Les textes d’accueil de Résurgences

 

Dès la parution de Résurgences, en 2003, ces deux phrases figuraient sur la page d’accueil :

« Je voyais que tout devenait rien. » (Léon-Paul Fargue)

« Je suis arrivé à ce qui commence. » (Gaston Miron)

N°1 (2003)

Choisir le pessimisme ? Non. Mais il est tiré, il faut le boire. Et vider le verre d’un trait. À faible dose, c’est le pire des poisons. Alibi du renoncement, il mène au dégoût paresseux, au pourrissement. Les malgré tout et les quand même ne font vivre personne. Badigeonner de rose la crasse du monde sous prétexte de protéger l’avenir, c’est le dépouiller du seul trésor qu’on puisse utilement lui léguer : un peu de désir, même blessé, même humilié.
Tout le monde a éprouvé, au moins un instant, cette évidence : tout devient rien. Si minuscule qu’ait été cet instant, aucune drogue ne le fait oublier ; les matelas de consolations, de comparaisons, de statistiques, de savoirs, de résignation, de philanthropie entassés sur lui ne l’étouffent pas.
Quand tout devient rien et qu’on se sent encore vivant, on est arrivé à ce qui commence. Alors la vie n’est plus simulacre ni répétition, mais naissance perpétuelle, éclosion constante. Et l’existence humaine devient ce qu’elle est, un opéra fabuleux, une aventure intérieure et extérieure, individuelle et collective. Mais tout commence par un non qui est l’envers d’un oui, le passage obligé vers lui.

N°2 (novembre 2013)

La page d’accueil de Résurgences est un peu souffrante, je suis à son chevet, quoique assez mauvais médecin. Les textes, eux, sont là, chacun à sa place, pas fâchés de montrer qu’ils ne sont pas des « contenus » comme disent les zozos, mais des messages d’amitié qui, en période de crise, peuvent se passer du décor. Donc, si vous voulez bien, pour quelque temps, on bavarde sur le pouce…

N°3 (décembre 2013)

Il m’est difficilement compréhensible que les propos insanes d’une gamine mal élevée aient été ainsi montés en épingle par tant de présumés responsables. Les soupçons qu’ils se plaisent à agiter blessent ceux que l’idée de cette infamie n’a jamais effleurés et en renouvellent la morsure dans les esprits faibles qui ont à combattre des tentations de cette espèce. Corruptio optimi pessima : la pire corruption, c’est celle du meilleur. On ne joue pas ainsi avec la morale. On ne se sert pas d’elle pour nourrir, à des fins sinistrement intéressées, la guerre de tous contre tous. On ne remue pas ainsi la vase. Inintelligente et perverse, cette méthode de gouvernement tend pourtant à se généraliser. Ainsi, dans une question aussi lourde que celle de la prostitution, désigne-t-on au public, au gré des circonstances et des nécessités politiques, des victimes à plaindre et des coupables à accabler. Hier, la séduction des prostituées était la cause de tout ; aujourd’hui, c’est la lubricité des clients. Simplisme terrifiant qui fait honte à la démocratie, et qui révèle en quelle piètre estime ce pouvoir tient les citoyens, ces figurants auxquels des conseillers doctement incultes, soucieux de susciter en eux ces passions négatives qui, mieux que tout, obscurcissent l’esprit, préconisent de jeter leur pâtée d’indignation prescrite et de pitié commandée. Quelque chose ne va plus.

