Les bois et les livres

LE MARCHÉ XXVI

Dans la salle d’accueil de l’abbaye cistercienne de Fontenay, cet extrait d’une lettre de saint Bernard : « On apprend plus de choses dans les bois que dans les livres ; les arbres et les rochers vous enseigneront des choses que vous ne sauriez entendre ailleurs. » Pas celles qu’imagine le citadin en ses rêves conditionnés. La nature est belle mais indifférente, impartiale, brutale ; les roucoulades régionalistes ne lui vont pas, ni les apitoiements sur les ancêtres, ni les sentiments graisseux. Elle s’en fout. Ses rythmes nient l’histoire. Elle nous condamne à nous-mêmes, nous établit où nous sommes. Elle impose l’immobilité comme la règle évidente de toutes choses et annule du même coup désespoir et espérance. Ici et pas ailleurs, mon petit bonhomme, tu n’es le maître de rien. Silex et flamme. À Fontenay, une pensée de René Char est accolée à celle de saint Bernard : « Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l’éternel. » Fixité et silence. Le vrai ne courtise pas le temps, il le zèbre.
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La vérité ne fait pas toujours plaisir. En pleine fièvre d’après 68, un ami m’avait expliqué qu’une prison me serait bien plus profitable que toutes les libérations. C’était alors un homme sensible et triste, un pessimiste que saisissait parfois un rire franc et gai. Tout nous opposait. Son père était un seigneur des assurances françaises ; lui, il avait à faire l’inventaire du désastre. Le sentir lié, garrotté, entravé jusqu’à la moelle me donnait un prétexte facile pour repousser sa suggestion. Peut-être n’avait-il pas tort ? Mais choisit-on sa libération ? Choisit-on sa prison ?
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Une praticienne de l’âme se désole de voir ses confrères psychanalystes et comportementalistes s’empoigner comme des chiffonniers. Des psys agressifs, s’écrie-t-elle, c’est aussi absurde que des vampires végétariens ou des diététiciens obèses ! Je ne sais que de quelle école se réclame cette belle âme mais, à coup sûr, elle ne m’aura pas pour confrère. Les psys teigneux, les prêtres libidineux, les médecins tabagiques et les juges influençables ne m’empêchent pas de dormir. Je n’irai pas jusqu’à leur décerner des brevets de vertu mais est-ce que j’en mérite, moi ? Si la réponse est négative, dois-je renoncer à ce que je fais ? Ce qui me troublerait, m’angoisserait, m’affolerait, me ferait douter du ciel comme de la terre serait d’imaginer, ne serait-ce qu’un quart d’instant, qu’il existe un seul psychiatre sans vanité, un seul prêtre sans fantasmes, un seul juge sans parti pris, un seul serviteur de l’État qui ne soit d’abord le serviteur de soi-même, un seul écologiste non polluant, un seul quelque chose enfin qui ne soit constamment titillé par son envers détesté, harcelé par son démon, persécuté par sa bête noire ! « Mes enfants, nous disait l’abbé au catéchisme, ne parlez jamais de pureté : quand on prononce ce mot-là, on pense tout de suite à son contraire ! »
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Picasso et Senghor savaient que la force de l’expression artistique réside dans sa capacité à ne jamais lâcher le sauvage primordial, inaugural. La leçon s’est perdue. Désormais un écrivain soucieux de sa réputation prend ce qu’il appelle sans rire une posture, c’est-à-dire une pose inspirée par le rôle qu’il se donne et l’importance qu’il s’accorde. Ainsi posturé, il fabrique sa pensée devant le client comme, dans les foires, la barbe à papa et les pommes d’amour. Et ça marche parce que les clients ne savent plus comment on achète de la pensée. Ils s’occupent sottement des mots, des idées, des intentions. Ils ne se méfient pas du style. Ils ne savent plus qu’une pensée, ça se flaire, ça se soupèse, qu’un texte vaut surtout par ses lignes de fuite, par ses décrochements, par ses accidents, par son pouvoir de désorienter, de dérouter. Toujours penser à Verlaine : « Le temps d’un sein nu entre deux chemises ». Un texte qui ne me conduit pas furtivement au sein du monde, au sein des choses est un texte pour rien. Un texte, c’est une sonde posée sur le monde : ce n’est pas la sonde qui est intéressante, c’est ce qu’elle sonde.
