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La communauté, c’est nous

LE MARCHÉ XVIII

Elle tire ses deux caddies sur quelques mètres, revient vers ses deux valises à roulettes, les conduit un peu au-delà des caddies qu’à leur tour elle va mener cinq pas plus loin, tout cela avec une élégance que son petit feutre rond et la cape noire jetée sur ses épaules feraient presque liturgique. La première fois, on s’y trompe : elle cherche un taxi, sans doute. Elle ne cherche rien, et n’a rien. Dans ces bagages impeccables, tout ce qu’elle possède, ses habits, des couverts, deux ou trois livres ; elle processionne patiemment dans les rues du quartier avec cet équipage, l’air un peu agacé d’une femme du monde qui aurait perdu son chauffeur. Elle marche comme on tricote, une maille à l’endroit, une maille à l’envers, mais que tricote-t-elle au juste ? Je me dis que la vérité de son voyage est plus forte que sa misère, que sa folie peut-être. Mais c’est une facilité. Et je n’ai plus rien à penser.
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J’apprends de ce spécialiste des randonnées pédestres que ne s’intéresser ni à la topographie du terrain ni aux noms des plantes, c’est marcher idiot. J’aurai décidément tout raté. La prochaine fois, j’emporterai des manuels d’onomastique végétale et je prierai les bœufs et les ânes de rencontre de valider mes connaissances.
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Nous serions tous fous si, dans l’expérience que notre enfance a faite du monde, les choses s’étaient strictement identifiées aux noms qu’on nous a appris à leur donner, ne laissant ainsi aucun jeu entre signifié et signifiant et nous interdisant toute créativité. Notre capacité de bonheur tient peut-être à l’équilibre délicat qui s’est établi en nous entre les mots et les choses. Que le nœud en soit trop serré, nous voici menacés par le formalisme. C’est le cas inverse que je connais le mieux : une enfance empêtrée trop tôt dans d’incompréhensibles passions d’adultes, matraquée d’émotions inexprimables, et dont les désirs naissants sont condamnés à bouillir dans le chaudron fermé par la peur et la honte. Pour les gens de cette sorte, les relations entre les mots et les choses restent orageuses ; les réconcilier sera l’affaire de toute leur vie. Parfois -c’est alors l’angoisse- les mots désertent les choses, ou bien celles-ci échappent à leur contrôle, revendiquant leur antériorité sauvage. Parfois, au contraire, de n’être ni habituelle ni vraiment naturelle, la rencontre inattendue des mots et des choses est si violente qu’elle se manifeste par une explosion de vitalité, un incendie de joie. On peut envier de tels tempéraments pour leur enfance persistante ou les plaindre d’être si constamment problématiques. En tout cas, la vie leur coûte cher : ils l’aiment d’autant plus.
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Certains d’entre nous ont ainsi à donner des noms nouveaux à des choses restées inapprivoisées, tandis que d’autres doivent apprendre à laisser filtrer un peu d’air dans la prison des mots : nous avons tous rendez-vous, finalement, au même carrefour incertain.
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Je regrette souvent de n’avoir aucune formation économique. Cela m’interdit d’entrer dans bien des débats et m’oblige à chercher, pour comprendre certaines interventions, un biais qui me soit accessible. Cette démarche est pénible, mais parfois assez féconde. Comme je suivais assez mal, ce matin, la démonstration de Frits Bolkestein sur France-Inter, j’ai mis en œuvre ma stratégie de contournement. Cette fois, elle a payé. À un auditeur qui lui demande pourquoi il déplore que la France ait mis en place une procédure de référendum pour ratifier la Constitution européenne, il répond, de manière surprenante, que la démocratie n’est pas faite pour les gens peureux. Compris, Frits, votre truc, c’est les patrons d’industrie qui roulent des mécaniques et à qui on apporte le café avec deux sucres ! Pas besoin d’en savoir plus : gardez vos salades ! Si mon pâtissier m’annonce que l’hygiène lui paraît, dans sa profession, une qualité superfétatoire, je n’ai pas besoin de savoir comment il fabrique ses éclairs au chocolat pour aller les acheter ailleurs.
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Le président de Total s’étonne de l’indifférence que portent les Français à leurs belles entreprises championnes. Un jour, peut-être, il comprendra, et ce sera son chemin de Damas. À l’instant de l’illumination, il voudra s’enfuir. Inutile : on aura déjà eu le temps de l’éjecter.
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On veut à tout prix que je sois pessimiste parce que je pense que l’Occident, s’il n’est pas capable de se décoloniser de soi-même, n’a aucun avenir digne de ce nom. Je ne vois pas en quoi le non-sens de la modernité m’empêcherait de porter un regard amical et confiant sur mes semblables. Nous roulons dans une bagnole pourrie, voilà tout. Il faut la mettre à la casse et repartir à pied si nous n’avons pas assez de sous pour nous en payer une autre. Où est le drame ? À moins d’avoir des actions dans l’usine : ce n’est pas mon cas. Étrange, quand même, cette solidarité des pauvres, non pas avec les riches (ce serait héroïquement fraternel), mais avec l’argent des riches, les soucis qu’il leur procure et les énormes bêtises qu’il leur fait commettre.
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Une aspiration populaire profonde s’autodétruit dès que les technocrates qui feignent de la représenter commencent à bavarder pourcentage. L’esprit de Mai 68, si l’on gratte un peu, est toujours vivant : Grenelle, c’est un bébé mort-né.
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Un salarié n’est plus qu’une volaille prête à cuire dès qu’il envisage ses relations avec l’entreprise autrement que pour ce qu’elles sont réellement : un travail bien fait contre un salaire correct, et bien le bonsoir, M’sieurs Dames. « Rien de plus ? s’étranglent managers et consultants, rien de plus chaleureux, rien de plus généreux, rien de plus humain ? » Rien de plus, en effet, tant que vous vous ferez payer pour avoir l’esprit large.
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En 1962, la revue La Table Ronde, dont j’étais alors le secrétaire de rédaction, souhaitait consacrer un numéro spécial à Jacques Maritain. Le philosophe répondait ainsi, le 12 octobre, à la lettre dans laquelle je lui avais fait part de ce projet : « Cher Monsieur. Je vous remercie cordialement de votre aimable lettre que je viens de recevoir. Je suis très touché de l’idée qu’a eue le Conseil de rédaction de La Table Ronde pour son numéro de décembre et ma gratitude à votre égard, comme à l’égard de Stanislas Fumet et des autres membres du Conseil, est très vive pour cette amicale et généreuse pensée. Après cela, je ne saurais vous cacher mon désir et mon instante prière que vous vouliez bien renoncer à un projet qui contrarierait beaucoup mon présent besoin de solitude et de silence. Je suis maintenant très retiré du monde : et autant je chéris la fidélité et l’affection de mes amis, autant je me sens déconcerté (pour ne pas dire plus) à la seule pensée d’un « hommage » à mon « œuvre ». Je ne mérite aucun hommage. Quant à l’œuvre, elle est à présent interrompue ; et le mieux pour elle est de l’abandonner, comme je le fais moi-même, entre les mains de Dieu, qui est maître de l’avenir. J’ai confiance que vous comprendrez mes sentiments à ce sujet et saurez les faire partager à nos amis. Dites-leur aussi que je leur serai doublement reconnaissant de m’apporter, en renonçant à ce témoignage public, un autre témoignage d’amitié qui répond aux plus intimes désirs du vieil homme que je suis. Je suis heureux que vous m’ayez donné leurs noms, en sorte que je puisse avoir dans le cœur une pensée de gratitude pour chacun d’eux. Veuillez agréer, cher Monsieur, avec l’expression renouvelée de mes remerciements, celle de ma meilleure sympathie. »
