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Bigoterie citoyenne

LE MARCHÉ LXIV

 Ne larmoie pas en souriant.
Blaise Cendrars
 

Ce sculpteur, il y a bien longtemps, vu à la télévision. Il travaille la matière plastique en fusion. Elle descend lourdement un plan incliné avant de s’affaisser sur la table de métal où, les mains fortement gantées, il a quelques secondes pour la modeler. « En si peu de temps, s’étonne le journaliste, vous pouvez concevoir une œuvre ? » « Je ne conçois rien du tout, répond-il. Je regarde la matière plastique. Elle ne coule jamais de la même façon. Je me pénètre de sa manière d’être et, autant que je le peux, je l’aide à prendre la forme qu’elle me semble appeler. »
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Quelle meilleure image de l’éducation, de la formation, peut-être même de l’amitié et de l’amour ? À cela près, bien sûr, que, là, rien n’est inerte, que tout y est réciproque, que l’œuvre y demeurera inachevée, qu’il ne s’agit pas d’œuvre, d’ailleurs, mais de transmission de la vie, de célébration de la vie. J’aurai toujours eu comme en surplomb ce rêve de formateur, discutable comme tous les rêves, qu’alimentait déjà, à quinze ans, dans la colonie de vacances, mon rôle de moniteur. Je ne sais rien de plus beau, de plus vrai que l’attention que l’on porte à ceux à qui, comme on dit en italien, on veut du bien. Là-dessus, autant essayer de faire vaciller le granit, je ne bougerai pas d’un iota, et si le monde entier me contredit, le monde entier est idiot. Amare est velle bonum, aimer c’est vouloir le bien, et merde ! [Toutefois, à l’abri de ces crochets, je dois reconnaître que c’est rarement dans les lieux d’importance que cette formule m’est sortie de la bouche. Elle s’acclimate mal à un conseil d’administration, à une réunion d’anciens combattants, à un bureau de vote le soir du dépouillement. Amare est velle bonum, voilà une idée qui ne me viendrait pas non plus en lisant Le Nouvel Obs ou le Monde de Nathalie Nougayrède, la dame qui « ose les valeurs ». Les pensées de ce genre sont faites pour les cimes et les souterrains, pas pour le Grenelle des bonbons à la menthe ou la modernisation de la poste. Les jardiniers sont formels. Ces vérités-là, si on ne les laisse pas dans les couvents, où personne ne les fatigue, il faut les planter en pleine terre, même un peu fangeuse, dans des endroits beaucoup moins pieux où elles donnent d’étranges fleurs montées des profondeurs, de profundis comme on dit aux enterrements en croyant que c’est triste. L’ambiguïté, je vous jure, c’est la copine du vrai : et le trouble, c’est le terreau du simple.]
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L’attention à l’autre. Pas pour lui renouer son cache-col. Pas pour l’aider à préparer son entretien d’évaluation. Pas pour le protéger de la souffrance, c’est risible. Ni de la connerie, elle est en nous. Ni de la solitude, on l’y enfoncerait. Pas pour le comprendre, surtout pas pour le comprendre. Pas pour le convertir. Pas pour le rassurer. Pas pour le sauver, c’est grotesque. Pas parce qu’il le faut. Pas par humanisme, pas par compassion, ces fourriers de la volonté de puissance. À cause d’une espèce particulière de fun très menacée dans nos régions : le voir arriver tout faraud sur le plan incliné, le voir glisser, déraper, dégringoler, pirouetter comme un ours en peluche ; considérer, en le contemplant, que le cassage de gueule est inéluctable et imminent puis, soudain, se laisser attraper par quelque chose d’inattendu dans sa manière d’aller à la catastrophe, ou de touchant, ou de drolatique, ou d’absurde, ou de plus désolant que la moyenne ; sentir alors ses connexions mentales et affectives en état d’alerte rouge ; se persuader qu’il est horriblement déraisonnable d’imaginer que l’infime détail aperçu, ou enregistré, ou pressenti, puisse être de nature à faire se casser la gueule au cassage de gueule ; se traiter de moins que rien, de réactionnaire, d’humanophobe, de socialiste ; savoir pourtant que c’est vrai, qu’il y a eu un déclic, qu’il y a eu un truc, qu’il y a eu un flash ou un clash entre le temps et l’éternité, et voir, clair comme le jour, sans pouvoir en aucune manière le prouver ni à son percepteur ni à sa belle-mère, et sans qu’il y ait d’ailleurs la moindre utilité à le faire, que tout ce qui était vrai une seconde avant cette perception-là est devenu faux, véritablement faux. « Être un homme, c’est pouvoir infiniment tomber »
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Le point de bascule, le point de danger, le point de grâce, voilà ce que guette le sculpteur quand la grosse vague de matière plastique commence à s’affaler voluptueusement sur la table d’acier. Attention diffuse : il va être surpris, il le sait, mais par quoi, comment, quand, où ? Que ressent-il à cet instant, l’artiste ? Rien de ce qu’imaginent les aimables passeurs de petits gâteaux dans les émissions culturelles de France Inter, rien qui soit de nature à alimenter leurs flatulences lexicales. Sont-ils touchants quand ils s’écrient « bordel de merde ! » sur ce ton de délicatesse distinguée ! L’artiste, lui, selon moi, ne sent rien, c’est pourquoi il est si facile de faire critique d’art. Il sent ses gants sur ses mains, ses pieds dans ses chaussures, quelque dent peut-être qui le taquine, quelque émotion ordinaire qui le pelote. Il est un téléphoniste, un employé préposé à l’accueil, une bonne volonté qui va se planter, forcément se planter, et qui s’y résigne. Il sent ce que tout le monde sent : sa supportable misère. Sa limite, en somme. Sa contingence, si l’on veut. Un peu d’entrain sur un peu de fatigue, un peu de fatigue sur un peu d’entrain, remettez-nous ça, patron !
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Il regarde couler son plastique. Pourquoi est-il allé inventer ce machin-là ? J’imagine que tout à coup un détail le préoccupe, un détail incurablement matériel, un agencement technique à perfectionner, quelque chose de trop grand à faire plus petit, quelque chose de trop carré à faire plus rond. Et çà, ça lui prend la tête pour de bon. Jusqu’à ce que cette pâte blanchâtre qui recouvre lentement l’acier, il la voie. Celle-là, pas celle d’hier, pas celle de demain. Celle-là qui vient de se révéler, lourde de sens, de vérité, d’avenir. La pesanteur du destin dans la légèreté de l’instant : deux fois insupportable.
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Ce qui se produit alors s’appelle l’échange. Pour qu’il y ait frontière, il faut qu’il y ait un pays de part et d’autre, n’est-ce pas, donc deux pays. Pour qu’il y ait limite, il faut qu’il y ait un en deçà et un au-delà de la limite. « Ces choses-là sont simples » dit Victor Hugo. Une limite, ce n’est pas une fin, un couvre-feu, une extinction, une mort. Il n’y a de limite que parce qu’il y a de l’illimité. Il n’y a de limite que parce que ça n’arrête pas de commencer, et parce que cet excès, qui n’a scandaleusement demandé son avis à personne, dépasse non seulement notre médiocre entendement, mais aussi celui des anciens élèves des grandes écoles, des grands élèves des anciennes écoles.
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Cela s’appelle l’échange oui. Le bonhomme artiste, le quidam artiste se retient de toutes ses forces de franchir la limite. Les cultivés qui batifolent dans les émotions radiophoniques leur assiette de petits gâteaux à la main, ils le soûlent, ils le gavent, ils le gonflent, ils le font marrer. La limite, il sait qu’il ne la franchira jamais. Pour mettre en mémoire l’au-delà de la limite, il lui faut camper dans son en deçà avec ses crayons, ses pots de peinture, son dégueuloir à matière plastique, ses potes, ses copines et quelques bouquins qui ne valent pas la peine d’être prêtés.
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Cela s’appelle pourtant l’échange. Car la matière plastique, elle, il l’a vue prendre ses grandes distances et se carapater de l’autre côté de la limite. Ou plutôt, non, il ne l’a pas vue partir. Il a vu son départ. La traîne d’une robe dans une porte, vivacité de l’étoffe. Et ses mains gantées, gantées et irréfléchies, ont immédiatement imprimé ce mouvement à la masse pâteuse qui commençait à tout oublier : elle ne durcira pas idiote. De l’en deçà de l’artiste est né l’au-delà de l’œuvre. Mais ça, c’est du commentaire, il n’a pas de temps pour ces bêtises. Il est rentré dans son terrier ; ce truc carré, il faudra vraiment l’arrondir.
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Quelle superbe occasion m’offrirait ce sculpteur de revenir, une fois de plus, à mes chères sessions de formation ! La métaphore coulerait plus aisément que la matière plastique. Ces hommes et ces femmes dans le huis-clos du séminaire, ces conformismes d’hier, d’aujourd’hui (et de demain) empilés sur nos tables, l’urgence de saisir le point d’inquiétude et d’authenticité, de « donner forme » à ce qui nous réunit, j’aurais vraiment toutes les raisons de m’imaginer sculpteur.
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Eh bien ! Non. Date de péremption dépassée. Prendre congé de ces souvenirs, même si ce n’est pas facile. Les laisser dormir dans les archives de mon cœur. L’évidence ne m’est pas venue d’une illumination intérieure, mais d’un projet de loi sur la formation professionnelle qu’on m’a mis sous les yeux et qui m’a persuadé, sans laisser la moindre place au doute, que la perspective que je défends est désormais définitivement fermée et, avec elle, l’espoir de garder, au flanc d’une société malade, une sorte de cathéter de liberté. Certes, cette vision maïeutique n’a jamais triomphé. Elle est restée une protestation, une provocation. Mais elle pouvait exister, rien d’officiel ne s’y opposait. Elle ne le peut plus. L’étanchéité du dispositif est désormais parfaite. Le marché, les besoins du marché, le pouvoir du marché, le réalisme du marché, voilà la seule chanson qui sera autorisée. Avec les deux couplets habituels, l’un, hard, pour les patrons, l’autre, soft, pour les syndicats, mais tout le monde se retrouve au refrain et, probablement, au restaurant.
