De quoi Carmen Maria Vega se fout-elle ?

LE MARCHÉ LVI

Le doute actif est la forme de l’amour insatiable
Jean Sulivan
 

Quelques mots d’une chanson m’arrêtent, ou me mettent en marche, comme on voudra. Assez pour me donner le goût d’y aller voir. Je tombe sur un clip détestable. Un hebdomadaire que je n’aime pas beaucoup l’aime beaucoup, lui, le clip de Carmen Maria Vega, le clip officiel, ma chère ! Eh bien, non. Il est lourdingue et prétentieux. C’est un flan raté, piqué de pubs gentiment venues escorter la révolte de la nouvelle championne du On s’en fout, des pubs pour ce qu’elle n’apprécie pas trop si l’on en croit ses chansons, des pubs pour des cabriolets, pour une passionnante Banque postale jeunes, pour d’autres choses de ce goût. J’ai particulièrement apprécié celle-ci : « Célibataire et cadre sup, entrez dans le monde de la rencontre haut de gamme. » Je ne saisis pas. Elle ne s’en fout pas, Carmen Maria Vega, des rencontres haut de gamme ? La rencontre haut de gamme échappe à son jeu de massacre ? Elle respecte la rencontre haut de gamme ? Elle se montre tolérante à l’égard de la rencontre haut de gamme ? Elle défend les valeurs de la rencontre haut de gamme ? Qu’est-ce que cette annonce fabrique là, elle ne la gêne pas ? Pourquoi accepte-t-elle cette cohabitation ? Son tempérament, qui paraît solide et généreux, s’est effiloché d’un seul coup ? Il est tombé en syncope ? Parti en eau de boudin ? Bon, j’entends qu’on soupire, qu’on me plaint poliment. Sans doute, je ne peux pas comprendre. Mon âge, ma formation. La pub et la chanson, ça fait deux. C’est obligé. C’est le système. C’est comme ça que ça marche. Il faut bien en passer par là, ou alors… On me parle plutôt gentiment, mais on a envie de me rire au nez. Puis on redevient sérieux, on veut essayer de me faire comprendre, on me raisonne. On dit qu’on regrette, bien sûr, mais c’est ainsi, il faut qu’elle pense à sa carrière. Du coup, c’est moi qui souris. Je songe qu’une carrière, c’est un endroit où l’on casse tout pour que ça serve ailleurs. L’idée me plaît, je regarde l’interlocuteur en rigolant franchement, il n’aime pas ça, il se fâche, il me dit que je déraille, il se répète, il s’embrouille. La pub et Carmen, ça fait deux. Ah bon, je dis, je n’avais pas compris. Ah bon, c’est une autre question ! Un autre problème ! Une autre problématique, on va dire ? Une autre séquence, en somme ? Un autre volet de la réflexion ? Un autre point de l’ordre du jour ? Un autre aspect des choses ? Est-ce que, des fois, ce ne serait pas une autre vision ? Peut-être même un autre concept, non ? Oui, oui, je vois, bien sûr, je vois, je vois, il ne peut pas savoir comme je vois dans son ventre, le gars, il ne peut pas savoir comme je vois qu’il n’y a rien dans ce ventre-là.
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Pourtant, Carmen Maria Vega, c’est intéressant. Sa voix est juste, paroles et musique. Ce clip calamiteux, boursouflé, faux comme un jeton, ne m’aurait pas permis de m’en apercevoir. Heureusement, il y avait la radio et un matin tranquille, j’ai eu envie d’acheter le disque – je veux dire l’album. Je ne sortirai pas les grandes références. Ni Aragon, ni l’un de ces poètes en qui se reconnaissait mon adolescence, Jules Laforgue, Jehan Rictus, Jean Richepin. Mais quand même. Il y a des choses simples, et vraies :
Si tu t’en vas, là tu me tues
Vu que moi sans toi c’est du vent […]
Sans toi je suis une blague toute en longueur
Qu’on sait déjà, qui dure des heures
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Ou ceci encore, qui me permet, pour une fois, de laisser se reposer un peu le cher Stanislas Fumet. (Même si je vois bien comme il se serait frotté le menton : ce n’est pas grand-chose, eût-il dit, mais ça a de la valeur. Que voulez-vous, quand on a entendu Fumet parler de la valeur, quand on l’a vu la soupeser comme un melon, les yeux mi-clos, entièrement indifférent à son origine, à son propos, à sa gueule, à sa science, quand on a senti en ce vieux monsieur aux chemises éclatantes de couleurs la joie d’un enfant impitoyable et amoureux, la valeur que tentent de vous refiler politiquiciens, médéfoïdes et communicancants ne pèse pas lourd.) Encore ceci, donc :
Je n’oublierai jamais
Tu étais malheureux
Et tu me regardais
M’éloigner de nous deux
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Tout n’est pas si lumineux. L’époque la déconcerte, la désarçonne, lui fait mal. Même si, parfois, comme tout le monde, elle lui cède. Alors, elle ment et souffre de mentir. Ce ne sont pas de vrais mensonges, à mon avis. Des mensonges vrais, plutôt :
Ben quoi je mens même si ça ne vous plaît pas bien, vous qui faites comme si vous saviez rien. Au moins là, c’est donnant donnant, j’suis pas toute seule à faire semblant.
