L’asphyxie jusqu’à quoi ?

Une inscription peinte sur les flancs des wagons de marchandises rappelle en trois langues qu’ils ne sont autorisés à circuler que le toit fermé. Il n’en est pas autrement aujourd’hui de la parole de l’enseignement et de la formation. Elle est presque toujours bloquée et souvent plombée. Ne pas chercher ailleurs la raison de l’asphyxie collective. Se souvenir de ce détail quand on parle d’école, d’éducation, de formation professionnelle. Qu’on sache au moins, sinon, que les considérations techniques, économiques, sociales, politiques, morales et, naturellement, pédagogiques qu’on agitera sur ces sujets auront pour seul champ d’efficacité, si savantes qu’elles paraissent, le choix du mode d’asphyxie.

Séquence 1. Dimanche 15 décembre, 13h21, sur France-Inter : l’émission Bien dit. Une association intervient auprès d’élèves d’un établissement de banlieue qui font aussi leurs premiers pas dans le monde de l’entreprise. Les professeurs sont présents. Ces adolescents, nous dit-on, sont démotivés. Ils vivent mal la découverte de ce milieu nouveau. L’association prétend les « mettre en capacité de s’adapter ».

Pour les intervenants, ces ados vivent selon deux systèmes de codes, celui des jeunes et celui des banlieues. L’opération consiste à leur faire accepter ceux de l’entreprise et à trouver un langage commun où se reconnaîtront élèves, enseignants et managers. Le code revient constamment dans leurs propos. À leurs yeux, il semble ouvrir les intelligences et les cœurs aussi aisément que les coffres-forts. Un adulte explique sans rire que ces jeunes n’ont ni le code du respect ni le code de la confiance en soi. Il n’a toutefois pas confirmé qu’ils avaient perdu le code de la respiration, et quelques autres.

Un garçon déclare qu’il garde son sac sur son dos devant son professeur alors qu’il s’en débarrasse devant le directeur de l’entreprise : c’est que celui-ci, contrairement à celui-là, va lui donner de l’argent. « Il ne faut pas être hypocrite, explique le gamin. Quand on travaille, c’est pour l’argent. » La formatrice acquiesce. Eh bien, oui, si c’est son code…

Un autre élève est prié de s’adresser à un adulte censé jouer le rôle d’une porte. La porte ne s’ouvrira que s’il lui parle sur le ton qu’il faut, c’est-à-dire s’il en connaît le code. Personne ne lui dira qu’en dépit de l’attention qu’on feint de lui porter, cet autre auquel donne accès un code est bel et bien considéré comme une donnée objective et que, dès lors, tout échange avec lui se réduit à un rapport de force ou d’intérêt. Personne ne lui montrera qu’aucune existence ne peut s’inscrire dans l’immédiateté du désir ou de la volonté de puissance, ni que, si elle prétend s’en contenter, la relation avec autrui n’est qu’un jeu de rôle plus ou moins agréable ou déplaisant, mais toujours sinistrement répétitif.

Par contre, on ne lésine pas pour saupoudrer les gamins de « respect ». Je n’aime pas qu’on leur demande l’autorisation de les tutoyer. Si l’on juge cette pratique méprisante, pourquoi l’adopter ? Si on la sent chaleureuse, pourquoi s’en priver ? En fait, cette scrupuleuse formatrice se traite elle-même comme elle traite les enfants : elle fuit sa liberté comme elle fuit la leur. C’est pourquoi elle tient à parler sous leur contrôle. Ce qui, dans la position d’autorité qui est la sienne, les oblige pratiquement à lui donner l’autorisation de les dominer. Nous voici en pleine idéologie du management. Double contrainte : soyez libres pour obéir.

En plein management, c’est-à-dire en plein simulacre. La journaliste de France Inter qui annonce l’émission explique gentiment que le but est surtout de montrer le chemin qui reste à parcourir. Le gamin qu’on interroge avec un évident scepticisme dit que ces trucs-là, c’est comme la psychologie, ça fait rigoler. Quant à son copain, il est bien embarrassé. Le questionnaire qu’il doit remplir l’interroge sur ses préjugés. Du haut de leur réalisme citoyen, les intervenants n’ont pas vu venir le pépin : il ne sait pas ce que ce mot veut dire.

