Points chauds

 

27 octobre 2017

Je n’ai pas d’opinion bien arrêtée sur l’affaire qui occupe en ce moment l’Espagne en général et la Catalogne en particulier. Mais une question me taraude. On parlait, il y a quelques jours, de mille deux cents entreprises catalanes qui, sous la houlette de deux grandes banques, avaient déplacé leur siège social hors de la Généralité. Sans doute sont-elles aujourd’hui plus nombreuses encore. Si c’est bien le cas, les mille deux cents dirigeants de ces mille deux cents entreprises sont donc tous, dans le secret de leur cœur, plus attachés à Madrid qu’à Barcelone ? Je peine à le croire : comment dans ces conditions les indépendantistes se seraient-ils lancés dans cette aventure ? Prêt à reconnaître mon erreur si je me trompe, j’imagine qu’un certain nombre – un certain bon nombre – d’entre eux avaient plutôt fait le choix contraire et auraient préféré, en tant qu’hommes comme on dit dans les entreprises, s’y tenir. Mais voilà. Est arrivée la ré, la ré, la réalité… Et, là, si j’ignore presque tout des affaires espagnoles, je connais assez bien la version gauloise de la chanson, paroles et musique. Quand la ré, la ré, la réalité se pointe, le en tant qu’hommes fond comme le sucre dans le café et la démission devient la plus cardinale des vertus. Comment un cerveau de grand talent, et même de moyen, voire de tout petit talent peut se convaincre qu’il ne change pas d’idée en pensant noir après qu’il a pensé blanc, m’en émerveiller a longtemps été, plutôt côté croûte, mon pain quotidien de formateur. On n’imagine pas ce qu’il peut s’abattre, dans ces cas-là, de raisons supérieures sur un responsable, combien d’évidences, soudain, l’entraînent dans leur aimable ronde, combien de valeurs sûres d’elles-mêmes le regardent avec sévérité. Que peut-il, notre homme, contre une telle conspiration, sinon donner le dernier tour de clef à l’automate qui est en lui pour qu’il lui chante l’ultime couplet du renoncement positif : la vérité des autres, c’est mon mensonge à moi ? On ne jugera pas, bien sûr, on ne jugera pas, enfin pas trop… Mais on réfléchira. On se demandera si une vérité au-delà des Pyrénées peut, avec le progrès moderne, devenir une erreur en deçà, si les industriels catalans sont les seuls à pratiquer ces exercices de souplesse cérébrale et si les nôtres, faute d’être familiers de Don Quichotte, savent au moins qui est Cyrano, et connaissent le cours de son panache.

27 octobre 2017

Être seul est un grand courage. Donne à l’homme
La force de s’aimer assez pour être seul
Que chacun s’envisage à sa lumière, apprenne
Qu’il infléchit le cours des astres à sa voix.

Pierre Emmanuel (Babel)

26 août 2017

On me demande ce que c’est que parler à un enfant. Je me jette à l’eau. Parler à l’adulte qu’il sera avec son enfance à soi.

19 août 2017

« La bourgeoisie, dans ce qu’elle a de plus aristocratique, excusez-moi, écrivait naguère Philippe Sollers, c’est le sel de cet Hexagone moisi. » Mais non. C’en est la tête de gondole.

19 août 2017

Une phrase terrible de François Mauriac, dans Dieu et Mammon, à propos de son adolescence : « La nature l’emportait lentement sur la grâce ; je désespérais de rétablir entre elles un équilibre, et voyais se dresser l’une contre l’autre ces deux puissances ennemies. » Jansénisme et bourgeoisie, le cocktail qui tue. Je ne sais si l’on peut avoir encore idée d’un temps pourtant si proche. Imagine-t-on aujourd’hui la solitude atroce d’un adolescent qui, jour après jour, croit sentir monter en lui le pouvoir du mal ? Stupéfiante répartition des forces de la nature : mauvaises quand elles disent la puissance de la vie, on ne les trouve acceptables que lorsqu’elles incitent à la rêverie nostalgique et creuse, jolies petites fleurs dans le vase de cristal, promenade élégante à l’orée des forêts. L’enfer sur terre, non ? J’ai eu l’occasion de bavarder avec Mauriac, son obsession de la pureté me stupéfiait, me troublait. Et pourtant, il a résisté. Pas plus qu’un autre il n’a choisi son enfer, mais aucun chantage, aucune appartenance, aucune fidélité indue ne le lui a jamais fait accepter, encore moins excuser. « Je suis un chrétien qui n’oublie rien », disait-il. Le premier crétin venu montait alors sur ses grands chevaux vertueux, les chaisières postillonnaient leur charité, mais c’est dans l’âme de ces faux témoins que je sentais la haine, pas dans la voix blessée de Mauriac, pas plus que dans celle de Gide. Une sorte de connivence avec la vérité, plus forte que lui, plus forte que tout, le faisait instinctivement aller aux êtres solitaires, injustifiés, injustifiables, aux révoltes sans catalogue, sans programme et sans espoir de places. Quand, s’adressant à son héroïne, dans Thérèse Desqueyroux, il dit à l’empoisonneuse : « J’ai l’espérance que tu n’es pas seule », Thérèse, c’est lui, c’est chacun de nous tout à la fois écrasé par son drame et appelé par lui à la vie, la vraie, la seule. Le sel de la bourgeoisie, Mauriac ? Corrosif, alors, hein ? Le sel qui attaque et dissout, pas celui qui relève le plat. Elle ne l’aurait pas loupé s’il avait été moins génial, la bourgeoisie !

11 août 2017

L’infini n’est pas terroriste. Évoquant, à la fin du Marché LXXVII, un poème du troubadour Jaufré Rudel, Amor de lonh, je cite ces deux vers :
Jamai d’amor non’m jauzirai
Se non’m jau d’est amor di lonh
Pour les présenter en français, je reprends à mon compte une traduction classique. Nul besoin d’être un spécialiste de l’occitan pour constater qu’elle épouse parfaitement le texte original :
Jamais d’amour je ne jouirai
Si ne jouis de cet amour de loin
Peu de temps après, j’ai été troublé de trouver, non loin de la première, cette autre traduction :
Jamais d’amour ne jouirais
Sinon de cet amour lointain
Même si on oublie le désolant conditionnel jouirais, ce second traduttore est vraiment un traditore. Et je ne parle ici ni au nom de la science, ni au nom de la langue et de la philologie, ni au nom de la philosophie, ni au nom de la théologie. Je parle en péquin, en piéton de Paris provisoirement icaunais, c’est-à-dire, comme je l’ignorais en arrivant en ces lieux, habitant de l’Yonne. Plus que cela même. Je parle en bipède doué d’un peu de raison, ce que l’on appelle généralement un être humain, en représentant d’une espèce qui se caractérise aussi, sans doute verra-t-on ce que je veux dire, par la possibilité qu’ont ses représentants de tisser avec quelques-uns de leurs semblables ces liens complexes, précieux, désirables, parfois redoutables, qu’on classe, généralement de manière approximative, sous des intitulés qui, voulant tous sans doute évoquer un mystérieux début, commencent fort logiquement par la première lettre de l’alphabet : affection, amitié, amour.
Eh bien, tout ce rayon de ma petite entreprise existentielle, le second traduttore, en cela traditore au premier chef, le ferme. Il proclame d’autorité que je ne jouirai jamais d’autre amour que d’un amour lointain.
Stupide que je suis, pour un peu j’oublierais tout et je le croirais ! C’est tellement puissant, un ne… que ! Le désir de mort plonge si profond ses racines ! C’est tellement amusant de jouer au sacrificiel, il est si plaisant ce rôle-là, si distingué, si gratifiant ! Quelle puissante idée de soi-même on voit se construire au fur et à mesure qu’on épile autrui de ses espoirs naïfs, quelle autorité cela vous confère !
Je ne jouirai jamais d’autre amour que d’un amour lointain ? Mais c’est fait, mon traducteur ! C’était fait à dix ans quand, d’l’autre côté d’la rue, une petite fille fermait son rideau quand le mien s’ouvrait, à moins que, dans l’affolement heureux, le mien ne se fermât quand le sien s’ouvrait – il arrivait même que la bienveillance du destin, ou quelque fausse manœuvre de sa part ou de la mienne, laissât un instant les deux rideaux ouverts, et alors, piètre et second traducteur, je jouissais d’amour !
Trop simple, le chant de Jaufré Rudel, trop vrai, il lui en devient insupportable, il faut qu’il tire sur lui l’aigre rideau de sa fausse science ! Allons, je ne me fâche plus, un traducteur blessant est forcément un traducteur blessé, halte à toute vengeance, halte à toute colère ! Mais quand même ! Pas question de ne pas rougir la marge de sa copie d’immenses points d’exclamation !
Jamai d’amor non’m jauzirai
Se non’m jau d’est amor di lohn
En deux lignes éblouissantes, toute la simplicité de la vie, son appétit, sa variété. Et même cette apparente condamnation à manquer, cette assignation à insuffisance. Le profond secret de l’Amor de lonh, le jeu toujours renouvelé, toujours incompréhensible du Désir et des désirs, l’humilité qu’il tisse en détissant l’orgueil, sa façon d’épouser le temps jusqu’à ses limites, dans ses limites, de sauter avec lui dans un inconnu qui ne l’est pas tout-à-fait, dont on a déjà un avant-goût… Toute existence, toute pensée, tout amour comme un déjà-pas encore. Restez sur notre rive, Monsieur le second traducteur, c’est ici que tout se passe…
Toutes nos amours
Sont un même jour
Un grand jour d’amour
Attendons le jour !

11 août 2017

« Bernard d’Espagnat démontre qu’il est nécessaire de faire un pari sur un « réalisme lointain » qui est un réalisme non physique, mais irrécusable pour que le réel proche ait une existence compréhensible. » Ce propos de Jacques Ellul atterrit comme une soucoupe volante dans le poème de Jaufré Rudel ! Non que je sois en quête de quelque concordisme suspect entre le poète et le physicien ! Mais enfin, l’intuition est la même ! Jamais réalité ne rencontreras si tu ne la rencontres lointaine ! L’ailleurs au cœur du présent. L’infini comme point de départ et l’infini comme point d’arrivée. Entre les deux, ce que nous appelons la réalité, aussi à l’aise qu’un poisson sur le ciment quand on la sort de son sandwich d’infini.

22 juillet 2017

Pourquoi parle-t-on de brouille quand les affections ou les amitiés précisément se dé-brouillent, quand la purge intelligente d’un peu de recul et de solitude les arrache à ce maillage confus d’exigences, de rancœurs et de vaines susceptibilités qui les faisait s’étouffer ? Les brouilles familiales auxquelles je n’ai cessé d’assister dans mon enfance me semblaient tristes, mais plutôt dignes. Elles avaient à voir avec le tragique de la vie. Les réconciliations, elles, étaient décevantes et le plus souvent clownesques. Je n’étais pas dupe des grands sentiments qui s’y affichaient. Loin d’y trouver les nouveaux horizons et les commencements hardis que mon cœur en attendait, j’y lisais la peur de la vie et la jouissance sale des arrangements. Les combattants d’hier voulaient tout oublier, tout effacer, revenir à un passé de leurs relations que je sentais mythique et vaguement dégoûtant. Je voyais comme les anciens griefs, à la première occasion, pointaient le nez dans les conversations avant qu’un soupir résigné ne les en chasse. Je me sentais enfant, je sentais parfois les adultes gamins, cela m’inquiétait un peu plus que cela ne m’amusait. J’aimais bien ce que m’enseignait le catéchisme, mais j’aimais bien aussi le « Familles, je vous hais ! » d’André Gide, découvert très tôt, avec quel trouble, dans ce beau livre à la couverture blanche que mon père m’avait innocemment offert pour Noël. J’ai flairé tout de suite qu’il n’y avait aucune contradiction à cela. Mais de flairer à comprendre, il y a loin, cette difficulté m’a tourmenté toute ma vie. Tout, toujours, m’y a reconduit, et c‘était bien ainsi. J’y refaisais mes forces.

15 juillet 2017

Quand il s’agit des passions les plus puissantes, qu’on s’y enfouisse ou qu’on s’en méfie, qu’on les célèbre ou qu’on s’en protège, qu’on en souffre ou qu’on en jouisse, rien de ce qu’on m’en dit ne m’est étranger. Seule me paraît diabolique et, en tout cas, grotesquement indigne d’un être humain, la prétention de compétence.

15 juillet 2017

Il est compréhensible qu’on cherche à fourguer ses raisons de vivre aux autres ! Elles sont si encombrantes, si éloignées de la vie ! Profitez-en, M’sieurs Dames, on liquide!

15 juillet 2017

Si j’ai bien compris, la résilience, au fond, c’est la vie ?

15 juillet 2017

Il n’est de rôles que de vieillards.

4 juillet 2017 

L’avantage de Points chauds, c’est qu’on peut y avancer par petits pas, par bonds successifs, ce qui est précieux quand l’affaire est d’importance et qu’on cherche à dire le moins de bêtises possible. À Versailles, mais aussi à la Halle Freyssinet, l’inspiration du quinquennat s’est précisée. Pour moi, trois évidences. La première, qui rend tout possible : Emmanuel Macron dit ce qu’il pense et pense ce qu’il sent. Sa réflexion est vaste, son expression limpide, d’un classicisme vibrant. La deuxième est que je sens que je vais avoir beaucoup de choses à écrire, mais qu’elles ont besoin de mûrir. La troisième évidence est plus générale. Il me semble pourtant urgent de la porter dès aujourd’hui, de manière particulière, à la connaissance des imbéciles, toujours très anxieux de savoir ce que l’on dit d’eux. Eh bien, voilà, ils vont être des imbéciles heureux, leur définition progresse. On a longtemps reconnu un imbécile à sa façon de regarder le doigt quand celui-ci désigne la lune. Nous avons désormais à notre disposition une procédure de reconnaissance bien plus efficace. L’imbécile est celle ou celui qui, ayant écouté Macron, parle ironiquement d’envolées lyriques.

3 juillet 2017

Il s’est passé, ces jours-ci, quelque chose d’important. En remettant en question, devant de jeunes créateurs de startup, la dévotion à la réussite, un président de la République ose, pour la première fois, s’attaquer à l’essentiel. Nul besoin d’avoir beaucoup lu Freud et Lacan pour comprendre que les stupides reproches qui lui ont été adressés ne traduisent que l’ahurissement craintif d’une classe politique qui, toutes idéologies et toutes options confondues, patauge dans un je ne sais quoi positiviste, ou matérialiste, ou courtement pragmatique, ou simplement infantile, qui fixe la société aux choses, à leur coût, à leur possession et aux prétendues valeurs qui n’en sont, en fait, que l’expression. À la Halle Freyssinet, Emmanuel Macron a parlé vrai. Ce mot signifie pour moi quelque chose d’extrêmement précis : il a dit à ses interlocuteurs ce qu’il pensait être le plus important pour eux. Il les a vus, il les a considérés, il leur a parlé. Il est sorti des généralités confuses et des abstractions distinguées. Ne nous y trompons pas, il y a là une formidable transgression, parfaitement sensible dans la voix de l’orateur. Et parfaitement sensible aussi dans l’espèce de panique qui a saisi les politiques au point d’arracher les mêmes réactions, les mêmes sentiments, les mêmes défenses à la gauche, au centre, à la droite. Tous ensemble, tous, pour sauver la langue de bois protectrice.
Mes pensées, ce matin, se bousculent. J’ai eu un mal fou à écrire le petit texte publié hier soir. Je l’ai repris vingt fois. Oui, serais-je le seul, je sais qu’à la Halle Freyssinet, quelque chose a frémi dans notre histoire. Terrifiante responsabilité que celle d’Emmanuel Macron. S’il me demandait mon avis, je dirais trois choses : un surtout pas, un bien sûr, un allons-y.
Un surtout pas. Surtout, ne pas faire semblant. Je sais que ce n’est pas sa tentation, mais il n’est pas seul, et la force d’inertie sera là aussi. Le pire serait l’affichage. Le pire serait que ce nouveau langage, à force de prudence et d’évitement, apparaisse comme une nouvelle fumisterie. Ou pire, comme un élément de tactique ou de stratégie. Ou, pire encore, comme une manie médiatique. Danger absolu. Mieux vaudrait ne rien entreprendre.
Un bien sûr. Personne, je pense, n’imagine que tout va changer, que le Medef ne sera plus le Medef, que les communicancants vont fermer boutique, que les grands talents penseront à autre chose qu’à se constiper de fric, que les journalistes vont entrer dans le jeu en célébrant leur liberté nouvelle, que la peur citoyenne lâchera l’affaire. Lucidité, patience, discernement.
Un allons-y. Car, là où c’est possible, il faut y aller, et tout de suite, et sec. Dans l’éducation, dans la culture, dans tout le secteur public, y compris entreprises. Dans la formation, entièrement à repenser. Pas question, évidemment, d’imposer un nouveau discours, ni même de le proposer. Encore moins une nouvelle pensée. Radicale mise à l’écart de tout le courant managérial manipulateur. Maïeutique, maïeutique, maïeutique. Et, en réponse à la parole suscitée, la parole droite des responsables. Toujours Montaigne : « Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire hors, comme fait le vin et l’amour. »

20 juin 2017

L’humain ajouté. L’humain à jouter?

