Pourvu que la liberté soit au fond…

 

LE MARCHÉ  LV

 Trouvez votre cœur et changez-le en encrier !
Max Jacob
 

Le 10 juillet 1839, à la Chambre, Lamartine parle du principe démocratique. « Que ce principe, dit-il, triomphe sous une république ou sous cette forme mixte de gouvernement qu’on appelle système représentatif, peu importe. C’est affaire de temps et de mœurs. Les hommes vivent sous toutes les latitudes, et la liberté, la dignité du citoyen se développent sous toutes les formes de gouvernement, pourvu que la liberté soit au fond. » Ce pourvu que la liberté soit au fond me touche. Comme le « je ne dis pas cela pour démoraliser » d’Aragon, dont je parlais récemment, c’est un de ces propos tout simples, presque naïfs, que les grands écrivains laissent parfois en certains recoins de leurs œuvres comme des apartés, comme des bâtis de fil. Mieux que leurs plus grands textes, ils disent leur âme. J’y vois l’amicale précaution venue du cœur, l’humble témoignage de l’homme démuni que cache toujours le grand artiste. « Ce que je dis, vous savez, proteste l’écrivain, je le crois. N’y voyez pas seulement langage ou construction habile. C’est bien moi qui le pense, moi qui vous ressemble tant. » Cette phrase de Lamartine, mon voisin de métro peut la prononcer quand s’achève le bref échange qu’un incident a provoqué : « L’essentiel, Monsieur, c’est quand même que nous soyons libres. » Et c’est cela qui est prodigieux : qu’un homme d’une telle ampleur de pensée et de sensibilité me soit, en dépit des siècles, en dépit de tout ce qui nous sépare, comme ce voisin de métro. Ses livres prennent alors une couleur d’intimité qui me fournit un accès particulier à leur contenu, qui m’ouvre vers eux un chemin que je suis le seul à emprunter.
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C’est à moi que Lamartine s’adresse, à moi tel que je suis en ce début d’année 2012, à moi comme à chacun de ses lecteurs. Et je suis un misérable si ma simplicité ne répond pas à la sienne, si je ne laisse pas ce pourvu que la liberté soit au fond retentir librement en moi, si je ne le reçois pas dans mon désordre, si je lui assigne frileusement une place, un rôle, un statut. Il est vrai qu’un instant, j’ai le droit d’hésiter. L’affaire est sérieuse. Ces quelques mots tranquilles pourraient faire exploser en moi je ne sais quel arsenal de colère et de désir. Un peu comme au lycée Montaigne, durant les travaux pratiques de chimie, quand on me confiait un flacon d’acide dont je devais verser quelques gouttes sur de la craie. Allons. La craie est là, blanchâtre et inconsistante. Versons l’acide.
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Non. La liberté n’est pas au fond. Non, non et non. Certes, je l’ai vue habiter bien des cœurs. Certes, je l’ai rencontrée dans des situations où je ne l’attendais guère. J’en connais l’odeur, le goût. C’est pourquoi je dis qu’elle n’est pas au fond. Ou alors, si profondément enfouie, si inaccessible qu’elle n’est plus que nostalgie. Qu’on ne m’assomme pas avec les bavardages mondains. Les défenseurs de l’Occident, ces optimistes truqués, je les ai vus, connus, fréquentés : pas de liberté là-dedans. Les accablés du fardeau de l’homme blanc, ces pessimistes truqués, je les ai vus, connus, fréquentés : pas de liberté là-dedans. Vieilles lunes, tout ça, scoliose scolaire. Si notre civilisation vaut plus ou moins qu’une autre, je n’en sais rien, l’aide-comptable le calculera. Mais ce que vaut le monde où je vis, je le sens, tout le monde le sent : et c’est le refus général de le dire, sauf à la manière d’une cachotterie chuchotée, qui me fait affirmer avec certitude que la liberté n’est pas au fond. Je n’ai plus l’âge d’imaginer je ne sais quelle couillonnade utopique. Je ne milite ni pour l’exaltation individuelle du jouir sans entraves, ni pour un salut collectif que je crains comme la peste parce que c’est le choléra : exaltation individuelle et salut collectif, soit dit en passant, qui sont les deux visages de la récupération de Mai 68, assez largement couronnée de succès, comme on le sait. Quant à l’absolutisme nigaud de la pureté, il y a belle lurette qu’il me fait sourire. J’habite un monde confus ? Il l’a toujours été. Les autres ajoutent à la confusion ? Moi aussi. Mais, mais, mais…
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Mai et mais… « Au contraire… », murmure Ibsen en mourant. Tout est vrai de l’ambiguïté du monde, de la mienne, de la vôtre. Mais si demain est un autre jour, aujourd’hui est un jour nouveau. Et la confusion qui nous épuise, cette décourageante lourdeur, cette hâte bavarde dans la boue vers des objectifs qui tyrannisent tout le monde et ne concernent personne, nous ne pouvons la constater, aujourd’hui comme hier, qu’à partir de quelque promontoire, de quelque rocher encore épargné par la marée. À partir de quelque liberté. Sinon, nous ne nous en plaindrions pas, nous nous y étoufferions, nous nous y noierions. Qu’on me comprenne bien. Je ne parle pas d’une liberté-solution. Je ne parle pas d’une liberté-programme : en ces temps de championnat électoral, on ne me croirait pas. Je ne parle même pas d’une liberté-bonheur. Je parle d’une liberté-parfum, d’une liberté légère comme une brise, fragile et forte. D’une liberté comme une évidence rappelée à mi-voix, presque marmonnée, et qui tient à distance respectueuse le feulement éraillé de l’actualité. D’une liberté comme un frisson qui court à la surface du monde. D’une liberté comme un intrépide rond dans l’eau. Comme une douceur discrète qui ne soigne guère, qui ne fait pas oublier les blessures, mais qui donne des raisons profondes et véridiques de les supporter. Une liberté qui ne gouverne nulle part et suggère partout. Un recours gracieux auquel n’échappe aucun aspect du monde, comme dit Lamartine. Qui, comme il le dit encore, interroge chaque chose à sa place. Une liberté pauvre et taquine, juvénile et sage, qui tape gentiment du pied comme un enfant impatient de l’avenir, à qui l’on cédera.
