Le pas gagné

 

LE MARCHÉ LXXVI

Et le propre de l’histoire et de la mémoire est que tout ce qui est de l’histoire et de la mémoire ne se recommence point.
Charles Péguy
 

Elle se sent au bout, la dame, au bout du bout. Au bord de la rupture, comme le stock de tomates espagnoles du supermarché. Les gens, comme on dit à La France insoumise, les gens ne font rien pour s’en sortir, rien du tout, une honte. Même voter, ils ne veulent plus ! Alors quand une journaliste lui met un micro sous le nez, ça pète plus sec qu’un bouchon de champagne, une formule géniale concoctée par une cinquantaine d’années d’automutilation citoyenne explose entre ses lèvres et me laisse pantois, incapable de savoir ce qui l’emporte en moi, le rire, l’admiration, l’épouvante, l’écœurement ou une amitié si proche, si chaude que c’en est démocratiquement suspect : « Le droit de vote, Madame, devrait être obligatoire ! »

Commentateurs experts, grands et diserts élèves des anciennes écoles, de grâce, taisez-vous. Vous ne pouvez pas comprendre cette femme, même avec votre science, même avec votre culture, même avec vos manières distinguées. Sa maladresse et son ignorance disent tout. Votre compétence ne dit rien, jamais. Et ne dira jamais rien, sauf si, en secret, vous attendez le séisme intime qui vous démantibulera. Vous ne serez jamais capables, sinon, de cette sublime connerie, de ce rot de lucidité qui rend à l’esprit sa digestion. Sinon, vous resterez enfermés. Enfermés en dehors de vous-mêmes. Enfermés à l’extérieur. Forclos. Utiles, mais à l’inutile.

Un droit qui, lui aussi, à sa manière, devrait être une obligation, je ne vais pas, moi non plus, éplucher cette abominable merveille de vérité. Celui qui ne sent pas la justesse prodigieuse de cet effrayant droit obligatoire monté des profondeurs du peuple, et ne flaire pas avec une âme animale quelle espérance énorme tressaille dans cette horreur, je le laisse s’occuper de sa carrière, de ses valeurs ou des Jeux Olympiques. Celui qui ne comprend rien à ce que dit cette femme, qui n’entend rien de sa prophétie – car une prophétie, ce n’est pas d’annoncer l’avenir, c’est de parler pour les autres, de faire sentir leur voix dans sa voix – qu’il continue à se féliciter d’avoir l’âme réaliste et l’esprit concret. Celui qui ne voit pas ce qu’il y a d’ultime dans cet incroyable télescopage, celui qu’un droit obligatoire n’épouvante pas en même temps qu’il l’illumine, qui ne sent pas que cette équation géniale déclasse brutalement tout ce qui se raconte et comment ça se raconte, eh bien ! tant pis, bonne chance, et bonjour chez lui.

J’ai repensé à ce que dit cette femme quand j’ai regardé sur Internet le clip officiel de La France insoumise pour les élections législatives. L’idée m’est venue de chercher quelle réponse, même allusive, même lointaine, était donnée à son découragement abyssal. J’ai écouté plusieurs fois, attentivement. Voici la transcription de ce clip :

« Au deuxième tour de l’élection présidentielle, la France a rejeté l’extrême droite. Mais elle n’a pas adhéré au programme de M. Emmanuel Macron. Pourtant le nouveau président de la République veut les pleins pouvoirs pour appliquer une politique pire que celle de Hollande et de Sarkozy. Il demande des députés soumis qui renoncent à leur pouvoir en lui permettant de gouverner par ordonnances. Il veut détruire le code du travail, diminuer les pensions des retraités par augmentation de la CSG. Il abandonne les neuf millions de pauvres à leur terrible destin. Il commence une ère d’irresponsabilité écologique favorable au nucléaire, au diesel, à l’agriculture productiviste. Ne vous résignez pas à tout cela. Vous pouvez tout changer avec les prochaines élections législatives. Une autre majorité est possible. Ce sont les députés qui votent les lois. C’est eux qui donnent la confiance au gouvernement. C’est eux qui votent le budget. Par conséquent, la prochaine élection législative est décisive pour l’avenir du pays. Si nous constituons une majorité, eh bien ! c’est notre programme qui s’appliquera. Je vous propose dans chaque circonscription de France une candidature et sa suppléance. Si les sept millions que vous avez été à voter pour ma candidature à l’élection présidentielle, vous regroupez, restez unis et venez voter ce jour-là pour ces candidats qui vous sont proposés, alors nous serons une majorité, alors nous pourrons changer l’existence quotidienne des Françaises et des Français. Alors ça dépend de vous, les gens, et si vous le voulez, les jours heureux reviendront, et le bonheur avec lui. »

Je ne me soucie pas, on le devine, du contenu politique de ce texte : je ne le valide pas plus que je ne le conteste. Je tente seulement de comprendre comment des citoyens qui n’ont qu’une formation politique sommaire mais qui, par contre, vivent de manière intense, quand bien même ils ne s’empressent pas d’en attribuer la responsabilité à ceux-ci ou à ceux-là, à ceci ou à cela, l’angoisse où les plongent les difficultés objectives dont ils sont assaillis, mais aussi toutes sortes de transformations et de remises en cause qui les perturbent gravement, je tente de comprendre, donc, comment ces citoyens peuvent recevoir ce message et quelle réponse à ces interrogations de toutes sortes ils peuvent éventuellement y trouver.

Structure simple, fort classique pour les interventions de ce genre. Six lignes (de Au deuxième tour… à …l’agriculture productiviste) pour critiquer la politique d’Emmanuel Macron et dix (de Ne vous résignez pas… à …l’existence quotidienne des Françaises et des Français) qui constituent un appel aux électeurs : les législatives peuvent et doivent permettre aux députés de La France insoumise qu’ils auront élus de changer leur existence quotidienne. Reste la péroraison, en forme d’appel : « Alors ça dépend de vous, les gens, et si vous le voulez, les jours heureux reviendront, et le bonheur avec lui. » C’est cette dernière phrase, surtout, qui me fait problème.

Deux remarques de détail, d’abord. « Les gens… » Ce mot me fait sourire. J’ai encore dans l’oreille le ton véhément d’un syndicaliste cégétiste d’une banque aujourd’hui disparue, la BFCE, quand il s’insurgeait contre les dirigeants qui parlaient ainsi des salariés. Je me rappelle un tract contre eux où il expliquait que les travailleurs n’étaient pas les gens des seigneurs de la banque. Ce syndicaliste a-t-il perdu son combat ? Le mot a-t-il pris une autre connotation ? La soumission a-t-elle marqué des points ? Une injure patronale est-elle devenue un mot d’amitié révolutionnaire ? À voir.

Autre remarque, le lui final m’intrigue. Sans vouloir jouer les correcteurs d’imprimerie, s’il n’y a pas là une coquille, alors c’est une énigme grammaticale. Ce lui ne renvoie à rien. On devine qu’il s’agit des « jours heureux », mais pourquoi pas, dans ce cas, « et le bonheur avec eux » ? Si j’insiste, c’est que cette phrase a été reproduite sur la vidéo elle-même, à la première image. Bon. Pas plus psychanalyste que correcteur d’imprimerie. Mais enfin, lapsus calami et lapsus linguæ, l’inconscient paraît insistant. Lui, ce pourrait être… JLM ? Le bonheur avec lui ? Les gens heureux avec leur leader ? Pas possible, quand même, je ne peux pas y croire ! Décidément, je ne comprends pas.

Mais c’est toute la phrase qui est à considérer, la posture fondamentalement nostalgique qu’elle désigne et suggère quand elle exalte les jours heureux du passé.  Les jours heureux : un film récent porte ce titre qui évoque l’action héroïque du Conseil National de la Résistance, le CNR, durant l’Occupation. On m’accordera que l’allusion, ici infiniment discrète, n’est sans doute pas apparue clairement à la plupart des électeurs. On pensait, il y a une cinquantaine d’années, que l’homme de gauche faisait une fixation sur un avenir imaginé alors que l’homme de droite était obsédé par un passé mythifié. A-t-on changé de cavalière ? Tandis que, pour faire oublier son cynisme, la droite fait semblant de rêver aux perspectives de croissance infinie vers lesquelles, avant de s’y abolir, cheminerait l’histoire des hommes, une gauche attendrie tâcherait-elle de masquer l’absolu désarroi qui l’envahit devant ce présent insaisissable en collant sur son désordre les plus belles images de son album ?

Voyons. Le temps des cerises, c’est le conflit social. Les jours heureux, la lutte contre l’occupant nazi et la construction du futur. Nous sommes, nous, du fait de la conjonction d’un pouvoir financier hideusement accaparé et d’une évolution technique misérablement piratée, devant la destruction systématique, non seulement des formes sociales et culturelles de notre civilisation, mais encore de la structure intellectuelle, morale, spirituelle qui les a conçues. Est-ce là, ou non, la question ? N’est-elle pas absolument nouvelle et, si elle l’est, comment pouvons-nous- la réduire aux seules préoccupations de la vie quotidienne ? Ce réalisme n’est-il pas aussi désastreusement irréaliste que celui du management mondialisé ? Et que vient faire là-dedans cette nostalgie des jours heureux ? De quoi s’agit-il ? De retrouver l’énergie et la vitalité de 36 ? D’être capable de l’héroïsme de ceux qui ont lutté contre l’occupant ? Fort bien. Mais alors, aujourd’hui, au jour d’aujourd’hui comme on dit, à quel combat appelez-vous ? Et si la nature de ces jours heureux reste dans un flou que seuls pourront dissiper les historiens, pourquoi enfoncez-vous vos électeurs dans une rêvasserie fumeuse nullement différente de celle, continuellement renouvelée et, je le crains, infiniment plus séduisante, qu’offrent jusqu’à plus soif, à tant de médiocres désirs, tant de médiocres marchands ?

Et puis, j’ai fermé Internet et tenté de faire dialoguer en moi cette femme et ce texte. Impossible. Un gouffre les sépare, une mer, un océan. Non pas la politique ! Elle n’y entend rien. Sa parole est à un autre niveau d’être. À un autre niveau de perception du monde. À un autre régime d’activité de la conscience. Elle, elle peut nommer. Elle peut dire, même si c’est confus, obscur, ambigu : n’est-ce pas ainsi que naît la pensée ? Ce lien improbable entre le droit et l’obligation, leur identité substantielle – et stupéfiante – elle peut saisir tout cela, l’exprimer, l’imposer. Aucun besoin de se dire insoumise. Elle va droit au cœur de ce que, pour le coup, je peux appeler la réalité. En face, quoi ? De grands souvenirs historiques agités comme des drapeaux. Et la promesse qu’on va pouvoir, de nouveau, être aussi content qu’avant… Pas bezef ! Mais justice oblige. Il y a autre chose chez les Insoumis. La colère. Beaucoup de colère.

Je comprends qu’on se mette en colère. Il y a de quoi. Et puis ce n’est pas rien, en politique, la colère ! J’ai dans la mémoire la voix de Jacques Berque évoquant, à Saint-Julien-en Born, dans l’un de ces fulgurants raccourcis dont il avait le secret, les apports respectifs des différentes civilisations. Avec son sens aigu du théâtre, le Puma feignait de ne pas parler de celle qui, avec la sienne propre, lui tenait le plus à cœur. Il attendait que je lui demande : « Et les Arabes ? » Je lui ai donc demandé : « Et les Arabes ? » Il a hoché la tête lentement, respiré profondément, et m’a dit : « Ils nous donnent leur colère. » Je ne suis pas de ceux qui reprochent sa colère au tribun.

J’ai tort de dire sa colère. Il faut parler de ses colères. Non pour souligner qu’elles sont nombreuses, mais pour distinguer en lui deux formes de colère à mes yeux radicalement différentes et dont le mélange détonant nuit gravement, comme on dit, à son discours. Mais surtout à sa pensée. La première est évidente. C’est une colère de justice. C’est la sienne. Celle de beaucoup de gens. La mienne. Le pouvoir de l’argent est ignoble, rigoureusement intolérable. Entièrement absurde. Un bonhomme qui se croit le droit de se gaver comme une oie sous prétexte qu’il sait faire fonctionner une entreprise me fait en réalité, sans le savoir, au-delà de l’exhibition de sa boulimie, la démonstration de la nullité du système qu’il fait semblant de servir et que, naturellement, il plaquerait à l’instant s’il le nourrissait moins, ou moins bien. Il n’aurait pas besoin d’un picotin aussi grossièrement bourratif s’il prenait quelque plaisir digne de ce nom à sa tâche. Un salaire légitimement confortable assorti de la considération de tous et de l’amitié de beaucoup non seulement suffirait largement à son bonheur mais ferait de sa vie une aventure respectable et enviable. Aussi quand j’entends quelqu’un m’expliquer avec l’audace arrogante du porte-fric qu’un grand talent est nécessairement un aspirateur à blé et un cinglé du compte en banque, non seulement j’ai la certitude d’avoir affaire à un niaiseux qui ne mérite aucune considération, mais il m’apparaît clair que tout ce sur quoi s’appuient les ragots de ce niaiseux relève, en dépit des éléments de langage dont il s’est garroté et des vapeurs de culture dont il tente de se parfumer, d’une indépassable fumisterie que seule peut sécréter la servilité la plus méprisable. Contre cela, la colère ne sera jamais assez coléreuse. Le scandale n’est pas qu’elle tonne ; le scandale, c’est que des esprits lucides soient assez péteux pour ne pas en revêtir leur discours, leur existence, leur âme tout entière. L’argent produit la soumission, qui produit la lâcheté, qui produit la sottise, qui produit la cruauté. Qui, tant que le monde ne sera pas devenu définitivement une bauge à financiers, produira à bon droit la colère, la forte colère, la très forte colère, l’immensément forte colère.

Voilà, me semble-t-il, ce qui justifie mon sentiment de proximité avec tous les coléreux et colériques conscients, d’où qu’ils viennent. Mais un fossé se creuse entre eux et moi quand apparaît dans leur discours une autre forme de colère qui n’est plus la colère de justice, mais la colère de ressentiment.

Je ne parle pas ici du ressentiment que tel échec, telle déception, telle impossibilité peut valoir à chacun d’entre nous. C’est chose humaine, c’est-à-dire chose à dépasser : faisons-nous confiance pour y parvenir, ou essayer. Je parle d’une forme de ressentiment beaucoup plus lourde, et particulière à notre époque. Peut-être le mot ressentiment n’est-il pas d’ailleurs celui qui désigne le mieux cette terrible impression de ne pas avoir, ou de ne plus avoir, le ton qu’il faudrait pour s’adresser aux autres. Ce handicap n’affecte pas toujours les relations personnelles mais s’impose dans presque toutes les formes de relations sociales. C’est sur cette difficulté, aussi évidente que confuse, que fleurit naturellement le prestige de la supposée communication, dont les utilisateurs les plus fervents connaissent à ce point les limites que l’expression c’est de la com’ prend, dans leur bouche même, une résonance pitoyablement résignée et honteuse – ainsi des convives schizophrènes, ou affamés, qui afficheraient leur mépris pour telle horrible tambouille à l’instant qu’ils s’apprêteraient à s’en partager goulûment un grand plat, chacun, naturellement, l’assaisonnant selon ce que lui prescrit sa différence.

Colère du joueur de tennis qui brise sa raquette sur le court. Mais, nom de nom, c’est pourtant une bonne raquette ! Colère du tribun qui s’affole de sentir se briser dans sa bouche des mots, des mots splendides, éprouvés, pétris de sens et parfois tachés de sang, des mots qui ont traversé les continents et les siècles, et qui désormais ne trouvent plus leur chemin ! « Alors, quoi ? Ils sont inutiles, maintenant ? Feriez-vous cause commune avec ceux qui les méprisent ? » — « Nullement, je vous assure, nullement. Mais regardez mieux. Ils sont toujours très beaux, vos mots, ils n’ont rien perdu de leur sens ni de leur efficace. Mais… » — « Mais quoi ? » — « Ils sont débranchés. »

Ou ils ont pris l’eau, peut-être. Comme on voudra. Enfin, ils sont momentanément indisponibles. La ligne est mauvaise, on les retrouvera un peu plus tard. Elle est saturée de parasites. C’est cela qui provoque la seconde colère du tribun, l’autre face de sa colère. Pas seulement, pas surtout le fait que ses mots ne fonctionnent pas. Il y a plus grave, en tout cas bien plus gênant. Les parasites ne sont pas seulement sur la ligne. Ils sont aussi dans ses mots, en lui. Non pas parce qu’il est qui il est, le pauvre ! Le langage, n’attendez pas que les officiels s’en aperçoivent, n’est plus à la bonne hauteur, sur la bonne fréquence, sur les bonnes ondes vibrantes. Le tribun le sent, lui, et le sentir redouble sa colère, il est comme un homme qui lutte contre un ennemi invisible, ses vieux mots lourds de sens rechignent à cracher leur sens. Les autres, qui n’y voient que du feu, manient l’instrument endommagé comme s’il ne l’était pas, se félicitent de sa plasticité, collent à sa platitude. Il ne leur suggère rien et ils lui interdisent d’inventer quoi que ce soit. Entre leurs mains, il n’est plus qu’une forme, une forme pure et bête. Rassurante pour les uns, décourageante pour les autres, anesthésiante pour tous, et qui jette dans le toboggan, qui précipite dans le labyrinthe, les formules faciles et creuses de la technocratie, prétentieusement couillonnes. Engorgement, embouteillage, embarras gastrique, qui fera le diagnostic ? Pas moyen, dans ces conditions, de parler sérieusement, le tribun le sent et, à l’instant où il le sent, entre malgré lui dans le jeu qu’il déteste, s’en aperçoit, en enrage et en souffre. Mais difficile pour lui de renoncer à son rôle, à son numéro, difficile et presque impossible de changer de terrain de jeu, de niveau d’être. Même si, de toute évidence, tout l’exige. Même s’il sait d’expérience que le discours politique n’est plus qu’une prothèse dentaire mal réglée qui ne mord plus sur rien. Il faudrait que le tribun change, il ne le veut pas, il ne le peut pas. Alors, colère, seconde colère greffée sur la première, et qui l’empoisonne. Colère de péremption, d’apparente péremption. Ce qu’il faudrait ? Récurage, volontaire et général, du langage. Attend-on qu’il se fasse par la force, que des brutes l’imposent ? Ce qu’il faudrait ? Une sorte de fête immense, avec des vomitifs, des émétiques, une tournée générale d’ipéca ! Urgent que tout le monde dégueule, que tout le monde dégueule un bon coup, librement, proprement, seule manière de ne pas avoir à le faire en catastrophe en mettant de la saleté partout. L’expression au sens le plus basique du mot : mettre dehors ce qui est dedans.

