Archives du mot-clé Dostaler et Maris : Capitalisme et pulsion de mort

Tu vas continuer longtemps comme ça, M. Fouks?

LE MARCHÉ LXV

Un homme ne s’appartient pas. Comme il n’appartient pas à son temps même s’il doit y vivre. Il appartient au vent, au souffle, à la source, au chant, à tout ce qui demeure en s’absentant, en s’exilant, en passant…
Jean Lavoué
 

Il y a décidément, au Parti socialiste, un tropisme de réconciliation. Trente ans après François Mitterrand, qui voulait enterrer la hache de guerre avec les entreprises, François Hollande et Manuel Valls décident – à chacun ses mots – de faire la paix avec les entrepreneurs. Il se trouvera peut-être dans la foule sentimentale et bornée qui n’a pas accès à la pensée mondiale, des stupides comme moi pour se poser, à l’annonce de ces chevaleresques dispositions, une ou deux questions préalables et comme préjudicielles. D’une part, si les souvenirs de ma tumultueuse famille maternelle sont encore assez frais, on ne saurait se réconcilier si l’on ne s’est pas brouillé, et l’on ne saurait non plus commencer par la réconciliation avant d’en venir à la bouderie. On voit bien de quoi François Mitterrand parlait : les patrons avaient trouvé dans les deux premières années de son septennat plus de motifs de fâcherie qu’on ne ramasse de bigorneaux sur les plages bretonnes. Mais François Hollande ? Hormis, naturellement, dans ses discours électoraux, où sont les griefs ? Alors, quoi ? De vieilles querelles ignorées du public ? Le reliquat du gouvernement Jospin, les trente-cinq heures ? Peu vraisemblable. Le temps a fait son œuvre, la droite a largement détricoté l’ouvrage de Martine Aubry, des questions nouvelles ont déclassé les anciennes. Mystère… Voilà, en tout cas, quelques semaines de travail pour les analystes politiques. Je vous en prie.
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Autre question, plus préoccupante. Il y a beaucoup de façons d’envisager les relations de l’État avec les entrepreneurs et les entreprises. Le citoyen ordinaire incline à penser que, dans un domaine de cette gravité, un responsable ne se détermine pas à pile ou face ni dans le souci d’ennuyer ses adversaires, mais pour des raisons fortes et solides que le premier souffle de l’actualité ne démâtera pas. Si tel est le cas, tout le monde peut comprendre qu’on ait néanmoins à rediscuter ou à renégocier. Mais pourquoi parler de réconciliation ? La réponse est évidente : parce qu’on fait de la communication, autrement dit parce qu’on a intérêt à tout brouiller et qu’on y prend un plaisir vilain et puéril. C’est un si beau mot réconciliation, à qui ne ferait-il pas monter les larmes aux yeux avec ses connotations familiales, patriotiques, religieuses ? Il faut être un douanier bien vicieux pour lui demander d’ouvrir ses bagages.
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Les communicants sont désormais partout. On ne manque pas de communiquer sur cette nouvelle elle-même, et de s’en faire gloire. Dans ce domaine, le pouvoir actuel va bien au-delà de François Mitterrand : il transpose dans la politique de la nation les principes et les mœurs du management des entreprises, dont la communication est le fanion. Comme on dit désormais pour maquiller ses sottises, François Hollande brise le tabou. La communication prend ses aises à l’Élysée et règne à Matignon. Le Premier ministre est chargé par le Président du « marketing » de sa politique. La première sortie de Manuel Valls, chez Thales, est réglée par des metteurs en scène bien au fait de leur art. Mais, dira-t-on, la discipline qu’on exige des ministres, ces débats entre eux dont rien ne doit filtrer, quel rapport entre ce style et la communication ? N’est-ce pas le contraire ? Pas du tout. C’est la même chose. Stéphane Fouks le dit expressément : la communication est « un métier où l’on apprend à se taire ».
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Le cadenas sur la bouche des ministres et l’activation des vapeurs médiatiques, c’est l’avers et le revers du même système autoritaire, aucun de cette sorte n’a jamais fonctionné autrement. Tout pour la parole officielle qui vient de ce qu’on appelle, par pure métaphore, le « haut ». Avec, si possible, le petit côté photo de famille qui plaît bien, ou photo de classe, ou photo de régiment. « Quoi de plus beau qu’une direction générale en ordre de marche ? », demandait noblement une feuille interne d’EDF dans les années quatre-vingt-dix. « Un gouvernement à l’attaque », promet aujourd’hui un secrétaire d’État pour qui, scrogneugneu, « l’heure est à la contre-offensive ». En réalité, dans la com, explique encore Stéphane Fouks, derrière le zim boum boum, « vous apprenez à garder les choses pour vous ». Il ne dit pas cela n’importe où, Stéphane Fouks, ni à n’importe qui. À l’Assemblée Nationale. Aux députés de la commission Cahuzac.
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Il y a quelques mois, surfeur intrigué par cette romanesque affaire, j’étais tombé sur ce témoignage. Très vite, mon intérêt pour Stéphane Fouks l’avait emporté sur ma curiosité pour Jérôme Cahuzac. Je n’imaginais pourtant pas que ce personnage deviendrait – je ne dirai pas le marionnettiste en chef de la République car cela blesserait le souvenir de notre chère amie Brunella Eruli, qui savait tout de cet art et en avait fait pour elle-même comme une vie seconde où ferveur et dérision se faisaient la courte échelle -, mais quelque chose comme le Maître Jacques de la propagande officielle, le magasinier des leurres, le chantre des choses simulées, le régisseur des apparences, le greffier du non-être, le préposé à l’insignifiance, le scénographe du vide. Hasard ou pressentiment ? En tout cas, tout le confirme, M. Fouks est là, et bien là, même si, avec quelle douleur, il lui a fallu revenir sur son dessein de renoncer pour toujours à la communication politique. Quant à moi, je suis revenu sur le site de l’Assemblée Nationale, à la rubrique des commissions d’enquête. La vidéo de la séance en a été retirée, sur laquelle j’avais pris des notes, mais un presque verbatim subsiste, quelque peu réécrit et raccourci. C’est là, me dit-on, le résultat d’une mesure d’économie : la retranscription littérale coûtait trop cher. Tant pis pour les futurs talents parlementaires victimes de ce rewriting. Tant pis pour les historiens, tant pis pour les amoureux du langage. La Garde républicaine n’est pas réécrite, c’est l’essentiel.