Séquence 2. Conçues pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy et mises en œuvre durant la présidence de François Hollande, des initiatives gouvernementales cherchent à transformer profondément le climat de la fonction publique territoriale, qui n’emploie pas moins d’un million huit cent mille agents. Les responsables administratifs des communes, des départements, des régions, des structures intercommunales, des établissements publics, des offices publics d’HLM ont reçu, sous forme de trois documents envoyés par mail, des directives précises concernant, d’une part, la formation des agents à la communication et, d’autre part, l’organisation des entretiens individuels d’évaluation. Ces documents n’ont qu’un but : achever d’importer dans la fonction publique le modèle de l’entreprise privée. Ils le font avec une docilité sans faille et sans nuance et apportent à cette « modernisation » une logique de rouleau compresseur qui pourrait la rendre encore plus efficacement paralysante que dans le secteur privé. De la propagande, de la pure et grossière propagande, habile à jouer des possibilités de l’informatique pour imposer des questions simplistes et leur catapulter des réponses plus simplistes encore.

Qu’est-ce que la communication ? Réponse du document : « C’est un art, un métier. […] C’est (surtout) influencer. » Comprenons : c’est vendre. À quoi doivent servir la communication « et (surtout) la négociation », avec laquelle on la confond sans façon ? À avoir des résultats. On nous assure cependant (je ne sais d’où l’on a tiré des certitudes aussi précisément chiffrées) que, dans ces résultats, les mots ne comptent que pour 8%, alors que la voix, elle, dispose de 25% de l’efficacité et les attitudes corporelles, promis juré, 57%. Dans le même temps, on nous met sérieusement en garde : nous sommes tentés de prendre pour des faits ou des réalités ce qui n’est que la projection de nos jugements ou, là encore, de nos préjugés.

Faisons semblant de croire ce discours, et tirons-en les conséquences. Si les paroles comptent si peu et sont si suspectes, autant dire que la communication se borne à un échange entre deux irrationnels muets, qu’elle se réduit à la lutte de deux séductions aveugles.

Que se passerait-il si ce schéma avait quelque réalité ? On pourrait parler de tentative de retour à l’animalité. Non pas à l’animalité véritable et pleine de sens des animaux. Pas non plus à quelque forme primaire de sensation. Plus grave : à l’animalité par mutilation de l’humain, à l’animalité impossible. Avec la haine qui, du fait de la frustration, s’ensuivrait nécessairement.

Dans l’administration ou dans l’entreprise, il est vrai, on ne se tue pas, ou pas toujours. L’organisation, l’institution elle-même, sa puissance sont d’excellents exutoires aux frustrations qu’elles provoquent. L’idéal délirant de la communication n’est pas une invitation au suicide, mais à l’asservissement volontaire : les suicides signalent, en quelque sorte, les erreurs du programme. Ce qu’on appelle communication, c’est la proposition qu’on fait aux salariés, toute raison abolie et toute liberté évacuée, de mimer entre eux, comme un hommage à elle adressé, comme une manifestation d’allégeance à son égard, la violence de l’institution. Communiquer, dans cette perspective, ce n’est pas parler dans l’institution, ce n’est même pas parler comme l’institution, c’est parler l’institution, la laisser se dire en soi et lui prêter ses mots, épouser sa violence, être déchiré par ses conflits et même, s’il le faut, la contredire : une démission première donne droit à toutes les critiques subalternes. Le bénéfice secondaire que les salariés peuvent attendre de cette démission est aussi évident qu’illusoire : s’imaginer qu’elle les débarrassera de leur responsabilité, que tout cauchemar de révolte s’évanouira en eux. En réalité, c’est quand ils craignent de mal communiquer ou de ne pas être capables de communiquer, c’est-à-dire quand ils acceptent loyalement la distance qui s’installe forcément entre l’institution et eux qu’ils deviennent ce qu’on veut les empêcher d’être : des sujets pensants, de libres citoyens.

Si les gamins dont je parlais accédaient d’aventure à un poste de la fonction publique territoriale, ils ne s’y trouveraient pas en pays étranger. Invités à communiquer, ils seraient toutefois soumis à quelques préalables : la confidentialité, la liberté, la responsabilité, l’écoute, la nécessité de s’impliquer sont requises. Ces exigences morales imposées par l’église économique s’articulent sur l’ascèse de l’efficacité qu’elle proclame : le chemin des consciences est parfaitement balisé.