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Entre le rêve et l’action, disait Berque, il ne faut pas que « l’alternance reste lâche ». Si je chantais plus longtemps ma romance nostalgique, mes pieux souvenirs me détourneraient du présent. Les bienveillantes connexions de ma mémoire m’ont remis sur la trace d’une pièce du dramaturge autrichien Fritz Hochwälder, Sur la terre comme au ciel, vue à vingt ans, qui traite des missions jésuites établies au Paraguay à partir du XVIe siècle, les fameuses Réductions, où les Pères accueillaient les indigènes tout à la fois pour les évangéliser et les protéger des chasseurs d’esclaves. L’action se déroule en 1767, après qu’un accord tout entier au profit des Européens eut établi que les Réductions devaient passer sous le contrôle des autorités coloniales portugaises du Brésil. Le sujet apparent est le drame de ces Jésuites, pressés d’obéir par leur Ordre, mais qui ne peuvent se résoudre à abandonner les Guaranis à la condition d’esclaves à quoi leur départ va forcément les conduire. Derrière cet épisode historique, se profile une question inquiétante : dans un monde de violence et de haine, peut-il exister durablement des oasis de paix ? Pourquoi ne pas me l’avouer ? La formation et le patronage de Montrouge auront été pour moi ces oasis, l’une et l’autre m’auront rapproché des êtres et écarté du monde : le paradis. « Et s’il était à refaire, je referais ce chemin. » Certes, mais ces souvenirs-là, il est temps désormais de les mettre à distance et de réinvestir dans le combat ce que je leur dois d’énergie : ce ne sont pas des drapeaux blancs, ce sont des bombes à retardement.
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Le plus important dans le projet de loi qui transcrira l’accord national interprofessionnel du 14 décembre 2013 n’est pas ce qu’il propose, mais ce qu’il sous-entend et ce qu’il interdit. On approuvera l’idée du « compte personnel de formation » dont chaque salarié pourra bénéficier, quel que soit son statut, tout au long de sa vie professionnelle. On n’aura pas la cruauté de souligner que 150 heures allouées pour toute une carrière font un peu moins d’un mois d’activité professionnelle. On se réjouira de voir inscrite dans la réalité l’idée de lifelong education ou de lifelong learning défendue par les spécialistes de la formation et, notamment, par ceux de l’Unesco. On se féliciterait donc de ce projet de loi s’il n’enterrait en silence la signification même de la formation professionnelle et si les dispositions qu’il contient, comme les buts qu’il se propose, ne témoignaient d’une évolution de la vie sociale bien plus significative que celle où les conformismes symétriques de la querelle du mariage pour tous voulaient voir un tournant de civilisation.
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Depuis les origines de la formation professionnelle, divers courants ont voulu l’empêcher de sombrer dans un utilitarisme aussi vain que désespérant. Dans les cinquante dernières années, la loi Delors de 1971 et les lois Auroux de 1982 ont réaffirmé cette exigence. On vient de l’assassiner et, avec elle, bien au-delà de la formation et des entreprises, un symbole majeur de la vie collective.
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La loi de 1971 concernait à la fois les entreprises et les salariés. Elle voulait favoriser le développement des premières, mais aussi l’émancipation des seconds. Elle s’inscrivait ainsi dans le climat de recherche qui, depuis Mai 68, s’était emparé d’une société en proie à toutes les contradictions. Jeune formateur, j’ai chaleureusement soutenu cette loi avant d’être épouvanté par la rapidité avec laquelle le patronat la vidait jour après jour de ce qu’elle avait de meilleur, puissamment aidé en cela par l’activisme de toutes sortes d’officines et la stupéfiante passivité des responsables politiques qui l’avaient instaurée. D’entreprise en entreprise, je mesurais le progrès des dégâts, alarmé par la facilité avec laquelle de nouvelles théories s’imposaient, stupéfait de les voir entrer comme dans du beurre dans la conscience molle des salariés qu’elles éblouissaient sans l’éclairer et droguaient sans la nourrir.
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Bien conçue, cette loi Delors fut en effet très mal défendue. L’histoire de la formation professionnelle, à partir de 1971, est celle d’une dégradation, d’une banalisation, d’une fuite du sens. Elle accompagne et reproduit, à sa manière, l’invraisemblable série de capitulations devant l’argent qui n’a cessé, sous tous les gouvernements, de ponctuer la vie politique et à laquelle la gauche, de la « réconciliation des Français avec l’entreprise » souhaitée par François Mitterrand au récent « pacte de responsabilité » courtoisement proposé par François Hollande, n’a jamais manqué de verser son obole ni de l’orner de toutes sortes de justifications contournées. L’improbable épisode de la loi sur l’expression des salariés, fleuron des lois Auroux, juste avant le virage politique de 1983, est aujourd’hui un souvenir presque tragique. Cette loi sonnait juste, plus juste encore que la loi Delors : elle fut massacrée encore plus vite qu’elle.
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Auroux avait vu clair. Il avait compris comment devaient s’articuler le progrès des entreprises et l’élargissement de la condition salariale. Il avait compris que l’expression est le cœur même de la formation, son principe, son moteur, sa charte. Il avait compris que le développement accéléré des techniques et la férocité de la compétition économique exigeaient qu’on leur opposât ce contrepoids. Que, maltraités par la modernité, les équilibres sociaux et culturels ne pourraient se rétablir si les salariés n’exprimaient pas les questions que la vie de l’entreprise leur suggère – questions sur eux, sur elle, sur le monde où ils vivent -, s’ils n’apprenaient pas à regarder bien au-delà de l’utilité immédiate qui fascine les patrons, bien au-delà aussi des revendications à quoi se limite trop souvent l’horizon des syndicalistes. Loin des embrouillaminis prétentieux et serviles de la littérature d’entreprise, cette loi permettait aux travailleurs d’exprimer leurs inquiétudes, leurs doutes, leurs colères et, par là, de peser sur la vie collective. Auroux avait compris que, grâce à l’expression, l’entreprise pouvait réapprendre à respirer et, peu à peu, se refaire plus humaine, plus ouverte, plus vivante.
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Ce fut une exécution. Les patrons ont condamné Auroux, les syndicalistes ne l’ont pas défendu : les uns et les autres craignaient pour leur pouvoir, pour leurs manies, pour leur importance, pour leur confort, pour leur silence. Surtout ne pas ouvrir les fenêtres ! Surtout ne pas aérer ! Surtout pas la vie ! Surtout pas la parole ! Tout, mais pas la vie ! Tout, mais pas la parole ! Le management, les libéraux, les socialistes, toutes les tisanes que vous voulez, mais pas la parole ! Jamais la parole ! La politique, mais pas la parole ! L’information, mais pas la parole ! La démocratie, mais pas la parole ! Les grands patrons rugissaient que jamais ils n’appliqueraient la loi sur l’expression des salariés, ils m’expliquaient en s’embrouillant pourquoi et comment elle allait anéantir l’entreprise : je voyais surtout qu’elle menaçait les protections accumulées en eux et que la seule idée d’avoir à franchir ces barrages de vanité pour dire ce qu’ils pensaient, ce qu’ils pensaient vraiment, pour dire simplement ce qu’ils pensaient vraiment, pour oublier une seule fois la putain d’autorité qui avait fait d’eux d’éternels petits enfants savants, pour ne plus être, un instant, les grands élèves d’une putain d’ancienne école attendant qu’une putain de bonne note leur garantisse une putain de réussite, cette seule idée, je voyais qu’elle les terrifiait plus que ne l’auraient fait trois cents dragons déchaînés. Et je sentais que quelque chose allait bientôt disparaître, mais que l’agonie serait longue. Il n’y avait rien à regretter, mais pas de quoi pavoiser.
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On lit ceci dans le projet de loi : « Le compte personnel de formation peut servir à financer des formations permettant d’acquérir des compétences attestées (qualification, certification, diplôme) en lien avec les besoins de l’économie prévisibles à court ou moyen terme et la sécurisation des parcours professionnels des salariés. » Le diable n’est pas ici dans les détails mais dans une extrême violence cachée dans une infime nuance. Ainsi voit-on « les besoins de l’économie prévisibles à court ou moyen terme » entrer dans la loi avec le statut de référence. Besoins de l’économie prévisibles par qui ? Pour qui ? Dans l’intérêt de qui ? En fonction de quels projets ? Pour quelle visée civilisatrice ? Substantialisation de l’arbitraire, de l’arbitraire le plus complet, le plus égoïste, le plus bête, le plus snob, le plus absurde, le plus pathologique. Promotion du dégueu, de l’inavouable, de l’innommable, à qui une grenellisade accorde un rond de serviette officiel à la table de la République, et qui devient le critère majeur de la formation professionnelle au moment précis où, virées comme des malpropres, la tentative de Jacques Delors, qu’il n’a pas soutenue avec assez de pugnacité, et celle de Jean Auroux, anéantie par les amis d’Yvon Gattaz – alors président du CNPF et père de l’actuel président du Medef -, disparaissent sans laisser de traces. De Jean Auroux, en effet, le nom apparaît une fois, en lanterne rouge, au bout d’une phrase. De la loi de 1971, dont le père n’est pas nommé, il est dit : « L’accord du 14 décembre est appelé à imprimer une marque décisive pour notre système de formation professionnelle, revenant par certains aspects à l’esprit de l’accord initial de 1970 et de la loi fondatrice de 1971, et les adaptant aux exigences d’une économie et d’un marché du travail qui ont profondément changé depuis quarante ans. » Certains aspects adaptés, tous les Jésuites ne sont pas à Rome, ni au Paraguay ! Il paraît qu’en première lecture les députés ont voté la loi à main levée, sans discussion. Ils eussent mieux fait de la voter à tête baissée.
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Réalisme ? Non. Capitulation. La même, en infiniment plus grave, que celle des responsables de formation qui, sur l’ordre de leur direction, n’appliquaient pas la loi Auroux. Faut-il redire l’évidence ? Que personne n’attend d’un gouvernement qu’il triomphe des forces qui écrasent le monde ? Ni même qu’il modifie de manière significative le rapport de force ? Le marché est là, il nous occupe, il est puissant, multiforme, vicieux, pervers, imprévisible, il aime la mort, la trouille, l’ordre, les prix de vertu, les classements, les carrières et les couillons qu’il couillonne. Je demande quoi à un gouvernement ? Qu’il sache et qu’il dise que c’est l’occupation, qu’il la haïsse, qu’il la combatte et me donne envie, pour ma modeste part, de la combattre aussi. Le reste, mots, valeurs, commémorations, fines analyses de cerveaux bien irrigués et gravement déconnectés, c’est de la tambouille. Le voient-elles, les supposées élites, que c’est l’occupation ? Comprennent-elles, ou non, qu’une contre-poussée d’expression est plus urgente encore, infiniment plus urgente qu’il y a trente-deux ans pour contenir l’effroyable propagande que co-fabriquent la rationalité sans raison de la technique et l’avidité démente des financiers ? Cette expression des salariés et des citoyens, personne, évidemment, ne demande au gouvernement de l’organiser : ce serait pire que tout. Mais quand existent, dans la loi, des dispositions qui la favorisent et, en tout cas, ne l’empêchent pas, les ignorer ou les supprimer parce qu’on a peur du marché et/ou qu’on veut lui faire plaisir, c’est montrer qu’on a un mauvais esprit.
