Mona Chollet, un journalisme du sens

 

 Ne serait-ce pas que l’aventure est inscrite au cœur profond de la nature ?
René Habachi
 

Je crois n’avoir jamais mis les pieds dans un parc d’attractions. Dans la poussière du patronage de Montrouge, nous n’avions pas besoin que des mercenaires viennent alimenter notre imaginaire, disposition de liberté qui, par chance, m’aura laissé assez profondément étranger à l’univers en toc que tant de mes semblables feignent encore de prendre au sérieux. C’est donc avec la forte amitié que j’ai pour elle, mais aussi avec circonspection, que j’ai abordé, dans Le Monde diplomatique de novembre, le reportage de Mona Chollet sur ce KidzMondo qui s’est ouvert récemment à Beyrouth, et qui a l’ambition d’inculquer à ses jeunes visiteurs, en mobilisant à cette fin toute la séduction des moyens technologiques, les valeurs de la production et de la consommation.

Le titre, déjà ! Une citation entourée de guillemets comme des doigts qui pointent l’imposture : « Seuls entrent ici les enfants au cœur pur ». Pur ou pas, nous voici en tout cas au cœur du sujet. Cette parodie de l’Évangile, très précisément des Béatitudes (« Heureux les cœurs purs car ils verront Dieu »), est tirée d’une mythologie que KidzMondo a bricolée pour les besoins de sa médiocre cause. Symbole parfait de la communicancance mondialisée : une curaillerie décalée, solennelle, insignifiante. Mais je peux laisser mes grands chevaux à l’écurie : ces sottises-là, tout le monde s’en fout. Comme si les moines de Tibérine ou, avant eux, les carmélites de Compiègne se prenaient, dans leurs couvents, pour des mafias de cœurs purs !

Qu’on comprenne bien. Nous ne sommes pas ici dans une affaire libanaise. Il n’y a pas que KidzMondo, nous apprend Mona Chollet, il y a aussi KidZania, invention d’un homme d’affaires mexicain. Et il n’y a pas que Beyrouth, il y a, déjà réalisés ou à venir, des parcs d’attractions cousins et complices : Tokyo, Djakarta, Séoul, Bangkok, Le Caire, Bombay, Manille, Dubaï. Mais l’Europe, vous inquiétez-vous, toujours la mauvaise élève, comme on dit à la radio ? Du tout. Seulement un peu en retard, la paperasse sans doute. Comme sa vérité lui arrive du Ponant, Lisbonne est sur les rangs, j’ai vu en rêve la main tutélaire de José Manuel Durão Barroso bénir l’opération.

Et que font-ils là-dedans, les enfants ? Ils jouent, c’est-à-dire qu’ils font semblant, mais de tout leur cœur. Semblant de travailler quelques minutes dans les stands des sponsors où les accueille, avec le désintéressement qu’on devine, la fine fleur de la modernité : Pepsi-Cola, Burger King, Pain d’Or, Dunkin’ Donuts, Colgate, sans oublier une filiale locale de MTV ou de NRJ. Semblant, ils jouent à faire semblant, les gosses. Semblant de gagner de l’argent. Semblant de le placer en banque. Semblant de l’avoir dépensé quand ils repartent les bras tellement chargés de jouets et de gadgets que tout se casse la gueule sur le trottoir. Semblant d’être comme les grands, qui sont bien les seuls à prendre l’affaire au sérieux, mais les seuls aussi à faire vraiment semblant. Mona Chollet a entendu quelques jeunes clients brailler avec enthousiasme qu’ils avaient joué aux pilotes. Et nous rapporte la réaction anxieuse de la responsable du marketing : « Vous avez joué ou vous avez travaillé ? », les reprend Mme Souad, les plongeant dans la perplexité. »

Pauvre Mme Souad, je ne veux pas la croire entièrement consciente de l’énormité de son propos. Et quelque chose en moi imagine l’effort de volonté que Mona Chollet s’inflige en enfermant sa révolte dans la gentille litote « les plongeant dans la perplexité ».

Pourvu que vous ne sachiez pas, Mme Souad ! Bien sûr que, de leur point de vue, ils ont joué, ces gosses ! Joué à piloter des avions, à faire des gâteaux, à compter des billets ! Joué comme ils auraient joué dans tous les pays du monde et sous tous les régimes, même les plus détestables. Comprenez bien, Mme Fouad, c’est la seule réalité dont accouchera jamais votre organisation : des enfants qui jouent. Le reste n’est rien, exactement, proprement et définitivement rien. En montrougien classique : peau d’balle et peau d’zébi. Et la seule réalité que votre opiniâtre labeur aura contribué à faire émerger, vous voulez la faire disparaître ? Vous voulez que ces enfants vous disent qu’ils ont travaillé ? Qu’ils fassent comme si le bonheur d’imaginer et de rêver qu’on appelle jouer, ces cloisons qui tombent, ces espaces qui s’ouvrent, cet écran qui s’élargit, c’était ce qu’on désigne de nos jours par travailler ? Dans vingt ans, quand ils s’emmerderont en live pour que le zizi financier de leur pays soit plus long que celui des autres, et qu’en écoutant les billevesées d’un attaché de communication, ils songeront à ce KidzMondo où, pour la première fois, l’entreprise leur aura dévoilé ses charmes, vous voulez qu’ils pensent : « Nous y étions venus. Nous y avions joué. On nous y a cassés. » ?

