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Luchini Banlieues

LE MARCHÉ XXXIV

Quand l’enthousiaste, le généreux Étienne Borne, notre professeur de philosophie de khâgne, évoquait, dans son cours sur Platon, les Fils de la Terre et les Amis des Idées, je l’écoutais de toutes mes oreilles. La portée philosophique du propos m’échappait assez largement ; dans le débat de ces deux peuplades, je voyais, à tort ou à raison, une allusion presque directe à mon existence. Si, dans ma banlieue, la nature n’était déjà plus qu’un terrain vague, la simplicité de notre vie, son enracinement populaire ne m’interdisaient pas de me sentir Fils de la Terre. Ami des Idées, par contre, ce n’était guère dans mes cartes. Pour tenter de le devenir, je me fixais de mirobolants programmes de lecture, je copiais sur les couvertures des petits classiques Garnier ou Vaubourdolle les listes de philosophes et d’écrivains que j’aurais à découvrir. Je me promettais d’aller au spectacle. Mais où ? L’Opéra ? N’y pensons pas. La Comédie Française ? Plus accessible, surtout au poulailler. Le plus simple restait le cinéma, comme d’habitude. Ces poussées de volontarisme culturel m’affectaient quelques jours, puis retombaient, me laissant dans une grande perplexité. Les condisciples à qui je tentais de parler de mes soucis me répondaient par des considérations sur l’utilité du cours de Borne pour la préparation du concours, ou par une débauche de fraîche érudition qui m’embrouillait davantage, ou encore par des ragots sur nos professeurs. Rien qui fasse écho à mon inquiétude. J’en étais surpris, navré. Que ces garçons me semblaient étranges ! Un jour pourtant, l’un d’eux, sans crier gare, explosa en pleine classe. S’il réagissait à un propos du professeur ou à une sottise d’un élève, je somnolais trop pour le savoir. Mais le ton de hauteur qu’il prit soudain, la véhémence souffrante de son expression jetèrent du feu et de la lumière dans l’univers paperassier de la khâgne. J’appris par la suite que le père de ce camarade avait été victime des nazis ; un propos intolérable l’avait fait sortir de ses gonds. J’étais stupéfait et émerveillé. L’expérience de ce garçon dépassait la mienne de toutes les manières, mais je ne la sentais pas étrangère. Sa parole sortait du puits de la souffrance, des flammes de la vérité ; je la reconnaissais. J’étais heureux de me laisser émouvoir par la force de son intervention, par son éloquence fiévreuse, par la culture déjà immense qui jaillissait de lui. Sa liberté me rendait confiance.
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Est-ce cet incident qui me fit pressentir que l’Ami des Idées ne naîtrait pas en moi par imitation d’un modèle ? M’être trouvé dans une telle proximité avec quelqu’un dont j’ignorais tout, et dont l’univers n’avait aucun point commun avec le mien, me rapprocha de moi-même, de ma vie à moi. Un Ami des Idées, c’est un Fils de la Terre qui médite sur le sort que la Providence ou le hasard lui a envoyé. Il me fallut me persuader lentement, péniblement, qu’aucune situation n’est favorable ni défavorable à la vie de l’esprit. Tout ce qu’avait été mon enfance, les jeux dans la cour de l’immeuble devant le soupirail par où montaient les bonnes odeurs du fournil de la boulangerie, la fréquentation des pauvres et des moins que pauvres, les petites voisines sans façons, tout cet univers à vif qui jouait au débonnaire, l’huile ou le sel dont les voisins nous dépannaient, les cris, les scènes, les bagarres, cet aspect Marcel Carné que j’aimais tant, c’était cela que le Fils de la Terre avait à proposer à l’Ami des Idées. Ce n’était pas mieux qu’autre chose, pas moins bien non plus. Peu à peu, j’appris à laisser le monde me cribler d’émotions puis, tel un gros serpent repu, à aller les digérer sous quelque feuillage obscur de ma conscience jusqu’à ce qu’un souffle sorti de moi, une vapeur, une sorte d’éructation de l’esprit, tout à la fois m’en libère et me fasse savoir que j’en étais définitivement habité. Quoi de plus simple, de plus naturel, de plus nécessaire ? Pourtant, en dépit d’Étienne Borne, la khâgne m’enseignait le contraire.
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Je ne doutais pas qu’une humanité aussi vive que la mienne et même, puisque tellement mieux alimentée de culture, d’expérience, de tradition, bien plus vive, ne coulât dans les veines de tous mes condisciples, ne fît battre leur cœur, ne perfusât leur intelligence. Mais je ne la sentais pas, et je m’en désolais. Où était-elle passée ? Qu’en avaient-ils fait ? L’avaient-ils perdue ? Leur fallait-il des drames pour en retrouver la trace ? Pour ne jamais la percevoir, étais-je vraiment si stupide, si insensible ? J’aurais aimé apprendre d’eux : autant interroger des parpaings. Qu’étaient-ils, au juste, ces enfants de la bourgeoisie ? Des Fils de la Terre ? Des Amis des Idées ? Que cherchaient-ils ? Je ne trouvais pas de réponse, n’osant penser ce que je sentais si fort : en dépit de ce qui les opposait, et nonobstant leur individualisme maniaque, ils étaient surtout des moinillons de la sainte Congrégation de la Situation. C’est à elle qu’on les avait préparés depuis toujours, c’est avec elle qu’ils célébreraient leurs vraies noces, c’est elle qu’ils serviraient et que serviraient les enfants de leurs enfants. Amis des Idées ? Oui, pour autant qu’elles conduisaient à la Situation. Fils de la Terre ? Oui, de la Terre promise vers laquelle, croyants ou incroyants, conservateurs ou progressistes, ils soupiraient ardemment et patiemment : la Situation.
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J’avais le sentiment d’avoir échappé à un accident où la plupart de mes condisciples avaient été blessés. Mais cette chance, si j’ose employer un mot auquel je ne songeais certainement pas à l’époque, me coûtait si cher, me jetait dans une telle solitude que j’aurais préféré qu’elle me fût épargnée. M’infligeant une conscience aiguë de moi-même, elle ne cessait de me mettre sous les yeux tous les aspects de mon insuffisance, de mon immaturité, de mon évidente infériorité. Je ramais sur un océan d’angoisse et d’insincérité ; pourtant, de mon trouble, jaillissait parfois, malgré moi, une étrange et rapide lueur qui éclairait de manière crue la facticité de mes camarades. J’en étais plus affolé que rassuré, plus inquiet que fier. Au fond, je me sentais voué à ne rien comprendre. « Moi si j’y tenais mal mon rôle / C’était de n’y comprendre rien » Difficile, dans ces conditions, de prendre au sérieux le travail de la khâgne. Presque toujours, son formalisme me décourageait : on eût dit qu’on y essayait sur mes condisciples, un demi-siècle avant l’habit vert qu’endosseraient un ou deux d’entre eux, les uniformes intellectuels qu’ils traîneraient toute leur vie. Et si Étienne Borne ou quelque autre professeur, pour un instant, nous faisait sortir de ce jeu d’ombres, la joie que j’en ressentais m’écartait davantage encore du sérieux triste de la classe.
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Corsetée par leurs principes, l’existence de ces bons jeunes gens ne se donnait jamais dans sa spontanéité. Corsetée par leur manière de vivre, leur intelligence n’avait jamais les coudées franches. Pour échapper à ce double contrôle tyrannique, ils passaient leur temps à changer de personnage ou de rôle. L’intervalle où s’effectuait le changement était ce qu’ils avaient de meilleur : ils devenaient alors, avant de replonger dans l’artifice, des adolescents comme les autres. Plusieurs étaient enfants d’universitaires. Faire aussi bien que leur père, ou mieux, voilà ce qui les animait, voilà ce qui les tenait éveillés durant les longues nuits de travail qui les laissaient si pâles, si nerveux. J’ai perdu beaucoup de temps à éviter les deux pièges symétriques de la supériorité et de l’infériorité, du mépris et de l’indulgence. La vie m’y a aidé, mais surtout la formation. Le public des entreprises n’est pas fait de khâgneux ; j’y ai pourtant retrouvé, plus brutal, plus naïf, plus douloureux, le même mal qui avait intrigué ma jeunesse, cette étrange obsession du devenir social. Mais j’avais désormais ma distance, mes grandes distances comme on disait en gymnastique, quand le professeur, pour les exercices, nous faisait occuper la place qu’ouvraient nos deux bras étendus, jusqu’à ce que nos doigts touchent ceux de nos voisins. En observant les travailleurs, j’ai vu comment les principes subalternes et les contraintes serviles qu’on s’inflige à soi-même peuvent avoir raison d’une vie, comment l’écœurant résidu d’expérience qu’on appelle indignement le concret stérilise l’intelligence. Le nœud est là, bien sûr, même si c’est à qui le niera le plus fort ! Un jour, on sera bien obligé de le reconnaître. Alors, s’il reste des vivants, autre chose commencera, qui ne sera pas le bonheur, mais une autre proposition de la vie, une autre grâce à saisir.
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Le « grand cadavre à la renverse », ce n’est ni la gauche, ni la droite, ni ceux-ci, ni ceux-là : c’est le grand refus de nous-mêmes auquel, bouche contre bouche, cœur contre cœur, nous nous sommes liés. Et qui nous pourrit.
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Il faudrait être un bien habile mécano de l’âme pour savoir comment la chaudière de celui-ci ou l’athanor de celle-là s’est mis en panne, pourquoi quelqu’un se ferme à la simplicité du monde, pourquoi il divorce de son rêve, pourquoi il assassine ses émotions, pourquoi il se blesse à des abstractions coupantes, pourquoi il a peur de se reposer. Toute une géographie intime serait à découvrir, toute une carte du Libre à imaginer. Je songe quelquefois avec bonheur que nous pourrions être capables de refaire, les uns avec les autres, les uns pour les autres, les chemins de nos vies, de remettre nos pas dans nos pas, de revenir aux carrefours où nos pensées ont hésité, où nos sentiments nous ont effrayés. Nous flairerions ensemble le mal où nous sommes pris, nous ririons de comprendre par où et comment nous lui cédons, nous reprendrions nos cartes trop vite jouées, nous nous élargirions, nous libérerions par la largeur reconquise. Il y faudrait une simplicité infinie : sans doute est-ce supposer le problème résolu. Au moins pouvons-nous en rêver. L’essentiel, c’est de rêver juste.
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Je retrouve, griffonné sur une facture EDF, le message du poète polonais Léopold Staff que le gentil métro nous a offert il y a deux ou trois ans :
J’ai bâti sur les sables
Et tout s’est écroulé
J’ai bâti sur le roc
Et tout s’est écroulé.
Aujourd’hui pour bâtir je commence
Par la fumée de la cheminée.
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Par la fumée de la cheminée : si Laure Adler publiait la série de ses interviews radiophoniques, Léopold Staff lui fournirait ce très bon titre. Son récent entretien avec Fabrice Luchini, un chef d’œuvre, m’a donné la note pour ce Marché. Pendant près d’une heure, fait rarissime quand il s’agit de médias, j’ai eu confiance. Ces deux-là, qu’ils le veuillent ou non, sont de ma famille. Je ne leur conseille pas de changer de métier, mais si l’un ou l’autre, ou les deux, se présentaient à quelque élection, je ne m’interrogerais pas plus sur leur sexe ou leurs options politiques que sur leur facteur rhésus. Je leur donnerais ma voix parce qu’ils m’ont fait entendre les leurs, deux vraies voix d’êtres libres ; l’événement est proprement miraculeux.
