Changement de régime

LE MARCHÉ XVI

Même sans violences ni déprédations, la loi fait maintenant de l’évasion un délit. Elle a deux fois tort. D’une part, c’est une faute de jugement. On ne peut obliger un détenu à accepter son châtiment, à en reconnaître le bien-fondé, à le confesser bienfaisant et désirable : il suffit qu’il le subisse. Pas plus que le travailleur n’est payé pour adhérer à l’esprit de l’entreprise, le détenu n’est enfermé pour s’imprégner de l’esprit de la prison. Cette confusion entre le for interne et le for externe est la marque infaillible de l’esprit totalitaire. D’autre part, c’est une faute de goût. Envoyer au musée le romantisme de la cavale pacifique, c’est assassiner inutilement bien des rêves chez les prisonniers. Sans augmenter, c’est le moins qu’on puisse dire, la sécurité des gardiens.
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Un instant encore avec la Justice. Un très haut magistrat donne son sentiment sur ce bracelet électronique qu’on imposerait, après leur libération, aux délinquants sexuels dangereux, notamment aux pédophiles. Il fait sa démonstration en trois temps. Premier temps, les principes. Il est du devoir de la société de protéger les enfants contre de tels individus quand les psychiatres ne peuvent affirmer qu’ils ne sont plus dangereux. La contrainte est d’ailleurs toute relative. Le bracelet est discret et ne gêne que très modérément l’activité de l’ancien détenu. De toute façon, on ne peut mettre en balance ce désagrément et les risques que courent les enfants. Soit. Parfait. Très bien. Mais – deuxième temps – parlons faisabilité. Ce bracelet sera-t-il efficace ? Dans certaines circonstances, sans doute, oui, peut-être. Il faut pourtant reconnaître que, dans la plupart des cas, à moins que le criminel n’agisse dans les phares d’une voiture de gendarmerie, on n’aura pas le temps d’intervenir. Mais alors, pourquoi ? Pourquoi, demandez-vous ? Mais parce que les principes. Le troisième temps est un copier/coller du premier. Parce qu’il est du devoir de la société de protéger ses enfants contre de tels criminels quand les psychiatres ne peuvent affirmer qu’ils ne sont plus dangereux. Parce que la contrainte est d’ailleurs toute relative. Parce que le bracelet est discret et qu’il ne gêne que très modérément l’activité de l’ancien détenu. Parce que, de toute façon, on ne peut mettre en balance ce désagrément et les risques que courent les enfants. Voilà un raisonnement typique d’une époque pourrie d’idéologie qui se dit éprise de concret, d’une époque soumise à l’obligation de paraître, à la nécessité de résoudre, ou d’en avoir l’air.
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Quoi qu’on pense des intentions américaines, il serait inconvenant de confondre la criminelle expédition irakienne et l’opération humanitaire en Asie. La lamentable équipée de Bush, pure et simple invasion fondée sur le mensonge, la cupidité, la sottise et la violence, et qui trouve en face d’elle non pas seulement une poignée de terroristes, mais le mépris et la résistance du peuple qu’elle a martyrisé et qu’elle prétend maintenant relever de ses ruines, ne peut nous empêcher de nous féliciter de voir la même force matérielle sauver des vies dans les pays dévastés. On ne doit pourtant en rester ni à la colère ni à la gratitude ; le sentiment et la morale sont de très mauvaises optiques pour observer l’époque. L’une et l’autre opération, la douce et la dure, la méchante et la gentille, relèvent de la même obligation de paraître que le débat sur le bracelet électronique. Surplombant violence et générosité, une espèce de putasserie tragique mène le bal, à laquelle aucune autorité, de quelque ordre qu’elle soit et à quelque niveau qu’elle se situe, ne semble désormais en mesure d’échapper. Du président des États-Unis à la sous-chef de caisse de mon super, le pouvoir est devenu frime et souci d’importance. Effet des techniques nouvelles ? De la rage d’informer et de communiquer ? De la pandémie d’angoisse ? Se faire voir, être là, être dans le bon coup, exhiber tantôt ses biceps, tantôt ses neurones, tantôt son grand cœur : le risque de ce comportement nerveux et faiblard grandit avec l’étendue des responsabilités. Les États-Unis, encore en tête du hit-parade, en fournissent aujourd’hui l’exemple le plus éloquent. Quand d’autres pays leur raviront la suprématie, nous changerons d’exhibitionnistes.