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Que feraient-elles, ces élites, si elles comprenaient vraiment ? Que nous suggéreraient-elles ? Ceci. Que nous devons supporter ce que nous ne pouvons pas changer. Que nous devons changer ce que nous pouvons changer. Que nous devons avoir la lucidité de ne pas confondre les deux situations. En somme, que nous devons nous faire stoïciens, en tout cas stoïques. Parce que c’est l’occupation, et donc la guerre. C’est cela qu’il faudrait dire aux enfants : que la vie est occupée par de la non-vie. Et le leur montrer. À mon avis, ce serait encore plus utile que de leur expliquer le zizi et les nichons même si, je l’espère, ce précieux enseignement leur offre une occasion rêvée de se poêler deux fois comme des baleines : parce qu’ils trouvent ça marrant et aussi – il ne faudrait pas que leurs dévoués enseignants se méprennent -, parce qu’ils sont passablement au courant. L’esprit des enfants, selon moi, la première urgence serait de le laisser reposer comme une pâte à crêpes pour que le lait de leur intelligence se mêle à la farine de la vie. Il suffirait de leur montrer le monde comme il est, sans mensonge ni dramatisation, sans parti pris ni préjugé, et de les laisser chercher dans leur cœur ce qui, là-dedans, vaut quelque chose et ce qui ne vaut rien. Leur suggérer de faire le départ, au fond d’eux, entre ceci et cela. Belle expression, faire le départ. S’ils se donnent le droit et la liberté de cette distinction, de ce départ, c’est toute leur vie qui va être un départ, ils ne seront plus collés à eux-mêmes, ils se donneront de la marge, du souffle, ils seront vaccinés contre toute espèce de propagande, leur esprit et leur cœur pourront s’envoler. Une démocratie devrait peut-être pouvoir supporter ça, non ? Et, en plus, ce départ, ce double départ, distinction et voyage, ils auraient le sentiment de le faire ensemble, gars et filles. Je ne voudrais pas être sacrilège, mais cela pourrait peut-être créer entre eux un sentiment d’égalité au moins aussi profond que la nécessité, pour les uns, d’enfiler une robe à fleurs et l’urgence, pour les autres, de se faire grenadières.
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« Quelque chose est en train de se passer ici, Monsieur Jones, et vous ne savez pas ce que c’est. » Je n’attends pas d’un dirigeant politique qu’il me définisse ce quelque chose. Il ne sait pas mieux le faire que moi ; comme moi, il patauge, il hésite, il bafouille. Je n’exige pas de lui qu’il ne se trompe jamais, mais si je ne sens pas ses choix graviter autour d’une inquiétude centrale que je puisse reconnaître, je ne lui accorderai pas ma confiance. J’ai besoin qu’il protège en lui une certaine sorte de solitude, qu’il cherche à voir plus profond que les apparences, à penser plus vrai que les opinions, à désirer plus fort que les modes. J’ai besoin qu’il prenne ses distances, qu’il s’écarte. Ce qu’implique cet écart, je peine à le dire, mais je vois bien ce qu’il ne peut admettre : la fidélité maniaque à une idéologie mais, pas davantage, l’absence d’horizon qui tue la pensée. La défense des intérêts d’un clan, d’un groupe, d’un parti. L’ambition, quand elle n’est pas maîtrisée par une instance plus forte qu’elle, et plus noble. La stupide volonté de durer. Le souci de la carrière, verrue sur la liberté. La rhétorique facile, le langage convenu, la mondanité de l’esprit. L’angoisse de prouver, c’est-à-dire de se rassurer en inquiétant les autres. L’obsession de l’échec et l’illusion de la réussite. Le souci excessif de répondre à des exigences subalternes. Le goût du pouvoir, ennemi du bonheur d’agir. Trop d’attention portée aux opinions des gens, pas assez d’attention portée aux gens. La peur de la solitude, des grands fonds d’indifférence et de sa propre médiocrité. Le mépris des choses de l’esprit et la méconnaissance de la poésie.
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De ce projet de loi sur la formation professionnelle, je retiens qu’il a été mutilé de l’essentiel, qu’on n’y a pas trouvé de place pour le sens. M. Forget, à Louis-le-Grand, quand il comparait l’Antigone d’Anouilh et celle de Sophocle prenait une image de metteur en scène. Il nous disait que les personnages de la tragédie grecque évoluaient sous un ciel vers lequel criaient leurs souffrances, et que les mêmes souffrances, dans la version moderne, interdites de ciel par ce que nous appellerions aujourd’hui un plafond de verre, ne cessaient de se rabattre sur eux comme de mauvaises fumées qui ne se dissipaient jamais. Peut-être est-ce cela : le monde moderne se rabat sur lui-même, sinistrement, et s’étouffe. Il est confus, indistinct. À preuve, la double inflation du « réalisme » et de la morale, et cet étranglement de toute chose, avant même qu’elle n’éclose, par le jugement social. Rien n’est plus effrayant qu’un monde privé d’ailleurs : une caricature d’ailleurs, bricolée et tyrannique, s’installe aussitôt dans son ici. Angoissée d’être abandonnée à elle-même, la contingence veut se faire principe mais, incapable de s’imposer à qui ou à quoi que ce soit, ne peut qu’exhiber, de façon de plus en plus agressive, les preuves toujours plus flagrantes de son insuffisance ; enfin, sous les braillements angoissés des supporters, elle finit stupidement en valeur. Ainsi, privée de ce que l’histoire et le désir avaient inventé pour elle et lui avaient confié, la formation professionnelle est-elle réduite par des semi-habiles à un dispositif dont la compétitivité attendra, sans y croire, qu’il améliore ses performances.
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Banalisation, édulcoration, castration, à force d’observer la manœuvre, on se prendrait à prêter des raisons à ceux qui la renouvellent. Pas facile à un individu de protester, à un anonyme comme disent les gens de radio – par ailleurs empressés à nous faire savoir que c’est dans l’émission d’Ursule Monego, assistée de Frédéric Dabormoi, que les auditeurs ont été si aimablement traités – mais un ministre, un chef d’État, comment ne serait-il pas aspiré par le gouffre, comment, malgré lui, ne collaborerait-il pas à l’organisation de la régression ?
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Collaborer, le mot monté tout seul du clavier aura sonné étrangement pour ma génération, induit bien des réflexes, soutenu bien des révoltes. Je n’en ai jamais abusé, mais les impressions d’enfance demeurent. En 1944, à Montrouge, ça chassait sec le collabo. J’avais mes idées, je les gardais pour moi. Les temps n’étaient pas à l’expression libre. Avant la Libération, je ne devais surtout pas parler du grand général. Après la Libération, je ne devais surtout pas parler du vieux maréchal. Collabo, c’étaient des tas de choses dans le même panier. Collabos, les filles qui avaient couché avec les Allemands ? Même si – riez, enfants ! – je n’avais pas la moindre idée de l’activité en question, je les admirais franchement. Ce sont elles qui, les premières, ont posé à mes onze ans la question de la sexualité. Quand je les ai vues défiler dans la cour du HBM, le crâne rasé et presque nues, sous les lazzis de crapules autoproclamées résistants, j’ai eu des envies de meurtre. Collabo, le marchand de volailles, collabo pour blanchir son marché noir ? Celui-là, j’étais loin de l’admirer mais je ne le haïssais pas. Mes souvenirs sont flous, souvenirs de sentiments plus que d’événements précis. Côté haine, seules me restent dans l’oreille quelques voix sentencieuses, monocordes, leur tristesse profonde pour annoncer de fausses bonnes nouvelles, que Pétain c’était une chance, que les Allemands n’étaient pas pires que les Français. J’ai curieusement idée que ce sont là des souvenirs de souvenirs, que ces types me rappelaient eux-mêmes autre chose, que mon dégoût était récurrent, une vilaine odeur de pluie qui, depuis longtemps, montait de la terre.
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Comparaison n’est pas déraison. Quand je dis, par exemple, que la monstrueuse imbécillité que constitue la lettre de motivation instaure entre les entreprises et les salariés une relation semblable à celle qu’on trouve dans les gangs, je ne dis pas que les chefs d’entreprise sont des gangsters. Je compare seulement la lettre de motivation au pot d’entrée dont, sous forme d’un vol ou d’un crime, le candidat au gang est prié de s’acquitter ; et j’affirme que le vol ou le crime qui scelle son appartenance est exactement de la même nature que le mensonge public dont témoigne la lettre de motivation : dans les deux cas, c’est par la honte qu’on accède à la reconnaissance de l’une et l’autre institution. De la même manière, je n’établis aucune correspondance directe entre ce que j’ai vu, de mes six ans à mes onze ans, dans ma banlieue occupée et ce que je vois maintenant dans l’Occident de la mondialisation : la gravité des deux situations n’est pas de même nature. C’est entre moi et moi que j’établis la relation, entre l’enfant et le vieillard. Et je dis que l’enfant et le vieillard frémissent de la même façon devant des justifications également mensongères.
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Étrange ce mot de l’Évangile : « Ce n’est pas ce qui entre dans sa bouche qui souille l’homme, mais ce qui en sort. » Ce n’est pas vivre dans l’univers de la collaboration ou sous le règne de l’argent qui souille le citoyen, c’est l’indulgence et le crédit que sa résignation coupable accorde à ces saletés. Ces pauvres gens qui se débattaient au milieu des difficultés des années quarante, et qui, parfois, ne résistaient plus à l’énorme pression qui s’exerçait sur eux, il fallait être un niais solennel pour s’en faire le procureur. L’horreur n’était pas dans ce système D – système débrouille – qui tissait souvent avec l’Occupant des liens discutables. L’horreur, c’était quand sortait d’une bouche d’adulte, dont j’attendais autre chose, l’infâme justification. Là-dessus, l’octogénaire que je suis sent comme l’enfant que j’étais, il a horreur des justifications. Nous sommes dans ce système fondé sur l’argent, vous y êtes, j’y suis, il nous arrive de céder à ses avances, que ceux qui croient ne pas y être avec nous nous jettent la première pierre ! Il entre en nous, ce monde, par tous les pores de notre peau, par toutes nos terminaisons nerveuses, il assiège notre esprit, il infiltre notre sensibilité. Seule question sérieuse : en faisons-nous, individuellement et collectivement, notre vérité ? Il entre en nous, c’est vrai, mais en sort-il justifié ?