N°4 (25 décembre 2013)

« Le désordre n’est pas le contraire de l’ordre. De même que l’ordre n’est pas un arrangement, le désordre n’est pas un dérangement. Le désordre, ce n’est ni la tempête, ni la vibration des vitres secouées par les roues des véhicules, ni la tête à l’envers, ni la charrue avant les bœufs. C’est la vie même. L’ordre suppose l’apparence des disciplines, des immobilités, des tombes, des lois, des structures, et ne donne naissance qu’à des iconoclastes. Car la fatalité de l’ordre, c’est l’invitation à la débandade, à l’injure, aux fêlures et au dégel. L’ordre, c’est Dieu statique. Tandis que le désordre, tel que le comprennent les âmes véritables, c’est l’homme en mouvement. » J’ai toutes les raisons de recopier ce texte de Léon-Paul Fargue. La première est qu’il est vrai, donc beau et bon. À moins qu’on ne dise : beau, donc vrai et bon. La deuxième est qu’un ordre imbécile nous asphyxie (voir ci-dessous). La troisième (désordonnée) est qu’il me faut faire oublier la présentation de Résurgences, actuellement défectueuse, à quoi remédiera en février, inch’Allah, une nouvelle version du site. Bon Noël, bonne année.

N°5 (février 2014)

On ne peut se dire citoyen si, quelque jugement qu’on porte sur elles, on ne respecte pas les autorités légitimes et les institutions. On ne peut non plus se dire citoyen si on les laisse abuser de leur pouvoir en s’immisçant dans les consciences et en pesant sur leur liberté. Ce respect et cette intransigeance se garantissent réciproquement : qu’un des deux disparaisse, la tyrannie est là. Le masque qu’elle prend aujourd’hui, c’est celui du management mondialisé. On sait les ravages qu’il exerce dans les entreprises, le voici désormais aux portes de l’école. Deux initiatives récentes, un projet de loi sur la formation professionnelle, d’une part, le programme des ABCD de l’égalité, d’autre part, dont la présentation officielle ne dissimule pas qu’ils s’inscrivent dans la perspective idéologique de la compétition économique, témoignent de son agressivité. La nature de ce poison, toujours mêlé au miel des bons sentiments, c’est de faire de nous des êtres pour le monde, des êtres pour la compétition, des êtres pour les choses. Ses effets, c’est de mutiler notre humanité et d’installer parmi nous, comme l’a bien vu Jean-Claude Michéa, « la guerre de tous contre tous ». Là est le combat sérieux de l’époque, il n’est pas étonnant que les partis politiques l’ignorent.

N°6 (2 mai 2014)

Nous ne pouvons entendre la musique du monde si nous prêtons l’oreille à la cacophonie d’intérêts dont la prétendue communication ne cesse de la recouvrir. Cette attention et cette surdité sont les deux faces du même goût de vivre. J’appelle culture cette façon patiente et intraitable de libérer la vie de ce qui veut en faire une succursale de la mort aux enseignes, diverses et semblables, du pouvoir, de l’argent, de la réussite hargneuse, c’est-à-dire de la sottise et de la guerre. En 1941, dans Haute solitude, Léon-Paul Fargue écrivait déjà : « De nos jours, et surtout depuis la chirurgie esthétique, la télévision, les water à musique et la musique migraineuse, depuis le flan Popurel et le cirque intellectuel, le moindre boy-scout, le plus naïf des grooms savent bien que le Diable est un sentiment. Mais un sentiment général, et non pas un sentiment individuel. Un sentiment d’assemblée, de nation, de place publique et de fédération. Quelque chose comme une opinion à la puissance cent. Un sentiment qui se voit, qui se vomit dans les coins comme un ectoplasme. »

N°7 (2 août 2014)

Sur le terreau de la guerre, poussent parfois, fleurs abominables, d’effroyables inventions. Ce ne sont pas les plus meurtrières, elles n’ôtent pas la vie, elles la corrompent. L’eau sale et puante de Jérusalem-Est, cette eau baptismale à l’envers, ceux qui la projettent en sentiront l’odeur plus longtemps que ceux qui la reçoivent. « Haïssez-nous, dit-elle, nous qui avons cru pouvoir fixer des limites au pardon, dites-nous pour l’éternité que cette saleté est impardonnable. » Nous ne vous haïrons pas, votre orgueil ne fermera pas cette porte, nous ne vous accorderons pas cette sombre jouissance. Vous êtes des créatures, comme vos victimes, comme vos bourreaux, comme nous. Personne n’est à la dimension de la vérité, personne n’est à la mesure du pardon, personne n’est à la hauteur du jugement. Nous ne vous haïrons pas.