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Cette lettre est longtemps restée pour moi une référence secrète. Elle ouvrait un chemin, elle en fermait d’autres. Un peu plus tard, j’ai lu chez un autre écrivain catholique, Jean Sulivan, un propos qui mettait mon admiration sens dessus dessous : « Pourquoi refusez-vous les honneurs, puisqu’ils ne sont rien ? » Cette boutade n’a rien changé à mes sentiments, mais elle m’a aidé à comprendre que la vie intérieure n’est pas un jeu de rôles, même éthéré, qu’elle ne copie aucun modèle, qu’elle est souple, et modeste, et incertaine, et changeante, et multiple : qu’elle est la vie, quoi !
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Un aveu. « Diana, dit le commentateur de la radio, était médiatique ; Camilla est plus énigmatique. » Ce qui est médiatique est donc sans énigme, univoque et plat. Faute avouée, faute à moitié pardonnée.
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Dans cette maison de campagne où je passe le week-end, je suis chargé de recevoir le technicien qui vient vérifier la chaudière du chauffage central et de l’interroger sur le fonctionnement de la machine. Des pédagogues de ce tonneau vous réconcilieraient avec la technique. Il est patient, prêt à reprendre, sous un nouvel angle, les explications mal comprises ; il corrige mes sottises comme si elles allaient de soi mais souligne mes progrès avec chaleur. J’admire surtout l’usage qu’il fait du vocabulaire assez restreint dont il dispose. Ainsi du mot conneries, qu’il emploie tantôt au singulier, tantôt au pluriel, et auquel il donne deux significations bien distinctes. Premier sens : erreurs. « Attendez, Monsieur, je réfléchis un petit peu, je ne veux pas vous raconter de conneries ! » Deuxième sens : propos à ne pas prendre au premier degré, trait d’imagination, comparaison, exemple approximatif, hypothèse. « Tenez, pour bien vous faire comprendre, je vais vous dire une connerie… » Je le prétends sans la moindre ironie : cet homme est un véritable humaniste, un des rares que j’aie rencontrés ces temps-ci. Je ne plaisante pas. Il est humaniste parce qu’il a un souci énorme du vrai, et qu’il accepte la possibilité de se tromper, ce qui confère à son propos fermeté et gravité. Il est humaniste parce que, tout en distinguant ces deux dimensions, son langage se déploie dans la double perspective du réel et de l’imaginaire. Il est humaniste parce qu’il se met, sans aucun esprit de supériorité, à la portée du cancre qu’il a la charge de former. Il est humaniste, enfin, parce que, chemin faisant, il me fait part des observations recueillies chez ses clients, parce que sa leçon de chaudière débouche sur des anecdotes surprenantes, piquantes, touchantes, parce que, dans cette grange où nous parlons, toute une région se met à vivre, toute une humanité. Il lui serait infiniment plus facile d’apprendre ce que doit savoir un homme politique ou un chef d’entreprise qu’à ces derniers de retrouver le tour d’esprit dont il est, à son insu, le dépositaire. L’élite, c’est lui et les gens qui lui ressemblent. Rafraîchissante leçon de chauffage.
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« La gloire d’être simple sans plus attendre » (Verlaine)
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Plus de télé depuis un certain temps. Quand ce truc disparaît, comme on s’en fout ! Reste la radio. À la rigueur, si les petits camarades ne me faisaient pas de blagues, j’arriverais à lire la météo marine sans pouffer de rire. Mais je serais bien en peine d’expliquer sérieusement que les obsèques de Jean-Paul II se sont soldées par « un bilan spirituel exceptionnel. »
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Cette femme, sauf avis contraire des spécialistes, n’a pas voyagé idiot. Dans tous les coins du monde où elle est allée, elle a tâché de comprendre et de se faire comprendre, cherchant à ne pas heurter les croyances ni les mœurs des gens qu’elle rencontrait. Mais le mieux peut être l’ennemi du bien. Je me demande si son acharnement à respecter les « codes », surtout si ses interlocuteurs en usaient de la même manière à son égard, n’a pas asséché ses rencontres. Ailleurs comme ici, les codes sont vides. Ce sont d’honorables coquilles fabriquées par les millénaires ou les siècles, auxquelles on a sans doute tort de trop demander. Sous prétexte de considération pour les manières des autres, ne cherche-t-on pas surtout à protéger les siennes ? Je me méfie du culturalisme de la courbette mentale : c’est un exercice mondain. Parlant d’où je parle, je me fais confiance pour me faire entendre de mon interlocuteur ; et je lui fais confiance, à lui, pour deviner, d’où il m’entend, ce que je sais mal traduire dans ses signes habituels. Autrement dit, je fais le pari que nous sommes tous deux capables de transgresser nos codes : la transgression des codes, voilà une bonne définition de l’expression, voilà le vrai principe d’une révolution culturelle sans dogme ni violence. Casser les images ! Casser les images et les images des images ! À vrai dire, nous n’avons pas le choix : sinon, autant nous déguiser en Japonais, en Persans ou en Indiens, et parler à notre miroir. Les codes sont le résidu de l’expression inauthentique.
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Sur cette question des codes, voir le formidable débat qui oppose deux sinologues, François Jullien et Jean-François Billeter. Mieux vaut lire leurs œuvres que d’écouter les chroniques de Jean-Marc Sylvestre sur le thème : la Chine est puissante, la Chine fait du fric, la Chine rigole de nos hésitations. Cette démagogie sommaire qui veut nous faire honte d’être plus petits que les plus gros, c’est peu dire qu’elle me répugne : j’y vois l’essence même de la barbarie, je m’en sens comme physiquement agressé, elle me condamne au dédain. De telles analyses, scandaleusement partiales, ne relèvent que de la propagande. Il est vrai que le libéralisme sauvage déferle sur la Chine, mais pourquoi ne pas faire savoir ici que les Chinois informés sentent le danger, qu’ils mesurent, par exemple, ce que pourrait être une révolte des campagnes favorisée par l’accroissement des inégalités ? Qu’ils répètent, en insistant sur la fin de la formule, que le modèle chinois actuel veut être l’économie de marché à caractère social ? Pourquoi ne pas dire aux Français que le gouvernement chinois, qui n’a sans doute pas un besoin urgent des commentaires de Jean-Marc Sylvestre, vient de lancer, sous le slogan de la politique de l’harmonie, une idée nouvelle et forte : le développement parallèle de l’économie et du progrès social ? Ce qui l’emportera finalement en Chine, personne ne peut le deviner. Par contre, en ne témoignant pas de ce que nous savons, en ne tentant pas de briser, ici et ailleurs, le cercle maniaque et violent de l’exaltation par l’argent, nous nous faisons à nous-mêmes autant et plus de mal que nous n’en faisons à nos amis chinois.