La première colère des tribuns, on peut compter sur nous pour la soutenir. La seconde, non! La première est juste. La seconde est bidon. La première sait ce qu’elle refuse. Et elle a raison. La seconde ne veut pas le savoir. Et elle a tort. La première concerne tout le monde, la seconde ne renvoie qu’à leur vanité. La seconde n’est pas une colère de refus, mais une colère de vexation. La seconde, c’est la colère de gens qui ne veulent pas comprendre ce que pourtant ils comprennent très bien : que le combat s’est approfondi, s’est alourdi, qu’il n’est plus là où l’on sait, là où l’on mesure, là où la règle du jeu se transmet de génération en génération. Saut qualitatif. Rupture fondamentale. La seconde colère, c’est la rage de ne pas pouvoir continuer à faire sérieusement son numéro. Le numéro de tribun contestataire. Contre le numéro de gardien de l’ordre bourgeois. La politique n’est plus dans la politique, voilà, tout change, ma bonne dame, tout change ! Il faut mettre les histoires habituelles en veille, ne laisser dans la politique que des équipes de maintenance, au cas où. Le vrai combat est ailleurs, au grand air. Ou, si l’on préfère, on peut ne rien changer apparemment mais alors il faut descendre en soi pour y explorer des contrées qui font peur aux contestataires comme aux conservateurs. La seconde colère, c’est une colère de dépit. Une colère de rideau de fer qu’on baisse rageusement. Pas sur l’Ouest, non ! Sur la camelote qui se vend mal. Sur les habitudes qu’on défend malgré soi. C’est une colère qui n’ose pas. Cette colère contestataire est une colère réactionnaire.

Le personnel politique n’est pas devenu plus bête ni plus vicieux. Ni sans doute plus corrompu. Tout cela, c’est la pâtée pour les médias, le flan de chez Flan. La réalité, c’est que les politiques ont voulu faire les gros malins avec l’époque. Comme tous les gros malins, ils se sont crus privilégiés. Comme tous les gros malins, ils se sont fait avoir dans les grandes largeurs, dans les grandes profondeurs. Rendez-vous compte ! Un peuple qui ne comprend rien à rien, qui ne sait rien de rien, qui se laisse attraper par n’importe quoi, même par le PSG ! Du billard, non ? Un peuple si docile, si ému quand il appelle la radio et qu’on prend son appel. Un peuple qui fait si poliment le bon élève. Qui remercie si gentiment le monsieur Cohen ou le monsieur Demorand qui va l’interroger après qu’il a expliqué au standard de quoi il veut parler parce que l’essentiel de tout ça, c’est quand même de rester dans les clous, non ? Un peuple si tartignolle ! Qui dit si bien ce qu’on l’autorise à dire ! Un peuple si vieux qui fait si gentiment comme s’il allait sur ses dix ans ! Qui fait si mignonnement mine de ne pas s’apercevoir que des cruches un peu fêlées versent dans son crâne et dans son cœur les pensées, les indignations, les tremolos qui seront utiles à leurs affaires ! Un peuple qui ne dit rien quand il apprend par la presse qu’il se tord d’épouvante et étouffe d’abomination dans son lit si Machin a été payé par la caisse Zigomar alors qu’il travaillait pour la caisse Pampelune ! Un peuple qu’on peint et qu’on dépeint à son gré, dont l’image est un chiffon entre les doigts des puissants et de ceux qui sont autorisés par les puissants à la modeler, un peuple comme un bon gros toutou dont les enfants tirent la queue et qui se laisse faire en montrant juste les dents comme il sait que ça les fait le plus rigoler ! Un peuple à qui l’on enseigne comment se mépriser lui-même en se méfiant de tout le monde, ce n’est pas un peuple en or, ça  ? Un peuple où chacun est le vérificateur d’un de ses voisins et le vérifié d’un autre, vive la démocratie, vive le vivre ensemble des minables ! Et puis, un beau matin, les politiques se réveillent : le peuple a tout pigé, le con !

Je ne me fâche pas spécialement contre La France insoumise. Il y a beaucoup de gens contre lesquels je me fâcherais tellement plus fort ! Ceux-là, quand la dame pose l’équation droit = obligation, tout juste si l’un des deux coins de leur bouche se déplace. Rien, ils ne comprennent rien. Une info, quoi, une info pour l’actu, et peut-être pour les négos. Ceux-là, on ne peut plus rien pour eux, sinon leur souhaiter le meilleur, malgré tout. On peut à peine leur en vouloir. Il y a longtemps qu’ils ne savent plus avec quelle détermination ils se sont enfermés, combien de fois ils ont tourné la clef sur eux-mêmes ! On dit le goût du fric, on dit la volonté de puissance. Ouais. Je ne suis pas sûr que beaucoup de gens fassent un pari de cette sorte. Quelques foutraques, quelques tordus. Pour l’immense majorité, le fric et la puissance, c’est ce qu’il leur reste quand ils s’aperçoivent qu’ils ont mal misé. Le fric, la puissance, ce sont les poubelles de l’être. C’est le prix de consolation quand, pour des raisons vraiment mauvaises ou pour des raisons faussement bonnes, on a opposé à la vie, généralement parce que des frustrés frustrants vous y ont conduit, un refus pas facile à regretter. Les gens qui réussissent, mes jeunes amis, sont des recycleurs de résidus. La réussite, c’est pour les crêpes et les tartes. La seule récompense de la vie, c’est la vie. Les gens qui n’ont pas vu ça assez tôt, tâchez donc de le leur expliquer un peu, je vous souhaite bien du plaisir. Mais n’oubliez pas, si vous tentez l’aventure, d’emporter un pied-de-nez avec vous, ça pourra vous être utile et, pour être tranquilles, prenez donc aussi un bras d’honneur, respectueux évidemment.

Je voudrais me mettre à la place de ce tribun bicolérique avec qui je m’accorde seulement à cinquante pour cent. Éprouver ce qu’il éprouve. La première colère, c’est facile, plus on y va plus on recharge les batteries de son âme. Mais soudain, quand on quitte ce registre, quand on commence à essayer de donner des repères aux gens, des idées, ah ! ce gadin qu’on se prend ! Voilà qu’une femme sortie de nulle part, son droit obligatoire à la main, vous montre qu’au fond de lui, le peuple a tout compris ! Et, chose terrifiante pour un tribun, mieux que lui. Qu’il est allé chercher la bête plus profond, qu’il l’a ferrée plus juste, plus fort. Qu’il a fracassé l’un contre l’autre le droit et l’obligation et qu’il en a jeté les débris dans les mêmes chiottes. Qu’il a traité de la même manière les champions de la reptation au sol et les égosillés de l’indignation. Qu’il a, agissant ainsi, entièrement déplacé le problème. Gnognote, la Bastille, gnognote le Front populaire, et même le CNR. Et pourtant, le peuple ne crache sur rien de tout cela, pas un instant, pas plus que moi, je vous le jure. Mais ce qui s’annonce – est-ce que cela arrivera vraiment ? est-ce que cela n’arrivera pas ? – ne peut pas se placer dans la file de ces souvenirs-là. Il ne s’agit plus d’un ennemi objectif, même le plus hideux, dont il faut triompher. Ni d’injustices hurlantes à réparer d’urgence. Mais de l’émergence d’un noyau secret de liberté, d’une liberté nucléaire, d’une révision totale de nous, du monde. D’une révision totale de tout. Je suis comme cette femme, je ne sais pas en dire plus. Je ne ferais qu’aligner des mots.

[Pendant que j’y pense. À tout hasard. Et pour ne pas avoir de regrets. Si, d’aventure un lecteur avait dans ses relations un homme jeune, quasiment un jeune homme, arrivé, peut-être par l’opération du Saint-Esprit, peut-être par une forme d’opération plus aisément analysable, très très haut dans la hiérarchie politique, et que ce monsieur fût très bien doué dans beaucoup de domaines et que, sans prétendre saisir une personnalité aussi féconde, on pût y apercevoir comme deux traînes de nuages, l’une l’emportant dans le tumulte des affaires, où l’occasion lui serait fournie de démontrer toutes sortes de formes d’excellence, l’autre, plus sauvage, l’entraînant peut-être vers son enfance mais aussi vers la musique, vers la poésie, vers une qualité de solitude qui rend sa vérité à tout être et à toute chose, alors, s’il vous plaît, dites-lui qu’il n’aille pas, même un instant, imaginer complémentaires ces deux invitations opposées, ces deux sollicitations concurrentes, dites-lui, s’il vous plaît encore, qu’il fonde les décisions graves qu’il aura à prendre non pas du tout sur la première, que Tchouang-tseu et saint Paul, relayés par les meilleurs esprits modernes, décrivent comme excrémentielle, mais sur la folle impétuosité de la seconde, la seule à combler le désir de sa jeunesse, la seule aussi à pouvoir infuser dans l’âme d’un peuple la puissante et fragile jouissance d’exister où se lit parfois, en promesse mystérieuse, la défaite finale de la mort.]

Et certes la loi Travail dont on va beaucoup parler ces temps-ci va jeter un pont entre ma colère et la colère n°1 de La France insoumise. Il me faudrait beaucoup de mauvaise foi, après tant d’années de bagarres dans tant d’entreprises, après tant de discussions avec les employés les plus obscurs et les P.D-G les plus en vue, pour qu’il en fût autrement. Cette loi aggrave, de toute évidence, la condition des travailleurs. Elle ouvre un boulevard exceptionnel à ces instituts de management qui ont sur le climat des entreprises un effet comparable à celui du phylloxéra ou du mildiou sur la vigne. Elle précipite l’évolution de la société française vers un libéralisme qui lui est inintelligible. Elle accorde aux directions des grandes entreprises un surcroît de confiance entièrement immérité : il est plus raisonnable de croire aux apparitions de la Sainte Vierge qu’à la bienveillance des grands patrons. Ce que je dis là, j’espère qu’on le sent, n’est dicté par aucun a priori théorique. Outre que j’ai le cerveau ainsi fait que je m’embrouille très vite dans ce genre de débats, à moins que je ne m’y assoupisse paisiblement, il se trouve que j’ai vu, dans des circonstances précises, fonctionner tantôt des structures patronales, conservatrices et naïvement éprises de modernité, tantôt des structures progressistes, syndicales ou autres. Le moins que je puisse dire est que je n’ai trouvé mon bonheur ni avec les unes ni avec les autres. Si, la plupart du temps, je me sentais nettement plus proche des secondes que des premières, c’est que je les voyais prendre, dans bien des circonstances, la défense des salariés et que je ne pouvais pas contester qu’ils en avaient urgemment besoin. Mais là s’arrêtait mon soutien. Si les contestataires étaient soudain arrivés aux manettes, je ne les aurais pas applaudis beaucoup plus chaleureusement que leurs adversaires. On ne se tromperait pas entièrement en mettant une partie de cette disposition sur le compte d’une certaine disposition à la sauvagerie et d’un goût affirmé de rouler à contresens. Encore faudrait-il pousser plus loin l’intérêt porté à mon cas et chercher d’où me viennent cette disposition et ce goût. Peut-être alors accorderait-on une certaine logique à cette manière de sentir, et serait-on conduit à se demander sur quels présupposés idéologiques se fonde l’éclatante objectivité de la psychologie.

Mais peu importent ces investigations hasardeuses. Le fait est que les champions du libéralisme et du progressisme, quand je les voyais s’affronter dans les entreprises, me paraissaient se ressembler beaucoup. À la surface, j’étais dans le camp progressiste : affaire de circonstances. Au fond, non seulement je n’étais ni dans l’un ni dans l’autre, ni de l’un ni de l’autre, mais je me sentais, en même temps et concurremment, le subversif de l’un et le jaune de l’autre. Comme je n’ai pas l’intention d’ouvrir sur ce site une section « humour », je ne m’attarderai pas sur l’hypothèse de mon éventuel centrisme. Ni à droite, ni à gauche, ni au centre. J’étais ailleurs, solidement installé à la frontière des contradictoires : d’un côté, le rêve, le rêve lucide, alimenté par les lectures et les grandes amitiés ; de l’autre, le noyau même du réel, le réel dans son irréfutable vérité, celui que les stagiaires m’ouvraient constamment, généreusement, de toutes les manières possibles, quand ils brisaient devant moi, avec moi, patiemment, lentement, sans outrances inutiles, les sceaux pervers dont tant de malveillants bienveillants avaient flétri leur liberté.

Je ne souhaite pas l’adoption de la loi Travail proposée par le gouvernement. Si, par miracle, elle était repoussée, je m’en réjouirais. Mais point final. Pas de drapeaux rouges, pas de foulards rouges, pas de chants révolutionnaires, pas d’exubérante camaraderie, pas de lyrisme en solde. Assez de ce cinéma. Et, s’il vous plaît, laissez dormir Victor Hugo ! Ou relisez L’Âne : vos fantasmes n’y sont pas mieux traités que ceux de vos adversaires. Puérilité contre gaminerie.

Mettons. Cette loi est repoussée. Parfait. Elle est dangereuse, comme la grippe, comme les cyclones. Mais la vie ne consiste pas à lutter contre la grippe et les cyclones. Rangez donc ces redondances affectives, ces redoublements rhétoriques. Asseyez-vous, je vous prie, et causons. Je n’ai à vous persuader de rien. Et je n’ai rien non plus à vous enseigner, vous en savez autant que moi, ou davantage. Je veux seulement vous faire entendre la voix d’une inconnue. Non pas pour ce qu’elle dit d’elle : pour ce qu’elle ne sait pas qu’elle dit de nous. Ç’aurait pu être une autre, un autre, et qui aurait parlé d’autre chose. Ou, tout simplement le son d’une voix. En tout cas, quelque chose de trop vrai pour faire le buzz. Vous gardez le silence ? Vous croyez que le vrai fait le buzz ? Non, n’est-ce pas ? C’est très important de savoir cela quand on fait de la politique, c’est même la chose la plus importante à dire aux électeurs. Et même sans doute la seule vraiment importante, qui protège de beaucoup de déceptions, de beaucoup d’exaltations suspectes, et aussi de beaucoup d’enrouements inutiles.

Le vrai ne fait pas le buzz, le vrai a tout son temps, le vrai ne fait pas carrière. J’entends bien ce que vous m’objectez. Que c’est trop facile de faire le sage assis dans son fauteuil alors que tant de malheurs, tant d’injustices… Vous avez raison. Mais je ne vous ai jamais dit de traînasser. Je ne vous ai jamais dit de ne pas aller vite, et direct, et sec s’il le faut, et à chaque fois qu’il le faut. Et même très sec. Je vous ai seulement dit : le vrai ne fait pas le buzz. Allez-y aussi sec que vous voulez, aussi vite, aussi dur, et même aussi vache. Et même cent fois plus sec, plus vite, plus dur, plus vache. Mais gardez un œil pour ailleurs, une oreille pour plus loin.

La dame qui dit que le droit de vote doit être obligatoire n’a pas lu les livres de Jacques Berque, n’a pas étudié ses analyses sur l’historique et le fondamental. C’est pourtant ce langage qui est en elle, cette inspiration. Quelqu’un dans le coup de l’historique, des manières politiques, des débats médiatiques aurait dit : « Le vote doit être obligatoire. » Ou, mieux : « Le passage citoyen dans l’isoloir doit être rendu obligatoire. », formule qui l’aurait alors instantanément placé au top de la conscience civique. Elle, la dame, ne parle pas de vote, mais de droit de vote. Manière, sans doute, de rappeler qu’elle ne compte pas pour du beurre, qu’elle existe, qu’elle l’a, ce droit. Qu’elle l’a, elle. Le vote est chose abstraite, en tout cas extérieure. Dans le droit de vote, il y a la dame elle-même, le rappel de son existence. Lequel rappel est immédiatement suivi d’un pas en arrière, d’une protestation d’impuissance, d’une exigence de dévalorisation : ce droit doit être obligatoire, c’est-à-dire être nié comme droit. Comme si ce droit devait être mort-né.

