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Le gros connard

LE MARCHÉ LII

Il faut que nous ayons en nous assez de respect pour tout ce qui nous est extérieur afin de fouler l’herbe dans la crainte. Et il faut aussi que nous ayons assez de mépris pour tout ce qui nous est extérieur afin de cracher, si nécessaire, sur les étoiles.
Gilbert Keith Chesterton, Orthodoxie
 

Je n’ai pas lu Harry Potter. Quand des adolescents m’en ont parlé, j’ai cru sentir dans leur enthousiasme, leur manière de raconter par le menu les aventures du héros, quelque chose d’un peu haletant et forcené. Cette lecture les exaltait plus qu’elle ne les apaisait. Mais les arbres mous et visqueux du beau livre qu’on m’avait offert, dotés de deux gros yeux glauques, et qui marchaient en arrachant leurs racines de la terre humide de la forêt, n’avaient pas non plus rassuré mes onze ans. Je n’avais pas cherché davantage, jusqu’à ce que le propos d’une sociologue me fasse dresser l’oreille. Harry Potter, expliquait-elle, doit être interprété comme une invitation à quitter l’enfance pour entrer dans les rudes combats de l’âge adulte. J’avais hésité à interpréter l’émotion des ados, mais je ne pouvais douter que le constat de cette sociologue valût, pour elle, approbation : elle pensait qu’il était bon d’apprendre aux enfants à quitter l’enfance pour entrer dans les combats de l’âge adulte. C’était, selon elle, un bien pour eux et un progrès pour la société.
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Il y a plusieurs manières de méconnaître l’enfance, ou de la trahir. Celle que j’ai connue, et qui ne nous menace plus guère, était d’en faire ce havre de pureté, ce cristal aussi étincelant que transparent qu’on opposait, avec une bonne foi que chaque matin dégradait un peu plus, aux tumultueuses, aux obscures, aux perverses préoccupations adultes. Largement influencé par le puritanisme et l’hypocrisie bourgeoise, le catholicisme de ma jeunesse participait avec talent à cette mystification. Mes copains de Montrouge et moi, quand nous entrions dans la chapelle du patronage, devenions instantanément, selon le cantique que nous hurlions à pleins poumons, une « troupe innocente d’enfants chéris des cieux ». Sans doute étais-je le pire du troupeau, mais je ne me sentais pas à ce point innocent, et la contradiction n’était pas sans m’inquiéter. Mieux vaut faire court là-dessus, je serais aussi intarissable que les gamins qui racontent Harry Potter. Je sais ce que vaut, en tout cas, l’idéalisation de l’enfance et de quel prix se paye ce confinement malsain. Les adolescents d’aujourd’hui sont moins étrangers à la vie, et d’abord à la sexualité : je n’applaudis pas à tout rompre, mais je ne me fais pas trop de souci.
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Quand on faisait de l’enfance cette inatteignable étoile qu’on fichait haut dans le ciel pour pouvoir l’oublier dans les pensées et les œuvres ordinaires, on la trahissait mais on ne la congédiait pas entièrement, elle restait présente. Disons qu’on entretenait avec l’enfance un rapport névrotique : on ne niait pas sa réalité, mais on ne savait qu’en faire, elle était source d’embarras, d’évitement, de parole biaisée, de conduite contradictoire. Par contre, quand on fait de l’enfance un stade provisoire qu’il s’agit de dépasser le plus vite et le plus complètement possible pour entrer dans ce qu’on pense être l’existence adulte, on change de pathologie. Cette fois, il ne s’agit plus de méconnaissance, mais de déni. On ne commet plus un faux sens, mais un contre-sens, voire un non-sens. On s’écarte d’un schéma névrotique et on se dirige vers un schéma psychotique. Si l’enfance est reléguée à un rôle subalterne de préparation technique ou d’équipement instrumental, l’être humain, absorbé par les conditions objectives de la société dans laquelle il évolue – aujourd’hui la compétition, la conquête du pouvoir ou d’un pouvoir, la chasse à la satisfaction individuelle, etc., demain autre chose, peut-être – n’est plus qu’une marionnette entre des mains ignorantes et forcément inamicales, quels que soient par ailleurs les proclamations et les principes dont la propagande assaisonnera ce qu’elle finira par ne plus considérer comme une manipulation, mais comme une sorte de rituel dont la démence lui échappera.