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C’était déjà ainsi quand Étienne Borne ou M. Forget, notre admirable professeur de français d’hypokhâgne, se déchaînaient : je restais le stylo en l’air, émerveillé, reconnaissant. Les grands moments, il faut être mesquin pour les noter. La plupart de mes condisciples, c’est vrai, ne grattaient pas non plus : ils jugeaient le professeur hors sujet et s’agaçaient de ces minutes dérobées à la construction de leur avenir. Du duo Adler-Luchini, comme de ces rares moments de sens en khâgne, il ne me reste qu’un souvenir radieux.
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Par petites phrases prononcées sur un ton un peu las, presque à la limite de la langueur, comme si elles allaient de soi, mais piquées d’une ironie merveilleusement affectueuse, elle le crible de signes. S’il s’échauffe, elle le rafraîchit de son humour ; s’il paraît douter, elle le réconforte. Elle se plaît à le décaler imperceptiblement de lui-même, sans jamais le déséquilibrer, sans jamais qu’il ait à trouver une autre assise que celle où elle le fait doucement vaciller. Et lui ne cherche rien d’autre qu’à entrer dans le mouvement qu’elle lui propose, à s’y enfermer avec bonheur ; à ce jeu, sa parole jaillit plus libre, plus haute. Une ou deux fois, il a pour elle des mots très doux ; nous feignons comme elle de ne pas les entendre, mais notre cœur leur donne son assentiment inutile, lointain, absolu. Et cette paix d’un instant, parce que nous savons à quel monde elle est arrachée, ranime en nous une sourde, une lourde colère.
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J’ignorais que Fabrice Luchini avait commencé par la coiffure. J’aurais dû me douter de son origine populaire. Lorsqu’un enfant de petite naissance cherche à faire quelque chose de sa vie sans singer les ambitions ordinaires, sans pédaler plus fort que les autres pour rafler les primes à la docilité ou à la récrimination rhétorique, lorsque la voie droite lui paraît être une juste proportion d’amitié pour les êtres et d’indifférence un peu dédaigneuse pour ce qu’ils fabriquent, il trouve, dans la solitude à laquelle il se condamne, des amis inattendus, les mots. Les mots, ou les paroles, ou la Parole. Cet enfant pauvre qui grandit dans un monde de riches, s’il n’y est plus ce qu’il a été, n’y est pas devenu un autre. Il n’a plus de camp. Il n’est plus lié aux autres par des usages, des intérêts, des manières d’être. Il ne les rencontre vraiment que dans le langage, pays et exil de tous les humains. Solitaire, sauvage, en un mot fraternel, il est un promeneur sans but. Son regard sur l’époque est celui du vagabond sur la nature ; son sentiment se compose de mille perceptions minuscules et rapides. Il aime trop les signes pour se les approprier. Ils ne sont pas à lui, il est à eux. Les mots qui montent de son âme, cet avare généreux les laisse descendre en lui. Il ne leur oppose rien. Il se laisse plonger, attentif, inquiet, confiant, dans le grand bain d’être qu’ils lui préparent.
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« Ce voyageur, peut-être sans bagage, croit devoir marteler sur de grandes affiches le nouveau Musée de l’Immigration, n’a pas pour autant la tête vide. » On peut espérer que les gens qui viennent ici en sont persuadés. Mieux vaut pourtant cette lapalissade que le contresens manifeste, ou le pieux mensonge, que proclame une autre affiche : « L’immigré est d’abord un homme que les autres tiennent pour immigré. » Non. Un immigré, c’est d’abord un émigré, quelqu’un qui vit un déchirement majeur où l’ordre du monde est impliqué, une épreuve où il peut sombrer, où il peut aussi grandir. Dire qu’un immigré est d’abord un homme qu’on tient pour immigré, c’est dire de lui qu’il est celui qu’on veut, que l’étranger n’est pas l’étranger, que l’autre n’est pas l’autre, que ses souffrances et ses chances sont, pour l’essentiel, entre les mains de ceux qui le reçoivent. Bonnes intentions, probablement sincères, mais teintées d’une culpabilité suspecte. Les préceptes moraux de ce comportementalisme politique n’expliquent rien, ne mènent à rien. Plus que dans les sentiments qu’ils portent aux immigrés, la racine de la xénophobie et du racisme me paraît résider dans l’idée que les Occidentaux se font d’eux-mêmes. Le racisme ordinaire, je l’ai souvent rencontré dans les sessions de formation. Quand je répondais à des propos déplaisants ou odieux par des déclarations de principe, je les sentais peu efficaces, parfois contre-productives. Si, par contre, j’avais la patience et la loyauté de ne pas tenir mon interlocuteur pour un monstre et si j’essayais, sans nullement entrer dans son parti pris, de l’aider à repérer la généalogie de son attitude, nous en venions assez vite à des frustrations et à un malheur dont l’expression, même si l’intéressé ne voulait pas toujours en convenir, était de nature à nuancer infiniment sa pensée. Souvent, la violence que mes interlocuteurs déployaient contre « les autres » se terminait en un lamento sur eux-mêmes, ironique et rageur, qui préfaçait à un silence où nous pouvions tous nous reconnaître. Plutôt que les immigrés, c’est le phénomène de l’immigration lui-même qui suscite, chez beaucoup d’Occidentaux, une méchanceté et une sottise où l’on peut voir la revanche désastreuse d’un désir contrarié, nié. On n’a certes pas tort de les leur reprocher, mais il faudrait aussi avoir le courage de comprendre de quoi ils souffrent, ces pathétiques chercheurs de ressemblance, ces touristes à l’âme immobile dressés à ne plus tolérer ces images de la vraie vie et de la vraie mort que sont les vrais départs, les vrais voyages, les vraies rencontres, les vraies surprises. Cet Occidental qui voyage pour ses souvenirs et court pour sa santé, on ne dira jamais assez à quel point il est pauvre, tragiquement pauvre. S’il y a une chose au monde dont je témoigne, c’est que cette pauvreté, il ne l’ignore pas ; il sait qu’il en souffre et souffre d’en souffrir. L’inciter à mettre cette souffrance entre parenthèses pour faire bonne figure à l’immigré, c’est se moquer de lui et se moquer de l’immigré. C’est renforcer son illusion flatteuse et meurtrière d’être au centre de tout. C’est aggraver son extrême difficulté à s’approcher de lui-même. C’est électrifier les barbelés qu’il apprend à dresser autour de sa conscience. C’est faire de lui le missionnaire, ô combien motivé, de sa névrose. La seule chose qui dépende vraiment de l’Occidental, c’est le bonheur de l’Occidental ; il ne va pas sans la reconnaissance de sa fragilité, de sa contingence, de son altérité, de tout ce dont il est privé. Au fond de lui, il rêve d’être ce pauvre, cet immigré, cet errant que sa bonne volonté est censée arracher à son sort ; ce sort, dans les profondeurs encore non colonisées de sa conscience, il le désire obscurément. Non pas les haillons ni la faim, bien sûr, mais ce sentiment puissant d’incomplétude sans lequel le désir n’est qu’une envie, cette incoercible légèreté à l’égard de soi-même sans laquelle tout effort est pesant, toute générosité aveugle. Quand il se reconnaît dans cette gratuité, l’autre est son frère, son frère naturel. Objet de conquête, même de conquête morale, ou objet de séduction, il ne le rejoint jamais.
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La morale rancunière et interventionniste qu’a inventée le management occidental, et dont la pensée progressiste sait parfaitement – d’où son tourment – qu’elle est la meilleure zélatrice possible, est infiniment plus arbitraire, infiniment moins fondée, infiniment plus brutale, infiniment plus hypocrite, infiniment plus bourgeoise que la morale qu’enseignaient autrefois les prêtres. Je crois pourtant, évoquant cette dernière, savoir de quoi je parle. Personne ne peut ignorer que la néo-morale occidentale, avec sa manie dénonciatrice qui laisse au chaud tous les privilèges et toutes les précautions petites-bourgeoises, n’est qu’une énorme arnaque de dérivation. Rien de sérieux à envisager pour qui ne s’en débarrasse pas une fois pour toutes en cherchant en soi de quoi elle est le substitut, ce qu’elle a fonction de protéger, ce qu’elle a mission d’empêcher de naître. Rien de sérieux pour qui continue de prendre le drame d’autrui pour son paravent. Pour qui ne sent pas que nous parlons entre mortels, entre gens fragiles et éphémères. Pour qui le souci théorique ou virtuel des autres est l’alibi du refus réel de soi. Pour qui ne voit pas couler le rimmel de cette sensiblerie assez lâche. Pour qui a la faiblesse de la confondre avec l’amour, avec la justice. « Si tu es le miroir d’un miroir, remarque Aragon dans Le Fou d’Elsa, de quoi parlez-vous ensemble ? »
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Grève pour les retraites. Les travailleurs veulent obtenir l’aménagement financier d’un projet qu’ils repoussent et qu’ils n’empêcheront pas. Le caractère rituel de ce genre de confrontation crée un malaise de plus en plus perceptible, bien plus intéressant que les criailleries des usagers ou les pleurnicheries des entreprises. C’est bien désolant pour l’avenir de ce vieux jeu de rôles, mais le moteur de la contestation n’entraîne pas davantage de sens que celui du pouvoir. La société pédale dans le vide. Les conflits sociaux sont fatigants et pénibles ; le vélo d’intérieur aussi. Il ne va nulle part, mais on transpire autant. Un conflit social est un festival de mauvais cinéma. Cette fois, bidon d’or ex æquo : le pouvoir, l’opposition, les syndicats. Prix spécial du jury : les « otages », à cause de quelques évanouissements dans les trains de banlieue. Il n’y avait quand même pas de quoi s’arracher tous les cheveux. J’y étais. J’ai vu. J’ai vu surtout les jeunes, les jeunes de toutes les couleurs, fraterniser en silence dans la satisfaction d’être assis, leur système à musique dans l’oreille, au milieu des vieux debout. Je me suis demandé si j’allais intervenir. Une sortie ne me fait vraiment pas peur, j’ai trop l’habitude, ce public-là, je le connais ! Finalement, je n’ai rien dit. Ce navet doit aller jusqu’au bout. S’exprimer, parfois, c’est se taire, hélas !
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À quel point les jeunes du train de banlieue se foutent de ces solennités sociales et poussiéreuses, c’est l’Himalaya visité par Dante. Sont-ils différents de leurs copains des autres quartiers ? Pas beaucoup. Sauf, bien sûr, de ces malheureux qu’on a formés, dès la maternelle, à concevoir la vie comme une longue séance de la Bourse, et que les ballots sentencieux et envieux tiennent pour des privilégiés. Pour les autres, plus aucun point de tangence. Après 45, les papas racontaient leur débâcle, les mamans leur exode. Les jeunes écoutaient, c’était aussi leur histoire. De même après la Guerre d’Algérie, quand on osait en parler. Désormais, la vie de l’Occident n’est plus l’histoire de sa jeunesse. L’interprétation que propose Legendre de la pensée de Fukuyama est-elle la bonne ? La fin de l’histoire, non pas parce que le capitalisme en serait le couronnement, mais parce qu’il n’y aurait plus matière à histoire ? Un formidable jeu de qui gagne perd ?