On appelait autrefois repuerescentia l’attitude de l’adulte qui, pour enseigner les enfants, se refaisait comme eux. Non qu’il retombât en enfance, ni qu’il se laissât emporter par une nostalgie délétère. Le contraire : il essayait, loin de tout mimétisme, de toute puérilité, de toute grimace, d’accueillir en lui et d’y rénover quelque chose comme l’élan premier de son existence, de s’y replonger lucidement, d’en réaffirmer la présence, d’en retrouver les signes. Il s’ouvrait ainsi à sa propre enfance pour mieux s’ouvrir à celle des enfants, et c’était le chef-d’œuvre de son âge adulte. En affirmant a posteriori la continuité mystérieuse de l’élan qui portait son existence, il les aidait, eux, à projeter leur propre désir dans l’avenir, à se le représenter dans son mouvement.

C’est le contraire aujourd’hui, là est le sens de cette terrible réplique et de cet article si légitimement tendu. Il s’agit ici, en effet, du drame central de l’époque, cœurs et crânes délicats s’abstenir. D’une époque qui a perdu son enfance. D’une époque dont les élites et les semi-élites n’ont pas eu l’élémentaire courage de se révolter quand on les en a dépouillées, faisant au contraire de leur lâcheté le costume du dimanche où elles épinglent leurs brevets de conformité civique, culturelle, religieuse : leur annoncer qu’aucune simagrée, même citoyenne, ne dissipera jamais cette honte définitivement honteuse, ce n’est pas leur faire injure, c’est leur marquer un minimum d’attention. Les  « gens qui comptent » aujourd’hui, nonobstant les qualités et les mérites qu’on saura leur reconnaître, se sont construits sur une débâcle première et fondamentale qui leur souffle, pour justifier leur inutile et prétentieuse agitation, de faire de leurs enfants et de ceux des autres des caricatures d’adultes, c’est-à-dire des modèles réduits d’eux-mêmes. Pour oublier que leur enfance n’est plus qu’un filet d’eau usée incapable d’irriguer leur vie, ils n’ont de cesse de tarir celle des petits. Ils n’ont ainsi à leur proposer, pour qu’ils s’y développent, que l’univers achronique où ils traînent leur agressif ennui parmi de sautillantes baudruches politiques et culturelles diversement gonflées et identiquement crevables – et que faire d’autre quand toute perception d’un commencement est abolie, et donc toute réflexion sur la mort impossible ? En un mot, ce que les élites appellent désormais éducation, à Bruxelles et ailleurs, c’est le meurtre symbolique de l’enfance dans les enfants.

Un texte digne de ce nom, on a envie de lui faire écho : là, je n’en finirais pas. « Nous travaillons, explique encore Mme Souad à Mona Chollet, avec des entreprises « triple A », très connues au Liban, au Proche-Orient et dans le monde. Elles saisissent l’occasion car elles savent que la loyauté envers une marque [brand loyalty] se construit très tôt. » Va pour la brand loyalty ! Mais enfin, les grands responsables sortis des grandes écoles qui se cassent la nénette pour savoir comment on va piéger les mômes, comment on va leur planquer dans les neurones la puce de la dépendance, il ne vous arrive pas de penser, vous, qu’ils sont aussi des prédateurs, ces mecs-là ? J’en suis certain : nos moralistes officiels vont leur régler leur compte, voyons !

[Je sens sur moi depuis quelques instants la caresse d’un regard. Shadow, le chat d’Angélique, attiré par mes marmonnements, est entré par la fenêtre ouverte. Il s’est installé sans façon sur le fauteuil qui me fait face et me considère. Mme Souad eût-elle dit cette sottise si sa main avait caressé un chat ? Il l’eût fallu bien perverse ! À propos, toute cette attention qu’on feint aujourd’hui de porter aux animaux, et qui fournit tant de travail aux moralistes et aux juristes, ne dirait-on pas un cadeau de rupture ? Tu n’intéresses pas vraiment tes zélés protecteurs, mon pauvre Shadow ! Tu aimes les enfants qui jouent, eux préfèrent les voir travailler, c’est inconciliable. Et puis, même au fond de ce fauteuil, tu es nature, mon cher. Noblement, j’en conviens, mais nature. Ça, tu comprends, ils ne supportent pas, ça les rapetisse. Il faut, comme disait quelqu’un que tu n’as pas connu, qu’ils t’arraisonnent.]