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Cette loi sur la formation professionnelle, je la critique au nom de ce que je sais, en vertu d’une longue et multiple expérience. Je dis que la subordination de la formation professionnelle au marché est une grave erreur, que l’alourdissement de la pression sur le monde du travail exige au contraire qu’on élargisse, qu’on approfondisse et qu’on généralise les suggestions des lois Delors et Auroux en matière de formation culturelle et d’expression des salariés, que c’est ainsi qu’on commencerait à répondre aux attentes des travailleurs. Je m’invite donc dans le débat. Je constate que l’on n’est pas de mon avis, ce qui ne me coupe pas l’appétit. S’il ne s’agissait que d’un désaccord de méthode, d’une différence de perspective, je n’insisterais pas davantage.
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Mais on me fait sentir que ces « exigences d’une économie et d’un marché du travail qui ont profondément changé depuis quarante ans » périment les efforts, pourtant modestes, des lois Delors et Auroux. On m’explique qu’il y a là une évidence objective, quasiment scientifique, partagée, d’ailleurs, à la table des négociations, par des libéraux, des socio-démocrates, des marxistes, etc. On me glisse à l’oreille que c’est par absolue nécessité qu’on bazarde la parole des salariés. On m’assure qu’on voudrait bien faire autrement, mais qu’on ne peut plus. De toutes les manières possibles, on m’explique que la difficulté des temps – est-ce que j’oublierais le chômage ? – oblige (hélas ! cent fois hélas !) à se soumettre à la loi du marché.
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Navré. Je crois le contraire. Je crois que la difficulté des temps est un excellent alibi, une opportunité historico-providentielle de curer la formation de toute perspective d’expression en sorte de ne pas gêner le marché ou, plutôt, de ne pas se gêner soi-même dans la complicité qu’on a avec lui. Pour tout dire – car, au fond, le marché, tout le monde s’en moque – je crois que c’est une occasion rêvée de se protéger de l’effrayante nécessité de penser, de créer et de vivre librement. Là, l’affaire se corse. Il ne s’agit plus d’acter un désaccord, mais de désigner une arnaque, une arnaque majeure, fort répandue ces temps-ci : se débarrasser de quelque chose qui a du sens pour se vautrer dans quelque chose qui n’en a pas en prenant l’air désolé de celui qui ne peut pas faire autrement. L’air de quelqu’un qui se voit obligé, comme dit le trouillard ou le salaud. Et il a bien raison, ce type, de se voir obligé. Comment se verrait-il libre quand il court derrière ce qui fait de lui un larbin ?
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Mais quand se voit-on obligé ? Quand on a perdu contact avec son trouble, siège de la liberté. Je ne crois pas que la liberté soit d’abord l’exercice d’un choix, moins encore l’enjeu d’un défi ou le prix de quelque compétition d’héroïsme. Ce n’est pas un état, pas une situation. Un acte, plutôt, quelque chose comme l’exploration de cette zone de recouvrement entre le monde et nous dont nous sommes les seuls à posséder la clé, et que, tout à la fois, nous trouvons et inventons. C’est là que nous installons avec les autres, avec le monde, la relation que nous sommes seuls à pouvoir établir, là que se constitue la réserve de sens et de perceptions qui inspire nos pensées et nos actes, nourrit et enseigne notre fragile liberté et donne naissance à notre regard.
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On se voit obligé quand, pour une raison ou pour une autre, on n’a pas pu ou pas voulu explorer le domaine de sa liberté. Quand on n’a pas trouvé, ou qu’on a perdu, ou qu’on n’a jamais cherché, la clef qui vous ouvre le monde. Quand on l’a laissée, ou remise, à un autre ou à un groupe et, avec elle, la responsabilité de l’inaliénable domaine dont on est le seul à pouvoir cueillir le sens.
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Le mot de celui qui se voit obligé, c’est réalisme. Dans sa bouche, c’est un mot de dépit et de ressentiment. La dimension intérieure dont il s’est dépouillé, la seule à pouvoir donner sens à sa vie, et dont l’absence l’obsède, il ne cesse de la chercher, avec une agressivité croissante, là où il sait parfaitement qu’il ne la trouvera pas.
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C’est à la mesure de l’extension en soi du domaine de la liberté qu’on peut résister à la pression du monde, non pas en rabâchant des théories ni en accumulant de l’indignation. Quand Jacques Berque, en 1968, me donnait pour conseil d’augmenter mon poids spécifique, la voie que son amitié me proposait était celle d’une solitude qui fleurit. Si nul n’est en effet capable de renverser l’ordre d’une société et d’un monde entièrement dévoués à des enfantillages aussi cruels qu’absurdes, il n’est personne qui ne puisse renverser cet ordre en soi et, en se consacrant à l’élargissement de sa liberté, porter, du même coup, la contradiction dans le monde.
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Il arrive que le démon de la polémique me rende sévère à l’égard de la militance et des militants : j’en ai pourtant connu beaucoup et estimé plusieurs. Pourtant, non, ce n’est plus de militer qu’il s’agit, au moins pour l’essentiel. Je ne suis le soldat de personne et ne me connais pas d’officier, en uniforme ou non, à qui rendre des comptes. Ma vie dans le bruit et la fureur de ce siècle, avec son bruit et sa fureur à elle : rien de mieux pour apprendre le prix du silence. La découverte d’un territoire intérieur, des bêtes sauvages qui ne le sont pas toujours, l’invention permanente, l’aridité, le mélange des genres, des soucis, des désirs. La proximité des autres, oui, mais une proximité qui se tient à distance, comme si solitude et relation croissaient ensemble. Fragilité absolue, mais quoi d’autre ? Des heurts constants, avec moi-même, avec d’autres, avec le monde. Suspendre son jugement, l’exercice est difficile : tellement plus commode de se faire le publicitaire de soi-même ou de se convoquer tous les matins à son propre tribunal ! Difficile, la patience de soi. Difficile, le refus de se juger, qui n’est pas une absolution. Difficile, cette récupération constante et ironique de soi dans l’indifférence souveraine aux ukases des donneurs de leçons et aux cris d’orfraie des émeutiers terrifiés. Difficile, mais les autres sont de plus en plus présents et le monde, ce connard, de plus en plus absent. Comme dans la formation ou au patronage mais, cette fois, plus besoin d’un refuge, d’un lieu dédié, ça joue en plein air, et en live !
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« Bigoterie ! », crient les Femen ! Elles ont un métro de retard, les Femen, voilà pourquoi elles n’ont pas eu le temps de mettre leur soutien-gorge ! La bigoterie n’est plus à chercher dans les églises, à preuve les hurlements d’indignation des cadres de l’archevêché, en tous points semblables à ceux d’un commerçant tagué, et qu’un André Frossard ou un Maurice Clavel auraient ridiculisés en quatre lignes. Elle s’est civilisée la bigoterie, Mesdemoiselles, c’est dans les hauts lieux de la politique communicancante qu’il faut maintenant la chercher, réfléchissez un peu et n’attrapez pas de bronchite ! Mon copain vicaire de banlieue, je l’entends d’ici, il m’aurait dit de sa voix un peu inquiète, avant d’enfourcher sa René Gillet 125 : « Tu sais, entre ce que font ces filles et les bourges de la messe de onze heures, si tu regardes bien l’Évangile… »
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Les petits intérêts à l’ombre des grands idéaux, la surveillance maniaque du langage des concurrents au cas où ils déraperaient, les obsessions morales féroces, la complicité du non-dit, le batifolage dans les surfaces, la justification au bord des lèvres, toute prête à être crachée, ce ton de dureté pour parler de fraternité, le langage foireux des valeurs, les sourires figés et l’incapacité d’entendre, la mauvaise foi, la mauvaise foi partout à vous en faire devenir chèvre, et cette manière de se marquer à la culotte pour surveiller celui qui, par hasard, comme disait un ballot à propos de Jean-Claude Michéa, « romprait avec son temps », ouvrez un peu vos mirettes, jolies Femen !
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Cas d’école de la bigoterie, l’affaire des ABCD de l’égalité. Quel dégourdi sans malice, comme disait ma grand-mère, militerait aujourd’hui sérieusement pour l’inégalité des garçons et des filles ? Et pourtant, quand on s’amuse à jouer les sémiologues du dimanche, on en trouve des choses !
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Sur le Portail du Gouvernement, cinq courtes vidéos enregistrées par Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes, durant l’examen, à l’Assemblée nationale, du projet de loi pour l’égalité femmes-hommes. Elles présentent les différents sujets abordés par le projet de loi. La quatrième évoque notamment le programme qui, sous l’intitulé ABCD de l’égalité, veut travailler, dès la petite enfance, à mettre un terme aux inégalités entre les petites filles et les petits garçons, entre les hommes et les femmes.
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Pourquoi pas, vraiment ? Même s’il n’est pas interdit de se poser des questions. Faut-il mettre l’accent sur les inégalités à une époque où filles et garçons affrontent ensemble des difficultés lourdes : Internet, chômage, transformation des représentations de la sexualité, évolution de la famille, crise de l’autorité, etc. Ne faudrait-il pas commencer par les sujets qui concernent tous les enfants et, chemin faisant, résoudre les problèmes d’inégalité qu’on rencontrerait ? Est-ce vraiment une bonne méthode que d’insister sur les injustices ? Plutôt que le doute, ne faudrait-il pas, chez des petits enfants passablement nerveux, semer d’abord la confiance ? Est-il vrai, d’ailleurs, que la principale question qui nous attend soit celle de la supériorité scolaire des filles ? Aucune idée arrêtée sur tout cela. J’hésite, je réfléchis, c’est bien ça un citoyen, non ? Et je laisse ma souris grignoter irrespectueusement le Portail du Gouvernement.