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Des voyous, les jeunes de banlieue ? Non. Les voyous s’opposent. Leur violence est agressive. Ils vivent dans une projection simple, brutale. Il y a les autres, les bourgeois, les riches ; et il y a eux, les pauvres. Rien de tel en banlieue. C’est toujours un événement extérieur – voiture de police cruellement tamponnée par une monstrueuse mobylette ou zèle intempestif des gendarmes – qui met le feu aux poudres. La violence des banlieues est défensive, ce qui ne signifie pas moins brutale ; défensive parce que dépourvue d’adversaires identifiables. La quincaillerie informatique et la bimbeloterie communicationnelle ont rapproché les univers. Les banlieues ont moins que les riches, mais elles ont les mêmes signes. C’est pourquoi, comme on l’a dit mille fois, elles n’explosent pas, elles implosent. La violence de cette jeunesse est autodestructrice ; c’est par là qu’elle est redoutable et contagieuse. Elle ne s’en prend pas aux signes des riches, mais aux signes qu’elle partage avec les riches. Ces pauvres-là, c’est une première, ne se sentent plus du tout inférieurs. Si quelque bande tentait sérieusement de descendre sur Paris, il faudrait chercher quels mafieux, quels gangsters ou quels cyniques l’y auraient poussée : les quartiers réprouveraient. Pourtant cette jeunesse, plus sourcilleuse que féroce, inquiète bien plus les nantis, et à juste titre, que ne le feraient des voyous purs et durs. À deux pas des villes, la dérision de toutes les valeurs de la ville. La preuve par le rap, par le slam, par je ne sais quoi d’autre, en un mot la preuve par la banlieue, que toutes ces valeurs ne sont que des mots inventés par des commerçants en idées. Et surtout, la preuve infiniment plus cruelle, assenée malgré elle, cette fois, par la banlieue, que ces mensonges conduisent au malheur.
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Eh ! Oui ! les mecs et les nanas des banlieues sont dialectiquement plus costauds, ce qui ne veut pas dire nécessairement plus sympathiques, que les jeunes gens de Dauphine en virée dans les économies intersidérales des millénaires à venir ou à ne pas venir ! Ça vous casse le moral d’une belle jeunesse bourgeoise, et travailleuse, et fumeuse, et baiseuse, une injustice comme ça ! Sa chanson, les banlieues la connaissent et, tout en en épuisant les maigres charmes mis à leur portée par saint Marché, elles en ont déjà tourné la page. Cela, les beaux quartiers le pressentent et en sont tout déconcertés. Au hasard, ils s’habillent façon pauvre, chic mais façon pauvre. Ces infortunés qu’ils ignoraient plus qu’ils ne les méprisaient ne sont pas seulement devenus leurs doubles, ils leur montrent leur destin : le malheur pauvre où sont enfermées les banlieues, c’est le malheur riche où s’enferment les beaux quartiers. D’où, plus lourde que l’obsession des riches dans les banlieues, l’obsession des banlieues chez les riches. Et, beaucoup plus lourde encore, l’inexpiable haine des riches pour eux-mêmes, pour ce que les banlieues leur révèlent impitoyablement d’eux-mêmes. Nouveauté. Les deux recours traditionnels des riches, cynisme et mauvaise conscience, ne sont plus opérationnels. La modernité les fait chaque jour plus différents des pauvres par l’argent et plus semblables à eux par les signes. Mais les riches savent que la partie est inégale. La dérision, ce dépassement, n’est pas dans leur camp ; ils n’y accèdent que lourdement, péniblement, tristement. L’argent n’a pas d’humour. Ainsi les pauvres ont envahi l’esprit des riches et le retournent comme un gant : votre richesse aussi, c’est de la misère. Verlan métaphysique.
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Le malheur des riches… La haine des riches pour eux-mêmes… J’exagère, n’est-ce pas ? Pourtant, au printemps 1940, dans son admirable préface au Livre de la Pauvreté et de la Mort, de Rilke, Arthur Adamov marquait déjà l’impossibilité de voir apparaître – ou réapparaître – une richesse digne de ce nom qui serait, à sa manière, un « reflet de la lumière ». « Pour qu’existe de nouveau une vraie richesse, écrivait-il, il faudrait que le monde extérieur puisse être le miroir fidèle du monde intérieur de l’homme. Or, cela n’est plus possible, cela est hors de notre temps. » Le délire moderne a accompli sa prophétie au-delà de ce qu’il pouvait imaginer. Il n’y a plus de signes pour les riches. Et les pauvres, comme le voyait déjà Adamov, « privés de biens essentiels », restent « dépouillés de tout, même du sens de la pauvreté. »
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Faut-il une preuve ? Ces ultrariches sur lesquels fond une ironie bien ambiguë nous la fournissent. Plus moyen pour eux de se distinguer des très riches, des riches moyens, des riches minables. Au fur et à mesure que les zéros se bousculent sur leurs comptes, ils sont de moins en moins contents d’eux-mêmes. Hôtels sous-marins, hôtels de l’espace, tout ce qu’ils peuvent bien imaginer, tout ce qu’une armée de zigotos s’échine à inventer pour eux, tout, avant même d’être construit, acheté, conçu, c’est déjà du connu, du classé, du râpé, du foutu. À rire ? À pleurer ? Plus de réserve de rêve pour les riches. Je me répète : la modernité les fait chaque jour plus différents des pauvres par l’argent et plus semblables à eux par les signes. Alors ? Alors, bientôt, les pauvres ne rêveront plus des riches. Dans les banlieues, c’est fait. Je ne crois pas ce mouvement réversible.
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« Aujourd’hui, à chaque homme, écrivait encore Arthur Adamov, reste une tâche, arracher toutes les peaux mortes, les dépouilles sociales, se dénuder jusqu’à se trouver lui-même. » Oui. C’est la seule tâche vraiment indispensable, la première urgence intime, la première nécessité collective. Elle seule est capable de donner sens à l’exigence de justice. Pour ne pas le penser, il faut avoir décidé de ne rien voir, de ne rien comprendre, de ne rien sentir de tout ce que le monde nous jette à la face ; il faut s’être retiré à soi-même, par un pacte de peur et de folie, le droit de commencer.
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Quand il parle des banlieues, Nicolas Sarkozy prend un air accablé, indigné, peiné. Le chef hoche la tête, gravement, tristement. Les réactions de ces gens-là, il regrette de ne pas pouvoir les comprendre, mais qui comprend l’incompréhensible ? Puis il se ressaisit, hausse le ton, ferme son visage, promet justice et châtiment aux voyous, enfer et damnation à la voyoucratie, tandis qu’une inflexion de sa voix laisse entendre à quel point il souffre de devoir en venir à cette extrémité. Et le sentiment qui m’habite est alors très étrange.
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Ségolène Royal a raison de considérer qu’il y a de l’archaïsme dans l’attitude du président de la République. Je n’ose imaginer qu’elle m’ait suivi sur ce point. Toutefois, pour que l’accord soit complet, il faudrait qu’elle acceptât la suite du constat, à savoir que cet archaïsme, tout inopérant et discutable qu’il soit, a au moins le mérite pédagogique, auquel un formateur ne peut être insensible, de ne pas garnir la table du banquet de langoustes en plastique et de canards en carton.
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La vérité du chef. La peine qu’on fait au chef. La bonne volonté du chef mise à bout par les voyous. Le chef qui sanctionne malgré son grand cœur. Ce langage est terriblement daté. Ainsi parlait l’abbé du patronage morigénant les « voyous de la communale ». Ainsi parlaient les anciens, ces petits artisans du coin qui, pour fuir leurs acariâtres épouses, venaient lui donner un coup de main : au moindre dégât infligé à une chaise, ils se prenaient douloureusement la tête entre les mains en manifestant leur incompréhension. « Pas la peine de vous dévouer comme vous le faites, mon pauvre Robert ! » disait l’abbé. Et ils filaient tous les deux prendre l’apéritif. J’ai dix mois de moins que Jacques Chirac, c’est la première fois qu’un président se trouve être mon cadet, et je m’étonne de voir réapparaître le langage oublié de la gronderie. Comme à l’école. Comme à l’armée. Comme dans l’entreprise d’avant le management vicieux. Vraiment étrange, ce sentiment qui m’habite. Je suis presque touché. Tout cela n’était pas si mauvais, c’était mon enfance, ma jeunesse. Délicieuse nostalgie. Puis je me réveille. Comment est-ce possible ? Où faut-il avoir vécu pour ressortir ce langage ? Parmi les riches, bien sûr, dans la réussite et la satisfaction. Étrange, vraiment étrange. Est-ce antipathique ? Non. Même si je ne suis d’accord à peu près sur rien avec la politique de Nicolas Sarkozy. Il y a de la réalité là-dedans. Pas de vérité, mais du vérisme : ses concurrents n’ont ni l’un ni l’autre. Je repense à mes affrontements avec des patrons de petites entreprises familiales. Pour être dur, c’était dur. Et parfaitement inégal : je ne pouvais rien contre eux, mon sort était entre leurs mains. Ça gueulait très fort. Je ne me souviens pas d’avoir calé une seule fois : la seule vertu que je me reconnaisse. La détestation était réciproque et radicale, mais ils sentaient comme moi que nous ne nous parlions pas pour ne rien nous dire.
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Le langage de Robert et de l’abbé, langage de M. Pluche, langage de l’autorité sévère, bienveillante et souffrante, langage de l’autorité rédemptrice, est encore bien vivant. En régression, sans doute, mais vivant. On continue à parler sérieusement au nom de la loi, au nom de l’ordre, au nom de la vérité, au nom de Dieu, au nom de l’Entreprise. Mais il faut s’aveugler pour ignorer encore ce que cache ce langage, ce qu’il vaut, ce qu’il signifie, de quel couvercle il ferme les consciences et la vie sociale, ce qu’il laisse mijoter d’insatisfaction, d’infantilisme, de frustrations. Malins comme des singes, les managers ont flairé le danger et, comme d’habitude, ils ont truqué : un peu de choix subjectif dans l’obéissance vous dispensera de vous demander à quoi, au juste, vous obéissez. Manœuvre habile, manœuvre efficace : les apparences de la liberté et la réalité de l’irresponsabilité, voilà qui est bien séduisant. Personne n’est jamais très chaud pour changer son regard, pour recentrer en soi le principe de la responsabilité, pour refuser de sous-traiter sa pensée, de délocaliser sa sensibilité. Et pourtant, ce lent glissement de la parole, signe et instrument de l’idée nouvelle que l’humanité pourrait avoir d’elle-même, c’est cela la vraie modernité ; c’est en en sentant la beauté, la grandeur, l’âpre difficulté aussi, qu’on est moderne, qu’on est absolument moderne.