N°8 (1er septembre 2014)

« L’intérêt, la question, l’essentiel est que dans chaque ordre, dans chaque système, la mystique ne soit point dévorée par la politique à laquelle elle a donné naissance. L’essentiel n’est pas, l’intérêt n’est pas, la question n’est pas que telle ou telle politique triomphe, mais que dans chaque ordre, dans chaque système chaque mystique, la mystique ne soit point dévorée par la politique issue d’elle. En d’autres termes il importe peut-être, il importe évidemment que les républicains l’emportent sur les royalistes ou les royalistes sur les républicains, mais cette importance est infiniment peu, cet intérêt n’est rien en comparaison de ceci : que les républicains demeurent des républicains ; que les républicains soient des républicains. Et j’ajouterai, et ce ne sera pas seulement pour la symétrie, complémentairement j’ajoute : que les royalistes soient, demeurent des royalistes. » (Charles Péguy, Notre jeunesse)

N°9 (25 octobre 2014)

« L’avenir ne se déduit pas du présent. Il faut le reprendre sur des potentialités encloses en nous-mêmes, sur des avenirs jadis refoulés. » (Jacques Berque)

« La communication, la grande maquerelle des formalismes enchevêtrés les uns avec les autres dans une sorte de coït sans joie (mais non sans profit), régnant sans partage dans le monde. » (Jacques Berque)

N° 10 (22 décembre 2014)

« J’ai l’impression de vivre, dans cette patrie informe appelée univers, sous une tyrannie politique qui, sans m’opprimer directement, offense cependant quelque principe caché de mon être. Alors descend en moi, lentement, sourdement, la nostalgie anticipée d’un impossible exil. » (Fernando Pessoa)

N° 11 (8 février 2015)

Il était une autre fois un professeur de sciences naturelles très savant, spécialiste de botanique. Il ne partait jamais en vacances car, sur la fenêtre de son petit appartement, il faisait pousser des plantes mystérieuses dont il ne pouvait confier le destin à personne. Quand il en parlait, il avait un petit sourire dubitatif puis, avant de courir les soigner, disait, comme pour s’excuser : « Peut-être que cela ne servira pas à rien… » Je lui dédie cette nouvelle version de Résurgences.

N° 12 (12 avril 2015)

Soigner la société sans s’attaquer à la vision de l’homme perverse qui la fonde est un acte médical inutile, dangereux, illégitime.

N° 13 (19 mai 2015)

« Nous n’assistons pas à la fin naturelle d’une grande civilisation humaine, mais à la naissance d’une civilisation inhumaine qui ne saurait s’établir que grâce à une vaste, à une immense, à une universelle stérilisation des hautes valeurs de la vie. » (Georges Bernanos, La France contre les robots)

N° 14 (3 juin 2015)

« La première, ou plutôt l’unique nécessité de ce monde, c’est de fournir à la spéculation les éléments indispensables. Oh! sans doute il est malheureusement vrai que, en détruisant aujourd’hui les spéculateurs, on risquerait d’atteindre du même coup des millions de pauvres diables qui en vivent à leur insu, qui ne peuvent vivre d’autre chose, puisque la spéculation a tout envahi. Mais quoi! le cancer devenu inopérable parce qu’il tient à un organe essentiel par toutes ses fibres hideuses n’en est pas moins un cancer. »  (Georges Bernanos, La France contre les robots.)

« La libération, l’élargissement, la nouvelle découverte du monde ne sera pas due à un système ou à un homme, mais à la somme croissante des résistances humaines à un système inhumain. » (Georges Bernanos, La France contre les robots.)