Il y a plusieurs manières de se débarrasser d’un système de codes ou d’une contrainte formelle. La provocation est la plus grossière. Le parti pris d’invention et de créativité permanente s’essouffle assez vite. La troisième parade est la plus forte, mais aussi la plus difficile à pratiquer car elle exige beaucoup d’intelligence et sang-froid. Elle consiste à pousser si loin le respect des codes et des contraintes qu’ils finissent par avouer leur insuffisance et que, vaincus par cette sorte d’aïkido mental, ils désignent eux-mêmes les espaces et les interrogations qu’ils étaient censés masquer. C’est cette méthode que la journaliste Mona Chollet met en œuvre avec une efficace discrétion. Ainsi ce papier du Monde diplomatique, précis, net, rigoureusement objectif, et (ou mais) qui cultive ces qualités avec une telle exigence qu’elle exclut cette complaisance un peu graisseuse, manière de faire du genou au lecteur, qui fait l’ordinaire de la presse. C’est comme si la journaliste nous disait : « Voici ce que j’ai à écrire. Voici comment je l’écris. Pourquoi me demanderiez-vous autre chose ? Kidzmondo, Mme Souad et ces gamins manipulés, ça ne vous paraît pas assez pour réfléchir ? »

L’effet est saisissant. Restez ici, semble insister la journaliste, restez ici et taisez-vous un instant, vous parlerez mieux ensuite. Aucune position là-dedans, aucune proposition. Une ascèse d’une très forte intensité, un peu trop forte craint-on parfois. Lisez, c’est sérieux, il s’agit de vous. Je lis. Cette limpidité remue en moi la vase qu’y dépose l’opinion, avec de grosses bulles de colère. Et sur ce KidzMondo que j’imagine, se projettent des bribes de choses vues ou entendues, comme si se mettaient en action dans ma tête des éboueurs de médias, des balayeuses d’actualité, comme si je me purgeais de ces âneries d’aujourd’hui qui étaient déjà les âneries d’hier, et d’avant-hier, et de toujours, et qui pourriront comme les autres avec leurs gueules de découvertes sous les sarcasmes de ceux qu’elles méprisent.

J’ai retrouvé dans le texte de Mona Chollet, dans son écriture fluide et toujours légèrement distante, le souvenir de ces très rares moments de formation où quelqu’un qui semblait se parler à haute voix résumait dans un monologue nos certitudes et nos doutes, notre ferveur et notre lassitude. Sur l’instant, il n’y avait rien à ajouter. Je souhaitais laisser le sentiment que celui qui avait ainsi parlé aurait plus tard autre chose à nous dire ou, plutôt, nous dirait les mêmes choses sur un autre ton, à un autre niveau d’être, sur une autre musique. C’est pourquoi, pas plus que ces monologues inspirés, je ne jugeais utile de commenter un article où je voyais, sur un sujet capital, le dialogue d’une femme avec elle-même, d’une femme vivant indubitablement dans ce monde mais se battant avec lui en présence de tous, avec tous : on ne met pas le mot fin sur un commencement, on ne discute pas un mouvement.

Mais voilà, Mona Chollet a publié un second texte, cette fois sur son site Périphéries. Il est bref. C’est un commentaire, ou une scholie, de l’article du Monde diplomatique. J’invite mes lecteurs, s’ils ne l’ont pas déjà fait, à en prendre connaissance avant de continuer :

http://www.peripheries.net/article336.html

Il y a sur la terre un temps pour toute chose. Le temps du reportage était celui de la rencontre loyale. La journaliste n’était pas arrivée à KidzMondo avec l’esprit prévenu (prévenu et convenu sont des mots si proches) de l’opposante systématique. Un parc d’attractions, des enfants : il fallait voir, il était bon et honnête de voir. M’a frappé sa bienveillance à l’égard de cette gentille dame qui disait de si grosses bêtises. Et puis les enfants l’amusaient, l’intéressaient, la touchaient. D’où, sous la réserve qui ponce l’écriture, un texte d’une criante vérité où se heurtent violemment des sentiments contradictoires. Je ne sais ce qui s’est passé après, comment s’est faite la décantation, comment s’est scellé le désenchantement. Il est vrai, comme disait Aragon, que ce KidzMondo est finalement d’un triste….