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Représentons-nous la scène. Une affaire grave fournit à Stéphane Fouks l’occasion de parler devant une commission de députés, au-delà des précisions qu’on lui demande, de l’activité qui occupe son existence et lui tient donc vraisemblablement à cœur. La circonstance n’est pas à un exposé sur la communication, mais comment ne pas laisser parler son expérience, comment ne pas faire entrevoir à ces députés ce à quoi on consacre sa vie, et pourquoi ? On imagine ce que ferait à cette place un psychiatre, ou un urgentiste, ou un médecin légiste, ou un juriste, ou peut-être un formateur. Mais un communicant ! Comment ne saisirait-il pas la chance de faire d’une pierre deux coups, de parler de la communication et, tout en en parlant, de témoigner de ses talents ?
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Si le but de l’opération est de nous faire comprendre que la com, ce n’est rien, l’objectif est atteint. Ce n’est rien, c’est rien, rien dans toutes les langues de l’univers, dans tous les idiomes, dans tous les dialectes, dans tous les patois, dans tous les jargons et baragouins. Indigence intellectuelle totale, insurpassable, définitive. Aveuglante myopie. Rien. Petite et constante trichaillerie. Rien. Mensonge d’adultes prépubères. Rien. Pas la moindre émotion, pas la plus furtive jubilation de chercheur, pas la moindre trace de générosité. Les doigts, la confiture, la fessée. Rien. Un désert où un homme que personne n’accuse se défend avec agressivité. « Nous ne sommes pas une profession libérale héritée de Vichy », lance-t-il à tout hasard comme un étrange sauf-conduit. Les politiques qui l’écoutent, un peu trop patients à mon goût, en prennent pour leur grade, même si le ton fait songer au regretté Pierre Dac : « Notre métier est un métier qui est un métier d’exercice de la vérité. Parce que nous construisons des marques, nous travaillons à faire, dans le monde entier, des marques. Comment est-ce que vous pouvez construire la confiance sur le mensonge ? C’est d’ailleurs une problématique qui vaudrait d’une manière générale pour les politiques, alors que je vois des cultures qui sont différentes (mais cela nous emmènerait loin) entre le monde de l’entreprise et le monde de la politique sur ces sujets. »
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Derrière cette délicate éloquence, une opération de promotion d’une exceptionnelle banalité. Aujourd’hui tout se sait, explique Stéphane Fouks, les bons communicants disent donc forcément la vérité. Vérité ? Un parfum dont on fait la promotion n’est probablement pas composé, en effet, d’urine de lapin, de vinaigre et d’huile de foie de morue. C’est sans doute un bon parfum, peut-être un excellent parfum, mais parmi d’autres bons et excellents parfums : en quoi l’acte de persuader l’acheteur potentiel qu’il leur est préférable relève-t-il de près ou de loin de la vérité ? Le fait qu’il s’agisse vraiment d’un bon parfum confère-t-il la moindre vérité au tintamarre qu’on va faire à son propos, à l’opération financière qui va être engagée, au bénéfice qu’en retireront l’industriel et le communicant ? La réalité, c’est que la communication joue au bonneteau avec l’idée de vérité. Il faut que le public confonde la vérité formelle de la qualité du produit proposé avec la vérité de la communication elle-même, pas nécessairement immorale mais toujours radicalement amorale. Au-delà du produit qu’elle propose, la communication pense en effet à elle-même, d’abord à elle-même : plus que ce dentifrice, cette lingerie, cette automobile, cet homme politique, c’est elle-même qu’elle vend, c’est son insatiable délire qu’elle joue et rejoue. En cela, elle est bel et bien une école de mensonge : elle parle toujours d’autre chose que de ce dont elle parle.
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On ne lui reprochera pas de créer de l’illusion : l’art ne fait pas autre chose. Mais tandis que l’illusion artistique interroge l’apparente réalité et prend ses distances avec elle pour l’éclairer et la révéler à elle-même, la communication n’en est que la réduplication au service des intérêts les plus épais. Qu’on s’intéresse au langage de la communication, qu’on analyse le discours de ses opérateurs : on verra quelles ficelles ils tirent, et quelles valeurs il y a au bout. On verra pourquoi la communication est un ballon dirigeable incapable de quitter le sol et l’on ne s’étonnera plus de ne pas trouver dans les propos de Stéphane Fouks au Palais Bourbon le plus petit élan de sincérité, le moindre accent de simplicité, la plus étroite ouverture à une contradiction véridique par où pourrait s’engouffrer un peu de compréhension, un peu d’indulgence, un peu d’amitié. Rien. Cadenas sur cadenas. Une boutique à défendre, rien d’autre. Une odeur d’intérêts partout, qui suffoque. Une provocation au mépris. L’enfer des affaires à faire… Malaise. Communication est un mot beaucoup trop beau.
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Ne pas mentir parce que tout se sait, est-ce choisir la vérité ? Propos puéril, défense vicieuse. La communication ne prétend pas être morale. Elle affirme qu’il lui est impossible de ne pas l’être, que les circonstances lui épargnent d’avoir à choisir entre vérité et mensonge, qu’elle est forcément véridique. Autant dire qu’elle se croit, ou qu’elle se veut, en deçà de tout choix moral, donc en deçà de toute liberté. On ne peut dire plus clairement qu’elle est fondamentalement régressive, qu’elle s’intéresse à l’informe et fabrique de l’informe. Qu’elle est donc la parfaite incarnation de la complicité originaire que signale, après Freud et Keynes, le livre de Gilles Dostaler et Bernard Maris, Capitalisme et pulsion de mort : l’argent, les excréments, la régression, la communication.