N° 15 (16 juillet 2015)

« Accepter les hommes vivants dans leur réalité au stade où ils se trouvent : au stade de l’instinct, au stade de la loi ou à celui de la liberté, au lieu de leur jeter les valeurs à la tête. Les valeurs, je ne sais pas ce que c’est. Si, je sais : ce sont des idoles. La morale n’existe pas toute faite quand il s’agit des vivants. » (Jean Sulivan)

N°16 (octobre 2015)

« Il y a une pensée qui arrête la pensée. C’est la seule pensée qu’on devrait arrêter. » (Gilbert Keith Chesterton)

N°17 (16 février 2016)

S’échapper, se cacher, alerter : trois précieux conseils officiels dont on fera bien de s’inspirer si l’on se trouve directement menacé par un attentat terroriste à moins que, d’aventure, doué d’une exceptionnelle intelligence citoyenne, on y ait songé soi-même. Mais, de nos jours, les dangers s’accumulent. Ainsi ce burn-out qui afflige les travailleurs et auquel on va consacrer de nouvelles et savantes études alors que tout le monde sait, sauf les patrons, sauf les syndicats, sauf les gouvernements qui se sont succédé depuis près de trente ans, qu’il est la conséquence directe et sauvage de cette idéologie managériale qu’on a vicieusement installée dans les entreprises, de ses manipulations avares, de sa prétentieuse sottise, de ses pratiques misérables. Aussi ne faut-il pas manquer de prodiguer aux travailleurs que dévaste ou menace cet autre fléau les trois conseils qui leur permettront de le combattre : refuser l’idéologie qu’il leur impose, refuser les pratiques qu’il leur impose, refuser la cruauté qu’il leur impose. Non sans faire observer aux autorités qu’elles ont le pouvoir d’écarter les nuisances de cette saleté en la chassant des administrations, des services publics et des entreprises qu’elles contrôlent et en abandonnant à leur honte les entreprises privées qui ne les imiteraient pas.

N°18 (février 2016)

Mais oui, #OnVautMieuxQueÇa !

Ils ont pesé leurs mots, ces jeunes vidéastes. Leur ton est simple, tranquillement grave, sans facilités rhétoriques. Leur propos se tient entre deux pôles. D’une part, ce mieux possible, ce mieux qu’ils sentent en eux, ce désir, cette nécessité d’être qui leur interdit de se résigner et d’attraper cette société. D’autre part, une sensibilité très vive à la misère des autres et le désir de la faire parler, de lui rendre amicalement le courage de se dire, l’audace d’avouer son espérance. Simple et juste. L’altitude et la profondeur. La vie peut circuler, et l’amitié.

Bon courage. Vous avez la meilleure part. Aider humblement les autres à s’exprimer, quoi de mieux ? Surtout, n’en demandez pas plus. Porte close et grand rire moqueur pour les légions de réalistes, de concrets et d’efficaces, pour ces gros malins en tout genre qui s’accrocheront à vous comme des boulets pour vous faire sombrer avec eux. Porte close et regard sévère pour ceux qui voudront jeter leur rêvasserie dans vos rêves.

La loi que vous combattez n’est qu’un signe parmi tant d’autres de l’horreur où s’enfonce le monde. Sans doute pas le plus cruel. Vous l’oublierez, mais non pas ce qu’elle signifie, non pas d’où elle sort ni ce qu’elle annonce. Ne riez pas si je vous dis que vous inventez une chevalerie, et qu’au sale train où va le monde, vous en avez pour la vie. Ou riez, après tout, et appelez ça comme vous voudrez. Bon courage.

