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Stercora Consulting

LE MARCHÉ LXII

À la une du Monde du 22 juin : « Le blues des Français contraste avec leur niveau de vie élevé ». Contraste ? Pourquoi ? En soixante-deux signes d’imprimerie, espaces comprises, l’aveu d’une capitulation. Le 15 mars 1968, le fameux papier de Pierre Viansson-Ponté, La France s’ennuie, n’avait pas de ces naïvetés épicières, et ne s’étonnait pas, lui, de la morosité des riches. « Seuls, y lisait-on, quelques centaines de milliers de Français ne s’ennuient pas : chômeurs, jeunes sans emploi, petits paysans écrasés par le progrès, victimes de la nécessaire concentration et de la concurrence de plus en plus rude, vieillards plus ou moins abandonnés de tous. Ceux-là sont si absorbés par leurs soucis qu’ils n’ont pas le temps de s’ennuyer. Et ils ennuient tout le monde. » Les temps ont changé. La confiance en l’argent, passeport international pour la sérénité, est désormais inconditionnelle et quasiment religieuse. Voilà, en soixante-deux signes et quarante-cinq ans, la preuve de l’effroyable régression du monde et du Monde. « Je voyais que tout devenait rien » : Léon-Paul Fargue avait raison. Surtout, ne pas geindre. Gaston Miron aussi a raison : « Je suis arrivé à ce qui commence. » La seule réponse qui vaille, une fois consommé le dédain, c’est de descendre en soi jusqu’au point où, comme l’avers et le revers du même désir, ce refus radical et cette irrésistible naissance nous attendent.
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Une jeune fille à la radio, presque une adolescente. Elle dit qu’elle va sur Internet, qu’elle écrit de drôles de trucs sur de drôles de sites, des choses que, dans la vie, elle ne voudrait pas, elle ne pourrait pas dire. Elle raconte ça tranquillement, en faisant la naïve. Soudain sa voix s’étrangle. Et si, un jour, ils sortaient de leur cache, ses aveux, ses fantasmes, ses provocations ? « Ça fait peur », dit-elle simplement. La vibration de ces trois mots me touche, j’y sens comme une espérance. Puissent-ils toujours avouer leurs peurs, les jeunes, les crier, les chanter, les jouer, les surjouer : tapies au fond de leur être, elles leur pourriraient la vie, elles feraient d’eux des interdits de sincérité ; leurs pensées, leurs élans, leurs projets lui paieraient la dîme. Qu’ils ne croient pas les mille et une filiales de Stercora Consulting 1 qui leur enseignent que la peur est une réaction fâcheuse, le signe d’une mauvaise gestion de la vie, un dysfonctionnement auquel il est possible de remédier. Qu’ils les visitent, leurs peurs, qu’ils se réconcilient avec cet aiguillon, qu’il leur apprenne la liberté, le voyage, le passage, le plus oultre. Qu’il leur fasse préférer les questions aux réponses, les fermentations du trouble aux certitudes, les départs aux arrivées, les aventures aux réussites, toute espèce de vie à toute sorte de mort.
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Les étudiants catholiques du Centre Richelieu n’avaient pas peur, eux. Ils étaient dans la vérité, ça grandiloquait à qui mieux mieux. « Le monde moderne, disait l’aumônier, c’est nous qui le faisons. » On a vu, oui. Mais il y croyait ferme, et entraînait à Chartres, tout guilleret, ses troupeaux de jeunes bourgeois et surtout de jeunes bourgeoises, les filles étant, comme l’on sait, nettement plus douées pour l’intériorité. Je l’avais encore sur l’estomac, ce christianisme doctrinal et militaire, quand, dix ans plus tard, je parlais avec Aragon ; il m’a fallu attendre 68 pour en être purgé. Lui aussi, Aragon, avait son cadavre chéri sous le bras : pour le grand soir et la fin de l’Histoire, on était en train de revoir le timing. Comme ils ne voulaient pas se faire de peine, le grand écrivain et le jeune agité coincé s’appliquaient à ne rien voir. Des traîtres, en somme, eussent dit d’une même voix le cardinal Lustiger et la motion d’une cellule du quartier Latin. Aragon n’avait pourtant pas perdu de vue ce qu’il croyait, ni de cœur, ni d’âme. Moi non plus. Mais le déluge avait commencé, rien ne serait plus jamais comme dans les livres, toutes les cartes avaient été rebattues, quelque chose clignotait dans l’inquiétude active de cet homme, dans son ambiguïté tellement plus généreuse… La vie allait repartir des gens, de chacun de nous, peut-être, au moins l’imaginais-je, de la « foule sentimentale » (le mot est d’Aragon), celle que ses poèmes et ses chansons faisaient rêver juste, celle que je ne cesserai d’interroger dans les sessions.
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Ainsi donc le pape François, suggèrent certains de ses confrères jésuites, serait populiste, et vaguement démagogue. Cette cléricale poussette est bien utile à l’aimable économiste libéral de France-Inter, qui peut relativiser tout son saoul. La fureur du nouveau pape a des excuses, il n’a pas digéré les riches voyous argentins. Pas plus que le pape polonais les apparatchiks, expérience, soutient ce journaliste, qui nuançait son jugement sur le libéralisme. Faux. Sur ce point, je le répète, Jean-Paul II a tranché : « Le communisme est une intention droite qu’on a dévoyée, le capitalisme une intention perverse qu’on a fait prospérer. » On notera que ce sont les intentions qui sont ici considérées, non pas ce qu’on appelle les résultats qui, même honnêtement présentés, sont toujours truqués et truqueurs, sauf pour l’organisme tout-puissant et injoignable au téléphone que j’ai cité plus haut. La politique des résultats, invention d’intelligences médiocres et cloisonnées, sacrifie à l’abstrait, à l’irréel, à l’arbitraire de la propagande. Il n’est pas une tyrannie qui ne puisse se targuer de résultats dans un domaine ou dans un autre, et à bon droit : la démocratie devrait, semble-t-il, chanter un peu plus haut. Au bout de la politique de résultats, il y a la béatification des gangsters et la canonisation des mafieux. Les résultats, c’est l’économie à la portée des caniches.
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Sur la mort du jeune Clément Méric, une chronique de France-Info me semble trouver les mots justes. Envie, rarissime chez moi, de faire un signe. Bref message sur le site de France Info. Qui publie, mais en faisant suivre mon nom de la mention « anonyme ». J’envoie un second message pour préciser que Jean Sur n’est pas un pseudo. Rien à faire. Pour France Info, c’en est un. Bien sûr, quand un journaliste arrache d’un vacancier en partance la décisive confidence qu’il espère avoir du beau temps, il est nécessaire, il est déontologique, il est démocratique que je n’ignore pas le nom de ce brillant maïeuticien. Mais un auditeur n’est pas un journaliste, on fait ce qu’on veut de son nom. Et d’ailleurs, qu’il ne nous emmerde pas, on a du taf aujourd’hui : plein de discriminations à dénoncer.
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Radio encore. Avant leur finale contre l’Espagne, une journaliste (dont je ne dirai pas le nom, mais qui en a un) interroge l’entraîneur des basketteuses françaises. La belle aventure va-t-elle finir en beauté ? Foin d’aventure, répond le spécialiste d’une voix hautaine, gagner est maintenant un défi, un objectif. Un objectif, je ne suis jamais très triste qu’on le rate. Souvenir de guerre probablement. Mieux vaut que la bombe finisse sa course dans la mare aux canards.
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Radio toujours. Dans cette école de managers, on apprend, paraît-il, à parler d’égal à égal avec son boss. Se souvient-on encore de ce match de foot entre les éléphants et les souris où une malheureuse attaquante grise avait péri écrasée sous une énorme patte ? « Ça aurait pu nous arriver à nous », avait sportivement couiné la capitaine des souris.
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Radio. Télé. Journal. Internet. Comme remontent de la rivière des morceaux de cadavre, des bribes de propagande me sautent à la gorge, des outrances, des âneries. Pluie d’eau tiède, fétide. Rire ou pleurer ? Coups de poignard ou appels de détresse ? « Le Tour de France, ce n’est pas que du dopage », explique la ministre des Sports. On me parle d’un nouveau jeu sur l’ordinateur : quand on respecte la morale, on se fait tuer ; pour sauver sa vie, « il faut faire ce qu’il faut ». Et ces leçons de conduite sur tout, partout ! La suffisance de ces illettrés en gros sabots, leur lâcheté en filigrane. À peine sortis du ventre de l’école, ils viennent m’apprendre à vivre, ces zozos ! Ah oui, comme dit l’autre, qu’ils s’occupent de leurs fesses ! Et ces politiquiciens qui m’envoient en pleine gueule que, bête comme je suis, il faut qu’ils me fassent de la pédagogie ! Et ces équipes dont on nous bassine, que l’on voit se transformer en clubs qui deviendront des clans et finiront en gangs ? Et ces bons et mauvais élèves à qui des sous-fifres distribuent félicitations ou bonnet d’âne selon qu’ils marchent droit ou regardent ailleurs ? Et ce site de rencontre où des « célibataires d’exception » annoncent qu’en amour ils ont décidé « de ne plus rien laisser au hasard », parce que, là aussi, « il faut être exigeant ». Et, finalement, cette pauvre dame qui rissole dans sa caisse sous le soleil du péage, et qui, avec un beau sourire transpirant, confie au Socrate de la chaîne 3608 (maudit ! j’ai oublié son nom !) : « On arrivera quand il faudra. ». Non pas quand on pourra. Quand il faudra.