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Aucun aspect du monde ne lui échappe, sans doute, mais non plus aucune zone de mon être. La liberté, pour moi qui suis aussi embrouillé qu’eux, c’est qu’il n’y a rien en moi, quoi que je fasse, qui ne soit pris dans un jeu qui me mobilise et me dépasse : je le sens, je le sais, je l’accepte, j’en suis heureux. Ce sentiment ne me blinde pas de certitudes. Il me frôle comme il frôle les autres, rien de plus. C’est à peine une caresse, et que j’aurai vite envie d’oublier : j’ai tant de matelas à entasser pour me protéger d’elle, tant de problèmes – et même de problématiques comme on dit aujourd’hui pour que ça fasse plus gros, pour que ça tienne plus chaud. Car la caresse, ni indiscrète ni policière, a des curiosités d’enfant. Mon cher Jean, me demande-t-elle, la liberté, en toi, est-elle au fond ? Quand as-tu eu le sentiment de t’en approcher ? Quand de t’en éloigner ? À quoi l’as-tu reconnue ? Que t’a-t-elle soufflé ? Qu’as-tu désiré en elle ? Qu’as-tu craint ? Qu’as-tu repoussé ? À quoi t’a-t-elle suggéré de consentir ? De ne pas consentir ? T’a-t-elle rapproché des autres ? De quelle manière ? T’en a-t-elle écarté ? Pourquoi ? Elle tourne, la caresse, ses questions ne mordent pas, ne contraignent pas. Elle virevolte, elle laisse d’infimes piqûres, presque indolores. Elle me parle de moi, qui suis dans le monde. Du monde, qui est en moi. Mais le monde n’est pas moi, même si je réponds pour lui.
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La liberté, c’est l’atmosphère du sens ; le sens, c’est le vecteur de la liberté. Comment pourrais-je en dire du mal ? Du paradis des incroyants, Francis Jeanson me ferait les gros yeux. Mais je ne vois plus rien de commun entre ce qu’il mettait sous ce mot et l’usage qu’on en fait aujourd’hui : le sens a perdu son sens. J’entends encore la vibration de sa voix quand il en parlait. Je le sentais décentré, comme si son être se portait à sa périphérie, montait à la barricade. Je le voyais chargé de présence, il se faisait tout entier rencontre, il était jeté dans un déséquilibre heureux plus fiable que l’équilibre. L’échange était évident. Il parlait de sens, et le sens le disait, lui, Francis.
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J’entends autre chose. La diligence du sens a été détournée par des bandits. La liberté était sur son siège de cocher, on l’en a fait descendre ; un margoulin a pris sa place. Produire du sens, disait-on imprudemment autrefois. Voilà qui est fait, on le produit, le sens : la production n’est jamais bien loin de la compétition. Bientôt soixante-cinq millions de sens habiteront la France et échangeront leurs adresses électroniques. Cela fera soixante-cinq millions de malheureux qui s’indigneront de l’indifférence des autres, ces décadents, ces brutes, ces inertes, et s’épuiseront à les démarcher. Et chacun, de tout son cœur, câlinera son sens à lui, bien à lui, rien qu’à lui, son sens breveté qu’il aura ramassé dans ses intérêts élémentaires, dans ce qu’il prendra fièrement pour son identité, dans son carquois citoyen de bons sentiments, dans tout ce qui aura défini la Cause qu’il se sera mis en tête de défendre, tellement plus urgente que celle des autres. Je le vois déjà : le même mot de sens qui faisait vivre Jeanson, qui élargissait ses rêves et ennoblissait sa vie, enferme ceux qui s’en réclament dans une solitude agressive. Soixante-cinq millions de sens, moins un, constituent aujourd’hui un danger pour soixante-cinq millions de citoyens. Ils savent pourtant bien, les soixante-cinq millions, ils le savent au fond d’eux, que ce n’est pas toujours si clair, si net, si glorieux, de se battre pour une Cause, même quand elle paraît excellente. De se laisser absorber par une Cause, comme si quelque chose pouvait absorber le désir. Qu’on va être obligé de doubler la mise, et de la doubler encore, qu’on va demander à la Cause de combler ce qui ne peut pas l’être. Qu’on finira forcément par être la cause de sa Cause. Ils sentent cela, les soixante-cinq millions, tout le monde sent toujours tout. Là est leur problème, là est leur angoisse, là est leur souffrance, là est leur vérité. Même si tout le monde s’en fout. Même si eux-mêmes s’en foutent. Pour que la liberté frisson, la liberté caresse, la liberté rond dans l’eau puisse les visiter, il suffit – mais le savent-ils, mais ne veulent-ils pas l’oublier ?- qu’ils cessent de renoncer si facilement, si docilement, à eux-mêmes. Qu’ils cessent de renoncer si égoïstement à eux-mêmes. Qu’ils cessent d’éponger leur malheur avec l’avarice grandiloquente de leurs Causes. Qu’à leur manière, à leur mesure, selon leur force – il faut se faire humble pour oser leur demander cette chose énorme – ils laissent percer un peu, un tout petit peu, un presque rien de ce problème, de cette angoisse, de cette souffrance, et que ce presque rien les régénère. Les Causes, ce n’est pas l’amour du prochain. Ce n’est même pas l’amour de soi, inséparable de l’amour du prochain. C’est l’amour d’une généralité sans existence, amour triste et sans espoir, amour menteur, c’est la fascination par la machine à fabriquer de la solitude, c’est la justification tonitruante de la fuite, du refus d’exister. En ce temps-là, les Scribes, les Pharisiens et les Humanitaires… De l’amour du prochain, la plus secrète des passions heureuses, la plus humble, la plus hésitante, la plus irréductiblement personnelle, elles font une obligation tribale, un concours de vanité. Qui ne se réjouirait d’une souffrance soulagée, qui ferait le dédaigneux devant une vie sauvée ? Mais rien ne produit tant de souffrances, rien ne fait tant de victimes que la machinerie sociale dont procèdent ces Causes qui parlent si haut, rien ne va couper plus profond les racines de la générosité, rien n’enclenche plus impitoyablement la logique de l’inhumain. Ce degré de moins au thermomètre qui nous fait nous soucier de ceux qui ont froid, qui va enchaîner les apitoiements saisonniers à ceux de l’an passé… Des décennies durant, sous tous les pouvoirs, j’ai vu, jour après jour, et avec quel effroi, comment des générations entières ont été abusées par une conception perverse de la solidarité dont le résultat, sinon l’objectif, est de châtrer, de rogner, d’empêcher, de justifier l’injustifiable. De massifier et de tenir. Jamais viol des foules ne fut plus aimablement accueilli. L’altruisme cérébral qui en est le produit est infiniment plus sale que l’égoïsme primaire. Le second fait des dégâts : le premier fait du mal. C’est à la qualité de l’intention, à la justesse du geste et du ton que se mesure l’amitié, non pas aux statistiques de la distribution. Le sens n’est pas un luxe, le mépriser se paie. Rien ne se règle au détail, à l’émotion énervée d’un instant. Tout un pays qui se dresse contre les misères que se font les enfants dans les cours de récréation, ce n’est pas plus bête que bête, ça ? L’affaire est sérieuse, dites-vous ? Peut-être. Mais on n’y remédiera pas, et vous le savez, vous qui braillez. Quand, sous l’œil des caméras, quelques figurants auront bien joué au gendarme ou à l’infirmier dans une cour de récréation, tout restera à faire : tarir le flot de bêtise et de basse cupidité qui suscite ces méchancetés. Ce flot, ces simulacres ne le tariront pas, tout le monde le sait, personne ne le dit. Et même, ils le grossiront, tout le monde le sait, personne ne le dit. Que nous le voulions ou non, que nous en tirions plaisir ou dégoût, c’est lui qui nous porte. Jusqu’au jour où, dans le secret de nous-mêmes, le simple sentiment de notre incomparable existence… Alors, peut-être… Là, ce ne sera pas le pharisaïsme des Causes, le bruit du sou dans la sébile de la chaisière, ce ne sera pas l’indifférence gueularde qu’elles suscitent. Alors, peut-être… Sinon, rien. Rien à dire. Rien à attendre. Rien à faire. Ce qui est mort est mort, vos communicateurs ne le ressusciteront pas.
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L’émission Carnets de campagne est un formidable révélateur de la perversion du sens. Ce n’est pas seulement parce qu’elle sonne chaque jour l’heure de mon déjeuner que je ne la manque jamais. Les témoignages de ces excellentes personnes qui entendent réveiller un peu notre monde par leurs initiatives économiques, sociales ou culturelles sont souvent si généreux, si pathétiquement généreux, que je m’en voudrais de paraître, une seule seconde, afficher à leur égard je ne sais quel air de dédain. Ces leçons de courage, au contraire, inspirent de la modestie. Et pourtant, amitié oblige, elles restent empreintes d’une indécrottable tristesse qui découragerait tout autre appétit que le mien. Pourquoi ? Parce que le sens semble être pour ces personnes un refuge, une bouée de secours, un moteur auxiliaire. On dirait qu’elles s’acquittent de leur devoir de sens, qu’elles attendent de leurs initiatives qu’elles leur vaillent le coup de tampon qui les valide elles-mêmes, qui valide ce qu’elles font, ce qu’elles pensent, ce qu’elles sont. Qu’elles ont besoin, pour elles-mêmes, de la reconnaissance que leur procure l’émission. Leur vocabulaire stéréotypé évoque l’enfermement plus que la libération. Comme si, au départ, quelque chose n’avait pas joué, comme si le moteur de leur liberté ne s’était pas débridé, comme si elles s’y étaient résignées. Comme si elles hésitaient à parler franchement des bénéfices personnels, pourtant parfaitement légitimes, qu’elles tirent de leurs activités. Comme s’il leur fallait suggérer, d’une manière ou d’une autre, l’aspect sacrificiel de leur action. Et voici ce qui me trouble : chez tous ceux dont j’ai vu ou, plus rarement, dont je vois l’existence vraiment habitée par le sens, cette exigence, quel que soit leur degré de culture, quelle que soit leur vision du monde, provoque tout le contraire. Le sens les décolle d’eux-mêmes, de leurs passions, de leurs choix, de leurs idées, peut-être même de ce que leurs amitiés et leurs affections peuvent encore avoir de convenu. Du minuscule tremblement initial de leur liberté naît une joie indémontable, impérialement fraternelle. On sent en eux le bonheur d’être là. Les liens qui les attachent aux formes sociales sont légers, provisoires. On dirait des campeurs. Comme on a le vin gai, ils ont le sens gai. Ils prennent le sens comme on prend le soleil. Il ne leur fait pas froncer les sourcils, il n’arrache pas de leur poitrine de lourds soupirs de découragement, il n’encombre pas leur cerveau de noires supputations. À vrai dire, ils n’en parlent pas, ou guère. C’est qu’ils ne lui demandent rien. Ni d’arranger leurs affaires, ni d’apaiser leurs frustrations, ni d’augmenter leur taille, ni de gonfler leur identité, ni de valoriser leur image. Ils plongent en lui, tout simplement. Parce qu’ils y sont bien, est-ce qu’on peut comprendre cela ? Bien de corps, de cœur, d’esprit, d’humour. Bien avec eux, bien avec les autres. Ils y barbotent, ils s’y réjouissent, ils y rient, ils se confient à lui, ils en sont heureux. Ils en sont richement appauvris. Les Carnets de campagne ne rient jamais, même si l’animateur s’échine à bricoler des calembours qui ajoutent de la drôlerie triste à la générosité triste.