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La comparaison entre le clip et l’album est intéressante. Elle en dit long sur les transformations que fait subir à un texte, c’est-à-dire à l’expression d’une sensibilité, le conditionnement commercial qu’on lui inflige. La chanson est droite, le clip est tordu. La chanson est sincère, le clip noie cette sincérité dans une démonstration d’une rare vulgarité. Alerte et juvénile dans la chanson, la dérision s’épaissit dans le clip et devient équivoque, comme si les images étaient là pour redonner hypocritement prestige à tout ce dont, précisément, la chanteuse se moque, ou dit se moquer : l’argent, l’apparence, le luxe, la fausse désinvolture. Le clip est une trahison, ou une auto-trahison. Une récupération, ou une auto-récupération. La chanson vit, le clip fonctionne. Ses images s’écrasent contre la chanson à la manière des tartes à la crème d’autrefois. Tout ça est une démonstration simplissime, pas besoin de quarante-cinq volumes. Non, le monde où nous vivons n’est pas foutu, la verdeur lucide de cette chanteuse en témoigne. Mais si l’on ne veut pas qu’il crève, il va falloir vider pas mal de poubelles, et sèchement. Sinon on va tous s’embourber dans des contradictions inutiles, ce qui ne sera pas grave, mais aussi dans la mauvaise foi, ce qui sera mortel.
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Que décrit donc CMV quand elle dit :
Un jour que j’aurai enfin eu ma promotion
Un beau bureau, une secrétaire, des stocks options,
J’f’rai ma loi et on m’entendra quand je crie
en attendant je suis gentille,
Bonjour
Pardon
Merci
Oui, que décrit-elle ? Une vie au boulot joliment imaginée ou une existence de jeune chanteuse ? Un beau bureau ou un beau plateau ? Une secrétaire ou une attachée de presse ? Des stocks options ou de bons gros cachets ? Chanteuse ou secrétaire, c’est sans doute pareil. Au clip près. Peut-être même pas. Division du travail : l’une le tourne, l’autre le regarde. Dans les deux cas, il faut faire avec.
Les gens sont gentils, tolérants comme tout
C’est ma nouvelle philosophie
Même si c’est pas vrai, on ferait comme si, on simulerait
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On simulerait. On voudrait simuler. Et on n’y arrive pas, pourvu que ça dure ! Un désir de franchise, tout le monde a ça en soi, surtout les menteurs. Je ne parle pas de la fausse franchise, de la franchise coupable qui oblige à dévivre sa vie en l’écopant au fur et à mesure. Je parle de l’autre franchise, celle qui n’a pas peur du non-dit, de l’indicible, je parle de la franchise des profondeurs. De celle qui parie sur l’au-delà du mensonge, pas de celle qui pense à l’exactitude du compte-rendu. Je parle du désir d’être compris non seulement dans ce qu’on dit, dans ce qu’on explique, dans ce qu’on avoue, mais aussi, mais surtout, dans ce qu’on ne sait pas dire, dans ce qu’on ne peut pas dire, ou même, pauvres de nous, dans ce qu’on ne veut pas dire.