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Pour soi-même, pour la société où l’on vit, l’exigence, encore l’exigence, toujours l’exigence. Pour les autres, pour les sociétés auxquelles on n’appartient pas, le témoignage droit, l’amitié positive, un langage sincère et dépourvu de passion. L’Occident fait le contraire : absolutiste et moralisateur pour les autres, il est toute complaisance pour ses propres tares. La raison ? Il n’est plus nulle part.
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J’ai besoin des autres et, si nul que je sois, les autres peuvent avoir besoin de moi. Voilà pourquoi j’ai toujours cherché l’indépendance, propédeutique de toute relation. Et détesté l’autonomie, cette prétentieuse bulle d’air qu’un peu d’ironie crève si bien.
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Pour laisser son nom dans l’Histoire, une seule solution, pour un révolutionnaire : tout brûler. Le problème, c’est qu’il se retrouve alors nez à nez avec des cendres. Les dégâts « partiels » infligés par les émeutiers aux cathédrales comme aux temples bouddhistes ont quelque chose de dérisoire. Seules ont la tête coupée les statues que les insurgés ont pu atteindre en se haussant sur la pointe de leurs petits pieds, comme les enfants qu’attirent les confitures. Aux étages supérieurs des édifices, la transcendance leur fait un bras d’honneur, ou les pardonne, ou les ignore.
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Difficile de vivre dans cette société. Dans la plupart des situations, on fait semblant et on rit aux anges ; une fois sur cent, on prend la mouche, et on ne la lâche plus. Si on ne se fâchait jamais, on aurait honte de soi ; si on s’indignait trop souvent, bonjour le neurologue.
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De Philip Roth, mon conscrit comme on dit encore dans les campagnes, à propos d’un des personnages de La Tache : « Elle n’avait pas la force de perdre ses illusions sur sa force. »
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« En mai 68, par éclairs, nous fûmes nous-mêmes la communauté », écrit Bernard Sichère dans son bel essai Il faut sauver la politique (Lignes-Manifeste). Cette formule d’une puissante simplicité, lourde, dans la mémoire de quelques-uns, de tant d’espérance et de tant de déceptions, je ne sais s’il y a beaucoup de gens aujourd’hui pour oser en deviner le sens. Que la communauté ne soit pas cette entité abstraite qui flotte au-dessus de nos têtes pour nous rappeler à la raison, à l’altruisme et au devoir, mais une dimension physiquement perceptible de notre propre corps, qu’elle soit constitutive de nous-mêmes en même temps que nous sommes constitutifs d’elle, ce n’était là ni rêverie, ni construction de l’esprit. Un éclair, comme dit Sichère, une perception instantanée et stupéfiante, une révélation du naturel, les retrouvailles avec une réalité toujours refusée. Chacun essayait ensuite vainement, naïvement, de retrouver l’instant perdu. Combien de fois l’ai-je guetté, jusqu’au ridicule, le retour de 68 ! Une crise boursière, une élection perdue, un mouvement social : ça allait recommencer ! Pour nous consoler, il nous restait les formules, l’intrépidité rhétorique ; Lacan, rappelle Sichère, préconisait de « fonder un lien social nettoyé d’aucune nécessité de groupe » ! Reste que nous avons vécu ces moments dans une grande ferveur. Nous en avons tout de suite mesuré l’exigence. Il n’est pas vrai que nous nous soyons réfugiés dans des fantasmes narcissiques ou dans la mégalomanie. Nous n’avons pas pris tous nos désirs pour des réalités. Les enfants gâtés de la bourgeoisie, solidement amarrés à la bassesse par l’argent, ont trouvé en Mai l’occasion idéale de satisfaire leurs caprices habituels et de s’en inventer de nouveaux. Nous n’avons pas, nous, jeté toute l’autorité avec l’eau du bain : nous avons commencé laborieusement, douloureusement, un tri qui nous occupe toujours. Fini, le sujet supposé savoir. Fini en politique, fini en art, fini en morale, fini en religion. Finie la reddition au grand chef, au grand esprit, à la grande âme, au grand frère. Pendant un temps, nous avons fait cette expérience étrange de descendre, corps et âme, dans les entrailles de notre société ; l’aventure finie, il nous est resté sur la peau comme une marque, un signe, une trace des autres. C’est ainsi que nous rêvions, que nous imaginions, que nous pensions, que nous espérions. Pas d’abord avec les fumées de l’intellect. Pas d’abord avec la chair. Pas avec l’âme telle qu’on nous l’avait présentée. Avec cette marque, avec ce signe, avec cette trace qui, tout à la fois, nous rendait plus solitaires que nous ne l’aurions jamais redouté et plus proches des autres que nous ne l’aurions jamais espéré. Et le temps passait, et le siècle s’abêtissait, et nous ne nous reconnaissions en rien. Et nous nous écartions de tout sans jamais rien abandonner.
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Daniel Cohn-Bendit met son grain de sel dans le référendum français. Bienvenue ! Il ridiculise notre complexe d’Astérix. Soit. Mais attention, Dany ! Astérix, vous le savez bien, c’est la version timide, populaire, autocritique de Cyrano. Et Cyrano, vous ne l’ignorez pas, c’est la version flonflon de Ruy Blas. Et Victor Hugo, vous l’avez lu dans Péguy, ce n’est pas très loin du Cid, ni d’Horace. Voyez-vous, Dany, la culture populaire, c’est un fil électrique dénudé, ça vous bousille une pensée, surtout lorsqu’elle se prétend héritière de 68. Astérix mène à Corneille, et à la fierté d’être du petit bonhomme gaulois, que vous ne méprisez ni plus ni moins, je veux le croire, que le petit bonhomme germain. Un gars de 68 ne méprise pas le peuple, Dany. Il sait quelles tortures, quels débats cornéliens se cachent derrière sa bonhomie conforme et cette trouille qu’il lui faut toujours justifier ; un gars de 68 sait ce qui pèse sur un peuple, il ne rigole pas avec ça. On dit que vous êtes un « symbole de la révolte » métamorphosé en « héros du conformisme ». Pour vous parler franc, je n’en crois rien. Vous avez commencé en agitateur, vous finissez en politicien bourgeois : un plan de carrière honorable, somme toute, mais qui n’a rien d’inédit. Des barricades à Strasbourg, ou la politique comme exaltation de soi : voilà un titre pour vos mémoires. Je vais vous dire, Dany. Il n’y a jamais rien eu entre l’esprit de Mai et vous : vous en êtes l’exacte antithèse. Tout cela est un malentendu, et peut-être une arnaque. Vous étiez déjà, et vous êtes encore, du côté du gros animal, comme ces patrons d’industrie qui s’étonnent que Fabius puisse dire non quand le monde économique européen dit oui : le gros animal et 68, Dany, ça ne marche pas ensemble. Je suis sûr qu’au fond vous vous foutez, autant que moi, de la Constitution de Giscard. Mais le peuple, cette fois, s’il disait non, vous renverrait pour toujours à ce que vous n’avez jamais cessé d’être : un conservateur opportuniste, un suceur de roues qui joue les échappés, un suive-en-queue, comme on dit à la Réunion. Bienvenue, Dany ! Il nous faut maintenant parler sérieusement.