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Il faut que je revienne un peu sur le mariage homosexuel. Non pas pour la question débattue, désormais tranchée, mais pour ce que la discussion a révélé. Avec le recul, il me semble apercevoir dans cet étonnant déboulé de la sexualité à l’Assemblée nationale et au Sénat quelque chose de décisif, et qu’on pourrait presque dire providentiel. « Dieu écrit droit sur des lignes courbes », dit le proverbe portugais dont Claudel a fait l’épigraphe du Soulier de satin.
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Mon idée, c’est que le débat était à trois niveaux. Un enjeu officiel : le mariage homosexuel. Un thème sous-jacent : la question de l’homosexualité. Une préoccupation fondamentale : la sexualité tout court ; son irruption, en quelques décennies, dans la parole, dans le langage public, dans le spectacle ; la manière dont toutes les existences, sans exception aucune, en ont été percutées ; la complexité de ce que crée, ou ravive, ou manifeste cette irruption, les réactions qu’elle entraîne. Les députés et les sénateurs parlaient d’eux, parlaient de nous, mais en élèves sérieux qui ne se donnent pas le droit de sortir du sujet. Le non-dit débordait des colères, du silence trop discipliné, du lyrisme disproportionné. Des chevaux qui, à deux pas de l’immensité fraîche et verte, tondent rageusement l’herbe rase et jaunie de l’enclos. « Nous ne parlons que de ça ! », criaient les pour. « Que de ça ! », répondaient les contre. Allons. On ne parle pas du ruisseau sans parler de la rivière, ni de la rivière sans parler de la mer.
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Situation fréquente en formation, souvent touchante : les participants s’accrochent férocement sur un sujet alibi parce que la question réelle, comme on dit d’une marchandise trop coûteuse, est inabordable. Alibi n’est pas le mot juste. On aborde le vrai sujet, mais par un aspect si particulier qu’il paraît pouvoir être détaché de l’ensemble, les interlocuteurs se persuadant les uns les autres, tant ils redoutent qu’il en soit autrement, de la légitimité de cette opération. Aller au bout de ce qu’on pense, entrer dans la complexité de son originalité et même, au sens propre du mot, de son génie, avouer qu’une pensée sauvage gronde en soi et qu’elle a la redoutable particularité, sinon de dire toujours le vrai, du moins de l’aimer, tout cela est désirable, mais très inquiétant. On a peur des sujets brûlants qui brûlent, en effet, aux deux sens du mot : en obligeant à dévoiler ses batteries et en allumant des conflits intérieurs difficiles.
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Je retrouvais devant la télévision mes réflexes de formateur. Surtout ne pas perdre de vue l’évidence. Pas plus que de mes stagiaires d’autrefois, je ne sais rien de ces parlementaires, pas un traître mot, comme disait l’instituteur quand nous n’avions pas appris notre leçon. Ceux-ci sont groupés selon les appartenances politiques, ceux-là l’étaient selon les fonctions, le rang hiérarchique, les relations de travail : aucune conséquence à en tirer. Ma tâche, c’est de ne pas faire semblant et de tâcher d’être un témoin de bonne volonté. D’accueillir, d’accueillir autant que je le pouvais, sans me forcer, sans m’obliger. D’avoir, inch’Allah, la tête et le cœur aussi ouverts que possible. Par habitude, par plaisir, un peu par nostalgie, j’observais le spectacle de l’hémicycle avec les yeux qui considéraient les stagiaires.
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Mais un groupe ne se forme pas au hasard, ni à l’Assemblée nationale ni dans les entreprises. Des forces s’exercent sur lui, des logiques de pouvoir, des indications de sens. Un formateur se montre stupidement présomptueux s’il croit disposer de quelque moyen de sonder les reins et les cœurs, mais il se montre fainéant et irresponsable s’il n’étudie pas les conditions objectives qui ont présidé à la formation du groupe et ne s’interroge pas sur la relation qui existe forcément entre ces conditions et les attitudes qu’adoptent les participants durant les débats. Il était facile, par exemple, au début des années quatre-vingt-dix, de repérer ce qui, dans la parole des agents EDF, venait de la culture spécifique de cette entreprise, alors caractérisée par un sens affirmé du service public associé à un style paternaliste assez traditionnel, et ce qui, au contraire, relevait de l’agression de l’idéologie managériale, devant laquelle la hiérarchie, les syndicats et les salariés semblaient frappés de la même impuissance.
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Remarquons que si ces propos paraissent au lecteur orchestrer des évidences, ce n’est nullement le cas pour l’organisme mythique que j’appelle Stercora Consulting puisque tout ce qui relève de son influence, c’est-à-dire la quasi-totalité du gigantesque univers de la formation, du conseil et de la communication, adopte, sous son joug, une démarche rigoureusement opposée à celle que je viens de décrire. En effet, tandis qu’il se fait fort non seulement de décrypter, au moyen de mille et une méthodes dont la durée de vie est généralement comparable à celle des papillons, les dispositions intellectuelles et affectives des stagiaires, mais encore de motiver ces travailleurs pour les adapter efficacement à leurs tâches, il se montre d’une discrétion ineffable et virginale sur la réalité du monde extérieur, sur les forces qui y sont à l’œuvre, sur les conflits de l’entreprise, en un mot sur tout ce qui pourrait éclairer le travail du groupe et aider à lui donner un sens. Pour Stercora Consulting, rien d’autre n’existe dans le monde que ce que produit le travail du groupe quand ceux qui le forment apprennent à s’accorder sur la nécessité de poursuivre les objectifs de l’entreprise tels que ses dirigeants les lui ont fixés, et de les atteindre.
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Me gardant de toute espèce de jugement sur les personnes en présence, accueillant respectueusement toutes leurs différences, mais attentif à ce qui a pesé sur le débat et cherchant à comprendre, au-delà des subjectivités comme au-delà des positions partisanes, de quoi il s’agissait réellement dans l’affaire du mariage pour tous, j’ai formé l’hypothèse suivante : le vrai ressort du débat sur le mariage pour tous ne se trouvait pas dans le conflit des pour et des contre, mais dans la soumission des deux camps à deux visages différents du même pouvoir de l’argent. On peut essayer de montrer cela avec gaîté.
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Une interview de Patrick Buisson qui, explique Le Monde, voit « dans La Manif pour tous l’émergence d’un populisme chrétien », définit assez bien le sentiment des contre, même si des nuances de sensibilité existent, et si l’on peine, par exemple, à retrouver chez Béatrice Bourges ce qu’il y a de ludique dans l’étrangement nommée Frigide Barjot. Le propos de Patrick Buisson est clair : « On est passé, explique-t-il, d’un capitalisme entrepreneurial qui, en osmose avec l’éthique chrétienne, conférait une valeur morale au travail, à l’investissement à long terme, à l’ascétisme et la satisfaction différée à un capitalisme financier qui privilégie la pulsion et la compulsion, le court-termisme et la jouissance instantanée. » Passons sur cette conception d’une histoire aussi réversible qu’un manteau de pluie : la nostalgie n’a peur de rien. Et admirons la loufoquerie du projet. Ainsi Patrick Buisson veut en revenir au capitalisme de la production, cet abîme de frustration, à l’alliance du patron et du curé qui, moyennant la fidélité à la messe dominicale, subordonne en fait la famille au devoir d’état de l’ouvrier envers la fabrique et l’usine, et fait régner en son sein l’ordre moral, et d’abord sexuel, que prêche et contrôle le clergé. Que faire, sinon, à l’unanimité de toutes les facultés de l’esprit et du cœur, décerner le Prix Dinosaure à ce surprenant penseur ! Avec une couronne de laurier supplémentaire pour avoir cité ce propos de Nicolas Sarkozy : « La France a besoin de catholiques convaincus qui ne craignent pas d’affirmer ce qu’ils sont et ce en quoi ils croient. » Le christianisme au service de l’État ? Un néo-maurrassisme ? De l’État et de ceux qui assurent sa puissance, naturellement ? En somme, le CAC 40, les grands patrons et les financiers engagent Jésus-Christ comme communicancant ? C’est la sainte Vierge qui va être fière ! J’aime bien les gens qui croient au Ciel, j’aime bien les gens qui n’y croient pas : ceux qui lui donnent des ordres ou l’engagent à leur service me font rire. « Le peuple français reconnaît l’Être suprême et l’immortalité de l’âme », lit-on encore au fronton de l’église de Paley, charmante commune de Seine-et-Marne aux confins de l’Yonne. Merci pour Lui !