19 juin 2017

Pour mieux comprendre quels trésors d’intelligence et de sensibilité accumule une société obsédée par le concret, il est utile de consulter, dans le Supplément de 1892 au Dictionnaire de la langue française de Littré de 1873, l’ajout à l’article consacré à ce mot :
Concret. Terme anglais. Espèce de béton. Les murs… ont deux pieds d’épaisseur et sont formés de concret dont les éléments sont : une partie de ciment de Louisville et trois parties de sable, de cendre et des meilleurs résidus des débris de l’incendie, traduit du Tribun de Chicago dans Journ. Offic. 23 juin 1872, p. 4241, 2° col. D’immenses bloc du concret [de la jetée du port de Jersey] du poids de plusieurs tonnes ont été déplacés et jetés épars çà et là sur le quai, Extr. du Pall Mall Gazette, dans Journ. Offic. 12 déc. 1874, p. 8229, 1° col.

12 juin 2017

Donald Trump est au petit monde politico-médiatique distingué ce qu’un cousin excentrique ou scandaleux est à une famille bien élevée : un miroir qu’on déteste et qui fascine. Nul besoin pour lui de mimer les postures compassées ou séductrices des grandes dynasties américaines. Chef d’entreprise à l’ancienne il est et restera. Nos chroniqueurs mondains ne l’aiment pas. Pour cause. Sa gentille et tonitruante perversité dénude la vérité d’un blablabla sans vérité où ils puisent l’essentiel de leur inspiration. On ne pardonnera pas à ce paysan cossu du Potomac son irruption fracassante dans le management mondialisé : un type comme ça vous casse la baraque. Je ne fais pas partie de ses fans, mais sa manière de faire m’intéresse. Il y a en lui quelque chose du Toussaint Turelure de la trilogie claudélienne de L’Otage, une passion de l’élémentaire qui brouille les apparences. Mais c’est aussi une sorte d’Asmodée, le démon qui soulevait les toitures. Pour couronner le tout, il a un génie comique ; dans ces milieux, c’est plutôt rare. En somme, un allié objectif. Sans compter qu’il peut être aussi très utile aux concepteurs et aux futures victimes de la nouvelle loi Travail. Avec Trump, on comprend parfaitement comment fonctionne une entreprise quand elle est laissée entièrement à sa liberté : il y a le patron, le patron et le patron. N’en déplaise aux têtes médiatiquement pensantes, ce Donald Trump est donc un riche personnage. Un comédien bifrons, à la fois révélateur et signal. Peut-être le burlesque envoie-t-il le clap de fin ? Les trumpettes de Jéricho ?

9 juin 2017

Hypallage. Abattre les arbres d’une forêt, quand on en abat beaucoup, ce n’est pas y faire une coupe sombre, dit Zozo Raisonneur, mais une coupe claire. De même, quand on licencie un grand nombre de salariés, c’est une coupe claire qu’on pratique dans l’entreprise, pas une coupe sombre. La forêt est claire parce que les rayons du soleil y passent mieux. De même, l’entreprise est claire parce que l’argent des actionnaires a davantage de place. Eh bien ! Zozo Raisonneur a tort. J’appelle coupe sombre ce que la hache du bûcheron ou du patron a détruit parce que l’acte du bûcheron ou du patron me désole, m’attriste, me fait l’humeur sombre. Une langue vivante, même si elle joue à la morte, la grecque, par exemple, ou la latine, ne se contente pas de désigner les choses : elle parle des vivants. Le pédagon et le jargon managérial, au contraire, sont des langues mortes de naissance. Elles font les vivantes mais sont incapables de ce mouvement, de cette évolution, de cette métamorphose. On pourrait dire que ce sont des langues demeurées, peut-être même des langues de demeurés. Veut-on un exemple d’une langue de vivants ? C’est dans l’Ėnéide, quand Ėnée et la Sibylle s’avancent dans les Enfers. Ibant obscuri sola sub nocte per umbram, écrit Virgile. Littéralement : Ils allaient obscurs sous la nuit solitaire à travers l’ombre. Zozo Raisonneur a bien noté que c’est la nuit qui est obscure et les voyageurs qui sont solitaires. Juste. Mais la poésie, c’est la vie. En inversant les adjectifs, Virgile fait plus et autre chose que le bilan comptable. Il parle de l’âme, il parle de nous, il parle de toi, Zozo Raisonneur, de toi…

5 juin 2017

Intelligence collective. Notion managériale classiquement hypocrite. Excellent instrument de soumission. A atterri dans le vocabulaire de la France insoumise. Rien de neuf.

5 juin 2017

On disait autrefois – et naguère – « la carotte et le bâton ». On dit désormais « la caresse et la claque ». Plus concret, plus efficace,  plus plat.

22 mai 2017

A peine l’échéance de la facture d’électricité est-elle arrivée qu’un robot téléphonique d’EDF, à huit heures précises, appelle le client pour vérifier qu’il n’a pas oublié de payer. S’en remettre à la stupidité mécanique de la machine, voilà ce qu’on appelle sans pouffer de rire les relations humaines. Je regrette de ne pas disposer d’un robot qui, jour après jour, rappellerait le sens des mots aux technomachins.

20 mai 2017

Quand un mot se met à désigner le contraire de ce qu’il signifiait, il est impératif et urgent de le signaler. Pour qu’une vérité tienne debout, j’ai besoin qu’un Jacques Berque me la fasse désirer et qu’un Jean Baudrillard en fracasse les caricatures. Ainsi de cette identité qui était comme le fil rouge de la formidable exploration par Berque des caches et des grottes de la colonisation, et qui ne cessait de l’entraîner vers une compréhension plus large et plus profonde de l’époque. La définissant comme « une métamorphose dans un contour », il cherchait comment les sociétés arabes pourraient sortir plus vivantes et plus affirmées de la crise qui leur avait été imposée, comment elles pourraient la retourner en affirmation et en vitalité. Il parlait de recours à l’antre (et non, comme quelques oreilles fatiguées l’entendaient, de retour). C’était sa manière de tourner une société vers son histoire, non pas pour qu’elle en célèbre les grandeurs et en déplore les malheurs avec une authenticité toujours faiblissante, mais pour qu’elle aille renouer, par des chemins à défricher et à aplanir, avec l’essence de son désir, avec le désir de son désir. L’identité, chez lui, était une notion anthropologique et/ou spirituelle. Elle avait à voir avec l’imaginaire, avec la parole et, si j’ose encore employer ce mot, avec la culture. L’identité, pour Berque, c’était ce qui, en vérité et non en propagande, unit chacun de nous à la multitude des humains. Aujourd’hui, c’est le contraire que ce mot tente lamentablement de promouvoir. Lui demandent secours et protection tous ceux qui ont besoin d’asseoir leur peur de vivre et leur honte d’exister sur de lugubres appuis démagogiques, sur de sinistres accointances de voisinage, d’intérêt, de ressentiment, de fantasmes. Libre à eux. L’histoire a l’habitude de ces contrefaçons, tôt ou tard elles finissent à l’égout. L’important, c’est de ne pas confondre et d’affranchir les jeunes. Question. Pour cela, peut-on compter sur l’enseignement ? Sur les médias ?

 20 mai 2017

Politique et potage. Si j’ai horreur de la soupe aux épinards et si je déteste la soupe aux poireaux, vais-je me délecter de la soupe aux poireaux et aux épinards, me vantera-t-on les mérites diététiques du consommé aux poirards et aux épineaux ?

16 mai 2017

Pour le plaisir, dans les Confessions de saint Augustin, ce passage célèbre sur le temps : « Comment donc ces deux temps, le passé et l’avenir, sont-ils, puisque le passé n’est plus et que l’avenir n’est pas encore ? Quant au présent, s’il était toujours présent, s’il n’allait pas rejoindre le passé, il ne serait pas du temps, il irait rejoindre l’éternité. Donc, si le présent, pour être du temps, doit rejoindre le passé, comment pouvons-nous déclarer qu’il est aussi, lui qui ne peut être qu’en cessant d’être ? Si bien que ce qui nous autorise à affirmer que le temps est, c’est qu’il tend à n’être plus. »

7 mai 2017

Il convient d’avoir infiniment de respect pour les personnes en situation de bourgeoisie. Elles souffrent d’imprécarité, encore appelée phobie du déséquilibre.

6 mai 2017

Encore Arnaud Benedetti. L’écoutant l’autre jour, dans l’émission de France-Inter La Tête au carré, parler de son livre La fin de la com’ que j’ai cité plusieurs fois, je m’attristais un peu de ne pas retrouver entièrement dans son propos l’élan et la force qui m’avaient frappé. J’observais que la position dans laquelle l’émission plaçait cet auteur bridait un peu en lui la liberté que lui avait offerte la solitude de l’écriture. L’évocation de l’histoire de la communication restait fort intéressante et, sur le fond, l’opposition entre la communication et la com’, sa caricature, demeurait. Mais une distance s’était installée dans son discours, comme si l’actualité en avait été désactivée. Loin de lui en vouloir, je mesurais en connaisseur la difficulté qu’il avait à affronter et qu’il rencontrait sans doute aussi dans son métier de professeur. Car tout n’est pas fait quand on a éclairé un phénomène de ce genre par des considérations historiques, même savamment et judicieusement présentées. Ce bâti théorique, évidemment nécessaire, reste insuffisant. Non qu’un professeur ait à se faire le propagandiste de ses opinions propres : le militantisme de l’enseignant est aussi déplacé que le serait une objectivation réfrigérante. Mais, une fois informés, les élèves ou les étudiants ont besoin de sentir l’écho de ces informations dans la conscience du professeur, besoin d’entendre en lui, même confuses, même contradictoires, ces émotions, ces perceptions, ces sensations qui ensemenceront, pour d’autres récoltes, leur propre conscience. Sans le cadeau de cette gratuité, son message reste utilitaire : des connaissances pour un concours, pour la réussite, en un mot pas grand-chose. Sans doute faut-il au maître beaucoup de courage pour accéder à une simplicité bien étrangère à notre époque ; c’est pourtant par là qu’il forme ses élèves. En partageant avec eux, dans l’espérance que crée l’amitié, l’inquiétude féconde des vivants.

6 mai 2017

« L’argent, dit Emmanuel Macron, il ne faut ni le chérir ni le détester. » Pour le pape François, c’est « le fumier du diable ». Les simplifications abusives évitées et les jugements sommaires écartés, choisir sa vie, c’est, pour l’essentiel, choisir entre ces deux propositions. Que beaucoup ne le puissent même pas est un élément capital du débat. Il faudrait en tout cas que le problème soit posé à l’école, au collège, au lycée, à l’université : dès la rentrée, les deux citations sont écrites au tableau. Alors en avant la parole, en marche la liberté ! Est jeune le responsable qui a le culot de cette confrontation.

6 avril 2017

Le 10 juillet dernier, ici même, je rappelais que la première partie du meilleur ouvrage produit en France sur le sujet, la Critique de la communication de Lucien Sfez (1988), portait ce titre inattendu : « La fin de la communication ». Eh bien, ça continue. Les éditions du Cerf viennent de publier un superbe petit livre d’Arnaud Benedetti intitulé, lui, La fin de la com’. Et que fait donc ce monsieur dans la vie ? Il est professeur. Ah bon ! Professeur de quoi ? D’histoire de la communication. Ne riez pas, surtout. C’est un signe formidable de santé que d’entendre monter, de la maladie elle-même, de ceux qui la connaissent le mieux – de l’hôpital en quelque sorte -, cette protestation de vie. Nous sommes tous dans cette saleté, pas question de faire les innocents. C’est Stercora Consulting partout, dans les médias, dans la politique, dans votre tête, dans la mienne. Les journalistes eux-mêmes, devant les propos confus d’un politique ou de quelque puissance économique, disent : « Naturellement, c’est de la com’. » Ainsi, sur le fond de l’affaire, tout le monde est d’accord. Il n’y a plus, quant à cette ânerie, que deux attitudes possibles : la laisser continuer ses ravages ou en finir avec elle. Mais l’argent, son maquereau, est puissant. C’est pourquoi il faut faire la plus franche et la plus honnête publicité pour le livre d’Arnaud Benedetti. L’offrir aux jeunes (8 euros) en leur suggérant de jeter d’abord un coup d’œil sur les pages 67-68, ou 79-80, ou 83-84.

23 mars 2017

Tous contre la haine ? Fantasme. Une manière de lui avancer un fauteuil. Et de lui inventer un corps pour l’y asseoir.

19 mars 2017

La nuit a été agitée. Normal. Trop de contradictions dans ma pauvre tête, dans mon vieux cœur. Tout ce non-dit dès qu’une question hors de portée des politologues revient sur le tapis ! Comment faire sentir d’où l’on parle, d’où l’on voudrait parler ? Je n’ai jamais beaucoup aimé les gens vertueux. Sauf quelques-uns, qui ne songeaient ni à le paraître ni même à l’être, et qui rayonnaient d’une simplicité intrépide qui me rendait joyeux. Stanislas Fumet, Aniouta. Ils sont morts maintenant, on peut dire. Pour le reste, je préfère ceux qui me ressemblent, les troubles, l’humaine complicité des troubles, cette espérance en eux qui rame, cette vérité en décantation, cette « bonne incohérence » comme dit Fargue. Qu’il est triste, Mélenchon ! Entre l’autorisation de vivre qu’on ne donne qu’aux embryons qu’on choisit et la possibilité, dûment vérifiée, de se la retirer à soi-même au cas où, il n’y a plus qu’à dérouler son destin républicain dans la transparence citoyenne. Mais c’est une bande dessinée, ça ! C’est la belote à découvert, comme quand j’avais dix ans ! Qui vous donne ces idées-là? Un syndicat de psys ? Une chaîne de tranquillisants ? Quel ennui ! Qu’est-ce que cette vie sans le sel de l’inconnu, sans la moutarde du mystère, sans le vinaigre de l’ambiguïté, sans le poivre du risque ? Renvoyez-moi ça en cuisine ! Pourquoi ne voulez-vous pas jouer ? Pourquoi faut-il que tout soit à vos mesures ? Peur de perdre ou peur de gagner ? La vieille angoisse de l’excès ? La manie de prévoir, d’anticiper, de dominer et de se dominer ? Surtout pas la faille, n’est-ce pas ? Surtout pas la faiblesse ? Surtout pas le manque ? Prends la cohérence et tords-lui son cou !

18 mars 2017

Mélenchon à la République. D’accord sur beaucoup de points : l’indépendance nationale, la sortie de l’Otan, la lutte contre l’argent, la loi Travail, etc.  Le tissu du discours, lui, est lugubre. Des idées justes, mais incarcérées. La foule applaudit modérément la réjouissante perspective de disposer d’un suicide assisté et constitutionnellement attesté. Léger embarras de l’orateur quand il évoque ce thème. Le suicide, pour lui, c’est « éteindre la lumière ». Mais ce n’est pas moi qui l’ai allumée, ma lumière. Ni mes parents, ni les leurs, elle vient de je ne sais où, c’est quand même une question, chef! Un humanisme étriqué, qui n’est pas celui de Victor Hugo, que Mélenchon annexe trop vite. Une forme d’intégrisme, l’intégrisme de l’humanisme ; quand on dit « tout est là », tout se trouve instantanément mutilé, forcément. Le contraire de l’humanisme intégral que proposait Maritain. Et même du réalisme socialiste tel que le prêchait Aragon. Entre avortement et suicide, la vie n’est pas à son aise, elle mesure son temps, fait ses comptes et calcule ses effets comme une petite bourgeoise. Vous n’y pouvez rien et moi non plus : sans mystère, la vie est un théâtre d’amateurs. De patronage (laïque). À la République, public de bobos moins. Non pas les riches, non pas les gros. Pas non plus le populaire. Des gens tiraillés entre une cervelle qui gamberge et une existence qui doit faire la docile. Dans ce climat, normal qu’on roule les mécaniques, qu’on parle de révoquer les élus, de leur imposer la discipline de vote, etc. Mais fermeture et défiance ne feront jamais une bonne soupe. Cette virilité exsude une puérilité désemparée. De bonnes choses mais le fond, c’est du déjà-vu.

18 mars 2017

« Ne jouez pas les notes, conseillait Miles Davis aux musiciens, jouez les silences entre les notes. » Si les politiques écoutaient les silences entre les faits – qui sont faits – sans doute comprendraient-ils mieux pourquoi et comment ils le sont.

18 mars 2017

D’un côté, l’hymne à la langue française qu’est le livre d’Alain Borer, De quel amour blessée ; de l’autre, les pitoyables raisons de barbouiller un slogan anglais sur la candidature de la France à l’organisation des Jeux Olympiques. L’être et le néant. Rien d‘autre à dire.