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Il est arrivé que la liberté, dont la seule demeure est l’intimité de l’esprit et du cœur, habite simultanément tant de consciences, et de façon si heureuse, qu’une société tout entière, pour un temps, semble en être transformée : le charme se rompt dès qu’elle s’imagine détenir le secret de ce changement, sa recette. Ainsi Mai 68, Mai l’exploité, Mai l’otage des minuscules, ainsi Mai tel que je l’ai vu, presque seul désormais. Cela a été. Brièvement. Mais cette brièveté-là, cet un peu, c’est le sel de la vie. Si je l’oublie, j’oublie tout.
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L’époque n’aime pas la liberté, voilà tout. Ce n’est pas là prophétiser des catastrophes, ni faire preuve d’un incurable pessimisme. Comment serait-on pessimiste quand on sait que le dernier des derniers porte la liberté en lui ? Mais l’esprit bourgeois, qui a désormais franchi toutes les frontières même s’il n’a pas déserté ses résidences traditionnelles, ne se satisfait pas de cet optimisme de l’être. L’esprit bourgeois, surtout quand il se barbouille de grands sentiments, d’aspirations culturelles et d’élans spirituels, tient uniquement à la bonne santé des divers systèmes qui l’épanouissent, c’est-à-dire le protègent, le dorlotent, l’engraissent : pourvu que la liberté n’y soit pas au fond, ces systèmes, à ses yeux, sont tous bons. L’esprit bourgeois, naguère méprisant et hautain, s’est fait tolérant et respectueux : il le peut puisqu’il a tout conquis, puisque tout, apparemment, est à lui, tout. Quand j’asticote un peu les citoyens-consommateurs, quand je tente de susciter en eux cette réaction d’heureuse fierté sans laquelle la liberté n’est qu’un sujet de bachot, savez-vous ce que disent les bourgeois ? Que je méprise les humbles. Le propriétaire défend l’honneur de ses domestiques contre ceux qui perturbent leur conscience et mettent ainsi en péril le service du château : on ne peut pas être plus salaud.
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Mais j’entends parler, et de source très fiable, des jeunes. Ce qu’il y a d’inutilement ronchon dans ce que j’écris, ils le mettront sur le compte de l’âge : vieux, on doit parfois se dégager la cervelle comme, chaque matin, les bronches. De plus en plus, me dit-on, ces jeunes comprennent qu’ils doivent vivre leur vie sur leur propre fonds, que c’est au fond de ce fonds que les attend leur liberté. Peut-être la déliquescence où ils voient le monde n’est-elle pas sans effets heureux ? Leur aurait-elle suggéré de visiter en eux, entre eux, des zones qu’une plus grande aménité sociale aurait pu leur faire négliger ? Ce serait un magnifique mouvement de bascule : prêts à s’investir dans le monde et découragés par la bassesse de ses propositions, par le climat infect qu’il crée entre les êtres, ils apprendraient peu à peu, d’abord effarouchés et dépités, à retrouver leurs caches d’intimité, leurs grottes de simplicité, leurs souterrains d’amitié. Non pour s’y endormir, bien sûr, ni pour y rêvasser ! Pour y retremper leur énergie, pour renouer avec la vie, pour se sentir être. Mais aussi, et du même mouvement, pour commencer à écrire le texte de leur existence adulte, pour rédiger leurs lettres de démission, leurs lettres de refus, pour prendre leurs distances, leurs grandes distances, pour réapprendre à nouer des relations droites, pour accueillir avec générosité, les bras ouverts, le destin que la vie va leur proposer. (Jeunes gens, jeunes filles, si vos parents vous parlent de sécurité, de carrière, de tranquillité, de confort, de bel avenir, ne soyez pas durs avec eux : il leur est très difficile de ne pas répéter ce qu’on leur a appris, d’autant qu’ils n’osent pas s’avouer qu’ils n’en croient pas un mot. Quand ils accusent votre liberté de les faire souffrir, ils mentent : c’est d’eux-mêmes qu’ils souffrent. Soyez donc patients. Mais, évidemment, ne cédez pas : vous vous le reprocheriez et vous le leur reprocheriez.) Et si vous pensez que c’est là un rêve, jeunes gens, jeunes filles, donnez raison à ce rêve.
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« Cravates, tissus d’ameublement, lingerie pour dames… » À chaque étage, dans les grands magasins d’autrefois, le liftier annonçait les rayons. La liberté n’a pas de rayon attitré dans le cœur de l’homme. À supposer qu’elle soit au fond, au fond de moi, au fond de mon acte ou, du moins, de mon intention, je ne la rencontre jamais qu’en désir, comme une promesse, un déjà pas encore. Dans La Ville, un des personnages de Paul Claudel dit de la femme aimée : « Tu es la vérité avec le visage de l’erreur, et celui qui t’aime n’a point souci de démêler l’une de l’autre. » On dirait cela de la liberté si elle avait un visage. Mais, dans l’étrange supermarché qu’est le monde où nous vivons, si rien ne l’exclut vraiment, rien ne la désigne vraiment. Aussi errons-nous d’un rayon à un autre. Tout finit par se ressembler. Tout est vendable, tout semble achetable. Blessures, séductions. Puis anesthésie, mithridatisation. C’est là que nous attend ce tremblement, cette palpitation que j’appelle au hasard liberté. Hors du sens et du non-sens. Dans une zone de vide, de non-monde. À un point d’absence. Au défaut de la cuirasse. Hors comptes, hors bilan. Pas de nom possible, liberté ira bien. De l’innommé.