C’est peu dire qu’il y a des ratés. L’entretien individuel d’évaluation en est un. Il s’agit là d’un temps fort – et même du temps fort – de la communication. Chaque agent doit y rencontrer, une fois l’an, son supérieur direct, ou N+1. Dans l’immense majorité des cas, sauf pour certains hiérarchiques de rang élevé, ce supérieur N+1 est une personne que ses subordonnés côtoient quotidiennement, ce qui donne une allure surréaliste à l’extrême sophistication de la procédure de l’entretien. On ne voit pas comment des collègues qui discutent toute l’année de choses et d‘autres, et pas seulement, au moins à la cantine, de ce qui concerne le travail, pourraient sérieusement s’enfermer dans l’incroyable carcan d’une procédure maniaque s’ils ne la vivaient l’un et l’autre comme une pure et absurde liturgie imposée par l’autorité dans le but d’accroître la crainte et d’aggraver le tremblement tout au long de la chaîne hiérarchique.

L’entretien d’évaluation, explique le document, doit se préparer. Celles et ceux qui, dans leur jeunesse, ont fréquenté le catéchisme, penseront inévitablement aux questions préalables à la confession qui figuraient dans leurs manuels. Pas moins de vingt-et-une lignes, dans ce document, de questions comme celles-ci : « Quelles sont mes principales missions, les aspects essentiels de ma fonction ? […] Mes points forts et mes points de progrès ? […] Comment se passe la relation avec l’équipe ? Avec mon responsable ? » Les rédacteurs du document ont pensé à tout. Aux sujets que doivent aborder le hiérarchique et son collaborateur. Aux étapes de l’entretien, minutieusement réglées, et dont chacune doit se soucier de ses objectifs et de ses moyens d’action. Le plus comique de l’affaire est que chaque hiérarchique, à l’exception du Président, étant destiné à jouer lui-même le rôle du collaborateur, sait qu’il éprouvera bientôt les mêmes embarras que ce dernier. Il s’agit donc, en fait, d’un exercice de soumission collective, d’une fustigation rituelle, d’une vénération sacrificielle du pouvoir.

En parlant avec des agents de la fonction territoriale, il m’a semblé que les postes où l’on s’occupe de questions de cet ordre n’étaient pas ceux qu’ils plaçaient le plus haut, et qu’ils étaient tentés de réagir comme notre gamin de banlieue : « Tout ça fait rigoler ». Mais, cette fois, les sourires m’ont semblé forcés. Ces billevesées iront au caniveau, mais une sourde inquiétude demeurera. Ils sentent que, peu à peu, on glisse le néant sous leurs pieds. Un dernier mot, puisque nous en sommes à rire. « L’entretien individuel, lit-on dans le document en question, est avant tout un moment d’échange et de liberté d’expression des salariés. » Plus c’est gros…

Séquence 3. Changement de décor. Jeudi 12 décembre, 21h41. Les grandes questions, une émission de France Cinq. Le thème de ce soir-là : Rebondir. Boris Cyrulnik et la résilience sont là. Il y a aussi Aude Lancelin, Henri Guaino, Frédéric Lenoir, François Lenglet, Arnaud Viviant. Pédagogue efficace, l’animateur distingue le rebond des personnes et celui de la société. La première partie est délicieuse. Il y a de la simplicité dans l’air, des cultures modestes et authentiques. Ces gens-là ne parlent pas pour se faire voir, on se croirait au temps longtemps. Ils s’appuient sur les auteurs qu’ils aiment, cela sonne juste et j’en suis ébahi. Le rebond ou la résilience vient à celui-ci par Nietzsche, à celle-là par Kierkegaard et même par l’humour de Schopenhauer, l’esprit de cet autre a émigré chez les taoïstes, Spinoza incite son voisin à persévérer dans son être. C’est sans prétention, intime et pudique, amical et intelligent. Chapeau. Pourvu que ça dure.