S’affirmer pour mieux s’abolir. Ce qui se joue là n’est pas affaire de timidité, ni de vanité, ni d’orgueil. Moralistes, s’abstenir. Psychologues, s’endormir. C’est être ou ne pas être, le grand jeu ! Un être ou ne pas être balbutié, un être ou ne pas être qui se joue en dedans, en mineur, en désespoir de cause. Un être ou ne pas être de fin de partie, presque désespéré, d’ultime et minuscule chance. Le droit de vote. Inspiration, large ouverture des poumons et de la bonne volonté. « Le droit de vote…. » : une fraction de seconde, juste avant la rétractation, elle songe au monde immense et au rôle qu’elle peut, qu’elle doit y jouer. Et puis, elle cale : « … doit être obligatoire. » Pourquoi ? La peur ? La modestie, la vraie? La fausse ? Ce manque de confiance en soi qui se soigne aussi bien, n’est-ce pas, que les verrues plantaires ?

Pas du tout. Cette femme a tout compris, gardez vos remèdes de bonshommes ! Rien à voir avec la peur et le manque de confiance. Elle est squeezée. Coincée entre le désir d’assumer ce droit et l’impossibilité de le faire. Dire « le vote doit être obligatoire » ne l’engageait à rien. Mais, pour une fois qu’on lui donnait la parole, elle voulait quand même en dire plus, elle voulait parler d’elle. D’elle, est-ce que vous comprenez ? Non pas de ses fins de mois, de ses moyens de transport, de la collecte des ordures dans l’immeuble, toutes choses où des perroquets bariolés de toutes les formes possibles de médiocrité voient l’essence même de la réalité. Non pas des misères à quoi des freluquets que le moindre souffle asphyxie l’acculent et la ligotent sous prétexte de l’en libérer. Non pas de la mièvre et lugubre vie perso inventée par ces DRH dont les proches voient avec terreur approcher la retraite ! D’elle, si l’on peut encore comprendre ! Elle, corps, esprit, cœur, âme ! D’elle, enfin ! Pas de ses positions politiques, sociales, érotiques, bancaires ! D’elle ! Est-ce que ça s’entend encore ? Qui comprend cela sauve le monde, même s’il faut aller le chercher au bordel, en prison, n’importe où. Qui ne le comprend pas le coule, le noie, l’achève, même s’il parade à l’Assemblée, à l’Académie, au tribunal, au parti, à Rome !

« Le droit de vote… » Elle veut parler d’elle, mais n’arrive pas à se mettre dans la peau de quelqu’un qui a des droits. Non que ce soit faux ! Non que la robe ne soit pas bien coupée, le tissu infroissable, le prix abordable. Mais quelque chose ne va pas. Vivre est une étoffe. Elle essaye, elle réessaye. « Le droit de vote… » Sa liberté devant le monde, sa liberté de construire le monde, ce n’est pas rien. Elle en est capable, tout cela ne l’intimide pas. Mais rien à faire, ça godaille. Il manque quelque chose à cette robe, ou il y a quelque chose de trop, autant y renoncer tout de suite. Mieux vaut cocher la case annuler.

 « … doit être obligatoire. » : la voici sortie d’elle, malgré elle. Elle a des droits, bien sûr, elle n’en doute pas. Mais se définir par des droits va la mettre dans une solitude impossible, la conduire à une surenchère permanente. Cette robe a de la classe, assurément, mais ne lui va pas. Peut-être va-t-elle le regretter, se culpabiliser, se raconter que les femmes… Faux. Ce n’est pas elle qui se plante. C’est le choix qu’on lui propose, qu’on lui impose, qui est tordu. On ne la fait pas choisir entre être et ne pas être. On la fait choisir entre ne pas être et ne pas être. L’adhésion au monde, même généreuse, la construction du monde, même géniale, ne la feront pas se sentir elle-même. Et pas plus, évidemment, le retrait, l’indifférence, la stupide obéissance. Mais pas d’inquiétude, l’étrange phrase qu’elle a prononcée l’a fait avancer. Par voie négative, la meilleure, la seule possible dans ce monde encombré. La voici dans l’entre-deux, la voici dans le vestiaire de l’être à se dévêtir comme jamais. Demain, elle aura tout oublié. Mais pourquoi se souviendrait-elle ? Elle tient « le pas gagné ». Clandestinement. Comme tout ce qui compte aujourd’hui.