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Qu’est-ce enfin que l’enfance ? L’expérience ineffable et ineffaçable du bonheur et du malheur qui donne matière et forme à notre regard. La relation première avec le monde qui nous persuade de notre proximité avec lui, pour le meilleur et pour le pire. L’enfant ne sent pas le monde comme un décor, un fond d’écran, un environnement, mais comme une présence puissante, fondamentalement bonne, qui diffuse un souffle chaud et vivifiant, mais qui reste pourtant capable d’inspirer le doute, l’angoisse, la terreur. L’enfance, c’est cette rencontre désirable et inquiétante avec le monde, tantôt plongée chaleureuse dans le sentiment océanique, tantôt affrontement de la douloureuse solitude que l’apparition de la conscience rend inéluctable. Comment pourrais-je voir dans mon enfance autre chose que la position première, fondamentale, de ma relation avec le monde, avec les autres, avec moi-même ? Et cette position première, inséparable de mon expérience vivante, comment ne la ressentirais-je pas aussi comme une proposition, une offre, une invitation ? L’enfance, c’est ma naissance continuée. Bien plus : par tout ce qu’elle m’a offert d’heureux et de malheureux, elle me souffle que mon existence tout entière est aussi, est encore naissance continuée. Elle me laisse même imaginer, ou entrevoir, ou espérer que cette naissance continuée pourra se jouer de la mort elle-même. Ce message-là, les douleurs et les joies de mon enfance me l’envoient avec la même insistance : celles-ci m’assurent qu’un tel bonheur ne peut être une illusion, celles-là qu’un tel malheur ne peut être le dernier mot. Je suis vivant, toutes me le confirment, les unes en m’inondant de confiance éperdue, les autres en éveillant en moi une révolte farouche. Il me reste à vivre cette vie, ma vie, qui me donne accès à la vie.
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L’enfance n’accepte pas d’être exilée dans l’ennuyeux pays de l’idéal. Et ne rêve pas davantage de se soumettre l’existence humaine : c’est pour l’âge adulte qu’elle mûrit les meilleurs de ses fruits, cette conscience, cette raison qu’on prétend sottement lui opposer. Un homme vivant n’expédie pas son enfance dans quelque nuage pâlichon, pas plus qu’il ne prétend la substituer à la réalité qu’il lui faut affronter. Ni exilée, ni dominatrice, l’enfance est son interlocutrice constante, son amie inlassable. C’est peu dire qu’il dialogue avec elle : ils sont enlacés dans un combat d’amour. Tantôt elle le précipite puissamment dans ce qu’il appelle trop vite le réel : tantôt, sans préavis, elle l’en arrache. S’il veut s’en échapper, elle l’y ramène ; s’il veut s’y noyer, elle le retient. Quand elle le voit douter de la réalité, elle l’assure que ses yeux ne le trompent pas, ni ses oreilles, ni son cœur, ni sa peau, ni son désir. Quand elle le sent disposé à s’y dissoudre, elle dissipe cette réalité supposée comme un mirage vulgaire. Il n’est pas jusqu’à l’idée qu’il se fait du bien et du mal, du vice et de la vertu, qu’elle n’éprouve par ses séductions irrésistibles et droites. Elle déniche de la semence de vice dans sa vertu, de la graine de vertu dans ses vices. Ainsi cette amie insupportable et magnifique lui fait-elle tourner la tête et le cœur ; et, finalement, avec Gilbert Keith Chesterton, l’amène à dire, vaincu, ravi, heureux : « Quoi que je sois, je ne suis pas moi-même. »