La deuxième partie a commencé. Ça n’a pas duré. Il s’agit maintenant de la résilience de l’époque. La belle conversation est devenue un festival de faire-semblant. J’entends successivement que nos maux ont une explication cyclique, que la mondialisation est sur le départ, que les nouvelles générations arrangeront tout ça vite fait, que les cadres des entreprises ne croient plus au management. Je voudrais expliquer à ma télé que la théorie des cycles, c’est parler pour ne rien dire. Que la mondialisation et le management peuvent faire baisser un peu la tension : la partie est gagnée, ils y ont tout intérêt. Que se défausser sur les jeunes, c’est un peu facile. Fatigue inutile, je n’ai plus devant moi les mêmes personnes. Tout à l’heure, ces gens étaient sincères : maintenant ils bluffent. Ils parlaient selon leur conscience : ils recrachent des news et des bouts d’éditoriaux. Chacun avait sa voix : ils ont tous le même ton.

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Il n’y a pas de beau monde. Il y a de belles femmes, de beaux bijoux, de beaux châteaux. De beaux esprits. De belles âmes. Il n’y a pas de beau monde. Il n’y a pas non plus de bon monde. Ni de monde bon. Dans notre langue, monde et bon se brouillent quand on les accole. Non que le monde soit toujours mauvais. Il l’est par contre, absolument et sans recours, quand il désigne l’amas confus d’avidités entrecroisées où nous pataugeons.

Trois groupes de personnes. Trois combats semblables et différents contre le monde, contre le « gros animal » de Simone Weil devenu ce monstre gigantesque.

Ce combat, les propagandistes officiels de la com dans la fonction publique l’ont perdu. Au vrai, ils ne l’ont jamais engagé, ils se voulaient battus d’avance. On ne dresse pas impunément ses tréteaux au carrefour de l’argent, du pouvoir, de l’image, de la technique et de ses manipulations. Ils se sont noyés dans ce monde-là. Ils ont perdu pour eux, pour cela en eux que j’appelle eux, qui est eux, et qui n’a rien à voir avec l’argent, le pouvoir, l’image, la technique et ses manipulations. Ils ont perdu pour eux, mais ceux qu’un système d’autorité implacable contraint à entrer dans leur confusion et leur servilité, ceux-là aussi y perdent, y perdent lourdement.

L’embarras des invités de France Cinq, quand ils ont été invités à sortir de ce qui les concernait en propre et de parler du destin de l’époque, en disait long. Ceux-là ne se sont pas noyés dans le monde, mais il leur est un boulet qui les condamne à une lutte perpétuelle : telle est la conséquence obligée des responsabilités mondaines. Ce for interne qu’ils ont tapissé d’une culture authentique, on sent qu’il leur devient un refuge, une cache, un igloo. Se libérer de ce frein-moteur que leur impose le monde : on ne peut rien leur souhaiter de mieux.

Les formateurs des jeunes des quartiers, eux, ne semblent pas, au tréfonds d’eux-mêmes, être habités de l’esprit du monde. En secret, pourtant, ils ont peur de lui et cette peur les jette paradoxalement dans ses bras. On dirait qu’ils n’ont pas eu le temps de s’affirmer, de se reconnaître, qu’ils sont partis tout nus pour la guerre. Ils n’habitent pas réellement leur for interne. Quelque chose en eux nie la bataille ou feint de l’avoir déjà gagnée : le monstre à cent bras a tôt fait de les attirer dans ses pièges. Et il les fait parler comme lui.

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Une formule largement inspirée de Maurice Merleau-Ponty nous faisait dire autrefois que l’expression d’une personne était celle de son triple rapport à elle-même, aux autres et au monde. L’idée n’a rien perdu de son sens. Il me semble toutefois que la relation aux autres, telle qu’elle était le plus souvent entendue, penchait plutôt du côté de la relation au monde que du côté de la relation à soi-même. Je souhaite, pour ma part, que la césure, s’il en faut une, soit placée non pas entre la relation à soi-même et la relation aux autres, mais entre celle-ci et la relation au monde.

Le monde, tel qu’il se présente aujourd’hui, c’est le règne terrifiant du On à qui la Technique et la volonté de puissance confèrent un pouvoir sans précédent. Qui aime ce monde-là ne peut aimer les autres. Qui aime les autres ne peut aimer ce monde-là. Ce monde-là, c’est un déchet. C’est ce que l’humain n’ose pas assumer de l’humain. De ce déchet, une propagande niaise et cruelle ne cesse de nous vendre une version sans cesse recyclée pour nous faire oublier qui nous sommes. Eh bien ! Voilà une déchetterie à ouvrir de toute urgence. À nous d’y apporter ce qui nous encombre et nous salit.