27 février 2017

Je pensais de Francis Jeanson qu’il était absolument relatif. Amoureux de la vie et capable de jouir loyalement de son être, il n’avait aucun goût particulier pour les aventures et les combats. Mais, parfois, il fallait y aller. Alors il y allait. Puis, l’affaire terminée, retrouvait une sérénité qui l’aurait fui s’il s’était dérobé. En songeant à lui, je me dis qu’il avait une petite caractéristique qu’on est en risque d’oublier : il était vivant. Je ne l’ai jamais vu se complaire dans les agitations cérébrales compensatoires et les angoisses mijotées qui sont les maladies infantiles des intellectuels. Aussi, quand il haussait un peu le ton, était-il recommandé de l’écouter. J’ai trouvé récemment dans Entre nous, livre d’entretiens avec sa femme, née Christiane Philip, un propos tranquille de 1997 qui a très bien vieilli : « Sans doute avons-nous aujourd’hui besoin qu’un assez vif désordre vienne nous rappeler à l’ordre. »

27 février 2017

Notre chance, c’est qu’une brigade d’esprits généreux se tient désormais prête à nous arracher à l’erreur en décodant et en décryptant les informations qui nous parviennent ou les propos que nous tenons. À nous de nous montrer dignes de ces bienfaiteurs et de leur prouver notre reconnaissance en décodant amicalement leur décodage et en décryptant affectueusement leur décryptage.

 27 février 2017

Il y a aujourd’hui quelque chose d’infiniment plus dramatique qu’être paumé : être dans le coup.

26 février 2017

La littérature a ses exigences, la politique aussi. Paul Valéry ne pouvait pas imaginer qu’une platitude comme « la marquise sortit à cinq heures » pût tomber d’une plume tant soit peu inspirée. Je le comprends. De même, il m’est difficile de voter pour un candidat qui promet des places de prison. Ce ne sont pas là les cellules dont a besoin notre pauvre corps social exténué.

26 février 2017

« Notre PIB prend en compte, dans ses calculs, la pollution de l’air, la publicité pour le tabac et les courses des ambulances qui ramassent les blessés sur nos routes. Il comptabilise les systèmes de sécurité que nous installons pour protéger nos habitations et le coût des prisons où nous enfermons ceux qui réussissent à les forcer. Il intègre la destruction de nos forêts de séquoias ainsi que leur remplacement par un urbanisme tentaculaire et chaotique. Il comprend la production du napalm, des armes nucléaires et des voitures blindées de la police destinées à réprimer des émeutes dans nos villes. Il comptabilise la fabrication du fusil Whitman et du couteau Speck, ainsi que les programmes de télévision qui glorifient la violence dans le but de vendre les jouets correspondants à nos enfants. En revanche, le PIB ne tient pas compte de la santé de nos enfants, de la qualité de leur instruction, ni de la gaieté de leurs jeux. Il ne mesure pas la beauté de notre poésie ou la solidité de nos mariages. Il ne songe pas à évaluer la qualité de nos débats politiques ou l’intégrité de nos représentants. Il ne prend pas en considération notre courage, notre sagesse ou notre culture. Il ne dit rien de notre sens de la compassion ou du dévouement envers notre pays. En un mot, le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. » (Bob Kennedy, discours à l’Université du Kansas, 18 mars 1968, quelques semaines avant son assassinat)

25 février 2017

Le journaliste de BFMTV ne voit pas plus loin que sa naissante barbiche. Pourquoi, se demande-t-il, ne va-t-elle pas à la police si elle n’a rien à se reprocher ? Peu m’importe qui est ce elle. Et ce que la police lui veut ne me regarde pas. À l’évidence, si l’on ne va pas la chercher de force, c’est qu’on ne le peut pas, que quelque droit s’y oppose. Use-t-elle correctement de ce droit ou, au contraire, en abuse-t-elle, je n’ai aucune idée sur la question et aucun moyen d’en avoir. Le propos du journaliste modérément barbu m’entraîne à vrai dire très loin d’elle. Il me précipite au supermarché quand, quitte à m’engager dans une procédure foireuse, je refuse d’ouvrir mon sac comme me le demande la caissière. Non pas à l’instant où cette demande m’est poliment adressée. Non pas à l’instant où elle est poliment déclinée. À l’instant où, dans la file d’attente, s’élève une voix encombrée des crachats d’une haine triomphante : « Pourquoi vous n’ouvrez pas votre sac si vous n’avez rien à vous reprocher ? » Cette voix porte un nom que je n’ai pas inventé. C’est la voix de la canaille. Non pas d’une canaille. De la canaille, c’est-à-dire de ce que devient un peuple quand il jouit salement de sa soumission. Ainsi appelait-on autrefois, dans le récit de la Passion qu’on chantait au Vendredi saint, la foule dont la bêtise et la lâcheté, à tout hasard, accablent le Christ. Je me rappelle. Il fallait trois prêtres, et capables de chanter. Celui qui prononçait les paroles du Christ avait une voix profonde et grave. Le deuxième, le récitant, également chargé des textes des autres personnages, faisait entendre une psalmodie tranquille, apaisée, presque imperceptiblement tragique. Le troisième prêtait sa voix à la canaille, à l’ignoble foule. J’ai encore dans le cœur ce chant déchiré et déchirant, ses accents suraigus, incurables. On a fait, et on a eu raison de le faire, l’éloge des péchés capitaux qui, pour notre chance et notre salut, peuvent toujours, dans une âme non serve et aérée, tourner au bien, au vrai, au beau. Mais la voix de la canaille, la liturgie le laissait entendre, c’est le mal absolu, la négation de soi-même, celle de l’autre. La voix de la canaille c’est l’autruisme, comme on dit le racisme, le contraire de l’altruisme. Malheur à tout régime, à tout pouvoir qui lui accorde ne serait-ce qu’un strapontin le jour de son avènement. Rien ne la justifie, aucun progrès, aucune justice, aucune liberté, aucune égalité, aucune fraternité. Tout ce qu’elle accompagne, elle le pourrit. Quand votre barbe aura poussé, Monsieur le journaliste de BFMTV, vous regretterez d’avoir excité la canaille. Surtout si ça a payé.

20 janvier 2017

« And now, the end is near » écrit Donald Trump, le matin de son investiture, en citant le début de My Way. Pas mal, ça, même si la suite ne va pas être du même tonneau ! Mais quoi ? Est-ce que Montaigne a écrit : « Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition, sauf Donald Trump. » ?

9 janvier 2017

Je rêve d’un Président qui, à peine élu, prendrait immédiatement une mesure. Une seule, la seule qui soit aujourd’hui à la racine de tout. Puis, sa tâche ainsi accomplie, s’en irait faire ses bagages en sifflotant. Laquelle ? L’interdiction de tout discours moral dans tous les aspects de la vie publique. Je ne lui demande pas de s’en prendre à la morale. Ni de toucher à la Justice, ni de mettre les lois en cause. Je souhaite même qu’il en ajoute une à la collection : l’interdiction de présenter en public la moindre assertion comportant quelque indication sur le comportement qu’il convient ou ne convient pas d’adopter dans telle ou telle situation, sur ce qu’il est ou non citoyen, démocratique ou non, républicain ou non de penser ou de dire, etc. La prétention que nourrit un monsieur ou une dame qui a été élu ou expédié à quelque poste de responsabilité de donner des leçons à ses concitoyens est absurde, risible et obscène. Elle est même un peu honteuse et je ne crois pas qu’un esprit non entièrement dénué de noblesse puisse s’en accommoder. La règle intangible serait celle-ci : personne n’est le professeur de morale de personne. Cela vaudrait d’abord pour toute espèce de pouvoir, public ou privé, économique, politique, culturel et, au premier chef, pour le secteur éducatif et les médias. Toutes les morales susceptibles d’être professées en France seraient concernées, et toutes celles qui prétendraient s’y introduire, les laxistes comme les rigoristes, les laïques comme les religieuses, les nouvelles comme les anciennes. Une société qui refuserait d’être soumise à l’hypocrisie papelarde d’une pression morale en réalité toujours démoralisante et le plus souvent dégradante, et qui saurait se contenter de ses lois et de l’intelligence active des citoyens, s’ouvrirait sans doute une occasion de retrouver la jeunesse d’esprit, l’inventivité, la vivacité intellectuelle et le sens de la responsabilité qui lui font cruellement défaut. S’il était possible à n’importe qui de s’exprimer sur tous les sujets qu’il veut, de défendre ses positions par tous les arguments qu’il veut, de contredire autant qu’il le veut ceux de ses adversaires mais qu’une intangible ligne rouge interdise à quiconque de prétendre ou, de quelque manière que ce soit, d’insinuer ou de faire entendre que sa position est moralement supérieure à une autre, alors toute la logique de la société volerait en éclats. Il serait prouvé que lorsque les échanges ne sont pas alimentés par autre chose que la raison et l’intelligence, le pouvoir de l’argent et le prestige de la volonté de puissance s’effritent. Et il serait établi que c’était bien sur ces deux mauvaises jambes que marchait si péniblement la vie sociale. L’essence de l’argent – toujours – et celle du pouvoir- le plus souvent – est la bêtise. En jouant sur les peurs, les lâchetés, l’incroyable docilité populaire, ils peuvent fabriquer, comme on fabrique des bombes, de redoutables cocktails anesthésiants et euphorisants capables d’emmener tout un peuple là où il ne veut pas aller. Mais les passions qui fondent leurs grandeurs d’établissement les rendent incapables de penser sans elles et hors d’elles : c’est là le secret de famille qu’ils ont pour l’instant tous les moyens de protéger. Jusqu’à quand ?

8 janvier 2017

Je suis quelquefois un peu mal à l’aise de citer Simone Weil, moi qui ai tant appris de Jacques Berque et qui ai nourri pour lui une si grande admiration. La vérité, c’est qu’il ne l’aimait pas passionnément, cette dame, et que ses développements sur la kénose paulinienne, notamment – le renoncement de Dieu à sa toute-puissance – le jetait dans une de ces colères artificielles où se déployait la verve polémique qui, à Saint-Julien en Born, faisait la joie de son auditoire. Je suis pourtant revenu ces temps-ci à Simone Weil, dont j’avais lu, très jeune, ce texte brûlant, La pesanteur et la grâce. Quel rapport, Seigneur, avec Berque, avec cette exploration sauvagement savante et savamment sauvage des intérieurs de la vie sociale ? Eh bien, non, je ne renoncerai ni à elle ni à lui. Mon idée, c’est qu’en chemin vers le Paradis, qui n’est ni la terre ni la représentation que nous nous faisons du ciel, ils se sont rencontrés, et peut-être tamponnés, tant chacun était absorbé par ses pensées, à mi-chemin. Et chose extraordinaire, se sont aperçus qu’ils volaient à contre-sens, que Berque, l’inspiré de la terre et du temps et de l’histoire, était parti ficher des étoiles dans le ciel, tandis qu’elle, l’obsédée d’infini, la givrée de métaphysique, descendait à toute vitesse, tel l’aigle de saint Jean, pour fondre sur quelqu’une de nos réalités les plus pitoyablement concrètes, la publicité par exemple, lui crever les yeux et lui arracher la langue. Étrange collision. Étrange pour lui, surtout. Elle, elle a dû le confondre avec un corps céleste. Lui, plus observateur, a eu le temps de prendre quelques notes, et de se rendre à l’évidence : c’était une femme, une femme ici, si haut !

8 janvier 2017

Social. Si, dans ce mot, je dois entendre le latin socius et songer que je partage non seulement les préoccupations des êtres humains qui me sont le plus proches mais encore, et surtout, la condition de tous les autres, à quoi bon en dire davantage ? Social, en ce sens, me parle de mon oxygène. Plus discutable est de prendre le mot social comme un synonyme affaibli de juste. Je préfère un patron juste à un patron social. Il y a dans la justice une rigueur, une implacabilité qu’on ne retrouve guère dans ce qu’il y a d’imprécis, d’incomplet, voire d’un peu hypocrite dans social. Juste renvoie à une obligation tranchante et universelle, social à une bonne volonté consensuelle assez suspecte. Mais passons encore : mieux vaut social qu’antisocial ! Aucune complaisance, par contre, quand ce mot social désigne plus ou moins clairement une instance qui, tout en procédant des hommes et des femmes qui composent la société (de quoi d’autre pourrait-elle procéder ?), serait chargée d’une réalité propre capable de se transformer en une force vaguement autonome qui agirait à la fois à la manière d’une ancre plantée dans la réalité et d’un contrepoids à l’univers des personnes. Je ne conteste pas qu’on puisse très souvent soupçonner l’existence d’une menace de ce genre. C’est une chose mauvaise. Au mieux rien de plus qu’une ombre, le plus souvent une accumulation de déchets, de refus, d’impuissances, pas mieux que des excréments qui tourneraient dans le cosmos. Comme je le guettais, ce social-là, dans les sessions de formation ! C’était le miroir des démissions. Quand les participants étaient tous des cadres, ou tous des ouvriers, ou tous des patrons, il prenait la couleur des rêves et des frustrations de leur catégorie. Quand les situations hiérarchiques, les compétences, les métiers étaient mêlés, le groupe semblait traîner derrière lui un gros doudou effrayant qu’il appelait l’entreprise. J’observais comment cette chose sans existence interrompait brutalement les gestes, imposait aux lèvres un temps d’attente avant de les autoriser à sourire. Quand quelqu’un prenait la parole, c’était comme si un infirmier du vide avait perfusé cette saleté dans son intervention. La session était réussie quand ce social-là s’était évanoui, quand il restait des gens, des gens, des gens, et voilà Alors tout le monde sentait que tout pouvait commencer, que tout, comme nous dirions si respectueusement aujourd’hui, était en situation de pouvoir commencer un jour. « Social et triste », dit Tchouang-tseu. Je ne me lasse pas de répéter ce mot. Il me touche très profondément.

27 décembre 2016

Bon Technoël !
Merci Fricbouygues !

21 novembre 2016

Peter Schlemihl avait perdu son ombre. Médias, sondages, communication, notre société, même la nuit, même dans ses rêves, ne peut plus se séparer de la sienne. Son malheur est là. Comme l’écrivait Schlemilh, le héros, à Adelbert von Chamisso, son auteur, elle révère « d’abord l’ombre, ensuite l’argent. » Politiquement insoluble, même si les nourrissons aussi étaient appelés Auzurne. Il faut changer plus profond, plus vrai, plus libre.

21 novembre 2016

Aux caisses traditionnelles le Super a adjoint un espace de libre service où les clients scannent eux-mêmes leurs achats et en règlent le montant à d’avenantes machines. Au début, cet espace n’attirait que peu de monde, une certaine timidité en interdisait l’approche. Mais le progrès l’a vite emporté : des files d’attente s’y forment, plus longues que celles des caisses dont les titulaires ont un peu plus de loisir pour rêver au licenciement que leur prépare la docilité citoyenne.

21 novembre 2016

Ce jour-là, le PSG n’avait pas gagné et l’un de ses joueurs en connaissait la raison : l’adversaire avait mal joué. Trop défensif, trop replié. En un mot, pas jouable. Je fais mien le mécontentement de ce joueur. Et propose qu’un code de bon jeu soit imposé, sous peine de sanctions, à toute équipe qui rencontre le PSG. Comment les plus forts pourraient-ils toujours gagner si les faibles s’obstinaient à ne pas jouer comme ils l’entendent ?

16 octobre 2016

Avoir pitié ? Oui s’il s’agit de ce que Bernanos appelait la douce pitié de Dieu, ce vent léger venu d’ailleurs dont je sens sur moi le souffle à l’instant où je prends pitié de l’autre, cette caresse rapide et immédiatement enveloppante qui nous exhausse et nous exauce l’un et l’autre. Si je ne sens pas cela, mieux vaut me taire et en rester à la silencieuse complicité des souffrants, au compagnonnage des galériens, à la rude patience partagée. Ce que j’appellerais pitié ne serait qu’une intrusion indiscrète et inutile qui s’écraserait sottement sur le malheur comme un satellite artificiel sur une planète innocente.

28 septembre 2016

D’un épatant petit livre de Gaël Brustier, à qui l’on souhaite bon courage, c’est-à-dire bonne et intraitable liberté, j’extrais deux propos qui devraient devenir des évidences.
Sur la gauche française qui « se contente de deux propositions peu convaincantes : l’une consiste en un accompagnement idéologique de l’évolution du monde, l’autre en un rappel à l’ancien monde. La première, celle reprise par le PS, emprunte à la vulgate néoconservatrice des idées qui trahissent, par exemple, une vision anachroniquement atlantiste. La seconde, celle reprise par les gauches radicales, Front de gauche en tête, est un rappel permanent au consensus des Trente Glorieuses, aux codes du mouvement ouvrier. Ce qui explique qu’on continue de chanter l’Internationale et de hisser des drapeaux rouges à la Fête de l’Humanité. (…) Soumission à l’idéologie de la crise ou rappel à l’idéologie d’hier, la gauche n’invente plus rien. »
Sur l’Éducation nationale : « Si François Hollande avait lu Gramsci, il serait ébahi de voir que oui, le latin et le grec sont les socles indispensables d’une éducation nationale dans un pays du Vieux continent ; que, oui, il y a des moyens de rendre l’école véritablement égalitaire, non pas en simplifiant à outrance les apprentissages, mais en généralisant l’enseignement des humanités aux classes sociales les plus défavorisées, c’est ce que Gramsci appelait l’école unitaire ; que, oui, il est nécessaire de comprendre le rapport des classes populaires au catholicisme pour savoir ce qui est, pour elles, acceptable ou non. »
(voir Gaël Brustier, A demain Gramsci, éditions du Cerf)

13 septembre 2016

Au milieu de la sale cuisine du monde, tout près de moi, l’éclair du tragique et de la vérité : deux petits enfants qui viennent de perdre leur père, foudroyé devant eux, un beau jour de vacances, par une crise cardiaque. Je redoutais presque de les revoir, cherchant quels mots j’allais leur dire. Inutile : ce sont eux qui m’enseignent. Dans leurs yeux coexistent l’insondable détresse et la bondissante simplicité dont les adultes redoutent si fort la rencontre, désastreuse pour toute posture. Ils sont profondément malheureux et un rien les fait éclater de rire. Leur âme souple ne craint pas le grand écart et fait de notre compassion un verbiage maladroit. Elle dit, leur âme, que l’enfance, la leur comme la nôtre, est le cœur du monde, que, jusqu’au bout de l’âge, c’est elle qui donne, qui donne, et donne encore. Et nous, vieux éclaireurs usés et paralysés par les passions, toute notre tâche est de leur faire savoir par quelque signe furtif qu’en dépit de tout, malgré tout et peut-être à cause de tout, là où nous sommes, elle est encore, elle chante encore, elle naît encore, et que, quoi qu’il arrive, ils peuvent vivre.