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L’argent, la puissance, l’image, il faudrait commencer à s’occuper sérieusement de ces clients-là. J’avoue que je ne fais guère confiance, pour le faire, à ces oppositions qui se veulent radicales, à ces flamboyantes proclamations anti-ceci, anti-cela. Je les sens en connivence avec ce qu’elles condamnent. Non qu’elles épousent en quoi que ce soit les positions de l’adversaire. Mais il y a de la fascination dans cette manière de les attaquer, une fascination qui confirme leur cohérence, qui valide leur puissance, qui contribue à les mythifier. Sous le désaccord radical, se dessine une convergence d’une autre nature. Les irréconciliables adversaires partagent la même conception fermée de la politique, et peut-être de la vie. À un mythe s’oppose un autre mythe. Rien de neuf. Dans ces systématisations, j’ai souvent flairé une peur secrète. Non pas la peur de l’adversaire : la peur de soi-même, la peur de ne pouvoir refermer le dossier à temps, d’être conduit au-delà de la politique, ou ramené en deçà. La peur de sortir de la question, du cadre, du sujet. La peur d’être ramené par l’oreille au vrai débat, comme les malheureux interviewés de la radio quand ils se risquent à s’écarter de l’itinéraire balisé par le journaliste.
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Je les regarde par-dessous, ces opposants-là, je cherche ce qu’ils ont dans la tête. Leur indignation est sincère, mais elle leur devient vite un refuge. C’est pourquoi, le tigre qu’ils combattent, il le leur faut d’acier ou de béton, pour que sa solidité les rassure, pour que le combat ne finisse jamais, pour qu’ils n’aient pas à changer de posture, de style, de manière d’être. Pour que tout le monde, amis et ennemis, reste dans le même film : l’hostilité inexpiable et les injures au-dessus de la ligne de flottaison, la complicité dans l’immobilité craintive au-dessous. Combien de fois l’ai-je vu jouer, ce film, dans les entreprises ! La différence entre ces absolutistes et moi, c’est que je sais que ce tigre-là est un tigre de papier, que j’ai constaté plus d’une fois, dans l’ancien Rhône-Poulenc ou à EDF, par exemple, à quel point il est fragile. Il m’est même arrivé de le froisser assez sérieusement avant que ses adversaires patentés ne se mobilisent, scandalisés, pour m’empêcher de lui couper les moustaches. Et quand cette mobilisation intervenait-elle ? Toujours au même moment, quand on s’approchait de la ligne de flottaison, quand il ne s’agissait plus du marchandage de routine entre les directions et les syndicats, quand il commençait à être question de ce que l’on sentait, de ce que l’on pensait, quand les salariés osaient regarder ensemble le monde où ils vivaient.
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Je ne me fais pas d’illusions. Il est féroce, cet animal, ce n’est pas une gentille bébête de pur vélin, c’est un tigre de papier journal très méchant, en effet, d’autant plus cruel qu’il est en train de perdre ses dents, et qu’il se sait infiniment fragile. Un tigre, pourtant, dont l’imagination n’est plus ce qu’elle était, et que ses adversaires aident puissamment quand ils lui opposent une symétrie vieillotte qui lui fait croire à sa jeunesse. Un tigre auquel leurs éructations sont comme autant de séances de renforcement positif. Un tigre qui soigne ses rhumatismes en fonçant sur les drapeaux rouges. Un tigre largement phantasmatique, en somme, dont ils pourraient assez aisément accélérer la déroute s’ils ne le faisaient pas toujours sauter dans les mêmes cerceaux. Mais cela supposerait qu’eux-mêmes se déséquilibrassent ! Qu’ils dispersassent leurs livres et renonçassent à leurs schémas mentaux ! Qu’ils regardassent le monde, et le vissent ! Qu’ils visitassent en eux des contrées inexplorées, indéchiffrées, indéfrichées ! Et que le goût leur vînt d’une parole neuve ! Et ça, mazette ! Tournez, manège ! Roulez, mécanique !
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Un homme libre ne se satisfait pas de ces facilités. Il ne pense pas que toutes les cartes aient été distribuées, il sait qu’il en reste toujours d’inattendues dans le talon. Il ne se plaît pas à opposer un tank de vérité à un tank d’erreur. Il n’a pas besoin de toute cette rhétorique. Il ne se baguenaude pas sur des nuages en carton. Je le vois plutôt comme un orpailleur de sens. De l’orpailleur, il a le désir farouche, la rage, l’espérance violente. Comme l’orpailleur, loin de la « fête servile », loin de la foire à la communication, je le vois se perdre dans des contrées ignorées et arides, je vois ses mains travailler la boue des circonstances, je vois son esprit, tout projet écarté, absorbé par la fièvre de l’instant, je vois son cœur lentement et voluptueusement dévoré par le mystère des choses simples et grandes.