(14 avril 2005)

Le désir du peuple : au-delà de la modernité

Il arrive que des productions populaires, voire commerciales, en disent plus long sur le monde que les analyses des clercs. Moins encombrées d’arrière-pensées tactiques, de prudence consensuelle, de conformisme intéressé et de clins d’œil à la confrérie des doctes, elles se méfient moins de leurs lapsus et offrent parfois d’étranges échappées. C’est ainsi qu’un film-catastrophe déjà ancien, Britannic, peut être lu comme une parabole de la modernité. Le paquebot qui porte ce nom vient de s’élancer vers la haute mer et les charmes convenus de la croisière de luxe avec, pour cargaison, un bon millier de richissimes gogos. Fâcheux pour son armateur londonien d’apprendre à cet instant, par un coup de fil anonyme, qu’ont été embarqués, outre les gogos, sept fûts contenant assez d’explosifs pour les envoyer améliorer l’ordinaire des poissons si une rançon, naturellement exorbitante, n’est pas versée en temps voulu. Parachutée en hâte sur le paquebot, une équipe de démineurs tente l’impossible, y perd quelques-uns de ses spécialistes et se trouve finalement, du fait des exigences conjuguées de la technique et du cinéma, devant la plus simple des situations. Il reste deux fils, le bleu et le rouge. Sectionner l’un des deux envoie le Britannic au diable ; couper l’autre désamorce la bombe. Mais lequel est le bon? Il faut choisir : dans cinq minutes, tout saute. C’est alors que la police met la main sur un génie des explosifs, qui fut jadis le maître à déminer du chef du commando parachuté mais qui a choisi, depuis, d’utiliser ses talents pour fabriquer les bombes plutôt que pour les désamorcer. De toute évidence, il a participé au coup. Cet artiste fait un peu la mauvaise tête puis, moyennant une promesse d’indulgence, consent à s’entretenir par téléphone avec son ancien élève, qui le couvre de paroles flatteuses. Il faut en venir au fait : le bleu ou le rouge, chef? L’ex-chef ne se précipite pas. Il jouit de la situation. Les gogos, le navire, son ancien camarade, les flics qui l’ont arrêté : tout est en son pouvoir. Le temps lui-même lui appartient. Quelques secondes seulement avant le boum inévitable, l’oracle tombe de ses lèvres, le verdict, la sentence : « Coupe le bleu. » Gros plan sur la pince. Elle hésite entre les deux fils, frôle le bleu, caresse le rouge, revient flirter avec le bleu, repart courtiser le rouge. Et finalement, c’est ce rouge qu’elle sectionne. La mer est toujours belle, de gros oiseaux crient, les gogos retrouvent dans le champagne la foi de leur enfance, de tendres contrats de mariage se concoctent : la vie continue.

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Placé devant une situation aussi radicale, contraint à la vérité par l’imminence du danger, le peuple ne se fierait pas davantage à la parole des élites que ce démineur à celle de son ancien maître. Comme lui, il sectionnerait le fil rouge. Seuls feindront d’en douter ceux qui tirent profit de sa subornation collective, qui font métier de le séparer de son désir et fondent leur réussite sur l’espoir de sa soumission. Pas un témoin de bonne foi, en effet, de quelque option politique ou métaphysique qu’il se réclame, qui ne constate, avec satisfaction ou avec effroi, à quelle profondeur le refus est aujourd’hui descendu dans les esprits et dans les cœurs. La vie sociale offrirait beaucoup d’occasions d’approfondir ce constat si les responsables avaient au moins autant de goût pour le vrai qu’ils en ont pour le progrès de leur carrière et la constante réfection de leur image. On aurait pu disposer, par exemple, avec la formation permanente, d’une chance exceptionnelle d’arracher la culture postindustrielle à la tyrannie de la propagande. Si la loi Delors de 1971 n’avait pas abouti à des résultats exactement opposés à ceux qu’elle se proposait, la formation eût constitué, mise à l’abri des vautours et des chacals, une magnifique caisse de résonance pour le désir du peuple et, à supposer qu’ils fussent capables d’échapper un instant au marécage de leur ego, une source précieuse d’inspiration pour ses dirigeants. Mais, dans la formation comme ailleurs, les deux petites filles jumelles de l’argent et de la puissance, Bêtise et Lâcheté, mènent la danse. Les préposés au bla-bla communicationnel, uniquement occupés d’eux-mêmes, noyés comme des seiches dans leur encre par le brouillard qu’ils sécrètent, privés de toute possibilité de décollage intellectuel, ne s’étonnent même plus de la minceur du voile idéologique derrière lequel ils cachent leur petit commerce. Leurs ambitions, il est vrai, sont inégales. Le plus souvent, ce ne sont que des appétits de boutiquiers peureux et cyniques, confiturés d’un vocabulaire abscons et prétentieux. Mais elles peuvent aussi s’élever jusqu’au délire. Ainsi l’exaltation du pouvoir des managers fournit-elle à un consultant-vedette des années quatre-vingt-dix ce quatrain poussif qui devrait alerter ceux qui s’indignent trop vite quand des auteurs aussi solides et mesurés que Maurice Bellet ou Christophe Dejours n’hésitent pas à évoquer l’esprit du nazisme à propos de la modernité :
« Au cœur du responsable, un champion ;
au cœur du champion, un Prince ;
au cœur du Prince, un « homme nouveau ».
Au cœur de l' »homme nouveau », l’Esprit Divin… »

Dissimuler de toutes les façons possibles le refus profond et radical, instinctif et réfléchi, que le peuple oppose à la barbarie dans laquelle on le précipite, tel est, en dépit de sa mise en œuvre multiforme, l’unique objectif de l’oligarchie régnante. Barbouillée d’idéologies diverses et lavables, elle exerce sur la politique, l’économie, la culture et la pédagogie, via la domination des médias, un pouvoir absolu où des aberrations antagonistes coopèrent à la fabrication d’un modèle inédit et monstrueux : le collectivisme capitaliste mondialisé. S’il paraît, pour l’instant, presque impossible d’en renverser le cours, une des meilleures manières de renverser, à son tour, cette impossibilité est de chercher à comprendre de quoi est fait le refus du plus grand nombre et pourquoi, présent partout, il reste presque toujours clandestin.