13 septembre 2016

L’employé de la poste d’autrefois était, à sa manière, un ministre en ce sens qu’il était chargé par l’administration qui l’employait, celle des PTT, d’incarner auprès du public les missions diverses qui lui incombaient. Vous vous rendiez au guichet. On vous vendait des timbres, on expédiait votre lettre ou votre colis, on envoyait le télégramme que vous aviez préparé, on retirait ou ajoutait, à votre demande, une somme d’argent sur votre compte postal. C’était clair et paisible. Un peu de mauvaise humeur, du client ou de l’employé, affectait parfois la sérénité de l’opération mais, de chaque côté du guichet, on savait pourquoi on était là. Quelque chose comme un intérêt supérieur ou, en tout cas, une évidente utilité publique s’imposait à tous sur quoi, à sa guise, chacun brodait ses pensées et ses rêves.
Temps révolu. Hier, je vais à la poste et demande un carnet de timbres. Pas si simple ! Quel carnet ? Celui où figurent des portraits d’écrivains ou celui qui représente des scènes de plage ? Si j’ai l’air d’insinuer que cela m’est prodigieusement indifférent, l’employé est mécontent : je froisse l’aile de son image. Je fais donc semblant d’hésiter avant de choisir. Assez longtemps pour ne pas trop lui déplaire. Pas trop longtemps pourtant : derrière moi d’autres clients bougonnent.
On n’imagine pas ce qu’il faut user de salive pour acheter et vendre un carnet de timbres. Évidemment ce n’est pas la même chose, commente l’employé qui, d’une main, brandit les écrivains barbus et, de l’autre, agite les baigneuses charmantes. Je ne veux pas lui être désagréable. Mais il m’agace. Il sent bien que quelque chose ne va pas, non ? Que ses mots et son ton ne sont pas en adéquation avec la circonstance, que ses explications et attentions sont inutiles, excessives, suspectes ? Il le sent, oui, mais il ne veut pas le sentir.
Il n’est pas là pour sentir, il est là pour dérouler. Après la séquence séduction inappropriée, celle des barbus et des charmantes, l’opération se développe en deux temps. Certain d’avoir capté ma bienveillance, comme disaient les rhétoriciens d’autrefois, il pousse d’abord son avantage. Ai-je songé que les timbres, le 1er janvier prochain, allaient augmenter ? N’ai-je pas intérêt à me constituer une petite réserve ? D’autant que, dans sa mansuétude, la Poste m’assure la validité, au-delà du 1er janvier, de ceux que j’achète avant cette date. Mais, non, vraiment, je ne fais pas de réserve ? Bien. Il respecte. Et en arrive au fait. Est-ce que je n’aurais pas un portable, par hasard ? Acheté chez Truc ou chez Machin ? Chez Chose ? Parfait ! Et il me le fait combien, mon forfait, Chose ? Parce que La Poste aussi, est-ce que je suis au courant, peut me rendre le même service, et sans doute avec de meilleures conditions. Ça non plus, ça ne m’intéresse pas ?
Pauvre Monsieur. Cent fois par jour la même comédie sinistre. Tandis que, dans la même rue, un peu plus loin, chez Truc, chez Machin, chez Chose, d’autres pauvres gros malins formés par les mêmes déformateurs, par les mêmes domestiques, chantent la même chanson, se prennent en pleine poire la même indifférence, se fabriquent le même dégoût et, en se serrant le cœur, répriment – jusqu’à quand ? – la même envie de dégueuler.

31 août 2016

Divers courriels de publicité qui m’arrivent des éditions Bayard me renvoient à quelques lignes de Georges Hahn que j’avais notées. Ce professeur de psychologie aujourd’hui disparu, grand spécialiste de psychanalyse, mais aussi éditeur, directeur de collection au Centurion, – la même mouvance catholique que Bayard – et inlassable passeur de relations entre les gens et les idées, écrivait : « Toutes les épreuves douloureuses de non-communication, de non-relation, d’inappartenance, paraissent présenter quelques rapports avec une même expérience vécue : la singularité, pour une grande part inexprimable et irréductible, du sujet humain. […] Un pléonasme méridional, d’une remarquable puissance d’expression, nous parle de ʺcet étranger qui n’est pas d’iciʺ sans avoir à préciser davantage d’où il vient, ni même s’il jouit d’une quelconque appartenance. Or c’est en ce sens que tout homme est singulier ou risque de le devenir. » C’est bien cette conscience aiguë de la singularité des êtres, jamais soluble dans aucune collectivité ni dans aucune communauté, qui inspirait la presse et l’édition catholiques il y a une trentaine d’années. La critique littéraire de Lucien Guissard, par exemple, en était pétrie, qui cherchait dans chaque livre qu’elle présentait l’énigme ou le mystère d’une recherche inimitable. Et, plus tard, cette inspiration restait celle de Bruno Frappat. Un monde du je et du tu plutôt que du il. Un monde où le nous n’est pas une abdication déguisée du je. Un monde de la parole, en somme, et de la rencontre, un monde ouvert.
C’est le contraire que je trouve dans ces courriels qu’on m’envoie, et de façon si flagrante qu’il m’arrive de me demander si l’expéditeur en est bien celui qu’il prétend être. Peu m’importeraient les transformations liées à l’informatique si elles n’étaient l’enveloppe de changements d’une tout autre sorte. Je veux bien passer sur des formulations qui m’exaspèrent. J’accepte, pour mon salut, qu’on me parle de « contenus numériques sur la foi », j’accepte de découvrir l’application Croirelib « en avant-première ». J’accepte, pour mes péchés, qu’on traite les choses de la foi comme on le ferait du ketchup, de la margarine, des bretelles, j’accepte qu’on veuille me faire « démarrer un essai gratuit » et qu’on m’incite à « programmer mes rendez-vous prière ». Mais il y a des choses que je n’accepte pas. Je n’accepte pas qu’on parle de Croirelib comme d’une « application qui sélectionne pour moi le meilleur de l’expérience chrétienne ». Le meilleur, c’est mon cœur qui dira où il est, pas le vendeur de Bayard. Je veux bien, même si ce vocabulaire m’agace, « accéder en illimité à une variété de contenus numériques sur la foi et savourer le plaisir d’une lecture intelligente » mais je ne veux pas qu’après intelligente, on ajoute, en l’honneur de saint Carrefour, positive. Sauf, naturellement, si l’Église se met à positiver et à optimismer ! Je veux bien « profiter des conseils de lecture de Fanny et François-Xavier » mais je ne veux pas qu’on me raconte que ces conseils d’inconnus sont personnalisés. .Et quand, après m’avoir vanté tant de bienfaits spirituels, on écrit en très gros « J’en profite ! », alors c’est l’envie de vomir. Rassure-toi, Bayard, profiter, je sais, profiter ça me connaît ! Je te demande autre chose, lourdaud, qui n’est pas une camelote ! Mais le meilleur, c’est Angelus, la nouvelle appli à télécharger. Très utile. Elle vous permet de « confier vos intentions de prière à la Vierge de Lourdes » et de « faire sonner les cloches ». Et surtout, de « personnaliser votre expérience. » Vous avez bien lu. De personnaliser votre expérience, votre expérience spirituelle. Vous entendez bien : il y a un monsieur ou une dame de chez Bayard qui va vous donner les moyens de vous personnaliser. Ainsi votre expérience cessera-t-elle d’être impersonnelle comme le sont, naturellement, celles qui n’ont pas la chance d’être premium ! Bouffons!
Il ne vous échappe pas que les questions religieuses ne sont pas le vrai sujet de ce point chaud. Le catholicisme m’a formé, c’est de lui que je parle parce que c’est de lui que je me sens le plus proche, même si nos relations sont complexes. Je n’ai pas l’expérience des autres religions, ni des loges maçonniques, ni des cellules communistes, ni de je ne sais quoi d’autre. Je ne veux dire qu’une chose, une chose qui se traduit dans toutes les langues de l’esprit et que, pour ma part, je dis en langue catho : la crasse du marketing est en train de recouvrir tout ce qui prétend à la pensée, son vocabulaire grotesque et prétentieux, si rassurant pour les imbéciles, est collé à la technique comme une combinaison de plongée, il n’y a absolument rien, rigoureusement rien, à en tirer. La gratter, l’arracher et la jeter à l’égout, voilà la tâche première des générations nouvelles. Les peintres en bâtiment le savent : le plus important, c’est la première couche. Ceux qui ne veulent pas se fatiguer à la refaire sont des barbouilleurs. Sauf miracle, nous assisterons, en 2017, à un grand concours français de barbouillage.

26 août 2016

Le jour où l’homélie doit porter sur Luc 12, 49-53, c’est un peu, pour le prêtre chargé de prêcher, comme les pavés de Paris-Roubaix. Ce texte est en effet surprenant :
49. Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé !
50. Je dois recevoir un baptême, et quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli !
51. Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division.
52. Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ;
53. ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère.
De quoi ramer, vraiment. Pour ménager la chèvre du texte et le chou de la sensibilité délicate de son auditoire, le prédicateur transpire sous sa soutane. D’autant que le temps n’est pas si éloigné où, de pieux trémolos dans la voix, ses prédécesseurs célébraient à tout-va « nos belles familles chrétiennes », lesquelles baissaient alors le nez sur leur missel avec ce mélange d’humilité et de vanité qui n’appartenait qu’à elles. Le dernier que j’ai entendu, un artiste du changement de pied, en arrivait à expliquer que c’était l’orgueil qui divisait les familles. Mais non, mon Très Révérend Père ! C’est l’Évangile ! C’est la Parole de Jésus ! Même si c’est mauvais pour la compta des éditions Bayard !
Jean Sulivan, prêtre et écrivain, y allait franco. Voici trois citations de lui sur ce thème :
La première est de l’ordre du cri, de l’affirmation du cœur et de l’esprit : « Qui dira : tu es plus important que l’expansion, le destin du pays, la famille. Vis aujourd’hui, sauve ta joie, ici, maintenant. »
La deuxième explicite ce message en lui donnant son fondement spirituel et en en montrant les conséquences : « Le jour où vous vivrez selon le souffle et le rythme qui vous animent, ne vous y trompez point, vous diviserez votre milieu, la famille même, il faudra consentir à perdre la considération, la respectabilité, toutes les vertus sociales qui sont l’aménagement de la concupiscence, ainsi que dit Pascal, une fausse image de la charité. »
La troisième est une confidence et un conseil : « Une phrase de saint Jean de la Croix m’avait beaucoup étonné autrefois. Maintenant, je puis la dire sans crainte aux jeunes gens qui s’usent dans les combats inutiles des familles : ʺConsidérez tous vos parents comme des étrangers.ʺ »
Commenter, souvent, c’est affaiblir. Rien à ajouter. Pas certain que j’aurais pu parler famille avec Sulivan. Il était étrange, cet homme. Vous marchiez avec lui dans la rue et, soudain, sans crier gare, il vous plantait là et filait tout seul, appelé je ne sais où, par Dieu, peut-être, ou par l’inspiration, ou simplement parce que vous commenciez à le fatiguer. L’irremplaçabilité de Cynthia Fleury lui aurait bien plu, mais son faire famille et l’intrépide sérieux du militantisme démocratique l’auraient fait sourire.

26 août 2016

Recopier n’est pas commenter (j’aurais tant aimé être copiste!) : « Les vertus sociales qui sont l’aménagement de la concupiscence », voilà qui est bien plus intéressant que la campagne électorale. À mettre en parallèle avec la formule de Tchouang-tseu : « Les hommes sociaux et tristes. » (Chapitre XXXIII)

26 août 2016

1984. Après une session de formation à la Réunion, le patron de l‘entreprise m’avait invité à faire un tour de l’île avec lui dans un petit avion. Trente-deux ans après, j’en garde les images intactes, vertigineuses, fascinantes. Et je m’étonne encore d’un geste incongru qui ne lui avait pas échappé : à l’instant où nous survolions le volcan, j’ai consulté mon bracelet-montre. J’en ai souvent cherché la raison. Aucune peur de l’avion, aucune angoisse, confiance dans le pilote. Alors? La crainte que cela ne finisse déjà ? Peut-être. Autre chose aussi, sans doute. Une manière de me dire à moi-même que ma petitesse est potentiellement plus vaste que les infinis qu’on me présente et les immensités qu’on m’ouvre. Besoin de ne pas la perdre de vue. C’est ma petitesse à moi, la mienne, ma mienne. La beauté du monde me fait savoir que mon désir s’y cache, irremplaçable, inconfusible, et que tout passe par cette singularité familière, déconcertante, souvent décourageante. J’ai dû penser, du même coup : ce ciel est bouleversant et il n’y a rien à voir dans le ciel. Je regarde ma montre pour casser la cérémonie : toutes les cérémonies sont un peu funèbres, même les mariages parfois. L’enthousiasme un peu trop affiché de mon pilote m’aide sans doute à penser qu’il est bien d’admirer, mais que l’heure est à vivre. Et la vie ne me vient que du dedans, celui qui, en moi, me constitue ou celui que je pressens dans un autre, vivant ou mort : salut, les amis disparus! Quant aux « vertus sociales qui sont l’aménagement de la concupiscence » – produits des grosses machines et de l’horreur économique, idéaux obligatoires, sentiments imposés, morales combinardes, logiques de clans et tout ce qui relève de la foire aux valeurs, de l’épanouissement des têtes de veaux, de la crasse avidité des vendeurs de bonheur, de la vulgarité puérile des ambitions prévisibles et du suivisme subalterne des mini-cervelles connectées – j’ai mis là-dessus des droits de douane énormes, gigantesques, exorbitants, monstrueux. Protectionnisme absolu. Pensé. Voulu. Imposé.

20 août 2016

« J’appelle bourgeois quiconque renonce à soi-même, au combat et à l’amour, pour sa sécurité. » À cette lumineuse et généreuse définition de Léon-Paul Fargue qui ne fait pas de l’enfouissement dans les valeurs bourgeoises un destin, et que j’affiche ce jour au fronton de Résurgences, j’ajoute deux autres citations de ce grand poète trouvées dans un texte de Gilles Pressnitzer publié sur le site Esprits nomades. La première est une remarque de politique générale destinée aux spécialistes : « Vous faites le ménage de l’univers avec les ustensiles du raisonnement. Bon. Vous arrivez à une saleté bien rangée. » La seconde, dont on fait la devise de Fargue, je ne sais comment en justifier le choix. Elle me réjouit infiniment, elle est pour moi comme une consolation secrète, un délicieux carré de chocolat clandestinement dégusté : « Paix sur la terre aux hommes de bonne incohérence ! »

10 août 2016

L’entreprise a évidemment un rôle à jouer dans les écoles, les collèges, les lycées, les universités. Elle doit y entretenir la plomberie, l’électricité, la couverture, plein de choses. À moins qu’elle ne fasse comme la SNCF qui, peut-être lassée de vérifier ses aiguillages et précipitée dans le gâtisme par ses communicants, installe de grands tableaux dans la Gare de Lyon pour que les voyageurs y écrivent ce qu’ils souhaitent faire avant de mourir. Moi ? Ce que je veux faire avant de? Mais c’est évident, voyons ! Virer le président de la SNCF, naturellement ! De quoi se mêle ce mec ?

5 août 2016

« La publicité, disait Simone Weil, doit être rigoureusement limitée par la loi ; la masse doit en être très considérablement réduite ; il doit lui être strictement interdit de jamais toucher à des thèmes qui appartiennent au domaine de la pensée. » J’imagine ce que lui aurait inspiré le slogan Tous ensemble contre la haine, grossière et stupide contradiction. Vous ne voulez plus de la haine ? Aimez, point final, point de départ. La justice, oui, et sévère, bien sûr, quand il le faut, mais seulement en vue de l’amour. Vous ne voulez pas ça, vous ne pouvez pas le vouloir ? Je peux le comprendre, je ne suis pas meilleur que vous. Mais ne disons pas alors que nous sommes contre la haine. Il n’y a pas de bonne haine.