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Picasso et Senghor, direz-vous, avaient le sauvage à disposition : il leur suffisait de ne pas fermer les yeux. Mais l’homme selon le marketing, l’homme selon TF1, l’homme selon le test ADN ? Jean-Pierre Chevènement s’est trompé : chez nous, les sauvageons ne poussent plus. De Neuilly à Clichy-sous-Bois, il ne se fabrique plus que des fleurs artificielles. Une culture sans culture tente de produire ce prodige : un être sans nature, sorte de canard décapité qui court à pas pressés vers la fosse à purin. Non sans visiter au passage, dans l’espoir de s’y ressourcer, les deux stands bio du tourisme et de l’érotisme. Pourquoi pas, si ça lui plaît ? Ok d’accord, comme on dit au super ! Ne comptez pas sur moi pour faire des histoires là-dessus ! À cela près que ce tourisme-là et cet érotisme-là, ce tourisme planifié et cet érotisme programmé, articles de braderie, ne relèvent plus de la nature, mais de sa pétrification ou de sa dispersion. Le sauvage, alors ? Le sauvage, aujourd’hui, c’est l’aventure de vivre, la traversée de la vie sans autre boussole que ce lien ténu, bien plus fragile que fort mais bien plus fort que fragile, qui nous relie aux autres, au monde, à la vie, à nous-mêmes. Le sauvage, pour moi, c’est de me confier à l’être, à cette facette du cristal de l’être que je suis seul à voir scintiller et qui m’assure, du même coup, que des milliards d’autres facettes scintillent auxquelles je n’ai pas accès mais dont la présence m’est attestée par cette impossibilité elle-même, que je ne suis ni l’être ni le privilégié de l’être mais seulement l’heureux enfant d’une famille très nombreuse, que cette grâce ne me vient d’aucun pouvoir, d’aucune raison, d’aucune loi, et qu’elle est très experte à reconnaître ceux qui prétendraient l’encarter, sous prétexte de complicité préalable, dans leurs sales attentions, dans leurs vertus vicieuses, dans leur sagesse lugubre, dans leur anorexie spirituelle, dans leurs permissions vérolées.
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Il y avait une fabrique de fleurs artificielles, précisément, dans la petite rue du Soleil, proche de la Place des Fêtes, où j’ai vécu quelque temps au début des années quatre-vingt. Le chauffeur de taxi qui m’avait conduit, avec mes trois valises, à mon nouveau domicile croyait savoir que, de tout Paris, c’était la rue où l’on assassinait le plus. Je ne me souviens pourtant que d’une seule violence, celle de la musique. Un automobiliste un peu sourd avait laissé sa voiture sous mes fenêtres en oubliant un autoradio qui, de toute sa puissance, envoyait la Symphonie héroïque à l’assaut du quartier. La porte de la fabrique s’était brusquement ouverte. Un gros homme en blouse blanche, qui semblait au comble de l’anxiété, était sorti. S’était dirigé furieusement vers la voiture. Collait son nez contre les glaces. Tentait vainement d’ouvrir les portes. Comme un loup, en faisait le tour. Revenait secouer, l’une après l’autre, les poignées des portières. Du plat de la main, frappait sur la carrosserie. Et, se croyant seul, grommelait le seul vrai mot d’amour désolé qui puisse retentir dans un être : « Je déteste la musique ! Ah ! Que je déteste la musique ! »