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Si toutefois Stéphane Fouks s’obstinait à soutenir que la communication des entreprises, par exemple, est « un métier d’exercice de la vérité », il s’exposerait à un énorme éclat de rire : c’est le carnaval des langues fourchues. Devrait-on lui rappeler les savants emboîtements de mensonges par lesquels les directions tentent stupidement de faire avaler leurs pires décisions, et qui ne manquent pas de leur valoir, à chaque fois, un surcroît de défiance ? Les mots pompeux sous lesquels on planque les coups tordus ? Les stupides appels à « positiver » quand la barque fait eau, et les chefs champagne ? Les protestations, main sur le cœur, du désir qu’on a d’aider les salariés à l’instant même où l’on s’acharne petitement à leur pourrir la vie ? Les « éléments de langage » – on ne les appelait pas encore ainsi – qui dégringolent l’escalier hiérarchique, à chaque marche un peu moins convaincants, mais de plus en plus menaçants au fur et à mesure que les chefs rapetissent et que leur peur grandit ? A-t-il une seule fois senti, M. Fouks, ce poids sur les intelligences, sur les consciences, cette chose opaque, obscure, indiscrète, indigeste, intraitable ? N’a-t-il jamais étouffé dans l’insoutenable lourdeur du non-être ? Et ces prescriptions cuisinées à la sauce morale comme si elles devaient piéger les âmes ? Et ces cadres qui tentent de les imposer à ce qu’ils pensent, à ce qu’ils sentent, à ce qu’ils aiment, et qui remportent chaque soir chez eux la honte vague qui les grignote ? Et le matraquage des slogans, la décourageante, l’écœurante répétition du même message jusqu’à ce qu’un autre, venu d’ailleurs, souvent contradictoire et tout aussi dérisoire, le remplace soudain, au gré d’intérêts obscurs, si clairement obscurs ? Tout ça ne rappelle rien à M. Fouks ? Allons, où ai-je la tête ? Son métier est un métier qui est un métier d’exercice de la vérité. Fermez le ban.
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Est-ce sous l’influence de cette puissante inspiration que Manuel Valls veut mettre fin aux « caricatures des entreprises » ? Caricatures ? Après tant de témoignages, tant de catastrophes, tant d’évidences ? Caricatures de suicides ? Caricatures d’angoisse ? Caricatures de désastres ? Un complot contre les entreprises, peut-être ? Vraiment ? Ce gardien de prison obligé de mettre en œuvre des méthodes qu’il n’approuve pas et qui s’en tire par cette formule terrible « Ça, ce n’est pas moi, c’est le travail », propos qui pourrait être celui de millions de travailleurs du public comme du privé, qui est-il ? Un terroriste ? Un saboteur ? Un mauvais élève, comme récite le premier cornichon venu ? Une victime de la propagande gauchiste ? Legendre, Baudrillard, Dejours, Ellul et cent autres, des agitateurs ? Mais, j’y pense, la caricature, ce ne serait pas la com, par hasard, cette ombre glacée sur la vie publique ? Ce ne serait pas une caricature de pensée, la com ? Une caricature de langage ? Une caricature d’action ?
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À la télévision, l’intervention de Manuel Valls chez Thales. Il parle, ou on le fait parler, comme un chef d’entreprise. Ce ton rassurera les gens pendant quelque temps – rien de tel que les angoisses connues pour faire oublier les nouvelles -, puis ils comprendront vite que les citoyens-consommateurs n’ont pas les mêmes raisons que les salariés de faire semblant d’être d’accord. Devant l’écran, je songe à l’exercice que je proposais aux stagiaires : écouter ensemble, pour en parler ensuite, l’allocution d’un patron, ou d’un syndicaliste, ou de quelque autre personnage. Le fond du discours, on le devinait si vite que ça nous faisait rire, on finissait les phrases avant l’orateur. Les trucs, on les connaissait par cœur : empathie programmée, fermeté sur la ligne à tenir, faire un peu le clown, revenir au sérieux en montrant ses muscles. Une rhétorique, somme toute, assez sommaire.
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Mais, comme on disait naguère, c’était là que les Athéniens s’atteignaient. Derrière ce mauvais cinéma restaient deux réalités. D’un côté, un être humain. De l’autre, en arrière-plan tumultueux et confus, le monde où nous vivions. Je proposais alors aux stagiaires de demander à ces images quelles relations cet être vivant entretenait avec le monde, ce qu’il pensait de lui, ce qu’il voulait en faire. Je suggérais quelques règles simples. Laisser au vestiaire opinions, convictions, hypothèses. Pratiquer l’attention flottante, légère, souriante, à la limite de l’indifférence. Se comporter en braconnier. L’être aux aguets, eût dit Deleuze. Aucun souci d’évaluation, naturellement, aucun parti pris non plus. À la manière des couturiers, nous cherchions, du même coup d’œil, à voir par où ça clochait et par où ça pouvait devenir génial.
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Les détails, s’occuper des détails. Exemple. Manuel Valls raconte l’histoire du logiciel anti-couacs. Pourquoi pas ? Mais là, déjà, un petit bourrelet. Le logiciel, il va demander au président Lévy de le construire. Pas à M. Lévy. Pas à Jean-Bernard Lévy. Pas à Jean-Bernard tout court. Cette solennité quand on rigole, voilà un faux pli, on dirait qu’un système de freinage est incorporé à la plaisanterie. Passons, il y a mieux.