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Les banlieues, les quartiers, sont un des lieux privilégiés de ces changements. Elles en vivent la douleur, elles en manifestent la violence. Ce ne sont pas leurs supposés voyous qui font peur, c’est la négation obstinée et irrépressible qu’elles opposent, presque malgré elles et sans comprendre ce qu’elles font, à l’ordre de notre monde. Ce n’est pas ce qu’elles produisent qui est intéressant, c’est ce qui les travaille. Naturellement, on va tâcher de les subvertir : il sera bientôt enfantin, en banlieue, de devenir un poète remarqué ou un musicien commenté. Tentative inutile : on peut pourrir syndicats et partis, on ne pourrit pas les banlieues. Pourrir quoi, d’ailleurs ? Ce qui part d’elles, elles ne le savent pas plus que vous, bien moins même ! Pas de leaders à coffrer, pas de documents à saisir. Les banlieues sont la chance paradoxale de notre civilisation, une chance assurément tragique et plus que dangereuse, mais une vraie chance. Elles sont le seul endroit où les questions centrales de notre société soient vraiment posées : faut-il s’étonner si de telles questions, dans de tels lieux, naissent dans le chaos, la fureur, l’ignorance ? Sans les banlieues, tout, grosso modo, pourrait fonctionner tranquille. Tout le monde pourrait jouer le jeu. On réunirait un congrès pour expliquer que le roi n’est pas nu, ou que sa nudité n’est qu’un signe de sa liberté sexuelle. Impossible. Même silencieuses, même semoncées par les grands frères, même auscultées par les sociologues, même protégées par les CRS, même invitées à la télé, il y a les banlieues et elles cassent le jeu. Elles le cassent même à donf.
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De ce lieu de naissance, plein de cris et de sang, ils se servent de débarras pour leurs vieilleries, de banc d’essai pour leurs élucubrations. Ils vont s’y comparer, s’y rassurer sur leur bonheur, y tester leurs thèses, y éponger leurs ressentiments, y recycler leurs rêves tordus, y expérimenter leurs recettes d’amateurs. S’ils échouent, de toute façon, ce sera la faute des banlieues, n’est-ce pas ? Ils sont pourtant tellement moins hideux, les quartiers, que les bons sentiments qui les quadrillent. Eux, ils sont seulement terribles. Et le terrible, si l’on songe à Lautréamont, c’est l’ultime degré du beau.
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Par leur seule existence, les banlieues excitent tout le monde. Ces aimables sociologues qui y déambulent, ces honorables flics, ces bénévoles dévoués n’ont, j’en suis certain, aucune intention provocatrice. Pas plus que n’en avait probablement Nicolas Sarkozy lui-même dans la fameuse visite qu’il leur rendit. Mais il suffit d’un rien pour déchaîner le visiteur des quartiers. La violence latente ou possible, l’entremêlement du fantasme et de la réalité, la mythologie des rodéos, les gars qui tiennent les murs, les entrées d’immeubles, les caves, l’ennui majeur fracassé par les musiques hurlantes qui zèbrent l’architecture tarée, tout cela remue dans le visiteur un sentiment que chacun de nous connaît bien, entièrement dépourvu de violence, presque naturel, et que nos existences tiennent pourtant à distance. J’ai cherché quel nom lui donner, honnêtement cherché. J’ai trouvé que « l’insignifiance des choses » convenait bien. C’est un retraité de Colombey-les-Deux-Églises qui en parle au début de ses Mémoires. « L’insignifiance des choses, beau thème pour un colloque, cher confrère ! » « Mon cher ami, vous le traiterez mieux que moi. » Dans la banlieue, elle est là, elle sent fort et elle sent bon, l’insignifiance des choses, on la hume, on s’en pénètre, on en souffre, on en rit, on en meurt, on en jouit. Voilà pourquoi les plus gentils des sociologues, les plus paisibles des flics et même les présidents de la République, tout chamboulés dès qu’ils y mettent les pieds, se font provocateurs malgré eux. Ils s’y sentent menacés, silencieusement attaqués au plus vif. Citoyens-consommateurs, mes sœurs, mes frères, ne vivons-nous pas, chanceux que nous sommes, parmi les choses signifiantes ?
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Le mieux pour la banlieue serait qu’on n’y fasse rien. Ou le minimum : les services de base proprement assurés, un point c’est tout. Utopie. D’une part, parce que les services de neurologie ne pourraient accueillir tous ces bénévoles, tous ces penseurs, tous ces analystes, tous ces donneurs universels soudain décompensés et déprimés. D’autre part, parce que cela supposerait curable l’immense complexe de culpabilité qui fonde la modernité conquérante.
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Si je dis que les banlieues doivent servir à nous faire réfléchir sur nous-mêmes, je n’entends pas par là qu’elles doivent nous être une occasion de méditer lugubrement sur notre égoïsme de privilégiés, ni une invitation à nous réunir promptement pour fabriquer de nouveaux packages de procédures, de processus, de contenus de formation, de propositions d’éthique, de projets de vie, de bonnes paroles et de factures à la clef. Je ne dis rien d’autre que ce que je dis : elles doivent nous faire réfléchir sur nous-mêmes, voilà tout. « Le comte Mosca s’intéressait avant tout au bonheur du comte Mosca. » J’ai longtemps été surpris, et presque choqué, que Jacques Berque, dont la vie n’a été faite que d’attention aux autres, prenne un si grand plaisir à citer cette phrase de Stendhal. L’égotisme l’aurait-il tenté ? Non, c’est moi qui voyais mal. Ce que nous imaginons faire pour les autres est suspect si nous n’en sommes pas les premiers demandeurs et les premiers bénéficiaires. Ce qui n’a pas de nécessité pour nous, pourquoi cela en aurait-il pour les autres ? Les distributeurs de bonheur, de justice, de principes, toujours contraints de forcer le ton pour faire oublier ce qu’il y a de dérisoire et de compensatoire dans leur prétention, sont les ennemis intimes de la liberté. Ce que je peux « apporter » aux banlieues ? Autant que les autres : rien. Mais cette grande couronne de refus autour des villes, il m’importe de lui laisser faire en moi son chemin. La trace qu’elle y laissera, que je la repère ou non, me rapprochera de moi, et peut-être un peu plus.

(17 décembre 2007)

Réouverture

LE MARCHÉ XXVIII

L’élection présidentielle. J’attends la parole simple et large qui, sans apporter solution à rien, donnerait sens à tout. Mais non. Le monde comme je le vois, comme je le sens, comme il me blesse, personne n’en parle. Alors, comme un pronostiqueur hippique, je procède par interdits. Sans tenir compte de leur étiquette, j’élimine les candidats qui mettent en cause ce qui me tient le plus à cœur. Je ne pourrai pas voter pour Nicolas Sarkozy. On peut vouloir du bien au peuple américain, on ne saurait approuver un malfaisant qui ridiculise son pays en affolant le monde. Je ne veux pas devenir, par président interposé, l’ami de l’Ahuri pétrolifère. Sottise, confusion intellectuelle, délire religieux, inculture, irréflexion criminelle, dévotion à l’argent : il faut vraiment saluer ça ? J’ai apprécié que Jack Lang traite ce type de crétin. Les diplomates froncent le nez, bien sûr, et j’entends leurs raisons ; la plupart du temps, elles sont bonnes. Mais quand l’écart entre les propos policés et le sentiment général devient un gouffre ? Sans qu’il y ait là comparaison, quelle politesse n’a-t-on pas déployée, dans les années trente, à l’égard de ce M. Hitler ? Était-ce nécessaire ? Je ne pourrai pas non plus voter pour Ségolène Royal. À cause d’un détail d’une immense gravité, qui touche à l’essentiel et révèle tout. Elle a reparlé d’une sorte de formation destinée aux parents des jeunes en difficulté. Cette idée me glace. Le système qui envoie ses pompiers éteindre le feu qu’il a allumé chez les pauvres, c’est trop d’hypocrisie pour moi. L’idée renvoie hélas ! à ce que je n’ai cessé de constater, depuis vingt ans, chez les socialistes : ils éludent les problèmes réels, calent devant les difficultés les plus lourdes et s’en tirent en faisant monter dans le bon peuple la mayonnaise tournée de leur morale. Je hais cela. Prévoit-on d’enseigner d’urgence aux parents riches les moyens de prévenir le cynisme égoïste de leurs rejetons ? La perversion de ses cadres, n’est-ce pas pour une société un danger encore plus redoutable que des violences qui, au demeurant, en découlent largement ? Le paysage, on le voit, s’éclaircit. Les deux principaux champions supposés sortent du jeu, l’un pour une raison macrocosmique, l’autre pour un motif microcosmique. J’élimine également, même si je puis approuver plusieurs de leurs propositions, ceux qui, après m’avoir vanté leur originalité au premier tour, me donneront la consigne de voter au deuxième pour cette dame ou pour ce monsieur. Les consignes, c’est pour les bouteilles. Je vote pour désigner quelqu’un qui me convienne, un point c’est tout : débrouillez-vous avec vos tactiques. Voyons la suite. On devine peut-être que je n’ai pas une passion dévorante pour l’extrême droite. Reste un cas particulier, François Bayrou. J’estime sa manière, son courage, son indépendance. Mais l’Europe est entre nous : de toutes mes forces, je refuse cette bouillie. Je me dirigerais donc tout droit vers un bulletin blanc si je n’avais une solide dent contre ceux qui ont décidé de mêler ces bulletins-là aux bulletins nuls. Il ne me resterait alors, si les dés étaient jetés, qu’à me déclarer partisan de l’abstention et à me fâcher tout rouge contre les sacripants qui feindraient de voir dans cette position désolante, mais inévitable, un dédain de la politique. C’est exactement le contraire. Si je m’abstiens, Mesdames, Messieurs, ce sera votre faute. Mais tout peut encore changer…
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On nous a offert le DVD de l’Abécédaire de Gilles Deleuze. Nous n’en sommes qu’à la lettre H. Payez-le vous ! Donnez-le aux jeunes ! Je le parcours ici à la hussarde parce que Vox populi me réclame. Deleuze : « La majorité qui est personne et la minorité qui est tout le monde » : pas beau ça ? L’amour qui n’est possible que si l’on saisit le point de démence de l’être aimé : pas juste ça ? L’hypocrisie des Droits de l’homme : vous voyez le contraire ? L’écriture qui est affaire universelle et non pas individuelle : vous préférez le dernier Angot à Paris ? La haine des colloques, des lieux où l’on va « parler ». L’idée de « l’être aux aguets ». Ces humains qui n’ont pas de monde, ces animaux qui en ont un. 68 comme intrusion du réel, donc du devenir, contre toutes les abstractions. Et ce quelque chose de trop fort dans la vie qui, bien plus que la faiblesse de l’humain, explique la boisson, la drogue, les trucs peu avouables ? Ça ne vous dit rien ? Moi, si. Visiblement Deleuze est épuisé. Dans le miroir, le visage de Claire Parnet le surplombe, un regard d’une renaissance sans majuscule. Je suis d’accord. Présent.
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Dieu aidant, ou Allah, ça va se calmer. Pourquoi le pape a-t-il introduit dans sa leçon sur la foi et la raison une vacherie de notre vieille connaissance Manuel II Paléologue, mystère et boule de gomme ! La vieille animosité contre l’islam qui traînaille toujours dans la conscience chrétienne ? Pas certain. Plutôt le plaisir érudit de citer le livre d’un bon confrère, Théodore Khoury, où il a pêché la citation explosive. Quoi qu’il en soit, tous ceux qui, dans une foi ou dans une autre, croient en un Dieu secourable, ont des raisons de se réjouir. Il n’est pas si fréquent que TF1 fasse sa une avec le logos de Jean et les sourates du Coran ! Peut-être, de part et d’autre de la Méditerranée, l’incident suscitera-t-il des vocations théologiques ? On peut aussi se demander ce qui se serait passé si aucun micro n’avait été branché à Ratisbonne ni aucune télévision en terre d’islam. Plus de disputes. Le texte pontifical eût été expurgé, avant publication, du passage incriminé, les savants musulmans auraient calmement donné leur point de vue, tout se serait passé le plus interculturellement du monde. Autrement dit, la communication, c’est la guerre. C’est pourquoi elle oblige l’humanité à des progrès rapides et profonds, sans elle, malgré elle, contre elle.