On peut le faire par voie négative. La sensibilité révolutionnaire a vécu. Ceux qui sont censés l’exalter sont sages comme des aides-comptables. Avatar de l’individualisme bourgeois, le courant néo-libertaire ressemble à l’écume qui se forme avant l’engloutissement. Les réticences du peuple ne s’expliquent pas non plus par l’hostilité particulière qu’il porterait à ses dirigeants. Il ne les croit pas plus intéressés, plus inconstants, plus vaniteux, plus corrompus que d’autres ; il n’hésite pas à reconnaître, le cas échéant, leurs qualités. Sans doute l’amour qu’il leur porte reste-t-il modéré : en a-t-il jamais été autrement? Cependant, loin d’apaiser l’inquiétude, ces constatations rassurantes sont de nature à la creuser. L’hostilité publique est latente, diffuse, insaisissable. Une nouvelle maladie? Un nouveau virus? Les chroniqueurs politiques ont de beaux jours devant eux ; ce qu’ils cherchent, ils sont sûrs de ne pas le trouver. Pas une semaine pourtant sans que l’actualité jette sur le devant de la scène un aspect ou un autre de ce qu’on appelle le malaise de la société parce qu’on n’ose pas encore parler, plus crûment, de son malheur. Les banlieues, les collèges, les entreprises, les hôpitaux : pas de situation particulière qui ne soit ressentie comme symptomatique.

De toute évidence, l’essentiel échappe à l’analyse. De la sensibilité populaire, les spécialistes de la vie sociale ne connaissent généralement que ce que leur livrent sondages et enquêtes, c’est-à-dire de l’insignifiant ou du mensonger, qu’ils s’empressent d’ailleurs de retranscrire selon les représentations dominantes du moment. Pour les uns, plutôt réformistes, les malheurs du temps sont dus à des erreurs, plus ou moins graves, d’appréciation de la réalité : telle qu’elle est, la société irait bien, ou irait mieux, si elle se dotait d’instruments de recherche plus performants, de procédures plus judicieuses, si elle critiquait les concepts qu’elle utilise, si elle prenait garde à repérer les impasses dans lesquelles a pu l’engager telle ou telle idéologie. Selon ces observateurs, la raison comme la sagesse suggèrent de ne pas instruire de procès excessifs, de ne pas exagérer, par exemple, la responsabilité des dirigeants politiques ou économiques, de ne prêter de mauvaises intentions à personne, de ne pas amalgamer les multiples aspects du désordre social, de ne pas en chercher la clef dans la mauvaise volonté délibérée de quelques-uns. D’autres, au contraire, analysent la situation d’une façon plus globale. Pour eux, les injustices et les insatisfactions de la vie sociale sont les conséquences d’un ordre mondial inique dont il est possible de démonter les mécanismes et de désigner les inspirateurs. Pour porter tous ses fruits, chaque combat particulier doit se greffer sur la critique de cette vision globale, seule capable de lui révéler la plénitude de son sens. Ceux-là s’inscrivent dans une logique de retournement. La justice, c’est l’injustice dénoncée et vaincue. Se libérer, c’est sortir de la domination et de l’aliénation qu’elle entraîne. Les conditions de la politique mondiale fournissent évidemment à ce type de pensée une trame d’une grande vraisemblance.

Au hasard des circonstances et des bénéfices électoraux, on voit les partis qui se veulent progressistes hésiter entre ces deux attitudes. Le plus souvent, la tendance est à une cohabitation pacifique des contraires. Au discours, les vastes perspectives et les chevauchées de l’esprit ; à l’action, les ravaudages modestes, les rafistolages, les compromis et les compromissions. Qui se met à l’écoute des citoyens sans se donner d’autre projet que de bien les entendre doit pourtant se rendre à l’évidence : ni les efforts du pragmatisme réformiste ni ceux de l’universalisme contestataire ne peuvent rendre compte, à eux seuls, du refus obstiné qui habite le peuple. Encore moins peuvent-ils le faire céder. Envers et moteur du désir des citoyens, ce refus est vécu et souffert à un niveau de réalité auquel n’ont pas accès, du fait de leur impuissance ou du fait de leurs dérobades, les influents et les clercs. Pour qu’il en soit autrement, il faudrait que, renonçant du même coup à leur problématique et à leurs privilèges, ils se mettent en quête de l’homme, du citoyen, du travailleur qui vivent en eux et que leur dévotion au cérémonial social tient à distance : c’est alors, et alors seulement, que leurs capacités critiques, dont ils n’hésiteraient plus à user, quand il le faudrait, contre eux-mêmes, deviendraient fécondes. Sinon, entre un peuple muet et des clercs prisonniers de leur rôle, se prolongera éternellement, de chaîne de télé en chaîne de télé et de colloque en colloque, comme un hommage ininterrompu aux mânes d’Eugène Ionesco, un dialogue aussi novateur et éclairant que celui que peuvent poursuivre des carpes et des perroquets.

Sans doute le peuple ne confond-il pas dans le même dégoût l’immense foule des domestiques gavés et le petit troupeau des consciences éprises de résistance ; mais, s’ils suscitent sa sympathie, ces protestataires sont loin d’emporter sa conviction. Les raisons en sont multiples. Le lieu d’où ils parlent, comme on disait à l’Odéon, toujours une position dominante, lui est suspect. Le scepticisme a fini par décourager en lui les assauts de l’espérance. Il devine aussi qu’un vrai changement, une révolution qui serait autre chose qu’une permutation de la tyrannie, lui imposerait une épreuve de lucidité : il la redoute. Mais, surtout, il sent que ces efforts critiques, pour justifiés qu’ils soient, restent en deçà, ou à côté, de son attente. Qu’ils ne touchent pas à l’essentiel. Qu’ils ne changeront pas la nature de sa présence au monde. Qu’ils ne feront pas reculer ses démons intimes, la peur, la soumission. La perspective d’avoir à les affronter n’est pas sans l’inquiéter mais il est si fatigué de courir derrière des illusions, si las de tous ces chiffons qu’on agite devant lui! Entre un passé révolu et un avenir inaccessible, sa vie est un impossible et épuisant surplace. C’est dans ce déséquilibre que le rejoignent les certitudes tordues, les espoirs faisandés, la satisfaction lugubre de la modernité. C’est dans cette posture malcommode qu’il assiste, médusé mais habitué, à la partie de baballe d’insignifiance que disputent, pour des cacahuètes de pouvoir qui le renvoient aux plus sinistres histoires de famille de son enfance, des personnages importants et falots. Et qu’il se demande, par exemple, s’il est vraiment nécessaire de choisir entre l’ennuyé de l’Élysée et l’ennuyeux de Matignon.