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Je ferai breveter l’idée : chez Manuel Valls, comme sur les images que nous regardions, c’est aux jointures, aux empiècements, aux coutures, aux emmanchures que c’est le plus intéressant, c’est là que ça godille, que ça fripe, que ça fronce, que ça déconne. Le mal des transitions, en quelque sorte.
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Ainsi, quand le Premier ministre se lance dans la plaisanterie un peu téléphonée du logiciel anti-couacs, l’expérience me dit que l’atterrissage sera difficile, que le trapéziste loupera le trapèze. Il faudra bien qu’il revienne au sérieux et là, bonjour la transition. En effet. Le temps que Manuel Valls se refasse une tête de responsable et nous explique d’un ton pénétré que les ministres ont le droit de discuter, mais seulement jusqu’au coup de sifflet, il y a eu la petite chute de tension prévue, celle que tout le monde s’accorde à oublier, celle qui casse tout. Même s’il n’a été perçu qu’au tréfonds des consciences, il y a eu séisme. Deux ou trois stagiaires l’auraient senti, l’un d’eux peut-être l’aurait dit. Mais là, personne n’aura pipé. Roucoulez, courtisans, tout s’est très bien passé.
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Pourtant, entre les deux registres, le plaisant et le sérieux, le relais n’a pas fonctionné. Le témoin est tombé. En moins de temps qu’il ne faut pour le penser, le sourire a rendu le sérieux ennuyeux et le sérieux a déclassé le sourire. Là où il devait y avoir unité de pensée dans la distinction des genres, il y a eu confusion des genres et pensée disloquée. Personne ne l’avouera, personne. Pourtant, le temps bref et cruel d’un léger déplaisir, tout le monde l’aura senti : ce n’était pas une allocution, c’était une présentation de pièces détachées. Personne n’a parlé.
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Ce n’est pas pour les opposer sottement à Manuel Valls que je songe à Shakespeare, à Rabelais, à Léon-Paul Fargue, au volcan splendide des consciences à claviers multiples, à leurs fusées asymétriques et contradictoires, à l’embrasement de l’âme qu’elles provoquent, de la base de l’âme et du sommet de l’âme. Loin de moi de nier les qualités du Premier ministre. La netteté de son propos met en lumière des attitudes et des comportements que masqueraient des discours plus tortueux ; ainsi repère-t-on plus facilement une fêlure sur un objet que le temps n’a pas encore patiné. On n’empêchera pas un couturier, même laborieux, à l’instant où il repère un faux pli, de rêver de l’étoffe qui tombe droit et d’un Premier ministre qui se libère. Croyons donc que « là ou croît le danger, grandit aussi ce qui sauve ». Mme Royal, elle aussi, croit cela, après Hölderlin. Mais elle parle également de « gagnant gagnant », et cela, ce n’est pas un mot de poète.
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Du pur jus de management, cette intervention de Manuel Valls chez Thales, 100% fruits ! Quelques anciens stagiaires auront-ils repensé à nos débats ? Que faisions-nous donc ? Nous essayions de comprendre l’entreprise. En écoutant ces responsables, ces syndicalistes, nous nous demandions dans quel monde nous étions et ce que nous y faisions. Aucun de nous n’était né avec un gène particulier qui l’aurait fait irrémédiablement hostile à la technique, à la production, à l’industrie. Mais des doutes étaient là qui grandissaient, des interrogations qui s’approfondissaient ; au fur et à mesure que la contagion d’une forme inédite d’inhumanité progressait, notre refus progressait avec elle. Il était urgent d’y voir clair et de savoir ce que les responsables avaient dans l’esprit, dans le cœur, dans le ventre : les mêmes séquences dix fois interrogées étaient d’irrécusables témoins.
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À l’évidence, ces gens-là savaient qu’ils ne disaient rien, que leur propos était fait de bribes hétéroclites hâtivement cousues. Non pas un patchwork, qui joue de sa diversité. Non pas un centon, ce vieux genre littéraire qui est un réarrangement d’apports connus de tous. Nous avions devant nous une brocante pillée d’où l’on avait tiré des bouts de discours usés, des objurgations morales vieillissantes, tout un clinquant de modernité déjà rouillée, des déchets échappés à la décharge managériale, et que les rats avaient vomis en chemin. Le plus pénible, c’était l’embarras des acteurs, parfois tout misérables, si maladroits, comme repentants, parfois badins et primesautiers, pressés d’oublier, de gommer, de sourire pour démentir, parfois sûrs d’eux comme des gaveurs d’oies, l’agressivité à fleur de honte. C’était cela, le discours de l’entreprise. Le tort était à nous qui n’avions pas lu le mode d’emploi : cette sous-parole, cet infra-langage, ce n’était pas destiné à être écouté, réécouté, médité. C’était là pour déclencher les applaudissements des domestiques, après quoi on tirerait la chasse.
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Pour ne pas regarder la vérité en face, les stagiaires se disaient que l’entreprise était clouée à la fatalité économique, que, derrière ces mensonges, derrière ces bavardages bricolés par des faussaires, se tenaient des pouvoirs, se tenaient surtout des intérêts qui, indirectement et malgré tout, étaient aussi les leurs : s’ils l’oubliaient, la dégradation de leurs conditions de vie, exactement proportionnelle à l’alourdissement du discours des managers, se chargeait de le leur rappeler. Mais ils voulaient espérer que l’entreprise n’était finalement, dans un monde resté plus aimable, qu’une enclave particulièrement exposée aux fumées nocives et aux mauvais vents. Y travailler, c’était payer sa cotisation à un destin absurde : ils songeaient que beaucoup de gens, de par le monde, enviaient sans doute ce sort-là. Comme ils n’étaient pas malhonnêtes, cette idée terrible ne les faisait pas changer d’avis.