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J’étudie avec beaucoup d’intérêt le discours du pape, mais c’est la parole de Deleuze qui m’émeut. Est-ce mon christianisme qu’elle fait étrangement revenir en force ? Je ne sais pas, je sens bizarrement un lien, je ne peux pas en dire plus, tout cela est extrêmement confus. Et puis pourquoi cette vieille manie de classer, d’étiqueter ? Je ne m’en guérirai donc jamais ? Toujours cette crainte secrète de la résonance ! Pourtant, c’est ce qui résonne qui raisonne ! Les théologiens de ma jeunesse m’ont enseigné la théologie de la même manière qu’on me propose aujourd’hui la politique : en en restreignant le champ, en en étouffant l’écho. Le but est le même, saintement terroriste ou démocratiquement terroriste, mais terroriste. Le but, c’est que je ne sente pas ce que je sens. Ou plutôt, que je ne sente pas tout ce que je sens. Que je respecte la ligne de courtoisie, comme à la poste : au-delà, ce ne sont plus mes affaires ; au-delà, ils savent. La perception, dit Deleuze, pas la morale. On veut bien que j’aie une perception (opinion, autonomie, etc.) mais à condition que j’accepte qu’on me la bride comme un moteur trop dangereux entre mes mains novices. À condition que je veille moi-même à la brider, que je tire moi-même gentiment ma ligne de courtoisie. J’ai droit aux chatouilles du monde, pas à la plénitude de vivre : baisouillages d’alentours, disait Sartre. L’intox citoyenne d’aujourd’hui, c’est l’intox religieuse poussée à sa perfection – et vidée de sa substance. Et si, en plus, elle est féminine, grand chelem ! Mais moi, je ne veux pas massacrer ma perception, je ne veux pas qu’on me fasse honte de ma perception ! Non parce qu’étant la mienne, elle aurait plus de valeur qu’une autre ! Le contraire ! Parce que c’est par là que je rejoins les autres, par là qu’ils me rejoignent, parce que, sans ces étreintes secrètes, puissantes, terribles, taquines, la vie est encore plus conne que TF1 ! Je n’ai pas donné ma vie à la panne minable qu’on voulait me faire jouer. Un refus premier, radical, immense, pourtant infiniment modeste, m’a toujours sollicité, me sollicite encore. M’inciter à en refuser la morsure, c’est vouloir me rendre fou. La perception, pas la morale. Ce mot me touche au-delà de ce que je peux dire. Il efface tout et régénère tout. Oui, comme Clavel à sa manière, comme Deleuze à la sienne, en 68, j’ai senti le réel. Ce n’est pas que je sois plus nostalgique de cette année-là que de mon premier couteau suisse ! Les barricades et Dany, moi, vous savez… Mais il faut bien qu’un amour commence quelque part ! Les gens que vous aimez, vous les rencontrez dans l’intemporel et le nulle part ? La vie, avant 68, je l’aimais en douce. Nous cachions nos amours. Soudain, en mai, on a décidé de vivre ensemble. La vie ! Pas les idées qu’on a sur elle ! Pas les bonnes intentions qu’on décaisse pour en faire bénéficier les autres. La vie, là, à portée. Qui prend notre raison sur ses genoux, gentiment, et lui explique. Elle dit qu’il faut sortir des bonnes intentions, qu’elles sont pires que les mauvaises parce qu’elles se heurtent moins vite à elles-mêmes, parce qu’elles sont des gamines prétentieuses ! Qu’il faut fermer la comptabilité de la mauvaise conscience et jeter la clef à l’égout. Fermer ce qui enferme, ce qui enferme noblement, ce qui enferme intelligemment, ce qui enferme généreusement ! Fermer boutique ! Ceux qui disent que c’est impossible, regardez la trouille qu’ils se payent ! Mais Deleuze l’a bien vu, qui ne croyait guère aux révolutions : si vous agitez contre leurs abstractions d’autres abstractions réductrices, vous êtes pires qu’eux et vous crèverez plus vite.
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Question aux éditions Odile Jacob : à quand la réédition de l’introuvable livre de Michel Henry, Du communisme au capitalisme ? Plutôt actuel, non ?
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« Le pouvoir, confiait François Mitterrand à Jean-Pierre Chevènement, c’est la noblesse de la politique. » Cet étrange propos de socialiste ne me choque pas. Mitterrand était d’autrefois. Il était de son enfance, d’une belle et nombreuse famille, d’une province où des parfums sans avenir fécondaient des ambitions romanesques. Il était le fruit inventif et génial d’un univers ordonné. J’ai connu des gens de cette sorte. Culture, intelligence, quelques camaraderies privilégiées, ils faisaient plus que de porter le monde qui les avait faits, ils étaient ce monde. Le présent ? Un décor qu’ils voyaient à peine, le champ de manœuvres de leurs rêves. Ils feignaient poliment de s’y intéresser, tentaient parfois de l’aimer un peu, de loin. Dans un de ses discours, François Mitterrand parle de la ressource humaine. Dans sa bouche, ce mot de manager me fait rire. S’il avait eu la moindre idée de l’horreur qu’il recouvre, il aurait hurlé. C’est en toute innocence que je le vois inventer la réconciliation des Français avec l’entreprise. L’histoire l’occupait, l’art, la poésie. L’époque sur laquelle il régnait, il ne lui était pas difficile de la dominer de la tête et des épaules. Mais le cœur était ailleurs, il devait faire semblant. D’où la solennité, l’apparat ; ça tient à distance, ça protège les choses du dedans. D’où les mots-valises de la politique dans lesquels il essayait de fourguer en fraude au monde moderne, en tâchant de parler comme lui, un peu du sens d’autrefois. Socialisme, progrès, pourquoi pas ? Il y croyait. Comme on peut y croire. Un homme épatant, François Mitterrand. Et, comme eût dit Marguerite Duras, une politique désastreuse, forcément. Il n’embrayait pas sur une époque bien contente, elle, d’avoir affaire à un type aussi rassurant : tout pouvait changer sans cesser de continuer. On avait les idées larges : le fric, la pub, la culture faisaient ménage à trois. Vraiment, de tout cœur, bon repos à François Mitterrand. Si je rejette sa politique, je salue en lui un humanisme qui n’était pas une pose. Mais ce temps-là est fini. Ses héritiers sont les enfants du non-sens et, le non-sens, ce n’est pas à l’ENA que ça se soigne. Chez eux, l’humanisme à la Mitterrand est une pièce rapportée. Il sonne creux.
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Un ordre sécrète une logique qu’on finit par prendre pour la raison. Un jour, l’ordre s’effrite: il reste une mélancolie et l’avenir est en deuil : l’histoire de François Mitterrand. Le peuple sentait la solidité de son assise ; son talent était de lui faire oublier qu’elle n’était que survivance. Ses successeurs ont tiré la mauvaise pioche : ils ont l’obligation historique d’être géniaux, de refonder une raison vivante sur les ruines d’une raison morte. Est-ce autre chose, vivre ? Tout ce qu’on m’a vendu pour de la raison dans mon enfance et dans ma jeunesse, je sentais bien que c’était trop étroit pour en être vraiment. Allez l’expliquer aux autres quand vous ne pouvez pas vous l’expliquer à vous-même ! Allez discuter quand tout le pouvoir est en face ! On sort du jeu, on se révolte. La famille n’avait pas raison, l’école n’avait pas raison, l’Université n’avait pas raison, les groupes cathos n’avaient pas raison. Non, non et non. On prend l’habitude de dissimuler, de tricher, de mentir. À force de rester en tête-à-tête avec sa révolte comme la victime avec son ravisseur, on finit par y prendre goût, on trouve la posture intéressante : alors, de salvatrice, la révolte devient carcérale. Seule solution, récupérer le terrain perdu, et bien au-delà. Moscou est en flammes, reprenons la sainte Russie ! Se refaire une raison comme on se refait une santé : plus large, plus forte, plus vibrante, plus aventureuse, plus souple. Comment ? En affrontant le non-sens, l’apparence, l’absurde. Descente aux enfers et remontée. Combat avec/contre/pour soi-même comme fondement de tout. La plupart, il est vrai, ne le livrent pas et y voient une grande chance. Pour la sieste, c’est vrai que c’est mieux. Libre à eux, mais qu’ils ne se lancent pas trop dans la politique : elle les rendrait transparents. On verrait qu’ils sont comme leur héritage : vides, vides, trois fois vides.
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À la télé, une séance de formation dans un hypermarché. Le salaud fait travailler les stagiaires sur la gestion des stocks. Ils n’arrivent pas à trouver la formule la plus avantageuse pour la boîte donc, logiquement, pour eux. Alors le salaud leur dit : « Mais quoi, vous n’aimez pas l’argent, non ? »
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Docteur Jekyll et M. Hyde, en voilà une bonne affaire. Elle était autrefois largement exploitée. De braves types s’imaginaient diaboliquement schizophrènes parce que des envies bizarres leur poussaient aux marges de leurs existences d’employés fidèles et de maris dévoués. Deux hommes en moi, c’était le titre du roman d’un honnête historien catholique, Daniel-Rops. Il n’en avait pas vendu des tonnes ; son Jésus en son temps, par contre, avait fait un malheur. Le cher François Mauriac, rencontrant l’historien et sa femme dans un cocktail, avait gentiment caressé le superbe manteau de fourrure de Mme Daniel-Rops en murmurant de sa voix brisée et charitable : « Doux Jésus ! » La version moderne de Docteur Jekyll et M. Hyde m’inquiète davantage. On la trouve chez des patrons et des hommes d’affaires portés à la religion ou entichés de révolution. Plus critique, tu meurs. Plus zhumain, tu meurs ! Au tu et à toi avec ton âme ! Vibrants comme des perceuses électriques ! Le cœur sur la main, la main sur le cœur. Puis, le lundi matin, bourrés de liberté, ils s’en vont tout gaîment, la tête hors du doute, aggraver la cruelle absurdité du monde.