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Hugo et Zola, nous dit-on, étaient des bourgeois : qui douterait de leur courage, de leur droiture, de la générosité de leur combat pour la justice ? Et pourquoi ne pourrait-on, au XXIe siècle, se dire toujours bourgeois et encore de gauche ? Apparemment, on le peut, et assez aisément. Trop, peut-être. Les grands bourgeois critiques du XIXe siècle dénoncent ce qu’ils ont sous les yeux : les injustices patentes, les effets pervers, les plaies visibles de la révolution industrielle. Chrétiens ou athées, ils le font avec énergie et lucidité, souvent avec génie. Mais ils ne mettent nullement en question les fondements culturels ni le socle anthropologique de l’ère nouvelle. Ce procès-là leur est inaccessible : le fait technique est là, le mythe naissant du progrès l’interprète et l’exalte. Seuls quelques utopistes ou quelques victimes le mettent en doute. Mais les temps ont changé. Ce ne sont plus seulement les dysfonctionnements, les aberrations, les injustices, les inégalités de la modernité qui sollicitent notre vigilance et éveillent notre critique, c’est son essence même, son obsession de la logique causale, des objectifs, des résultats, de la compétition et, finalement, sa conception d’une humanité qui soigne ses terreurs en s’imaginant absurdement vouée à la conquête, à l’image des soldats de plomb que le dernier scandale fait sortir de leur boîte. Qu’y puis-je, moi, si cette vision du monde et de l’homme est celle sur laquelle s’est modelée et se modèle la bourgeoisie, celle à laquelle elle confie son avenir, sa fortune, ses rêves, ses enfants, et dont elle partage plus volontiers avec la troupe les principes que les bénéfices ? Et qu’y puis-je si cette vision-là, qui a eu ses mérites, qui a eu de grands mérites, est désormais périmée, caduque, forclose ? Et qu’y puis-je encore si un Hugo ou un Zola de ce siècle aurait à mettre en jeu bien plus que sa fortune et que sa réputation, s’il lui faudrait transformer radicalement sa vision du monde et, comble de virtuosité, le faire sans chercher aucun secours du côté de la culpabilité, en s’appuyant simplement sur une raison renouvelée dans ses fondements, sceptique sur le scepticisme lui-même, poreuse à l’élan, naïvement et presque imprudemment confiante, amoureuse d’une certaine idée, non terroriste et chaleureuse, de la pauvreté.
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Sinon ? Sinon la pensée bourgeoise doit choisir entre le cynisme et la dénonciation vertueuse, deux artifices cousins. La fureur affairiste et le prurit moralisateur ont en effet ceci de commun qu’ils font perdre, un à un, tous les points de contact avec la réalité. Fuite dans l’action, fuite dans la pureté, deux façons d’exalter le moi qui rejettent au second plan ce qu’on pourrait appeler une sensibilité actuelle, c’est-à-dire un effort constant, fervent, pour sentir, sous les affûtiaux sordides qu’on lui impose, battre le cœur d’un peuple, pour deviner ce dont il souffre, ce qu’il espère, ce qu’il désire, pour chercher ses lignes de fuite, pour entrevoir, à l’infini, l’horizon qu’elles désignent. Ce cœur à cœur, ce corps à corps avec le monde, la révolution industrielle et ses suites nous l’ont rendu presque impossible en enfonçant entre nous, comme des coins inutiles, toutes sortes d’obligations, de sujétions, de révérences qu’une meute d’esclaves diserts ne cesse de multiplier et de commenter. Que faire ? L’action n’a pas la réponse : ce qu’elle serait censée défaire, c’est précisément ce qu’elle tisse. La morale n’a pas la réponse : elle n’est plus qu’un saupoudrage de principes. La pensée bourgeoise classique, je veux dire la pensée de droite et la pensée de gauche, la pensée socialiste et la pensée libérale, n’est plus capable d’étreindre le monde ; elle est condamnée, pour parler comme Sartre, aux « baisouillages d’alentours ».