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Je les aurais voulus à mes côtés, ces deux ou trois stagiaires, quand je regardais la prestation de Manuel Valls dans l’entreprise du président Lévy. Aurions-nous partagé le même sentiment ? Désaccord flagrant de l’esprit, du cœur, presque des sens. Et, en même temps, soulagement de constater qu’on nous épargne enfin les circonvolutions et les périphrases, que le débat, cette fois, est ouvert, que la lutte commence, la seule vraie : initiale, originaire, fondamentale.
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Qui a jamais douté, sous François Mitterrand ou sous Nicolas Sarkozy, de l’écrasante présence de l’argent ? Rien de nouveau apparemment sous le ciel de Hollande et de Valls. À ceci près : en installant la communication au cœur de la vie publique, on signifie qu’on parle désormais officiellement le langage des intérêts, qu’on le civilise comme disait Stanislas Fumet, qu’on en fait le langage de la République. Ce pas, c’était celui qu’il n’aurait jamais fallu franchir et c’était celui qu’il n’était pas possible de ne pas franchir. Cette situation porte un nom : c’est la tragédie.
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Le discours managérial est là, tout entier, dans cette intervention. Avec ses références constantes à l’entreprise dont les jeunes générations ne verront même plus à quel point elles sont inadéquates et réductrices. « Y compris dans les entreprises, on débat, quand on a fixé la stratégie on s’y tient » « Notre seule obsession, réussir, faire réussir le pays. » Comparaison flatteuse pour le gouvernement de la France, il se comporte comme une fabrique de yaourts, comme une usine de détergents. À la fois étriqué et emphatique, on le reconnaît, le laïus. C’est bien sa monomanie de la réussite, d’autant plus furieuse que les échecs sont plus patents. C’est bien son étroitesse obstinée, qu’il voudrait déguiser en courage. C’est bien son indépassable narcissisme qui l’oblige à ne parler que de lui, de ses talents, de ses méthodes, au point que les auditeurs en sont comme déréalisés à leurs propres yeux. C’est bien sa manière de s’étouffer d’indignation à la moindre critique adressée aux entreprises, même et surtout quand leurs propriétaires les abandonnent à la première difficulté ou dès qu’un meilleur bénéfice pointe le nez ailleurs, opération que leur jargon nomme sans rire, pour épater les quelques ahuris qu’ils continuent d’impressionner, réflexion stratégique. C’est bien son vocabulaire bidonné et bidonnant, ses sourdes menaces, son enthousiasme prévisible, sa jubilation appliquée. C’est bien lui, il est là, sa réalité de bazar à la main, prêt à intervenir. La conjoncture est bonne, la situation est bonne, la Bourse est bonne, les affaires sont bonnes, la nourriture est bonne : il peut hisser ses couleurs sur Matignon, sur l’Élysée, n’importe où, n’importe quand, pour n’importe quoi. Comment dit-elle, cette théologienne canadienne quand la Bourse s’écroule ? Que c’est la chute des idoles et qu’il faut en remercier Dieu ?
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Mais parlons un peu réalité, celle dans laquelle on baigne au travail, celle qu’on sent encore, rentré chez soi, en retrouvant les mêmes mots devant l’écran. Si intelligent, si habile que soit un manager, son discours va toujours au fossé. Il parle, mais il ne parle pas. Un manager coaché par la communication ne parle jamais. Il récite, il plaide un dossier dont l’essentiel lui échappe, dont il ne contrôle ni le sens ni l’intention. Au mieux, il le « personnalise », au sens où les constructeurs d’automobiles proposaient à leurs clients de « personnaliser » leur véhicule en en modifiant un accessoire secondaire. Il serait naturel, et nullement malsain, qu’un manager eût parfois à se faire le haut-parleur de consignes venues de plus haut que lui : aucune organisation n’évite ce genre de transmission. Mais ce n’est pas là ce qu’on attend de lui. On veut qu’il fasse semblant d’être l’auteur d’un discours qui n’est pas le sien. C’est la meilleure manière de l’aider à se mépriser : le management, comme tous les systèmes totalitaires, d’où qu’ils viennent et quoi qu’ils chantent, a d’abord besoin de gens qui se méprisent.
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Le mal des transitions. Aucun mouvement harmonieux ne peut entraîner un tel discours, d’autant qu’il doit passer par toutes sortes d’approches différentes – rationnelles, affectives, théoriques, pratiques – et que les ruptures sont partout. Chaque transition témoigne de cette discontinuité angoissante, elle reconduit imparablement l’orateur à l’inauthenticité de son propos et à sa duplicité. « Je consens à l’absurde », voilà le fil rouge, ou noir, de l’intervention d’un manager. Accablement, perplexité, agressivité, autodérision, que peut-il attendre d’autre ? Quoi que proclame ce cadre, ce directeur, ce président, quelque appel viril qu’il lance à la plus héroïque conquête du marché, la communication donne à entendre, d’abord et toujours, l’angoisse originaire qui sous-tend son propos, faite de la haine de soi à laquelle il consent et qui, sous les turlutaines techniques et économiques, est le seul véritable rendez-vous qu’il propose à ses auditeurs. Rappelons, une fois de plus, cette évidence : l’inspiration de cette très vilaine chose n’est pas fondamentalement différente de celle des pires régimes du siècle dernier. L’appel à positiver, l’invitation à se montrer réaliste et efficace que lance la communication managériale, ainsi que toutes les variations qu’elle leur adjoint sur la morale, l’éthique, le vivre ensemble naissent, meurent et se transforment au sein d’une négativité absolue et militante. Si l’on accordait à la critique de la communication et du management, cancer du présent, le dixième (le dixième !) du temps et des moyens que l’on consacre à la mémoire des monstruosités passées, peut-être pourrait-on alors parler de civiliser la modernité. Et l’on trouverait là, par surcroît, une manière sensée d’éclairer les choix politiques. Refus tranchant et définitif de tout ce qui s’agrippe à cette monumentale épave. Bienveillance et amitié pour tout ce qui a le courage de la saborder et de chercher, dans les tribulations de la pensée et de l’action, une voie dont personne n’ait honte.