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Nous ne sommes pas faits pour demeurer dans l’enfance mais celui qui, en la quittant, en a dégradé, ou ignoré, ou méprisé l’inspiration, est devenu un grand enfant mutilé, un adulte infantile. Son adieu à l’enfance était comme un premier adieu à la vie. Il n’a pas osé, ou pas pu, accueillir ce qui, en elle, le conduisait à son absolue singularité tout en lui offrant la seule possibilité sérieuse de reconnaître ses semblables, aussi singuliers que lui. Cet adulte-là a refusé le meilleur de l’enfance ; par contre, il en a gardé les tics, les stigmates : l’habitude, plus ou moins hypocrite, de la soumission, le goût lugubre de comparer son sort, toujours à son désavantage, avec celui des autres, avec celui des grands, la manie de ressasser son impuissance. Et surtout, comme au temps où on lui expliquait qu’il n’était qu’un gosse, la propension à gommer ses rêves, le refus d’imaginer que de si grandes choses puissent tenir dans un esprit si limité, dans un cœur si étroit : détestable sagesse qui nourrit l’ironie méchante, la rancœur, une stupide suffisance qui masque mal un cruel dégoût de soi. L’adulte infantile a triché avec le jeu de son enfance. Il n’a pas pris le temps – ou on ne lui a pas permis – de s’en laisser pénétrer jusqu’à la joie, jusqu’aux larmes, jusqu’à l’angoisse. Il s’est – ou on lui a – interdit l’accès à ses sources et il n’a osé rentrouvrir cet accès que chichement, prêt à le refermer au moindre froncement de sourcils des autres, ces autres qui ne sont plus alors ses semblables ni ses possibles amis, mais ses concurrents, ses ennemis, ses geôliers, ses bourreaux, ses complices. Ce jeu qui le requérait tout entier, qui n’avait rien de commun avec les passe-temps qu’on lui proposait, dont ses obligations d’adulte seraient la fastidieuse répétition, ce jeu qui voulait le rendre à lui-même en l’arrachant à lui-même, il en a parfois senti le souffle sur son âme, mais il n’a pas osé la lui abandonner. C’était de sa vie que l’intrépide enfance voulait faire un jeu, un jeu qui n’eût rien refusé de son cœur ni de son esprit, un jeu où, peu à peu, comme dans un tourbillon, seraient entrées sa conscience et sa raison. Un jeu où elles se seraient reconnues, où elles auraient trouvé leur place et découvert leur puissance, et son sens. Un jeu qu’il n’aurait pu qu’à peine explorer, bien sûr, et qui l’eût laissé pauvre, insatisfait, désirant. Mais qu’est-ce d’autre une enfance ? Et qu’est-ce d’autre une vie ?
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Oui, l’enfance est faite pour l’âge adulte et pour la vie en société. Mais il faut pour cela que la vie en société soit prête à l’accueillir, il ne faut pas qu’elle en ait trahi l’esprit, qu’elle n’en traîne plus que la dépouille, la défroque, les obsessions, les restes, les raclures. Cette débâcle se reconnaît d’abord dans ses mots. Je souris, bien sûr, quand j’entends, à propos de bottes, parler de premier ou de dernier de la classe, quand j’apprends que la France est dans le peloton de tête des fabricants de nougat, ou que les performances des amants français risquent de les faire reléguer en ligue 2 de l’érotisme, voire en troisième division de la séduction. Je souris, mais pas longtemps. Comment les gens instruits qui parlent dans les médias, et qui s’adressent à un public composé, pour l’essentiel, de gens moins instruits, comment cet aréopage, et même parfois cet aéropage, ne porte-t-il pas comme un fardeau le poids de ses mots ? Je me souviens du cher Etienne Borne, en khâgne, et du langage chaleureux de son cours, tantôt lyrique tantôt piquant, auquel il ne renonçait jamais, même pour nous lire l’avis administratif que l’appariteur venait de lui apporter. L’effet était surprenant, le message parfois un peu brouillé, nous avions envie de pouffer. Mais ce fou-rire m’a laissé de la joie. J’y ai souvent pensé en animant mes sessions, surtout avec les plus humbles, les moins savants, ceux qui méritent le plus d’attention. Laissez aux morts les mots tout faits, les formules précuites, celles des prix Nobel et celles du populo. La parole, ça se cuisine maison, et la cuisinière, c’est l’enfance. Peu importe de quels ingrédients culturels, cultureux, cultivables elle dispose, tout est dans le tour de main, dans le tour de liberté. « Honneur des hommes, saint langage ! »