5 août 2016

Pas de bonne haine, mais pas non plus de bonne lâcheté. La formule qui nous protège le mieux de ces erreurs symétriques, c’est celle qu’avaient adoptée les amis de Jacques Maritain : l’esprit dur et le cœur tendre. Quand nous prenons prétexte de l’erreur de l’autre ou, tout simplement, du désaccord qui nous sépare pour nourrir contre lui un sentiment de haine, nous nous fourvoyons. Mais nous nous fourvoyons aussi quand la sympathie ou l’amitié que nous lui portons nous fait renoncer à débattre avec lui aussi rigoureusement que nous le ferions avec un adversaire. En fait, même et surtout quand elles semblent tirer à hue et à dia, nous ne pouvons jamais renoncer ni à la recherche de la vérité ni à l’amitié désintéressée : elles ne sont heureuses qu’ensemble. Assurément nous n’avons pas tort d’en tirer la conclusion que notre condition humaine est fort malaisée. À condition de noter, me semble-t-il, que, si elle l’est, c’est moins par défaut que par excès. Trop de grandes choses à concilier, nous sommes comme des enfants, le matin de Noël, les bras chargés de cadeaux, et qui ne savent lequel ouvrir le premier. Reste évidemment que nous nous fourvoyons souvent, que nous tirons vilainement prétexte de la vérité pour nous durcir le cœur ou de l’amitié pour nous ramollir l’esprit. Une chance là encore : ces faiblesses et ces écarts nous convainquent que nous ne sommes pas là dans une posture, dans un rôle, dans un exercice de communication, mais que, si ahurissant que cela nous paraisse, nous sommes littéralement amoureux de cette vérité et de cette amitié, qu’elles sont nos étoiles déjà visibles et encore lointaines et qu’elles nous procurent ensemble, avec peut-être un brin d’exquise coquetterie, le plaisir de les sentir chaque jour un peu plus proches que la veille.

30 juillet 2016

La violence hélas ! n’est pas nouvelle. Notre époque nourrira de la sienne un chapitre que des experts compareront avec d’autres. Ce n’est pas par là, en tout cas, qu’elle se sera montrée originale mais plutôt par son ahurissante schizophrénie. Enfin ! Ce que cette idiote est en train de fabriquer, Orwell et Huxley, sans parler du trio du soupçon, Marx, Freud, Nietzsche, sans parler de mille et un artistes ou penseurs, de Tinguely à René Girard comme de Simone Weil à Jacques Ellul et de Bernanos à Alain, l’avaient prévu, décrit et signalé sur la route de l’intelligence par toutes sortes de panneaux plus colorés et lumineux les uns que les autres et fabriqués, en outre, dans les ateliers les plus divers. Naturellement, tout cela, le moins doué des grands élèves des anciennes écoles le sait. Ses professeurs – je veux dire ses fournisseurs de données – le lui ont minutieusement expliqué. Il en a fait des fiches. Qu’il a recrachées dans des copies de concours. Qui lui ont valu son inscription dans un annuaire d’anciens élèves. Qui lui ont procuré un pouvoir. Qui lui a donné le droit de quoi ? Le devoir de quoi ? De faire très exactement comme si toutes ces mises en garde étaient des préconisations. De construire, jour après jour, à la sueur de son ordinateur, la monstruosité dont les meilleurs esprits ont cherché à protéger leurs successeurs. Et de vérifier périodiquement ses progrès intellectuels grâce à la formule fondue comme un sucre dans toute sa formation :
Degré d’intelligence = capacité de reproduction X indice de soumission.

30 juillet 2016

Nous nous méfions des élites parce que nous n’avons plus de vrais maîtres. Le maître, ce n’est pas une autorité qu’on subit, c’est une autorité qu’on choisit. Rien n’est plus libre que cette relation-là, plus nécessairement libre. Les élites, ce sont les domestiques du destin, elles ne s’imposent que par leur livrée. L’homme libre cherche à être le disciple confiant d’un maître confiant car il sait que la liberté grandit en se partageant. L’homme libre n’a rien à faire des élites.

23 juillet 2016

« Moi, écrit Pasolini, je me suis prononcé contre l’avortement et pour sa légalisation. » Je souscris à ce propos et regrette de ne pas l’avoir connu plus tôt. Les démonstrations agressives de catholicisme et les exhibitions de landaus auxquelles a donné lieu, par exemple, la Manif pour tous, me semblent pathologiques et/ou obscènes et le sérieux lugubre qu’elles affectent incompatible avec le message évangélique. Je ne suis pas de ce camp-là. Mais je ne suis pas non plus de l’autre. On peut penser beaucoup de choses, en effet, devant un avortement, sauf à un progrès de la liberté. À moins de se faire d’elle une idée étroite et secrètement craintive, je ne vois pas comment on pourrait l’opposer à la vie. À quoi se confier alors ? Les débats sur la nature de l’embryon sont des bavardages inutiles puisque, des deux côtés, fondés sur du passionnel : l’athéologie scientiste ne peut davantage convaincre le croyant que la perspective théologique ne persuade l’incroyant. Ces rationalisations écartées, qui ne sont pas des raisons, nous restons devant une double simplification, une sorte de double préemption orgueilleuse sur la nature même de la vie et de la liberté. Conservateurs ou progressistes, c’est le même refus, la même peur que, diversement, ils incarnent. L’histoire n’est pas nouvelle. Hugo, déjà, les savait
Étranges en ceci que d’un point opposé
Ils viennent l’un et l’autre aboutir au Passé.
Pas la liberté contre la vie. Pas la vie contre la liberté. Chercher jusqu’où il faut descendre dans la vie pour y trouver la liberté. Chercher jusqu’où il faut monter dans la liberté pour y trouver la vie. Je crois que Pasolini a raison. Contre l’avortement toujours et pour sa légalisation quand même. On n’impose pas la vérité. Mais le mensonge reste le mensonge.
[Note du 24 juillet : Quod scripsi, scripsi. Mais Internet donne la possibilité de se corriger. Cette chance que l’édition ne peut fournir, un lecteur de Montaigne ne saurait la tenir pour un mal. Cette fin ne me plaît pas. Ce mot mensonge doit être commenté. Je parle ici du mensonge secret, informulé et toujours présent, que contient l’idée apparemment rassurante que « puisque ce ne sont encore que des cellules… ». Je ne veux brandir ici aucune perspective métaphysique, ni même morale, encore moins religieuse. Mais me tenir au plus près, rigoureusement au plus près de cette conscience à l’instant où elle se berce de cette consolation. Si rationaliste qu’elle soit, cette conscience, elle doit bien convenir que, dans son imaginaire, aucune femme ne s’est jamais pensée enceinte de cellules et que s’il en est ainsi, ce n’est certainement pas du fait d’une conspiration fomentée par des contre-révolutionnaires rétrogrades. Ce qui se joue au creux de cette conscience, hors de toute considération extérieure, c’est son rapport à son imaginaire, c’est-à-dire le plus ignoré et le plus vivant d’elle-même. Avorter suppose qu’on puisse mettre de côté son imaginaire, qu’on puisse installer une frontière infranchissable entre l’imaginaire et le réel, qu’on puisse faire son affaire de cette mutilation, de cette déception, de cette réduction du paysage intérieur. C’est impossible, on le sait bien, ou c’est infiniment coûteux. Le mensonge dont je parle, c’est celui de cette conscience quand elle veut nier cette impossibilité. C’est un mensonge minuscule, infime, secret, d’elle à elle. Mais je le crois destructeur et ne puis le souhaiter à personne. J’ajoute qu’il importe peu que ce soit ici un homme qui s’exprime. Il s’agit, j’espère l’avoir montré, non pas de sexe, mais d’imaginaire. Les hommes aussi connaissent.]

23 juillet 2016

S’il est utile de s’opposer à l’inversion de la hiérarchie des normes dans l’entreprise, il est plus urgent encore de s’opposer, dans l’éducation, à l’inversion de la hiérarchie des fins. Le premier but de l’éducation, dont les autres sont la déclinaison, c’est d’aider les enfants à devenir des adultes en s’adressant à leur intelligence, à leur sensibilité et à leur cœur. C’était là, au fond, jusqu’aux années quatre-vingt, ce qu’enseignait encore l’école, la laïque ou l’autre, chacune à sa manière, alors que le monde du travail durcissait de jour en jour sa logique économique par l’injection massive de l’idéologie managériale. Cette contradiction était insupportable à la tyrannie pragmatique. L’école s’est alignée, la jonction est faite, l’ordre économique règne, tout le monde est bien content d’être personne.

23 juillet 2016

Hélas ! Trois fois hélas ! On n’est pas comme on se rêve ! Mais cela n’empêche pas de se rêver. Je me voudrais attentif, absolument attentif à tout être quel qu’il soit, si loin de moi que je le sente, si chargé par le monde d’opprobre ou de méfiance. Tant que cet être parlerait comme l’être qu’il est, rien ne m’empêcherait de l’entendre, aucune différence d’opinion ou de jugement, aucun reproche, même légitime, que je pourrais adresser à son propos. S’il parle comme cet être qu’il est, sa vérité, même si je ne sais pas la nommer, emportera tout. Mais je voudrais aussi sentir infailliblement l’instant où il ne parle plus comme l’être qu’il est, où, d’une manière ou d’une autre, hideuse ou splendide, vertueuse ou vicieuse, je le sens soudain à la remorque du monde. Et là, je voudrais être capable d’un immense silence. Mais je ne suis pas comme je me rêve. Cette attention et ce silence, c’est à moi-même sinon, à cet autre jamais absent, que je les destinerais d’abord.

22 juillet 2016

Le temps des îlots. Est-ce que tout cela se rassemblera un jour, est-ce que, comme dans la prophétie d’Ezéchiel, les ossements se rapprocheront les uns des autres ? Resterons-nous à tout jamais en pièces ? J’entends trop de raisonneurs et trop d’indignés, je n’entends pas assez les cris des âmes torturées dans leur chair et dans leur être. Sentiment d’une humanité disciplinée qui, jetée à fond de cale, se dispute pour le moindre reflet de lumière, comme dans le superbe Miracle à Milan de Vittorio De Sica. Serions-nous condamnés à la récitation à perpétuité ? Ainsi, l’autre soir, ce débat sur les désorientés, ces enfants qui trouvent mal leur place à l’école et doutent de leur avenir. Il y a là du bien beau monde. La directrice générale de l’enseignement scolaire. Une psychiatre, professeur d’Université. Le directeur d’un Institut consacré au travail et à l’orientation professionnelle. Ces gens travaillent, j’en suis certain, et de tout leur cœur. Mais rien ne passe, rien. Des désorientés, il ne sera pas question un instant, aucun de ces gamins ne sera évoqué, même au détour d’une phrase. L’animateur, pas dupe, le leur fait remarquer : c’est comme s’il flûtait. Congélation. Impression de déjà entendu, de déjà senti. Pas besoin de chercher loin : mes séminaires, les jours où les participants étaient des cadres de haut niveau. Étonnant d’entendre ces gens se gargariser de concret alors qu’ils se montrent incapables de la moindre évocation sensible. Un auditeur le suggère, que personne n’écoute : ils imitent l’entreprise, rien d’autre à chercher. A la manière des grands patrons, ils cavalent derrière des totalités imaginaires, ici des processus d’orientation dont ils peaufinent maniaquement l’abstraction. Comme dans les séminaires, les fonctions modulent largement les discours. La psychiatre a plus de champ, elle sait que les enfants ne doivent pas renoncer à leurs rêves, que le terreau de leur vie est là : juste, mais, après une demi-heure de guerre picrocholine, cela ressemble à une concession de langage. Le théoricien, lui aussi, sait prendre ses distances. Il brode quelques doutes raisonnables sur le canevas de la directrice générale. Ces deux-là me rappellent les grands cadres que leurs fonctions ne mettaient pas directement en situation d’autorité ; ils suivaient le mouvement avec, parfois, un petit pas de coté qui faisait plaisir à tout le monde sans rien changer au désordre établi. Le sommet, lui, dans l’éducation comme dans l’entreprise, suit avec majesté la logique de l’institution et feint solennellement de croire qu’il l’a créée. La directrice générale, numéro deux de l’Éducation nationale, ne doute jamais, et de rien, sauf peut-être de la perfection de son action. Manager accomplie, elle accepte et devance les objections quand il ne s’agit que de principes et d’intentions. Bonne joueuse, elle concède même que les savoirs peuvent avoir quelque intérêt : mais c’est, dit-elle, pour que les compétences ne tournent pas à vide. Mais alors la pensée pure, c’est du flan ? L’évidence, c’est que ces gens-là ne savent pas dans quel monde ils vivent et, surtout, qu’ils ne le rapportent à rien d’autre qu’à lui-même. Le monde, pourtant – le mooooonde -, c’est leur mot magique. Mais, pour que les enfants le trouvent, il faut, comme dans les familles où l’on s’emmerde, faire venir des invités, cela dès la sixième. La psychiatre a-t-elle réfléchi à cet aveu d’impuissance ? Elle doit savoir, elle, que le monde tient tout entier dans la parole d’un professeur inspiré et qu’on ne met pas impunément à la casse Alain et Pontalis. Mais non. Ces enfants, c’est la doctrine, n’ont rien à découvrir en eux, n’ont aucun secours à espérer d’une intériorité non cotée en Bourse et, de surcroît, fondamentalement improductive. Des invités, voilà la solution. Des gens, la directrice générale le répète à satiété, du monde économique, du monde professionnel, des associations. Qui permettront aux élèves de dépasser cet univers de l’école, décidément bien étroit aux yeux de ceux-là mêmes que je croyais chargés de le faire vivre. Qui leur apprendront ce qui fait tilt en eux, quelle technique, quel environnement du travail, quelles compétences. Et là, j’hésite entre les pleurs et le fou-rire. Les braves gens qu’ils vont présenter aux élèves, s’ils savaient, ces éminents responsables, quel cinéma ils vont leur faire ! Pas méchamment, bien sûr, sans la moindre perversité ! Ils vont faire comme ils faisaient le soir, chez eux, avant qu’ils n’aient jugé plus sage de se taire définitivement. Ils vont s’extasier sur la technique, sur la force de l’entreprise, sur sa compétitivité. Devant des gosses, vous parlez ! Ils vont se payer, sur le dos des gamins et des gamines – pensez-y, Madame la psychiatre -, la plus gratifiante des auto-thérapies, la plus valorisante ! Pour une fois qu’ils ont un public qui ne connaît rien à l’entreprise ! Changer les humiliations quotidiennes en autant de motifs de gloire ! Pour eux, pas mal du tout, mieux que le Valium en tout cas ! Mais, pour les gamins… À moins, j’y pense, qu’on ne s’en doute confusément et que je ne sois, en fin de compte, le seul naïf de l’affaire. Le bonheur de ne pas être, la joie de descendre dont parlait Baudelaire, est-ce qu’on osera comprendre, un jour, que c’est à ce carburant-là que le moteur de notre société tourne ? À une question de l’animateur, en tout cas, personne n’a répondu : « Est-ce que nous voulons le bonheur de nos enfants ou leur réussite ? »

22 juillet 2016

Un innocent qui se prend pour un cynique s’étonne qu’on puisse rencontrer dans les églises des gens dont on sait la sexualité tourmentée ou problématique. Selon lui, deux explications possibles : hypocrisie ou réflexe de peur. J’en conclus, moi, que ce propos signe une bigoterie néo-positiviste qui n’a rien à envier à l’autre, aussi détestable qu’elle, et peut-être même un peu moins écologique puisque ses fumées, interdites de ciel, peinent bien davantage à se dissiper. Voilà qui me reconduit à une petite excursion que j’avais faite, autour de mes vingt ans, dans les livres de Romain Rolland alors qu’à cette époque c’était surtout le Christophe Colomb de Paul Claudel qui portait et illuminait mes rêves. Une surprise m’y attendait, l’expression du même dégoût, du même écœurement devant ce que la pensée du temps avait de graisseux, de pesant, de tyrannique. Nés, l’un, en 1866, l’autre en 1868, Rolland et Claudel, que tout, par ailleurs opposait, religion et politique, ont puisé la même force d’inspiration dans le refus vigoureux de ce que le second appelait sans détour « le bagne matérialiste ». Ce Guantánamo-là, s’il a été dûment aménagé et efficacement modernisé, n’a jamais été fermé non plus. Et, là, être bien clair. Ce Guantánamo, ce n’est pas la sexualité, ni le sexe, ni rien de ce qui en procède : ce ne l’est en aucune manière, ni en fait ni en droit, quelque usage qu’on en fasse. Ce Guantánamo, c’est la volonté absurde, la prétention grotesque de faire de la sexualité un fortin, un espace tout à soi, une salle de jeux, un domaine (bourgeois) réservé. Ce Guantánamo-là, c’est quand on veut interdire l’accès à la sexualité aux rêves nés ailleurs, aux pensées venues d’ailleurs. Quand on veut en faire un lieu clos, infiniment plus clos que les maisons les plus closes, une réserve d’utilité et de confort, un salon privé, privatif, privant, privateur. J’aurai connu deux bigoteries, celle du sexe interdit, celle du sexe séparé et chosifié. Qu’elles se partagent équitablement un merde ! retentissant. Et qu’elles me laissent, même si, dans mon dos, un nigaud m’espionne qui fera de moi un menteur ou un peureux, entrer parfois dans une église pour espérer l’impossible et infiniment désirable réconciliation entre ce que je sens en moi de plus lourd, de plus puissant, de plus intraitable et ce qui s’y invite de plus ténu, de plus obstiné, de plus implacablement enfantin. N’est-ce pas cette rencontre en chacun de nous, commune et incommunicable, qui fait de nous des semblables ? N’est-ce pas d’abord elle, surtout elle ? Pourquoi sommes-nous si peu réalistes ?