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Quand même ! Cette chose qui a précipité les grandes entreprises dans le malheur que l’on sait, qui, dans les plus petites, jusqu’au fond des plus lointaines campagnes, quand des démarcheurs cauteleux l’y ont installée, n’a jamais pu produire que du désordre, de l’angoisse, de la jalousie, de la consternation et, aussi sûrement que deux et deux font quatre, de l’échec – au point qu’il m’est arrivé qu’un petit patron me glisse à l’oreille : « Venez, ne le dites à personne, on va virer cette connerie, les gens n’en peuvent plus et moi non plus. » -, cette chose qui pourrira l’école comme elle l’a fait de l’entreprise si on la laisse l’infecter (et l’on sera bien avancé de savoir qu’elle pourrira laïque, l’école, ou je ne sais quoi d’autre), cette chose qui s’installe maintenant dans les ors de la République avant que notre Constitution ait l’honneur de l’accueillir, avant que quelque édifice public, peut-être un pavillon désaffecté de Sainte-Anne, devienne le siège du Haut Conseil du Management et de la Communication, cette chose, il en a fallu de la bêtise, il en a fallu de la lâcheté, il en a fallu de la honte de soi pour la laisser s’installer et proliférer !
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Nos mots sont piégés parce qu’on nous les piège : c’est là un des aspects les plus effrayants du mépris dans lequel la merdonité, comme disait Michel Leiris, tient le langage. Nous communiquons du matin au soir, bien sûr, et Monsieur Jourdain est bien le seul à être content de savoir qu’il fait de la communication, et pas seulement de la prose, quand il demande à Nicole ses pantoufles et son bonnet de nuit. Rien de fâcheux ne s’est produit quand la science et la technique ont parlé de communications téléphoniques, de Postes et Télécommunications, de communications spatiales, etc. Le mot prenait un sens nouveau, précis, qui n’entraînait aucune confusion, la langue vivait sa vie. Quand, par contre, l’entreprise, le commerce, les médias, la formation se sont mis à galvauder ce mot par extension illimitée, quand, jouant à la fois sur sa connotation scientifique et technique et sur ce qu’il entraîne d’implications subjectives, ils lui ont peu à peu conféré un statut d’activité autonome en parlant, par exemple, de stages de communication, quelque chose de grave est apparu : une sorte d’invasion des consciences par une donnée confuse à laquelle elles se sont senties vaguement associées et à laquelle, pourtant, elles sont demeurées étrangères.
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Un statut d’activité autonome, certes, mais surplombante. La communication est une courroie de transmission du pouvoir. Elle fabrique une socialité virtuelle qui puise sa matière dans les fantasmes des citoyens et sa forme dans les intérêts de l’argent mondialisé. En un sens, elle n’a rien inventé : bien des organisations de masse ont mis en œuvre les méthodes qu’elle emploie. Pourtant la différence est énorme. La puissance de l’argent qu’elle mobilise et la technique qui la démultiplie lui confèrent une plasticité qui lui permet de jouer sur tous les registres, de se déployer dans toutes les instances de l’humain, dans tous les ordres de la pensée, dans toutes les activités de l’esprit et, comme on le voit, dans toutes les sociétés. Et maintenant, il faudra nous y faire, rien ne lui échappera plus. À moins que…
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La communication, en effet, ne parle jamais que d’elle-même. En témoigne cette publicité pour une société d’assurance qui ne cesse de mettre en scène un client mécontent, d’allure franchouillarde, sorte de râleur professionnel qui rêve de prendre en défaut le directeur de la succursale qu’il fréquente et n’y parvient jamais. C’est très bien vu. Les revendications du client sont dérisoires et il est manifestement de mauvaise foi. Les gens de l’assurance, eux, patients, paisibles, gentiment ironiques, l’attendent tranquillement, certains d’avoir dans leur carquois les flèches commerciales qu’il leur faut pour repousser les assauts du mécontent. Saynète drolatique qui n’est pas sans intérêt. Si c’est une célébration de l’entreprise, elle est bien naïve. Est-ce autre chose ? Un lapsus ? Un cheval de Troie sorti d’un ordinateur pour prendre l’air ? Grossissez un peu l’image : ce bonhomme, c’est vous, c’est moi, c’est n’importe quel travailleur, n’importe quel citoyen. C’est l’Enfermé. C’est le Fasciné. C’est le Projectif. Qu’y puis-je, moi ? C’est le citoyen de la modernité/merdonité. Comment il en est arrivé là ? L’autorité, la coercition, la séduction – la coer-séduction disait un sociologue -, on peut imaginer tant de cocktails ! Il s’est jeté dans un langage comme l’oiseau dans le filet. Il s’y débat et, s’y débattant, s’y emprisonne de plus en plus étroitement.