30 juin 2017

L’absolu contre l’infini

LE MARCHÉ LXXV

Métro. En face de moi, une jeune femme expose fort imprudemment, par cette froidure, une exceptionnelle collection de tatouages. Une manche de manteau qui dépasse de son sac me rassure, je peux me livrer paisiblement à ma perplexité. Ces inscriptions ne la rendent pas belle mais ne l’empêchent pas de l’être. Les tatouages, me semble-t-il, se rapportaient jadis à la tribu, ils identifiaient l’individu comme l’un de ses membres. Il y avait de la géographie en eux, de l’histoire, de la culture, de la religion. Mais ceux-là, à quoi renvoient-ils ? Aux autres porteurs de tatouages ? Bizarre. Le signifiant, dans ce cas, accouche de lui-même ? Il signifie qu’il signifie ? À moins que la tribu ne se soit élargie aux dimensions du monde, à moins que ces graffitis de l’épiderme ne traduisent une souffrance universelle, un désir universel ? Mais pourquoi ce goût, cette fureur ? Chacun des êtres humains voudrait-il, au fond de soi, avouer aux autres une incompréhensible blessure ? Ou, ce qui est pareil, la masquer ? Le tatouage est-il l’inscription, la pancarte, la légende par laquelle chacun fait savoir que Ceci ne se sent plus tout à fait un être humain ? À la fois le barbelé, l’expression du barbelé et la protestation contre le barbelé ? La barrière et le désir de la franchir ? Le constat de la servitude et l’annonce de la libération ? En somme, une sorte de burqa occidentale nullement réservée aux femmes ? Le signe d’une humanité qui refuse d’être comprise autrement que dans et par ses profondeurs ? Une façon de se moquer de toute cette morale plaquée, c’est-à-dire, dans notre langue, imposée en même temps qu’abandonnée ? Veut-on dire qu’on préfère regarder la comédie derrière un grillage ? Veut-on crier sa solitude mais en la cadenassant, avec ce besoin étrange, qui ne date pas d’hier, de se venger un peu sur la chair ?
Ξ
Tatouages du corps, tatouages de l’âme. Fixer les signes du monde dans une âme comme on les fixe sur un corps. Faire comme s’ils étaient les signes de ce corps, de cette âme, leur émanation. Se raconter qu’on amadoue le monde alors qu’on s’y condamne : l’immense courage qu’il faut déployer pour cette substitution manquée, l’immense désespoir qu’il faut surmonter, l’immense et injuste renoncement à accepter ! Il y a la morale qui vient du cœur, qui s’accroche à nous, même si nous la repoussons, comme une étreinte amoureuse qu’on ne peut desserrer. Et il y a cette chose hypocrite et collante par quoi on nous recense, on nous repère, on nous situe, on nous contrôle. Dites aux jeunes que la première vaut tout et que la seconde ne vaut rien. Que la première est à aimer, la seconde à mépriser. Dites-leur aussi qu’il n’est pas très grave de ne pouvoir détatouer son corps si, du moins, on détatoue son âme !
Ξ
Tatouages de l’âme, toutes ces sottises qu’on nous fait avaler comme, jadis, les potions infectes de l’enfance. Cette idée, par exemple, qu’il est indispensable de jeter en pâture à la foule des informations qui ne la regardent en rien et dont elle ne pourra nourrir que sa bêtise, sa curiosité animale, son épaisse vulgarité. Pourquoi, quand les coupables ont eu à affronter la juridiction céleste, lui lancer, comme des restes aux chiens, le secret douloureux d’offenses très anciennes, sexuelles ou autres, subies durant l’enfance ou l’adolescence ? Mais taisez-vous donc ! Ne confondez pas votre vanité et votre désir d’importance avec la défense de la justice : elle ne se contente pas de si peu. Et ne croyez pas que vous levez des tabous quand vous enfoncez des portes ouvertes : le courage est plus exigeant que cela. J’ai honte d’aligner des évidences qui ne semblent pas paraître telles à tout le monde : il va de soi que si les coupables présumés se promènent à l’air libre, la réponse peut être différente. Mais l’idée qu’un déballage public, quand il n’a aucune utilité, puisse être bénéfique à la victime est une fumisterie mondaine. On ne guérit pas une douleur en en faisant un mauvais roman médiatique : on la creuse, on l’infecte, on la pourrit. Ce n’est pas de leur douleur que veulent se débarrasser ces bavards impénitents, mais du pouvoir qu’ils ont de s’en libérer eux-mêmes, par eux-mêmes. Propos abrupt ? Peut-être. Mais il ne semble plus entièrement clair aujourd’hui que la parole, avant d’être une manifestation esthétique d’expression, est un acte, et qu’elle a donc une finalité. Chacun apprend désormais à raisonner comme s’il était à soi seul une station de radio ou une chaîne de télévision contrainte de laisser constamment son public sous tension pour l’empêcher de passer à la concurrence.
Ξ
Sans doute y a-t-il des cas où l’hésitation est permise, et même recommandable. Aussi, en attendant que le journal Le Monde mette au point le logiciel qui nous épargnera toute funeste erreur et toute déplorable errance en nous indiquant d’un geste « démocratique mais fin, démocratique mais sobre, démocratique mais sévère » comme disait Péguy du veston de Marcel Mauss, ce qui est à faire, à dire, à penser, à sentir et à imaginer, pouvons-nous peut-être nous contenter de la maxime stoïcienne que j’aime à citer, et qui n’a su être utile, la pauvre, qu’aux barbares non connectés de la civilisation gréco-latine et aux débranchés de la civilisation chrétienne : « Avoir la résignation de supporter les choses qu’on ne peut pas changer, avoir le courage de changer celles qu’on peut changer, avoir la lucidité de distinguer les unes des autres. » La méthode que je préconise est simpliste. On s’isole ou on reste en compagnie de quelqu’un en qui on a confiance. On se met en face de son cas à soi, de sa souffrance à soi, bien franchement. Et on fait le test, on voit ce que dit la maxime, quelle couleur elle prend. On voit si c’est en parlant ou en se taisant qu’on montre une vraie résignation (qui n’est pas la lâcheté). On voit si c’est en parlant ou en se taisant qu’on montre un vrai courage (non pas un courage imité, toujours faux). On voit si c’est en parlant ou en se taisant qu’on montre une vraie lucidité (non pas un conformisme ou un autre, ils sont tous fraternellement idiots). Puis on a le choix : on parle ou on se tait. En tenant naturellement, dans tous les cas, pour zéro, la contribution des moralistes appointés.
Ξ
Une suggestion est offerte en prime : recourir aux textes classiques. À Virgile, par exemple. On peut relire, dans L’Ėnéide, l’épisode Didon et Ėnée. Lui aussi avait pas mal de choses sur le cœur, des choses, à mon avis, encore beaucoup plus lourdes mais qu’il ne voulait pas disperser à tous les vents mauvais, à tous les vents imbéciles, des choses qui avaient besoin d’être recueillies par un silence plus vaste qu’elles, des choses si encombrantes qu’il lui fallait, pour les déposer, la profondeur d’une amitié, l’infini d’un amour. C’est à Didon, un jour inattendu, qu’il les dit, ces choses. À son amie et son amante, à son amie qui lui veut du bien, à son amante qui « boit l’amour à longs traits ». Et qui, parce qu’elle l’aime, le connaît. Et qui, parce qu’elle l’aime, jette sur lui un regard infiniment lucide. Ses malheurs, elle le sent, il faut qu’il les lui raconte, il faut qu’ils s’écartent de lui et qu’ils viennent alimenter le feu de leur amour. C’est elle qui lui dit de parler. Seul il ne pourrait pas et, sans son aide, il n’oserait pas. Au mieux conterait-il sa peine à la nature, au ruisseau, à la forêt, aux oiseaux. C’est difficile de se confier. Il résiste. On ne parle pas de ce qui fait vraiment souffrir pour un chatouillement de vanité, pour un gratouillis d’importance. Il ne s’agit pas d’un concours d’émotion, le but n’est pas de se faire des amis numériques comme autant de mensonges, on ne vient pas verser son piment dans la cuisine du monde. « Reine, lui dit-il, vous m’ordonnez de rouvrir de cruelles blessures. » Peu importe la reine, peu importe le grand style. Ces mots-là, qui contiennent déjà tout l’aveu, dont l’aveu ne sera que le dépliement et le déploiement, Ėnée ne peut les adresser qu’à cette femme. « Infandum, regina, jubes renovare dolorem » dit-il donc, comme ne le comprendront plus, magnifique succès socialiste, les petits Français. Parler de sa douleur, il y a un peu de sacré là-dedans, ça ne se fait pas n’importe où, n’importe quand, avec n’importe qui. Pas avec un interviewer hanté par la pendule qui coupera court à votre aveu hésitant en vous remerciant en tout cas d’avoir été son invité. Parler de sa douleur, toucher par la parole ce point où l’on sent jusqu’à l’angoisse qu’être soi c’est très proche de ne pas être soi, cela n’est possible, cela n’est humain que loin de la foule, en marchant avec un ami sous la nuit solitaire ou, à défaut, dans la distance respectueuse que peut installer l’écoute bienveillante du médecin ou du psychologue. On ne parle pas de choses graves à une foule distraite. Une foule n’est qu’un agglomérat de refus. L’Ėvangile lui-même ne sait faire autre chose que d’en avoir pitié. Lui parler comme si elle était une personne, c’est douter soi-même d’en être une. La seule manière d’être une personne dans la foule, c’est d’en sortir.
Ξ
On nous dit que nous sommes des citoyens ? Parfait. Prenons la nouvelle au sérieux. Comprenons que la vie même de la collectivité, de la nation, est en nous, que notre esprit et notre cœur y ont librement accès. Que c’est au fond de nous-mêmes, non pas ailleurs, qu’il nous faut chercher ce que nous pensons, ce que nous désirons, ce que nous voulons. La citoyenneté, ce n’est pas de colorier des images, c’est de les dessiner. En fait de questions, comptent d’abord et avant tout celles que nous nous posons nous-mêmes, en nous-mêmes, par nous-mêmes. Qu’une telle prise de liberté apparaisse plus scandaleuse aux chroniqueurs politiques qu’une banale prise d’intérêts en Bourse, la réflexion de l’un d’eux le laissait entendre l’autre soir, quand étaient commentés les résultats des primaires de la gauche. « Les électeurs, disait-il, aiment bien brouiller les cartes. » Je n’ai pas eu envie de sourire. J’avais sous les yeux l’étonnement d’un honnête homme devant une impensable révolution. Mais oui, c’est là, en définitive, que se fabriquera l’avenir. Dans la ferme volonté des supposés citoyens de devenir d’incontestables, et donc de malcommodes citoyens. Dans leur obstination à refuser froidement toute raison supérieure qui les contraindrait d’imposer silence à leur conscience. Dans leur détermination à se mettre toujours en face d’eux-mêmes, et à y rester. Dans leur capacité à compléter ce débat intérieur par un dialogue avec ce que nous offrent les grands textes qui ont construit la culture française de nos prédécesseurs et dont l’absence, si elle se prolonge, fera la barbarie européenne ou mondiale de nos successeurs. Et là, avec les agnostiques si nous sommes croyants, avec les croyants si nous sommes agnostiques, nous nous trouvons dans une parfaite identité de pensée et de projet, aussi parfaite que serait notre opposition commune aux indécents et aux stupides qui entendraient fonder la vie publique sur autre chose que la conscience de ceux qui la vivent.
Ξ
Nous, citoyens, n’allons donc pas nous comporter en écoliers, en troufions, en subalternes. N’allons pas accepter la tambouille intellectuelle qu’on nous prépare, même si on l’accompagne, pour que nous ayons l’air d’exercer notre liberté, de différents petits sachets de condiments moraux ou idéologiques. Nous ferons nous-mêmes notre tambouille et c’est celle-là que nous mangerons. Aucune autre. C’est-à-dire que, loin de répondre aux problèmes que les experts bricolent pour nous embarrasser, nous inventerons, nous fabriquerons, nous créerons nous-mêmes, de A à Z et d’alpha à oméga, notre problématique. J’emploie à dessein ces deux mots, car la confusion qu’on entretient entre eux est puissamment significative. Il n’est pas exact, et donc pas convenable, de dire qu’on a une problématique lorsque l’on a perdu ses lunettes. On a, si l’on veut, un problème : l’opticien aidera à le résoudre. Cette faute n’est pas le fruit du hasard, elle est parfaitement cohérente avec la destruction systématique de toute vision logique et l’installation tyrannique du non-sens qui sont les caractéristiques principales de la langue du Nouvel Empire, celle qui est assez mal élevée pour fêter Technoël. Une problématique n’est pas un problème, c’est une relation qui s’établit ou qu’on établit entre une série de problèmes apparemment différents. Ce mot désigne l’organisation ou le réseau de liens qui donne sens à ces problèmes et permet de garder l’espoir de les résoudre un jour. Problématique sous-entend que l’esprit est au travail, qu’il ne dort pas, qu’il n’y a pas de question orpheline, que résoudre un problème, c’est le relier à une foule d’autres, que nous ne sommes pas enfermés, que nous avons moins besoin de flatulence émotionnelle que d’attention et de réflexion. Une difficulté ou une souffrance s’apaise quand on ne refuse pas de la placer dans une lumière qui, tout en en reconnaissant entièrement la singularité, lui ouvre des perspectives sur le monde, la relie à d’autres problèmes, à d’autres difficultés, à d’autres souffrances et, à travers elles, à l’humanité tout entière. Mais relier, unir, faire allusion, consonner sont des idées subversives quand le langage commence à n’être plus que le reflet de la démence.
Ξ
Il n’est pas une conscience libre aujourd’hui, vers quelque horizon que regarde son intelligence, qui ne se sente étrangère à ce que charrie l’air du temps, qui ne s’alarme, quand, un instant, elle se demande ce qu’elle souhaite vraiment; de l’ahurissante contradiction entre l’atmosphère qu’elle désire et l’air qu’elle respire. Les seuls qui se sentent à l’aise dans ce cirque sont ceux qui, pour en monter la toile, ont renoncé à toute autre ambition. Mais il n’est personne qui n’hésite à avouer, et même à s’avouer, le malaise où le jette ce stupéfiant écart, le doute indéfinissable que créent dans son âme les sophismes et les inepties dont on l’abrutit. Règne du semblant. On fait le citoyen quand on vote, on joue au citoyen quand c’est jour d’émotion collective, quand on entonne le même hymne pour pleurer des victimes et exciter des footballeurs. Puis, la dernière mesure envoyée dans la pollution, on cherche à qui obéir, on s’écrase, on se meurtrit, on se cherche des sauveurs. Se reconnaître libre, ce ne peut être que nager contre le courant : personne ne peut être héroïque toujours. Alors, pour oublier, on vide les fonds de tiroir, on fait de la vérité avec des potins, de la vie avec de l’inerte, de l’être avec n’importe quoi. On est aux abois. On a peur du manque, il est partout. On s’active, on se persuade, on répète, on récite. Le néant, on l’appelle réalité, à tout hasard. « Rien n’est jamais assez quelque chose. »
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Ces derniers mots sont d’Aragon, au chapitre XXXVI d’Aurélien. Il y parle d’une certaine catégorie de gens « pour qui rien n’est jamais assez quelque chose ». Ce chapitre constitue une sorte de parenthèse dans le roman, un aparté lucide et douloureux qu’on peut lire pour lui-même. Pages inquiètes et puissantes, larges perspectives, déploiement de l’émotion et de l’écriture, formidable capacité de troubler qui, soudain, comme se pose un oiseau, s’abolit en une formule d’une impitoyable simplicité, tout nous dit que nous sommes ici non seulement au centre du roman, mais aussi au cœur de l’œuvre et au plus près de l’écrivain.
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Un grand texte, qui constitue aussi un diagnostic extrêmement précis. Car le romancier feint ici de parler en médecin. Clinique, épidémiologie, sans doute se souvient-il-de l’étudiant en médecine qu’il fut avant d’être mobilisé, en 1917, comme brancardier puis, avec le grade d’adjudant, comme médecin-auxiliaire. Sans oublier que ces années de médecine étaient aussi celles du dadaïsme naissant, de la réalité décentrée et des grandes amitiés avec André Breton et Philippe Soupault.
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Diagnostic médical, car il y a maladie, maladie contagieuse. Ceux « pour qui rien n’est jamais assez quelque chose » souffrent d’un mal aussi repérable que la grippe. Qui a ses symptômes comme elle a les siens. Mais, dans son cas, aucun vaccin en vue. Le nom de cette pathologie ? Il apparaît dès les premières lignes du chapitre : « Il y a une passion si dévorante qu’elle ne peut se décrire. Elle mange qui la contemple. Tous ceux qui s’en sont pris à elle s’y sont pris. On ne peut l’essayer, et se reprendre. On frémit de la nommer : c’est le goût de l’absolu. »
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Le fantastique coup de phare de ce chapitre nous éclaire, nous. Et il éclaire lumineusement le monde où nous vivons. Bérénice Morel, une jeune provinciale soudain entrée dans la vie d’Aurélien Leurtillois, souffre de cette passion-là. On passera ici les circonstances du roman et l’histoire d’un couple dont les amours ne furent pas heureuses. Plus qu’à la malade, on s’intéressera à la maladie, comme  il faut le faire quand un patient souffre d’un mal inconnu et probablement contagieux. Car, microbe ou virus, le goût de l’absolu est partout. Il n’oublie ni n’épargne personne. Les formes qu’il revêt sont « innombrables, ou trop nombreuses pour qu’on se jette à les dénombrer ». Plus visible dans les âmes les plus évoluées, dont il mine les fondations, il peut aussi prendre « des formes sordides qui portent ses ravages chez les gens ordinaires, les esprits secs, les tempéraments pauvres ». Toujours, on le reconnaît à ce symptôme : « une incapacité totale pour le sujet d’être heureux. » Pourtant, le goût de l’absolu pose la question du bonheur mieux que ne le ferait n’importe quel autre mouvement du cœur. En effet, loin de plonger ses racines dans le malheur, ou dans le vice, ou dans la méchanceté, ou, de quelque manière qu’on les nomme, dans la faute ou le péché – ni même dans une faiblesse, dans une faille, dans une quelconque insuffisance ou imperfection -, « il se porte à ce qui est l’habileté, la manie, l’orgueil du malheureux qui l’accable. » Donc, à ce qu’il sait le mieux faire. Donc, à ce qu’il est le plus habitué à faire. Donc, à ce dont il est le plus fier. Soixante-douze ans après la parution d’Aurélien, le recul épidémiologique nous autorise à présenter à la communauté scientifique une hypothèse précise : c’est la maladie de la positive attitude, de la pesante et stupide positivité. Sans doute n’est-elle pas née de cette positivité mais elle a été à la fois révélée et prodigieusement aggravée par elle, et ne disparaîtra qu’avec elle.