J’imagine des moments de solitude sur fond de parc d’attractions. Capital, cet instant où, allez savoir pourquoi et comment, Mona Chollet comprend que l’article du Monde diplomatique, même s’il a droitement rendu compte de sa visite, ne suffit pas. « Celui qui pense plus n’est véritablement celui qui pense plus que s’il est aussi celui qui dit plus. » Dans la solitude, une pensée a fleuri, une fleur qui, une fois cueillie, porte encore la trace de la terre. De ce remuement, de ces émotions divergentes, a surgi la nécessité d’une parole. Non pas d’une mise au point, d’un arbitrage, d’une synthèse, et finalement d’un arrangement : ça, c’est pour les domestiques. Une parole aussi simple que ce qui l’avait produite était complexe, une clarté à la hauteur de cette confusion. Une simplicité et une clarté – toujours ce même mouvement – puisées au tréfonds de leurs contraires.

Et voici la référence à Annie Le Brun. Et voici la référence au petit élève de M. Renauld dont elle a trouvé la trace dans un livre de Gaston Bachelard. L’une tranchante, lumineusement affirmative, un éclair, une épée. L’autre comme un chant profond, une mélodie essentielle, une sourde nécessité, une vague d’évidences. Et voici la pensée. Et voici la vie.

Je sais bien que Mona Chollet ne découvre pas Annie Le Brun, et qu’elle l’a souvent citée. Peu importe. L’essentiel n’est pas ici la référence elle-même, pourtant infiniment pertinente, mais la relation qui s’est soudain établie entre ce souvenir et l’état d’âme, ou de conscience, de la journaliste après son expérience libanaise. L’essentiel, c’est que le propos d’Annie Le Brun, cette idée que la disparition du rêve « représente une catastrophe aussi grave que la destruction de la biosphère 1 », se greffe intimement sur les souvenirs de KidzMondo. L’essentiel, c’est que l’expérience et la pensée s’accolent, s’interpénètrent, s’interpellent. L’essentiel, c’est que l’avertissement d’Annie Le Brun devienne tout à coup la vérité du visage de ces enfants. L’essentiel, c’est que chaque parole prononcée, ou plutôt innocemment récitée, par Mme Souad, échappant au naturel appliqué et à la bénignité raisonnée avec lesquelles nous accueillons le plus souvent la logomachie des affaires, montre ce qu’elle est en réalité, en réelle réalité : une agression monstrueuse contre l’enfance. L’essentiel, c’est que la vie et la pensée, séparées par la conjuration hétéroclite de leurs imbéciles ennemis, décident de se remettre ensemble, et que cette réconciliation en entraîne une autre, celle du rêve et de la réalité. L’essentiel, c’est que l’arc électrique de l’existence, de la relation, de la création, brille à nouveau entre la vie et la pensée, entre le rêve et la réalité, pour les unir en les distinguant. L’essentiel, c’est que tout finisse par un commencement, un de ces « commencements de la créature » dont parlait le philosophe libanais René Habachi. Inutile alors de le chercher, le petit élève de M. Renauld : il s’éveille en nous en se frottant les yeux, et se perd dans la nuit lumineuse où nous le suivons, la nuit « commune et incommunicable ».

Facile à dire, mais vrai : tout part du regard libre que nous portons sur le monde, en nous et hors de nous. Facile à dire, mais vrai : c’est lui qui féconde la solitude dans laquelle nous retrouvons le fil de notre enfance, si éloignée et si abîmée qu’elle nous paraisse. Facile à dire, mais vrai : c’est en cette enfance que nos yeux apprennent à s’ouvrir, en elle que, tout à la fois, la certitude nous vient que nous ne sommes pas seuls et que, pourtant, ou à cause de cela, il nous faut de toute urgence penser ce que nous sommes seuls à pouvoir penser, à vouloir penser, à désirer penser.

Vrai, oui, je crois. Mais facile à dire, en effet. Le monde où nous vivons n’est pas ainsi. Porter sur lui un regard libre est devenu un invraisemblable exploit et pourtant, sans ce regard libre, absolument libre, souverainement libre, il n’y a rien, rien de rien, peau d’balle et peau d’zébi. Sans la liberté du regard, on ne retrouve pas son enfance et, si on ne la retrouve pas, on perd à la fois le chemin des autres et le chemin de soi-même, se condamnant, pour entasser vaille que vaille les jours et les années, à de puériles et tortueuses manigances. C’est un article sur l’enfance, sur l’enfance en proie au monde moderne, qui a conduit Mona Chollet à cette belle réflexion en étagement. Je crois savoir pourquoi j’ai voulu essayer de reprendre sa chanson : le petit élève de M. Renauld nous aura soufflé la même chose.

(15 novembre 2013)

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Notes:

  1. Au regard de l’agression de la technique, qui menace l’essence même de l’homme et le conduit à s’ériger en maître et possesseur de la nature, Heidegger pense pareillement que « l’explosion d’une bombe à hydrogène ne signifie pas grand-chose. »