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Voilà, pour ce côté de l’hémicycle. Mais l’éclat de rire que m’arrachent les propositions de Patrick Buisson pourrait bien, si je n’y prenais garde, cacher l’essentiel. Je ne crois pas un instant, parce que je les connais sans doute beaucoup mieux que Bernard-Henri Lévy, que les jeunes tradis qui ont défilé contre le mariage pour tous constituent « la marée noire de l’homophobie ». C’est facile à penser et pratique à dire, mais c’est faux. S’ils s’opposent aussi vigoureusement au mariage gay, c’est qu’il ébranle les fondements mêmes de l’univers dans lequel ils ont été élevés, et hors duquel ils sont des oiseaux tombés du nid. Mais il faut comprendre que la menace resserre encore leurs liens avec le monde de leur enfance. Seuls, parmi eux, des fous pourraient oublier, à cet instant, en quelque tentation qu’ils se trouvent de la transgresser, l’obligation fondamentale de la charité fraternelle ou, tout au moins, dans ce domaine pour eux si sensible de la sexualité, foyer de toute leur culpabilité, celle du pardon des offenses. En sorte que, par une nécessité intérieure difficilement perceptible et par le mondain et par le démagogue qui se relaient à l’écritoire de Bernard-Henri Lévy, ces opposants farouches au mariage homo pourraient être parfois les premiers à jeter l’anathème sur l’homophobie. Certes, on n’ira pas chercher dans leurs convictions une pureté de cristal, mais s’il fallait tout juger à ce critère… En tout cas, ils ne sont pas les monstres que l’on dit, et si leurs adversaires refusent de les regarder de trop près, c’est qu’ils redoutent confusément l’effet de miroir.
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Ces tradis sont des victimes. Des victimes de l’autorité, ou plutôt de la confusion qu’ils font, ou qu’on a faite pour eux, entre l’autorité et la transcendance, confusion qu’ils n’ont pas su, pas pu, pas voulu éviter. Cette transcendance à laquelle ils croient sincèrement, on leur a appris à l’enfermer dans le tiroir bien rangé de l’autorité et à lui faire une place parmi leurs petites affaires familiales, sociales, morales, mondaines, sexuelles, notariales, religieuses. C’est là une épreuve difficile. Cette transcendance qui est élargissement, c’est-à-dire à la fois ouverture et libération, une malédiction jetée sur eux s’acharne à l’emprisonner dans des formules, dans des alternatives simplistes et brutales, dans un volontarisme qui les laisse du matin au soir et du soir au matin dans l’obsession d’eux-mêmes. Ils ont le sort de ces prisonniers à qui l’on impose toute la nuit une lumière aveuglante : leur torture secrète, c’est l’impossibilité où ils sont de se reposer. D’où leur besoin maniaque de faire le point, de dresser le bilan. Sur le visage tendu de ces supposés privilégiés – Dieu me garde de tels privilèges ! – une dureté intransigeante succède en un instant à une tendresse douloureuse d’où l’espérance n’est pas absente. Le monde bourgeois, en eux, s’est payé le christianisme.
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« Un capitalisme financier, dit Patrick Buisson, qui privilégie la pulsion et la compulsion, le court-termisme et la jouissance instantanée. » Voilà bien, en effet, le monde où nous sommes, mais c’est le descendant légitime et l’héritier naturel de celui auquel il a la naïveté de nous proposer de revenir. Après le capitalisme de la production, celui de la consommation, puis celui de la communication : cette succession s’entend comme une intériorisation de la contrainte. La dure loi de la production, d’abord. La discipline sévère qu’elle installe parodie l’austérité chrétienne mais en renverse le sens : celle-ci est tournée vers le progrès de la vie intérieure qui est présence au monde, celle-là n’a pour but que d’écarter les êtres humains et du monde et d’eux-mêmes. Logique de contrainte, de séparation, d’enfermement : river les travailleurs à leur insécurité, à leur angoisse, à leur contingence. Leur docilité et les bénéfices du capital grandissant ensemble, ces mêmes individus dont, en tant que travailleurs, on niait la subjectivité, et qui sont désormais comme désamorcés d’eux-mêmes, vont pouvoir être utilisés comme objets économiques et servir de relais au progrès du capitalisme, dont le vecteur principal n’est plus le producteur, mais le consommateur, ce roi d’opérette. On ne voulait pas d’eux comme sujets, on va les récupérer comme instruments. Ce retournement suppose que le premier levier du pouvoir ne soit plus la contrainte, mais la séduction : l’actualité témoigne, jour après jour, de cette puissante transformation, dont la glorification de la jouissance est le trait le plus significatif : mais c’est une jouissance objectivée, qui trouve en elle-même sa propre signification et consacre l’isolement de l’individu. Le même capitalisme qui, dans l’horreur de la fabrique, a travaillé à réduire, autant qu’il le pouvait, la place du désir dans la vie des travailleurs, ou à le déshonorer, leur en réimplante ainsi, comme il le ferait d’un appareillage électronique, une version trafiquée, une copie frauduleuse qui assurera tout à la fois leur autonomie et leur dépendance, deux mots que tous les écoliers du monde devraient apprendre à reconnaître synonymes. Étape capitale, mais qui en suppose une autre, celle du capitalisme de la communication, des communicancant(e)s et de la communicancance. Les besoins objectifs de la propagande n’expliquent pas à eux seuls cette nouvelle évolution. Le XIXe siècle industriel a entrepris de déconstruire la personne humaine dans sa totalité : c’est la personne humaine dans sa totalité que le capitalisme moderne a besoin de reconstruire, elle ou, plutôt, son avatar. La jouissance de l’autonomie-dépendance en est le fondement, mais les superstructures font défaut qui, avec la rationalité de l’ensemble, assurent la mobilité et la sécurité du système et permettent d’interconnecter ses éléments. Voici donc le temps des bricoleurs, des fabricants de valeurs. Un moraliste à chaque coin de rue. L’obsession des dérapages. L’organisation de phobies collectives. La fabrication d’événements. Une suffisance bovine. « Le blues des Français contraste avec leur niveau de vie élevé. » Lourd, vraiment lourd.
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Dans cette histoire, je ne crois personne. Si les tradis avaient un tel souci de l’Évangile, ils n’auraient pas attendu le débat sur le mariage homosexuel pour battre le pavé. On leur accordera que leur attitude témoigne d’une excellente estimation du risque : elle leur permet de jouer les prophètes sans avoir à se poser la moindre question sur leur adhésion de fait à une société dont ils devraient, s’ils avaient un peu de courage et quelques lectures, être les plus féroces adversaires. D’autres causes eussent été moins confortables à défendre, mais nettement plus chrétiennes.
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Je ne crois pas non plus leurs adversaires. Leur victoire les laisse étrangement amers. Trop de ressentiment chez ces vainqueurs. Quand on gagne, on est plus généreux que cela. Je n’arrive pas à croire qu’ils aient défendu la liberté, l’égalité, la tolérance, je ne sais quoi. Je ne crois pas plus à leurs mots qu’à ceux des tradis. Il est vrai que je ne crois plus rien, jamais, de ce qu’un pouvoir politique me raconte. Non que je me veuille laudator temporis acti, la Quatrième République de ma jeunesse ne m’a pas laissé de si bouleversants souvenirs. C’est plutôt une question de tempo, très difficile à expliquer. Comme un homme qui aime les femmes et qui soudain, devant celle-ci, si belle, intelligente, sensuelle, aimable, bienveillante, hardie, tout ce qu’on voudra, peut-être pourrions-nous nous voir à mon retour ? Pourquoi est-ce que je dis aujourd’hui que la parole politique sent l’arnaque, la même arnaque différemment parfumée ? Peut-être parce que cette banalité est devenue si énorme, si envahissante qu’on ne voit plus qu’elle, comme une toile de maître quand elle s’est pris un pot de confiture de groseilles, qu’il ne faut plus essayer de faire avec, ni de faire sans, que c’est lui, le problème, lui, le pot de confiote, vous comprenez, et que le reste, on s’en tape, il est inaudible, insipide, invisible ? Comment est-ce que je peux dire que je flaire que les politiques eux-mêmes sentent cette arnaque qui rôde, surtout s’ils ne sont pas des arnaqueurs, ce que je crois possible ? Mais que, dans ce cas favorable, la tension s’accroît si vite et si fort qu’on attend la chute du funambule ? Quand un responsable tente péniblement de se faire proche et familier, comment est-ce que je peux expliquer que ça décourage en moi toute tentative de l’écouter ? Comment est-ce que je peux dire, en un mot, que ça pue le Stercora Consulting partout, sur les cravates et dans les décolletés, et que, si j’ai passé l’âge de dispatcher les bons et les mauvais, il y a quand même des partis et des discours sur lesquels cette odeur est particulièrement fétide ?