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Non, non, disait Stanislas Fumet, non pas innommé, mais innomé : deux m dans innommable, un seul dans innomé. L’ordinateur confirme, même s’il tolère les deux orthographes. Pourquoi diable évoquer cela ? Peut-être parce que cette chicane inutile est comme une image de ce que je tente vainement de suggérer : aussi gratuite que l’expérience de la liberté. Mais là, Stanislas m’interrompt encore : « Ne parlez pas d’image, cher ami. Il ne s’agit pas ici d’images, mais de figures, comme dans la Bible, c’est-à-dire d’images douées de vie, chargées de vie par ce qu’elles représentent. Nous croyons en des réalités bien vivantes, n’est-ce pas, pas en de fumeuses abstractions. » Ai-je bien entendu ? Il me semble qu’il a ajouté : allemandes.
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Le désordre profond piqué de moralisme hargneux qui caractérise notre époque, personne ne l’a mieux compris que le philosophe écossais Alasdair McIntyre. Je ne peux saluer que de loin l’argumentation philosophique qu’il déploie dans Après la vertu, mais elle se développe à partir d’une intuition presque romanesque si simple et si puissante que les esprits peu familiers d’Aristote et de Hegel ne se sentent pas exclus de son propos. McIntyre suppose en effet qu’un mouvement politique ignorantiste vient soudain d’abolir l’ensemble de l’enseignement scientifique à l’école et à l’Université. Il a enfermé les savants ou les a massacrés, il a brûlé les bibliothèques, il a éradiqué de la vie culturelle toute allusion à la science. Après une période de stupeur et de résignation qui parachève cette singulière entreprise, se lèvent des gens curieux, ou nostalgiques, ou courageux, ou passionnés, qui vont tenter de sauver ce qui peut encore l’être. Des fragments de cours réapparaissent, des bribes de démonstrations, des résumés de théories : assez pour que l’optimiste puisse considérer que le lien avec le passé est renoué et que la science reprend sa marche, pas assez pour que la réalité confirme cet optimisme. En effet, si les pans de connaissances récupérés restent valides, si les nouveaux champions de la science retrouvent rapidement leur méthode et leurs habitudes de travail, quelque chose a définitivement disparu : « Les enfants apprennent par cœur les fragments subsistants de la table périodique des éléments et récitent quelques théorèmes d’Euclide comme des incantations. Personne ou presque ne sait qu’il ne s’agit pas à proprement parler de science. Tout ce qui est dit et fait obéit à certains canons de cohérence, mais le contexte indispensable est perdu, peut-être à jamais. »
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Si l’on remplace la science par la morale, explique Alasdair McIntyre, on passe de la fiction à la réalité. Première étape : le « contexte indispensable » – pour notre auteur, il a été tissé par la philosophie d’Aristote et ses développements – s’est constitué. Deuxième étape : sa disparition, événement majeur et complexe de l’histoire de notre civilisation, a été enregistrée, bien plus que provoquée, par d’autres philosophes, et d’abord par Nietzsche. De même qu’à Hawaï, en 1819, un certain Kamehameha II avait pu abolir, sans la moindre difficulté sociale, des tabous obsolètes, quoique réputés intouchables, Nietzsche, ce Kamehameha II de la tradition européenne, n’a pas eu plus de mal à célébrer les funérailles solennelles d’un monde disparu depuis longtemps. Troisième étape : celle que nous vivons, et dont on nous assure sans rire que nous sommes les « acteurs ». Comme les nouveaux savants de la fiction faisaient resurgir des pans de connaissances scientifiques, nos élites font resurgir des pans de morale, voire des « éléments de langage », dont la signification, quand elle existe, est entièrement abolie par l’incohérence, elle aussi définitive, du contexte.
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Un détail de l’hypothèse de McIntyre nous reconduit à l’actualité la plus brûlante. Si, explique-t-il, dans la troisième étape de la fiction qu’il propose, les savants employaient des expressions telles que neutrino, masse, gravité spécifique ou poids atomique, « la plupart des croyances présupposées par l’usage de ces expressions étant perdues, un élément d’arbitraire et même de choix apparaîtrait dans leur application ». Remplacez neutrino, masse, etc. par solidarité, humain, équité, valeurs, voire par république ou par démocratie : vous avez rédigé le bulletin de santé de notre société. Ces mots, quand ils ne sont pas choisis à dessein par des communicateurs pour leur résonance affective particulière ou leur utilité tactique immédiate, sont réduits au statut d’« éléments de langage » susceptibles d’apporter leur vapeur spécifique au brouillard intellectuel qui est le climat préféré du top de la mondialisation, comme d’ailleurs de la plupart de ses censeurs patentés. Pour trouver des exemples, il suffit de faire les poubelles de la communication. Voici pour humain et voici pour valeur : « Pour la Caisse d’Epargne, l’humain sera toujours une valeur sûre. »
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L’humain, la solidarité, la responsabilité, l’équité, la démocratie, on ne ferait pas de ces mots des slogans, on ne les brandirait pas comme des pancartes si l’on était à l’aise avec eux. Ils seraient la basse continue de la société, ils constitueraient un trésor immatériel dont on n’aurait pas besoin de proclamer ni de vérifier les mérites à tout bout de champ. Qu’ils soient allègrement trahis dans la pratique n’enlèverait rien à leur statut. Ils resteraient un recours. À la fois un intérieur et un ailleurs. Un ailleurs dans un intérieur. Une réserve, même si on n’y puise pas. Un amour, même si on le trahit. Mais le choc a eu lieu. Le vieux monde a bougé. Le paquebot est en train de couler, ces mots-là prennent un statut d’épaves qui nous épouvante. Ils gardent leur vérité, mais ils ont perdu leur sens. Ils sont comme ces petits cadeaux de la compagnie que les naufragés ont emportés sans y penser en quittant leur cabine et qu’ils tripotent nerveusement devant le bâtiment qui sombre : parfum de luxe pour le riche, sachet de madeleines pour le pauvre.
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Les mots qu’agitent les puissants pour dominer les faibles sont comme des branches coupées. À peine brandis, ils sèchent et ils meurent. Il faut d’autres branches, d’autres mots, toujours d’autres mots. Jusques à quand ?