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Que ne le célèbre-t-elle, pourtant, l’Homme ! Cette vénération m’a toujours gêné. J’aimais les belles majuscules dont on honorait la Guêpe, le Saumon, l’Araignée dans les manuels d’autrefois. L’Homme avec H, ça m’a toujours paru idiot : trop ou trop peu, bancal, assez vulgaire finalement, parler pour ne rien dire, gonflette ; forte envie de rigoler. Pas étonnant que nous soyons ainsi hypermajusculés dans les lieux où l’on se balance le plus cordialement de nous, de notre premier tee-shirt comme de nos envies d’absolu, je veux dire dans l’entreprise. Peut-être un lecteur de ce site aura-t-il oublié ce détail, justifiant ainsi gentiment mon petit effet ? Le premier manager qui eut l’idée lumineuse de voir dans l’Homme le capital le plus précieux n’était ni un Américain, ni un Japonais, ni un Chinois, ni un Anglais, ni un Français. C’était un certain Joseph Staline qui déclara, le 4 mai 1935, dans un discours prononcé au Kremlin à l’occasion de la promotion des élèves de l’Académie de l’Armée Rouge : « Il faut enfin comprendre que, de tous les capitaux précieux existant dans le monde, le plus précieux et le plus décisif, ce sont les hommes, les cadres. »
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Plusieurs auteurs n’ont pas manqué de rappeler ce détail, cette proximité de l’ADN communiste et de l’ADN libéral. À mon avis, les chevaliers de la raison que pourraient être les penseurs occidentaux s’ils cessaient de se conduire en domestiques de la rationalité frigide, sont très loin d’en avoir tiré toutes les conséquences. C’est pourquoi je suggère que, dans les entreprises, toute référence lyrique à la place éminente de l’Homme, à sa vocation de finalité des finalités, etc., soit immédiatement saluée par cette exclamation enthousiaste : « Bravo, chef, vous parlez comme Staline ! » Triple avantage. Primo, cela inciterait le management à trouver autre chose, ce qui ne serait pas gagné. Secundo, cela permettrait de distinguer parmi les salariés ceux et celles qui, au moins fantasmatiquement, ne sont pas entièrement dépourvus de certains attributs auxquels le Premier ministre fait allusion avec une remarquable persévérance. Tertio, s’il apparaissait qu’une plaisanterie aussi innocente, et qui devrait être prononcée sur un ton enjoué, admiratif, presque affectueux, nullement racaille, faisait non seulement grincer trop de dents managériales mais constituait une menace pour la carrière de ceux qui l’auraient risquée, il serait alors possible, dans l’entreprise et ailleurs, de commencer à se demander sérieusement dans quel genre de démocratie l’on vit.
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Débat sur le commerce équitable. En un sens, c’est peanuts : en France, 0,05% du commerce total. Ses opposants y voient un alibi, une rassurante tête de gondole pour tirer l’autre commerce, l’inéquitable, le sérieux. Ses partisans ne sont pas loin de partager ce pessimisme ; mais, dans certains cas, ça marche et, quand ça marche, ce n’est pas si mal. Alors, pourquoi pas ? Emblématique, ce débat ! Pareil partout. Se lancer dans des activités qui, d’une manière ou d’une autre, tourneront nécessairement à leur contraire ou se condamner à la dénonciation permanente, à la lucidité vengeresse, au piétinement d’un refus globalisé secrètement alimenté par ce qu’il déteste : deux attitudes intenables. À moins de comprendre que l’action comme la critique, pour accéder au sens, doivent aujourd’hui