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La maladie attend sa victime au cœur de son rapport avec le monde. C’est là qu’elle se cache. Elle n’est pas ce rapport, mais elle est tapie en lui, elle y gît, elle se confond avec lui. D’où, à la fois, la stupéfiante multiplicité des formes qu’elle peut prendre et la ressemblance profonde des symptômes qu’elle provoque. Multiplicité des formes : « Tout dépend d’où l’on met cet absolu. Ce peut être dans l’amour, le costume ou la puissance, et vous avez Don Juan, Biron, Napoléon. Mais aussi l’homme aux yeux fermés que vous croisez dans la rue et qui ne parle à personne. Mais aussi l’étrange clocharde qu’on aperçoit le soir sur les bancs près de l’Observatoire, à ranger des chiffons incroyables. Mais aussi le simple sectaire, qui s’empoisonne la vie de sécheresse. Celui qui meurt de délicatesse et celui qui se rend impossible de grossièreté. Ils sont ceux pour qui rien n’est jamais assez quelque chose. » Multiplicité des formes à quoi correspond l’identité des symptômes, du symptôme. L’incapacité d’être heureux conduit en effet celui qui en est atteint à détruire « par une rage tournée sur elle-même ce qui serait son contentement. » Non seulement il se trouve « dépourvu de la plus légère aptitude au bonheur », mais on voit encore « qu’il se complaît dans ce qui le consume. Qu’il confond sa disgrâce avec je ne sais quelle idée de la dignité, de la grandeur, de la morale, suivant le tour de son esprit, son éducation, les mœurs de son milieu. Que le goût de l’absolu en un mot ne va pas sans le vertige de l’absolu. Qu’il s’accompagne d’une certaine exaltation, à quoi on le reconnaîtra d’abord. »
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Ne pas oublier que le même Aragon qui, en 1944, nous mettait si fermement en garde contre le goût de l’absolu avait entrepris, vingt ans plus tôt, un gigantesque roman intitulé La Défense de l’infini auquel il avait travaillé pendant quatre ans à partir de 1923, avant de le brûler en 1927. Défendre l’infini contre le goût de l’absolu, voilà qui ne manquerait pas de sens. Il suffirait d’expliquer un peu aux jeunes, je crois qu’ils comprendraient, qu’ils sentiraient. Un gentil jeu de chamboule-tout pour faire valser les solennités, une mise en désordre d’à peu près tout fondée non pas sur la hargne pontifiante des spécialistes de l’humain mais sur une impitoyable liberté avec, dans ses bagages, un mépris de fer pour toute la catégorie de l’excrémentiel, sa réussite, son réalisme, ses images, sa communication : la vie deviendrait vivable, la seule possible, la vie en mode voyage. En attendant, comme on m’apprenait à regarder le soleil à travers un morceau de verre fumé, il m’arrive de regarder mes semblables, et ce que je peux apercevoir de moi, au travers de cette opposition : goût de l’absolu/défense de l’infini.
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Et d’abord Aragon qui parle de lui, bien sûr, dans cette affaire, d’Elsa, du Parti communiste, de tout ce qui a compté dans sa vie. Il m’a dit un jour que nous nous ressemblions beaucoup. Je n’en ai pas perdu la raison mais cela m’a donné le goût de chercher dans ce que je croyais comprendre de son existence et de ce que je savais de la mienne quel pouvait être ce point commun. Je l’ai pressenti quand j’ai entendu ses adversaires lui reprocher, avec ce ton de haine qu’ils lui réservaient, et avec quelle jouissance, ses textes sur Staline. Rien ne m’a jamais été plus étranger que la dévotion à l’URSS, mais rien ne m’a jamais été plus proche que le conflit intérieur de cet homme. Moi aussi, tout autrement, dans ma logique de militant catholique, j’avais cédé au goût de l’absolu, moi aussi j’avais bouché la béance de mon angoisse par des adhésions qui semblaient m’en protéger, moi aussi je m’étais laissé étouffer par des pensées vastes et sublimes mais indiscutables, par de grands élans précuits, par des synthèses indétricotables : allez donc vous dire à vous-même, quand vous êtes ainsi, quand la machine grandiose vous ignore entièrement, quand elle vous tord l’esprit et le cœur comme on tord un bras, allez prendre au sérieux le sentiment de honte qui vous étreint, essayez, si vous le pouvez, de ne pas vous le reprocher, essayez de ne pas vous mépriser, de ne pas vous haïr ! Et, quand vous redevenez le petit soldat que vous ne voulez pas être, quand vous l’êtes encore plus qu’on ne vous le demande pour éteindre en vous l’insupportable désir de liberté qui vous envahit et vous suffoque, allez croire que vous oserez un jour la quitter, la prison ! Vous vous résignez à l’aménager, vous vous échinez à faire de ce rien un quelque chose et, grâce au Ciel, vous n’y parvenez pas, ce que vous prenez pour un échec… Alors, vous commencez à habiter le monde réel, celui qui ne zappe pas les rêves. Et non seulement vous ne renoncez pas à croire à ce à quoi vous avez toujours cru, mais vous y croyez plus que jamais, vous y croyez… comme si vous n’y croyiez pas, comme si le mot croire était de trop. C’est là. Une présence lointaine, une évidence qu’on ne songe pas à vérifier. Dont on n’attend plus rien. Tout est là.
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Qu’on appelle cela, si l’on veut, la recherche de l’authenticité, mais en évitant les images pieuses, même laïques. Entre soi et soi, il y a toujours le même écart, il semble même parfois qu’il grandisse. Mais on le supporte mieux, comme si on lui donnait raison, comme s’il devenait un allié. On ne s’est pas blindé, on s’est même habitué à ne pas l’être. L’inconfort paraît naturel. Et s’installent des évidences oubliées qui empêchent le paysage intérieur de se fermer. Chacun a les siennes, j’ai les miennes. Vers mes treize ou quatorze ans, un camarade plus âgé de quelques années, élève au lycée Henri IV, me parlait régulièrement de Spinoza. Je ne comprenais à peu près rien de ce qu’il me racontait, mon ambition était surtout de ne pas perdre la face. Un jour pourtant, il me fit un commentaire sur la distinction entre natura naturans et natura naturata. Je n’en ai rien entendu, mais je me suis jeté comme un gangster sur ces quatre mots mystérieux, je les ai raflés comme un affamé lâché dans une pâtisserie, j’en ai repeint le sens comme le voleur la carrosserie de la voiture dont il vient de s’emparer. Je sais que j’ai longtemps pesé en moi-même naturata et naturans. Naturata, la nature naturée, me parlait de choses sages, rassurantes, un peu ennuyeuses. La large syllabe finale de naturans, au contraire, ouvrait l’horizon, labourait la terre, le monde, ma vie. Mais surtout, le sentiment m’est venu que naturata pouvait se changer en naturans, le monde qui est en monde qui devient, mon existence telle que je me la racontais en mon existence telle que je la rêvais. En somme, que tout était ouvert. Je crois que naturans, la nature naturante, a épousé mon adolescence. Ce mot est devenu mon navire intérieur ; du bastingage, j’envoyais des petits signes d’amitié à naturata, mais le vent me mettait à une distance vertigineuse de tout, je m’en sentais infiniment heureux. Une nature en train de naturer, quelle merveille ! J’étais évidemment ainsi et cela ne finirait qu’avec moi, si jamais je finissais.
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Le goût de l’absolu est en nous, le sens de l’infini aussi. L’un immobile, l’autre en mouvement. L’un nous définit, l’autre nous indéfinit. L’un nous colle au monde, l’autre nous en décolle. L’un est anxieux et soucieux de vérification, l’autre obstinément confiant. L’un, apparemment tourné vers le monde, nous condamne à nous-mêmes ; l’autre, apparemment tourné vers nous-mêmes, nous désigne des issues secrètes. Bien comprendre que les deux jouent sur le même registre, sur le même clavier. Il ne s’agit pas là du combat de l’esprit contre la chair. Le goût de l’absolu est aussi charnel que le sentiment de l’infini, aussi intellectuel, aussi spirituel. Les deux s’exercent sur les mêmes passions, les mêmes pensées, les mêmes sentiments, les mêmes sensations, les mêmes rêves. Mais le goût de l’absolu nous rend anxieux, il met tout en doute dans notre vie, non seulement le bien-fondé de nos actes et de nos pensées, mais aussi le chemin sur lequel nous marchons. Rien de ce qu’il nous suggère n’a d’autre but que de nous protéger de ce bain d’inachevé en quoi le sentiment de l’infini nous plonge immédiatement et définitivement. Il n’a rien, lui, à protéger, à conquérir, à posséder, à anticiper. Il file droit au seuil du mystère. « Il n’y a vraiment plus rien de commun entre vous et moi, mon cher Aurélien, plus rien… » dit Bérénice à la fin du roman, juste avant de mourir, en une phrase parfaitement symptomatique du goût de l’absolu. À quoi s’oppose, dans le langage claudélien de La Ville, les paroles de l’amant à l’amante : « Tu es la vérité avec le visage de l’erreur, et celui qui t’aime n’a point souci de démêler l’une de l’autre. » Le goût de l’absolu interdit l’ambiguïté. Le sentiment de l’infini se niche insolemment en son cœur et la laisse, amoureusement et ironiquement, se dissiper en s’élargissant. Pour l’un, la fin est déjà tatouée dans le commencement. Pour l’autre, il n’y a et il n’y aura jamais rien d’autre que du commencement. Inutile de dresser une barrière : il n’y a personne à enfermer.
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« Les choses sont là, disait aussi Paul Claudel, pour se conférer l’une à l’autre l’authenticité qui n’existe que du fait de leurs rapports. » Aveuglé par le goût de l’absolu (celui de l’autre ou le sien propre), on ne sait les voir qu’isolées, prises dans une relation de guerre ou de séduction, qui est la guerre aimable. « Avec la tragédie, écrivait Jean Anouilh dans son Antigone, on est tranquille. » Rien de mieux distribué, comme on dit au théâtre, que la tragédie, que la guerre. Dans ces circonstances, on sait qui est qui, quoi est quoi. L’homme tranquille se méfie prudemment de l’entremêlement des choses, leur imprévisible entrelacs pourrait l’entraîner, l’aspirer, le happer, le diviser, le décomposer. Il préfère le désordre rangé à l’ordre dérangeant. Le citoyen du goût de l’absolu est à l’aise dans la guerre froide. C’est un homme de conviction, un homme de parti, un militant de tout et d’autre chose encore. Être lié à lui-même le satisfait. Cet enfant ne peut s’endormir qu’entouré de ses jouets ; tout est ici, près de lui, bien présent, bien visible : ses opinions, ses projets, son sens surtout, ce doudou. Son désir inavoué, c’est que l’humanité devienne ou demeure cette « immense et parfaite pouponnière » dont parlait Emmanuel Mounier. Chaque jour, il lui faut se répéter à lui-même qu’il est bien à sa place, à son indiscutable place. Comme ses amis sont à la leur. Comme ses ennemis sont à la leur. Comme ceux avec qui il se brouille pour ne pas comprendre que tout est, de fait, embrouillé, sont à la leur. Tout, pour lui, doit avoir sa place marquée, même le malheur : c’est à cette condition qu’il s’y résigne, ainsi peut-il jouer à l’homme, au citoyen, au travailleur, c’est-à-dire, dans les trois cas, au rangé. Mais il joue faux, et le sait. Il en accuse le décor, la mise en scène, l’auteur. Pour y remédier, il faut que le monde soit de plus en plus crédible, de plus en plus solide, puissant, autoritaire. Il faut impérativement que le monde prenne, et qu’il le prenne, lui. Qu’il prenne comme une sauce qui s’épaissit, une pâte qui s’alourdit. Et qu’il le prenne, qu’il l’emporte, qu’il l’arrache à l’angoisse, à l’errance, à la vie. Parfois il soupçonne qu’il vit son existence côté mort, qu’il s’interdit de vérité comme d’autres de roulette. Mais il surmonte cette tentation de désespoir, pratique la tolérance et se dit qu’il est naturel de redouter la mort. L’habitude aidant, tout cela n’est pas si intolérable.
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Le néant, pourtant, quand on ne veut pas que rien soit autre chose que rien, vous prend à la gorge. Laurent Joffrin évoque à la télévision le fameux « J’aime l’entreprise » de Manuel Valls. Un bref silence, il baisse les yeux. Puis il dit : « Je le comprends. Il avait besoin du Medef. » « Lumière sur lumière », dit le Coran. Ici, c’est nuit sur nuit. D’où, peut-être,-dans la noirceur de la Maison Blanche, la force d’une parole non mensongère, quand Donald Trump cite My Way : « And now, the end is near… »
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Chacun de nous, finalement, pourrait être prêt à comprendre n’importe lequel de ses semblables. À leur manière, les qualités et les défauts que suscite l’époque l’y invitent. La générosité peut y aider, mais aussi une certaine indifférence qui facilite l’approche. Le relativisme le plus sceptique incite à se montrer accueillant, mais aussi le sens aigu de l’irremplaçabilité. Il se trouve seulement que comprendre quelqu’un, de nos jours, s’approcher avec bonne foi de quelqu’un, c’est aussi pressentir, au fur et à mesure que tombent les barrières et les préventions, qu’un sentiment profond, indépassable, nous unit à cet autre que nous voulons apprendre à connaître : la conscience douloureuse de l’insignifiance du monde. Et c’est également deviner que le même sentiment habiterait, comme le nôtre, le cœur de n’importe quel autre interlocuteur. Autrement dit, que notre refus du monde s’affirme et grandit au fur et à mesure que s’affirme et grandit notre amitié pour les êtres. Que notre jugement sur le monde gagne en sévérité, en sévérité légitime, au fur et à mesure que nous renonçons, comme à une sottise et à une inconvenance, à tout jugement sur notre prochain, fût-il un prochain lointain. Que nous ne sommes plus du tout prêts à accorder le moindre début de sens à la formule de Kafka qui faisait, inexplicablement à mes yeux, les délices masochistes de beaucoup de jeunes esprits de ma génération : « Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde. ». Eh bien, non, je ne seconde rien du tout. Et si je l’ai fait, j’ai eu tort.
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Ce constat désolé de l’incommunication qui ne cesse, et ne cessera plus, de s’étendre et de s’approfondir, concerne donc, indissociablement, les personnes et le monde, l’individuel et l’universel. Bérénice n’a pas la moindre chance, aujourd’hui, d’imaginer qu’un engagement politique la fera échapper à sa solitude. En cela, d’ailleurs, elle est bien la fille de son auteur, qui non seulement avait une sainte horreur des manifestations et des défilés, mais encore n’a cessé d’affirmer que, loin de s’être fait romancier parce que communiste, il s’était fait communiste parce que romancier, c’est-à-dire qu’il était parti de lui-même, de sa subjectivité, de la défense de cette subjectivité au nom, précisément, de ce qu’elle comportait, pas moins que toute autre, d’infini. C’est dire que cette tension entre le goût de l’absolu et la défense de l’infini, problématique aragonienne, devient désormais absolument centrale : elle concerne, du même coup, notre destin et celui du monde. De quelque façon qu’on la nomme, on n’y échappera pas, telle est la première évidence qui devrait entrer peu à peu, comme par un processus inversé de forceps, dans le crâne des politiques et des responsables de toutes sortes, la seconde évidence étant que la communication est rigoureusement incapable d’apporter le moindre gravier à ce chantier puisqu’elle est dénuée de toute dimension personnelle comme de toute perspective universelle.
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Car il s’agit bien, à la fois, d’une affaire personnelle et d’une affaire universelle. Mais où l’on n’entre que par une seule porte, la première. La prolifération des discours sur la société et la dignité excessive qu’on accorde à ce fantôme ne compensent nullement, en effet, la lente extinction de la conscience citoyenne et le renoncement des vivants à leurs privilèges et à leurs responsabilités. Quand on abandonne le soin de son existence à cette abstraction sans grande réalité, on annule en fait le sens de tous les mots donc on se réclame. La démocratie, la citoyenneté, la République ne sont plus alors que les cases du jeu de société qu’est devenue la vie publique. Divertissement honorable, certes, et qui maintient en activité une certaine catégorie d’esprits soucieux de pratiquer leur gymnastique. Mais la vie a pris congé.
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Ne pas vouloir changer le rien en quelque chose, voilà qui paraît simple. « Ne pas combler la béance », disait Deleuze. Et Francis Jeanson : « Le sens, c’est le ver dans le fruit, c’est ce qui est rendu possible par un trou, un creux, un vide. » Et encore : « Il n’y a de sens que dans la mesure où on accepte de sortir de soi. Donc le sens s’inscrit dans un vide, dans un manque. Il n’y aurait pas de sens si on était plein : plein de soi. » Gaston Miron, le poète québécois, écrit, lui : « Je bois à la gourde vide du sens de la vie ». Enfin, cité par Aragon, Michel-Ange : « Ne rien faire, ne rien sentir, voilà ma grande aventure. »
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Il est raisonnable d’emporter des vivres quand on part en randonnée mais hasardeux de leur demander son chemin. Ces références-là, ces marques d’amitié, ne sont pas à enfermer dans la glacière portative mais dans la chaleur de l’esprit et du cœur. D’autres comme nous-mêmes ont connu de semblables doutes, de semblables angoisses, un semblable désir de vivre. Du fond de leur absence, leur présence valide notre aventure. Ils nous font un signe bref : c’est assez pour que nous tendions la main à notre solitude. Pas de conseils, pas d’objectifs. « C’est toujours la première fois. »
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Les amis ? Ni sans eux, ni avec eux. Les ennemis ? Ni avec eux, ni sans eux. Ne pas se débarrasser du rien en projetant son angoisse n’importe où, ne pas inventer des valeurs qu’il faudra défendre en s’égosillant de plus en plus sec au fur et à mesure qu’elles vous fondront dans les doigts, des causes qui vous rendront furieux à l’égard de ceux qui, en ne tombant pas en pâmoison devant elles, vous rappelleront au sérieux. Entendre ce qu’il y a de farceur dans le silence, de malappris, de déconcertant. Accepter de perdre le nord, c’est-à-dire, en gros, lui faire confiance. Être à soi-même son meilleur humoriste. Comprendre que le seul absolu possible, le seul qui ne mente pas, c’est le relatif, et qu’il est aussi le meilleur copain de l’infini. Pourquoi donc l’a-t-il brûlée, au fait, sa Défense de l’infini, pourquoi, mais pourquoi ?