10 juillet 2016

En 1988, Lucien Sfez donnait à la première partie de son ouvrage décisif Critique de la communication (Seuil) ce titre surprenant : La fin de la communication. Et s’en expliquait : « Je commence ainsi ce livre par la fin. Car il ne s’agit plus de disserter aujourd’hui sur les avantages et les inconvénients de la communication par les médias, la psychothérapie ou l’ordinateur. Il y a bien des médias, des écoles de psychiatrie et des prêtres de l’ordinateur. Mais c’est par un abus de langage qu’on prétend qu’ils communiquent. La question n’est plus : “Comment mieux communiquer ?”, mais : “Comment en est-on arrivé là ?” » À quoi, vingt-huit ans plus tard, peut s’ajouter cette seconde question : “Comment en est-on resté là ?”

9 juillet 2016

Un lecteur de Résurgences cite Jean-Paul Sartre : « Ni mon corps, ni mon passé, ni mes conditions de vie, ni mes ennemis ne sont pour moi un destin. » Magnifique saisie de la liberté par la négative. Mon correspondant a bien raison de nous le rappeler : nous ne pouvons prétendre, si nous ne sommes pas de mauvaise foi, que ces contingences, si lourdes soient-elles, nous empêchent d’être libres ou nous obligent à l’être moins. Que la liberté ainsi pressentie engendre un sens aigu de la responsabilité, comme le soulignait Francis Jeanson, je l’ai compris quand j’ai eu affaire non pas à Sartre mais à Simone de Beauvoir à qui j’ai téléphoné, au début des années quatre-vingt, pour solliciter son aide alors que je tâchais de défendre quelqu’un que l’opinion publique accablait. Son extrême attention m’a frappé. Elle m’a demandé de lui donner connaissance des documents dont je disposais et de lui laisser trois jours pour réfléchir. Quand je l’ai rappelée, elle a souhaité un nouveau délai de quelques heures puis, m’appelant à son tour, m’a posé des questions dont la diversité, l’objectivité, la précision ont fait mon admiration.

9 juillet 2016

Si et comment votre corps, votre passé, vos conditions de vie, pourrais-je dire à quelques personnes généreuses, pèsent sur votre liberté et menacent de l’étouffer, je n’en ai aucune idée et ne cherche pas à en avoir. Mais que vos ennemis préférés vous soient une couette garnie de plomb qui écrase votre pensée et lamine votre sensibilité, il ne faut pas vous entendre plus de trente secondes pour en être certain et s’en attrister. Vous aurez beau parler de plus en plus haut, ironiser de plus en plus fin, vous fâcher de plus en plus rouge, vous ne me ferez pas oublier, si parfaite que soit votre sincérité et si pertinents, la plupart du temps, les griefs que vous articulez, qu’en vous laissant ainsi occuper par ce que vous haïssez, en ajoutant aux drames réels vos dramatisations surjouées, vous témoignez maladroitement d’une difficulté d’être infiniment compréhensible qu’il faudrait laisser paraître avec plus de simplicité et de confiance.

7 juillet 2016

Mieux vaut prévenir que guérir. Au cas où de drôles d’idées leur passeraient par la tête, l’internationale des protecteurs l’a bien seriné aux pauvres durant cette campagne contre le Brexit qu’elle n’a même pas pris la précaution de dissimuler : cette plaisanterie va coûter cher à nos voisins d’outre-Manche. C’était à peu près son seul argument, mais quoi d’autre, je vous le demande ? Les peuples vivent-ils sérieusement d’autre chose que des sous que, d’ailleurs, ils n’ont pas ? Quel illettré économique, quel demeuré de la statistique, quel recalé de l’art médiatique irait imaginer qu’autre chose compte que ce qui compte ? Se chargeant, pour sa part, du service après-vente, David Pujadas, l’autre soir, a ouvert son Journal avec une voix joyeusement égrillarde. C’est que le malheur des uns fait le bonheur des autres : la France, dont l’ennemi, comme on le sait, est la finance, drague à tout va les banquiers londoniens refroidis par le Brexit et ça pourrait rapporter gros ! Jubilation des chômeurs, évidemment ! Enthousiasme des smicards, naturellement ! Clair qu’ils seront les premiers à en profiter ! Comme il sait parler aux gens, ce journaliste ! Quel tacticien des neurones ! Si les pauvres, comme c’est probable, ne voient pas un épi de cette très éventuelle moisson, ils pourront, pour se consoler tout en s’affermissant fièrement dans leur pétoche braillarde, raconter à leurs enfants, qui heureusement s’en tapent, qu’ils se sont vengés des Anglais, rien que ça. Quelle vista, ce Pujadas, quelle humanité humaine !

7 juillet 2016

Je suis loin d’avoir toujours suivi Michel Rocard. Mais cet homme ne mentait pas. Voici ce qu’il disait, en 2000, des prémices de Mai 68 dans un entretien avec Judith Waintraub dont France 3 a diffusé des extraits le 4 juillet :
« Nous avons eu – ce doit être en février, peut-être aussi en mars 1968, c’est-à-dire avant que ça n’explose – un Conseil national [du PSU] sur les nouvelles formes du mouvement social où un rapport auquel ma femme Michèle avait beaucoup travaillé faisait l’inventaire d’une quinzaine de grèves tout à fait nouvelles. Il y avait Berliet, il y avait eu déjà quelque chose chez Renault, il y avait eu une grève déjà des travailleurs du textile lyonnais, il y avait Rhône-Poulenc. Et ces grèves que nous décrivions avaient des caractéristiques communes tout à fait étranges et parfaitement nouvelles. Non déclenchées par des directions syndicales. Dont l’objectif premier n’était jamais le salaire mais des affaires de conditions de travail et de demande d’un droit pour les travailleurs de dire leur mot sur l’organisation même des tâches. Demandes qualitatives sur l’environnement du travail, etc. Demande, principalement, d’un droit d’expression. Grèves, donc, conduites sans démarrage par les directions syndicales, le plus souvent conduites par des très jeunes et des non-syndiqués, et prenant des formes (y compris les occupations de bureaux des directions, etc.) peu connues dans le mouvement ouvrier de l’époque. Nous en avions repéré, je vous dis, une quinzaine, ce qui colorait tout un univers social. Et la conclusion de ce rapport était : tout cela est ascendant à toute allure, il est en train de se passer quelque chose. »
Il se passait en effet quelque chose, un quelque chose qu’on retrouvait bien au-delà des conflits sociaux et des manifs, dans les conversations avec des amis ou des inconnus. À cette époque, personne ne comprend, mais tout le monde comprend que personne ne comprend. Et c’est une formidable ouverture. Car ce quelque chose, à la fois complexe et simple, on ne peut douter ni de son existence ni de son absolue nouveauté : deux raisons pour les grosses machines, d’abord préoccupées de rouler leurs mécaniques, de le faire disparaître illico. Chacune, dès lors, de le noyer à sa manière, de jurer ses grands dieux ou son grand athéisme qu’il ne se passe rien. Pour le futur cardinal Lustiger, ce quelque chose est une foire : interdiction aux étudiants catholiques d’ouvrir un stand dans la cour de la Sorbonne. Pour la CGT, c’est une sorte de piment dans la sauce la plus classique du mouvement social, le vaillant estomac prolétarien le digérera très vite. Plus platement encore, le discours des politiques ne laisse aux citoyens que le choix de fantasmer en bleu sur les redoutables et excitants dangers que leur fait courir la subversion ou de s’exalter en rouge sur la chute prochaine de Charles de Gaulle, ce tyran. Vieilleries versus vieilleries.
Mauvaise volonté ? Machiavélisme ? Sottise, lourdeur, force des choses, Impuissance ? Nous ne sommes toujours pas remis de cette occultation, de ce refoulement. L’eau de la source ne peut pas jaillir ? Elle passera quand même, sournoisement ou brutalement. C’était l’émergence d’une étonnante simplicité, d’une intériorisation confiante, d’une exigence de vérité. Cela apparaît maintenant comme une sorte d’adieu avant la bataille, le dernier salut avant une longue marche dans un long tunnel. Aveu de défaite et affirmation d’espérance. Expérience décisive que les notations précises et sèches de Rocard restituent aussi bien que le lyrisme de Maurice Clavel.
Ce ne sont pas les frondeurs qui doivent faire du souci aux responsables, ce sont les fraudeurs. Désaveu anthropologique, métaphysique, culturel, politique de tout ce qui tâche misérablement, de quelque pieuseté qu’il cache sa décourageante nudité, de remplacer le quelque chose de Rocard par un produit made in Communication, par une morale de propagande, par un dégueulis commercial de cœur dur et d’esprit mou. Première exigence politique : jamais plus cette imposture, jamais plus, d’où qu’elle vienne, quoi qu’il arrive. Mais cette société est une vieillarde, elle souffre de partout, comme nous tous à son âge. Il faut trier, forcément, et c’est difficile. Premier objectif : combattre sans faiblesse ce qui menace la vie de l’esprit, s’en prendre à ce qui nous empêche de comprendre que nous ne comprenons pas, à ce qui nous interdit d’accéder au départ. Quand le cœur et l’esprit sont en place, la justice est plus proche et vivre ensemble n’est plus un slogan.

3 juillet 2016

La différence entre le peuple et les élites, c’est que le peuple est toujours le peuple mais que les élites sont de moins en moins les élites. Aucune raison de penser qu’il y ait, parmi les importants, moins de gens qu’autrefois qui soient à la fois intelligents, cultivés, lucides et désireux de bien faire. Ce constat consolant – et légitime –  ne résout pourtant pas le problème. Ce qui caractérise une véritable élite, c’est qu’elle est, dans ses profondeurs, pénétrée de ce qui préoccupe le peuple et que son action, même si c’est d’une manière qui peut échapper au peuple, en est constamment inspirée. Or, au fond de l’âme populaire, est aujourd’hui tapi un trouble fantastique que sa constante négation par les supposées élites ne fait qu’aggraver et alourdir. Si ces élites apparaissent si contestables, c’est qu’elles sont dans l’incapacité, si grande soit leur bonne volonté, de faire face à une remise en question d’une telle intensité. Elles tâchent alors de combler la béance en se confiant naïvement à toutes sortes d’analyses et d’analystes, de statistiques et de statisticiens, d’expertises et d’experts : le moindre débat télévisé montre à l’évidence que leurs désaccords sur les sujets d’actualité masque un accord de fond sur cette vilaine manière de gouverner pour laquelle il a fallu inventer le mot, plus vilain encore, de gouvernance. Il est donc vain d’accabler les élites plus que de raison. Même s’il est nécessaire de s’inquiéter quand un grand personnage s’entoure névrotiquement de communicants, comme jadis d’astrologues ou d’illuminés. Même si l’on doit considérer avec le mépris qu’il faut une politique narcissique tout entière animée d’un machiavélisme de douzième zone. Ces aberrations dénoncées, toutefois, tout reste à faire. Si ceux qui parlent trop avaient le courage de se taire et si ceux qui se taisent trop avaient le courage de parler, la déchirure se réparerait un peu. Le peuple, sans doute, n’a pas de solutions à offrir. Mais s’il est vraiment le peuple, il a beaucoup mieux : une inspiration. « Veux-tu vraiment que cette déchirure se répare ? », telle est en tout cas la question puissamment paisible que devrait se poser tout candidat à une fonction de responsabilité. S’il ne comprend pas pourquoi il devrait le faire, le jeu de boules est si agréable sous les platanes…

2  juillet 2016

Train Paris-Montargis. Une femme fort exaltée vante à une autre les effets bénéfiques de sa psychothérapie. Elle ne peut pas dire qu’elle s’en est totalement sortie (de quoi, je ne le saurai pas) mais incontestablement ça va mieux, elle commence à gérer son inconscient. La formule m’atteint en pleine poitrine. Je grince donc in petto que la morsure d’une rupture amoureuse, d’un accident de santé ou d’un embarras financier se trouve sans doute fortement atténuée et largement apaisée par l’indicible satisfaction d’une telle gestion du capital inconscient. L’action de la psy, au fond, c’est de remplacer de vrais problèmes ordinaires qu’on peine à résoudre par de faux problèmes extraordinaires dont on vient plus aisément à bout. Pas si bête, ma fille, se dit peut-être cette femme. Il ne doit pas y avoir beaucoup de gens capables de gérer leur inconscient ! Pas mal quand même, je le crains…
J’ai repensé à cette voyageuse freudienne quelques jours plus tard, en écoutant deux autres femmes, deux critiques littéraires, l’une anglaise, l’autre américaine, parler de Michel Houellebecq. Elles n’accordent aucun intérêt aux polémiques, pour elles subalternes, qui nous agitent à son propos. Elles voient en Houellebecq un classique qui serait à son siècle ce que Flaubert, et surtout Balzac, sont au leur en ce que, comme eux, il en épouse l’esprit jusqu’à la passion. Houellebecq ou pas, c’est bien cela, en tout cas, que m’évoquait la dame du Paris-Montargis. Il suffit d’un mot, si maladroit qu’il soit (et, peut-être, parce qu’il l’est) pour qu’un lieu commun (« le grand lieu commun des banalités humaines » ) se donne à vous et, du même mouvement qui ne doit rien à l’auto-persuasion, vous plonge dans le bain glacé du monde non seulement en suscitant en vous le désir ardent d’en sortir mais encore en vous suggérant, contre toute évidence, que vous en êtes déjà sorti. La prétention absurde de se gouverner soi-même, d’être à la fois le conducteur et la machine, et de vaincre une solitude confuse par une solitude ordonnée et rationalisée infiniment plus cruelle, peu importe comment on l’exprime et quelle dose de naïveté l’on y jette. L’idée risible de se gérer, qui ne taquine-t-elle pas? Pense-t-on vraiment ce que c’est qu’être des semblables? Cette Anglaise et cette Américaine, jeunes l’une et l’autre, m’ont été une révélation. Je comprenais ce qu’elles disaient et ce qu’elles voulaient dire. Je pouvais y adhérer. Oui, pour le coup, nous vivions ensemble. Nous nous accordions, me semblait-il, sur un point essentiel. Que tout sentiment qui ne va pas jusqu’à descendre dans ce lieu commun en s’affranchissant de toute avarice qui en barre l’accès, même si elle est déguisée en altruisme, ne peut pas être vrai. Elles disaient que tout le propos de Houellebecq était d’épouser l’enfer commun pour y épier anxieusement des traces d’amour. Et l’une d’elles citait, de cet auteur, un très beau poème qui en témoignait.

1er juillet 2016

Brexit. Quelques idées simples. 1. On nous avait promis un désastre financier. Il a fallu quatre jours aux banques pour se remettre. Conclusion : la révolte d’un peuple est infiniment moins coûteuse que les magouilles de Lehman Brothers et de ses consœurs. 2. La panique et la confusion qui ont gagné l’Europe en disent long sur sa véritable nature. Comme les propositions pour l’avenir qui poussent comme des champignons et se ramènent, en gros, à deux variétés : d’une part, celles des doctrinaires qui, devant le fiasco, veulent aller encore plus loin, plus vite, plus fort, dans la voie qui mène au fiasco ; celles, d’autre part, des communicants et autres gros malins qui suggèrent, avec des airs égrillards, de rendre l’Europe plus séduisante, probablement en raccourcissant ses jupes et bientôt, peut-être, ses kilts. De ces deux troupes, la première est figée sur des abstractions, la seconde sur des apparences : même tabac. 3. Il est désormais établi dans le conscient, le subconscient et l’inconscient de tous les importants européens que le référendum est l’ennemi absolu. Plus ils parleront d’élargir les libertés, plus ils devront donc se persuader de l’impossibilité de donner la parole au peuple qui ne sait qu’en mésuser : bon courage ! 4. Du point de vue négatif, le Brexit est donc une expérience fort instructive. Du point de vue positif, c’est plus douteux surtout s’il se confirme qu’une sortie de l’Europe, en l’absence de toute alternative politique sérieuse, ne sert qu’à mettre en œuvre, avec plus d’énergie encore, l’inspiration débile qui est au cœur de la construction européenne et, avec elle, cet humanisme étriqué dont Maurice Clavel disait qu’il finit toujours à la trique. 5. On va donc continuer, jusqu’à ce que mort s’ensuive, à cuisiner l’omelette politique avec des œufs pourris sur un réchaud qui ne chauffe pas sans vouloir comprendre que la question première d’une société n’est, à certains moments, ni son organisation ni la théorie à laquelle elle dit se référer, mais la liberté de ses membres conçue comme réalité vécue et risque existentiel. 6. Ou bien l’Europe virera sa cuti néo-positiviste ou bien elle rouillera comme la stupide machine qu’elle se sera condamnée à devenir. Il y a des moyens très précis et très concrets de se protéger de ce destin. L’éducation et la culture doivent être nettoyées de toute perspective économique et financière, de toute dépendance à l’argent, de toute trace de compétition externe ou interne. Nous n’avons plus le choix qu’entre deux révolutions : la révolution de l’esprit et ce que Lamartine appelait la révolution du mépris. La révolution de l’esprit, pointilliste et multiforme, dans laquelle se retrouvent la tradition de Bernanos et celle d’Alain n’est en aucun cas à la portée des politiques. Ils ne la décideront pas plus qu’ils ne la définiront. Ils seraient pourtant d’une grande utilité au peuple si, une fois révoqués les pitres de la communication, ils se livraient devant lui à un exercice de vérité et osaient ouvrir leur cœur pour dire avec simplicité ce qu’ils voient, ce qu’ils cherchent à voir, ce dont ils souffrent et ce à quoi, en vérité, ils croient. Je ne doute pas, si naïf que je sois, de l’accueil que les dirigeants européens feront à cette proposition. Pourtant, quoi qu’il en soit du Brexit et de ses probables déclinaisons, elle présenterait un avantage : comprise dans sa lettre et dans son esprit, elle ne rendrait pas nécessaire un universel Direxit.