N°19 (mars 2016)

« Celui qui veut comprendre, calculer, interpréter au moment où son émotion devrait saisir l’incompréhensible comme quelque chose de sublime, celui-là sera peut-être appelé raisonnable, mais seulement au sens où Schiller parle de la raison des gens raisonnables. Il ne voit pas certaines choses que l’enfant est capable de voir, il n’entend pas certaines choses que l’enfant est capable d’entendre. Et ces choses sont précisément les plus importantes. Parce qu’il ne les comprend pas, sa compréhension est plus enfantine que celle de l’enfant et plus niaise que la niaiserie même – malgré tous les plis de la ruse que prend son visage parcheminé et l’habileté de virtuose que ses doigts possèdent à démêler ce qu’il y a de plus enchevêtré. Ce qui fait qu’il a détruit et perdu son instinct. Dès lors il ne peut plus se confier à cet « animal divin » et lâcher la bride quand son intelligence chavire et que la route traverse le désert. C’est ainsi que l’individu devient incertain et hésitant et ne peut plus avoir foi en son jugement. Il s’engloutit en lui-même, dans son être intime, c’est-à-dire dans le chaos accumulé de tout ce qu’il a appris et qui ne saurait agir au-dehors, de l’instruction qui ne saurait devenir de la vie. […] Personne n’ose plus mettre sa propre individualité en avant, il prend le masque de l’homme cultivé, du savant, du poète, du politicien. Si l’on s’avise d’attaquer de pareils hommes, avec l’illusion qu’ils prennent les choses au sérieux et qu’il ne s’agit pas pour eux d’une farce – attendu qu’ils font tous parade de sérieux – on s’aperçoit au bout d’un moment qu’on n’a plus entre les mains que des loques et des chiffons bariolés. C’est pourquoi il ne faut plus se laisser tromper, et leur enjoindre : « Enlevez votre déguisement ou soyez véritablement ce que vous semblez être. » L’homme d’esprit sérieux ne doit pas être forcé de faire le Don Quichotte, car il a mieux à faire que de se battre avec ces prétendues réalités. En tous les cas, chaque fois qu’il aperçoit un personnage masqué il doit jeter un coup d’œil perçant et crier : « Halte ! Qui va là ? » et lui arracher son masque ! » (Nietzsche, De l’utilité et de l’inconvénient de l’histoire pour la vie).

N°20 (19 juin 2016)

« Ce qui rend notre culture si difficile à communiquer au peuple, ce n’est pas qu’elle soit trop haute, c’est qu’elle est trop basse. (…) C’est le peuple qui a l’expérience la plus réelle, la plus directe de la condition humaine. Dans l’ensemble, sauf exceptions, les œuvres de deuxième ordre et au-dessous conviennent mieux à l’élite, et les œuvres de tout premier ordre conviennent mieux au peuple. Par exemple, quelle intensité de compréhension pourrait naître d’un contact entre le peuple et la poésie grecque, qui a pour objet presque unique le malheur ! »  (Simone Weil, L’enracinement)

N°21 (20 août 2016)

« J’appelle bourgeois quiconque renonce à soi-même, au combat et à l’amour, pour sa sécurité. » (Léon-Paul Fargue)

N°22 (13 septembre 2016)