se référer à autre chose qu’à elles-mêmes, qu’il leur faut à la fois retrouver des fondements plus authentiques et accepter leurs propres limites. Dans l’action, on ne saurait oublier ses pincettes, ou ses distinguos. L’esprit d’entreprise ? Sans doute. L’esprit de l’entreprise, sûrement pas. Renoncer un instant à la maîtrise de ce qu’on fait, céder à la séduction des « démarches de groupe », c’est capituler. On ne peut sérieusement agir sans être au clair sur les manipulations possibles, sans garder constamment en soi une possibilité de refus. Ainsi peut-on être utile, au moins un temps, avant de se faire virer. Le même discernement s’impose également à l’attitude critique. Les rebelles ont ma sympathie. Mais attention. L’orgueil est une prison plus sûre que la lâcheté. Et surtout, il y a grand risque, en s’opposant trop systématiquement, de se laisser envahir par ce qu’on condamne et de s’isoler dans une protestation de moins en moins audible et de moins en moins authentique. Donc, là aussi, les pincettes, de longues pincettes. Conclusion : ni l’action, ni la pureté critique ne sont, en elles-mêmes, la solution à quoi que ce soit. Où qu’on soit, quoi qu’on choisisse, l’urgent est le décrochage, la recherche du point blanc des alchimistes, cette indifférence active où l’on est à mille lieues des zizanies de l’actualité et, à cause de cela, infiniment proche des êtres, même des plus lointains. Je ne parle pas ici en gourou soucieux de ses lecteurs ; leur confort psychologique n’est pas mon souci. J’essaye de parler en homme raisonnable, en classique. L’être humain n’est pas un vermicelle sur la soupe du monde. C’est en lui que se répare le monde quand il a perdu de vue ses intérieurs, ses sources, ses chants. Cette certitude, même teintée du scepticisme qu’il faut, ouvre parfois la porte à de grandes joies ; quand elles ne sont pas de la partie, la tristesse elle-même est moins triste.
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Une phrase de Bernanos m’a souvent intrigué : « On ne parle pas debout à des hommes couchés. » C’est la boutade d’une âme violente, elle n’est pas à prendre à la lettre. Personne n’est toujours debout, personne n’est toujours couché. Dans sa version hard, ce propos sent l’excès, la jeunesse panache, la droite flamboyante. Dans une version plus soft, au contraire, je le trouve pénétrant. C’est l’invitation à la distance qui rapproche, à l’écart qui unit. Tout n’est pas toujours partageable ni transposable tout de suite. C’est vrai des êtres humains, c’est vrai des formes sociales. Une amie, il y a bien longtemps, parlant à la fois de ses sentiments et de ses pensées, avait eu ce très beau mot : « C’est difficile de garder ! » Vrai. Tout n’est pas toujours à mettre tout de suite dans le circuit. Il faut fermer à clef le placard aux alcools forts. Générosité n’est pas gaspillage. Si tout le monde est toujours moitié couché moitié debout, brusquer les éveils et les réveils peut saboter les chemins du vrai dans les autres et en soi. De la même manière, tout ce qui s’émeut dans les êtres n’a pas à chercher son immédiate traduction sociale, politique, culturelle. Le lien entre la vie intérieure et le monde est affaire de filtration, d’allusion, de frôlement, d’échappée, d’ambiguïté plutôt que de traduction systématique, d’engagement trop volontariste ou d’organisation. Je sens le raplapla et le zimboumboum, par exemple, dans un programme politique qui se voudrait fondé sur la morale, sur l’éthique.