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Un souvenir d’enfance. 1944, Paris va être libéré. La nuit dernière, sous nos fenêtres, une barricade s’est dressée. Quelque chose d’énorme va arriver, quelque chose de puissant dont je ne comprends pas la genèse, dont je ne mesure pas l’importance, mais qui me touche au fond. J’ai eu l’âge de raison en 1940. Depuis, il y a eu les uniformes verts, les gâteaux vitaminés distribués à l’école, les alertes, les sirènes, les masques à gaz, les heures passées à la cave, Radio-Londres en sourdine, l’exode, nos départs pour la campagne, les trains bondés. Un grand coup de vent va passer sur tout cela, et l’emportera très loin, très profond, et aussi les moments heureux, les copains, les visages de petites filles miraculeusement entrevus. Je ne suis ni triste ni content, stupéfait plutôt que de tels changements soient possibles, que des choses si graves puissent avoir été, puissent n’être plus, puissent rester dans ma mémoire, s’y déposer en m’élargissant.
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La journée a été confuse, plusieurs voisins sont venus discuter, jamais les gens n’ont été aussi animés. Si je me tais, on me demande si je comprends bien ce qui se passe. Si je mets mon grain de sel dans la conversation, on m’envoie jouer plus loin. La nuit va revenir, l’inquiétude gagne. « Ça va faire du vilain », dit ma grand-mère. C’est alors qu’un cri retentit dans la cour. Un ivrogne s’est autoproclamé chantre de la liberté. Sa bouteille à la main, il braille : « Tous les hommes valides sur les barricades ! » Mon père a hésité un instant. Un regard de ma mère l’a immobilisé. Choc de sens. Dégoût. Ce pauvre bougre, tout le monde le connaît, les bouteilles sont ses seules victimes. Ce soir, il a la rage.
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Jamais il ne s’est fait remarquer mais les événements l’obligent à se donner un rôle. Il veut en être, il en a le droit. Pour le dire, il n’a pas de mots, il n’a que sa bouteille. Au moins, est-ce sa bouteille, pas celle de Lamartine. Tel n’est pas toujours le cas des grands éclats rhétoriques, nous confirme Dominique Dupart dans son beau livre Lamartine orateur lyrique. Ainsi l’allocution du général de Gaulle sur les marches de l’Hôtel de ville de Paris, le 25 août 1944 : désolé, c’est du Lamartine. « Paris, Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé, mais Paris libéré… », s’écrie le Général. Mais Lamartine, le 21 janvier 1841, quand il s’oppose au projet de Thiers d’entourer Paris de fortifications : « Quoi, Paris fortifié, Paris ville de guerre, Paris dominé par vingt forts, Paris cerné par 2400 canons… » Quant au fameux « La France s’ennuie » de Pierre Viansson-Ponté, que la profession tient pour un pressentiment de Mai 68, c’est aussi du Lamartine. « Ces tristes et prophétiques paroles », comme dira Odilon Barrot, l’auteur de Graziella les a prononcées à la Chambre le 10 janvier 1839.
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J’aime infiniment Lamartine. Il a tous les défauts, et bien d’autres. Mais il croit en la parole, comme il croit au mystère, comme il croit à l’amour. Je ne l’imagine pas racontant à la télé, comme ce zozo classe qui a fait courir à mon poste un risque sérieux de défénestration, qu’il a « beaucoup aimé ». Il est dans ce qu’il dit, toujours, en amour comme en littérature, en littérature comme en politique, et ce qu’il dit est dans ce qu’il aime, dans ce qu’il croit. C’est l’anti-stratège, l’anti-communicant. Il se lance en politique comme l’amoureux va vers sa belle, de chic, de cœur, sans rien calculer. Il encaisse les coups comme un grand boxeur, sans s’inquiéter du développement durable de son moi. À la tribune comme dans la vie, il n’est jamais meilleur que quand il improvise. Pour le reste, à Dieu vat ! À peine est-il au sommet, en 48, que la dégringolade commence. Il ne compte jamais, sauf pour payer ses dettes : mais là, trop dur, même si, en homme d’honneur, il se donne un mal de chien pour y parvenir, même si Marianne, sa femme, et Valentine, sa nièce, n’arrivent pas, à elles deux, à recopier ce qu’il écrit. « Le vain de Mâcon », comme disent ses meilleurs amis, se croit un immense vigneron parce qu’il aime ses vignes, sa terre, les paysans. Pas sûr, mais tant pis. Si on le déteste, tant pis aussi. Si on l’aime, tant mieux, c’est cadeau. Il ne raconte pas d’histoires au peuple, il n’a pas d’illusions sur les bourges, Napoléon l’emmerde. Mais pas un mot qui ne sorte de son cœur. Un autre jour, changeant de ton, je tenterai peut-être de parler de ce poète, de ce très grand poète.