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La loi est passée, je n’en suis ni ravi ni accablé. Si elle n’était pas passée, je n’en aurais été ni accablé ni ravi. J’entendais l’autre jour un homme qui venait de l’étrenner, cette loi, en se mariant avec son copain. Ce n’est ni le tradi que je ne suis pas qui parle en moi, ni le progressiste que je ne suis pas non plus. Le formateur, seulement le formateur. Eh bien, non, Stercora Consulting aura beau balader un drone au-dessus de ma tête, on ne me fera pas dire que j’ai senti de la joie dans cette voix. Comment est-ce que je peux donc expliquer que je suis encore plus mal à l’aise avec les pour qu’avec les contre ? Pas à cause du fond. À cause du ton. Les tradis disent de magnifiques bêtises qui tombent régulièrement à côté de la plaque, mais ces bêtises se rattachent, même de très loin, à quelque chose qui a été un jour de la pensée. Alors, leurs conneries, on les écoute, et on les démonte. Les conneries des pour sont indémontables, probablement parce qu’elles n’ont jamais été montées. Elles sont en kit.
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J’en étais au mariage pour tous, et je voulais montrer que l’inspiration des pour et des contre se rattache à deux moments différents du capitalisme et qu’elle est profondément liée à l’histoire d’un double matraquage. Pour les contre, en gros les tradis, j’ai dit ce que je pensais. Aux autres maintenant. Et là, je regarde le prompteur. Ce qui m’arrive n’est pas banal. Fréquent à l’oral, rare à l’écrit. Le trou. Je n’ai rien à dire de ce qu’ont raconté les pour sur le mariage pour tous. Il faudrait que je fasse semblant, que j’aille piocher Internet, que je retrouve leurs considérations sur la justice, sur l’égalité, la démocratie, sans compter une pluie de grandes références. Toutes choses, je le dis comme je le pense, qui ne sont pas plus stupides que les divagations de Patrick Buisson sur le thème « comment rouler sur l’autoroute en marche arrière ». Mais c’est ainsi. Si je n’ai pas tout oublié, rien n’a accroché. Pas moyen d’adhérer. Pas moyen de me fâcher.
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Diogène, cette image que j’ai vue tout enfant, ce type en haillons, sa lanterne sous le nez des passants. Qu’est-ce qu’il vérifie ? Leur bulletin de vote ? Leur sexualité ? Leur déclaration d’impôts ? Leur acte de naissance ? Leurs diplômes ? Leur certificat de motivation ? Non. Il se demande s’il lui est encore possible de vivre. Si leur existence va lui donner le goût, ou non, de continuer sa promenade en dansant et d’aller planter sa lanterne sous d’autres nez. Si je dis qu’il y a des gens que je ne peux plus voir, ce n’est pas une façon désagréable de dire qu’ils me déplaisent. Les yeux de mon corps les voient toujours, mes yeux intérieurs les distinguent à peine. Même chose pour les oreilles. Et si ceux-là se trouvent généralement du côté des pour, je jure que ce n’est pas une façon hypocrite de choisir l’autre camp. Aucune prévention personnelle à chercher. Si les socialistes mettent souvent mes nerfs à rude épreuve, je n’ai jamais eu à souffrir d’eux ; ce n’est pas vrai de l’autre équipe.
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Quand je pense aux contre, leur thèse sur le mariage pour tous s’affiche immédiatement devant moi. Christine Boutin, sa France éternelle, les élans revanchards, tout cela m’évoque quelque chose, pour le pire plutôt que pour le meilleur. Ce n’est pas vrai de la thèse des pour. J’ai le sentiment, même si des développements ultérieurs sont plus que probables, qu’elle est déjà noyée, qu’elle s’est dissoute. Ou qu’il s’agit d’une pensée qui ne marque pas, comme on dit de certains tissus. Pour filer la métaphore, une pensée moulante. Pas vraiment un prêt-à-penser, qui suppose quand même une forme. Une pensée comme une combinaison élastique, de plongée peut-être. Qui s’ajuste si bien à l’individu qu’elle n’est pas autre chose que lui en tant qu’il se vit comme un pur donné, une pure contingence, en tant qu’il accepte de se réduire à son apparence.
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Stercora Consulting. Cette jeune porte-parole du gouvernement, aimable et sympathique, sans doute très bien douée, il faut être du métier pour repérer l’armure blindée, spéciale ministre, qu’on a forgée sur mesure pour elle, qui la protège de toutes les flèches, mais filtre impitoyablement tout ce qui, d’elle, pourrait me parvenir d’émotion, de simplicité, de doute. Même son beau sourire en est figé, privé de sa vérité. Ah ! si elle était ma fille, elle en entendrait, la ministre ! J’ai peu d’expérience des cortèges officiels, mais les rares fois où j’ai tâté de ça, j’ai senti une inavouable gaminerie se faufiler sous mes airs solennels. Je lui dirais que c’est l’esprit d’enfance qu’il faut sauver, que c’est une fenêtre toujours ouverte, qu’elle doit en faire la pierre de touche de sa pensée, de son action, de sa vie, que le reste est Rien à la puissance Rien. Puis j’irais retrouver mes copains en sifflotant, sûr qu’elle ne serait pas trop à l’aise quand Stercora Consulting lui apprendrait comment on baise les gens avec des mots, comment on fait pour avoir toujours raison. La fois d’après, on parlerait un peu tous les deux. Cette petite manœuvre au fond d’elle-même qu’on lui impose en souriant, et qu’elle accepte parce que ça marche et qu’apparemment ça lui enlève ses soucis, je lui ferais doucement comprendre que c’est aussi dégueulasse qu’une lobotomie. Que Buisson, au moins, qui vit encore au temps du catéchisme, endoctriné et endoctrineur comme tous ceux qui lui ressemblent, on voit sur son visage que ça souffre, que ça gueule, que ça discute, que ça dément. Toute ministre qu’elle est, il faut qu’elle se rende compte : ce qu’on lui fait est plus grave que ce qu’on a fait à Buisson, infiniment plus grave. C’est la retenue à la source, comme on dit à Bercy, c’est indolore. Si peu de traces sur son visage, à peine ce léger voile, les gens ne verront rien. Mais moi…
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Longues conversations avec une jeune femme professeur de lettres. Agrég, Normale, elle s’en excuserait presque. Elle a choisi la banlieue, un lycée où une équipe de professeurs hautement diplômés s’évertue à offrir une seconde chance à de jeunes décrocheurs en les préparant au bac. Elle y croit à fond, à mort. En parle très bien, en écrit mieux encore. Grande sympathie. Et projection : je revois mes premières années de formateur, quand je n’avais pas encore rompu avec le discours institutionnel et que je croyais avoir à transformer l’entreprise, la société, quoi encore. Je l’écoute, j’entends dans sa parole ce que je sentais alors dans la mienne, une gronderie raisonnable qu’on s’adresse à soi-même, une prudence qui dresse des barrières. Mais quoi ? Dans le désastre de ces jeunes, le feu qu’il faut sauver, n’est-ce pas leur révolte ? N’est-ce pas ce mouvement premier, vital, qu’il faut les aider à intérioriser, à épurer des tentations de violence, des systématisations politiques à deux sous, des rôles clés en main ? Est-il vraiment nécessaire qu’ils aillent augmenter de quelques unités les bientôt 90% de reçus au baccalauréat et de quelques décibels les hurlements de victoire rituellement poussés devant les résultats et les caméras ? Quand ils se retrouveront conformes, n’auront-ils pas perdu l’essentiel, ce désir d’une vie singulière qui est pour eux, comme il le serait pour tous les autres si on ne les en avait pas opérés, le nerf de la paix ? N’y a-t-il pas mieux à leur proposer que leur réintégration dans le désordre du monde ?