J’ai souvent déjeuné avec de hauts responsables des entreprises. Je les comparais en secret aux hannetons dont me parlait ma grand-mère. Les petits campagnards de son temps prenaient un vilain plaisir à baigner ces pauvres insectes dans les encriers encastrés dans leurs tables d’écoliers, puis à les lâcher dans la classe après avoir attaché un long fil à l’une de leurs pattes. Le hanneton explorait alors les contours de sa liberté ; affolé et bourdonnant, il se posait sur un cahier, sur un rideau, sur le bureau du maître en signant d’un beau pâté violet chacune de ses tentatives d’évasion. Les dirigeants d’entreprise sont ces hannetons-là : leur liberté ne va pas plus loin que le fil. D’où, dans les zones d’eux-mêmes autorisées, une propension compensatoire au lyrisme. Nos déjeuners ranimaient en eux le goût adolescent de l’impossible. Ils se mettaient en devoir de célébrer la liberté avec un enthousiasme qui me laissait pantois. Jamais je n’aurais trouvé de tels accents. Pour moi, obscur combattant de l’existence, c’est une femme bien difficile à vivre, et fort ingrate ; le lien qui m’attache à elle doit être noué bien serré pour que je ne l’aie pas plantée là depuis longtemps. Je n’ai pas la moindre envie de célébrer ses mérites ni de m’extasier sur ses formes. Ces coléoptères supérieurs, eux, ne cessaient d’en chanter les louanges. J’en ai vu des dizaines, tous prompts à s’émouvoir, ivres d’idéal, affamés de ce qu’ils appelaient les relations vraies, flatulents d’humanisme. Leur vie était une légende dorée. Leur premier patron avait été l’éveilleur de leur âme, leur carrière un itinéraire initiatique, une leçon de philosophie. Ils me prenaient à témoin, pathétiquement : quoi d’autre que l’humain qui ait quelque valeur ? Ils étaient souvent touchants, un instant. Car, quoi qu’ils disent, quoi qu’ils tentent pour s’évader, je ne voyais dans leurs élans désespérés que le fil qui les attachait à l’entreprise, à sa morale plate, à la peur qui dégouline. J’attendais le moment où, pour donner naissance à ce double d’eux-mêmes dont ils prenaient soudain une conscience aiguë et puissamment spirituelle, ils allaient crever la poche aux confidences. Quand nous en arrivions au fromage, il arrivait que les hannetons me laissent deviner, après d’immenses protestations de tendresse à l’endroit de leur légitime, voire de leur régulière, les affres de leur humaine sexualité. Je comprenais à ce signe qu’ils étaient parvenus au bout de leur expression : le fil n’allait pas au-delà, c’était leur ultime pâté violet. Alors commençait la retraite désenchantée, le retour dans l’atmosphère économique. Ils se redressaient, sortaient leur calepin, retrouvaient un ton plus ferme. Ils étaient vraiment contents de s’être exprimés aussi librement et ils espéraient bien que les stagiaires auraient l’occasion d’en faire autant. Mais évidemment, ajoutaient-ils à l’instant où ils déposaient leur carte de crédit dans le pli de l’addition, évidemment, ce serait dans les limites que pourrait tolérer l’entreprise. (Extrait de L’entreprise démaquillée, voir sur ce site)

N°23 (16 octobre 2016)

La liberté d’expression totale, illimitée, pour toute opinion quelle qu’elle soit, sans aucune restriction ni réserve, est un besoin absolu pour l’intelligence. Par la suite, c’est un besoin de l’âme, car quand l’intelligence est mal à l’aise, l’âme entière est malade. (Simone Weil, L’Enracinement, Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, 1943)

N°24 (13 novembre 2016)

L’homme atteindrait son ultime libération s’il pouvait en toutes ses actions s’adonner entièrement à l’agir lui-même, insufflant toujours à son activité l’inspiration de l’amour. Alors la fin ne justifierait jamais les moyens, alors l’homme pourrait élever en règle suprême de son action le principe : « Ce qui ne vaut pas la peine d’être fait en vertu de son intérêt propre, ne le fais pas en fonction d’autre chose. » Alors la vie tout entière jusqu’en ses moindres ramifications serait vraiment chargée de sens ; vivre voudrait dire : célébrer le festival de l’existence. (Moritz Schlick, Du sens de la vie)

N° 25 (26 janvier 2017)

À l’attention de Benoît Hamon, qui sait ce que rêver veut dire, et à l’intention de ses interlocuteurs « réalistes » qui n’osent pas se le rappeler, ces quelques lignes de Jacques Berque dans L’Orient second : « Rêver, c’est mourir peut-être, si cela veut dire lâcher pied devant les duretés de l’action et du combat. Au contraire, si cela veut dire émouvoir en soi les possibles, en appeler d’un présent inerte au rapatriement du passé et de l’avenir, c’est permettre l’action créatrice. Mais si l’alternance reste lâche ? Alors, le positif et le négatif fondent dans ces limbes, envasent les contradictions, opposent à la violence des renouvellements la pente des accoutumances. »