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Désolé de ce brouillage culturel. À quelques grosses petites nuances près, Carmen sent comme Alphonse. Lamartine et CMV, c’est du pareil au même. Ils disent tous deux que la liberté n’est pas au fond. J’ai écouté plusieurs fois sur Internet la chanson vedette, On s’en fout. J’hésitais entre l’agacement et la sympathie. Un chamboule-tout adolescent, peut-être même enfantin. Des réseaux sociaux aux principes moraux les moins contestables en passant par les catastrophes écologiques, les footballeurs rupins, le changement climatique, de tout cela, en gros et en détail, on s’en fout. Bon. On en a entendu d’autres. Mais il y a plus intéressant, l’expression d’un sentiment d’étouffement qui, lui, n’est nullement une redite, mais une perception fraîche et précise :
Ne rien remettre à demain
Être sur le bon chemin
Jamais ne douter de rien
Toujours avoir un avis
Des nouilles ou des spaghetti
Des crevettes ou des sushi
On s’en fout […]
Et autant que faire se peut
Choisir la rouge ou la bleue
Savoir ce qui est le mieux
On s’en fout
La flèche n’est pas très acérée, elle ne vibre pas assez dans l’air, mais elle touche le centre de la cible. Dans cette langue approximative, un peu bâclée, des choses importantes sont dites, infiniment plus importantes – je le dis sans esprit de provocation – que tout ce que j’ai entendu durant cette campagne électorale. Il y est dit que le gros animal, le gros connard, écrase tout et nivelle tout. Il y est dit qu’il s’est maintenant immiscé, le porc, dans le for interne des gens. Il y est dit que ses méthodes sont celles d’un terroriste. Il y est dit qu’il fait tout pour nous obliger à entrer dans ses problématiques de crapule – de crapule moralisatrice dirais-je si ce n’était pléonastique. Et, entre les lignes, il y est dit qu’il fait souffrir, qu’il fait mal, qu’il fait du mal, qu’il fait le mal, qu’il est intrinsèquement pervers. « Coller avec son époque, dit Carmen, on s’en fout. » Une société qui, à l’instant précis où on veut lui passer une identité autour du cou, explique qu’elle n’a qu’un souhait, se détacher d’elle-même, une société qui demande ainsi à ne plus être de son temps, en quoi voulez-vous que ça intéresse le championnat électoral ? Comment un communicancant pourrait-il seulement imaginer de quoi il s’agit ?
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Ainsi, pour Le Nouvel Obs, le clip de CMV est « fou-fou, beau, drôle ». Ainsi, pour Le Nouvel Obs, sa chanson On s’en fout « est à s’injecter en perfusion auditive au réveil, tant c’est réjouissant. » Ainsi, pour Le Nouvel Obs, « le week-end s’annonçant mauvais, on dit : Merci, Dr Carmen ! » Bon. Il faut encaisser. En un tournemain, tout est au tapis, la vie, l’angoisse, l’ambiguïté, la petite touche de vérité souffrante. Putain, les mecs, c’est fort un journal ! Il reste un clip poisseux, deux feignants qui rigolent dans leur pieu, et l’univers mental des bobos. Quand je contemple ce sinistre, je cherche fébrilement autour de moi quelque aborigène d’Australie, ou quelque Pygmée, ou quelque Inuit, quelqu’un enfin qui vienne d’un ailleurs pour moi presque incompréhensible, quasiment inimaginable, pour fêter avec lui, en dépit de nos difficultés langagières, notre commune humanité, pour l’entendre me confirmer qu’elle existe.
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Bourgeois bohème, ce n’est pas un oxymore, c’est une connerie. Il n’y a pas de bourgeois bohèmes. Il y a des bourgeois voyageurs, des bourgeois explorateurs, des bourgeois touristes, des bourgeois ethnologues, des bourgeois aventuriers, il y eut les grands poètes bourgeois cosmopolites comme Valery Larbaud qui prenait les trains de luxe avec les revenus de Vichy Saint-Yorre, et il y eut, bien sûr, d’innombrables génies bourgeois. Il n’y aura jamais de bourgeois bohèmes, sauf dans les rêves. Aucun bourgeois n’est un oiseau de passage, un Wandervogel, car il n’est pas un bourgeois qui ne se réfère à quelque forme, élémentaire ou complexe, de possession. Et la bohème, avant d’être un style, c’est le goût de la dépossession lié au voyage de l’esprit, le goût, comme disait Balzac, d’être « au-dessus du destin » et « au-dessous de la fortune ». Rien d’étonnant si, en des temps un peu délicats pour elle, la bourgeoisie, qui n’a jamais supporté de voir un seul plat lui passer sous le nez, fait désormais un gros caprice et exige sans rire de posséder aussi la dépossession, ou de faire semblant, ni plus ni moins d’ailleurs que pour le reste de ses conquêtes.