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La hiérarchie s’étonne du parcours marginal de cette jeune femme : avec ses diplômes, que fabrique-t-elle dans ce périlleux désert ? Je vois les choses autrement. Et si elle se servait de son talent, de sa culture, de sa conviction pour déstabiliser les bourgeois plutôt que pour intégrer les décrocheurs ? Ces apparents malchanceux, ne vaudrait-il pas mieux les aider à renverser la logique établie ? À s’inventer une vie de liberté, d’intelligence, d’amitié, au risque d’avoir à souquer ferme pour leur matérielle ? Quant aux bourginets et bourginettes, ne pourrait-elle, cette vaillante jeune femme, aller porter en eux « le fer dans la plaie » comme disait Albert Londres, ce journaliste dont mes capricieux neurones ont retenu le nom sans difficulté ? Cette déconstruction et cette construction, ce débroussaillage et ces semailles marchent ensemble, ont le même sens, construisent le même monde, sont les deux formes de la même amitié.
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J’aimais entendre Jacques Berque parler de l’identité, c’était pour lui une façon de méditer sur la conscience et l’Histoire, c’était un récit de déploiement. Des imbéciles qui ne militent guère que pour eux-mêmes ont fait du discours sur l’identité un exercice de vanité, l’alibi de leur névrose, la justification agressive de leurs blocages. La philosophe franco-tunisienne Myriam Marzouki a raison de juger ce thème assez pauvre ; plutôt que de disserter sur notre identité, nous ferions mieux de nous demander ce que nous pensons du monde où nous vivons. Le fond de l’aliénation, c’est de découper son terrain de chasse. Peu importe qu’il s’agisse d’augmenter ses parts de marché dans le sirop d’orgeat ou de contribuer à la supposée libération de quelque minorité. « Ce que nous cherchons est tout. » Donc, ne pas aller grossir les rangs des obturés de la politique, des plombés de l’économie, des bloqués du social, des engorgés de la culture, des capsulés des médias, des emmurés des syndicats, des obstrués du militantisme, des étanchés du juridisme, des cachetés de la pédagogie, des colmatés de la performance, des calfeutrés de la compassion, des encombrés de la revendication, et autres embouteillés des équipes, clubs, clans, gangs. Il faut qu’une âme soit ouverte ou fermée.

(28 juillet 2013)

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Notes:

  1. Stercora, mot latin, pluriel de stercus, excrément. Utilité du latin pour dire le mot juste sans trop blesser. Chez Tchouang-tseu, l’excrémentiel désigne ce qui reste de l’expérience humaine quand, dépouillée de sa singularité vivante, coupée de ses arrière-plans, châtrée de sa contradiction intime, en un mot dévitalisée, elle n’est plus qu’un produit qu’on colporte.

Après l’hiver

LE  MARCHÉ  XXXIII

Le temps du « tout à l’ego », dit joliment Régis Debray. Et d’en appeler au collectif. Illusion. Le collectif du « tout à l’ego », c’est l’égout collecteur.
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« On ne me fera jamais avaler, écrit Maurice Bellet, que ce monde d’hyperpuissance technique n’est pas un monde fondamentalement fou. » Tout n’est pas dit, et Bellet s’en doute, mais ce qui ne commence pas par ce constat élémentaire est dépourvu d’intérêt. Le mouvement de la modernité – management, communication, challenges, compassion, etc.- nous conduit dans la cour de l’hôpital psychiatrique. Et il ne suffira pas, pour conjurer cette menace, de répartir plus équitablement la folie. Sur ces bases, nous pouvons commencer à réfléchir, et d’abord sur nous-mêmes. Car la fêlure sociale fêle chacun d’entre nous, ou révèle ses failles. Difficile et peu confortable, cette expérience irrécusable est finalement bénéfique. Plus il triche avec la question du sens, plus le monde moderne nous oblige à nous la poser, et de la façon la plus personnelle qui soit. Plus il nous isole, plus il nous conduit à nous demander ce qui nous unit vraiment.
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Pour sortir de soi, y entrer. Pour y entrer, en sortir.
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Les affaires du couple présidentiel ne me concernent ni ne m’intéressent davantage que celles d’un technicien et d’une secrétaire, mais les signes sont à tout le monde. J’en vois un dans le départ de Cécilia Sarkozy. Elle aurait pu rester. L’époque est assez tolérante pour ne pas interdire aux locataires de l’Élysée d’y concilier obligations officielles et liberté individuelle. L’épouse du président aurait pu justifier un choix différent par la tradition, ou par quelque passion des bonnes œuvres. Il n’est pas sans signification qu’une personne en vue mette ainsi à distance les prestiges du pouvoir. Alors même qu’il a investi comme jamais tous les secteurs de l’existence, le pouvoir perd de sa transcendance. Au sens que François Perroux donnait au mot quand il l’appliquait à l’argent, le pouvoir est en voie d’être dés-honoré, c’est-à-dire découplé de l’idée d’honneur. Certes, il n’est pas devenu infamant. Sage, il est toujours digne de respect ; mais on ne lui reconnaît plus une valeur intrinsèque. J’apprécie que cette mise à distance vienne d’une femme. Si j’étais femme, la place que les hommes m’interdisent de conquérir, je la prendrais de force. Et, trois jours après, je partirais sur la pointe des pieds, ayant ainsi prouvé qu’une femme vaut un homme et que le pouvoir n’est pas le meilleur des plans : grand chelem. « Pas si facile, diront les copines, il faudra que tu fasses tes preuves ! » Moi ? Non. Pourquoi ? « Sinon on dira… » Ce qu’on voudra.
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Maud Fontenoy m’aurait-elle lu avant que je n’écrive ? Elle ne sera pas ministre. Femme libre, toujours tu chériras la mer !
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Ma méfiance à l’égard du pouvoir n’est pas la conséquence d’un présupposé anarchiste, mais d’une simple observation : qu’il les étreigne passionnément ou feigne de les contester, le pouvoir ne peut guère, aujourd’hui, qu’accorder sa volonté à celle des forces aveugles qui le déterminent. Il ne s’agit pas seulement des intérêts économiques, mais de la vision délirante des relations humaines, sociales, internationales qui constitue la modernité. C’est cette logique qu’il faudrait mettre en cause : aucun pouvoir politique n’en est capable. De nos jours, à quelque sincérité qu’on aspire, exercer le pouvoir, c’est faire semblant. D’où vient sans doute l’aspect si nettement compensatoire de l’exercice. Du pathologique « tout est possible », négateur de la condition humaine, à la mise en scène de soi-même dans le rôle du chef, tout est forcément ersatz, spectacle, rideau de fumée ; rien n’a d’autre but que de faire oublier le plus agressivement possible une impuissance première. Je ne vois pas qu’il soit un handicap pour un homme ou pour une femme de notre temps de ne pas accéder au pouvoir ; à mes yeux, c’est une chance. Pour les générations actuelles, pour les suivantes peut-être, rien d’utile ne passera par le pouvoir parce que rien de sérieux ne changera dans le monde sans une souveraine et très hypothétique exigence de la liberté humaine. À cela, la force des faibles libres travaille moins mal que la faiblesse des forts enchaînés. Aucun nouveau visage de l’humanité ne se prépare aujourd’hui au sein d’aucun pouvoir ni d’aucun contre-pouvoir. Fausses pistes.
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Ils sortent d’une réunion. Ils viennent d’y sauver la planète. Ont-ils vu Miracle à Milan ?
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À mon retour d’Algérie, en 1961, pour panser, comme tant d’autres, quelques blessures de l’âme, j’ai pris rendez-vous chez un neurologue de l’île Saint-Louis. J’ai encore dans l’oreille les mots qu’il sut trouver et qui m’apaisèrent. Mais, plus encore que de ses mots, je me souviens de la salle d’attente où l’on me fit patienter. Ce médecin en avait fait une cabine de navire. Malles, hublots, cartes et instruments de navigation, élégantes gravures de paquebots, tout y était invitation au voyage, affirmation du voyage. À peine y étais-je entré que je me rappelais que quelque chose, d’où je venais, existait avant mon angoisse et que quelque chose, où j’allais, lui survivrait. Ce tourment qui me dévorait était un bouchon sur la mer. En quelques instants, mon attention se détourna de ses imprévisibles et absurdes soubresauts, dont je m’escrimais en vain à chercher la logique, et s’accorda en souriant à l’océan qui le portait. Rendre quelqu’un à lui-même, c’est le rendre à l’océan. Comment rend-on une société à l’océan ?