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Lapsus ? Cheval de Troie ? Dénonciation clandestine ? Peut-être, mais le contraire aussi. Démonstration de force démultipliée, à la manière des fusées du 14 juillet qui engendrent interminablement leurs nouveaux bouquets. Ce crétin râleur bave devant le fric, devant l’organisation bovine qui l’accable et le rassure en même temps. Je le regarde ou, plutôt, je regarde en lui les progrès du pouvoir qui l’anéantit, je vois se dissoudre comme du sucre son espoir d’être jamais quelqu’un. Mais que fais-je d’autre à cet instant que subir ce qu’il subit, que reconnaître ce qu’en le vénérant ou – c’est kif-kif ! – en le maudissant, il reconnaît ? Je suis comme lui, je suis aussi absorbé que lui. Plus encore même, puisque la chose qui l’occupe et l’obsède, je peux, moi, la voir en lui. Comme mon lecteur, si le mécanisme ne se brouille pas, avant de la voir dans ce bonhomme, la verra aussi en moi, jusqu’à ce que l’ami à qui il racontera l’affaire…
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Une seule question se pose, une seule sérieuse. Est-ce que ça va s’arrêter ? Est-ce que ça peut s’arrêter ? Et là, je ne peux éviter de reproduire un paragraphe de ce Marché, écrit il y a presque dix ans : « En 1934, Aragon s’attaquait à un livre qui allait devenir le premier roman du cycle du Monde réel : Les Cloches de Bâle. Il avait commencé par ce qu’il connaissait le mieux, l’évocation de son enfance et la description de la société bourgeoise. Les cent premières pages, brillantes et décourageantes, racontent les aventures galantes d’une demi-mondaine, Diane de Nettencourt, sur fond de magouilles politiques et de coups financiers. Ces pages, il les lut un jour à Elsa. Il a raconté lui-même la scène : « Quand j’eus fini ma lecture, tu gardas un assez long temps de silence, cela se passait rue Campagne-Première, je m’en souviens comme si j’y étais. J’eus le temps de penser plusieurs choses. Puis tu me dis très simplement : et tu vas continuer longtemps comme ça? » Il en finit alors instantanément avec les aventures de Diane, fit de ce prénom le titre de la première partie du roman et se lança dans la deuxième, y mettant en œuvre un autre régime d’activité de la conscience. Ce fut Catherine, et le vrai début des Cloches de Bâle. »
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« Et tu vas continuer longtemps comme ça ? » C’est la seule réponse possible aux mauvaises questions que je viens de poser. Si ça va s’arrêter, en effet, je ne le sais pas. Si ça peut s’arrêter, je ne le sais pas. Je sais bien, par contre, qu’au fond de moi je ne désire pas que cela continue comme ça, même si je ne trouve pas les forces nécessaires pour y travailler, et si, d’en sentir si peu, le désir lui-même hésite. Tout cela me dépasse, je ne puis faire comme si cela ne me dépassait pas. Mais si quelqu’un m’interroge, alors, peut-être, j’aurai la force de répondre. Et, à mon tour, d’interroger.
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L’Enfermé. Le Fasciné. Le Projectif. Ah ! la fête quand quelqu’un échappe à cela ! Et comme on se fout de savoir comment il vit, à quoi il croit, pour qui il vote ! Mon ami, le peintre Michel Thompson était ainsi. Il avait depuis longtemps coupé les ponts avec la politique, mais sa jeunesse militante le rappelait parfois à l’ordre. Quand il y avait de l’élection dans l’air, il invitait les amis dans son appartement-atelier de la rue du Commerce – il insistait : il avait aussi des copains, mais les amis, c’était autre chose – et les interrogeait sur leur vote. Parfois il ouvrait la télé et, pour nourrir le débat, leur faisait écouter un peu de politique. Michel secouait la tête comme un cancre qui, décidément, n’y arrive pas. Puis il se levait, un peu penché en avant par les rhumatismes, écartait les bras dans un geste d’impuissance désolée, les laissait retomber lourdement sur ses cuisses et nous disait invariablement : « Moi, ces mecs-là, j’ai beau faire, je ne comprends pas ce qu’ils disent. »
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Il n’avait d’ailleurs pas compris grand-chose, Michel. Il n’avait pas compris pourquoi Maeght, qui l’avait remarqué très jeune et avait exposé ses toiles avec celles de Braque et de Bonnard, voulait à tout prix qu’il fasse de l’abstrait : alors, comme il ne comprenait pas, il avait quitté Maeght. Il n’avait pas compris non plus pourquoi des peintres et des écrivains qui n’avaient pas leur langue dans leur poche devenaient de si adorables moutons quand Laurent Casanova, oracle de la culture dans le PCF des années cinquante, racontait que tous les grands artistes étaient forcément progressistes, même et surtout Balzac. Alors, sous le regard encore plus épouvanté que furieux de Fougeron, il avait expliqué à Laurent Casanova qu’il ne comprenait pas, puis l’avait quitté, lui, le PCF et les moutons.
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J’ai repensé à Michel en lisant, dans Le Monde, une interview de Pascal Lamy. En rassemblant mon énergie, quelques lectures et beaucoup de vanité, j’arriverais peut-être, vaille que vaille, à articuler quelques objections qui laisseraient imaginer que j’aurais un peu compris. Non. Au fond de ce que j’aurais un peu compris, on verrait surtout ce que je n’aurais pas compris du tout, et cela ferait oublier le reste. Pascal Lamy m’explique que notre problème national tient à la contradiction entre une pensée française « fondée sur une ambition spécifique à la France » et un « monde où ce qui compte de plus en plus est la performance économique et sociale » : en quoi y a-t-il contradiction quand une ambition, un désir, une pensée refuse un état de choses ou entend le transformer ? Un socialiste peut-il s’étonner de cette supposée contradiction ? La « névrose française », continue l’ex-patron de l’OMC, c’est donc « d’avoir le corps quelque part et la tête ailleurs […] une partie du pays est mondialisée dans son corps, mais cette partie-là a renoncé à faire la pédagogie du rapport au monde et à l’Europe. » La névrose, c’est quand le corps ne commande pas à la tête ? Si cette partie-là a renoncé à faire de la « pédagogie », n’est-ce pas précisément qu’elle n’est mondialisée que dans son corps, c’est-à-dire dans les comportements qui lui ont été imposés et qu’elle n’approuve pas, et nullement dans son désir, et nullement dans son intelligence, et nullement dans sa volonté ? M. Lamy aurait-il jamais fréquenté les grandes écoles et l’OMC si son esprit ne s’était accordé à ces projets ? « Comprends rien ! », bougonnerait Michel Thompson. Et Gaston Miron, le poète, le Québécois, autre complice, aurait hurlé : « Min vieux, ça a pas d’bon sens ! »
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Je peux comprendre un peu, finalement. Surtout quand Pascal Lamy explique que le pessimisme français résulte de la distorsion entre cette « ambition spécifique à la France » et la « réalité ». Quelle réalité ? L’ensemble des comportements imposés par le train du monde, par le mouvement des affaires, ces chaînes que des battus agressifs feignent d’avoir marchandées à la bijouterie bobo du coin ? C’est ça la réalité, potaches prétentieux ? Attends un peu, le corps, par-dessus le marché, c’est l’économique et le social ? Qu’est-ce que c’est que cette organisation mondiale du bordel qui, dans le corps, par-dessus le marché du marché, ignore tout ce qui n’a rien à cirer de l’économique, et d’abord le sexe, et d’abord la mort, et d’abord la finitude, et d’abord l’infini ?