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Elle fait une découverte, la souris. Chacune des cinq vidéos de Najat Vallaud-Belkacem est précédée d’une courte introduction, la même pour les cinq. Il s’agit de trois phrases très brèves prononcées par trois personnes : un homme, puis une femme, puis un autre homme. Une série de petites photos, en haut de l’image, permet d’identifier les orateurs. Je pense que la voix de femme est celle de Marisol Touraine. Il me semble, sans en être certain, que Jean-Marc Ayrault est le premier des deux hommes. Je ne reconnais pas le second.
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Voici les propos de ces trois intervenants. « La compétitivité, c’est l’emploi », assène la première voix mâle. « Eh bien, nous, nous réparons cette injustice ! », assure la voix féminine. Et le troisième conclut : « J’ai envie de dire : aimez votre pays, défendez-le. »
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J’ai écouté trop vite, recommençons. « La compétitivité, c’est l’emploi » « Eh bien, nous, nous réparons cette injustice ! » « J’ai envie de dire : aimez votre pays, défendez-le. » Curieux. Une bonne âme entre deux guerriers. Deux voix ronflantes, une voix douce, charitable. Deux voix entraînantes, une voix attentive. Deux voix pour l’extérieur, une voix pour l’intérieur. Misère ! Le stéréotype ! Les femmes aux pansements, les hommes à la bagarre, tout ce que Mme la Ministre récuse ! Rome n’est plus dans Rome. L’ennemi est dans la place. Ma souris sourit. « Elle a du pain sur la planche, Najat ! », me souffle-t-elle.
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« N’en fais pas un fromage », dit encore la souris. Bon, je reviens au texte. Mais, un remords, je veux écouter encore une fois. Là, ce ne sont plus les voix que j’entends, ce sont les mots, on ne les a quand même pas mis là par hasard. Une introduction, c’est fait pour introduire, pour introduire quelque part. Eh bien ! C’est clair. Le discours sur les inégalités entre les filles et les garçons est invité à prendre place entre la guerre économique (« La compétitivité, c’est l’emploi ») et le patriotisme officiel (« J’ai envie de dire : aimez votre pays, défendez-le. »). La même place qu’occupe dans la mise en scène la voix féminine : celle de l’infirmière, celle de la bonne dame. La question de l’inégalité des sexes, question féminine, est invitée à s’asseoir entre la performance et le drapeau, questions masculines.
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Ne pas faire semblant. On comprend tout de suite ou jamais. On a compris. Le respect, l’égalité, les filles-ci, les garçons-là, tout cela n’est qu’un aspect de la guerre économique, tout cela n’a de sens que pour fabriquer une société poreuse à ses exigences, sensible à sa propagande. Pas cache-faute pour un sou, le Portail du Gouvernement a craché le morceau tout seul, sans que personne ne lui demande rien, sans aucun recours à la gégène. Nous sommes là dans ce qu’on appelle peut-être, dans quelque officine discrète des beaux quartiers, une OMPF : opération de modélisation de la population féminine. Du management tout craché. Très astucieux, mais totalement en dehors de la réalité, au point que ceux-là mêmes qui sont chargés de l’appliquer montrent qu’à l’évidence ils ne croient pas un traître mot de la doctrine. Les seuls à la prendre au sérieux seront, comme d’habitude, ses opposants : leur indignation hystérique assurera sa publicité. Flan sur flan. Piqués au vif, ses partisans leur répondront sur le même ton, et tout se terminera dans une mêlée confuse qui ne profitera qu’à la guerre de tous contre tous, aux peurs nouvelles qui en sortiront, et aux nouveaux dispositifs qui, sous couleur de les apaiser, les exciteront.
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Un complot ? Nullement. Le système marche tout seul, personne ne machine rien, tout le monde a le cœur pur, l’esprit clair, les mains blanches. Mme la Ministre n’a ni la volonté ni le sentiment de tromper qui que ce soit. Je parie même qu’elle croit à ce qu’elle dit.
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Mais il y a sa façon de parler. Ce ton qui va si mal à un visage jeune et agréable. Comme si, à trente et quelques, on avait déjà tout vécu, tout compris, tout dépassé, comme si l’on était inaccessible au doute, comme si rien ne vous travaillait plus, comme si l’on n’avait rien à faire d’aucune objection, d’aucune protestation, d’aucune tomate. Comme si, côté boulot, on avait surmonté toute passion – sauf l’ambition, cet ersatz. Comme si l’on n’avait plus qu’à dérouler. Je le connais, cet indécrochable sourire. C’est celui du chat de Chester d’Alice : je ne sais rien de Najat Vallaud-Belkacem, mais ce sourire-là – qui n’est pas le sien – ce sourire qu’on lui a fabriqué pour sa fonction, c’est une vieille connaissance, il m’a été cent fois opposé par des grands responsables. S’il éclaire un visage âgé, il peut tromper, faire croire à quelque sagesse. Chez les jeunes, on ne s’y méprend pas, c’est un cadenas, une porte de congélateur. Je sais d’expérience ce qu’il entraîne de violence, j’ai vu quelles passions brûlantes et anxieuses déchaîne la passion glacée qu’il protège.
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La violence, je n’ai pas tardé à la rencontrer. Ma souris, qui voulait en savoir plus et continuait à trotter sur le Portail du Gouvernement, m’a conduit, cette fois, à la dernière phrase du texte de présentation des ABCD. La voici : « Il s’agit de faire prendre conscience aux enfants des limites qu’ils se fixent eux-mêmes, des phénomènes d’autocensure trop courants, leur donner confiance en eux, leur apprendre à grandir dans le respect des autres. »
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L’arbre, jugeons-le à ses fruits, pas à l’aune de nos fantasmes. D’un côté, le désir de voir les hommes et les femmes, les filles et les garçons, vivre dans l’amitié de la justice, dans la justice de l’amitié. De l’autre, ces trois lignes que je viens de citer, par lesquelles est officiellement présenté ce projet de réconciliation. Non, cela ne va pas, habille-toi autrement, ma société, ça jure !
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Je lis et relis cette conclusion et me demande, comme au bon vieux temps, d’où parle celui qui l’a écrite, de quelle plate-forme de certitudes, d’où lui vient ce pouvoir de formuler un diagnostic aussi précis et de préconiser une thérapie aussi clairement élaborée. Rien, je ne sens rien dans ces mots juxtaposés qui, même de très loin, me rende présents ces enfants dont on me parle, rien qui m’évoque la moindre expérience vivante, rien qui me laisse apercevoir la moindre trace d’une intelligence soucieuse des êtres, rien qui laisse affleurer, si pudiquement que ce soit, le moindre sentiment d’amitié. Un ton de boutiquier aigri pressé de fermer son échoppe, une prétention de charcutier qui se mêle de chirurgie cardiaque, une assurance de cartomancien qui délivre ses prophéties à distance. Enfin, choisissez un pédagogue du bord qui vous convient, ouvrez au hasard, selon votre inclination, une page de Tchouang-tseu ou de Jean Guéhenno, de Rousseau ou d’Ivan Illich, de Maria Montessori ou de Jean Guitton, de Paolo Freire ou de Jean-Baptiste de La Salle, et placez-la seulement à côté de ce racontar, vous le verrez s’évaporer, partir en quenouille, retourner, honteux, au néant d’où il n’aurait jamais dû sortir.
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Et voilà ! Un projet qu’on peut discuter de toutes les façons possibles mais qui, dans son essence, n’est pas mauvais. Eh bien ! Fini, mort avant d’être né. Fossilisé dans le pire langage qui soit, asphyxié dans l’utilitarisme, incinéré dans le formalisme. Le comprendra-t-on un jour ? Rien de ce qui s’insère dans le dispositif de manipulation désormais imposé au monde entier ne peut, un seul instant, servir l’authenticité ou la liberté. Rien, quelle que soit la bonne volonté de ses promoteurs. Rien, quelle que soit la justesse de la cause qu’ils défendent. La pensée officielle, souterrainement officielle, celle dont l’argent enserre la politique, les médias, l’économie, la société tout entière, n’est rien d’autre qu’une castration de l’esprit, une limite arbitrairement imposée à l’intelligence, un frein moteur greffé sur le désir. On peut tâcher de supporter les difficultés quotidiennes, il n’y a pas à essayer de négocier avec cette saleté. Elle est perverse, les méthodes qu’elle met en œuvre sont perverses, leurs effets seront pervers, les relations qu’elle induira entre les êtres seront perverses, les débats qu’elle produira pervers et inutiles.
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Hôpital de campagne, dit François en parlant du monde où nous vivons. Oui. On soignera les bobos plus tard, on verra qui est à gauche qui à droite, qui croit croire et qui croit ne pas croire, qui est naturel et qui artificiel, qui se libère et qui s’enchaîne, qui est pur qui impur, qui juste qui injuste. Quelque chose de plus urgent, quelque chose de sauvage et de nécessaire nous appelle, nous requiert, nous exige et, en même temps, nous supplie : l’évidence que nous ne sommes pas des êtres pour le monde, des êtres pour l’argent, des êtres pour le pouvoir. L’évidence de notre fragilité, mais aussi de notre amoureuse fierté et de notre refus de la brader.