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« Je suis un homme du passé et de l’avenir lointain ». dit Pierre Legendre. Dépossession, indifférence chaleureuse, grâce du bonheur. J’ai dû sentir cela un instant en quittant pour toujours mon neurologue navigateur. Les points de croissance, dit le président de la République, j’irai les chercher avec les dents. Les points. De croissance, ou de rugby. Ou de foot. L’homme du foot est le plus explicite des trois, ou le plus douloureux. Les points. « Tout le reste est littérature », ajoute-t-il d’une voix lugubre. Il se déteste de raconter ces âneries, il veut que tout le monde le sache. Faites-lui signe que vous l’avez deviné, des tombereaux de raisons objectives vous dégringoleront sur le crâne, fourrées de valeurs naturellement. Marquer des points, voilà le sens de la vie, l’honneur de l’humanité, sa mission sacrée ! Des points pour le fric, des points pour le pouvoir, des points pour la bienfaisance, des points pour la justice, des points pour mon image, des points pour la gloire, des points pour mon cul, des points pour mon gang, mon parti, ma culture, ma révolte. La même histoire, tout ça, aveugle et inerte : surtout pas de faille dans ma motivation, pas de contradiction dans mon être, pas de nœuds à ma chaîne ! Surtout que je ne soit pas un autre ! Le confort du tank.
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L’écrivain, pensait Camus, ne doit pas être au service de « ceux qui font l’Histoire », mais de « ceux qui la subissent ». Pour être d’accord, je veux une précision : « ceux qui la subissent et lui résistent ». Je ne peux avoir de sympathie pour le vigile ou la caissière du supermarché qui jouissent d’emmerder une pauvre vieille dont le cabas a sonné ; je ne peux, à cet instant, voir en eux des victimes. Et si, quand on ne le lui demande pas, la vieille en question jouit d’ouvrir son sac tout grand en glapissant qu’elle n’a rien à cacher, je ne peux ressentir pour elle qu’une pitié écœurée. Ce qui pèse sur ces trois-là et les pousse à ces comportements lamentables, je ne l’oublie pas un instant. Je ne sais pas mesurer leur responsabilité, je n’ai pas la charge de leur conscience, je ne suis pas leur procureur. À leur place, peut-être ne ferais-je pas mieux, ou ferais-je pire. N’importe. C’est en tant qu’ils résistent, même difficilement, même chichement, à ce qui les accable, et non pas en tant qu’ils le subissent, que je suis à leur service. Sinon, je jouis moi-même hypocritement d’une supériorité que j’ai entièrement agencée ; ils deviennent mes protégés, ils ne sont plus mes égaux. Ma vilaine indulgence intéressée les méprise. Je suis un tyran ou, ce qui revient au même, un esclave d’esclaves : mon amitié pour autrui ne peut me contraindre à cela. Les pressions cruelles qui pèsent sur les faibles et les pauvres leur sont souvent moins lourdes à porter que l’aveugle bienveillance qui, d’emblée, les dédouane de l’obligation d’être courageux, les exonère de tout rêve d’héroïsme. J’ai assez entendu dans la bouche des petits, des moyens et des grands l’abominable « Que voulez-vous que je fasse ? » ou l’odieux « Je n’y peux rien » pour que la graisse de ma compassion ait eu le temps de fondre. Dans l’entreprise ou ailleurs, l’apparente piété des causes sert surtout à exalter l’importance de ceux qui les proclament ; leur dictatoriale bonté incite les malheureux à penser qu’ils n’ont ni les moyens, ni peut-être le droit, de se défendre eux-mêmes, que leur existence est vouée à osciller entre ceux qui les menacent et ceux qui les libèrent, que leur sort se joue dans les conseils d’administration jumeaux de leurs bourreaux et de leurs sauveurs. L’écrasante, l’effrayante responsabilité des riches et des puissants, loin d’annuler celle des pauvres et des faibles, la leur désigne au contraire comme leur chance et leur salut. Le privilège d’irresponsabilité des pauvres a été inventé par des gens qui, pour mieux les tenir, commencent par leur ôter leur arme la plus glorieuse.
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Père-Lachaise. Humidité, grisaille. À deux pas du crématorium, sur la tombe de Charles-Léopold Mayer, je lis : « L’homme ne vaut que par le progrès. » Oui. Non. Peut-être. Ne rien en penser, ça embête mes surfaces ; au fond, ça me fait plaisir.
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Train de banlieue. Trois adolescentes hyperpomponnées, pieds sur la banquette. L’une des trois enlève ses chaussures, les fourre parmi ses cahiers dans son cartable, d’où elle tire une autre paire de godasses et une feuille de papier. « Quinze lignes pour résumer ça, dit sa copine, elle est dingue, la prof ! J’lui en fais dix, et c’est marre ! » Ça, c’est un texte d’un immense auteur contemporain, Grand corps malade. La prof a dû bouquiner la sociologie. Et la pédagogie : partir des centres d’intérêt des élèves. Hélas ! Deux des trois gamines ignorent tout du génie en question. Pas grave, ça n’empêche pas de se peinturlurer un peu les yeux. « On va mettre que c’est vachement actuel, hein, les mecs des quartiers, tout ça… » Ainsi se construisent les tanks. Je est un pauvre con fier de se ressembler. Lamartine ou Marot, vous comprenez, c’est trop différent d’elles, le courant d’air les enrhumerait. Délit de non initiante.
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Ex-fan des sixties. Le temps peut passer, la chanson de Gainsbourg et la voix de Jane Birkin m’emportent toujours dans le même sentiment étrange, la nostalgie de la nostalgie. La petite Baby Doll qui dansait si bien le rock’n’roll, je ne l’ai jamais connue, ni aucune de ses grandes sœurs des fifties. Rien n’est plus lourd, plus désolant et ne se paye plus cher qu’une jeunesse trop sérieuse ; c’est un patrimoine d’ennui. Lot de consolation : la nostalgie de la nostalgie est moins triste que la nostalgie tout court. Rien ne l’use, ne la déçoit, ne la décourage.
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Les déprimes, les suicides, mais aussi les films, mais aussi Pierre Legendre qui entre en lice et renvoie les techniciens de surface à leurs bavardages : la propagande managériale, pour la première fois, est sérieusement harponnée. Réjouissons-nous en, mais observons surtout ce qu’elle oppose à ces attaques inédites. Pas question pour les managers de mettre en cause le moindre article de la Doctrine infaillible dont ils sont les hérauts, les prophètes, les prêtres. Si dysfonctionnement il y a, ce ne peut être la faute des penseurs ni des top managers, mais celle du terrain, des petits dirigeants, des cadres, de tous ceux qui ont une responsabilité immédiate sur les travailleurs. De pieuses critiques s’abattent sur ces responsables dont la balourdise, le manque d’humanité, l’incurable ignorance de la psychologie et, surtout, le défaut d’attention à l’égard de l’évolution des mentalités portent préjudice à l’image des entreprises et à la cause sacrée de l’économie mondialisée. S’ils ne veulent pas qu’on en vienne à leur liquidation pure et simple, ces irresponsables irréfléchis devront faire amende honorable et intégrer à leurs mœurs professionnelles la prise en compte de la dimension morale de l’entreprise. Cette réaction est typique du management : faire sienne une revendication de la conscience avant de la retourner à son profit dans un sens exactement opposé à celui qu’attendent les bonnes âmes. Les travailleurs étaient tenus jusqu’à présent par le salaire, le chantage au licenciement, les prestiges de la modernité, les fantasmes de puissance, les promesses de réussite. Cette nouvelle exigence morale – gageons qu’on parlera bientôt de la NEM, la nouvelle entreprise moralisée – va aggraver leur sujétion. Ils devaient mettre en adéquation avec l’entreprise leurs pensées et leurs actes, c’est leur conscience qu’ils reconsidéreront désormais à la lumière de l’efficacité. L’entreprise sera leur mère et leur maîtresse, mater et magistra comme disait une encyclique. Ainsi naîtra un cléricalisme d’affaires généralisé dont les ouailles seront dressées à fournir constamment des gages de leur piété. Cette compétition de moralité ne manquera pas de fournir mille et une occasions de jalousie, d’espionnage, de délation, de haine, de guerre : le management ne sait pas faire autre chose. Ce qu’on appelait naguère la Grâce se servait de toute faiblesse, de toute erreur, de toute faute pour exhausser l’être humain. Le management, son contraire, sa dénaturation grotesque, se sert de toute faiblesse, de toute erreur, de toute faute, pour l’humilier davantage. Pourquoi ? Pour permettre aux patrons de multiplier leurs revenus par quarante plutôt que par quatre, comme on le fait si petitement à Air-France ? Pas surtout, pas d’abord. Par méchanceté ? Pas surtout, pas d’abord. Pour assurer le triomphe de la Cause ? Plaisanterie. Sauf si, sous les pompeuses âneries qu’on rabâche, on flaire l’odeur de la joie de descendre, ce goût de néant, cette décréation dont sont objectivement complices tous ceux qui en veulent à la vie, à leur vie.