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Tous à l’école de l’élémentaire ! Tous au plus près de soi, chacun à sa solitude, pas de maîtres à penser, pas de spécialistes de la profondeur, chacun à son indéchirable simplicité, unique et infaillible remède à la tyrannie à mille têtes.
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« Dieu est une question, pas une réponse » écrit Kamel Daoud dans son très beau Meursault, contre-enquête. Si vous ne voulez pas lire Dieu, lisez la vérité, lisez la vie, à condition qu’il y ait de la vie dans cette vérité et de la vérité dans cette vie. Je marche dans les ténèbres, bien sûr, j’avance comme je peux, mais quelque chose me dit que c’est cette fenêtre-là qui peut éclairer l’époque, qu’il y a là une intuition essentielle. Nous sommes des êtres de questions. Le vrai, le beau, le bien sont dans nos questions. Pas dans nos réponses, pas dans nos conclusions. « La bêtise consiste à vouloir conclure », disait Robert Musil. Pour ma part, j’ai toujours apprécié qu’une vie souvent précaire et incertaine m’ait toujours un peu décalé : voir le monde sous des angles divers m’a permis de comprendre pourquoi mon amitié allait, plutôt qu’à ceux qui le construisaient, à ceux qu’il irritait, qu’il blessait, qu’il fatiguait. J’ai aimé Alceste, j’ai aimé Cyrano, j’ai aimé Léon-Paul Fargue. Pas possible d’aimer ceux-là et d’aimer ce monde. J’aurai vécu en boitant.
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Et voilà ! Tentation de vieux, je cesse de ramer, je me confie au fil de l’eau. Mais il suffit de rien, ouvrir une radio, retrouver une lettre et, au galop, sabre au clair, je reviens au monde. À peine le temps de changer de métaphore, j’entre en mêlée contre l’équipe tocarde du monde. Il y a des combats qui vous salissent, quand on s’excite pour des opinions, pour des clans, pour soi-même. Et d’autres qui vous rajeunissent, qui vous relient, qui vous revigorent. Dans ces cas-là, on lit en soi-même la nécessité de tous, l’urgence de tous, aussi clairement que la température sur le thermomètre. L’urgence, pas l’importance. L’importance n’a pas d’importance, on fait semblant mais on s’en fout. L’urgence, on la reconnaît à deux signes : personne n’en parle jamais mais, quand quelqu’un s’y colle, la vie change de climat.
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« Le travail, hurle Emmanuel Macron, c’est ce qui nous donne une place dans la société, c’est ce qui nous donne notre dignité, c’est ce qui nous permet de nous émanciper, de retrouver confiance en nous, ce qui nous permet de nous construire, ce qui nous permet de réussir et de faire réussir les autres ! » Macron dit cela mieux que les autres, mais ils disent tous la même chose. Pas un mot de vrai là-dedans, même si l’orateur, pour se persuader lui-même, hausse le ton. Mais ses auditeurs ? J’ai peine à croire que Bolloré, Dassault, Bettencourt, Arnault et Pinault aient organisé, le matin même, une visioconférence pour décider de remplir la salle de leurs plus fidèles communicants. Les gens qui sont là travaillent, ou ont travaillé, comme tout le monde, dans des entreprises, des administrations. Ils goûtent les délices de la concurrence avec les autres entreprises, les autres services, avec les collègues, avec eux-mêmes. Beaucoup ont eu peur pour leur emploi. Le chômage en a atteint ou frôlé plus d’un. Ils ont préparé en tremblant leurs entretiens individuels, apprécié la nuit blanche qui les précède. Ils ont appris à modeler leur parole sur celle du patron et de ses consultants du moment. Ils ont pris leurs tics. Ils ont supporté les petits chefs et, devenus eux-mêmes des petits chefs, ont découvert les grands. Ils ont récité, vérité n’oblige pas, des éléments de langage. Ils sont allés à des pots de retraite, ont ri jaune des lapsus des partants. On leur a dit qu’ils avaient deux vies, la professionnelle et la personnelle, deux vies qu’il faut séparer, sauf quand il faut les confondre. Ils ont été invités à des déjeuners, y ont surveillé la sonorité de leur rire, ont avoué à leur patron bourguignon qu’ils préféraient le bordeaux et, de s’être autorisé cette liberté, se sont sentis grandis. Ils ont été rabroués comme des valets de Molière. Ils ont participé à ces rassemblements que des illettrés bien cravatés appellent des grandes messes, y ont échangé avec leurs voisins des regards dont ils avaient soigneusement épousseté la malice. Au début de leur carrière, l’injustice les meurtrissait. Tandis qu’on les invitait à célébrer l’entreprise et ses valeurs, la démocratie et ses valeurs, le progrès et ses valeurs, le señor Grand-Talent du dernier étage se gonflait d’or comme si le progrès, la démocratie et les valeurs, les pauvres, devaient périr de ridicule. Puis le sentiment d’injustice s’est effacé, pas seulement parce qu’il est idiot d’être jaloux d’un sac d’or. Un autre l’a recouvert, était-ce même un sentiment ? Un voile, une sorte de brouillard, une vitre opaque. Ils ont commencé à se demander s’ils n’avaient pas passé leur vie à s’annuler eux-mêmes ; depuis ils n’ont jamais arrêté. La solitude, pas sûr que le marin la connaisse mieux qu’eux, ni l’explorateur, ni le promeneur égaré en montagne.
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Alors, pourquoi applaudissent-ils si fort ? Aragon nous le dit ! Le goût de l’absolu « se porte à ce qui est l’habileté, la manie, l’orgueil du malheureux qu’il accable ». Les applaudisseurs de Macron, qui pourraient tout aussi bien être les acclamateurs de Valls ou les enthousiasmés de Fillon viennent faire semblant, viennent faire honnêtement semblant, parce qu’il leur est absolument vital de croire que tout ce bazar a un sens, même si toute leur expérience le dément. Parce qu’ils sont prêts à jurer qu’ils le croient alors qu’ils ne le croient pas. Mensonge ? Non. Panique. Il leur est indispensable, vital, que ce rien qu’on appelle esprit de l’entreprise, ressources humaines, compétition, croissance, épanouissement, ait l’air de quelque chose. Ce qu’ils demandent aux politiques ? Des raisons d’y croire en sorte de pouvoir continuer à ne pas y croire. Ils sont habitués à leur travail, ils le font bien, ils en sont fiers. Et pourtant, habitude + compétence + fierté = zéro. Qui ne comprend pas cela ne comprend rien au monde du travail, rien au monde tout court. Le travail a été sinistré dans son essence même, saboté. Il faut dire aux politiques que, quand ils parlent de la valeur travail, il n’est pas nécessaire qu’ils se fatiguent à peaufiner leur intervention. Quelques mots, et c’est bon. Les travailleurs par-ci, le travail par-là, la dignité, l’humanisme, tout cela va très bien. On ne leur en demande pas plus, on ne veut pas en entendre plus ! De la magie, juste de la magie. Rien à foutre, les gens, des programmes ! Le meilleur, c’est celui qui accorde un sursis à leur peur, qui proroge les apparences. Ne vous indignez pas. Il est difficile de se dire qu’on s’est trompé toute sa vie, c’est trop dur ! Le bon candidat, c’est celui qui a encore quelques petites pastilles de faire semblant à offrir.
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En lisant les quelques lignes d’Emmanuel Macron sur la valeur travail, j’ai eu un regret d’ordre rhétorique. « Le travail, dit-il, c’est ce qui nous donne une place dans la société, c’est ce qui nous donne notre dignité, c’est ce qui nous permet de nous émanciper », etc. Pourquoi cette rupture du rythme ternaire ? N’aurait-il pas pu dire : Le travail, c’est ce qui nous donne une place dans la société, c’est ce qui nous donne notre dignité, c’est ce qui nous donne l’émancipation ? Ou, pour rester dans le vocabulaire plus simple des deux premiers mouvements : le travail, c’est ce qui nous donne la liberté ? Qui ne voit pourquoi il évite cette formulation, pourquoi il l’écarte instinctivement ? Le travail, c’est la liberté, le travail donne la liberté, c’est la devise de toutes les tyrannies. Quand quelqu’un, quelqu’un de raisonnable, un démocrate, un républicain, veut exprimer, d’une manière ou d’une autre, l’idée que l’acte de travailler peut porter en lui quelque puissance de libération, il se casse immédiatement le nez contre les camps, contre Staline, contre Mao, et quelques autres. « Partout se posera la même redoutable question, écrivait Guy Debord, celle qui hante le monde depuis deux siècles : comment faire travailler les pauvres là où l’illusion a déçu, et où la force s’est défaite ? » Moi aussi, dans mes toutes premières sessions de formation, j’ai dû, en naïve bonne foi, parler du travail qui libère. Mais j’avais une chance que n’ont pas les politiques : ces visages, là, tout près de moi, l’infime sourire d’indulgence résignée qui les effleurait et dans lequel j’ai appris à lire : encore un qui ne comprend pas.
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Le travail ne donne pas la liberté. Il ne la donnera jamais, pas plus que la rivière n’ira défiler devant sa source. Juste le contraire : la liberté pourrait donner son sens au travail. Pas son cadavre, pas la liberté réduite au droit de gagner plus, plus que l’année dernière, plus que le voisin, plus que papa : cette liberté minable, et toujours hors de portée des pauvres, c’est un furoncle, c’est le pus de la servitude, c’est ce qui reste d’une grande chose quand la société bourgeoise l’a tripotée. Seule peut donner son sens au travail une liberté qui mesure ce qu’il peut être, ce qu’il peut faire, qui voit en lui une manière de continuer à créer le monde et, par là, le reconnaît comme le lieu de rencontre privilégié des humains, une liberté assez vaste pour ne pas sottement escamoter sa dimension métaphysique, symbolique, poétique dont personne ne sait plus ou n’ose plus parler, et sans laquelle, pourtant, il n’est qu’une ennuyeuse et vaine agitation.
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Rêverie, mais tenace. À la mesure de ce que nous engageons dans le travail. Presque impossible de se résigner à ce qu’il est, inconcevable de ne pas vouloir qu’il soit quelque chose de plus. Le travail, ou l’épreuve du déchirement : le monde moderne n’a pas inventé la situation mais l’a, de mille façons, exacerbée, dramatisée. On n’a pas tort d’insister sur les douleurs qu’elle provoque mais comment ne nous diraient-elles pas aussi des choses précieuses sur notre condition, sur nous-mêmes ? Comment n’en tirerions-nous pas, nous aussi, comme jadis le paysan, puis l’ouvrier, une sagesse ?
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L’horreur, ce n’est pas le travail. L’horreur, c’est son travestissement. L’horreur, c’est qu’il soit devenu le lieu où l’on paie des menteurs pour y vomir la pire espèce de morale qui soit. L’horreur, c’est qu’on veuille nous faire croire que nous ne voyons pas ce que nous voyons. L’horreur, c’est qu’on plaque sur la réalité l’image du rêve, escamotant ainsi la première et déchirant le second. L’horreur, c’est qu’on explique que le travail libère. L’horreur, c’est qu’on veuille nous faire oublier que travailler est aujourd’hui une nécessité biologique, que cette nécessité est de plus en plus difficile à satisfaire, que ceux qui n’y parviennent pas sont ignorés ou soupçonnés, que ceux qui y parviennent sont tenus dans une insécurité toujours plus menaçante et enserrés dans un réseau de contraintes et d’obligations de toutes sortes qui éteignent en eux jusqu’au goût d’eux-mêmes, jusqu’au parfum d’eux-mêmes. L’horreur, c’est que le discours qu’on sert aux travailleurs soit un sous-produit, un résidu, une contrefaçon, un replâtrage, un anesthésiant, un mythe démythifié qui n’entrera jamais dans aucune mythologie. L’horreur, c’est que, quoi qu’on y raconte, on n’y célèbre jamais autre chose que l’argent et la puissance, c’est-à-dire la mort. Que tout soit fait pour élimer ou éliminer le rêve, affadir le désir, peinturlurer le tragique. Dites tout cela au señor Grand-Talent, vous allez voir, il va froncer les sourcils et demander un rapport…
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On parlait autrefois des signes du temps, c’était aussi le nom d’une belle revue. Un livre de souvenirs avait mis en épigraphe cette pensée de Confucius : « Rappelle-toi que ton fils n’est pas ton fils mais le fils de son temps ». Quand la vie sociale ressemble à une piste d’autos tamponneuses, l’exercice devient difficile. Un choc à peine encaissé, un autre vous a déjà projeté ailleurs. Vous cherchez le visage de l’assaillant mais deux bolides vous prennent en sandwich, vous, vos convictions, l’idée que vous avez de la vie, du sens, de tout. Je ne crois pas un instant, pourtant, que la vérité, ou le sens ou, de quelque manière que nous le nommions, le je ne sais quoi auquel nous nous confions, nous ait le moins du monde abandonnés. Telle est en tout cas mon hypothèse, mon affirmation, ma foi. Cette espérance, aucun visage ne la dément, aucun regard ne la décourage. Le monde, lui, n’a pas de visage.
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La hiérarchie catholique ne paraît pas en être certaine qui déverse sur lui des tonnes d’un curieux produit que je ne peux désigner que par l’oxymore de charité soumise. Elle a vraiment besoin, c’est même son idée fixe, que le monde soit quelque chose. En atteste le document que le conseil permanent des évêques de France vient de publier sous un titre qui, à lui seul, est comme une procession de truismes : Dans un monde qui change retrouver le sens du politique. Je ne vois pas comment je pourrais penser du mal de ce document. Je ne vois pas non plus comment je pourrais en penser du bien. En fait, je ne vois pas comment je pourrais en penser quelque chose, sauf, peut-être, qu’il constitue un bon encouragement à imaginer une nouvelle Réforme. Invités à parcourir l’infiniment plat de ce texte, nous sommes menacés par le fameux vertige horizontal des horizons américains. Ou plongés dans un potage dans lequel nous nageons, comme d’un croûton à l’autre, entre les bavardages les plus éculés du moment. Tout y passe, comme la purée, on a bien vérifié de n’avoir rien oublié : le vivre ensemble, l’« insécurité sociétale », le salut aux associations, le nécessaire dépoussiérage de la devise républicaine, l’appel décisif à « une manière d’être ensemble qui fasse sens », la nécessité d’inscrire l’action dans le temps long, l’espoir résolument placé dans les « initiatives citoyennes et les désirs de parole ». Le tout rehaussé par le piment de formules comme celle-ci, dont on ne sait trop si elle évoque la mécanique du vélomoteur ou quelque projet d’arboriculture : « Le potentiel de dynamisme et de solidarité patine, sans arriver à trouver le point d’appui, l’élément catalyseur qui lui permettra de se développer et de porter tous ses fruits. » Heureusement, les passages importants, charitable attention envers la probable presbytie de la majorité des lecteurs, ont été imprimés en italique. Ainsi, comme on joue à la marelle, on saute d’une découverte à une autre. On apprend en frissonnant que « l’attitude et l’image de quelques-uns jettent le discrédit sur l’ensemble de ceux qui vivent l’engagement politique comme un service de leur pays. » Mais une fabuleuse découverte écarte ce danger : « notre société et, plus largement, toute vie en commun, ne peut pourtant pas se passer du politique. » D’où des positions aussi risquées et éclairantes que celle-ci : « Il y a un équilibre à trouver entre une sécurité maximale illusoire, et une protection des libertés qui est fondamentale. » Enfin, après l’originale certitude qu’« il ne peut y avoir d’avenir pour notre pays que dans une Europe forte et consciente de son histoire et de ses responsabilités dans le monde », vient l’affirmation proprement bouleversante que « chacun, à son niveau, est responsable de la vie et de l’avenir de notre société ».
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« Les erreurs de notre époque, expliquait Simone Weil dans La pesanteur et la grâce, sont du christianisme sans surnaturel. » Elle n’imaginait pas que les évêques eux-mêmes seraient à ce point dépourvus de cet ingrédient. Mais ce n’est pas la question religieuse qui me retient ici. L’aspect culturel, plutôt, ou anthropologique. Entre cette tiède paperasserie et l’intuition d’Aragon, la correspondance est fabuleuse. Au banquet de « ceux pour qui rien n’est jamais assez quelque chose » la hiérarchie catholique est à la table d’honneur, assise à son haut bout. Voilà. Des gens élevés et nourris dans la philosophie et la théologie peuvent donc prendre au sérieux des billevesées de communicants dont des politiciens insuffisants font leurs références majeures ? Des spécialistes de la pierre de taille et du bois noble peuvent se faire les apôtres du ciment et des panneaux de fibres ? Allons donc ! Les évêques de France sont si polis, si coopératifs avec le monde ! Leur demande-t-il de se repentir, ils s’inclinent sur-le-champ, un genou en terre, deux genoux, trois genoux ! Ballot qui les croit. Ils veulent que les apparences tiennent, point final. Pas les leurs, on ne leur en voudrait pas, les évêques aussi ont le droit de vivre ! Celles du monde. Et ça, ce n’est pas beau, ce n’est pas vrai, ce n’est pas bien. Et là, c’est Mgr Aragon qui a raison, pas eux. Qui a raison non pas contre eux, mais pour eux. Ils ne veulent pas que ça pète. Et, surtout, ils ne veulent pas en prendre la responsabilité. Les évêques ont peur de rien, comme tout le monde, ils veulent que rien soit quelque chose, que des bobards indigents les aident à sauver les meubles de la sacristie. Ils témoignent ainsi, à leur manière, eux qui, jamais de la vie, jamais de la vie divine, ne devraient avoir peur de ce rien-là, eux qui peuvent marcher sur les eaux et demander à la mort où donc est sa victoire, de l’extraordinaire puissance du phénomène décrit, il y a soixante-douze ans, dans Aurélien et qui, depuis, triomphe partout, même à l’église.
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Un stade, avec un terrain de foot. Chaque nuit, des petites bêtes très actives et très motivées sortent du sol et en déplacent les lignes, l’élargissant insensiblement en repoussant les tribunes, les avenues, la ville. Un jour, le terrain sera si vaste qu’il n’y aura plus de terrain ; le mot ne servira plus qu’aux journalistes.