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Les employés de mon agence France Telecom sont très gentils. Je leur en fais compliment. Je ne leur cache pas non plus que j’ai moins d’amitié pour la boîte qui les emploie. Ils en sont navrés. « Mais, Monsieur, c’est normal ! Maintenant, nous sommes une société ! »
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Grande satisfaction de vanité : il n’y a que 10% des gens de ma génération pour s’être mis à l’ordinateur et à Internet. Ouf ! Je ne suis pas si ringard que ça ! Je profite immédiatement de ce brevet de modernité pour dire tout le mal que je pense de cet instrument grotesque, le téléphone portable. Une fois admis qu’il y a un bon ou un moins mauvais usage de tout, y compris du diable, il faut accuser ce maudit engin d’attenter à la fois à notre solitude et à un des aspects les plus profonds de nos relations avec les autres. La solitude, c’est, à certains moments, de se condamner à soi-même : la possibilité d’ouvrir un portable transforme l’expérience en simulacre. L’engin maudit annule tout, triomphe de tout, de la forêt vierge, du désert, de la marche anonyme dans un quartier de Paris. Il en étouffe l’écho, en ferme la profondeur, en scie les prolongements imaginaires. J’imagine deux amoureux qui en sont à la rupture. C’est de silence qu’ils ont besoin, et de paix : la sale petite boîte noire, le doxaphone, leur est un prétexte aux bavardages inutiles, elle les incite à gratter leurs plaies et leur suggère de dérisoires arrangements. Toute ma vie, comme on dit dans les quartiers pauvres, j’ai pris les transports, le bus, le métro, le train de banlieue. Tout n’y était pas toujours exaltant mais la diversité des êtres dans leur fatigue partagée, dans leur dodelinante résignation, a toujours eu pour moi un grand sens. J’aime ces situations ordinaires, superficielles avec profondeur. J’aime ces histoires mensongères qu’on plaque sur le visage des gens, ces instants d’intérêt soudain, ces désirs furtifs, ce désappointement de voir disparaître une femme que je regardais, j’aime ces banalités immenses que le silence tient en suspens, j’y sens flotter de l’inconnu familier. Nous nous y engloutissons ensemble, nous les provisoires ; ensemble, nous nageons entre apparence et réalité, entre illusion et vérité. C’est bien, c’est notre vrai pays, cela ; nous y sommes moins mauvais qu’ailleurs. Il nous fait échapper à la prétentieuse comédie qu’il suffit soudain d’un tintement pour réveiller. Terrifiant. Une seule sonnerie et chacun de nous, pour tous les autres et pour soi-même, redevient un étranger.
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Au beau milieu d’une tartine à la confiture d’orange, j’entends que deux cents chercheurs vont se rassembler à Grenoble pour étudier la crise de la société française. Bête comme je suis, j’y crois encore : silence tout le monde ! L’ambassadeur des chercheurs a la voix douce et le parler nuancé. Oui, la société française est en crise. Non, cela ne peut plus durer. Oui, il faut la gouverner autrement. Comment ? demande la journaliste. Très simple. Il faut que les gens adhèrent aux analyses et aux constats qui s’imposent. Cette fois, c’est en trop. Je déclare la guerre. J’ouvre les hostilités. Que le diable embrouille les chercheurs et que les spams les étouffent ! Ils vont donc se rassembler à Grenoble. Deux cents, soit une dizaine de gros, quelques moyens et un paquet de petits. Ils vont se mettre d’accord sur deux ou trois idées ; celles des gros feront le rosbif, celles des moyens les patates, les petits y ajouteront le cresson et serviront bien chaud. Des idées pas nécessairement idiotes, bien sûr. Des constats. Il pleut. La nuit, tous les chats sont gris. J’ai mal au dos. Bush est un âne. Cette catégorie-ci devient plus nombreuse que celle-là. Etc. Des constats qui porteront des noms modestes – propositions, hypothèses, rapports d’étape – mais qui, en douce, vont devenir des vérités, les pires des vérités, celles qui ne s’avouent pas, les vérités hypocrites ; et ces vérités planquées, il faudra que les citoyens se les assimilent, il faudra qu’ils y adhèrent. Heureusement, ils ne le feront pas. Tout ça ne les occupera pas plus de trente secondes. Ils se diront qu’il y a des gens qui ont le cerveau vraiment bien irrigué. Que Zidane, lui, c’est plutôt les jambes, voilà. Puis ils reprendront leurs occupations. Et ils auront raison. Ces gens-là, c’est moi ; les chercheurs, ce n’est pas moi. Ces gens-là ont la droiture de se sentir paumés ; les chercheurs ne l’ont pas. Boîtes à fiches, disait Péguy. Qu’on les asticote un peu trop, vous allez les entendre brailler à l’obscurantisme, à l’irrationnel, au complot contre la démocratie, contre l’intelligence ! Comme si l’intelligence, c’était eux ! Chercheurs et chercheuses, perdez toute illusion : l’intelligence, ce n’est pas vous. Même si je ne vous fais pas le coup du populisme. Même si l’intelligence ne se promène pas dans le métro aux heures de pointe, même si elle ne fait pas la queue au super.