Pourtant, quel que soit le classement des joueurs en lice, qu’ils soient vedettes ou débutants, qu’ils portent la culotte ou la jupette paritaire, ces parties-là, le peuple les regarde avec une passion qui ne se dément jamais. Les vaniteux en compétition s’en attribuent le mérite et roucoulent de satisfaction : s’ils comprenaient, l’espace d’un éclair, à quel point la foule est indifférente à l’issue de ces pitoyables tournois, une vague de vérité les emporterait. Mais comment devineraient-ils que, feignant de les admirer, elle ne médite en réalité que sur sa servitude honteuse? Que les supposés citoyens sont las de voir les présumées élites relancer, une fois de plus, avec des mensonges parfumés, comme d’habitude, au goût du jour, la mécanique rouillée et grinçante de la domination? Qu’ils ne font mine de s’intéresser à leurs pitoyables tours que pour mieux se débarrasser d’eux en les clouant à leur caricature, libérant ainsi leur âme pour la laisser accueillir en paix l’étrange rêverie qui frappe de plus en plus fréquemment à leur porte? Car si la modernité ne crée rien, ne produit rien, n’imagine rien, ne promet rien, ne vaut rien, ne pèse rien, grâce à Dieu, elle dénude tout, elle abrase tout : sa place, dans l’économie du salut, est celle du détergent providentiel. Ainsi, sans même s’en apercevoir, travaille-t-elle à sa propre ruine et défait-elle de ses mains ce qu’elle croit bâtir. Son triomphe creuse sa tombe. Non pas après elle, le déluge : avec elle, le déluge.

Et le peuple fasciné, comme eût dit Clément Marot, songe ses dirigeants. Leurs mots, leurs gestes, leurs manières. Il les regarde, tout englués d’ancien, courir après la mode. Ils lui ressemblent tellement! Mais lui, il les voit : le contraire n’est pas vrai. En fait de miroir, ils n’ont que la cupidité anxieuse de leurs courtisans. Le peuple, au contraire, même si c’est avec une infinie lenteur, même si c’est au prix d’innombrables reculs, au fur et à mesure qu’il s’abîme dans la contemplation de leur mensonge, s’en décolle, s’en détache, s’en sépare. Mouvement des profondeurs, impossible à nommer. Comme la Beauce de Péguy, imprenable en photo, la vérité du peuple est interdite aux médias, aux psychologues, aux sociologues. Inaccessible à toute récupération. Ainsi, dans l’étrange plaidoyer pour le nominalisme qu’est Le Nom de la Rose, cette éclairante contradiction : toute la vie du moine érudit qui est le héros du roman a tourné autour des rapides instants où, pour la première et la dernière fois, il apprit, jeune novice, d’une servante à peine entrevue dans les cuisines obscures du couvent, et dont il ne saura jamais le nom, que l’innomé de l’existence est la voie royale de la réalité, et que les constructions de l’esprit qui veulent en rendre compte se dégradent en affabulations dès qu’elles prétendent s’en affranchir.

La modernité rapproche le pouvoir de ceux qui le subissent. Plus possible d’imaginer qu’au sommet de la pyramide sociale règnent des vertus plus éclatantes, des intelligences plus lumineuses, des générosités plus vastes. Tout le monde ressemble à tout le monde. De cette ressemblance, les démagogues tâchent de tirer des effets de résignation. Personne, soufflent-ils, ne pourrait mieux faire… Le peuple succombe à la tentation : un peu, beaucoup, pas du tout. Autre chose le sollicite, qu’il sent plus profond. Il se sait désormais l’égal des puissants. Les humiliations qu’ils lui font subir, loin de contredire cette certitude, la font plus violente, plus accusatrice. Tandis qu’il mime, à s’en déformer les traits, la soumission qu’on veut de lui, qu’il fait semblant de penser sur ordre et de jouir sur commande, il explore en secret l’au-delà des apparences, bute sur ce qui n’a pas de nom, se cogne, de toutes les façons possibles, au mystère fondateur, envisage, incrédule, sa « future splendeur », apprend enfin de cette expérience qu’il existe, qu’il existe vraiment, hors de toute autorisation, hors de tout préalable. Alors il jette à nouveau les yeux sur les puissants, heureux de partager avec eux la joie de cette existence : il découvre, stupéfait, terrifié, qu’ils y ont renoncé.

Il les écoute parler. Ou plutôt, il cherche la source de leur parole, tâche d’en deviner la genèse, mesure à quel niveau de réalité elle naît. Sort déçu, accablé, de cette épreuve. La vision des réformistes est trop courte, trop étroite. Le monde n’est pas une copie à corriger. Le monde n’est pas un habit dont il faudrait reprendre la coupe. Trop simpliste aussi le fantasme d’un gigantesque complot à dénoncer. La vérité, ce n’est pas de l’erreur retournée. Tout ce dont les suffisants dissertent avec assurance, le peuple le remâche, le rumine. Ils peuvent se moquer de lui : il est si embarrassé! Il est vrai qu’il ne sait comment faire ; mais, eux, ils ne savent même plus de quoi il s’agit. Inlassables fontaines à bavardages, ils pissent éternellement la même rhétorique tiède. Et s’en montrent si fiers, si fiers et si fats! Comment comprendraient-ils que, si le peuple se tait, s’il bougonne, s’il se contredit, s’il contresigne en souriant toutes les paperasses qu’ils lui tendent, s’il raconte n’importe quoi au premier imbécile qui le sonde, c’est qu’il est descendu plus profond qu’eux dans le vivant, qu’il y pressent de l’inconnu, qu’il y devine du nouveau absolu. Même s’il ne peut pas nommer ce qui n’a pas encore de nom. Même si ce qu’il flaire, et que les maîtres n’imaginent même pas, l’épouvante tellement qu’il voudrait n’en être jamais arrivé là, qu’il accepterait sans hésiter un bond de vingt, de cent ans en arrière. Comment ces protégés à vie, dont le désir le plus hardi n’a jamais dépassé l’horizon d’un concours, d’une nomination, d’une réélection, devineraient-ils pourquoi le peuple, ce réservoir pour leur vanité, s’embrouille et bredouille? Comment verraient-ils en lui l’image de cet empereur de Chine, que Paul Claudel évoque dans Le Repos du septième jour, qui, descendu aux enfers pour arracher son peuple à la peste, n’a plus pour s’exprimer, à son retour sur terre, que de pathétiques interjections?