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Exemple. Un professeur américain de management à la Stanford Engineering School, Robert Sutton, vient d’enrichir sa religion d’une pratique inédite, la recherche du « coût total des sales cons. » Jean-Michel Dumay, qui nous rapporte la nouvelle dans Le Monde, cite un fort sérieux article de la Harvard Business Review dans lequel cet expert s’ouvre du généreux projet qui lui a fait écrire un « petit guide de survie face aux connards, despotes, enflures, harceleurs, trous du cul et autres personnes nuisibles qui sévissent au travail ». Il paraît que ce texte est disponible en français. Tant pis. L’essentiel est de comprendre que le distingué M. Sutton n’est pas un manager contestataire, encore moins un manager révolté, même pas un manager atypique, atrabilaire, provocateur. Non. M. Sutton est un manager, un bon, un très bon, un excellent manager. Cette violence, c’est cela le management, rien d’autre. Attentif, sérieux, méthodique, organisé, discipliné, soucieux de réussir, M. Sutton la déploie là où il le faut, quand il le faut, comme il le faut. Car le management, comme le dit le titre du beau papier que Philippe Petit a consacré, dans Marianne, à un DVD de Pierre Legendre, Dominium mundi – L’empire du management, que j’enrage de n’avoir pas encore réussi à me procurer, le management, c’est la guerre.
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On connaît le propos de Pierre Legendre. Le Management mondialisé, à quoi il accorde la majuscule, ressemble beaucoup à l’Occident chrétien du Moyen Âge qui, fort de l’arme décisive que lui fournit le droit romain, construisit la certitude folle de son dominium mundi, de sa « propriété du monde ». Chez un penseur de cette taille, n’importe qui trouve à rêver à son aise. Je pose un instant mon livre. Me voici à Alger, en 1959. Plusieurs anciens étudiants cathos du Centre Richelieu s’y trouvent affectés, généralement comme officiers. C’est du Legendre. Étudiants, on leur a expliqué, en se fondant sur le thème évangélique du surcroît, qu’outre les mérites spirituels qu’elle leur vaudrait, leur piété trouverait sa récompense dès cette terre : un bon emploi, une bonne surface sociale. Cette assurance leur permet d’apporter la même ferveur légaliste, sèche, raisonneuse, à leur prosélytisme religieux et à leurs convictions politiques. Le monde leur appartient deux fois. Ils en ont le dominium catholique, ils en ont le dominium de la puissance occidentale, ce qui, dans le climat de l’Algérie d’alors, les oblige, quand il est question de la torture, à des contorsions casuistiques qui me semblent parfois plus hideuses et plus inhumaines encore que les pires brutalités. Ils ont fait du christianisme un système idéologique bardé d’une rationalité technocratique glaciale. Ils n’hésitent pas à l’enfermer dans des sigles. Un officier de marine juriste parle du « P.O. » pour désigner ce péché originel qui est la sainte justification de l’aveuglement où il s’enferme. Plus que par le christianisme dont ils se veulent les missionnaires ou par la puissance occidentale dont ils s’imaginent les représentants, leur cœur semble dominé par une orgueilleuse soumission à une force sévère, immarcescible, altière. J’ai rencontré depuis, il est vrai, bien d’autres versions de ce désir de dominium.
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Je n’avais pas de bonnes raisons de fréquenter le Centre Richelieu. Je n’y faisais certes rien de honteux mais ma place, je le sentais, n’était pas là. Pas un crime : une fausse note dont je ne garde pas un bon souvenir et qui me met toujours du côté des gens à qui des censeurs, faute probablement de sentir leur propre vie assez dense, demandent des comptes sur certains épisodes de leur existence. Même s’ils ne sont pas de mes amis, je prends toujours le parti de ces suspects. Pourquoi, à certains moments, on agit contre soi, contre son intelligence, contre son cœur, contre son instinct, ce n’est pas à de vilains oiseaux qu’on explique cela.
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Maigret et l’affaire Saint-Fiacre : Jean Delannoy, 1959. Le commissaire enquête sur un meurtre survenu dans le château dont son père avait été le régisseur. Le jeune comte de Saint-Fiacre est un personnage léger que le drame et la brusquerie bienveillante de Maigret font mûrir. À la dernière scène, l’enterrement de sa mère, la vieille comtesse assassinée, il a revêtu un costume solennel. « Comment me trouvez-vous dans la redingote de mon père ? », souffle-t-il à Maigret. « À votre place, répond Gabin. Pour la première fois. » Cette réponse assez peu révolutionnaire m’enchante. Le cinéma des années quarante, que je connaissais par cœur, doit y être pour quelque chose. Riches ou pauvres, héros ou voyous, les personnages habitaient si profondément leur rôle qu’ils le faisaient oublier, ôtant tout intérêt, et presque toute réalité, aux comparaisons. Ils me suggéraient que chaque situation humaine pouvait s’élargir jusqu’à l’infini de la profondeur, de la largeur, de la hauteur ; que chacune était à la fois pesante et légère. Danielle Darrieux dans une belle demeure ou Ginette Leclerc dans un beuglant : même transcendance de l’humain. Transcendants les aristos, transcendants les prolos. Tous et toutes me conduisaient, par des voies toujours merveilleusement nouvelles, à la même bouleversante découverte de ce qui les habitait tous et toutes, et donc m’habitait aussi. Gosse de banlieue, je voyais bien ce qui me ressemblait ou non. Mais, par la grâce du cinéma, ce que je reconnaissais me devenait aussi étranger que ce que je découvrais. Le cinéma m’enseignait que je ne serais jamais ce que j’imaginerais être, que j’habiterais toujours l’incertain, le discutable, le confus, l’immature. Si, du moins, j’avais le courage d’y demeurer, si je ne ramassais pas dans quelque poubelle dorée les frusques des autres, si je ne me distribuais pas à moi-même mon rôle.
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« J’ai été bouleversé au plan humain », déclare le témoin d’une injustice. Sur les autres plans, ça allait ?
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Alexis Grüss. On lui parle des créateurs. Il répond que, pour lui, il n’y en a qu’un ; les autres ne font que recoller des morceaux. Et l’argent ? Bien pratique pour faire les courses, reconnaît-il. Je suis content.
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Depuis les dernières élections, je rumine une certaine séquence de l’information matinale sur France-Inter. Invités à donner leur point de vue sur la façon dont la station avait rendu compte de la campagne, des auditeurs reprochaient aux journalistes une certaine partialité. Ces derniers s’en défendaient vigoureusement : leur indignation ne me semblait pas feinte. J’écoutais de toutes mes oreilles ; je ne trouvais trace de mauvaise foi ni chez les uns ni chez les autres. Et j’observais que, peu à peu, ce qui avait commencé par une altercation devenait une sorte de silence à deux voix. On continuait à faire du bruit sur l’antenne mais, des deux côtés, les arguments devenaient moins convaincants, les reproches moins vifs. Il survient rarement, ce miracle de la bonne foi qui conduit au silence, au brouillage des idées toutes faites, au partage inattendu d’une certaine stupeur. Je cite de mémoire un propos de Lacordaire qui me vient de Jean Guitton : « Lorsque je discute avec mon interlocuteur, je ne me soucie pas de le convaincre d’erreur, mais de m’unir avec lui dans une vérité plus haute. » Plus haute, on l’a noté : ni négociée, ni consensuelle. Je pensais à cela, l’autre jour, dans ce joli restaurant où un ami m’invitait. La pluie qui tambourine sur les vitres, la salle si douillette, le vin, le service discret, avec juste la pointe d’ostentation qu’il faut, l’oreille patiente de mon hôte : refaire le monde est si délicieux, si gratifiant ! Mais, dans ces cas-là, il ne faudrait jamais jeter un coup d’œil sur les autres tables. Au même instant, on y prophétise aussi dur, on s’y prend pareillement à témoin, on y baisse la voix quand arrive le serveur. Au même instant, la même indignation, les mêmes mises en garde, les mêmes certitudes ou la même apocalypse que scelle ou nuance une gorgée de Morgon. Comme on passe facilement du charme à l’horreur, de la vie à la mort ! Comme elles disparaissent vite, les idées généreuses, dans l’épuisette des jours ! Miracle à Milan encore : ces notables en lourds manteaux de fourrure dont la parole devient un aboiement. Nous traînons de la mort avec nous ; gueuler plus fort qu’elle ne la fera pas taire. Silence, silence ! Le moins de bruit possible.
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Écrire, n’est-ce pas faire du bruit pour rien? Cela peut être aussi un rôle, écrire, un rôle pour s’écarter de soi-même. Une activité noble à disposition, quoi de mieux pour s’enfuir ? On vous lit ? C’est délicieux ! On ne vous lit pas ? Plaisir plus rare ! Vrai. Mais on peut dire cela de tout. Tout est rôle, rien n’est rôle. Vous êtes embarqué, comme dirait M. Bébéar, qui prend Pascal pour un consultant d’AXA.