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Ainsi annoncée, la nouvelle est assez guignolesque. J’ajoute qu’elle ne doit obliger personne à colorier la tour Eiffel : j’ai compris dans Tchouang-tseu pourquoi j’aime tant Lamartine. Je croyais que c’était pour le cœur, pour cette présence si chaude et si libre à lui-même, à ceux qu’il aimait, à son merveilleux Mâconnais, pour cette priorité constamment donnée à l’intériorité qui l’écarte des clans et des partis et le ramène chez lui après chaque aventure politique, pour cette âme que tout atteint et que rien ne déloge. Il y a cela, sans doute, mais, à lire les Leçons sur Tchouang-tseu de Jean-François Billeter, je vois que mon amitié pour le romantisme lamartinien me cachait quelque chose de plus profond. Ce n’est pas au sentiment de la nature qu’est adossé Lamartine. Ou, plutôt, ce sentiment s’adosse lui-même à une expérience plus fondamentale, à un affrontement du vide qui sépare le poète des autres et du monde en même temps qu’elle le relie à eux. Si les poèmes où il chante sa douleur – il eut bien des occasions de le faire – restent si sereins, c’est qu’on y ressent, comme à l’état pur, la puissance de cette solitude reliée. Il s’agit de cet autre régime d’activité de la conscience que suggère Billeter, d’un autre regard sur soi (et donc sur les autres et sur le monde), d’une autre façon de se penser (et donc de penser). De quoi est faite cette attitude ? De l’acceptation d’un déplacement constant. De la descente dans un en deçà d’où se projette un au-delà. De l’exil volontaire dans un ailleurs qui rapatrie. De la ferveur d’un doute qui affirme. Du refus de poser ses valises dans les problématiques fermées.
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Le jour béni où nous dirons ensemble que nous avons tous perdu notre chemin. Le jour béni où nous ne ferons plus semblant de savoir, ni d’agir, ni de penser, ni de sauver.
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Dans un couloir de Gabriel Péri-Asnières-Gennevilliers, (un héros et deux villes pour une station de métro), un prophète hirsute est assis sur le sol au milieu d’une marée de sacs en plastique. Il y en a là trente, quarante, cinquante peut-être, serrés autour de lui comme les poussins autour de la poule. Dans cette station de pauvres, personne n’irait lui reprocher de bloquer plus de la moitié du couloir. La foule contourne avec respect ce vieil homme majestueux bardé de ses remparts dérisoires. Parfois, se penchant autant qu’il le peut, il va redresser, du bout du bras, un de ses compagnons de misère : il a à cœur que tous tendent bien haut leurs poignées vers le ciel. Puis il regarde fixement devant lui. J’aime ce mémorial de la détresse et de la fragilité humaine, plus émouvant que ceux des architectes. À chacun de mes passages, je m’arrête quelques minutes, à distance respectueuse de l’ermite. Dans une autre station, on le trouverait encombrant ; toutes sortes de gens raisonnables et humanitaires auraient les mots qu’il faut pour le chasser. Ici, il ne tient pas trop de place : il tient sa place, tout simplement. Quand les pauvres le saluent de leur silence tranquille, ils songent que, dans un quelque part inconnu, la leur les attend.
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Pour être sûr d’avoir réussi sa vie, il faut être un imbécile ; pour être certain de l’avoir ratée, un orgueilleux.