N° 26 (6 février 2017)

Aussi longtemps que le mystère existe, la santé mentale est préservée : c’est en supprimant le mystère qu’on engendre un état morbide. L’homme ordinaire a toujours été sain d’esprit parce qu’il a toujours été un mystique. Il ne refuse pas la pénombre. Il a toujours un pied sur terre et l’autre dans le royaume des fées. Il se donne toujours la liberté de douter de ses dieux, mais aussi celle de croire en eux. Il accorde toujours plus d’importance à la vérité qu’à la cohérence. S’il voit deux vérités qui semblent se contredire, il les accepte toutes les deux avec leurs contradictions. Sa vision spirituelle est stéréoscopique, comme sa vision physiologique : il voit d’autant mieux qu’il perçoit deux images distinctes en même temps. Ainsi a-t-il toujours cru que le destin existait, mais qu’il existait également le libre arbitre. (Gilbert Keith Chesterton, Orthodoxie)

N° 27 (6 avril 2017)

« La com’ est devenue l’opium des politiques. Passagère clandestine de la démocratie, elle promeut bien plus qu’une technique : une vision du monde. Elle est l’écriture d’un temps sans profondeur – ou qui se refuse à accepter  l’histoire. Des dirigeants hébétés par les forces centrifuges d’une époque qui les dépasse – mondialisation, fin du conflit Est/Ouest, décolonisation, accélération de la science et de la  technologie – s’en remettent plus que jamais à ce qui ne constitue in fine qu’un ersatz d’action. […] La com’ est vaincue. Elle s’est vaincue elle-même.  Elle a longtemps exercé une fascination sans borne chez ceux qui, postulant aux responsabilités, n’étaient de facto plus responsables. Car entrer en responsabilité suppose d’accepter l’action. Et l’action signifie d’abord non pas prendre le parti pris des choses mais s’en libérer, y résister, se faire le maître d’une situation. » (Arnaud Benedetti, La fin de la com’)

N° 28 (4 mai 2017)

Dimanche, je m’abstiendrai. Si une très improbable réincarnation m’était accordée ou infligée, et que le destin me désignât un sort politique, deux passages de Simone Weil, tirés de L’Enracinement, inséparables et indissociables, inspireraient mon action et déclasseraient toutes les autres considérations. Voici le premier : « Le fait qu’un être humain possède une destinée éternelle n’impose qu’une seule obligation ; c’est le respect. L’obligation n’est accomplie que si le respect est effectivement exprimé, d’une manière réelle et non fictive ; il ne peut l’être que par l’intermédiaire des besoins terrestres des hommes. La conscience humaine n’a jamais varié sur ce point. Il y a des milliers d’années, les Égyptiens pensaient qu’une âme ne peut pas être justifiée après la mort si elle ne peut pas dire : ˮJe n’ai laissé personne souffrir de la faim.ˮ Tous les chrétiens se savent exposés à entendre le Christ lui-même leur dire : ˮJ’ai eu faim et tu ne m’as pas donné à manger.ˮ » (Lire l’article)

N° 29 (12 mai 2017)

Les plus obtus eux-mêmes finiront par comprendre que la com’ et le marketing politique ne nous dispenseront pas de nous poser quelques questions de fond. Ces pensées tirées du livre de Jean Baudrillard, Le paroxyste indifférent, peuvent y aider :

L’identité est un rêve d’une absurdité pathétique. On rêve d’être soi-même quand on n’a rien de mieux à faire.

Seule est nihiliste l’analyse pieuse des événements.

Il y a une sorte d’illusion féroce, et, disons-le franchement, de bêtise, à s’obstiner dans le bon sens quand il n’y a pas de sens, à vouloir changer la forme de l’équation quand elle est égale à zéro.

Tous à la fois victimes, meurtriers et complices : c’est ça la vérité du consensus, de l’interactivité et du tournage en boucle.

