est ce qui nous permet de nous émanciper », etc. Pourquoi cette rupture du rythme ternaire ? N’aurait-il pas pu dire : Le travail, c’est ce qui nous donne une place dans la société, c’est ce qui nous donne notre dignité, c’est ce qui nous donne l’émancipation ? Ou, pour rester dans le vocabulaire plus simple des deux premiers mouvements : le travail, c’est ce qui nous donne la liberté ? Qui ne voit pourquoi il évite cette formulation, pourquoi il l’écarte instinctivement ? Le travail, c’est la liberté, le travail donne la liberté, c’est la devise de toutes les tyrannies. Quand quelqu’un, quelqu’un de raisonnable, un démocrate, un républicain, veut exprimer, d’une manière ou d’une autre, l’idée que l’acte de travailler peut porter en lui quelque puissance de libération, il se casse immédiatement le nez contre les camps, contre Staline, contre Mao, et quelques autres. « Partout se posera la même redoutable question, écrivait Guy Debord, celle qui hante le monde depuis deux siècles : comment faire travailler les pauvres là où l’illusion a déçu, et où la force s’est défaite ? » Moi aussi, dans mes toutes premières sessions de formation, j’ai dû, en naïve bonne foi, parler du travail qui libère. Mais j’avais une chance que n’ont pas les politiques : ces visages, là, tout près de moi, l’infime sourire d’indulgence résignée qui les effleurait et dans lequel j’ai appris à lire : encore un qui ne comprend pas.
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Le travail ne donne pas la liberté. Il ne la donnera jamais, pas plus que la rivière n’ira défiler devant sa source. Juste le contraire : la liberté pourrait donner son sens au travail. Pas son cadavre, pas la liberté réduite au droit de gagner plus, plus que l’année dernière, plus que le voisin, plus que papa : cette liberté minable, et toujours hors de portée des pauvres, c’est un furoncle, c’est le pus de la servitude, c’est ce qui reste d’une grande chose quand la société bourgeoise l’a tripotée. Seule peut donner son sens au travail une liberté qui mesure ce qu’il peut être, ce qu’il peut faire, qui voit en lui une manière de continuer à créer le monde et, par là, le reconnaît comme le lieu de rencontre privilégié des humains, une liberté assez vaste pour ne pas sottement escamoter sa dimension métaphysique, symbolique, poétique dont personne ne sait plus ou n’ose plus parler, et sans laquelle, pourtant, il n’est qu’une ennuyeuse et vaine agitation.
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Rêverie, mais tenace. À la mesure de ce que nous engageons dans le travail. Presque impossible de se résigner à ce qu’il est, inconcevable de ne pas vouloir qu’il soit quelque chose de plus. Le travail, ou l’épreuve du déchirement : le monde moderne n’a pas inventé la situation mais l’a, de mille façons, exacerbée, dramatisée. On n’a pas tort d’insister sur les douleurs qu’elle provoque mais comment ne nous diraient-elles pas aussi des choses précieuses sur notre condition, sur nous-mêmes ? Comment n’en tirerions-nous pas, nous aussi, comme jadis le paysan, puis l’ouvrier, une sagesse ?
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L’horreur, ce n’est pas le travail. L’horreur, c’est son travestissement. L’horreur, c’est qu’il soit devenu le lieu où l’on paie des menteurs pour y vomir la pire espèce de morale qui soit. L’horreur, c’est qu’on veuille nous faire croire que nous ne voyons pas ce que nous voyons. L’horreur, c’est qu’on plaque sur la réalité l’image du rêve, escamotant ainsi la première et déchirant le second. L’horreur, c’est qu’on explique que le travail libère. L’horreur, c’est qu’on veuille nous faire oublier que travailler est aujourd’hui une nécessité biologique, que cette nécessité est de plus en plus difficile à satisfaire, que ceux qui n’y parviennent pas sont ignorés ou soupçonnés, que ceux qui y parviennent sont tenus dans une insécurité toujours plus menaçante et enserrés dans un réseau de contraintes et d’obligations de toutes sortes qui éteignent en eux jusqu’au goût d’eux-mêmes, jusqu’au parfum d’eux-mêmes. L’horreur, c’est que le discours qu’on sert aux travailleurs soit un sous-produit, un résidu, une contrefaçon, un replâtrage, un anesthésiant, un mythe démythifié qui n’entrera jamais dans aucune mythologie. L’horreur, c’est que, quoi qu’on y raconte, on n’y célèbre jamais autre chose que l’argent et la puissance, c’est-à-dire la mort. Que tout soit fait pour élimer ou éliminer le rêve, affadir le désir, peinturlurer le tragique. Dites tout cela au señor Grand-Talent, vous allez voir, il va froncer les sourcils et demander un rapport…
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On parlait autrefois des signes du temps, c’était aussi le nom d’une belle revue. Un livre de souvenirs avait mis en épigraphe cette pensée de Confucius : « Rappelle-toi que ton fils n’est pas ton fils mais le fils de son temps ». Quand la vie sociale ressemble à une piste d’autos tamponneuses, l’exercice devient difficile. Un choc à peine encaissé, un autre vous a déjà projeté ailleurs. Vous cherchez le visage de l’assaillant mais deux bolides vous prennent en sandwich, vous, vos convictions, l’idée que vous avez de la vie, du sens, de tout. Je ne crois pas un instant, pourtant, que la vérité, ou le sens ou, de quelque manière que nous le nommions, le je ne sais quoi auquel nous nous confions, nous ait le moins du monde abandonnés. Telle est en tout cas mon hypothèse, mon affirmation, ma foi. Cette espérance, aucun visage ne la dément, aucun regard ne la décourage. Le monde, lui, n’a pas de visage.