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Pour l’instant, quelques envolées de l’orateur, tirées du livre de Dominique Dupart :
Sur la protection que les puissants accordent aux faibles : « Le premier qui éleva une tour ou un donjon, au-dessus de quelques misérables chaumières dit aussi à ses voisins, devenus ses vassaux : « C’est pour vous protéger.  » Et, en effet, il fut longtemps leur protecteur, à la manière de la Compagnie de la Loire, jusqu’à ce qu’il devînt à toujours et pour jamais leur oppresseur et leur tyran. Voilà le vrai sens de ces paroles. »
Sur l’« entreprise France » : « On dirait aujourd’hui qu’à leurs yeux la société humaine de France ne se compose que de pain et de viande, et que toute la civilisation d’un peuple comme nous se borne à des espèces de râteliers humains. […] En vérité, il semble que vous pourriez effacer ces trois mots magnifiques que nous nous proposons d’inscrire sur le frontispice de votre Constitution : liberté, égalité, fraternité, et les remplacer par ces deux mots immondes : vendre et acheter. »
Sur la fierté de l’homme politique : « Eh bien, si le peuple se trompe, s’il se laisse aveugler par un éblouissement de sa gloire passée, s’il veut abdiquer sa sûreté, sa dignité, sa liberté entre les mains d’une réminiscence d’empire ; […] s’il nous désavoue et se désavoue lui-même, eh bien. Tant pis pour le peuple. Ce ne sera pas nous, ce sera lui qui aura manqué de persévérance et de courage. »
Sur la tentation bonapartiste populiste : « Le despotisme redoré à neuf par la main des prolétaires eux-mêmes, vil comme une lâcheté de peuple, bête comme un anachronisme de la France. »
À l’usage des politiques « réalistes » : « Après avoir eu les révolutions de la liberté et les contre-révolutions de la gloire, vous aurez la révolution de la conscience publique, vous aurez la révolution du mépris. »
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La Libération, à onze ans, je ne la comprends pas vraiment, mais j’en devine la grandeur. Un événement que je ne peux pas mesurer, mais qui me touche personnellement : c’est la première fois, probablement, que je me sens au monde. Rien ne m’en donne idée, ni les bavardages que j’entends, ni la carte de France que mon père a affichée dans l’entrée, et sur laquelle des punaises bleues, blanches, rouges marquent l’avance des Alliés. Mais la Libération, c’est aussi cet ivrogne qui hurle, qui menace, qui ordonne. Hier, il poussait la romance sur le trottoir, aujourd’hui il joue à la brute. J’imagine que ces deux images se sont longtemps heurtées en moi, comme le rêve et la réalité sans doute, comme le bien et le mal peut-être. Puis, peu à peu, à cause du bien qui est en moi, à cause du mal qui est en moi, elles se sont rapprochées, presque superposées. Le rêve n’est rien s’il ne descend dans les gouffres, tel Enée aux enfers, tel l’empereur de Chine du Repos du septième jour. La Libération n’est pas la Libération si, en quelque manière, elle ne touche pas cet ivrogne, si je ne peux rien voir d’autre en lui qu’un malheureux qu’on plaint par habitude.
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Vice de formateur ou faiblesse de vieil enfant, j’imagine machinalement dans la personne que j’entends ou que je vois, surtout si je ne la connais pas, ce qu’elle deviendrait si se faisait en elle cette jonction du rêve et de la réalité, si un double mouvement d’incarnation et de spiritualisation lui conférait ce qu’elle pourrait appeler sans ridicule son identité, et la mettait définitivement en marche. On est dispos le matin, plutôt amical, vaguement taquin. J’écoute les voix de la radio, ce qu’elles disent, comment elles sonnent, je joue au conseiller bénévole. Certaines serviraient mieux la justice si elles ne se faisaient pas sacristines de l’indignation. D’autres saisiraient mieux la réalité si elles cessaient d’être les bigotes du conformisme. Pas de liberté sans libération. Pas de libération sans liberté. Tout cela est inaccessible, sans doute, en tout cas insaisissable. Mais vivre, ce n’est pas saisir.
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Une civilisation qui ronge comme un rat les échanges du rêve et de la réalité est une civilisation malade, sans grandeur, sans avenir. Même si elle règne, glorieuse, sur toute la surface de la terre. Même si ceux qui la haïssent le plus s’échinent à en copier les manies.
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Je n’aperçois aucune Libération. Cette ribambelle de sommets décisifs – j’ai entendu « des Sisyphe » : sortir la bête économique de sa cage, la pousser devant soi jusqu’à ce qu’elle retombe, et recommencer -, seront aussi vains quand le peuple aura changé de cavalière. Reste que l’abbé, au patronage, mettait tout son talent de comédien à nous parler de saint Jean devenu vieux qui, à peu près gâteux, ne savait que répéter à qui voulait l’entendre : « Et nous, à l’Amour, on n’a pas arrêté d’y croire, et nos credidimus caritati. ». Il est bien loin, ce temps, je ne sais plus trop ce que je réponds aux mails de saint Jean. Mais il a raison. Ce qu’on a vu une fois, on est obligé d’y croire, forcé. Forcé de prendre, comme on disait en jouant aux dames, forcé. Plus le choix. Je crois la Libération possible parce que, deux ou trois fois dans ma vie, je l’ai vue d’assez près pour être sûr qu’elle existe.
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N’en serais-je pas sûr qu’il me resterait l’ivrogne, sa rage, cet éclat de Libération qu’il a pris en pleine poitrine. Il a senti qu’il n’allait pas s’en tirer, alors il a quitté le living-room de sa chansonnette, il en a fini avec ses grâces de mendiant pittoresque, il a enfin osé être ce qu’il était, il s’est traîné jusqu’à son poste de sentinelle, il a retrouvé le goût de gueuler, de gueuler, de gueuler…
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Mais la liberté, c’est toujours du présent. L’échelle des besoins de Maslow, alias pyramide de Maslow, Kheops de la démission de l’esprit, Khephren de la balourdise mercantile, des millions de gens en ont entendu parler. C’est bête comme chou : nos besoins élémentaires ou inférieurs doivent être satisfaits pour que nos besoins plus élaborés ou plus élevés puissent éventuellement l’être. Telle est la thèse, rien de moins, rien de plus. C’est peu dire qu’elle ne va pas de soi. Pas nécessaire que tout tourne rond dans mes instances fonctionnelles pour que je puisse comprendre, m’émouvoir, chanter, aimer. Hormis les nécessités corporelles et la banque, rien n’est de l’ordre du besoin. Sauf dans le délire bourgeois, naturellement, qui pétrifie tout ce qu’il touche. La pyramide, en ce sens, est typiquement bourgeoise : tout tient dans le besoin et la possession, le reste – grands sentiments, culture, spiritualité – est manière de faire. Exploitée dans les sessions de formation, cette théorie pataude constitue un outil idéal pour river les gens à leurs préoccupations matérielles, à l’angoisse qu’elles entraînent, à la soumission qui s’ensuit. Elle visse hermétiquement le couvercle de la nécessité sur leur liberté, et leur rend périlleuse ou inconvenante toute échappée personnelle. Des millions de travailleurs ont dû avaler cette ânerie, ou faire semblant. Dans les entreprises, dans les administrations, dans le privé, dans le public, on l’a fourguée aux jeunes, aux vieux, aux femmes, aux hommes, aux instruits, aux ignorants, aux cadres, aux employés, aux ouvriers, aux secrétaires, en sorte qu’elle leur soit un « élément de langage » commun. C’est là une intox d’une profonde perversité. Elle n’a pu être inventée, soutenue, répandue que par des imbéciles ou par des malveillants. Pas un seul de nos glorieux patrons n’a jamais levé son petit doigt pour s’y opposer. Pas un seul de nos valeureux syndicalistes n’a jamais levé son petit poing. Pas un seul de nos éblouissants intellectuels n’a jamais présenté sa petite objection. Hélas ! Pas un seul de nos gentils participants n’a eu la seule réaction convenable : envoyer au bain le supposé formateur.