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Parler des relations entre les petits garçons et les petites filles, des représentations que les sexes se font d’eux-mêmes et de celles qu’ils se font l’un de l’autre, cela supposerait peut-être un peu plus de délicatesse. Les colporteurs ne devraient-ils pas rester dans la salle d’attente où, s’il leur faut vraiment placer leur discours, ils pourraient haranguer les poissons rouges ? Il y a du stéréotype dans les rôles traditionnels ? Évidemment, bien sûr, naturellement ! Il y en aura aussi dans les comportements que vous voulez induire, rassurez-vous, et peut-être, du fait de votre esprit de système, bien davantage. Comment peut-on, une fois débarrassé de son acné juvénile, tailler aussi aveuglément dans le vivant, dans les sentiments, dans toutes sortes d’attachements élémentaires ? Comment, surtout, peut-on fonder une pédagogie sur la déconstruction et le soupçon ? N’avez-vous pas d’ailleurs remarqué que tout est déconstruit et que la seule chose qui reste à soupçonner, c’est le soupçon ? En pédagogie comme en économie, toujours à la bourre, la modernité européenne…
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Souvenirs, souvenirs…. Cette abstraction autoritaire, ce schématisme ronflant, j’en reconnais le style, celui du mécanicisme de la formation de type managérial qui aura abruti des générations de travailleurs. Il a ravagé l’intelligence du monde du travail, le voici à la conquête de l’école, merci beaucoup ! La bigoterie dans tous ses états. Le plafond de verre, mais aussi le plancher de verre, plus de sommet plus de base, mais aussi les murailles de verre, le tête-à-tête avec sa rancœur, l’objectif qu’on se donne pour masquer l’horizon, et l’infini : la lèpre ordinaire. Petites filles, petits garçons, j’aurais voulu pour vous le regard du sculpteur, pas celui de l’apparatchik. Un regard qui ne sache rien, un regard qui vous attende et vous sourie. On n’a pas beaucoup plus de temps pour vous former, on le sait bien, que pour modeler la matière plastique : ce regard vous aurait dit que ce temps-là était à vous. J’aurais voulu qu’on vous laisse être, qu’on ne vous charge pas de vieilleries ridiculement fardées. J’aurais voulu qu’on vous montre de belles grandes choses, et aussi qu’on vous fasse rire. J’aurais voulu que les adultes n’entrent pas comme des brutes dans vos sentiments à peine bâtis, qu’ils n’aient pas l’idée idiote de vous changer. Idiote et méchante. Petites filles, petits garçons, les gens qu’on veut changer, on ne les aime pas : si on les aime, ils changent tout seuls. Petites filles, petits garçons, si par hasard, un jour, vous tombez sur ces pages, qu’elles vous disent que je n’étais pas d’accord, et que beaucoup d’autres étaient comme moi. À tout âge on peut retrouver son enfance, vous aurez tout le temps de commencer, de commencer à commencer, d’oublier qu’on vous a fait commencer par la fin, par le scrupule, par la culpabilité, qu’on vous a donné « la clef fausse pour la porte vaine. »
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La crainte que j’ai toujours eue de cette horreur. La stupéfaction de la voir croître comme une mauvaise herbe. Toute une société devenue bigote, la mort à crédit, oui, et au compte-goutte. L’obligation de trouver des remèdes, d’installer des contre-feux. Le plaisir comme élargissement, bien sûr comme élargissement, même si, bien que et malgré tout. Parfois, une parole – pour moi, ces vers d’Aragon, déjà cités, et à quoi peut, au fond, se résumer ce site : « Le malheur où te voilà pris / Ne se règle pas au détail. » Et, bien avant, dès la jeunesse, le précepte évangélique auquel peuvent faire écho ces deux vers : on ne met pas le vin nouveau dans de vieilles outres. Sans compter, parfois, une blague du hasard qui remet opportunément les pendules à l’heure. L’honorable scripteur de cette détestable conclusion, s’il expérimente jamais dans une classe son propos émancipateur, je souhaite qu’il lui arrive la même aventure que moi, un jour où j’avais généreusement enfourché le destrier de je ne sais plus quelle révolution en conviant mes auditeurs à jeter par-dessus bord frustrations, limites et autocensures. J’étais très fier d’être un aussi remarquable agent de libération, au moins jusqu’à ce que je surprenne le coup d’œil rapide d’une jeune femme sur son bracelet-montre. Elle avait envie de s’en aller, elle n’osait pas, mon prêche sur la liberté la collait à sa chaise, ça m’avait un peu vexé, puis follement fait rire. Les gamins et les gamines (les gamines et les gamins…) quand on leur parlera de leurs autocensures, qu’ils confondront probablement avec les autos tampons de leurs parents, se demanderont surtout, à mon avis, à quelle heure c’est, la récré.

(28 février 2014)

Une correspondance X

LE MARCHÉ XXIV

Je reçois une lettre d’un polytechnicien qui a occupé des fonctions de tout premier plan dans une entreprise de tout premier plan et qui, depuis quelques années, anime, avec ses associés, une société de conseil qu’il a fondée. La voici :
« L’entreprise a eu une forme. Certains, comme moi, l’ont aimée, et à la mesure de leurs espoirs, ont souffert de ses nombreuses maladies. Tel Aristote (on a la mégalo qu’on peut) regardant la démocratie athénienne s’effondrer et en faisant enfin la théorie, je m’apprêtais à écrire quelque ouvrage sur les maladies de l’entreprise, celles qui suscitent mes révoltes, et donc, en contrepoint, par nécessité, une description de la santé, en creux de la pathologie (avec le maître Canguilhem).
« Et puis soudain je m’aperçois que l’entreprise perd sa forme, que son enveloppe se dissout, laissant nues ses tripes processorales, valences ouvertes vers les partenaires de hasard, en Europe de l’Est, en Cochinchine ou à Madagascar, les liens se nouant et se dénouant au gré des contrats. Est-il possible de penser une entreprise qui n’a plus de forme ? Est-il possible d’aimer, d’adhérer à une chose sans forme, sans pérennité ? Est-il possible de ne vivre que de contrats à durée déterminée ?
« Je n’ai plus envie de me plaindre sur le passé qui n’était que potentiellement intéressant. Mais je voudrais comprendre les formes à venir, les nommer, les décrire, infléchir (ça, ce n’est pas mégalo mais carrément fou) leur évolution. Savoir où ce que devient l’homme se placera dans ce circuit volatile et implacable.
« Si vous partagez quelques craintes, ou désirez me contredire, je passerai volontiers un peu de temps avec vous. »
J’ai tâché de démêler les mouvements divers que cette lettre a provoqués en moi. En manière de réponse, et sous la forme d’une série de notes en marge et de commentaires, je dépose ces réactions sur l’étal de ce Marché.
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Le lieu d’où parle mon correspondant est le plus signifiant qui soit : c’est le point où sa conscience rencontre le monde. Il ne fait pas un discours sur le monde. Il ne lâche pas la bride à sa subjectivité. Il parle comme un homme dans le monde, comme un homme au monde éprouvant, d’un même mouvement, ce qu’il sent de ce monde et ce qu’il sent de soi-même. Il procède par double creusement, double forage : en lui et dans le monde. Sa conscience ne prétend pas soumettre le monde à ses analyses toutes-puissantes, à ses jugements souverains. Sa subjectivité ne se veut pas transcendante. Cet homme est tout simplement présent au monde. Plus il s’examine, plus il interroge le monde. Plus il interroge le monde, plus il revient à lui-même. Plus s’affirme sa solidarité avec le monde, plus son expérience se fait originale et solitaire. Réciproquement, plus sa subjectivité s’affirme en tant que telle, plus il la sent perméable au monde et sollicitée par lui.
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L’aller et retour entre le monde et la subjectivité : toute conscience est capable de ce mouvement, mais rien n’en garantit jamais la réalisation effective. Le plus souvent, dans notre société, il ne se fait pas, ou se fait mal. Il est freiné par la sacralisation d’une rationalité dévoyée qui s’arroge une autorité tyrannique, d’une part, par l’éthique de soumission universellement répandue, d’autre part. Tous les pouvoirs sont en complicité pour que notre relation au monde reste banale, impersonnelle et conventionnelle. Cela ne signifie pas que nous soyons nécessairement inintelligents et insensibles. Il arrive que nous soyons intelligents et sensibles. À cela près que notre sensibilité et notre intelligence ne s’exercent presque jamais en même temps, comme si elles n’étaient plus en phase. L’irresponsabilité qu’autorise ce décalage permet d’ailleurs à l’une et à l’autre de ces facultés de se livrer à toutes ces pirouettes, acrobaties et facéties dont raffole notre société médiatique. Mais, les paillettes balayées, le constat des dégâts commence. Choisissant de jouer perso, l’intelligence et la sensibilité prennent l’habitude de camper de part et d’autre du gouffre qui sépare la conscience et le monde. Certes, ce gouffre, en même temps qu’il sépare la conscience et le monde, les relie. Ce gouffre est aussi un pont. Mais il n’est un pont qu’en tant qu’il est un gouffre : c’est le gouffre qui est le pont. Or, ce gouffre/pont, ni l’intelligence ni la sensibilité n’osent plus le considérer. Chacune de son côté, l’une et l’autre lui tournent le dos. Côté monde, l’intelligence pérore ; côté sujet, la sensibilité s’ébroue. Elles ne se disputent pas. Elles s’ignorent. Elles ne sont d’accord sur rien, sauf sur la nécessité de ne jamais entrer en contact et d’empêcher ainsi, à tout prix, la rencontre franche et immédiate du sujet et du monde, circonstance toujours fatale à l’ordre établi et aux bavardages subalternes.
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Plus l’éducation conduit les jeunes à dresser des barbelés entre leur subjectivité et le monde, moins ils pourront échapper à cette schizophrénie douce et apparemment aimable où ronronnent les citoyens des démocraties occidentales. D’un côté, adhérer au monde en tant que système dont la rationalité, réelle ou supposée, garantit le sens ; de l’autre, nourrir des fantasmes de liberté, d’autonomie, de bonheur individuel. La recette conduit infailliblement à une tolérance ennuyée et sans générosité, fondée sur la célébration des choses. Une fois douchés les premiers enthousiasmes, la tolérance se transformera non moins infailliblement en un ressentiment que viendront barbouiller une sagesse fatiguée et un altruisme convenu, cela même qu’à la fin des discours on appelle humanisme. Le monde comme équation, le monde comme problème à résoudre, le monde comme partie de bridge, voilà les rassurantes impostures proposées aux futures élites. Elles ont un cœur, bien sûr, ces élites ! Personne n’a le monopole du muscle creux ! Mais le leur bat sur le seul rivage de la subjectivité. L’humanisme moderne fait la part du cœur comme on fait la part du feu. À la première occasion, et sous prétexte de rationalité, ce cœur montrera ce qu’il est : un rouage de la mécanique.
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Parenthèse 1. Une éducation digne de ce nom est aujourd’hui nécessairement clandestine, transgressive et paradoxale. Cette transgression est l’affaire des parents au moins autant que celles des enfants. Ce qui compte dans l’école, c’est ce qui permet aux enfants d’augmenter leur poids spécifique d’êtres humains : c’est là la finalité de l’enseignement, du dialogue avec les maîtres et de tout le climat créé, ou à créer, dans l’institution scolaire ; la réussite sociale est une finalité secondaire ; quant à l’insertion sociale entendue comme la distribution des itinéraires scolaires en fonction des mouvements de l’économie et des caprices de la finance, elle n’est pas une finalité du tout. On ne peut vouloir le bien de ses enfants en instillant en eux, dès leur plus jeune âge, la peur de vivre, en développant en eux des comportements de hamsters agités. Le dialogue entre les parents et les maîtres ne s’entend que comme une entente discrète et affectueuse pour aider leur liberté à éclore. Il n’existe pas de situations où cette éclosion aille de soi ; il n’existe pas de situations où elle soit impossible.