6 février 2017

Un virus de merde …

LE MARCHÉ LXXIV

Une vie si laborieuse, une mort si négligée, cela est trop dur et rend les hommes sociaux et tristes.
Tchouang-tseu (IVe s. av. J.-C.)
 
Ce sont les solitaires qui font d’authentiques personnes solidaires.
Avempace (XIe-XIIe s.)
 

Le lundi 6 juin, France Inter m’apprend que dix spécialistes du marketing employés par la Fédération française de football interviennent sur Internet pour y lisser l’image des joueurs de l’équipe de France en sorte de susciter autour d’elle, durant l’Euro, un élan de fervente sympathie. Une trace infime, un cheveu, peut faire basculer une enquête, un symptôme minuscule modifier un diagnostic. Une société dont les citoyens non seulement ne s’indignent ni ne s’étonnent d’apprendre de ceux-là mêmes qui les concoctent qu’ils leur racontent des vérités lissées, c’est-à-dire des mensonges, mais encore trouvent naturel qu’on leur explique en détail pourquoi l’on compte sur eux pour les avaler et, de plus, s’apprêtent à les gober avec enthousiasme, dispense l’observateur de tout effort supplémentaire d’analyse, de toute finasserie sur la complexité des temps et les contradictions des consciences. Son rapport tient en peu de mots et ne justifie que des honoraires modestes : « Société hors d’usage. Danger. »
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Quoi d’autre ? Ce diagnostic, qui ne le fait ? Une fois admis que ceux qui manigancent de telles opérations de communication et ceux qui les valident en ne les critiquant pas ne méritent qu’une réprobation équitablement partagée, quoi d’autre ? Faute de réponse globale, une suggestion méthodologique : cesser de prendre les gens pour des imbéciles et, par-là même, de courir le risque de passer soi-même pour l’un d’eux.
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De toute façon, personne n’enverra cette société à sa destination logique, le service des soins palliatifs. Les médecins qui sont à son chevet sont bien trop attachés à sa pathologie et ont bien trop intérêt à ce qu’elle tienne le coup. Certes, crise cardiaque ou lent épuisement, elle finira par mourir comme elle pourra. La question, c’est qu’elle nous fait mourir avec elle et qu’en cherchant bien à fond dans notre citoyenneté, nous devrions trouver quelques arguments pour éviter ce désagrément.
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Faire société, répètent les bobos : invitation inutile, objurgation publicitaire, exaspérante suffisance. On ne demande pas aux citoyens de faire société comme on invite les bambins à faire la ronde. Ce refus, ce doute, cette lassitude, cet écœurement, cette tentation de cynisme, c’est cela la société : prenez ça à bras-le-corps ou allez chanter vos comptines ailleurs. La société n’est pas un modèle identificatoire, un prêt-à-vivre, une forme à remplir. Il n’y a pas de société quand personne n’ose plus descendre en soi. Le faire société si élégamment aliénant est la pire manière de faire perdre à tout le monde le goût de cette aventure. Cet empereur de Chine mythique dont le peuple est décimé par la peste, et qui va chercher sa guérison dans les profondeurs de la terre, il ne se demande pas s’il fait société, il sent au plus profond de lui le lien qui l’attache aux autres. Chacun de nous aujourd’hui est cet empereur que le malheur des autres supplie de descendre bravement en soi. Je ne suis pas la société, tu n’es pas la société, nous ne sommes pas la société. La société, c’est ce qui arrive quand on vit ensemble à hauteur d’homme. Ce n’est pas un préalable, ni un rêve à réaliser, ni une forme à révérer. Il n’y a pas de chose sociale à chouchouter, la chose sociale est pure invention de la puissance. Les associations qui se dévouent à cette mission reproduisent imparablement, et aggravent imparablement, si bonne que soit l’intention qu’elles nourrissent, les maux qu’elles s’imaginent soigner. On ne combat pas l’extériorité par l’extériorité. Un faire qui n’est pas issu de l’être est une pollution potentielle. Il n’y a pas d’être social, il n’y a pas d’être collectif : joujoux de manipulateurs ou mignardises de publicitaires. Il n’y en a jamais eu, il n’y en aura jamais, voilà ce que notre époque est en train d’apercevoir en pétochant, alors qu’elle devrait en pleurer de joie. Même à l’Euro 2016, événement capital s’il en est, il n’y a pas d’être collectif. La société, à l’Euro, ce ne sont pas seulement les gentils supporters. Les ivrognes aussi, les brutes, les imbéciles à fumigènes. Avec ce dont on ne parle pas dans les stades, et qui plane sur tous, gentils et méchants, ces négociations souterraines, ici et là, pour que la grande société du monde s’incline encore un peu plus bas devant les caïds de l’argent, ces frustrés de première grandeur. On ne fait pas société, voilà la limite de la fumisterie communicancante. La société advient comme un surcroît quand nous nous prenons pour ce que nous sommes, pour ce que nous sentons, pour ce que nous pensons, pour ce que nous aimons. Faire société est un slogan inquiet et secrètement résigné.
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Pas de manipulations, même pour la bonne cause. Un spécialiste lucide expliquait tranquillement, l’autre soir, pourquoi les tentatives de déradicalisation des jeunes attirés par le djihad resteraient à peu près inopérantes. Songeant à mon service militaire à Alger et à ces officiers du 5ème Bureau persuadés que leur propagande exaltée pour l’Algérie française allait retourner le peuple algérien comme une crêpe, j’étais porté à l’approuver. Comment ce qui était impossible quand il s’agissait d’une population paisible serait-il possible avec des fanatisés ? Mais j’étais surtout frappé de constater que ses contradicteurs n’avaient qu’un argument à lui opposer : il faut bien faire quelque chose. Je ne crois pas cela. Je ne crois pas qu’il faille agir parce qu’il faut bien faire quelque chose. Je crois que plus l’affaire est grave, moins il faut faire semblant. Je crois que le courage, c’est de s’appuyer sur la raison. Je crois que le but de l’action n’est pas de se donner une bonne image de soi, mais de faire des choses utiles. Le mot de déradicalisation est une facilité. Une bonne société, ce n’est pas quand les bons opèrent les mauvais de leur méchanceté. Quand on a affaire à des assassins ou à ceux qui les aident ou les favorisent, la sévérité va de soi. Quand on n’a pas affaire à des criminels, cette notion de déradicalisation n’est pas satisfaisante. Rien n’empêche de parler à cette jeunesse, bien sûr. Tout, au contraire, invite à le faire. Mais il s’agit alors d’éducation, et la formule d’Aristote prend ici toute sa force : l’éducation doit être l’acte commun de ceux qui éduquent et de ceux qui sont éduqués, non pas l’intervention des premiers sur les seconds. Plutôt que de parler à ces jeunes, il faut parler avec eux, et il faut leur parler comme des gens qui sont aussi concernés qu’eux non seulement par le danger terroriste, mais aussi par les contradictions de l’Occident. Quand le mal est si grave, les raccourcis qu’inventent, au nom de l’urgence, l’affolement et la démagogie se terminent très vite en impasses.
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Au fur et à mesure que l’argent et ses diacres resserrent systématiquement leur étreinte sur le monde où je vis, le sentiment grandit en moi de me trouver, comme on le disait en une autre circonstance, « en étrange pays dans mon pays lui-même ». Je ne crois pas que mes semblables, pour l’essentiel, sentent autrement. La différence, quand elle existe, vient du fatalisme auquel les a conduits l’éducation dont on les a affligés et que les difficultés de la vie ont aggravé. Ils savent comme moi que l’histoire que nous vivons, la vraie, n’a rien à voir avec celle qu’on leur raconte. Qu’elle est complexe, mystérieuse, souterraine, faite à la fois de dégagement et d’engagement, de fidélité sans lourdeur et de résistance tranquille. Que nous ne sommes aujourd’hui réellement des semblables que dans un effort commun de naître. Que cet effort, que nous le voulions ou non, creuse entre le monde et chacun d’entre nous un gouffre où l’inquiétude se mêle à l’espérance. Mais, quand tout alentour est simulacre, quand le langage de la société est aussi rafraîchissant qu’un ruissellement d’eaux usées, quand des techniques de plus en plus sophistiquées font circuler en circuit fermé des idées de plus en plus pauvres qu’il est devenu aussi inutile de combattre que d’approuver, l’étrange et profond mariage du doute et de l’affirmation qui se célèbre en secret dans une conscience est un signe irréfutable de vérité.
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Pour un peu, tant nous sommes las, nous renoncerions à parler du monde. Nous en avons pourtant tellement envie ! Tellement besoin ! Alors, puisque nous le désirons plus que jamais, peut-être faudrait-il vraiment oser ? Peut-être faudrait-il ne plus nous laisser impressionner ? Ou plutôt, peut-être faudrait-il cesser de faire comme si nous étions vraiment impressionnés ? Peut-être faudrait-il commencer à nous avouer que notre intelligence est capable, depuis toujours, de distinguer le vrai du faux, que notre oreille sait, depuis toujours, ce qui sonne juste et ce qui ne sonne pas juste, que notre cœur reconnaît, depuis toujours, ce qui est vivant et ce qui est mort. Et que ces choses, il ne faut pas les savoir en silence, en solitaire. Qu’il ne faut pas en faire un secret, une réserve, une cagnotte. Aussi sûrement qu’un vin est à boire et qu’une vérité est toujours bonne à dire, elles sont à proclamer. « Celui qui pense plus n’est véritablement celui qui pense plus que s’il est aussi celui qui dit plus. » Ces choses, il faut les dire. Se les dire à soi-même. Les dire aux autres. Là où l’on peut les entendre et, surtout, là où l’on ne peut pas les entendre. Ces choses, c’est le pain et le vin de la pensée. Ces choses, ce sont les bons virus dont me parlait autrefois Nicole Van der Elst, ceux qui croquent les mauvais virus. J’entends encore son rire : imparable, disait-elle, imparable ! Rien à attendre de récitations idiotes et de grincements plus idiots encore. Rien à foutre de ce qu’on veut faire de moi. Je ne suis pas plus Charlie que je ne suis Bolloré. J’ai un nom, le mien. C’est en lui, en lui seulement, que je reconnais les autres. C’est par lui, par lui seulement, que j’ai accès aux autres. Un nom pour le temps de ma vie. À l’école élémentaire, nous disions : « C’est mon nom, signé sous mes talons ; quand mes talons sont usés, mon nom est effacé. » Un nom qui vaut et que vaut n’importe quel autre, mais le mien. Un nom à consumer, un nom à brûler, un nom pour l’user comme personne d’autre ne pourra ni ne saura l’user. Elle a raison, la comptine, de lier le nom à la marche. Celui qui ne marche pas, celui dont les pieds, l’esprit, le cœur ne marchent pas, son nom ne vit pas, son nom ne s’use pas, son nom se vide de lui-même, il devient un sigle, comme CIA ou PSG. Celui qui ne marche pas, son nom ne donne pas son plein. Celui qui ne marche pas, il n’aime rien et ne hait rien. Celui qui ne marche pas, il n’ose pas le tragique. Celui qui ne marche pas, il n’ose pas le plaisir. Celui qui ne marche pas, il n’a plus qu’à faire le malin. Plus rien, pour lui, n’est rien. Il ne sait pas ce qu’il aime, il ne sait pas ce qu’il déteste. Il passe son temps à se mesurer, à se comparer. Il s’évalue comme un idiot. Il ne sait même plus pourquoi ce qui est dégoûtant le dégoûte, pourquoi le charabia officiel le dégoûte. Et les commentaires. Les idéologies. La marmite d’opinions. Les indignations névrotiquement sélectives. Les frissons appliqués. Les marionnettistes d’idées. Les truqueurs. Les obsédés de la place à prendre. Celui qui ne marche pas, il ne peut plus comprendre qu’il comprend. Il ne peut plus comprendre qu’il comprend immédiatement. Im-média-tement. Et surtout, il ne peut pas, il ne veut pas comprendre qu’il est trop attaché, trop enfermé, trop prisonnier. Qu’il est lié à la bête, au gros animal, et que la bête est toujours la bête, même si on lui colle sur le mufle les étiquettes les plus nobles, les plus savantes, les plus modernes, les plus laïquement pieuses. Celui qui ne marche pas, il a dans la bouche des paroles sans chair, dans la tête des idées sans âme, dans le cœur des vérités sans vérité. Celui qui marche peut rêver d’éternité. Celui qui ne marche pas ne peut rêver que d’immortalité, comme un sac en plastique.
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On aide mieux ce monde si l’on n’attend rien de lui, si l’on n’est porteur de rien d’autre que d’une fierté droite de soi-même et d’une amitié droite pour les autres. S’il en est autrement, la parole cafouille. Contrainte à d’absurdes précautions tactiques, elle surplombe l’existence, elle fait du vol stationnaire au-dessus d’elle comme un hélicoptère de police. À moins qu’elle ne se dégrade en confidences oiseuses, qu’elle ne s’anémie, s’étrangle, s’étouffe.
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Impossible, bien sûr, de repartir de zéro, impossible d’inventer des alphabets nouveaux. Pourtant, du lieu où nous nous trouvons, quel qu’il soit, il n’est pas impossible de faire un point de départ. Car, dans notre malheur, nous avons quand même une chance, une chance merveilleuse à saisir pleinement, à dévorer goulûment. Notre chance, c’est que ce monde, au fond, est bête, qu’il est prodigieusement bête, même et surtout quand il mobilise pour sa bêtise une intelligence absolue. Rien, vraiment, n’aura jamais été aussi rationnellement bête. Notre chance, c’est qu’un monde trop bête pour construire quoi que ce soit est également trop bête pour détruire vraiment quoi que ce soit. Le plaisir de détruire, disait l’anarchiste russe, est aussi une joie créatrice. Qui ne crée pas ne détruit pas, qui ne peut pas créer ne peut pas détruire. Le monde moderne ne détruit pas : il esquinte, il abîme, il dégrade, il sabote, il salope. Il cochonne. Et produit des déchets qui ne sont pas tous nucléaires, qui n’ont pas tous devant eux l’espérance de vie d’une douzaine de Mathusalem. Il en existe plein d’autres, plein d’autres dont le monde moderne emplit les consciences et les cœurs. C’est un petit mal élevé, le monde-moderne, il fait ses besoins partout, voyez-vous. Mais attends un peu ! Les besoins, ça fait du fumier. Et, sur le fumier, poussent les fleurs. Pour qui aime les fleurs, il y en a toujours à faire pousser dans le monde moderne, puisqu’on y trouve toujours du fumier, puisque ça, c’est sa production de base, inépuisable, renouvelable, encadrée par le management, stimulée par le marketing et, avec ça, écolo comme tout ! Pour que poussent les fleurs, il suffit de trouver le fumier, d’appeler le fumier fumier, de le travailler comme du fumier, de le retourner comme du fumier. Autrement dit, de ne pas avoir les yeux dans ses livres ni la langue dans sa poche. Pour qui ose partir de sa solitude, pour qui espère parler avec les autres de solitude à solitude, il y a toujours un coin de fumier à faire fleurir. À nommer fumier et à faire fleurir. Pas à nommer progrès sous prétexte qu’un petit fumier est capable de devenir un grand fumier. Pas à nommer égalité sous prétexte que chacun doit avoir sa part égale de fumier. Pour qui aime la vie et ose appeler fumier le fumier, il est possible de retrouver la beauté dans le désordre, dans la chienlit, même dans la chiure de manager. De retrouver le projet dans le non-projet. Pour qui va droit à ce qui semble perdu, il y a toujours des roses à faire pousser. Pour qui ose aller à l’éphémère. Au douteux. Pour qui desserre son corset de principes. Pour qui en a un peu marre de faire semblant de souffrir pour la justice tout en organisant sa planque. Pour qui veut parler d’éphémère à éphémère. De douteux à douteux. Et même de louche à louche. De fervent à fervent, en somme. De vivant à vivant, si j’ose encore dire. Pour qui aime les choses qui viennent des profondeurs, qui viennent de profundis, vice ou vertu, amour ou haine, pour qui aime les choses qui attendent anxieusement notre simplicité, notre trouble, notre embarras, pour qui ne se met pas de notes et n’en met pas aux autres, pour qui ne donne pas d’ordres à la vie, pour qui ne l’encadre pas, il y a toujours un point de départ. Quel mot d’amour, je ne peux pas t’encadrer ! Quel hommage à ta transcendance ! Rassurons-nous, les amis. Ce monde est prodigieusement con, infiniment con, providentiellement con. Il suffit, pour en être sûr, qu’un frisson de vérité passe en fraude. Comme il suffit d’un sourire d’infirmière, à l’hôpital, pour que l’espoir éclate comme une grenade juteuse.
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Respecter ? Minute, papillon. Pas au sens où l’entendent les techniciens en morale qui ont scalpé ce mot, qui l’ont vidé de ses entrailles pour en faire cette sorte de gargouillis bêtement approbateur dont chaque citoyen est fermement prié d’accompagner l’évocation d’un autre citoyen, quoi qu’il pense de lui, et surtout s’il le déteste. Bidonnants les officiels quand ils parlent de respect, ça fait de la peine pour eux. Ils prennent une grosse voix, on dirait qu’ils se grondent eux-mêmes. Leurs joues se creusent. Leur menton a l’air de s’agenouiller. Puis ils descendent de la tribune, se refont la gueule de tout le monde et s’en vont retrouver les copains en rigolant. Poubelle, ce respect-là, poubelle ! Respecter, respicere, c’est autre chose, quelque chose que ce public-là, ce virage-là, ignore. C’est voir à nouveau, c’est se retourner pour voir, c’est reconsidérer. C’est un acte, un acte grave, précis, unique. Oui, en ce sens-là, je les respecte, les gens, en ce sens-là seulement. J’essaye de les lire, de les imaginer par l’intérieur, j’essaye de voir ce qui a pu leur arriver comme panne, comme misère, comme honte, comme souffrance pour qu’ils deviennent les citoyens muets d’une aussi crasseuse société, pour qu’ils soient assez bêtes et malheureux pour désirer y jouer un rôle, pour qu’ils aient envie d’afficher leur nom dans son casting ! En les respectant ainsi, je me respecte avec eux, je cherche et je trouve ce qui en moi m’empêche de les comprendre assez, de les aimer assez, et je me promets que ça changera même si je sais que ça ne changera guère. En ce sens seulement, en ce sens unique – pas dans le sens inique qui traîne partout – je les respecte, et me respecte avec eux. C’est que je leur dois de la tendresse, mais que je m’en dois aussi à moi-même. Et de la sévérité, et même de la férocité, comme à moi-même. Peut-être êtes-vous comme moi : je me sens rien et je désire Tout.
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Délire ? Projection loufoque sur un monde dont les sceptiques m’expliquent, avec leur inénarrable dogmatisme, qu’il ne mérite pas qu’on se fâche si fort contre lui ? Bon. Reprenons les choses autrement et, pour cela, qu’on me permette un détour.
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Arte donnait l’autre soir le film de Fabrice Luchini et Philippe Le Guay, Alceste à bicyclette. Lambert Wilson y joue le rôle d’un comédien vedette, Gauthier Valence, qui rend visite à un autre comédien, Serge Tanneur, son aîné, interprété par Luchini. Ce Tanneur, naguère glorieux au théâtre, vit retiré dans une maison branlante de l’île de Ré. Motif ou prétexte de la venue de Valence : une nouvelle mise en scène du Misanthrope à laquelle il dit vouloir associer Tanneur. On comprend vite que le projet a peu de choses d’aboutir, et que la vraie raison de la visite, bien plus complexe, est le lien qu’a créé entre eux leur commune réflexion sur le personnage du Misanthrope. L’un et l’autre, différemment, vivent depuis toujours en Alceste comme d’autres vivent en Shakespeare. Et pas seulement au théâtre. Valence n’a jamais digéré une remarque fulgurante de Tanneur : c’est l’ami et le confident d’Alceste, le conciliant Philinte, l’homme de l’arrangement, l’homme du consensus, l’homme de la synthèse qui est le véritable pessimiste, non pas l’atrabilaire, l’excessif, le féroce, le caractériel, l’inclassable, l’inapprivoisable Alceste. Ainsi, en Alceste, se rencontrent ces deux comédiens, ces deux hommes à qui leur art fait enjamber quatre siècles dans la foulée de Molière. Tous les deux, l’un furieusement, l’autre anxieusement, attestent de la modernité de ce rôle par l’intensité des échanges qu’il provoque entre eux. Masqué derrière des considérations théâtrales ou de naïves vanités de comédiens qui leur sont autant de voiles pudiques, leur dialogue en devient encore plus urgent, plus nécessaire, plus fracassant. Bien sûr, chacun veut rester dans son personnage. Tanneur le peut, qui ne négocie rien sur Alceste. Valence lui a proposé, preuve qu’il ne le connaît pas encore très bien, que chacun d’eux joue en alternance l’un et l’autre rôles. Tanneur fait semblant de discuter mais, finalement, reste dans sa solitude et continue de contempler l’océan, un sourire de défi aux lèvres, amer, triomphalement résigné, presque heureux. Valence, lui, joue Alceste avec un autre partenaire. Ou essaie car, le soir de la première, le doute semé par son ami refleurit cruellement.
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Un élève de sixième peut voir de quoi il s’agit. C’est pour parler de ce qui les blesse tous les deux, de ce que personne aujourd’hui n’avoue, ni eux ni nous, que Valence est venu débusquer sur son île cet ami dont le jugement lui importe, dont la carrière lui a été comme un modèle, et parce qu’il a reçu comme une écharde dans sa chair l’annonce de son exil volontaire. Chacun de nous, évidemment, est à la fois Tanneur et Valence, Alceste et Philinte. Ce qui se joue dans ce film, c’est notre manière d’habiter le monde, d’être au monde. Comment s’interpénètrent le texte de Molière et les douleurs de notre siècle, comment un vers – un mot de ce vers, une infime et puissante nuance – va cristalliser le conflit qui oppose les deux amis et fournir au film une conclusion digne du problème qu’il a le courage d’aborder, je laisse au lecteur le plaisir de le découvrir en s’installant, s’il ne l’a déjà fait, devant cet admirable Alceste à bicyclette.