30  juin 2016

En attendant mon tour chez la boulangère, je regrette un peu le titre que j’ai donné au Marché LXXIV et me promets de me garder désormais d’une excessive familiarité. Mais voici qu’on me tend mon pain de campagne tranché. Sous la rassurante inscription « biodégradable » qui s’affiche sur la pochette, quatre mots dissipent à l’instant le sentiment de culpabilité qui me menace. Je n’ai pas mal lu. C’est bien : « Je protège ma planète. » Cette fois, c’est trop. Je veux bien que ma boulangère appartienne à la compagnie toujours grossissante qu’on a chargée de mon édification morale mais là, blague dans le coin, ça va chauffer. J’aurais accepté avec un haussement d’épaules un « Je protège la planète. » Ce ma, par contre, est une saleté. Je pense aux petites têtes qui vont établir avec la planète le même rapport qu’avec leur chewing-gum, leur boisson énergisante, leurs jeux vidéo ou leurs godasses. Les cochons ont tout gagné, alors ? Tout est devenu rapport de propriété, même les planètes, même l’infini, même le mystère ? S’il leur arrive comme, à leur âge, ça nous arrivait à tous, de rêver sous un ciel d’été, ils vont parler de leur Etoile du Berger, de leur Grande Ourse, de leur Voie Lactée ? Les épiciers ont tout raflé ? Je ne parle pas des petits épiciers, je ne parle pas des vrais. Des autres. Des épiciers de la mondanité moraliste. Des élites épicières.

30 juin 2016

Saloper le langage, saloper les gens, même business. Penchez-vous donc sur la liste des membres du Conseil d’Administration de l’illustre Carrefour. Considérez avec le respect qu’il faut la rencontre en ce lieu de la vieille aristocratie et de la plus haute bourgeoisie. Imaginez quelles ressources de tradition et de puissance sont entassées ici. Et songez maintenant à la fière devise qui fédère tant d’intelligence et de gloire : « Carrefour J’optimisme. » Je gage qu’aucun de ces Messieurs Dames n’a eu l’indélicatesse de protester contre ce monstrueux barbarisme, il y a des choses, mon cher, qui ne se font pas. Qu’aucun d’eux, jetant un regard circulaire sur la salle du Conseil n’a été assez grossier pour s’étonner que tant d’illustres personnages s’accommodent aussi aisément d’une aussi misérable ânerie. Qu’aucun d’eux, enfin, n’a trouvé dans ses titres de noblesse, ou dans ses souvenirs de famille, ou dans quelque reliquat de beauté non encore définitivement vendu, la force de faire savoir à ses collègues qu’ils devraient choisir entre sa présence et la perpétuation d’une grossièreté qui, enfant, l’aurait privé de dessert.

29  juin 2016

Quand un mot risque de n’être pas tout à fait convenu, quand il présente quelque chose de légèrement excessif ou aventureux, on l’accompagne désormais d’un petit froufrou des doigts au bout des deux mains levées qui signifie entre guillemets. L’interlocuteur est alors prié de considérer qu’il s’agit là d’une citation qu’on est prêt à retirer au moindre froncement de sourcils du vivre ensemble, à la moindre moue désapprobatrice du faire société. Liberté, liberté périe …

20 juin 2016

Évoquant les sondages qui, juste avant l’assassinat de Jo Cox, donnaient le Brexit gagnant, le journaliste Anthony Bellanger avoue : « On a eu peur. » Une erreur, évidemment, pas un lapsus ! Pas on, non ! Pas on : les partisans du maintien dans l’Europe, bien sûr ! Naguère, j’aurais bondi de colère. Mais l’habitude, les rhumatismes… Voyons. Qu’est-ce qui me fâche dans ce on ? Je n’ai rien contre cet homme, contre aucun de ses semblables. J’ai mon point de vue sur l’Europe, largement négatif, mais je ne nage pas dans les évidences. Pourtant, ce on me prend à la gorge. C’est celui d’une certaine société quand elle fait caste, quand elle fait clan. Non pas pour comploter ! Ni forcément pour profiter ! Bien trop simple ! Quand elle se barricade, quand elle se confie à son frein moteur, quand elle s‘accorde sur une position qu’elle croit réaliste sans oser soulever le couvercle de ce mot. Brexit, pas de Brexit, mon souci premier n’est pas là. Dans l’autre camp aussi, il y a un frein moteur ! Le on des journalistes, des grands cadres, des officiers, des intellectuels, des politiques, de tous ceux qui ont appris et qui ont les moyens de se faire entendre, c’est comme s’ils faisaient demi-tour sur l’autoroute, comme s’ils avaient peur de leur savoir, de leur culture, de leur intelligence, comme s’ils ne voulaient pas rester en tête-à-tête avec tout ça, comme s’ils attendaient toujours leurs petits camarades à l’heure du goûter.

19 juin 2016

Le curvimètre avait disparu, mes parents en étaient désolés. C’est que leur rencontre avait été placée sous le signe de la géographie. Ma mère avait travaillé chez un éditeur spécialisé, Blondel La Rougerie, et mon père, bon dessinateur, avait été envoyé, après ses classes, au Service géographique des Armées. Cet appareil délicat permettait, quand on le tirait de son joli étui matelassé, de mesurer sur la carte les itinéraires les plus sinueux. L’opération n’était pas toujours d’une immense utilité, mais la fonction symbolique de l’objet était importante : il rappelait à mes parents leur jeunesse en même temps qu’il attestait notre intérêt pour les choses de la science. Le retrouver me posa problème. Je le dénichai, en effet, là où je ne l’aurais pas dû, dans un placard dont l’accès m’était interdit et où s’entassaient des albums de photos, des papiers administratifs, des piles de lettres dans leurs enveloppes soigneusement ouvertes, souvenirs de la guerre. J’aimais chercher dans ce placard, en fraude, des signes anciens qui m’étaient des appuis rassurants ou m’ouvraient des interrogations nouvelles. Ce curvimètre m’aida beaucoup à me construire mon idée de la morale. Mes parents tenaient à lui : il était hors de question qu’ils ne le récupèrent pas. Mais il était également hors de question que je leur dise où je l’avais trouvé, ouvrant ainsi, pour leur malheur et le mien, le cycle des culpabilités, des transgressions, des exhibitions d’états d’âme et des possibles sanctions. Le curvimètre avait du sens pour eux, je devais le leur rendre : si l’on joue avec ces choses-là, on ne devient pas un homme. Mais je leur raconterais un bobard : seuls les nigauds se prennent la tête avec des scrupules subalternes. En ces temps-là, la transparence n’était pas encore devenue la vertu citoyenne qui assure à notre société la sérénité qu’on sait, mais je devinais déjà qu’elle est la meilleure copine de la tyrannie et, de plus, une sale hypocrite. Le curvimètre m’enseigna que le regard d’autrui doit rester aussi étranger à la formation d’une morale digne de ce nom que le poivre de Cayenne à la recette de la tarte aux abricots. Une morale se construit dans la solitude, dans le doute, dans les aléas et les choix incertains. La hantise du jugement d’autrui la pourrit.

19 avril 2016

Ce technicien est venu, pendant dix ans, vérifier la chaudière à mazout de cette maison de l’Yonne avec laquelle je ne suis pas marié par-devant notaire et qui n’est mienne que par le cœur. Cette année, je ne l’ai pas vu. Son remplaçant m’a appris que l’entreprise avait été rachetée par une grosse société qui avait fait à son collègue une offre sérieuse, à condition qu’il ne s’occupe plus seulement de chaudières à mazout, mais aussi de chaudières à gaz. Mais le gaz, paraît-il, en dépit de la formation qu’on lui proposait, ça l’inquiète, il ne se sent pas à l’aise avec lui. Alors il a refusé l’offre, et s’en est allé. J’ai laissé le remplaçant à son travail et à sa perplexité. Quand je suis revenu, il a tiré d’un petit appareil compliqué le billet qui témoigne de sa vérification. « Évidemment, avec ce truc-là, m’a-t-il dit, le patron sait exactement à quelle heure j’ai fini ici. Parfois je me dis qu’il faudrait que j’apprenne à faire les choses plus lentement, mais que voulez-vous, je ne peux pas, et puis c’est idiot » À mon avis, le gaz n’est pas la seule raison du refus de son collègue. Et la question du travail n’est pas seulement celle de l’emploi, ni même celle du salaire. Courage, pourtant. Il n’y a guère que trente ans que j’explique ce détail à d’importants fantômes

13 avril 2016

C’est ainsi dans ce village, c’est ainsi dans les autres : chacun commence par tondre sa pelouse avant de s’occuper de celle du voisin. Anglais, je n’aurais pas manqué de souhaiter la victoire du PSG. Français, j’ai formé des vœux pour Manchester et me réjouis qu’ils aient été exaucés. Il est naturel et légitime qu’on veuille d’abord écarter de soi le spectacle de ces grasses équipes dégoulinantes d’argent, de ces agglomérats d’avidité, de ces énormes éponges d’égoïsme offertes aux frustrations des foules hurlantes et soumises, de la congratulation excrémentielle que leurs victoires libèrent, de la prostitution sournoise où elles jettent tout ce qu’un être libre veut continuer à respecter.

23 mars 2016

Courses au magasin Leclerc, à deux pas de Sens. Tandis qu’elle scanne mes achats, j’échange quelques mots avec la caissière. Sa collègue assise derrière elle et qui, à cet instant n’a aucun client à sa caisse, se retourne et jette rapidement une phrase dans notre échange. Moins de dix secondes après, le téléphone retentit : c’est un rappel à l’ordre adressé à cette employée. Stupéfait, je cherche d’où il peut venir. Geste furtif de la caissière en direction d’une longue table installée à une dizaine de mètres et derrière laquelle sont assises deux surveillantes. Leclerc, ou le catholicisme panoptique, comme dans la prison idéale des frères Bentham.

23 mars 2016

On serait bien inspiré de s’intéresser à la formation de ceux qu’on appelle les pères de l’Europe, parmi lesquels de nombreux catholiques. Leurs intentions étaient droites et ils étaient capables de générosité. Mais, paradoxalement, le militantisme social qu’on leur prêchait les mettait beaucoup plus en relation avec des patrons, le plus souvent chrétiens, qu’avec des ouvriers ou des employés. Peu à peu, le désir de réussir y aidant, un lien assez confus s’est tissé dans leur esprit entre leur foi et une sorte d’humanisme économique dont ils étaient incapables de reconnaître la naïveté et, surtout, l’ambiguïté. On connaît la suite. La croissance, le réalisme, l’efficacité ont fait de la perspective chrétienne, dégradée en éthique des affaires, un alibi, un faire-valoir, une rhétorique creuse. En cherchant bien, on en trouverait encore quelques inoffensifs vestiges dans le bavardage moral des instances européennes, dont la confusion doit beaucoup à leur origine.

23 mars 2016

Tout idéologue est un refoulé. On le voit clairement, même chez le plus intelligent, quand une idée qui lui déplaît froisse sa rationalité si bien repassée et fait piteusement exploser la passion qu’il se faisait fort de tenir à méprisante distance. Cela dit, comme le voit bien Slavoj Žižek, les chantres de la fin des idéologies sont des idéologues comme les autres, ou pires que les autres.

23 mars 2016

Bouleversé par les attentats de Bruxelles, un auditeur arabe de France-Inter plaide pour un grand élan commun de tous les croyants, musulmans, juifs, chrétiens, contre le terrorisme. Je le comprends et l’approuve mais voudrais élargir sa proposition de deux manières. D’une part, il faut que la lutte contre le terrorisme soit aussi la lutte contre le pouvoir de l’argent, dont il est évidemment inséparable. D’autre part, il faut que cette union englobe non seulement toutes les religions, monothéistes ou non,  mais, au-delà de celles-ci,  toutes les consciences qui, pour parler comme le philosophe Alain, lui-même athée, « affirment qu’il y a autre chose qui compte que ce qui compte ». Il ne s’agit ni d’imaginer de nouveaux partis politiques, ni de bricoler quelque nouveau mouvement de pensée. Il s’agit de susciter, en toute occasion et de toutes les manières possibles, à partir de cette phrase d’Alain, de quelque manière qu’on l’interprète et quelques conséquences qu’on en tire, l’affirmation de ce qui, pour certains, se dit transcendance et, pour d’autres, auto-transcendance de l’humanité, et qui, dans un cas comme dans l’autre, l’emporte, par la dignité, par l’importance et par l’urgence, sur les intérêts particuliers de groupes particuliers, à quelque réforme qu’ils soient attachés et si judicieuse et nécessaire qu’elle soit. Aucun message commun à envoyer, mais une foule de messages personnels inspirés non pas par la revendication mais par le désir de communauté que seule l’affirmation individuelle peut loyalement et intelligemment inspirer. Aucun ennemi à désigner, mais l’évidente certitude, des millions des fois martelée et des millions de fois différente, dans toutes les circonstances de la vie imaginables ou hors de toute circonstance particulière « qu’il y a autre chose qui compte que ce qui compte », que là est le principe de toute éducation, de toute politique, de toute culture, que là est le seul vrai bonheur de toute existence, que là est le seul réalisme possible, le seul qui ne soit pas le déguisement de la passion du pouvoir ou de l’argent, et donc, forcément, d’une manière ou d’une autre, de la violence.

 10 février 2016

Sans paraître se douter un instant du grotesque de la démarche, les politiques expliquent qu’ils cherchent des idées, puissamment épaulés dans cette quête par quelques bataillons d’intelligences spécialisées. « C’est y de ma faute à moi, si j’ai pas d’idées ? » se disent-ils en eux-mêmes, parodiant le jeune Théodore. Mais lui, Théodore, dans la saynète de Courteline, ce sont les allumettes qu’il cherche. Une pièce éclair, un seul acte, un quart d‘heure qui préfigure Ionesco, Beckett et le théâtre de l’absurde. « Visage blême de crétin éreinté », le collégien de Saint-Louis rentre chez lui à trois heures du matin, « soûl comme une bourrique »Hurlements des voisins, menaces du concierge, indignation lyrique de M. Couique, père de Théodore, distribution tous azimuts de claques et de coups de pied au cul, baissez le rideau. Pas de quoi nourrir une thèse. Mais c’est ravageant. Un détail piquant : la seule fois où Théodore consent à parler d’autre chose que de ses allumettes, de sa cuite et de cette clef qu’il laisse tomber partout, la seule fois qu’il tente d’identifier sa mauvaise humeur, c’est pour tomber à bras raccourcis sur la langue française et ces mots difficiles qu’il ne sait pas prononcer. « La langue française est pleine de difficultés. Tous les étrangers vous le diront. » Bouleversante pérennité, non ? Si les enfants ne savent pas lire, c’est la faute de la langue française, hier comme aujourd’hui ! La voilà, l’idée ! L’idée fixe !

17 janvier 2016

Entre le poisson de chez Picard et le fromage, cette bouleversante  perspective que nous ouvre Michel Barnier : « Peut-être, un jour, il y aura un FBI européen. » Les sociétés, comme les individus, se jugent à leurs rêves.