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Le dernier CD de cette chanteuse : « Que du bonheur ! » Ces amateurs sont repartis avec six buts dans leur valise mais ont réussi à transformer un penalty : « Que du bonheur ! » Le dernier message, dans le langage des aveugles, des mains qui vont s’engloutir : « Que du bonheur ! »
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Histoire d’O réapparaît. Mon émoustillement n’y avait d’abord repéré qu’une fort agréable pimentade. C’est mieux que ça. À certains moments, cheminement assez rare, le trouble conduit à l’émotion. Quelqu’un souligne qu’on y sent trop souvent la pose. Exact. Mais compare imprudemment cet abandon érotique, qui serait pur trucage, à l’abandon de la religieuse, réputé authenticité absolue. Un peu simple. Toutes nos vacations sont farcesques, non ? Chassez le théâtre, il revient au galop !
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Quand un smicard lira dans le relevé annuel que lui enverra la Sécurité sociale qu’il a coûté mille euros à la collectivité, il fera le fier et le bravache, grommellera « c’est toujours ça de pris » mais craindra en secret d’y être allé trop fort. Devant le même relevé, le nanti se promettra de ne plus négliger sa santé.
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Une église de village. Le curé nous fait part de sa découverte : les rois mages n’étaient pas des rois. Bien, je peux penser à autre chose. Cette vieille dame, à gauche, profil d’aigle, regard légèrement ahuri de qui vient d’atterrir sur un continent hostile, c’est l’ancienne châtelaine. La propriété est vendue mais elle aura le droit d’y mourir. À droite, une villageoise au sourire moqueur, éclatante de santé. Je donne des sous-titres aux regards qu’elles échangent. « Vous faites semblant d’être de là-haut et de la haute, raille la seconde, mais vous êtes de la terre, comme moi. » « Juste, répond l’altière châtelaine, mais si vous n’étiez pas sûre d’être, vous aussi, de là-haut, vous n’oseriez pas m’adresser la parole. » La fille de la terre et l’amie des idées se retrouveront à la boucherie-charcuterie. Ou presque. La villageoise, à l’intérieur, complète sa commande. La châtelaine se contentera d’écraser son nez contre la vitrine. Les langoustes à la mayonnaise, c’est trop cher, décidément trop cher : on ne peut plus, mon ami, on ne peut plus.
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La société française tient tout entière dans le bureau de poste de Paris-Daumesnil, au demeurant fort convenablement reconstruit il y a une dizaine d’années. Mais le contenu n’a pas suivi le contenant. De la porte d’entrée aux guichets, des cordages délimitent une file, véritable diagonale du Fou, où les clients patientent à la queue leu leu. Conséquence de cette judicieuse utilisation de l’espace, 75% des locaux deviennent aussi inutiles que les friches autour du béton. Seule explication possible : on a voulu limiter les interventions des techniciens de surface. Aux heures de pointe, la file obstrue carrément la porte, interdisant l’entrée aux entrants et la sortie aux sortants, les jetant les uns contre les autres, sous l’œil attentif des caméras, dans une fraternelle mêlée que survolent divers noms d’oiseaux. Pour limiter les mouvements, le stratège local a fait fermer les boîtes à lettres naguère installées à l’intérieur des locaux. Par temps de pluie, chacun serre contre son cœur la facture de France Telecom qu’il va poster dehors si, d’aventure, il a trouvé les machines à affranchir en état de distribuer autre chose que des excuses pour la gêne occasionnée. Faites comme vous l’entendez, camarade receveur ! Voyez : les clients sont d’accord, les postiers aussi. Tout le monde est d’accord, camarade manager ! Voulez-vous que nous passions un peu l’aspirateur ? Que nous vous aidions à calculer votre prime de productivité ? Ma France aux yeux de tourterelle me l’a dit à l’oreille : cette fois, elle s’en tape, et pour de bon !