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Parenthèse 2. Le désir de rétablir le courant entre la subjectivité et le monde, le regard critique posé sur le passé comme sur le présent, ces attitudes sont proprement extraordinaires chez un polytechnicien qui, de plus, exerce comme consultant. Je connais trop peu mon correspondant pour deviner son itinéraire. J’imagine qu’il n’a pas toujours été jonché de pétales de roses et que l’angoisse et le doute ont fait partie du voyage. Nonobstant les maniaques distributeurs d’anxiolytiques, cette forme d’angoisse existentielle doit être considérée pour ce qu’elle est : une chance bien plus qu’un danger. Plutôt que de rêver sottement à la paix infantile d’avant les problèmes, il vaut mieux méditer sur la bonne fortune que représente l’angoisse, comprendre qu’elle est d’abord tension vers la liberté et aider les autres à s’en apercevoir. Il faut se livrer à cet exercice avec d’autant plus d’énergie et de détermination qu’à peu près tout ce qui a voix au chapitre des chanoines médiatiques manie désormais avec sadisme l’arme de destruction massive qu’est la geignardise démobilisatrice.
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Le passé, dit mon correspondant, était potentiellement intéressant. Il l’était en effet par ce qu’on pouvait imaginer qu’il ouvrirait, par ce sur quoi on pouvait espérer qu’il déboucherait. Au début des années 80, j’ai écrit, sur la vie des entreprises, un livre tout pétri d’optimisme. Il me semblait que la bonne volonté pourrait l’emporter, que la formation, par exemple, dont on parlait tant à l’époque, saurait assouplir, réchauffer, humaniser. La formation n’a rien assoupli ni réchauffé parce que les cadavres ne s’assouplissent ni ne se réchauffent. Un peu par naïveté, un peu par crainte, les formateurs de bonne foi – je crois que j’en étais – prenaient leur souffle pour celui du macchabée institutionnel qu’ils s’imaginaient pouvoir réanimer. Nous n’en sommes plus à ces plaisanteries. Quelque chose est mort, vraiment mort. Quoi au juste, toute la question est là. Dans l’état du cadavre, l’autopsie est malaisée.
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Ce qui est mort ? Une logique tordue, poussée comme un champignon sur le tronc de la société industrielle. Un cancer. Mais là s’arrête la comparaison biologique. Si quelque chose est mort et bien mort, un quelque chose qui n’est pas à réanimer, qu’il faudrait être un abruti pour songer à réanimer, si de ce quelque chose qui est en nous nous pouvons dire, comme dans la chanson de mon enfance, que n i ni, c’est fi-ni, nous, nous sommes vivants, jusqu’à ce qu’il plaira à Dieu bien vivants, nous sommes vivants d’une vie qui ne demande à personne l’autorisation de continuer, qui aura devant elle, comme d’habitude, des jours noirs parmi des jours roses, mais qui n’a aucune intention, nonobstant les difficultés à prévoir, de renoncer au scénario assez performant qu’elle a mis au point depuis un certain nombre de millions d’années.
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Première ineptie : nous sommes vivants, donc le monde est vivant. Deuxième ineptie : le monde est mort, donc nous sommes morts. Réalité : nous sommes vivants dans un monde mort. Mais je ne connais personne, je n’imagine personne en qui la joie d’être vivant soit un sentiment moins fort que la tristesse de vivre dans un monde mort.
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Je reviens à mon correspondant et aux entreprises, dont on nous dit imprudemment qu’elles sont au cœur de la modernité. Il est rare qu’un consultant ait une vision aussi large, qu’il ose s’engager d’une manière aussi profonde, aussi simple. Il est rare qu’un consultant soit animé par d’autres pulsions que la folie du pouvoir et l’épaisse, la grasse, l’écœurante sottise qui en suinte nécessairement. Que n’aurait-il pu me raconter, mon correspondant ? Que les entreprises, du fait de la mondialisation, rencontrent des situations nouvelles et des difficultés inédites. Qu’elles affrontent une concurrence redoutable. Que les problèmes sociaux y sont de plus en plus pesants, même si la peur bâillonne les salariés. Que la précarité et la flexibilité généralisées rendent l’atmosphère irrespirable. Que les cadres ont franchi depuis belle lurette le Rubicon de la contestation. Que plus les communicateurs communiquent, plus les gens se taisent et se haïssent. Que la formation est devenue la grand-messe de l’insignifiance (non pas, comme disent à la radio des gens qui n’ont sans doute pas connu leur grand-mère, la grande messe). Et, bien sûr, que la technique, etc.
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Une étude. Une série d’études. L’appel à des compétences indiscutables. Des séminaires où l’on découvre que le mal est encore plus sérieux qu’on ne l’imagine. L’invention de thérapies ad hoc. Le triptyque éprouvé : le mal, le médecin, la guérison. Ce n’est pas du tout de cela que parle mon correspondant et, surtout, ce n’est pas du tout comme cela. De quoi alors et comment ? Du lien social dont les mailles sont distendues et qu’il faut réparer comme l’épuisette du gamin ? Lamentable bricolage. Le monde n’est pas le Bazar de la plage. De la perte de la moralité ? De la nécessité de revenir à l’éthique ? On peut revenir où l’on veut : de toute façon, personne n’a bougé d’un poil. Mon correspondant, lui, même s’il en doute, a bougé : toute la question est là. Il a fait les deux minuscules pas de géant auprès desquels toutes les compétences du monde, toute l’éthique du monde, tous les bouillonnements critiques du monde ne sont que piétinement, rabâchage et gonflette. Deux pas minuscules in petto et, pourvu qu’ils soient honnêtes, la face du monde en est changée. Deux pas qui font comprendre ce qui est mort, ce qui était mort depuis longtemps. Deux pas qui laissent sur le sol la boue de ce qui est mort. Non pas chercher ce qui est mort et s’en écarter : se mettre à marcher comme un vivant et découvrir, le temps d’en sourire, ce qu’on trimbalait sous ses semelles.
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Si l’on a la chance d’avoir ses deux jambes, poser un pied sur le versant monde du gouffre et l’y laisser, l’autre restant, si j’ose dire, du côté de soi-même. L’inconfort, naturellement. Et si le gouffre venait à s’élargir, un grand écart un peu douloureux. Cet exercice est-il vraiment utile ? Non. Si l’on y réfléchit bien, il n’est même pas nécessaire de faire un pas. Comme on disait à l’école, les jours fastes, en regardant le cahier de textes : « Il n’y a même rien à faire ! » Cette position acrobatique, en effet, c’est la nôtre ; nous sommes voltigeurs de naissance. Dressés à nous raconter des histoires de stabilité, de sécurité, de cohérence, de continuité, de conformité à nous-mêmes, paralysés par les règles de fonctionnement que nous nous sommes laissé imposer, nous rechignons à reconnaître ce déséquilibre. Un pied de chaque côté du gouffre, c’est pourtant notre posture de toujours ! Nous ne sommes pas à ouvrir, telles les huîtres du Nouvel an : nous sommes ouverts ! Ouverts, même si nous faisons tout pour ne pas le paraître, surtout à nos propres yeux, même si nous nous acharnons à rester cohérents, c’est-à-dire droitement, convenablement, correctement, rationnellement, vertueusement fermés. Cohérents comme les managers, comme les tyrans, comme les donneurs de leçons, comme les champions de l’éthique, ou de la morale, ou d’un bout de terrain, ou d’une couleur, ou de n’importe quoi d’autre forcément baptisé Justice ! Cohérents avec notre monomanie, notre monovertu, notre monocertitude, notre monopassion, notre mono-identité ! Jusqu’au jour où l’illusion de cette cohérence s’effrite. On réalise alors qu’on ne s’appartient pas, qu’on ne s’est jamais appartenu, qu’on n’a aucune raison d’être à soi-même son tyran. On s’entrebâille la porte, on se l’ouvre un peu plus large, puis grande, toute grande. Pourquoi la prendre en si mauvaise part, cette belle expression, pourquoi la regarder de haut, pourquoi la charger de noirceur ? On se laisse aller. On se laisse aller : c’est mieux que sécher sur pied.
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Le second pas qu’a fait mon correspondant l’a débarrassé du langage des problèmes et des solutions. Constat et solution : ce schéma naïf, producteur infatigable et inusable dévoreur de culpabilité et de répétition, il a compris qu’il était à peine un alphabet, à peine un solfège. Que la maladie de l’entreprise ne relevait pas de la pharmacopée de la gestion, ni de la sociologie, ni de la communication. Il a surtout compris que la maladie de l’entreprise, qui est la maladie du monde moderne zoomée au maximum, est aussi sa maladie, la vôtre, la mienne. Nous ne sommes pas les médecins du monde, nous sommes ses compagnons de chambre. Nous souffrons du même mal, contre lequel il n’est pas de médecine parce qu’au fond, ce n’est pas vraiment un mal.
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Nous ne sommes pas les contrôleurs des poids et mesures du monde. Nous n’en sommes pas les instituteurs : c’est lui qui nous institue. Trop de soigneurs de monde, trop de diagnostics, trop de thérapies, trop de sauveurs ! Il y a de l’avarice et de la petitesse dans ce trop d’attention. Tant de gens surveillent le monde comme le lait sur le feu, de crainte qu’il ne déborde et ne les déborde, de crainte qu’il ne ressemble plus assez à l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes ! Dans quel miroir se regarderaient-ils alors ? Plus de miroir ? Se présenter à l’inconnu ? Terrifiant. Pour oublier ce cauchemar, travailler au monde, y travailler encore, y travailler toujours. Inventer la nécessité de produire. Inventer des ennemis, des méchants, des salauds. Tout pour ne pas se laisser aller, tout pour se retenir. L’œil critique, toujours l’œil critique : critique, mais incritiquable ! La vérité comme scalpel, jusqu’à s’en tuer ! Mon correspondant n’en est plus là. C’est rare. Sacré progrès. Il s’est installé au rez-de-chaussée de lui-même, à hauteur d’homme, de plain-pied avec le grand désordre où tout est irréversiblement réversible. « Change, change, demeure ! »
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Cinq voyages en Chine depuis un an et demi. Je m’étais immergé dans les grands textes. « Les anciens philosophes, m’a dit un diplomate fort distingué, n’ont plus aucune importance pour nous. » Presque vrai, semble-t-il, même si quelques jeunes s’intéressent encore à eux. Je n’ai vu que Pékin et, à Pékin, la société bourgeoise chinoise qu’emploie une grande entreprise française en cours de privatisation. Superbe et terrifiant. Que ces gens sont doués, rapides, aériens ! Des oiseaux, mais des oiseaux en volière. « Vous n’avez pas le droit de critiquer la compétition, m’a fait remarquer le même interlocuteur, c’est un slogan gouvernemental. » Aucune contradiction, à mon sens, entre les deux verrous de la société chinoise, le communiste et le libéral. Le saint empereur, le saint Mao, le saint Fric, trois cartes de la même famille. Depuis quelques siècles, obéissance et silence, en engrangeant, s’il est possible, quelques bénéfices secondaires : tout le monde semble content comme ça. Les hommes nuancent leur énergie furieuse par une gentillesse d’une belle simplicité. Les femmes semblent s’être incorporé la logique de pouvoir, l’avoir avalée comme une perle, comme un grain d’uranium qui donne à leur grâce, à leur fascinante intelligence, à leur indémontable ironie un éclat un peu métallique. Les Français ? Prêcheurs et sadomasochistes. Quand c’est l’heure de commander, ils y vont gaiement. Le reste du temps, ils baissent la tête, battent leur coulpe, s’humilient excellemment. Ils disent que, pour parler à des gens d’une autre culture, l’essentiel est de connaître leurs codes. Le business libère chez les Chinois une formidable agressivité. De cet ingénieur plus que doué, plus que compétent, je n’ai obtenu, en cinq semaines de dialogue, que ce refrain : « La seule chose qui compte, c’est d’avoir davantage de contrats pour vivre mieux. » Pour comprendre l’Occident, aller en Chine. Et m’expliquer, si on le peut, les aspects positifs de la mondiocolonisation.