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Pour ma part, le but de ce détour était de témoigner de mon ahurissement quand, désireux d’en savoir un peu plus, j’ai lu, dans la notice Wikipédia du film, la présentation générale qui en est faite. Je ne sais rien de son auteur. Jusqu’à la dernière phrase, son texte m’a semblé pertinent, fort convenable, nullement scandaleux. Et puis je suis arrivé à cette dernière phrase, et l’enfer m’est tombé sur la tête.
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La voici. L’auteur, de toute évidence, veut recentrer son propos sur ce qui lui semble l’essentiel en formulant la question que, selon lui, pose le film : « Les deux acteurs auront-ils assez de respect l’un pour l’autre, assez de contrôle d’eux-mêmes pour que l’alternance hebdomadaire du meilleur rôle de la pièce puisse entrer dans les faits lors de la tournée prévue ? »
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D’abord, stupéfaction hagarde. De quoi être atterré. Puis j’ai imaginé un professeur qui s’inspirerait de ce commentaire. Là, fureur noire, j’ai vu rouge ! Qu’ai-je pensé au juste, ai-je même pensé quelque chose, je ne sais plus. Me voici maintenant remis, avec une proposition paisible. Si ces trois lignes ne déchaînent pas chez ce professeur, surtout s’il enseigne la littérature française ou la philosophie, quelque désordre physique ou psychique apparent, une sudation excessive et brutale, par exemple, ou un tremblement des mâchoires, ou une soudaine pâleur, s’il ne se met pas à jurer comme un charretier, si ses yeux ne s’injectent pas de sang ou si, en l’absence de ce symptôme, on ne lit pas en eux, une fraction de seconde, une lueur proprement meurtrière, alors pas de temps à perdre : on envoie illico ce pédagogue comme petite main de renfort à la police ou à la gendarmerie, l’une et l’autre aujourd’hui, comme on le sait, surmenées. On ne peut pas laisser des élèves avec un type pareil. C’est plus dangereux que tout, plus grave que tout.
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La colère passe, l’excès, la joie vengeresse et douteuse. Il reste ce qui ne peut pas passer. Peut-être ce site tout entier, avec ses articles trop longs, son acharnement, son piétinement était-il tout entier destiné à mettre en évidence ces quelques lignes. Celui qui les a écrites, il n’est pas mon adversaire, il est mon collègue de labo, sa paillasse est proche de la mienne. Nous avons ensemble isolé le virus que je cherche depuis si longtemps, que je connaissais par ses effets multiples, que j’avais traqué, de toutes les manières possibles, dans mes sessions de formation comme dans ma vie à moi, dans celle de mes proches et de mes amis, dans les témoignages volontaires ou involontaires des romans ou de la poésie, dans les textes des braves qui affrontent l’époque à mains nues.
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Je sais comment elle m’est venue, cette obsession qui m’a été à la fois une amie et une douleur. En 1981, j’ai publié un petit livre auquel j’avais donné pour titre ce clin d’œil impertinent à Rousseau : Émilie ou de l’éducation des adultes. Il s’agissait d’une série de saynètes directement inspirées de sessions de formation que j’avais animées, et dont les personnages faisaient écho à des hommes ou à des femmes bien réels. En dépit de son titre provocant, je ne pensais pas que ce livre contribuerait de manière décisive au progrès de la pensée contemporaine. Mais je l’avais voulu joyeux et amical, comme les circonstances qui l’avaient fait naître, et j’avais pris un grand plaisir à y travailler. Il eut le destin modeste et sympathique qu’il méritait, puis je l’ai oublié. Plusieurs fois pourtant l’envie m’est venue de donner une suite à Émilie, de présenter d’autres personnages tirés d’autres sessions. Je ne me suis jamais décidé à le faire, même si, dans les années 90 ou 2000, je disposais d’une matière bien plus vaste que celle de 1981. Je sentais qu’il m’aurait fallu changer entièrement de ton et que ma gentille Émilie, dont beaucoup de traits appartiennent à la serveuse d’un hôtel normand où s’était tenue l’une de nos sessions, serait devenue problématique, un peu triste et lourdement discoureuse. Ce constat eut une grande importance pour moi, ce fut ma manière de percevoir l’évolution de notre société : dans ses conséquences sur l’être des gens, en quelque sorte, sur l’intimité de leur pensée et de leur sensibilité, bien en-deçà et bien au-delà des débats auxquels donnait lieu, paradoxalement avais-je l’optimisme de croire, ce septennat de François Mitterrand durant lequel la modernité fut exaltée comme jamais et ses plus discutables figures mises en scène avec une emphase qui donnait la mesure exacte de la lucidité des médias et du taux de confiance qu’il était déjà raisonnable de leur accorder.
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Début d’une interrogation. Rumination plutôt qu’analyse. Une intuition simple : Émilie décrit une période où je pouvais encore m’entretenir avec des travailleurs en oubliant, dans une large mesure, le monde où nous vivions. Il était là, évidemment, et sa présence dans l’entreprise n’était pas toujours légère. Pourtant, même si les gens apprenaient à se méfier de lui, lui c’était lui, et eux c’était eux. L’entreprise, dans ce livre, n’a qu’une présence discrète. C’est un décor qui s’invite parfois sans trop d’égards dans l’existence des salariés, mais jamais sans sonner à la porte. Même malcommode et envahissant, même exigeant et injuste, le monde était et restait, à cette époque, une troisième personne, celle dont on parle.
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J’ai découvert récemment que la même année 1981 avait été marquée par un événement discret et fort important qui m’avait échappé. La plus glorieuse des revues littéraires françaises, la NRF, La Nouvelle Revue Française, a en effet publié, en tête du sommaire de sa livraison d’octobre 1981 (n°345), un article de Michel Leiris dont le titre fait réfléchir. J’ai appris à mes dépens ce que signifie, pour le monde littéraire, la place attribuée, dans le sommaire d’une grande revue, à telle ou telle contribution. De 1961 à 1967, mois après mois, j’ai eu à procéder à des arbitrages de cette sorte dans une autre revue, La Table ronde, qui était à la NRF, pour employer un langage que les élites puissent entendre, ce qu’est aujourd’hui, dans un cadre quelque peu différent, l’Olympique Lyonnais au PSG : un second largement distancé, mais qui sait quand même marquer des buts. Peu familier des usages de la tribu littéraire, j’avais placé en tête de mon premier sommaire un texte dont l’auteur, quoique respecté, ne faisait pas partie du podium de l’époque alors même que j’avais relégué, en quelque sorte en Ligue 2, je ne sais quel Zlatan de la critique. Une bombe sur la Bibliothèque nationale n’eût pas davantage affolé le Landerneau littéraire. Minuscule souvenir, certes, mais qui donne toute son importance au choix de la NRF et m’oblige à le considérer avec la gravité qu’il faut. C’était un message, un avertissement, une alerte. Presque une prophétie. Le titre de cet article ? Une délicieuse anagramme : Modernité, merdonité.
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1981. Émilie a perdu le goût de rire. La NRF, cette vieille dame, a tout compris. Ce qui va arriver en douce, cet étouffement, cette réduction, cet aplatissement, cette façon de vider la réalité d’elle-même, cette compensation cérébrale d’une dévitalisation de l’intelligence, j’ai tâché, comme bien d’autres, de l’ausculter, de le décrypter et, comme bien d’autres, j’ai rêvé de le conjurer. Entreprise difficile. Il faut manier les multiples langages dans lesquels s’exprime la modernité, il faut surtout être capable de saisir et de transcrire ce qui se produit dans une conscience quand elle se trouve solitairement affrontée à cette énorme machine. Il faudrait être là à l’instant de l’accident, du choc, de l’agression. Comprendre par où ça a cédé et comment et pourquoi, savoir si une résistance était possible, s’il y avait des complicités dans la place et lesquelles, expertiser le monde ancien. Et puis, quand quelqu’un commence à y voir un peu plus clair, tout est démocratiquement agencé pour que sa parole ne porte pas, ou ridiculement peu. Les champions de la modernité développent un sixième sens extraordinairement habile à déceler dans leurs interlocuteurs cette recherche, ce souci, cette curiosité, ce doute. Ils ont une perception presque animale du danger que fait courir à l’échafaudage de leurs éléments de langage le moindre mulot, la moindre souris, le moindre ver de terre qui cherche à vérifier les fondations sur lesquelles il repose. Les mêmes qui n’ont aucune réticence à recevoir de leurs adversaires autant de coups qu’ils leur en assènent, les mêmes qui acceptent avec la plus paisible tolérance qu’on se montre l’ami ou l’ennemi de la modernité, son thuriféraire ou son contempteur, qu’on la bénisse ou qu’on la maudisse, qu’on s’extasie sur ses réalisations ou qu’on pourfende rageusement sa légèreté et ses injustices pourvu que, d’une manière ou d’une autre, on accrédite son mythe et sa puissance, ceux-là tremblent de terreur à l’idée que le peuple comprenne enfin qu’elle n’est qu’une bulle de savon qui crèverait à l’instant où il soufflerait dessus, et que tout, dès lors, se réorganiserait autrement en engloutissant, avec cette construction de carton, les intérêts épais et les vanités froussardes qu’elle héberge. Un monde où l’on repartirait des êtres, des choses, de leurs relations naturelles, un monde sans boursouflures où chacun serait à la fois centre et périphérie, un monde sobre et modeste mais vif et chaleureux, un monde où le langage des éléments ferait oublier les éléments de langage, ce monde-là, même à l’état de préfiguration, même à l’état de très lointaine promesse, même à l’état de rêve, leur est insupportable. Quand tout ne tient pas dans leur rien, ces malheureux ne vivent plus. Ce ne sont pas des monstres. Ils n’ont pas fini de naître, c’est tout leur drame, et ne supportent pas qu’on le sache. Ils se protègent, se répètent, s’imitent : c’est ainsi qu’ils font le malheur du monde.
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En tout cas, nous l’avons, notre virus. Même si la recherche n’en est qu’à ses balbutiements, nous pouvons commencer à comprendre. Considérons-le encore une fois : « Les deux acteurs auront-ils assez de respect l’un pour l’autre, assez de contrôle d’eux-mêmes pour que l’alternance hebdomadaire du meilleur rôle de la pièce puisse entrer dans les faits lors de la tournée prévue ? »
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Comment cette phrase est-elle arrivée là ? A-t-elle échappé à son auteur ? Est-elle tombée dans son texte comme un rocher se détache de la montagne ? Serait-ce un canular ? Dans ce cas, eût demandé Freud, pourquoi ce canular-là, et pas un autre ? D’où qu’elle vienne et quoi qu’elle cherche, elle a quelque chose d’extraordinaire. Dogmatisme ou humour au nème degré, toute la stratégie du discours de la modernité, telle qu’elle apparaît dans la communication politique, dans la publicité commerciale, dans la propagande de l’entreprise, est là. Je ne sais si l’auteur, soudain débordé par ce que sa vie d’étudiant, de travailleur, de citoyen a dû ingurgiter, a ressenti le simple besoin de le vomir sans se poser davantage de questions ou si, Flaubert qui s’ignore, il a voulu au contraire saisir impitoyablement la quintessence du mal principal, fondamental, qui nous harcèle. Le résultat est saisissant. Je gage que le ministère de l’Éducation nationale, soucieux comme il l’est du progrès de la conscience civique, incitera chaleureusement les enseignants à le commenter devant leurs élèves.
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Qu’on n’oublie pas. Le sujet de ce film, c’est une méditation sur l’homme libre face au monde qui, partant de Molière, enjambe quatre siècles. Elle met en scène, dans un même mouvement, trois duos de personnages : Alceste et Philinte, ceux du Misanthrope, Valence et Tanneur, ceux du film, et, compte tenu de ce que l’on connaît d’eux et, singulièrement, du premier, deux grands acteurs de notre temps, Fabrice Luchini et Lambert Wilson. Alceste à bicyclette, c’est une interrogation à plusieurs voix et plusieurs visages sur un thème d’une actualité criante qui se réfléchit dans le miroir de l’histoire, c’est une occasion de considérer ensemble notre vie et de jeter sur elle un regard libre et droit. C’est une fête grave et c’est un repos, tout cela non dépourvu de drôlerie. Et alors ?
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Quel rapport avec cette phrase ? Aucun. Ni dans le fond ni dans la forme. Pas plus que la modernité n’en a avec la vie. Parachutage nocturne de munitions managériales. Mais qu’est-ce qu’elle fout là, cette phrase ? Rien. Elle s’impose, c’est tout. Une goujate. Aucune conscience du ridicule, de l’espèce d’obscénité. Un cauchemar ? Le technicien a mélangé les bobines ? Voici ce qu’on a compris d’Alceste, et de Luchini, et de Molière : le sujet du film, c’est de savoir si l’usine du spectacle va tourner ou pas. Stupéfiant, mais totalement véridique car, c’est ça la modernité, c’est ça les valeurs, c’est ça et rien d’autre, jamais. Et c’est bien avec cette inconscience et cette lourdeur, c’est bien avec cette grossièreté-là qu’on vous en bourre le crâne.
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Tout le reste, comprenez bien, Molière, Alceste et tout le toutim, c’est du blablabla, voilà ce qu’on vous envoie à la gueule, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, et comme vous avez été très mal élevés, vous vous croyez obligés de rester polis. Vous prenez donc l’air du citoyen qui joue à l’esprit large quand on lui explique que la seule chose qui compte, c’est la production. Luchini, n’en doutez pas, a fait ce film pour des cadres commerciaux en formation. Pour qu’ils repèrent les obstacles que la culture et la subjectivité placent vicieusement sur la route du progrès économique. Et vous continuez à admettre, n’est-ce pas ? À sourire ? Dans certains cas, c’est mordre qui est humain, et sourire qui est animal.
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D’où parle l’auteur, c’est limpide. Il est assis dans le fauteuil du commissaire aux comptes d’une association récemment créée, la MAP (Molière, Alceste, Philinte) dont Luchini et Wilson sont les cogérants. Ou il rêve qu’il y est assis. Il professe que cette position lui assure une visibilité maximale sur la situation. Comique ou tragique, mais tout à fait vrai : c’est bien ça qu’on fait entrer dans la cervelle des gens.
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On notera que la question posée n’en est pas une. C’est par un artifice éléphantesque que le propos affecte un tour interrogatif. De quoi il s’agit, l’auteur, sujet supposé savoir comme on n’en fait plus, n’en doute pas un instant. Il a d’emblée ramené cette histoire d’intellos à l’essentiel : le business. L’écrasement des plans est si parfait que tout s’affale sur la perspective de l’entreprise. Le point d’interrogation final est le string de doute dont se pare un dogmatisme sans faille. Ce monsieur sait tout parce qu’il pense que le business c’est tout. Sans s’apercevoir un instant qu’il se met exactement dans la position des pédants solennels contre lesquels, des Précieuses ridicules aux Femmes savantes en passant par Le Misanthrope, Molière n’a cessé de nous mettre en garde.
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On croit rêver tant c’est ressemblant. Une fois fixé l’objectif économique dans la perspective de la production et de la rentabilité, une fois repérés les meilleurs moyens de l’atteindre, reste, comme d’habitude, à motiver le personnel. Tel est le rôle des valeurs. Les personnages et les comédiens sont devenus des cadres ou des sous-cadres qu’on va maintenant manipuler sans modération. M. Philinte et M. Alceste, comme M. Tanneur et M. Valence, comme M. Wilson et M. Luchini, tous rôles confondus, toute verticalité abolie, sont jetés dans la même marmite pour qu’ils y dégorgent ce qu’ils pourraient encore avoir en eux d’un tout petit peu spécifique. Quand l’anonyme de service les en tirera, blanchis comme des endives, il pourra leur enseigner à son aise un respect et un contrôle d’eux-mêmes qui semblent tout droit sortis d’un manuel d’éthique publié par la FIFA.
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Tout cela, bien sûr, dans l’environnement stylistique qui convient. Alceste, c’est « le meilleur rôle de la pièce ». J’entends : le meilleur produit. Et pour que l’alternance (bientôt l’alternance quinquennale du meilleur rôle de la République) puisse entrer dans les faits, ces faits qui sont le produit du faire, même si faire, comme le rappelle le Traité du style d’Aragon, a parfois, dans notre langue, un sens plus trivial.
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Quelle est donc cette intelligence supérieure qui s’installe dans une position aussi profondément débile ? Quel est ce pédagogue truqueur qui pose de si fausses questions ? Quel est ce moraliste d’opérette ? De quel perchoir s’égosille-t-il ? Pourquoi ? Quel est ce contrôleur de gestion déjanté qui semble prendre un tel intérêt à ce que cette tournée se fasse ? Quel réducteur de têtes s’est installé dans la peau de celui qui a tenu la plume ? Quel malpropre a laissé derrière lui cette odeur de rentabilité que dégage ce meilleur rôle de la pièce ? Et les faits, où est le peureux qui a besoin de s’enfermer en eux comme un gamin dans les chiottes ?
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Je dis chiottes. Je dis fiente. Je dis déchets. Je dis excréments. Je le dis avec Tchouang-tseu et avec saint Paul. Je le dis avec Freud et avec Keynes ; je le dis, avec ces deux derniers comme Bernard Maris m’a appris à le dire. Je le dis avec Michel Leiris et la Nouvelle Revue Française. Je le dis comme le pensait Alain et comme le pensait Bernanos à l’époque où, pourtant, ils se chamaillaient beaucoup. Je le dis comme cette étudiante, l’autre soir, à qui je commençais à expliquer que ce monde est odieux de mesquinerie et qui m’interrompt avec un gentil sourire pour laisser tomber calmement : « … tout le monde le sait ». Je le dis avec tous ceux qui, dans leurs langages différents, disent la même chose : quand, dans une vie humaine, dans une société humaine, il n’y a pas « autre chose qui compte que ce qui compte », cette vie ou cette société entre fatalement, nécessairement, obligatoirement, dans un processus d’excrémentation.
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Alain ne dit pas « autre chose que ce qui compte ». Ça, on nous le sert à gogo, jusqu’à plus soif : ce sont les valeurs, sortes d’hôtesses décoratives qui ne servent à rien du tout, si ce n’est à faire oublier la laideur des chevaliers du Cac 40 ; ce sont aussi les idéalisations et sublimations frauduleuses en tout genre, toutes, sans exception, des plus charnelles aux plus spirituelles, des plus sensibles aux plus éthérées. Elles ont d’ailleurs le même nom de famille : ce sont les demoiselles Bidons. Autre chose que ce qui compte, c’est une fumisterie largement répandue dans la famille Bidons, dans sa branche rose, dans sa branche bleue, dans toutes les autres, dans sa branche riche, sa branche pauvre, sa branche pieuse, sa branche pas pieuse. Autre chose que ce qui compte, c’est marquer le pas sur place, c’est parler pour ne rien dire. Alain, lui, a parlé d’« autre chose qui compte que ce qui compte ». Et là, bye bye ! À la prochaine, Mesdemoiselles Valeurs Bidons ! Là, ça devient sérieux. Là, on n’en est plus au clapotis d’émotion dans un gosier ministériel. Avec autre chose qui compte que ce qui compte, le jeu est cassé. Dernier virage, vérifiez les toboggans. Fini de faire semblant. « Appelez-ça comme vous voulez, moi j’m’en fous », chantait Maurice Chevalier, mais tout est bouleversé, sens dessus dessous. Fini de se croire dans le bon camp. Résiliée l’assurance « position intellectuelle ». La transcendance a pointé son nez. En secret, dans cette personne-là ou dans cet individu-là comme doit dire un ministre d’une personne qui a fait une connerie. La transcendance, on l’a repérée à son parfum de toujours connu-jamais connu, elle fait signe de là où l’on est vraiment soi, de là où l’on n’ose pas être vraiment soi. Geyser de liberté, d’une liberté animée du dedans, par le dedans, douche froide et chaleureuse. Autre chose qui compte que ce qui compte, c’est quand aucune raison supérieure n’est admise avant qu’elle ne soit passée sous le portique du sens, avant qu’elle n’ait été fouillée par une droite méfiance, avant qu’elle n’ait été pesée sur la balance de l’amitié. Quand aucun gang n’est cru sur parole, ni même aucun clan, ni même aucun club, ni même aucune équipe, et encore moins sur silence. Quand votre dernier mot et le mien, qui n’est jamais un ordre, et qui se mépriserait d’être un slogan, vient en vous et en moi d’un je ne sais quoi plus sûr que toute notre science réunie. Quand l’avarice, soudain mise nue par la simplicité du cœur, n’a plus qu’à aller se cacher. Alors, peut-être, la société… Peut-être. Mais, à coup sûr, pas autrement.
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Merci, mon camarade de labo. Même si, au passage, il vous a un peu mordu, vous ne m’en avez pas moins fortement aidé à le trouver, ce virus de merde.