Le snobisme de la différence, snobisme de la culture européenne, qui se construit sur toutes les distinctions, y compris celles des valeurs morales.

Il ne faut pas croire que le réel reste le réel quand on en a chassé l’illusion.

Liberté singulière, spacieuse, celle de n’être plus aux prises avec votre propre image.

N°30 (3 juillet 2017)

Macron a raison. Je découvre à l’instant ce qu’il a dit aux jeunes créateurs de startup dans la Halle Freyssinet. C’est exactement ce qu’un cœur attentif peut sentir et ce qu’un esprit juste peut penser.

Dans mon article Le pas gagné, publié ici il y a deux jours, j’ai parlé de la réussite, de la loi Travail, de La France insoumise et de quelques autres affaires en cours. J’y ai aussi expliqué quel choix, à mes yeux fondamental, s’impose au président de la République. J’y ai même évoqué mes dispositions à la sauvagerie et mon goût de rouler à contresens. On s’y reportera. Et on trouvera aussi, sur ce site, les critiques que j’ai adressées, et que j’adresse toujours, à Emmanuel Macron.

Je ne m’attendais pas à prendre, deux jours plus tard, la défense, la défense furieuse, d’un homme trop facilement et trop bassement attaqué. C’est la première fois, depuis la mort de Charles de Gaulle, que j’ai envie de défendre le pouvoir contre ceux qui l’attaquent. Je vais le faire sans chercher à démêler, dans ces attaques, la part de la mauvaise foi de celle, probablement dominante, de l’immense et générale stupidité qui descend en procession ou dégouline en pluie tiédasse des supposées élites au peuple bien réel.

N° 31 (19 juillet 2017)

J’appelle fonctionnement pervers tout exercice du pouvoir de la science dans le domaine mental. Cet exercice sur autrui se fait à son insu. J’appelle perversion toute entreprise visant à remplacer l’individu par un numéro, à le faire disparaître dans des catégories diagnostiques ou administratives, à le transformer en objet de la science, à le fondre dans le collectif et enfin à l’endoctriner dans une idéologie. (Serge Tribolet, L’abus de la « psy » nuit à la santé)

Comme on respire mieux, quand on ne fait qu’obéir ! Comme la vie soudain devient plus facile ! ( Henry de Montherlant, Port-Royal)

N° 32 (14 septembre 2017)

Le consentement général aux opacités particulières est le plus simple équivalent de la non-barbarie. Nous réclamons pour tous le droit à l’opacité. (Edouard Glissant, Poétique de la relation)

N°33 (19 octobre 2017)

J’ai peur que nous allions vers un état de satisfaction lisse, de déréliction sinistrement prospère. La colère menace de s’éteindre, la colère et ses puissances constructives, la revendication et ses laves. Ne resteraient que l’envie et ses petites fièvres. Mais quoi ! L’humain ne peut abandonner ce qui est lié à sa nature même, elle-même liée à une remise en cause de lui-même et de ses paysages. […] Notre atonie actuelle est limitée dans le temps comme dans la géographie. Elle pèse peu devant les désespoirs et les espoirs accumulés. (Jacques Berque, Il reste un avenir, entretiens avec Jean Sur)

N°34 (11 novembre 2017)

Weinstein et cetera : oui à Juliette Binoche

Le 24 octobre, sous le titre « Deux ou trois choses que je sais d’Harvey Weinstein », Le Monde a publié un témoignage de Juliette Binoche recueilli par Franck Nouchi. C’est un texte remarquable, presque inespéré. Allons, Hölderlin avait raison, « là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve ». Dans ce fait divers et ce qui s’est ensuivi, le désespérant, jour après jour, s’est ajouté au désespérant. Mais, grâce à Juliette Binoche, le vent a soudain tourné et quelque chose de sensé, d’intelligent, de généreux et de profondément ouvert est apparu.