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On m’a beaucoup interrogé, ces temps-ci, sur ma pratique religieuse. J’ai dit la vérité. Je vais à l’église aux grandes fêtes, trois ou quatre fois par an. Affirmation d’une adhésion intérieure, refus d’une mobilisation plus précise. Je tricherais si je ne faisais pas ces quelques gestes, je tricherais si j’en faisais davantage. Il est vrai qu’à vingt ans j’aurais vomi cette attitude : tout ou rien, la révolte ou l’immersion. À qui me les demande, je donne mes raisons comme je peux, sans aucunement prétendre être dans le vrai. Une ou deux fois, pourtant, quelque chose m’a alerté. Une manière de prendre trop de précautions, de montrer trop de scrupules, comme si la question était d’une scandaleuse indiscrétion. Qu’est-ce donc que cet écho, cet écho très ancien que j’entends dans la voix de mes interlocuteurs ? Qui donc avait pour moi les mêmes égards un peu suspects ? Qui semblait secrètement rassuré par mes mauvaises réponses, et les accueillait avec la même compassion ? J’y suis ! Mon voisin de table, à Louis-le-Grand, ce dadais laborieux et gris, fils de la bibliothèque de son père, dont l’apitoiement désolé, au fur et à mesure qu’il faisait la liste des livres que je n’avais pas lus, masquait de plus en plus mal sa satisfaction de ne pas avoir en moi un concurrent trop dangereux. Celui-ci, tu ne le connais pas ? Comme c’est dommage ! Celui-là non plus ? Je te le prêterai, bien sûr. Non, non, chers amis soucieux de mon âme, je ne vous prendrai pas votre place au concours du Paradis !
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Allons, ce n’est pas à ma pratique religieuse qu’on s’intéresse si fort ! Tant de gants pour me demander si je vais à la messe, et quand ? Pas la peine d’avoir pâli sur Freud : c’est à ma vie sexuelle qu’en douce on pose des questions. Ils auront beau jurer le contraire : pour les catholiques bien élevés, le salut se joue toujours au-dessous de la ceinture. Ça ne changera donc jamais ? Combien faudra-t-il de décennies et de révolutions pour qu’ils jettent sur ces choses un seul regard de simplicité ? Tout est léger à une certaine espèce de catholiques. Amour, politique, société, bienfaisance, culture : dans ces parages-là, ils sont comme les oiseaux dans le ciel. Tout leur est occasion de joyeux pépiement parce que tout leur paraît y faire diversion au monstre qui dort au creux de sa tanière, ou de la leur. Dans ce que le sexe ne semble pas trop contaminer, vous les trouvez si guillerets, si agiles, si taquins ! Je ne veux ni ne peux pourtant me moquer d’eux : l’ironie me reconduirait vite à moi-même, et elle aurait raison. Je n’aurai pas vécu comme eux. Ai-je cédé ? Affronté ? Les mots sont les mots. Je ne vais pas me féliciter d’avoir connu le désordre, je ne vais pas me pavaner dans mes contradictions. Il y eut des fêtes inattendues, mais tant de déceptions, de douloureuses ambiguïtés, tant d’angoisses. De la terreur, parfois. Je ne profiterai pas de l’air du temps pour prendre le genre avantageux du libéré. Je n’aime pas l’ombre des confessionnaux ; elle triche avec la lumière. Mais je n’aime pas non plus la lumière trop vive des sensualités triomphantes ; elle triche avec l’ombre. Il me faut de la lumière avec de l’obscur, de la nuit avec un désir de matin ; c’est là qu’est le vrai, c’est là que je rencontre tout le monde, et même ceux qui voudraient mépriser la vie, et même ceux qui voudraient ignorer la mort. Au bout du compte, je n’aurai pas trouvé grand-chose. Pas plus que ceux que j’attaque un peu, sans doute ; moins, peut-être. Mais un vide s’est creusé en moi, que je reconnais dans beaucoup de mes semblables, et que je peine à trouver chez ces chrétiens qui ne me sont pourtant pas des étrangers. Je les sens occupés. Quand je parle avec eux, il me semble que je les regarde et qu’eux, ils me soupèsent.