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La hiérarchie catholique ne paraît pas en être certaine qui déverse sur lui des tonnes d’un curieux produit que je ne peux désigner que par l’oxymore de charité soumise. Elle a vraiment besoin, c’est même son idée fixe, que le monde soit quelque chose. En atteste le document que le conseil permanent des évêques de France vient de publier sous un titre qui, à lui seul, est comme une procession de truismes : Dans un monde qui change retrouver le sens du politique. Je ne vois pas comment je pourrais penser du mal de ce document. Je ne vois pas non plus comment je pourrais en penser du bien. En fait, je ne vois pas comment je pourrais en penser quelque chose, sauf, peut-être, qu’il constitue un bon encouragement à imaginer une nouvelle Réforme. Invités à parcourir l’infiniment plat de ce texte, nous sommes menacés par le fameux vertige horizontal des horizons américains. Ou plongés dans un potage dans lequel nous nageons, comme d’un croûton à l’autre, entre les bavardages les plus éculés du moment. Tout y passe, comme la purée, on a bien vérifié de n’avoir rien oublié : le vivre ensemble, l’« insécurité sociétale », le salut aux associations, le nécessaire dépoussiérage de la devise républicaine, l’appel décisif à « une manière d’être ensemble qui fasse sens », la nécessité d’inscrire l’action dans le temps long, l’espoir résolument placé dans les « initiatives citoyennes et les désirs de parole ». Le tout rehaussé par le piment de formules comme celle-ci, dont on ne sait trop si elle évoque la mécanique du vélomoteur ou quelque projet d’arboriculture : « Le potentiel de dynamisme et de solidarité patine, sans arriver à trouver le point d’appui, l’élément catalyseur qui lui permettra de se développer et de porter tous ses fruits. » Heureusement, les passages importants, charitable attention envers la probable presbytie de la majorité des lecteurs, ont été imprimés en italique. Ainsi, comme on joue à la marelle, on saute d’une découverte à une autre. On apprend en frissonnant que « l’attitude et l’image de quelques-uns jettent le discrédit sur l’ensemble de ceux qui vivent l’engagement politique comme un service de leur pays. » Mais une fabuleuse découverte écarte ce danger : « notre société et, plus largement, toute vie en commun, ne peut pourtant pas se passer du politique. » D’où des positions aussi risquées et éclairantes que celle-ci : « Il y a un équilibre à trouver entre une sécurité maximale illusoire, et une protection des libertés qui est fondamentale. » Enfin, après l’originale certitude qu’« il ne peut y avoir d’avenir pour notre pays que dans une Europe forte et consciente de son histoire et de ses responsabilités dans le monde », vient l’affirmation proprement bouleversante que « chacun, à son niveau, est responsable de la vie et de l’avenir de notre société ».
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« Les erreurs de notre époque, expliquait Simone Weil dans La pesanteur et la grâce, sont du christianisme sans surnaturel. » Elle n’imaginait pas que les évêques eux-mêmes seraient à ce point dépourvus de cet ingrédient. Mais ce n’est pas la question religieuse qui me retient ici. L’aspect culturel, plutôt, ou anthropologique. Entre cette tiède paperasserie et l’intuition d’Aragon, la correspondance est fabuleuse. Au banquet de « ceux pour qui rien n’est jamais assez quelque chose » la hiérarchie catholique est à la table d’honneur, assise à son haut bout. Voilà. Des gens élevés et nourris dans la philosophie et la théologie peuvent donc prendre au sérieux des billevesées de communicants dont des politiciens insuffisants font leurs références majeures ? Des spécialistes de la pierre de taille et du bois noble peuvent se faire les apôtres du ciment et des panneaux de fibres ? Allons donc ! Les évêques de France sont si polis, si coopératifs avec le monde ! Leur demande-t-il de se repentir, ils s’inclinent sur-le-champ, un genou en terre, deux genoux, trois genoux ! Ballot qui les croit. Ils veulent que les apparences tiennent, point final. Pas les leurs, on ne leur en voudrait pas, les évêques aussi ont le droit de vivre ! Celles du monde. Et ça, ce n’est pas beau, ce n’est pas vrai, ce n’est pas bien. Et là, c’est Mgr Aragon qui a raison, pas eux. Qui a raison non pas contre eux, mais pour eux. Ils ne veulent pas que ça pète. Et, surtout, ils ne veulent pas en prendre la responsabilité. Les évêques ont peur de rien, comme tout le monde, ils veulent que rien soit quelque chose, que des bobards indigents les aident à sauver les meubles de la sacristie. Ils témoignent ainsi, à leur manière, eux qui, jamais de la vie, jamais de la vie divine, ne devraient avoir peur de ce rien-là, eux qui peuvent marcher sur les eaux et demander à la mort où donc est sa victoire, de l’extraordinaire puissance du phénomène décrit, il y a soixante-douze ans, dans Aurélien et qui, depuis, triomphe partout, même à l’église.
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Un stade, avec un terrain de foot. Chaque nuit, des petites bêtes très actives et très motivées sortent du sol et en déplacent les lignes, l’élargissant insensiblement en repoussant les tribunes, les avenues, la ville. Un jour, le terrain sera si vaste qu’il n’y aura plus de terrain ; le mot ne servira plus qu’aux journalistes.

6 février 2017