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J’aime la vérité que laissent filtrer le doute, la souffrance, l’espérance modeste dont témoigne la lettre que j’ai recopiée. La simplicité va à la simplicité. L’expression de vos doutes appelle celle des miens : nous voici sur un terrain non miné ; votre indépendance n’a rien à craindre, la mienne non plus ; nos mots tissent une toile de confiance et de lucidité. L’ouvert va à l’ouvert. « Un parler ouvert, dit Montaigne, ouvre un autre parler et le tire hors, comme fait le vin et l’amour. » Qu’est-ce donc qu’un parler ouvert ? Quelle différence entre un parler ouvert et un parler fermé ? Celle-ci, peut-être : si vous me parlez fermé, vous cherchez à me conduire là où vous voulez que j’aille ; si vous me parlez ouvert, vous me reconduisez à un départ. Le parler fermé est nécessairement inauthentique : seule compte pour vous la conclusion à laquelle vous voulez que je parvienne. Vous m’attendez au tournant. Votre parler fermé est comme un bâti de couturière qui cédera rapidement la place à la couture définitive ; vous-même ne le prenez pas au sérieux. Naturellement, pour me faire oublier que vous me parlez fermé, et pour l’oublier vous-même, vous vous faites le fondé de pouvoir d’une grande cause, d’une idée noble, d’un sentiment immense ; vous me vendez de la civilisation, de la liberté, de la religion, de la justice. Si, au contraire, vous me parlez ouvert, vous n’avez rien à me vendre, vous ne cherchez à me conduire nulle part. Vous m’invitez à soupeser avec vous le poids de vos paroles. Votre parler ouvert, si modeste qu’il soit, est profond et large. Large, parce que je me sens d’emblée partie prenante de ce que vous me dites. Si différents que soient nos points de vue, nous envisageons ensemble le monde où nous vivons ensemble. Profond parce que, loin de me clouer à l’instant, vous m’invitez à parcourir ma durée intérieure et à en nourrir ce présent que nous partageons.
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« L’entreprise perd sa forme », dit-il. Voilà qui me ramène en Chine, à une brève, à une furtive conversation avec une jeune Chinoise à qui, de quinze à vingt ans, on a enseigné les vieux philosophes, Lao-tseu notamment, et qui, depuis, les fréquente avec un bonheur toujours renouvelé. Ce jour-là, presque sans y toucher, elle m’avoue dans quelle contradiction la jette désormais la lecture des grands textes. Ils l’invitent à la sérénité, à la modestie, à la discrétion, au silence : l’entreprise lui parle développement personnel, compétition, conquête, réussite matérielle, évaluation. À plusieurs reprises, j’ai tenté de reprendre avec elle cette conversation. Elle a éludé ce bavardage inutile. Le gouffre. On ne commente pas le gouffre.
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Au moins faut-il le nommer. Les affres interculturelles qui font vendre du colloque sont des fumisteries. Cette jeune cadre chinoise taoïste et le vieux catho français révolté que je suis s’entendent et se comprennent immédiatement. Le gouffre, ce n’est pas non plus l’ordinateur qui l’a creusé, ni l’avion dans lequel je suis venu. Le gouffre, c’est que nous nous laissons faire et que nous ne nous laissons pas aller.
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Les larmes viennent aux yeux des responsables français quand, sous couvert d’anonymat, je leur rapporte la substance d’une conversation comme celle-là. On ne sait pas comme c’est sensible, un manager. La mésange – ou parus major – qui vient picorer la boule de graisse qui s’est épanouie grâce à nous sur un arbre de Judée en prend des allures de déménageuse, de catcheuse. Que des propos aussi profonds aient pu être tenus dans leur entreprise, voilà qui leur va droit au cœur, justifie leur vocation, les emplit de bonté professionnelle et ouvre en eux les écluses jumelles de leur âme, celle du rêve et celle de la réussite. Ils sont fiers d’avoir choisi de si bons éléments. Voir leurs affaires nimbées d’une telle dimension humaine les réconforte. Ils y retourneront avec un appétit décuplé.
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Rien à faire, je vous dis. Dès qu’un embryon de mésange de complicité intérieure s’établit entre quelqu’un et le système foireux qu’il a la faiblesse de servir, la roue de son esprit se voile et les rayons de son cœur se tordent. Cette mécanique est implacable. Rien ne lui est opposable. Elle gagne toujours ; elle gagne, comme on dit au bridge et aux échecs, contre toute défense. J’en connais qui tentent de jouer au plus fin avec elle : la confiance de ces anciens bons élèves en leurs performances méningées cache mal la fragilité qu’ils demandent à l’institution de leur faire oublier. On ne triche pas avec le gouffre.
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Le racisme anti-managers ne serait pas plus acceptable qu’un autre. Non qu’il soit injuste de les titiller : moins de tam-tam autour de la guerre économique, et personne ne s’occuperait plus d’eux. Pourtant l’entreprise n’est que le cas de figure le plus spectaculaire, parce que le plus innovant et le plus fanatique, de la décivilisation occidentale. Un récent propos d’Alain Minc me paraît ouvrir une piste féconde pour l’intelligence de ce processus. Selon le président du conseil de surveillance du Monde, on a tort de reprocher aux médias, notamment au petit écran, d’avoir une mauvaise influence sur la population. La télé, pour Alain Minc, reflète tout simplement la réalité ; elle nous renvoie notre image. Quelle chance, ai-je pensé, qu’Alain Minc ne préside pas le conseil de surveillance des chaînes de télévision ! Il devrait alors avoir à l’œil non pas les gens des médias, mais les téléspectateurs ! Il faudrait un mot nouveau pour désigner la fonction. Commissaire du peuple, peut-être ?
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Ce qui reste de l’expérience humaine quand, privée de sa singularité vivante, coupée de ses arrière-plans, châtrée de sa contradiction intime, en un mot dévitalisée, elle devient un produit qu’on colporte, Tchouang-tseu le désigne par une formule sans équivoque : les excréments. Une fois dépouillée de son principe vital, toute réalité matérielle, intellectuelle ou spirituelle, devient excrémentielle. Par bien des aspects, la télévision me semble encourir un jugement de cette nature. Non que je fasse ici le dégoûté et que je veuille m’égosiller contre la pornographie. L’excrémentiel n’est pas lié au sujet traité mais à sa mutilation. Rien n’empêche théoriquement un film porno, s’il se trouvait habité par ce je ne sais quoi, ce presque rien – ce gouffre retrouvé – qui restitue à la réalité sa profondeur de champ, d’être vraiment vivant. Et rien ne garantit qu’un spectacle hautement culturel ne puisse devenir excrémentiel. L’excrémentiel n’est pas la conséquence de la grossièreté du choix, mais de la trahison de l’être, de l’évacuation de l’être, de la reconduite de l’être à la frontière.
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Délicats que nous sommes, nous voulons laisser excrémentiel à Tchouang-tseu ? Préférons donc résiduel, ou mieux fané, avec sa rassurante connotation florale. L’important est que le terme choisi évoque non seulement une dégradation, mais encore un état impossible à amender, à réanimer. C’est une image de cette sorte qui se présente à l’esprit de mon correspondant quand il considère ce qu’est devenue l’entreprise. Il fait ce constat sans plaisir et après mûre réflexion. Comment une collectivité de personnes bien vivantes exerçant une activité incontestablement utile peut devenir un non-être, c’est un grand mystère. Il faut une foi vigoureuse dans l’humanité pour oser l’affronter.
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Des témoignages comme celui de cette jeune femme chinoise, j’en ai recueilli plus d’un dans mon activité de formateur. C’était toujours une épreuve périlleuse que de les évoquer, même avec discrétion, devant un haut responsable. Il fallait une confiance solidement établie ; c’était rarement le cas. De toute façon, je savais que j’allais contraindre cet homme à un exercice trop difficile pour lui. L’émotion avec laquelle il accueillait mon témoignage n’était pas feinte ; ce que mon récit avait d’improbable et ce qu’il allait entraîner pour lui de douloureux l’exacerbait. Qu’il existe des couleurs ne meurtrit pas un aveugle, qu’il existe des sons n’accable pas un sourd : la liberté, la gratuité, la simplicité sont des poignards pour qui n’a pas choisi d’en vivre.
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Devant l’excrémentiel ou le fané, l’indignation et la révolte ne marquent pas une énorme différence avec la résignation et l’acceptation. Si, comme je le crois, l’ensemble du discours médiatique, politique, culturel, relève aujourd’hui de cette catégorie du fané, l’angle sous lequel on l’aborde est de peu d’importance : la vraie question, dans l’entreprise comme dans la sphère médiatique, est celle de la relation qu’on entretient avec ce fané, des culpabilités qu’elle nourrit, des élans qu’elle interdit ou dont elle protège, de la mort qu’elle garde au chaud, de la vie qu’elle laisse au frigo.

(13 janvier 2006)