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Banlieues. Attention, sujet sérieux. À regarder en face. Museler ses passions. Ne pas parler en procureur, ne pas parler en avocat : ni pour fournir un exutoire à sa violence, ni pour soigner sa mauvaise conscience. La révolte à laquelle ont été acculés certains quartiers a de quoi faire frémir : c’est un drame pour les intéressés, une menace pour d’autres. D’évidence, les quartiers sont un symptôme de la société qu’on a eu la sottise de nous proposer et que nous avons la couardise d’accepter. Les quartiers racontent le fric, la chiasse consommatrice, la nullité des élites, la trouille identitaire, la voyoucratie publicitaire et communicationnelle, la prostitution de la pensée, le naufrage d’une éducation maquée au Medef, l’incurable bassesse d’une ancienne civilisation qui n’en finit pas de crever. Les quartiers racontent même Bush, et qu’il ne faut pas lui serrer la main. Mais, eux, les jeunes pris dans cette tourmente, il faut les regarder en face. C’est peu dire que beaucoup d’entre eux se sont enfermés dans la révolte : elle est devenue leur seule jouissance, amère et terriblement contagieuse. Ils ont tout perdu ; si rien ne change, ils ne reconquerront rien : il suffit de monter dans un train de banlieue pour comprendre dans quelle logique de régression ils sont entrés. La solution est-elle de ne rien faire en hurlant à la responsabilité collective ? Attendre, pour intervenir, que le problème global soit réglé, c’est les condamner. En un sens, bien sûr, il n’y a pas de problème des banlieues ; le problème des banlieues, c’est le problème de notre société, et bien au-delà. Mais, ce symptôme, si on ne le soigne pas, il va s’aggraver : ils en feront les frais, ce sera injuste. Cette violence doit cesser. Nous ne pouvons pas accepter que ces enfants se mettent dans un pareil danger ; nous ne pouvons pas accepter qu’ils fassent peser une telle menace sur d’autres. Il faudrait être bien sourd et bien stupide pour ne pas comprendre que, plus ils s’enferment, plus ils nous appellent. Il n’y a pas d’amour faible. Il faut intervenir. Le tout est de savoir pourquoi et comment. Non pas pour les réduire, pour les contrôler, pour les humilier, pour les emmerder : pour leur dire, même avec rudesse, que nous sommes là, que nous entendons y rester et que nous y resterons. Pas pour résoudre leurs problèmes, hélas ! Pour les empêcher de s’isoler et de nous isoler. Pour eux et pour nous. Il faut que les banlieues cessent d’être un enjeu démagogique, le lieu d’une prolifération de sensibilité fausse et intéressée : j’entends par là aussi bien la vulgarité des invitations au nettoyage que les gloussements humanitaires qui donnent accès aux médias. Il faut une remise en ordre. Mais une remise en ordre ne se fait pas dans le désordre. On doit savoir reconnaître les mérites de ceux qui auront à accomplir cette tâche difficile, mais on doit s’interdire de leur accorder l’ombre du début d’un commencement d’excuse s’ils manquent à la dignité avec laquelle elle doit être menée. Il faut leur expliquer que la manière dont ils l’exécuteront pèsera d’un grand poids sur la suite : leur parlant ainsi, on saisira une superbe occasion de les former. Il faut leur montrer qu’on ne les envoie pas contre l’ennemi, qu’un bout de territoire doit tout simplement être rendu à la sécurité. Il faut les habituer à l’idée, même si elle semble actuellement ubuesque, qu’une telle intervention pourrait éventuellement se dérouler ailleurs, à Neuilly-sur-Seine, par exemple. Un encadrement incapable d’obtenir de ses subordonnés l’attitude qui convient, un encadrement assez servile pour transformer une pareille mission en un exercice de reptation au sol devant un supérieur ou un politique, doit être considéré comme un encadrement incapable tout court, et sanctionné comme tel. Je suis persuadé qu’il y a une rencontre possible entre les gars des banlieues et les jeunes flics. Je suis persuadé que les uns et les autres le désirent plus fort encore qu’ils ne le refusent. Je suis persuadé que les uns et les autres ont besoin, pour eux-mêmes, de cet élargissement. Cette rencontre, il ne faut pas la truquer. Il ne faut pas déguiser les flics en footballeurs ; ces simagrées méprisantes faussent tout. Par contre, il faut transformer radicalement l’idée que ces flics se font de leur métier. Il faut qu’ils comprennent que, pour donner corps à l’esprit, il faut mépriser l’esprit de corps. L’esprit de corps, même si l’on vote à gauche, chez les flics ou chez les X, c’est ça le fascisme, c’est ça les faisceaux d’intérêt, c’est ça la saleté des adultes restés des sales gosses. Il faut qu’ils comprennent que l’esprit de corps ne marche jamais avec l’amitié, que c’en est la pourriture, le sida. Si l’on a la patience, les relations, forcément conflictuelles au début, s’apaiseront peu à peu. De l’ironie filtrera, des vannes, quelques mots. Les gangsters, là où il y en a, se retrouveront progressivement isolés. Difficile, certes. J’observe en tout cas que ni les chantres scandalisés de l’ordre ni les commentateurs attendris du désordre n’ont jusqu’à présent obtenu le moindre résultat. Pour cause : ils ne souhaitent pas en obtenir. La situation des banlieues les sert en ce qu’elle leur permet de prolonger les aboiements ou les bêlements qui sont leur fonds de commerce ; la situation des banlieues les sert en ce qu’elle leur est un écran – de peur ou de bons sentiments – entre le monde réel et eux. J’ose le dire : ces jeunes, ni ces pitbulls ni ces moutons ne les aiment. Une telle action, une telle formation-action ferait réfléchir la société tout entière. La levée de ce blocage créerait spontanément dans l’ensemble du pays une dynamique d’expression : c’est le cas à chaque fois qu’un nœud d’angoisse se dénoue. Ainsi, après avoir été symptômes, les quartiers deviendraient analyseurs. Ils y retrouveraient un lien réel avec le reste de la société ; ils y récupéreraient leur raison. Plus même : ils deviendraient les analyseurs de la démocratie elle-même. Impuissante à régler cette crise vitale, elle sera à bon droit sévèrement interpellée.
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Intervenir ? Et si ça tournait mal ? Mais comment cela pourrait-il bien tourner si on laisse ces jeunes aussi affreusement seuls, si on les abandonne à tous ces mots creux ? Une seule question, une seule angoisse. Y a-t-il encore assez de responsables pour vouloir que ça se passe bien ? Pour mettre de côté les tactiques, les avancements, les ambitions ? Je n’en suis pas sûr. Je n’en suis pas sûr du tout. Et puis, s’il n’y avait que les quartiers… De quoi ils sont le signe, il faudrait un Hypermarché pour le raconter. J’en étais à me demander par quel bout commencer quand un ami formateur m’appelle, tout remué. Il sort d’une session. Il est en train de développer une idée quand un stagiaire l’interrompt poliment et lui dit son étonnement de l’entendre employer des mots comme en effet, parce que, pourtant, donc, etc. Les autres sourient : ils se posaient aussi la question. Un formateur en communication leur a expliqué que ces mots-là ne servent à rien, qu’ils sont l’échafaudage qu’on retire quand la maison est construite, que ce sont de simples chevilles, qu’ils gâchent un discours, qu’il faut les éviter. Je ne ris pas, vous savez. Je ne mens pas. Ils ont dit ça. Et mieux même. Puisqu’on en était à se parler, une autre stagiaire, elle aussi, s’est étonnée. Non seulement cet ami emploie des donc et des en effet, mais il lui arrive de se servir de tournures négatives. « Jamais de négation, a dit le communicateur, ça casse une image, la négation. Rien que de l’affirmation. Être positif. Toujours positif. » Je vais dire les choses calmement. Ça, la plupart des tyrans du XXe siècle ne l’ont pas fait. Ils ont bourré le crâne des gens avec leurs âneries, ils leur ont fait brailler des slogans, chanter des inepties : la structure de la langue, ils ne l’ont jamais touchée. Ils n’ont jamais osé, ils n’ont même jamais songé y toucher. Seul le nazisme, que les démocrates mondialisés s’en souviennent, s’en est pris à la syntaxe et au lexique. Qu’on n’oublie jamais cela dans les entreprises, dans ces belles entreprises avec lesquelles nous sommes si gentiment réconciliés et où, la langue, on la sabote systématiquement, on l’attouche, on la viole. Où les excellents patrons humanistes payent grassement des saboteurs incultes que les excellents syndicalistes humanistes, l’air bonasse, regardent faire. Pourquoi interdirait-on aux gens d’articuler leur pensée et de dire non ? Chacun son idée et la course au fric pour tout le monde, c’est pas ça la liberté des veaux ? Et puis, qu’est-ce que ça change à la production, à la consommation, à la négociation ? Ce n’est rien, c’est pour rire, c’est la mode. « Vous dites que ça fait une pensée de pantin, avec des jambes sans genoux et des bras sans coudes ? Qu’est-ce que vous avez contre les pantins ? Nous sommes tous des pantins, mon pauvre vieux. Vous aussi. Excusez-moi. Un client. » Désarticuler les gens et les rendre incapables de refuser, ça s’appelle comment ? Les Droits de l’homme, ils roupillent ? Vous savez ce qu’on fait, vous savez ce qu’on devient quand on n’a plus le droit ni d’articuler ni de refuser ? On branle des mots au hasard. On devient une lavette, une lavette citoyenne. « Au début du siècle numéro 21, la civilisation occidentale s’était essentiellement consacrée à la production de lavettes citoyennes. » Je raconte ça à des gens. Ils ne réalisent pas. Ils croient que j’exagère. Que le plancher soit à ce point pourri, que les termites bouffent les meubles de famille, ils ne peuvent pas imaginer, ils ne veulent pas imaginer. L’amiante mentale, ils ne voient vraiment pas ce que ça peut être. Bruno Frappat rigole : il pense que c’est mon côté 68, il trouve ça sympa. Jean-Pierre Chevènement dit que je suis un original. Quelques formateurs savent, eux. Les grosses saletés, au début, il n’y a toujours que quelques types qui en parlent. Bien sûr que les banlieues, en un sens, sont une question annexe ! Mais ni les gars des banlieues ni les gars des entreprises ne sont des questions annexes. Il ne faut pas les laisser seuls.
Ξ
Les sociétés non plus ne doivent pas se laisser seules, surtout s’il n’y a qu’une Méditerranée entre elles. L’incident créé par le discours du pape est si révélateur ! J’ai beaucoup d’amis en terre d’islam, il faudrait que ce tout petit événement nous rapproche encore. À chaque rive sa tentation : la regarder en face, comprendre ce qu’elle signifie. Côté nord, le vieil esprit de supériorité. C’est de la tchatche, amis du sud ! L’Occident est péteux ! Il sait qu’il va mal. Il ne peut plus dire non à sa folie, il se désarticule. Côté sud, cette susceptibilité ! Vous faites un peu monter les enchères, non ? Vous endormez le peuple avec des colères artificielles ? Dangereux. L’évidence, c’est que les logiques de pouvoir, apparemment toutes-puissantes chez vous comme chez nous, sont blessées à mort. Notre stupide esprit de supériorité et votre discutable susceptibilité sont deux manières symétriques d’essayer de les réanimer. Inutile. Tous leurs déguisements sont maintenant repérés : politiques, économiques, religieux, et les autres. Elles disposent encore d’un énorme crédit virtuel, mais elles n’ont plus de prise réelle. Elles ne touchent plus ni les esprits, ni les cœurs : elles sont condamnées. La mondialisation a dévoilé leur nudité de la façon la plus impudique et la plus définitive. Il ne s’agit plus, ni pour vous ni pour nous, de savoir à quoi il faut nous raccrocher : toutes les prises connues ont lâché ou lâcheront. Il s’agit de nous faire présents les uns aux autres, et à l’avenir. Avec la puissance d’un élan venu de plus loin que nous, avec la largeur d’une raison qui dépasse nos singularités. Sans rien renier de ce que nous sommes, mais sans rien figer dans des formules, ni dans les peurs et les exigences qu’elles cachent. Votre Jacques Berque, notre Jacques Berque l’a dit lumineusement : « Non pas l’antique comme rabâchage, mais l’innové comme retrouvailles. » Plus de représentation entre nous, plus de solennités, plus de cinéma ! Réouverture des portes, de toutes les portes, chez vous et chez nous. À quand, tous ensemble, la fête de la Réouverture ?

(24 septembre 2006)

Le festin du boa

LE MARCHÉ XXIII

Le boa avait presque tout englouti. Il restait les banlieues. Le béton est indigeste, le boa hésitait un peu. Il y a pris quelques aigreurs d’estomac mais il y est arrivé. « J’ai tout fini, dit le boa performant. Toute la société est dans mon ventre. » Bravo, boa ! Dors maintenant et, si tu peux, crève.