Trop tard. Quoi qu’ils fassent, le peuple a pris trop d’avance sur eux. Ils croient qu’il a peur. Il a peur, oui : mais pas d’eux. Il se tait, mais pas pour les raisons qu’ils lui prêtent. Ils se flattent niaisement de le manipuler, sans se douter que c’est lui qui décide de jouer leur jeu, qu’il a provisoirement besoin de ce répit, même inconfortable, pour mieux s’isoler dans son désir, pour le sentir mûrir, pour l’apprivoiser, pour découvrir, avec terreur et jubilation, un langage nouveau, pour commencer à en balbutier en secret l’alphabet. S’ils savaient, les gentils membres du Club des Narcisses! Leurs talents de communicateurs, quelle farce! Ils peuvent confier ce service à des singes ou à des ânes : ces experts convaincront sans peine un peuple qui a décidé d’être convaincu, qui est contraint, pour l’instant, de paraître convaincu. Un peuple qui manipule subtilement ses manipulateurs. Oui. Au profond des choses, les manipulés, c’est eux. Les outils, c’est eux. Les jetables, c’est eux. Les instrumentalisés, c’est eux. Leur saint-frusquin stratégique, la bouillie de langage que recrachent leurs domestiques surpayés, tous ces garrottés d’eux-mêmes qu’ils fabriquent en série, leurs querelles arrangées comme des matches de catch en banlieue, les valeurs bidonnées qui servent de Samu à leur manque de courage, la dérisoire imagerie du succès, l’ignoble vulgarité de la gagne, tout cela n’a qu’une fonction, une seule : laisser le temps au peuple de s’habituer à la liberté qu’il ne pourra bientôt plus éluder. Vider les fonds de tiroir, tel est aujourd’hui le destin des élites.

Quand même. Tâcher de retarder l’inévitable. L’empêcher de couper le rouge, ce peuple fragile et hésitant, braillard et délicat, que désole l’idée de faire de la peine à ceux qui le méprisent. Possible de l’envoyer sur des fausses pistes : la peur rend les conseillers si ingénieux. Jouer fin. Ne jamais oublier l’essentiel : le but, c’est de le diviser en lui-même et contre lui-même. Les femmes contre les hommes : très bon, ça, facile à justifier. Le sexe, quelque usage qu’on en fasse, rien de mieux pour mettre la zizanie partout. Mais ça ne suffira pas. Chaque individu doit se sentir, dans tous les domaines de sa vie, harcelé par tous les autres, et se faire un devoir citoyen de protester hautement. Les gens qui cafardent, on les tient. Qui irait s’en prendre à Modernité, la gentille nounou castratrice? Qui aurait l’idée, par exemple, de lui reprocher de faire le bonheur des sectes, à force de rendre les gens fous? Affreuses, les sectes. Mais elles pourraient permettre de prendre, en douce, des lois assez utiles pour empêcher les esprits de gambader dans les parterres interdits. Prudence! Si l’on se mettait à traquer la manipulation mentale, il faudrait enfermer la quasi-totalité des grands consultants, des managers et des communicateurs. Plus quelques autres.

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Difficile de couper le rouge. Beaucoup de pièges à déjouer. Mais on peut rester optimiste. Ce qui ne peut pas entrer dans le logiciel taré de la modernité, c’est que chaque retard aggrave son cas. Le peuple a tout son temps. Il souque, mais ça va. C’est qu’il est au centre des choses. Il tient la corde, si l’on veut. La violence établie, elle, est obligée de faire l’extérieur, de jouer l’apparence, rien que l’apparence, toujours l’apparence. Elle s’usera. Elle ne pourra pas suivre le mouvement très longtemps. Elle se détachera comme une pelure et filera dialoguer pour l’éternité avec son interlocuteur préféré, le néant. Alors, pour des âmes enfin restituées au désert, pourra peut-être commencer le temps de la simplicité.

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Texte publié dans la revue Cité (n° 36, 2e trimestre 2001)

Des mamours opiacés

La culture selon Martine Aubry

D’un livre collectif 1 dont les contributions, très diverses, mériteraient un examen approfondi, je retiens les intuitions centrales de Martine Aubry sur la culture, telles qu’elle les exprime dans un dialogue avec Jorge Semprun. Parce qu’elle a coordonné cet ouvrage, parce qu’elle est une des responsables de la collection qui le publie, parce qu’elle est une femme politique importante, mais aussi parce qu’elle a le souci de les voir inspirer l’action, ses propos ont une allure de manifeste.

Peu de nouveautés. Un résumé de ce que la plupart de nos concitoyens croient pouvoir attendre de la culture. Passons sur la déploration de la mondialisation, du rôle de l’argent, du climat matérialiste et autres thèmes sur lesquels l’auteur obtient notre accord à peu de frais. Martine Aubry ne veut pas d’une vision aristocratique ni esthétique de la culture. Soit, même s’il n’y a rien de plus vaseux que le concept de culture populaire. « Une culture élitaire pour tous » disait Antoine Vitez. C’est la bonne formule. Martine Aubry a raison de la rappeler.

Si l’on considère ce que nous propose l’ancienne ministre, nous en sommes pourtant loin. Des moutons réfugiés sous un auvent et se réchauffant les uns les autres tandis que les éléments se déchaînent, voilà l’image qui vient à l’esprit du lecteur déjà tremblant. Le monde est dur, dur, dur, pense gentiment Martine Aubry ; il faut « ouvrir des petites fenêtres dans son cœur et dans son esprit. » Vive « le partage d’émotions, face à un tableau, une musique ou dans une fête ». Il lui est même venu une conviction certaine : « La culture, c’est prendre un repas avec des amis, participer à une fête ou assister aux pastorales basques […] comme la culture, c’est aussi le cinéma, le théâtre, les arts plastiques, la musique…, toutes les musiques, de l’opéra au rock et au jazz. » Le pourquoi de cette conviction ? Indiscutable. « Tout cela fait partie intégrante de ce que je suis, comme d’ailleurs le contact avec les artistes. »

À y regarder de près, l’accord qu’elle donne à Vitez est d’ailleurs fort conditionnel. À la « culture élitaire pour tous », où elle voit curieusement « l’idée de l’excellence pour chacun » (pourquoi l’excellence ? que vient faire ici ce concept managérial ?), elle veut ajouter « le développement de la culture vécue, c’est-à-dire le repas de famille ou avec ses voisins, la fête dans un quartier ou dans un village… » Préfiguration d’un secrétariat d’État aux repas de famille, dont Coluche, un soir de fête, aurait lancé l’idée ? Nullement. Évoquant des réalisations lilloises, Martine Aubry en définit ainsi le dessein : « Nous faisons côtoyer la culture cultivée et la culture vécue. » Et de décrire ces Maisons Folie où le hammam, la brasserie, les « cuisines tenues par des habitants-cuisiniers » côtoient des ateliers réservés à la danse, au théâtre, aux arts plastiques, etc.