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Étrange, cette constance avec laquelle les gens installés dans une vision du monde globale la contredisent dans leurs réactions élémentaires. Pas de procureurs plus inflexibles que les chrétiens. Et pas de plus fieffés snobs que les communistes, me disait Aragon. Heureusement, il existe ailleurs des gens authentiques. Renaud, par exemple, qui chante si bien les banlieues et les blousons volés, et qui expose son portrait dans le métro pour lutter contre les téléchargements illégaux. Voilà ce qu’est un véritable socialiste, un bon neveu de Tonton : le sentiment populaire et la fibre anar, d’un côté, le réalisme économique, de l’autre. J’ai vu une de ces affiches. Les visages de quatre chanteurs y étaient présentés mais, seul, celui de Renaud avait été lacéré. Les autres, probablement, n’étaient même pas décevants. Si on trouve le coupable, je demande à témoigner en sa faveur. Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs du Tribunal, ce garçon était en état de légitime défense : c’était ça ou la schizophrénie.
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Ce colloque, il y a près de trente ans, à Biarritz. Je prenais un verre avec d’autres intervenants, près de la plage. Il y avait là un essayiste catholique, père d’une dizaine d’enfants et d’une quarantaine de livres, venu avec sa femme. Quelqu’un interrogeait cette dame sur la façon dont elle se débrouillait d’une telle famille et d’un mari si occupé. Elle eut un mot terrible, et splendide. Elle faisait ce qu’elle pouvait pour lui, bien sûr. Elle tapait ses manuscrits à la machine. Un beau tas de papier ! Un instant de silence, puis elle se tourne vers son mari. « Il n’y en a qu’un que je n’ai pas voulu taper. Tu sais lequel ? » Il le sait. Elle le laisse dire. Il lâche, avec un sourire : « Mon livre sur le couple. » « Celui-là, dit-elle, encore effrayée, je ne pouvais vraiment pas ! »
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Pascal : « Je blâme également, et ceux qui prennent parti de louer l’homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de se divertir ; et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant. » (1Pensée 421)
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Pascal : « S’il se vante, je l’abaisse ; s’il s’abaisse, je le vante ; et le contredis toujours, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est un monstre incompréhensible. » (Pensée 420)
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Mmes et MM. les Préfets viennent, si j’ose dire, de découvrir l’Amérique : les Français, découragés, baissent les bras. Il est réjouissant de voir ces serviteurs de l’État sortir du discours convenu, pré-fait, si j’ose encore dire. Dans un document qu’il eût été avantageux de soumettre pour avis à la Commission nationale de syntaxe, ils constatent : « Les Français ne croient plus en rien. C’est même pour cela que la situation est relativement calme, car ils estiment que ce n’est même plus la peine de faire part de son point de vue, ou de tenter de se faire entendre. » Tout cela est vrai. Les préfets voient clair. Je voudrais leur dire un seul mot : bravo ! Il va pourtant me falloir reprendre le sentier ingrat de l’admonestation. En effet, à pister leur lucidité jusqu’à ce qu’elle débouche sur l’aveu de leur crainte, on apprend que celle-ci a un nom, un nom familier : Jean-Marie Le Pen. Ce qui, dans les inquiétudes de nos compatriotes, tracasse le corps préfectoral, c’est que « le Front national continuera à s’en nourrir et continuera à faire de très bons scores. » Bien. Une énième campagne, aussi inutile, voire contre-productive, que les précédentes, se profile donc à l’horizon. Le Pen multipliera les provocations. Le petit peuple médiatique, plus menteur que Pinocchio, feindra de les prendre au tragique et montera sur ses grands mots. Personne n’osera piper, de crainte d’être taxé de fascisme. Il y aura des élections. Au mince bataillon des fidèles du Front national, s’aggloméreront, le temps d’une grosse colère, les déçus et les sacrifiés du moment. On parlera des discours. On marchera des défilés. On fera semblant d’estimer l’issue incertaine. Les sondeurs seront aux quatre cents coups fourrés. Finalement, divine surprise, Le Pen sera vaincu, les préfets rouleront des mécaniques républicaines, et les électeurs se congratuleront d’avoir conjuré un grand péril citoyen ; le sentiment d’être des héros leur fera oublier leurs misères pendant trois bonnes semaines. Puis un sociologue particulièrement avisé flairera que quelque chose, à nouveau, est en train de clocher. Il estimera doctement qu’il y a, dans ce pays, plus qu’un malaise : un mal-vivre, carrément, et peut-être un mal-être. Si les circonstances l’exigent, il n’hésitera pas à diagnostiquer un vivre invivable, ou une non-vie, ou un pseudêtre, ou n’importe quoi. Le Nouvel Obs se demandera si un Mai 68 (bien plus féroce que le premier !) n’est pas en vue. Des sympathisants de droite et de gauche en débattront équitablement. Une fois de plus, ils évoqueront, en s’étranglant de respect, les hommes et les femmes de ce pays, lesquels et lesquelles s’en foutront. Les éditeurs, réflexion faite, appuieront l’hypothèse visionnaire de l’hebdo : le quarantième anniversaire des pavés ne sera pas loin. Préfets et préfètes publieront alors un rapport de synthèse qui, etc.