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Oh oui ! J’ai compris ! Mais ce que j’ai compris, je n’arrive pas à le comprendre. C’est le « parti pris des choses », mais vraiment pas à la manière de Francis Ponge ! Pas pour les saluer dans leur singularité, pas pour les laver de l’habitude et leur restituer leur juvénilité, leur étrangeté, leur force narquoise… Ça, c’est Michel Thompson qui le faisait, dans sa première manière, cette attention presque amoureuse aux tasses, aux assiettes, aux couverts, tous ces humbles objets comme autant d’empreintes de l’inconnu, familières et sauvagement glorieuses. Les choses, pour la merdonité bourgeoise triomphante et déjà, merci Seigneur, en voie de décomposition, ça n’a rien à voir avec Ponge. Les choses, pour ces malheureux, c’est ce qu’on peut mettre de soi, sans s’appauvrir, à la brocante universelle, c’est la bricole, la gnognote qu’on peut très économiquement, très rationnellement partager puisqu’elle ne vaut rien et qu’on n’y perdra rien. Les choses, c’est la démarque universelle des émotions, des sentiments, des mots. Les choses, c’est la petite banque de satisfactions moyennes qu’on cogère avec d’autres acnéiques du désir avant de rentrer chez soi pour se lugubrer d’insignifiante solitude.
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Najat Vallaud-Belkacem explique à la télé qu’elle veut rendre leur dignité à ceux des banlieues. Mazette, rien que ça ! Ministre du Sauvetage, du Sens et du Salut ! Elle se prend pour Dieu la Mère, ou quoi ? Se rend-elle compte qu’elle tient le langage d’une dame d’œuvres des années cinquante ? Vive la modernité ! À propos, comment ça se passe au ministère ? Y a-t-il une direction générale de la Dignité ? Des courbes de dignification? Des colloques sur l’endignement, avec perspectives à court et moyen terme ? Est-ce qu’on a pensé à dégager un budget Dignité ? Devant une idée pareille, on se protège, on ricane. Parce que c’est terrifiant. Puis la colère se pointe. Ceux qui viendront rendre sa dignité au vieux banlieusard que je suis, je leur conseille de numéroter préalablement leurs abattis ! Ceux ou celles, bien sûr, on n’est pas paritaire à temps partiel, quand même, faut pas pousser ! Puis la colère se tire. Sidération. Ils se serviront donc de tout ? Tout sera donc bon pour la gagne, tout ? Qu’espèrent-ils ? Ne voient-ils pas qu’ils creusent leur tombe dans le cœur des gens, pelletée après pelletée ? Non. Ils ne le voient pas, ils ne voient rien, ils ne voient plus que leur aveuglement. Se mettre dans le crâne qu’on va donner de la dignité aux gens, ou leur en rendre, ils trouvent ça normal. Ils récitent leur code, ils pensent que ça va marcher, donc que ce sera bon. Ils sont hors sol, hors ciel, hors tout. Intox totale. Les souvenirs, privilège de l’âge. Les loufoques d’Alger en 1960 ? Des enfants de chœur. Enfin ! À supposer que quelques verres de Morgon vous aient déclenché ce délire, et que vous prendre pour saint Jean-Paul II vous remonte le moral trois minutes, vous vous voyez partir à la télé avec votre chauffeur pour aller expliquer ça ? Vous vous voyez écrire sur votre agenda : « Penser à donner de la dignité au 9-3. En parler à NVB. » ? Vraiment je n’en veux pas à cette jeune femme dont les ruses crèvent si gentiment les yeux et dont l’habileté ferait presque de la peine. Mais stop ! Elle va à la catastrophe. Faites confiance là-dessus à l’expérience, il faut aider Najat. Avec des idées pareilles, elle est mal barrée, urgent de lui demander où elle les a trouvées. Toute l’équipe doit l’aider, Manuel Valls en tête, et, à cette occasion, se poser quelques questions auxquelles Stéphane Fouks ne saura pas répondre. Ce n’est pas du tout, mais alors pas du tout, que j’aie envie de porter secours au gouvernement socialiste. Le plus simple serait de le laisser faire : ni vu ni connu, rendez-vous dans le fossé. Mais pas possible. On ne peut pas rire avec ces choses-là. Que voulez-vous ? Tout le monde a sa dignité, tout le monde.
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Vous allez croire que je me moque du monde, ou que je suis gâteux. M’en fous. Je propose à Manuel Valls de consacrer la totalité du prochain conseil des ministres à un débat sur la question de savoir si un être humain peut rendre sa dignité à un autre. Ceci n’est pas une blague à tabac, dit Magritte. Les citoyens qui, éventuellement, comprendraient ce que je veux dire et faire ne seraient pas nécessairement plus vicieux que les autres, ni moins utiles. Côté pratique, je ne souhaite pas participer à l’opération, trop de travail au jardin. Aucune exclusivité sur l’idée, même Stéphane peut s’en emparer, ça sera le début de sa période anti-communicationnelle. Enfin, si tout ça supposait une rencontre, pas de blème. Ancien combattant, j’ai le métro gratos.

(4 mai 2014)