Tout cela est sans doute fort aimable, animé par des gens imaginatifs et sensibles, bourré d’idées astucieuses et originales. Mais on chercherait en vain comment cette charmante convivialité, à laquelle on s’associerait volontiers, pourrait, de quelque façon, répondre aux interrogations des visiteurs. Divertissement, donc, divertissement organisé par les pouvoirs locaux. Jeux de représentations. Danse devant les miroirs. Soit. Pourquoi pas ? Mais c’est de l’image, ça, rien que de l’image. Des mamours opiacés. Le grand classique : les chefs rassurent le peuple pour se rassurer eux-mêmes. Rien de neuf. Mais la culture, c’est casser l’image.

Un repas de famille n’a nul besoin d’aspirer à un statut culturel pour être un moment de plaisir, de sens et d’affection : ce qu’il porte de nécessité et de références fondamentales le dispense de prétendre à une autre rubrique. Pas plus que la peinture ni la musique n’ont besoin, pour se sentir vivantes, de se référer à une quotidienneté par quoi on veut secrètement empêcher leur envol, par quoi, sous couleur de les faire plus familières, on entend les châtrer de leur nature spirituelle.

Faire se côtoyer la culture cultivée et la culture vécue, c’est un rêve de technocrate inattentif et, de surcroît, bénisseur ; c’est une aspiration de fonctionnaire à la Culture formé dans une école de commerce. Non, bien sûr, que l’existence et la culture s’ignorent ! Mais de quelle manière elles se rencontrent, il faudrait, pour ne pas le comprendre, n’avoir jamais vu de sa vie un artiste, n’avoir jamais lu un poème ! Toujours dans le conflit. Nécessairement dans le conflit, même si l’on ne fait ni dans le romantisme ni dans les affres du poète maudit. L’art ne négocie pas avec le quotidien : il lui arrache avec dureté la matière qu’il transformera. Et pas davantage le quotidien ne négocie avec l’art : il ne cherche qu’à l’empêcher, à l’engloutir, à le nier, à l’asservir. Agissant ainsi, il n’a pas tort : c’est le rôle qui lui est assigné dans le combat amoureux qui l’oppose à l’infini, par lequel il aspire, au fond, à être vaincu et qu’à sa manière, en le combattant, il oblige à se dévoiler.

Exemple de vie culturelle selon Martine Aubry : « Une femme vient pour le hammam, elle rencontre un artiste, elle passe devant la salle d’expositions, elle regarde la programmation parce qu’elle aura envie d’y venir avec ses enfants. » On ne peut pas ne pas rire. C’est le jeu de l’Oie. C’est Bouvard, Pécuchet et Madame Bovary qui se sont donné rendez-vous dans la même phrase. On a le droit de rire. On doit rire, et gros, et gras, et sans la moindre crainte d’offenser la promeneuse en question. Pourquoi ? Parce qu’elle n’existe pas. Parce qu’elle n’a jamais existé. Parce qu’elle n’existera jamais. Parce que c’est une figurine, une cocotte en papier fabriquée par le fonctionnaire à la Culture formé dans une école de commerce pour inciter les petits oiseaux à se serrer encore plus fort. Des gens se reconnaissent dans cette caricature ? Écoutez-les attentivement, sans désapprobation ni complicité. Laissez-les parler, laissez-les se parler. Si votre silence est vraiment amical, ils cracheront le morceau : ce n’est pas eux, ça, c’est ce qu’on veut faire d’eux, c’est ce à quoi ils craignent de plus en plus de ne pas échapper.

La culture, énonce Martine Aubry, « assure la conciliation entre l’homme, sa libre pensée, et le collectif, la société. » Quel collectif ? Quel collectif y a-t-il aujourd’hui dans la société ? L’argent, qui décide de tout, est collectif ? Les médias sont collectifs ? L’entreprise est collective ? C’est vrai : beaucoup de gens s’inventent la fausse adresse d’un nid collectif parce qu’ils ont trop peur de se mouiller les ailes ou de se les brûler. Se font croire les uns aux autres, sans oser se regarder, et en jetant régulièrement un œil méfiant vers l’extérieur, qu’ils ont choisi leur destin, le même destin. Parlent de leur liberté en baissant la voix. Prétendent apporter au nid, pour qu’il ait l’air vivable, qui sa brindille de culture, qui sa brindille de vie quotidienne, qui sa brindille d’équité. Mais ne rêvent que de s’enfuir, et s’épouvantent de haïr à ce point, sans aucune raison apparente, les autres prisonniers.

Les gamins des banlieues ne seront guère convaincus par le message culturel de Martine Aubry. « L’accès à l’émotion, leur dit-elle, en regardant un tableau, en participant à un concert ou à une fête ensemble, en comprenant votre histoire, peut vous apporter beaucoup plus que d’acheter la dernière paire de Nike ou de regarder le dernier feuilleton télévisé. » C’est ça : la culture va leur apporter quelque chose de plus coté que les Nike ; la culture va les enrichir. Le comprendront-elles un jour, les bonnes âmes missionnaires ? Pour ceux des quartiers, les Nike, ça vaut des clous, rien que des clous. C’est pour ça qu’ils les achètent, qu’ils les revendent, qu’ils les volent. Les Nike, c’est du néant ; et le néant, c’est la vérité de leur univers. Ils sentent de manière suraiguë que cette culture qu’on met en balance avec leurs Nike, elle est faite pour traîner sur le même béton. Qu’il y aura vraiment culture le jour où les missionnaires des beaux quartiers piétineront la logique d’enrichissement. Pas demain la veille. En attendant, la seule attitude correcte, c’est la dérision ; et la seule action culturelle possible, d’élargir cette dérision aux dimensions de la ville, de la nation, de l’Occident ; de la sortir de son ghetto renfrogné, de lui donner toute sa dimension politique, culturelle, sociale, toute son acuité spirituelle, toute son exigeante noblesse. Proposer aux gamins des banlieues d’accéder à la culture de représentation par laquelle on allèche les cadres, c’est leur montrer à quel point on ignore ce qu’ils sentent. Puissent-ils trouver encore assez de patience pour répondre gentiment : « Ça vaut combien de paires de Nike, l’émotion culturelle, Madame ? »

(31 août 2004)

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Notes:

  1. Culture toujours… et plus que jamais ! coordonné par Martine Aubry, Paris, éditions de l’Aube, 2004.