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Aristocratie ? Élite ? Réseaux ? Aucun mot ne convient pour désigner ce que je désire de tout mon cœur. Des gens venus de partout, sans curiosité pour le pouvoir, l’argent, les diplômes, la gloire, la sécurité, affiliés à rien, attroupés dans aucune confrérie mais heureux de n’être pas seuls, des gens modestes et rieurs, différents mais indifférents, unis par le même projet de n’en avoir aucun, vivants et patients. Mais ai-je besoin de désirer cela ? Ça existe, ça m’attend, ça m’appelle.
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Le haut-parleur de la gare m’invite à prendre garde au passage d’une « circulation rapide ». De quoi s’agit-il ? Un convoi exceptionnel, nucléaire ? La reine d’Angleterre se promène ? C’est pour une superproduction ? Sarko vérifie les rails ? Non. C’est ce que les vaches et moi appelions jusqu’à présent un train, un brave train avec une loco, des wagons et des gens dedans. Petite blessure inutile, celle qui fait le plus mal. On doit être content de rentrer chez soi quand on a inventé ça !
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Dans Lettres, cette belle revue qui défend si bien la langue française, une citation de Diderot, tirée de sa Lettre sur le commerce de la Librairie, où il fonde le principe du droit d’auteur : « Quel est le bien qui puisse appartenir à un homme, si un ouvrage d’esprit, le fruit unique de son éducation, de ses études, de ses veilles, de son temps, de ses recherches, de ses observations, si les plus belles heures, les plus beaux moments de sa vie, si ses propres pensées, les sentiments de son cœur, la portion de lui-même la plus précieuse, celle qui ne périt point, celle qui l’immortalise, ne lui appartient pas ? » Hélas ! Quelque chose me dit que c’est cela, précisément, qui lui appartient le moins. Ce qui ne signifie pas que d’autres doivent s’en emparer, encore moins l’État. De gros tirages m’auraient-ils fait changer d’avis ? Je ne le pense pas. L’argent est le seul domaine de mon existence où l’instinct marche bras dessus bras dessous avec la raison. Comme beaucoup de gens aujourd’hui ; mais, chez eux, ils marchent dans l’autre sens.
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Pas de voiture ce matin. Pour atteindre Sens, première étape, on a le droit, moyennant deux euros, au car de ramassage des collégiens. Dans chaque village, il butine des petits groupes d’ados qui l’attendent dans la nuit. Bonjour poli au chauffeur, qui répond à chacun. Que ces enfants sont bien élevés ! Une fête. Un pépiement gai, des rires sans malice, un essaim de confidences. Au fond du car, des petits couples se forment. « Monsieur, crie un garçon au chauffeur, vous pouvez éteindre un peu la lumière, s’il vous plaît ? » La jeunesse du monde. J’en oublie mes rhumatismes. À Sens, ce sera une autre affaire : le train. Il n’y peut rien, le pauvre, mais que c’est laid, que c’est triste, que c’est lourd, que c’est décourageant, cette circulation rapide de travailleurs en marche vers leur épanouissement par le développement économique et la démocratie moderne ! De pauvres gens écrasés qui, à chaque instant, peuvent devenir méchants. Ces quatre-là tapent le carton ; on dirait qu’avec chaque carte, ils abattent un peu de leur vie. Dans dix ans, les gamins et les gamines du car seront ici. Au mieux. Rêveront-ils encore de leur adolescence ? À qui demanderont-ils de rallumer les lumières ?
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La pub pour les pros dans laquelle les entreprises encore un peu publiques gaspillent notre argent n’a l’air d’étonner personne. Les cadres supérieurs qu’elle ridiculise ne protestent pas. S’accommodent-ils de l’image grotesque qu’on donne d’eux ? Plus aucune réaction ? Capitulation en rase campagne ? Fierté à zéro ? Et les patrons ? C’est pour produire de telles âneries qu’ils ont fait des études supérieures, préparé les grandes écoles, fréquenté les élites, strip-teasé leur culture dans les dîners ? Allons, je suis injuste. Me vautrer dans un fauteuil de première classe en feuilletant un contrat, voilà un idéal qui, si on me l’avait proposé à vingt ans, m’aurait puissamment aidé à choisir mon destin : je me serais fait socio-psychiatre. Voudraient-ils décourager la jeunesse ? Pas impossible. L’inconscient est parfois plus sympa qu’on ne le croit. Ils disent aux jeunes ce qu’ils n’ont plus le courage de se dire à eux-mêmes : « Ne te lance pas là-dedans, mon petit gars, c’est dégueu ! » Le problème, c’est que, si le petit gars finit président d’une Université, le classement de Shanghai flanquera ses nuits en l’air, et ses beaux rêves avec.
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J’ai bien connu dans ma jeunesse le Cardinal Lustiger. Je ne sais rien de son successeur. Il vient d’expliquer que l’Église, c’est d’abord le peuple chrétien, non pas les « cadres » que sont les évêques ou les curés. Image troublante. Les paroissiens sont la première ressource de l’Église ? Comme les travailleurs la première richesse de l’entreprise ? Après Marx et le MEDEF, les cathos reprennent au refrain. Saint Management, priez pour nous ! Mal barré.
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En cette période de débats socialistes, François Hollande explique, dit-on, qu’il faut laisser dégorger les escargots. Une boutade, bien sûr, une boutade ! Mais qui le réconcilie, au moins sur ce point, avec Ségolène Royal : elle ne préconisait rien d’autre. Et non seulement avec elle : avec à peu près tout ce qui fait semblant de penser la vie démocratique. Exprimez-vous pour que je décide. Exprimez-vous pour que je vous tienne. Bien sûr, après une vie consacrée à la formation, il serait fâcheux que je me montrasse trop naïf. Il y a du déchet, et beaucoup, quand tout le monde se met à parler ; il y a de la sottise, de l’ignorance, du parti pris, du ressentiment. Il est très facile d’interpréter, d’ironiser, de faire le savant distancié ; cette sémiologie-là est à la portée du premier nigaud. Mais on peut faire autrement. On peut accepter que la bêtise des autres donne la mesure de la sienne propre, moins apparente naturellement, masquée par le talent, les formules, la tchatche. On peut vouloir communier, antérieurement à toute bêtise et à toute passion, dans le simple sentiment d’une existence partagée, d’une faiblesse semblablement désirante, d’une volonté identiquement équivoque. Dans ces cas-là, dégorgés de leur vanité et de leur manie d’imiter les importants, les escargots, à leur insu, prophétisent superbement.
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Dans à peu près tous les domaines, je me sens aux antipodes des choix du gouvernement actuel et de celui qui les inspire. Et pourtant, je ne suis pas pressé, pas pressé du tout, de voir arriver une éventuelle alternance, si tant est qu’elle soit concevable. Familier des blocs opératoires, j’ai une immense admiration pour les chirurgiens. « Allez, Monsieur, vous prenez votre courage à deux mains, et on y va. » Le cancer de notre vie collective est sous nos yeux : Nicolas Sarkozy ne l’a pas inventé. C’est un mal ancien, profond, multiforme, pervers, insaisissable. Il touche à tout ce qui est essentiel, à tout ce qui est vivant. On ne le guérira pas de sitôt ; mais on peut essayer de le comprendre un peu, admettre qu’il est là, s’avouer qu’il nous ronge. On peut peut-être même commencer à se déprendre de ce qui le favorise. Le premier résultat de l’alternance socialiste serait, à mon sens, de refermer la plaie sur le cancer et de caresser la cicatrice avec des onguents humanistes : je ne souhaite pas cette régression. Bien sûr, on peut raisonner autrement ; je ne me battrai pas longtemps sur ce terrain. L’important est moins ce qu’on pense, ce qu’on dit, ce qu’on défend que le niveau auquel on fait retentir sa pensée, sonner sa parole. Pour ma part, je ne conseillerais jamais à un jeune de se faire le vendeur de la modernité, même si elle ne produit pas que des mauvaises choses ; et pas plus, même si c’est très souvent nécessaire, de se donner pour mission de l’épouiller de ses injustices. Vendre et dénoncer procèdent du même esprit de certitude et de possession, de la même logique de forteresse, de tank. Autre chose nous sollicite, autre chose est plus urgent. Habiter le vide que le lent glissement du pouvoir laisse entrer dans la conscience ? Apprendre un abandon qui ne soit pas démission ? De point en point, de tache en tache, esquisser ce que sera le visage du monde après l’hiver ?

(8 novembre 2007)