13 janvier 2016

Quatre-vingt sept ans. Depuis la mort de son mari, cette amie vit seule dans ce Beaujolais dont je n’ose pas dire trop fort à quel point il est beau, de crainte d’y voir patrouiller des autocars. Alzheimer peut-être, ou quelque chose de semblable, ses enfants la retrouvent dans la campagne, indignée : « Je ne suis pas chez moi », dit-elle. Jamais personne ne fut pourtant à ce point chez soi. Cette maison, corbeille de fleurs au-dessus de la vallée, ils l’ont durement acquise et, toute leur vie, merveilleusement soignée. Cette dénégation me touche et me fait sourire. Pour ma part, moi qui n’y ai aucune attache, je me sens tellement chez moi dans ce pays que je n’ai pas hésité à y acheter une propriété de deux ou trois mètres carrés dans le cimetière tout proche. Nous sommes semblables, chère amie. Pour la même raison, je voulais venir et vous voulez partir. Alzheimer ou pas, nous ne sommes pas d’où nous pensons être

9 janvier 2016

« Jouer de toutes ses sortes. » C’était là une magnifique expression de Jacques Berque. Un peu archaïque, comme souvent chez lui, elle réveillait en moi des territoires oubliés, négligés, méprisés, ou qui, tout simplement, m’inquiétaient. Jouer de toutes ses sortes, comprend-on aujourd’hui que ce n’est pas faire feu de tout bois, que ce n’est pas saisir toutes les occasions, que ce n’est pas se goinfrer dans toutes les mangeoires ? Comprend-on que cette invitation à la diversité est aussi une invitation à l’unité ? Que ces sortes sont les mouvements différents et cousins d’un même être ? Qu’elles traduisent les impulsions et intuitions multiples qui habitent cet être comme elles habitent tous les êtres ? Qu’en elles les contraires se considèrent, se reconnaissent, apprennent à se réconcilier dans l’élan d’un commun dépassement ? Non pas seulement l’unité et la diversité, mais le fixe et le mouvant, l’instant et la durée, la mémoire et le projet. La prétendue modernité se reconnaît dans le rôle, dans ce qu’elle appelle l’acteur. C’est là un rêve de maître et/ou d’esclave. Ou plutôt, c’est le rêve de l’intendant du maître, c’est le fantasme de son comptable. Jacques Berque, comme tous les vrais réalistes, nous appelait à la profusion des sortes, à l’unité multiple de nous-mêmes dans l’unité multiple du monde. La société du rôle, c’est-à-dire de la soumission et de la répétition, et la société des sortes, c’est-à-dire des naissances et des éclosions, ne sont pas plus compatibles que la vie et la mort.

9 janvier 2016

Baliser, en argot, c’est avoir peur. Bien vu. Je ne crois pas que l’argot soit vraiment une langue. Plutôt une langue-commentaire, une langue-scholie que l’âpre intelligence populaire a superbement greffée sur le français. Tu balises, mon ami, si tu es à toi-même ton gendarme, ton surveillant, ton chef d’équipe. Des limites, certes, tu en as, mais ce ne sont pas celles que tu as toi-même installées. Tu balises, mon ami, à chaque fois que tu prétends te connaître. Tu balises quand le monde – et même tes proches, et même tes camarades de bureau ou de galère – ne te sont plus une forêt vierge, une lande, un désert. Quand l’horizon te paraît trop large, tu dis : « Je ne sais plus où j’en suis. »  Habitue-toi à ne pas le savoir. Retire la balise, de quelque fabrique qu’elle sorte. Retire la balise et retourne la phrase. « Je ne suis plus où j’en sais. » Cela s’appelle vivre.

1er janvier 2016

La gauche et la droite, le libéralisme et le socialisme, ces vieilles oppositions s’estompent ou s’effilochent. Non qu’elles soient forcloses : les passions et les souffrances qui les ont imposées n’ont jamais été ni plus ardentes ni plus cruelles. Mais, jour après jour, en un lent enlisement, elles s’enfoncent ensemble, inexorablement, dans une sorte de magma dont on ne sait s’il est terminal ou primordial, et qui, en les récusant, les nivelle et les assimile. En sorte qu’il n’y aura bientôt plus à distinguer, dans cette société occidentale moderne qui n’aura jamais été une civilisation, qu’entre les engloutis et les non-engloutis, les uns ne différant d’ailleurs des autres que par la plus grande difficulté de leur évasion.

1er janvier 2016

Le retour sur investissement illumine rétrospectivement d’humanisme et de générosité le fameux do ut des (je te donne pour que tu me donnes) du droit romain. Alors que la formule latine implique une réciprocité qu’il y aurait déshonneur à ne pas respecter, le retour sur investissement, sorte de narcissisme au carré, opère, au profit de l’argent, une inversion des moyens et des buts : il ne s’agit plus de produire, par le moyen de l’argent, des biens qui profiteront aux citoyens ou à la société mais de gagner de l’argent grâce à la production de ces biens. Il n’est pas nécessaire d’être un grand économiste pour comprendre que ce minuscule et gigantesque clinamen change toute la perspective, et d’abord, qu’ils le veuillent ou non, dans l’esprit de ceux qui conçoivent ces biens.

1er janvier 2016

« Le sens du bonheur dans ma famille était complètement accroché aux notions de responsabilité et de devoir : il faut travailler, il faut mériter. Et le fait de ne plus aimer sa femme n’avait aucune espèce d’importance. Le petit bonheur personnel ne pèse qu’une goutte d’eau dans l’océan des responsabilités. » Le moraliste qui, au début de son long plaidoyer pour la réussite, nous a livré, en 1986, cette délicate confidence, s’appelle Bernard Tapie – ou sa plume. Si ma capacité thoracique ne m’a pas permis de suivre très précisément les innombrables aventures de ce héros, le livre d’où est extraite cette citation, Gagner, ouvrage au demeurant fort bien fait, m’avait été, à l’époque, une révélation. J’en avais parlé autour de moi et tiré la sonnette d’alarme. Les têtes pensantes me conseillaient de meilleures lectures. Les dirigeants des entreprises, qui flairaient déjà alentour le bon air de la compétition, me jugeaient pusillanime, attardé, rétrograde. Et pourtant, présenté avec une remarquable habileté et à grand renfort de préceptes plus moraux les uns que les autres, tout ce qui fait désormais notre quotidien y est annoncé. Voici, par exemple, pour la mégalomanie des managers et les airs d’importance qu’ils aiment se donner : « Faire en sorte qu’il n’existe pas quelques Tapie, mais dix, cent, trois cents Tapie, de même que Che Guevara voulait un, deux ou dix Vietnam. » Et aussi : « J’allais désormais chasser et combattre mes habitudes, mes peurs, mes hésitations. Car si jamais je me ratais, les autres, eux, ne me rateraient pas. »
Gagner. C’est à partir de ce livre que ce mot, qui ne concernait guère alors, pour moi, que les parties de ping-pong chez Michel Thompson, m’est devenu suspect. Comme s’il s’était fêlé, comme s’il sonnait faux, comme si toute idée de jeu s’était retirée de lui. Il me paraît presque évident qu’il n’y a aujourd’hui plus rien à gagner. Sauf pour le PSG, évidemment, mais cela aussi notre prophète l’avait prévu : « À long terme, si l’on choisit les meilleurs joueurs et qu’on mette à leur disposition des moyens importants, le hasard est gommé par le temps, et la réussite ne peut plus manquer au rendez-vous. » Pour le reste, gagner est devenu une duperie. Un gigantesque qui perd gagne a envahi la politique, la culture, les médias. Vainqueurs et vaincus s’y retrouvent, comme dans un Charlot, happés par les mêmes mécaniques, déversés dans les mêmes cuves, plongés dans la même tambouille aux cochons. Suis-je donc devenu plus morose encore et pessimiste que l’imaginaient mes interlocuteurs d’autrefois ? Non, je ne le crois pas, vraiment pas. Je ne prendrais pas, sinon, la peine d’écrire. Certes, je ne crois plus du tout à la gagne, dont le nom même me dégoûte. Gagner et perdre, c’est kif-kif. Vouloir perdre est absurde, vouloir gagner est ballot. Ces mots-là ne rendent plus compte de notre vie, de notre relation avec le monde. Ce sont des mots de vieux. Celui qui veut vivre, il lui suffit de faire cadeau aux autres de ce milligramme de pure liberté que chacun trouve au fond de soi, de casser l’illogiciel de toutes les compétitions, de renoncer aux mesures, de tout jouer sur l’ailleurs qui est dans l’ici, de brouiller joyeusement les cartes et d’inventer pour le PSG un ballon cubique. C’est à l’intérieur même de la tambouille qu’il nous faut apprendre à nous désembourber, à nous désengloutir. À déplonger.

23 décembre 2015

La vie se moque de la morale. Elle n’est pas morale. Elle n’est pas immorale. Elle n’est pas amorale. Elle est prodigieusement ailleurs, prodigieusement à cheval sur un cheval qui n’existe pas, un cheval qui aurait la tête dans les étoiles et les flancs au feu des volcans, tellement ailleurs qu’elle peut être ici comme ailleurs et que, si vibrants que nous nous sentions, nous restons toujours en deçà de ses commencements.

21 décembre 2015

Au Jeu des mille euros, les candidats, en cette période de Noël, sont des écoliers. « Quel est le nom du palais où réside le président de la République française? » demande l’animateur. La réponse fuse, évidente : la Maison-Blanche!

21 décembre 2015

Avant de rendre ce qu’il n’ose plus appeler son âme, le cocu de la modernité, dans un dernier souffle, réclame du concret.

21 décembre 2015

Citoyen était un beau mot dans les assemblées révolutionnaires. Au supermarché, il est ridicule.

10 décembre 2015

Jétais à la Réunion quand Picrochole Gattaz est venu révéler aux patrons de l’île la puissante stratégie économique mise au point par ses conseillers. Elle ne leur aura pas coûté trop de cellules cérébrales puisqu’il leur suffira de modifier quelques indications géographiques pour la rendre immédiatement adaptable à tous les départements et territoires français d’outre-mer. Je ne sais si les patrons de la Réunion s’en sont aperçus mais c’est la guerre économique totale que Picrochole Gattaz commençait, devant eux, à déclarer à l’univers. Objectif pour la Réunion : l’Afrique, dont il ne s’agit pas de manquer le réveil (même si, en réalité, il y a longtemps qu’il a sonné) comme on a manqué celui de la Chine, levée plus tôt que prévu, probablement pour ne pas rater le réveil africain. Stratégie : utiliser la main-d’œuvre de pays aimablement qualifiés de low cost, Madagascar et Maurice par exemple, pour produire les équipements dont l‘Afrique ne va pas manquer d’avoir besoin, situation que, naturellement, Picrochole Gattaz s’imagine être le premier et le seul à avoir constatée. Tout cela à grand renfort de larmoiement sur les vertus de l’entreprise, cette supra-réalité qui échappe à tout conditionnement politique, tout cela sur ce ton d’enthousiasme bricolé que j’aurais entendu toute ma vie et qui viendra, j’en suis sûr, en déduction des dispositions de mon Jugement, puisque je ne vois pas sur quel compte, sinon celui de l’Enfer, un tel entassement de sottise, de sécheresse et de vulgarité pourrait être imputé. La Réunion, dit le grand médéfien, est un atout pour la France. Parfait. Et lui, c’est son mistigri, puisse-t-elle s’en débarrasser à temps.

15 octobre 2015

Résistances. À qui me demanderait comment on peut aider la jeunesse à échapper à la propagande qui l’étouffe et l’affole, comment on peut rendre du sens à l’éducation, à la formation, à l’action culturelle, à la vie sociale, à la politique, je proposerais de vivre quelques jours avec ces deux textes à la rencontre desquels, une fois encore, celui qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas peuvent se retrouver.
Le premier est d’Alain, dans ses Propos sur l’éducation : « Il arrivera que l’homme rougira d’avoir eu peur, en sa force, de tant d’ombres inconsistantes. D’où nous aurons, non point du tout quelque instable révolution, mais plutôt un changement petit et suffisant, par une liberté et une résistance diffuses, dont l’exemple ne s’est pas vu encore. »
Le second est de Georges Bernanos, dans La France contre les robots : « Lorsqu’on me demande : « Par quoi remplacerez-vous ce système », j’ai parfaitement le droit de riposter : Ce n’est pas moi ni personne qui le remplacera, c’est la Vie, ce sont toutes les forces de la Vie dont il a cru se rendre maître par sa technique, et qui feront sauter son énorme machinerie. La libération, l’élargissement, la nouvelle découverte du monde ne sera pas due à un système ou à un homme, mais à la somme croissante des résistances humaines à un ordre inhumain. »
J’appelle progrès et, à notre époque, cela seulement, les entrecroisements, les jonctions, les noces, les fécondations, dans l’inachevé, d’une variété infinie d’émotions, de sursauts et de surgissements, de révoltes, d’élans, de départs, de commencements.

15 septembre 2015 

J’entends proclamer que telle image a été partagée quarante mille fois sur Internet. Sottise et mensonge. Cette image n’a jamais été partagée, pas même une fois. Pour que je partage ce dessert avec vous, il faudra que j’accepte de n’en manger qu’une partie. Pour que je partage cette idée avec vous, il faudra que vous ayez pu la critiquer, la nuancer, la modifier. Pour que je partage ce souvenir avec vous, il faudra que nous le recomposions ensemble. Je ne puis rien partager sans accepter une certaine part de renoncement, sans imposer librement quelque limite à  mon envie, à mon désir, à mon importance. Quarante milliers ou quarante millions de regards solitaires ne partagent pas davantage une image que des brutes n’ont partagé la victime qu’ils ont violée. Isoler les êtres humains dans une avidité inhumainement angoissante afin de mieux les contrôler et de les massifier plus sûrement, le fumier du diable n’a pas d’autre objectif. Une réflexion sur le langage qu’il nous impose est aujourd’hui la tâche prioritaire de l’enseignement et de la culture. Et, d’une certaine manière, la seule.

8 septembre 2015

Écrire, c’est tâcher de faire sentir sa manière à soi d’être pauvre et d’aimer.

6 août 2015

Il y a aujourd’hui soixante-dix ans, à Jouy-sur-Morin, le père Marcellin Fillère, entouré des prêtres et moniteurs qui le secondaient, entrait dans le réfectoire où déjeunaient les quatre cents petits banlieusards de la colonie de vacances La Cité des jeunes, qu’il dirigeait. Il montait sur une table et nous demandait de nous lever. La bombe, là-bas, très loin, sinistrement appelée Little boy, avait explosé, lancée par ceux-là qui, dans notre imaginaire, jouaient le rôle des bons. Nous avons laissé nos assiettes de crémosine et sommes partis, en rangs et en chantant, vers le grand oratoire de verdure que nous appelions la basiléia. Nous ne savions pas grand-chose de cette guerre-là, la nôtre occupait encore tout notre esprit, ce souvenir ne m’a laissé aucune révélation politique. Mais j’ai senti ce jour-là, et pour toujours, que la passion de la puissance, d’où qu’elle naisse et quoi qu’elle se propose, est une folie d’imbéciles sans honneur et qu’elle doit être giflée.

3 août 2015

Je lis : « L’appli qui vous dépanne. » Le sens ne fait qu’un tour. La panne qui vous déplie.

23 juillet 2015

Une certaine manière de parler de soi, de l’idée qu’on a de sa vie, du sens qu’on veut lui donner, me reconduit à cette nuit d‘hiver dans une chambre d’hôtel mal chauffée qui fut tout entière passée, sous une couverture trop courte, à décider par quelle partie de mon individu, les pieds ou les épaules, je serais condamné à grelotter. Les discours sentencieux sont des enfantillages d’adultes. Heureusement, les orteils de l’ordinaire et du contingent dépassent et, comme dirait François, mettent le bazar dans cet ordre trop arrangé. Alors, si on a bon cœur, on éclate de rire, on efface tout, et en avant la musique !

16 juillet 2015

Pourquoi cette nouvelle rubrique ? Les géologues appellent point chaud un endroit, à la surface d’une planète, qui a une activité volcanique régulière. Le mot me plaît. Je ne l’entends pas au sens que lui donnerait un correspondant de guerre ou quelque autre coureur d’événements : ces chaleurs-là se refroidissent très vite. Ce qui m’intéresse dans ce point chaud, c’est qu’il signale une activité souterraine, qu’il établit un lien entre surface et profondeur, entre historique et fondamental, comme disait Jacques Berque. Je trouve ce mot sympathique car il marche sur deux bonnes jambes. D’un côté, il me parle de la liberté, de l’attention à moi-même, du voyage, de l’imprévisible : pas plus que le géologue n’implante des points chauds, aucune théorie, aucun comité d’experts ne dira jamais pour moi ce qui me paraît avoir du sens, de l’écho, de la réalité, de la vérité. Je ne décide pas du point chaud. Il se présente – ou non – et je l’accueille – ou non. D’un autre côté, la liberté qu’il évoque n’est pas une exaltation narcissique de mon moi, une fixation sur mon nombril considéré comme le centre du monde. C’est une liberté faite d’attention, de désir de rencontre, de disponibilité. Une liberté qui a besoin des autres, qui a besoin du monde. Non pas par peur d’elle-même, non pas pour renoncer à elle-même et se couper les ailes. Juste le contraire : pour être plus libre encore, infiniment plus libre. Une liberté éveillée, une liberté toujours pauvre, généralement assez gaie et aussi heureuse qu’il est possible. Une liberté toujours surprise, en tout cas, et qui a toujours à repousser ses limites, même si c’est en ronchonnant.
Cela dit, je n’ai pas la moindre idée de ce que sera le contenu de cette rubrique. Il s’agira en tout cas de petites notes que je jetterai ici sans aucune obligation de périodicité. Des choses de ma vie, des choses du monde, d’hier ou d’aujourd’hui, des souvenirs, des humeurs, des portraits, des citations, des remarques. Tout ce qui me semblera signaler une « activité volcanique », même si je n’en comprends pas vraiment la nature ni le sens. Peut-être les lecteurs aimeront-ils ouvrir cette rubrique pour vérifier si j’y ai laissé quelque message. Si ce n’est pas le cas – et même si c’est le cas -, ils pourront poursuivre eux-mêmes, à leur manière, la recherche de Points chauds.