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Un conseiller en communication de François Mitterrand raconte ses souvenirs. Les soirs de face-à-face électoral, il munissait le président d’une fiche sur laquelle était mentionné un détail à ne pas oublier : « Être vrai ». L’un des deux se moquait-il de l’autre ? Rien de moins certain. La communication politique calquée sur celle de l’entreprise, la campagne électorale alignée sur la communication politique, tout cela me laisse pantois. J’ai toujours eu à parler en public : comme professeur, comme formateur, comme conférencier. Chaque fois a été la première, c’était dangereux, imprévisible, exaltant. Je ne sens rien de tel quand les politiques parlent : du surgelé calibré, de l’émotion prévisible. Et même, pour me faire éclater de rire, de l’indignation feinte, des hochements de tête et des gros soupirs de chef de bureau prenant ses subordonnés à témoin de la difficulté de sa tâche. Cette pratique de la parole publique est à l’art oratoire ce que le catch est à la boxe : le mauvais cinoche, d’un côté, le noble art de l’autre. Il est naturel qu’un président ait des collaborateurs. Il est bon qu’il ait des conseillers, et tant mieux s’ils sont ses amis, ils le conseilleront mieux encore. Sans doute veilleront-ils à son succès, mais dans la perspective du succès des idées qu’ils partagent avec lui, de l’action qu’ils mènent ensemble. Manipuler l’opinion pour la rendre favorable au prince, je le dis comme je le pense, ce boulot ne m’inspire aucun respect. C’est du Maslow en plus cynique, c’est bête et nuisible. Plus grave que le renversement des valeurs produit par la pyramide, cela conduit à la dénaturation de la réalité, cela procède d’une volonté obscène de mutilation. Les gens qui s’y consacrent ont sans doute été de ces vilains gamins qui lèchent la confiture et laissent la tartine. Encore gardaient-ils le meilleur ; c’est le pire qui fait désormais leurs délices, le plus sale. Il faudrait se tordre cruellement les méninges pour trouver le moindre atome d’esprit démocratique là-dedans. On cherche des économies : il y en a là. La mise au rebut de la communication, voilà l’acte fondateur d’un nouveau quinquennat.
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Maslow est moins utilisé, me dit-on, on est plus direct désormais : ferme ta gueule ou dégage. N’importe. Comme on disait à Montrouge, elle me revient comme la morue, cette pyramide. Finalement, je lui dois beaucoup. On savait ce que je pensais d’elle, on venait en parler avec moi. Je me souviens comme ils étaient prudents, surtout les trente-quarante ans. Dans leur conscience, c’était la mêlée de rugby : d’un côté, la vie qui se construit, le couple, les enfants ; de l’autre, l’énorme héritage merdique gratiné de spirituel bidon, de culturel bouleversant, de toutes ces belles et nobles choses, ma chère, qui finissent toujours par le devoir de silence, le droit de s’écraser, la couardise baptisée respect. En attendant, ils y allaient mollo, les gaziers, ils tâtaient la liberté avec leur gros orteil, il ne la leur fallait ni trop froide ni trop chaude.
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« Mais enfin, disaient-ils, il y a bien des nécessités quand même ! Vous ne vivez pas d’amour et d’eau fraîche, pas seulement… » Mais non, mais non… Je ne savais comment me défendre, je bafouillais, ce que je leur répondais ne me convainquait pas, je disais qu’il y avait autre chose que la nécessité, autre chose, j’étais en déroute. Se laisser enfermer de cette manière, pas trop fort pour un formateur. Tant pis, ils étaient si touchants à cet instant, si touchants. Le doute sincère inspire le respect : il creuse dans le vrai. La certitude, c’est le contraire, elle ne progresse qu’en s’étranglant, c’est lugubre et ça finit par faire rigoler. Je crois qu’on se mettait d’accord en douce pour laisser venir le silence. Avec les gens simples, il arrivait très vite. Les plus savants obligeaient à des détours : c’est ça la science. Je me souviens d’une fille genre grandes écoles, un peu coincée, jolie mais sévère, avec plein de théories sur le visage, qui s’est soudain mise à crier « Ah ! putain, ah ! putain… » avant de se lever et de partir. Je n’étais pas trop fier, non. Eux non plus sans doute, pour des raisons opposées. Dire qu’on aime la liberté, dire qu’on s’en méfie, tout pareil : des mots vides.
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Thank you, Maslow ! Personne n’est si con que ça, finalement. La bêtise, c’est comme les restes, il suffit de savoir l’accommoder. Merci, Alphonse ! La liberté ne se gueule pas, ou alors une fois de temps en temps, par hasard, de chic, en improvisant, quand on est bien remonté, bien chaud, bien bourré, parce que c’est la Libération et qu’on ne sait pas comment la fêter autrement. Le reste du temps, elle nage tout au fond de nous, insaisissable, dans la banlieue sous-marine où toutes les consciences communiquent. Et nous, accoudés autour de l’aquarium comme des mômes en vacances, on la cherche des yeux, on fait comme si on la voyait, et on rit.

(11 février 2012)