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Les voyous de la communale, dont je parlais il y a quelques mois, ont de dignes successeurs. L’abbé qui régnait, dans les années quarante, sur le patronage de Montrouge, avait compris quel bénéfice il tirerait d’opposer ces pré-racailles aux doux enfants de l’école libre, qu’il chérissait d’une affection qui, de nos jours, ne passerait pas inaperçue. Terrible erreur de jugement. Hormis deux ou trois petits niais déjà définitivement empuantis par les parfums de leur mère et dont les voix fluettes semblaient étouffées par les poils des fourrures contre lesquelles elle les serrait, le tout-venant de l’école libre du coin, le Cours Saint-Jacques, n’était guère plus rupin, s’il était plus coincé, que celui de la communale. Je rends grâces à l’abbé de sa lecture approximative de Marx. Grâce à elle, l’idée me vint, comme à plusieurs autres, que non seulement je n’étais pas si différent de ces petits monstres dont les excès m’effarouchaient, mais encore que leur verdeur, leur vitalité, leur débraillé, leurs gros mots allaient avoir beaucoup à m’apprendre. Les injures dont l’abbé les couvrait, en me les rendant plus familiers, me faisaient curieux de les connaître et désireux de conquérir leur amitié.
Ξ
Qu’est-ce qu’ils foutent ces gamins dans les halls des immeubles ? Ils n’ont qu’à regarder TF1, bordel, ou rédiger leur CV !
Ξ
Penser à la banlieue me ramène à la mienne et à mon enfance : la fumée des bagnoles s’évanouira avant ce souvenir. Ce qui me frappe dans la crise actuelle, c’est la pérennité sinistre du langage. Les bons jeunes et les mauvais, les justes et les injustes, les purs et les impurs : comme je voudrais chasser de ma vie, après l’avoir marqué de deux gros cachets rouges GÂCHIS ! et POISON ! chacun des instants qu’on m’a fait perdre avec ces saletés ! Le bien existe bien sûr, et son absence est le mal. Mais les bons, les méchants, qui d’entre nous dira jamais où ils sont ? Qu’elle est laide l’exaltation de celui qui feint de le savoir, qu’elle est violente, qu’elle est meurtrière, qu’elle est inhumaine ! Et qu’ils sont misérables ceux qui applaudissent à ce mensonge ! Cela ne changera donc jamais ? Faire peur et diviser, pourquoi ne savez-vous jouer qu’à ça ? Ça vous amuse vraiment ? Pouvoir et image, vos vies ne s’étiolent pas dans ce cachot ? Vous êtes sûr, absolument sûr, de faire partie du club des bons, des justes, des purs ? Classez-moi en tout cas parmi les méchants, les injustes et les impurs : ce sera plus juste, et j’aurai moins honte.
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J’ai rencontré un homme libre : Philippe, chauffeur de taxi. À chaque feu rouge, il se saisit d’un livre posé près de lui. Un taxi, un livre : un client lui a demandé si c’était du porno. C’est du japonais. Philippe apprend le japonais aux feux rouges. Rageusement. Il ne mettra jamais les pieds au Japon. Il ne connaît pas de Japonais. Mais il apprend le japonais aux feux rouges. Il en sait déjà assez pour la conversation mais il n’y a pas de conversation. Alors il envoie aux clients des échantillons de sa science. L’absurdité, dernier refuge du sens. La gratuité provocante, dernier miroir de la réalité. Je lui demande ce qu’il pense des banlieues. Long silence, puis émeute verbale. La banlieue, il y vit depuis toujours. Il a des voisins Maghrébins, ça se passe très bien. Des voisins Noirs, ça se passe très bien aussi. Il se retourne vers moi : « Les Maghrébins, les Noirs, ceux qu’ils dérangent, c’est ceux qui ne les voient jamais. »
Ξ
Dans cette maison de retraite où, depuis dix ans, la fantaisie de ma mère s’épanouit au fur et à mesure que sa lucidité diminue, une part de tarte ou un sourire de l’aide-soignante déchaîne des passions aussi violentes qu’une circonscription ou un portefeuille. Comme la raison est en vacances et les oreilles peu performantes, pas besoin de président de séance;  personne ne se fâche si tout le monde parle en même temps. Celle-ci, de temps à autre, sort d’un assoupissement paisible, relève la tête, ouvre un œil sur l’horreur du monde, geint méthodiquement « Oh ! Monsieur, Monsieur, Monsieur… » et se rendort tranquillement. Celle-là, grande comédienne, poursuit à longueur de journée un époustouflant dialogue avec son père, marquant d’un léger silence le changement de personnage : elle le joue affectueux et solennel, tendre et noblement distant ; elle n’est, elle, qu’amour, soumission, humilité, mais avec quelle séduction ! Cette autre me remet en tête, en les récitant en boucle, les paroles d’une vieille chanson de mon enfance :
Il pleut sur la route.
Le cœur en déroute,
Toute la nuit j’écoute
Le bruit de tes pas.
En boucle, mais avec un progrès dramatique. La première version est comme on l’attend, mélancolique, tendrement chevrotante. Mais, foin de sensiblerie, au deuxième passage, l’artiste se fait ironique, guillerette, presque moqueuse. Puis, de fois en fois, la gaîté s’affirme et devient fracassante, tonitruante même à la dernière reprise, comme si des personnages de Giono errant au hasard de l’ivresse gueulaient une marche militaire. Triste tout cela ? Allons donc ! Moins qu’un congrès du Parti socialiste !
Ξ
Ce n’est pas triste. Ça vous précipite un grand trou noir devant les yeux ; on se dit que c’est la mort, puis on s’aperçoit que c’est trop simple, qu’on n’en sait rien. Comme dans ce beau pastel de Georges Dufrénoy dont j’ai chez moi la reproduction, et que j’ai vu, vraiment vu, l’autre nuit, à la faveur d’une insomnie. Il représente le porche de la chapelle des Salles-Arbuissonnas, haut lieu du Beaujolais, dont l’histoire, si j’avais meilleure mémoire, mériterait d’être contée. La porte en est ouverte sur l’obscurité du sanctuaire, au fond duquel rougeoie vaguement un vitrail. L’arc, les colonnes, les chapiteaux sont faits de ces pierres dorées qu’on trouve dans la région, et dont le soleil rehausse encore l’éclat. Tout cela est si lumineux, si simple, à la fois si solide et si léger qu’on en oublie ce gouffre d’ombre assis au milieu du pastel comme un berger parmi son troupeau. Ce gouffre, l’autre nuit, pour la première fois, je l’ai vu. Non seulement je l’ai vu : j’y ai pénétré corps et âme. C’est alors que m’est revenu un mot de mon père, passionné de photo, qui, quand il était mécontent de son travail, disait en jetant l’épreuve sur la table : « Ça ne rend rien du tout… » C’est le mot juste. L’autre nuit, les pierres dorées rendaient comme jamais. Elles rendaient au mystère du gouffre ce qu’il leur avait donné, la beauté du monde rendait à l’innommé, à l’innommable un rayon de sa splendeur. Et plus je me sentais absorbé par ce trou noir, plus ces pierres lumineuses affirmaient leur présence. Comme si ma disparition les faisait exister.
Ξ
Dans un journal, cette pensée de Kierkegaard : « Ce n’est pas le chemin qui est difficile, c’est le difficile qui est le chemin… » Voilà un paradoxe qui convient parfaitement aux moments de crise. Le difficile, à certains moments, peut devenir le chemin. Mais gare à ne pas le choisir ! Gare à ne pas le préférer ! Claudel, moins aigu et plus large, dit tout le contraire : pour lui, c’est le bien qui est facile, le mal est compliqué comme tout. Après tout, aucune obligation de croire l’un ou l’autre ; le mieux est de faire sa tisane avec ses propres herbes. Quand même, se méfier des pensées qui donnent constamment dans le tragique. Rire est le propre de l’homme. Je me rappelle le sourire de Francis Jeanson : « Tu ne crois pas qu’il nous fatigue un peu, Kierkegaard ? »
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La hiérarchie catholique n’a pas trouvé que l’abbé Pierre avait perdu la tête quand il craignait qu’un non au référendum ne fût une mauvaise action. Mais quand il avoue avoir connu, lui aussi, les tribulations de la chair, les cadres dirigeants de la foi crient haro sur le pauvre homme ! L’un d’eux va droit au but et le déclare gâteux. Mais un autre tient le pompon : pour lui, de telles révélations susciteront dans le peuple la joie mauvaise et rassurante de voir « un héros fauter ». On ne peut avoir une idée plus méprisante de ses frères et sœurs. Toutes les boutiques se ressemblent, décidément. Je ne crois pas que l’humanité de l’abbé Pierre incite les gens à la facilité. Ils l’aiment, cet homme. En finir avec les mômeries d’une pureté imaginaire, apprendre de sa bouche même qu’il est du même bois qu’eux, très inflammable, voilà qui suggérera à beaucoup que, s’il est comme eux, c’est qu’ils sont comme lui. L’échange, la communion des saints, le fond même du christianisme. L’infinie largeur, l’infinie profondeur, l’éternel jaillissement, le pardon à portée du cœur, la simplicité de l’enfant. Le contraire de la boutique à vertus au fond de laquelle un tordu mesure anxieusement l’impact de la vérité sur la clientèle.
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Il devrait téléphoner à Diam’s, ce Monseigneur. Sa chanson sur Marine Le Pen me touche. Violente, bien sûr, mais la tendresse est plus forte. Elle voudrait être copine avec Marine. Elle ne le peut pas. Elle le regrette. C’est tout simple. Il y a ce qu’on pense, ce qu’on sait, ce qu’on fera et ce qu’on ne fera pas. Il y a les mots qu’on dit, les combats qu’on mène, les causes qu’on défend. On ne calera pas. Mais il y a le désastre de n’être pas amis, d’où naissent une tristesse et un désir que ni la bataille ni la victoire n’apaisent ni ne comblent.
Ξ
Philosophe, islamologue et homme politique algérien, Mustapha Cherif souhaite engager son pays dans un double refus où je lis une aspiration d’une grande justesse et d’une vraie noblesse : ni la régression dans le fanatisme archaïque, ni l’engluement dans la mondialisation informe. Je ne puis qu’adhérer à ce projet dans lequel je retrouve l’influence de Jacques Berque, qui fut notre ami à tous deux : « L’authentique n’est pas l’antique comme rabâchage, mais l’innové comme retrouvailles. » Reste à passer à l’action. Inventer des relations nouvelles avec l’univers technique et la modernité, trouver dans les intérieurs de la société algérienne les ressources de ce changement, repenser en ce sens l’enseignement et la formation, faire vivre ensemble, avec les métamorphoses nécessaires, la tradition et l’actuel, le projet est vaste. Mais Mustapha Cherif a raison : c’est la seule voie possible .