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Les gens de peu, les non chercheurs, même si le bourbier où ils pataugent dépasse leur comprenette et la mienne, même s’ils rament comme des malades, même s’ils ne savent pas où ils vont et s’ils en sont à se regarder les uns les autres pour deviner de quel côté ça avance, une barque, savent qu’ils ne sont pas intelligents. Mais il leur arrive encore de trouver, dans les tombereaux de conneries qui les submergent, des choses qui brillent, des bouts de verre, de je ne sais quoi, des reflets. Ils ne peuvent rien en faire, donc ils n’en parlent pas, et ça ne les rend pas plus malins. Ça les maintient, malgré tout, à une certaine hauteur. Les chercheurs, eux, rien ne les protège plus de rien. Ils se sont confiés aux modes, aux surfaces, aux urgences médiatiques. Ne leur est-il donc jamais arrivé, une nuit, comme le héros d’Umberto Eco, de faire l’amour dans un lieu sans grâce avec un être dont ils n’ont jamais su le nom et dont l’impitoyable et obstiné souvenir s’est définitivement glissé, comme un pied dans une porte, entre eux et les mots ? On ne leur reprocherait pas de ne pas être intelligents : on leur reproche d’avoir choisi, en toute connaissance, de ne plus être intelligents. « Moi, je ne cherche pas, je trouve. », disait Picasso. Ne pas entendre ce beau propos comme une vaniteuse provocation. Si nous ne trouvons pas, c’est qu’il nous plaît de nous divertir à chercher, de faire les malins à chercher, de perdre notre temps à chercher. Sans doute, pour ce sacrilège, m’enverront-ils Descartes à la tête : qu’ils prennent soin de relire auparavant les Méditations métaphysiques, cette célébration de l’évidence intérieure. Ou Pagès, ou Mendel, ou Desroches, ou Enriquez, ou bien d’autres. Quant à eux, à leur guise ; qu’ils se fassent, autant qu’il leur plaît, les supplétifs de la mousse : ils l’accompagneront à l’égout.
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Dans ma tête, comme des refrains, des idées simples semées autrefois par des gens épatants. Je ne sais plus trop à qui j’en suis redevable. Forget ? Etienne Borne ? Jankélévitch ? Peu importe. Secret et mystère, par exemple. Inutilité du secret. Le secret, c’est que Mme Dupont couche avec M. Durand. Ça alors, dites donc ! L’instant d’après, circulez, plus rien à voir. Le secret, c’est ce qui, à peine révélé, s’évanouit. Toujours couillon, le secret, comme dirait… Le mystère, plus j’y regarde, plus ça s’approfondit ; plus j’y puise, plus ça donne ; plus je comprends, moins je comprends. Ces profs, ces bons, ces grands profs parlaient aussi du sérieux et du grave. Le sérieux, c’est une construction ; comme on dit au Québec, ça n’a pas de bon sens. Ça marche avec le secret : langage social, bricole, excitation, Clearstream. Le grave s’impose comme tel, il est du côté du mystère, il a l’odeur de la vie.
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À l’école, on va désormais privilégier les compétences sur les connaissances : invention d’ignares incompétents.
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Gare de Nemours, encore. Je lisais un papier sur les prêtres de la Légion du Christ, sortes d’athlètes supposés de la chasteté sanglés dans leurs soutanes rétro. Ils veulent, paraît-il, conquérir les intellectuels et les managers. Pour les seconds, selon moi, c’est dans la poche. Ces inquiétants apôtres ont besoin de réalité truquée. Le fric, lui, a besoin d’idéal truqué. Échange équitable ! Un sentiment d’horreur me glace. Regarde plutôt le monde, imbécile ! À deux pas de moi, sur un banc, deux ados enlacés, quelques mots très sourds, comme une fumée qui monte d’un amas d’étoffe rugueuse. Cette fin d’après-midi, qu’elle est matinale ! Chut !

(14 mai 2006)