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En 1934, Aragon s’attaquait à un livre qui allait devenir le premier roman du cycle du Monde réel : Les Cloches de Bâle. Il avait commencé par ce qu’il connaissait le mieux, l’évocation de son enfance et la description de la société bourgeoise. Les cent premières pages, brillantes et décourageantes, racontent les aventures galantes d’une demi-mondaine, Diane de Nettencourt, sur fond de magouilles politiques et de coups financiers. Ces pages, il les lut un jour à Elsa. Il a raconté lui-même la scène : « Quand j’eus fini ma lecture, tu gardas un assez long temps de silence, cela se passait rue Campagne-Première, je m’en souviens comme si j’y étais. J’eus le temps de penser plusieurs choses. Puis tu me dis très simplement : et tu vas continuer longtemps comme ça ? » Il en finit instantanément avec les aventures de Diane, fit de ce prénom le titre de la première partie du roman et se lança dans la deuxième, y mettant en œuvre un autre régime d’activité de la conscience. Ce fut Catherine, et le vrai début des Cloches de Bâle.
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« Tu vas continuer longtemps comme ça ? » Le vrai début de ce siècle, ce serait que chacun pose la même question à tous les autres, en commençant pas soi-même. Sinon, autant tirer au sort parmi les médecines qu’on nous propose : celles qui ne nous tueront pas nous rendront idiots. Que faut-il donc comprendre ? Ceci : il ne s’agit plus de comprendre, tout le monde a compris. Il suffit d’oser penser ce qu’on pense, ni plus ni moins, et, sans exaltation ni timidité, sans obligation d’héroïsme mais sans égard pour les risques encourus, de le dire. « Celui qui pense plus n’est véritablement celui qui pense plus que s’il est aussi celui qui dit plus. »
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Je reprenais contact avec cet ami perdu de vue depuis nos années d’étudiants et le Centre Richelieu, dont il avait été, comme moi, un des responsables. Au téléphone, une voix de femme m’accueille. La fiancée d’il y a cinquante ans ? Je balance prudemment mon nom, je parle sur des œufs. À peine un instant, puis un rire, un beau rire, mélancolique, amusé, désabusé, profond. Depuis quelques cafés aux terrasses du quartier Latin, nous ne nous étions pas dit un mot, la rieuse et moi. Et soudain, dans la voix de quelqu’un dont je ne sais rien, dont je ne devine rien, comme s’il y avait un demi-siècle de… Je n’ose pas dire de vie commune, bien sûr, mais c’est cela. Dans une voix singulière, toute une histoire qui la dépasse, qui me dépasse, et dans laquelle, pourtant, je me sens m’insérer comme un petit rouage, un petit rouage déposé vivant par un horloger habile. Ce qu’il en fut pour elle, pour moi, de tout ce temps, qu’importe ? Ce rire qui scelle un oubli profond, ce rire comme un cachet, c’est aussi un envoi.

(23 janvier 2005)

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