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J’hésitais à parler de Carmen Maria Vega, la mode n’est pas trop mon fort. Tout s’est joué sur la dernière note du dernier des huit On s’en fout par quoi se termine la chanson, sur un ououou que la voix prolonge longuement. Je ne sais s’il y a eu plusieurs enregistrements, ou si mon oreille a fait des siennes, mais je n’ai pas pu retrouver cet ououououou qui m’a touché et convaincu. Une modulation dans laquelle, indifférent aux gloussements, je dis que se dévoile une signification majeure. À laquelle j’accorde ce que, pour une fois, je n’ai aucune difficulté à appeler une valeur parce qu’elle puise aux profondeurs, parce qu’elle rend compte d’une solitude et d’un choix, parce que son inachèvement désigne un au-delà.
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Trois temps. La chanteuse vient d’égrener la litanie moqueuse et inquiète de ses On s’en fout. Le ououououou final dresse le bilan. Il patauge d’abord dans la gouaille, s’ébroue dans la jubilation gamine de la provocation. Puis, peu à peu, comme un enfant qui sent sur lui un regard de tendresse, le chant s’apaise. D’abord éclatant et sûr de lui, il se nuance de doute, hésite, semble s’interroger. Et doucement, très doucement, de cette fragilité naît une force. Non pas une certitude. Une vibrante incertitude qui élargit la voix et en soutient l’écho. Le dernier instant est à la fois d’affirmation et de prière, un tremblement qui espère.
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J’ai rêvé ? Soit. Mais c’est ça qui m’a fait rêver. Pas le clip. Pas Le Nouvel Obs. Pas la campagne électorale. Vu ?
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Au point où nous en sommes, allons-y pour le people ! Mais changeons de clientèle. Je vais vous faire découvrir la vie secrète d’un historien célèbre, grand spécialiste du Moyen Âge, c’est un scoop Résurgences. Nous étions condisciples dans la khâgne de Louis-le-Grand, je le trouvais hautain, solennel, un peu méprisant, sans oser penser qu’il était surtout écrasé par une redoutable hérédité universitaire. Je l’ai oublié, puis retrouvé à Alger, en uniforme. Il était censé, comme moi, défendre la civilisation occidentale et chrétienne contre les rebelles algériens, évidents instruments du communisme international. Il avait beaucoup changé. Les succès et l’expérience l’avaient simplifié, il développait un scepticisme à peu près universel, franchement désabusé, mais jamais cynique. J’étais très loin de ses positions, ses analyses ne me convainquaient pas toujours, mais je trouvais en lui une ferveur secrète dont les manifestations, le plus souvent fort discrètes, éclatèrent une fois ou deux avec une vigueur surprenante. Nous devînmes amis. Puis, comme on dit, la vie nous éloigna. L’autre jour, à l’occasion de la parution d’une encyclopédie dont il est le maître d’œuvre, une radio l’avait invité. J’eus soudain la révélation de la place qu’une femme, une femme dont il parlait déjà à Alger, a tenue dans sa vie, une femme dont il n’a cessé de suivre la trace, de recueillir les signes. Elle s’appelle Jeanne, c’est une bergère lorraine. En visite à l’école de Domrémy, mon ami historien est allé droit à l’essentiel. Il a dit aux enfants que cette histoire-là est vraie, absolument vraie, vraiment vraie.