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« Le métier de parents, ça s’apprend. » Et, bien sûr, il existe, pour vous l’enseigner, des gugusses plus malins que d’autres, des sujets supposés savoir nantis d’une licence de psychologie ou d’une maîtrise de sociologie et, surtout, d’une importante expérience de terrain validée par une publication dans une revue scientifique ! Le beau créneau, Mme Royal ! Le superbe piège à culpabilité où le même élan de frustration fera se précipiter, réconciliés dans la satisfaction de l’impuissance, les cathos du dimanche matin – messe et pâtisserie – et les dévots de la rationalité sociale. Quelle connerie la vie, Barbara ! Comme tout ça me donnerait envie de ne plus fréquenter que des voyous si ces respectables citoyens n’étaient eux-mêmes en quête de légitimité et d’honorabilité ! La punition risque d’être peu efficace mais je vire solennellement de mes relations toute mère, tout père qui, ne serait-ce qu’une seconde, aura prêté attention à ce délire. Que ces gens aillent se faire éduquer ailleurs : ils me dégoûtent. Quoi ? Après la trousse d’écolier de deux à seize ou à vingt-cinq ans, après l’entreprise qui leur apprend, non seulement le savoir se faire truander par le patron mais encore le savoir être, après les corbeaux qui leur expliquent comment faire leur deuil, après les baisologues brevetés qui leur signifient quand et combien et avec qui et pourquoi et comment, après le tri sélectif des ordures et des comportements démocratiques, ils vont encore aller se rencarder auprès de l’autorité scientifique pour savoir comment élever leurs mômes, leurs moutards, leurs morveux, leurs chiards ? Diogène, Diogène, ouvre-moi ton tonneau, et merde à eux ! Le beau créneau, Mme Royal !
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Non, Monsieur le Contrôleur que j’ai interrogé sur le quai de la gare de Lyon pour vous demander si c’était bien là le train de Nevers, je n’ai pas commencé par le bonjour obligatoire. Je vous ai parlé poliment, gentiment même, mais je n’ai pas commencé par bonjour. Bien m’en a pris puisque cela vous a permis de m’articuler en pleine poire un bon-jour Mon-sieur où il y avait des envies de meurtre. Ah ! Monsieur le Contrôleur, c’est tellement plus compliqué que vous ne le pensez ! La gare de Lyon, pour des gens comme moi, c’est une affaire de famille. Tout gosse, j’y venais voir partir et arriver les trains en compagnie de mon copain Jean Bertin, natif du Nivernais précisément. Et mes vacances d’alors – troisième classe, banquettes de bois – ont toutes commencé là. Donc, à la gare de Lyon, pour le rêve comme pour la réalité, c’est la même voie. Je n’ai pas l’honneur de vous connaître, Monsieur le Contrôleur, mais ce que vous faites, je le sais depuis toujours. Vous êtes dans mon paysage, vous n’êtes pas un étranger. La conversation avec vous, je la prends en marche : il y a si longtemps que nous sommes là, vous à contrôler mon billet, moi à craindre de rater mon train. Quand je vous dis « Pardon, c’est bien le train de Nevers?  », il y a des tonnes de choses là-dedans, des paquets de réalité, une histoire si solide et tant de confiance ! Si un mot en sous-entend toutes sortes d’autres, les grammairiens appellent cette figure synecdoque. Peu importe que vous ignoriez le terme : ce qu’il signifie, je n’arrive pas à croire que vous ne puissiez plus le sentir. Une gare, ce n’est plus cette magie, ce lieu de lourde attente enfumée où les adieux et les retrouvailles ne cessent de fabriquer du commencement ? On n’y célèbre plus, au beau milieu de la ville, les noces inespérées de la solitude et de la foule ? Il n’y a plus rien à y sentir, à y rêver, à y retrouver ? Il faut y apporter ses signes et son bonjour calibré ? Comme autrefois son pain et son jambon ? Je veux bien vous le dire ce bonjour, Monsieur le Contrôleur, s’il peut reposer vos nerfs. Mais, pour moi, il a des allures de condoléances.
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Cet ami travaille dans une compagnie d’assurances. Il aimerait avoir de bonnes relations avec plusieurs des quarante collègues qui travaillent dans le même service. Eux aussi, sans doute. Ils ne peuvent pas. Lui non plus. Toute-puissance du rôle. Une société sous camisole de force. Il sait qu’il vit dans l’absurde. S’il prend le plus petit risque de se découvrir, il le sentira, ce qui est une autre affaire. Que lui dire ? Ce que je me dis à moi-même. Il faut aller dans le sens de la plus large espérance.
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Claire Chazal prononce l’oraison funèbre d’Arman. Match nul. L’hommage de TF1 enterre la révolte du sculpteur. Mais la présentatrice est elle-même emportée dans les déchets de la consommation. La modernité et son double critique se précipitent, enlacés, dans le non-sens.
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Faculté. « Le cours que vous faites, Monsieur, à quoi il sert pour l’examen ? » Seule réponse possible : à te montrer que tu ne comprends rien à rien.
Ξ
L’insupportable, ce n’est pas quand ça va mal. Tout le monde a toujours su dire bof ! et il n’est pas de douleur qui n’ait une fin. L’insupportable, c’est quand ça va très bien, presque parfaitement bien, quand tout est large et fort, trop large, trop fort. C’est à cet instant que nous choisissons ou non ce que nous sommes, que nous acceptons ou refusons le déséquilibre qui nous menace, nous sauve et nous révèle. Gaston Miron :
Ma belle folie crinière au vent
je m’abandonne à toi sur les chemins
avec les yeux magiques du hibou
jusque dans les fins fonds du mal monde
parce que moi le noir
moi le forcené
magnifique
.
J’observe l’attachement singulier, excessif, paralysant de plusieurs amis pour les entreprises nationales dans lesquelles ils travaillent. Difficile d’entrer dans ces sanctuaires de la République mais, apparemment, plus difficile encore d’en sortir. Le monde extérieur semble, à leurs yeux, frappé d’irréalité. L’histoire nous enseigne que les enclaves de justice et de bonheur finissent assez mal : voir les Jésuites du Paraguay. Et ce n’est pas le meilleur service que rend une entreprise à ses salariés que de les entourer d’une trop grande protection maternelle. Dans L’emprise de l’organisation, livre capital, Max Pagès a montré quel poison secret distillent les sociétés qui veulent donner réponse à tous les désirs des travailleurs. Maman comprend tout, Maman permet tout, Maman arrange tout. Mais Maman veut tout savoir et Maman doit être aimée plus que tout.
Ξ
Changer la vie. Pense-t-on à ce qu’il a fallu de sottise et de prétention accumulées pour que la vie, aux yeux de l’adolescent Rimbaud, se soit si tôt confondue avec le conditionnement sinistre qui l’étouffe ? Devine-t-on quelle violence l’a acculé à cette identification désespérée ? Ce n’est pas la vie qu’il veut changer, c’est l’existence obscurcie par les choses : une nuit qui vole les étoiles. Qu’est-ce qu’une pensée qui ne cherche plus dans la vie ses racines, sa chaleur, sa lumière ? Une folie. Qu’est-ce qu’une cité dont la loi des lois n’est pas d’aimer et de faire aimer la vie, d’en partager l’évidence et le mystère ? Un crime. Qu’est-ce qu’une existence qui n’est pas exercice, méditation, célébration de la vie, combat d’amour avec elle ? Un néant.
Ξ
Les dommages causés à Vuitton, Lacoste, Cartier par la contrefaçon de leurs produits troublent le sommeil des justes. Pas la contrefaçon des penseurs chinois en vue d’épater les cadres des entreprises.
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« Le Parti recherche le pouvoir pour le pouvoir, exclusivement pour le pouvoir. […] Il ne recherche que le pouvoir. Le pur pouvoir. […] Les nazis germains et les communistes russes […] n’eurent jamais le courage de reconnaître leurs propres motifs. Ils prétendaient […] ne s’être emparés du pouvoir qu’à contrecœur et seulement pour une durée limitée, et que, passé le point critique, il y aurait tout de suite un paradis où les hommes seraient libres et égaux. Nous ne sommes pas ainsi. Nous savons que personne ne s’empare du pouvoir avec l’intention d’y renoncer. Le pouvoir n’est pas un moyen, il est une fin. […] Le pouvoir a pour objet le pouvoir. » George Orwell, 1984, Folio, p.371.
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Multiplier les enfants pour sauver la patrie ? Non. Refuser les enfants pour sauver la patrie ? Non. La frustration des enfants uniques des Chinois, les fameux « petits empereurs », créera plus de désordres et de violences que n’en eussent produit leurs frères et sœurs. Dans ce domaine, la règle est simple : en cas d’hésitation, toujours faire le contraire de ce que recommande le gros animal.
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Dans les entreprises, une formation réussie, c’est quand le groupe est heureux, gavé de satisfaction, dégoulinant d’émotion. « Ça s’est bien passé », disent les participants aux petits chefs. Qui portent la nouvelle aux cadres moyens : « Très très bien passé. » Qui courent à la direction : « Un grand succès pour l’entreprise. » Qui réunit les représentants du personnel : « Voilà un point sur lequel nous tombons d’accord, je pense. » Enterrement. Crémation.
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Train de 8h27 à Paris Gare de Lyon. Troisième arrêt : Bois-le-Roi. À Fontainebleau, les randonneurs commencent à déployer les cannes télescopiques, à ajuster les guêtres, à resserrer les lacets, à enfiler les passe-montagnes, à glisser les cartes dans leurs ceintures. Moyenne d’âge : soixante-dix ans. Atmosphère scoute. On n’entend qu’eux. La vipère de la dernière fois. Le restaurant pas terrible. Ils se montrent des photos, se complimentent sur leurs équipements. Parfois, ils baissent un peu la voix. Les visages se ferment. Irruption du tragique. J’entends : « Prostate, prostate… » Les femmes sont intarissables : « T’as essayé les ultrasons ? » Un étourdi confond Melun et Bois-le-Roi. « Non, mais tu m’vois randonner à Melun ? » Des enfances qui grimacent.
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Avoir dans sa famille une bibliothécaire, c’est ça la chance ! Voilà quarante-six ans que j’espérais retrouver ce numéro des Cahiers du Rhône sur Le vrai réalisme, paru à La Baconnière en 1943. Je l’ai lu en 1959, à Alger, dans les hauts de la ville, dans la bibliothèque du couvent des Dominicains où j’ai été hébergé pendant quelques semaines. Le religieux belge qui me l’a fait connaître, un énorme sexagénaire en bure blanche, à la voix de stentor, passait avec naturel d’une prodigieuse improvisation sur les Pères de l’Église à une histoire leste ou à une anecdote cocasse. Prisonnier de guerre, il avait observé qu’un gardien allemand allait fort régulièrement, chaque soir, pisser sur des barbelés. L’idée lui était venue d’y faire passer un courant électrique. Pas trop fort, ah ! ah ! ah ! on est des chrétiens quand même ! L’entreprise avait mis le moral du camp au beau fixe pendant plusieurs jours, il s’en délectait encore. Je reviendrai sur ce livre. Pour cette fois, à titre d’ouverture, quelques lignes de Jacques Maritain citées par Albert Béguin : « Il existe une authentique communauté temporelle de l’humanité – une profonde intersolidarité, de génération en génération, reliant ensemble les peuples de la terre – un commun héritage et un commun destin, concernant non pas l’édifice d’une société civile particulière, mais celui d’une civilisation, non pas le prince mais la culture, non pas la cité parfaite au sens aristotélicien, mais cette sorte de cité au sens augustinien, imparfaite et incomplète, constituée par un réseau fluide de communications humaines, plus existentielle que formellement organisée, mais d’autant plus réelle, vivante et fondamentale. Ignorer cette cité du genre humain, non politique, c’est réduire en poudre la base de la réalité politique, c’est méconnaître l’inclination progressive naturelle qui tend à une structure internationale plus organique des peuples. »

(29 novembre 2005)