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Instant majeur pour ces écoliers. Il libère leur cœur, leurs rêves, leur imagination, il ouvre leur chemin. L’enfance est à l’aise dans ce climat de gravité familière, elle se plaît à cette légèreté, elle aime cette litote du sentiment. L’histoire de Jeanne a un énorme pouvoir de libération. Elle ne s’impose pas, elle suggère, elle invite doucement. Elle montre que tout est encore à payer mais, en même temps, que tout est payé d’avance. Instant majeur pour eux, instant majeur pour moi quand la modulation de Carmen fait signe aux souvenirs des sessions, quand, aujourd’hui comme hier, le surgissement d’un atome de simplicité renvoie au diable la pharmacie des commentaires, des supputations et des colères sur mesure. Rien n’est fermé, rien ne le sera jamais. Ces écoliers de Domrémy, quand on leur aura fourni les éléments de langage de la modernité, enseigné le code de la route, appris à classer les poubelles par couleurs, à lire les notices des boîtes de conserve, à se méfier des drogues interdites et à se gaver des autres, quand ils n’ignoreront plus rien de leur physiologie, quand ils sauront tout et davantage en matière d’Internet, de téléphones portables et de préservatifs, quand les missionnaires des entreprises leur auront prêché la croissance et l’efficacité, et d’aigres moralistes la tolérance, quand ils auront bien acquiescé à tout et tout oublié, il leur restera le vague souvenir d’un vieux monsieur un peu bizarre et d’une fille qui devait l’être encore plus, et ce sera la seule nouveauté dans ce bazar de jeunes vieilleries, le seul enseignement qui ne pourrira pas dans leur cœur.
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Vieilleries, nous vivons de vieilleries. Cruelle, la rediffusion de séquences d’anciennes campagnes électorales. À part les techniques modernes et la sophistication des communicancants, rien de neuf. Analyses, prospectives, menaces, vitupérations, promesses, dénonciations pathétiques, tout était au congélateur. Les révolutionnaires eux-mêmes… Ils veulent reprendre le pouvoir aux banques ? Allons-y, et tout de suite. Renégocier le Traité de Lisbonne ? Je suis leur homme. Partager les richesses ? Je ne demande que ça, d’autant que je ne serai pas parmi les débiteurs. Mais voilà, il y a les propositions et il y a les slogans. Il y a ce qu’on va faire et il y a l’esprit dans lequel on va le faire. Le premier plan et l’arrière-plan. L’historique et le fondamental, disait Berque. Prenez le pouvoir, chantent-ils. Et aussi : L’humain d’abord. Hélas ! Cent fois hélas ! Ce sont deux slogans typiquement managériaux. Le premier, c’est la double contrainte pur jus, l’essence même de l’arnaque : prenez le pouvoir, et obéissez-moi quand je vous dis de le prendre. Donc ne le prenez pas. De toute façon, si vous le prenez, ce ne sera pas le vôtre, mais le mien. Ce ne sera pas votre inspiration, mais la mienne. Quant à L’humain d’abord, il n’y a pas un manager que je n’aie vu se tordre les mains pour proclamer cette héroïque intention. Il y en avait de si bouleversés qu’ils renonçaient à finir leur saumon à l’aneth, qu’ils écartaient avec hauteur la tentation du dessert. L’humain d’abord, c’est comme Les femmes et les enfants d’abord. C’est infiniment noble, mais ça veut dire que le bateau est en train de couler, qu’on ne contrôle plus rien, qu’on file vers les chaloupes et qu’on agite des mouchoirs.
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Et je n’ai pas la moindre envie de filer vers les chaloupes et d’agiter un mouchoir. Et si, malgré tout, le vent mauvais ou la conspiration de mes ennemis m’y contraignait, je dis haut et fort que c’est ma chaloupe qui deviendrait le navire amiral et que je tiendrais ce gros joufflu pataud de paquebot pour une barcasse. [Ainsi parle l’enfant de banlieue qui sait par cœur Cyrano de Bergerac, le seul texte, raconte Jean d’Ormesson, dont il n’était pas séant de dire du bien dans les bureaux de la N.R.F. de la grande époque. Et s’il serait comique de demander qu’on voulût bien voir là de l’humilité, on pourrait au moins souhaiter qu’on n’y trouvât pas trop de présomption. La banlieue que j’ai connue nous mettait à une distance infinie des choses et de nous-mêmes, elle mûrissait en ceux qui l’aimaient d’amour une indifférence étrangement fervente. On s’y sentait n’importe qui, mais on sentait aussi que personne n’était n’importe qui. C’est donc sans la moindre hésitation que je confère à ma chaloupe les rang et prérogatives de navire amiral, certain que chaque passager du gros joufflu et chaque membre de son équipage a vu surgir de la mer profonde un esquif d’une égale dignité qui l’a, lui aussi, recueilli. Ainsi, tandis que notre flottille pointilliste chatouille en riant le dos des vagues, nous attendons sans tristesse le grand plouf où sombrent sans drame, pour le divertissement des poissons, les paquebots vides et les pensées mortes.]

(29 avril 2012)