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Mais comment la société peut-elle accueillir l’enfance si elle n’en a pas gardé le goût ? Assurément, il faut à l’enfant de la modestie, une juste docilité et une volonté ferme pour devenir un adulte. L’élan de son enfance, aucune société ne peut le lui restituer dans l’état brut et glorieux où il l’a connu. Il lui faut exercer son intelligence et fortifier son courage pour en chercher la trace dans les inévitables élaborations sociales. Loin de l’humilier, loin de l’appauvrir, cette quête devrait le renouveler, lui révéler des terres inconnues, lui faire sentir, avec le poids des choses, le pouvoir de son jugement. Une éducation où le rêve ne serait pas invité à rencontrer la réalité serait une triste facétie, mais comment cette rencontre pourrait-elle se produire si quelque lien secret n’unissait déjà l’enfant et le monde, si l’esprit d’enfance n’avait pas – si peu que ce soit, et en dépit de toutes les ambiguïtés qu’on voudra, des contradictions, des retards, des sottises, des perversions – marqué ce monde de son empreinte, s’il ne l’avait un peu pétri, s’il n’avait commencé à l’apprivoiser ? De quelle réalité peut-il se prévaloir, le monde, qui ne lui serait pas venue des enfants des hommes ? Où, quand, comment, de qui, pourquoi cette imposture serait-elle née, de quelle monstruosité ? Comment le juste apprentissage qu’on doit proposer à l’enfant pourrait-il légitimer cette injuste déqualification de son origine, cette mise à sac barbare de son paysage intérieur, cette horrible obligation qu’on lui fait de congédier ce qu’il est, ce qu’il sent, ce qu’il veut ?
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L’enfance est un détecteur de vie, un détecteur surprenant, souverainement libre, profondément raisonnable. Le monde moderne peut désorienter provisoirement l’âme enfantine, il ne la vaincra jamais. Le monde moderne n’est pas le diable, juste une coagulation de sottise, un chauffard ivre à conduire au poste. Lui prêter une pensée, c’est montrer qu’on n’en a aucune, qu’on confond la pensée avec ce mélange de bêtise, d’obstination et d’apparente bonne volonté qui constitue la brute, la brute décourageante, exorbitante, fière d’elle. Et qu’est-ce qu’une brute ? Un homme qui se veut sans faille, donc sans désir qui le dépasse, donc sans quelque transcendance au moins potentielle, donc sans enfance. Une brute, c’est un homme qui se confie à ses muscles, ou à son pouvoir, ou à ses neurones, ou à sa virile détermination, ou à ses statistiques, ou à son imparable logique, ou à son inentamable ambition, ou à son appartenance à ceci ou cela comme à autant de protections supposées, diverses et semblables, contre cette embarrassante enfance qui lui désigne, sinon forcément le désir de l’infini, mais au moins, à coup sûr, l’infini du désir. On dit qu’une brute est épaisse, ou un crétin achevé, parce que l’espoir fou des brutes et des crétins, c’est de contrôler l’incontrôlable totalité humaine en l’enfermant dans l’un des ses aspects, dans l’une de ses instances, dans l’une de ces « sortes ». Le fantasme de la brute et du crétin, c’est la prison : non pas d’abord celle où il rêve d’enfermer les autres, celle, surtout, où il étranglerait en silence son enfance.
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Des mille et une manières de se débarrasser de l’enfance. Jouer au désir naïf, la plus classique. Quel dommage, soupirait cette animatrice de France-Inter, que nous ayons pris la détestable habitude « d’accumuler les obstacles entre notre désir et notre plaisir ». Se souviendrait-elle, ce vilain cas échéant, qu’elle aurait fourni à un violeur une justification de premier ordre ? Elle ne s’en souviendrait pas, non. Elle s’enfermerait autrement. Au fantasme du tout-plaisir succéderait le fantasme de la toute-indignation, ou de la toute-justice, ni plus ni moins foldingue. Et à celui-là, un autre. Car l’important ici n’est ni le sexe, ni la justice, ni la révolte, ni le pouvoir, ni la culture, ni l’argent, ni aucune de ces réalités avec lesquelles chacun de nous se débrouille comme il peut, et bonne chance à qui donne des leçons aux autres ! L’important ici est la folie d’imaginer, ou de faire semblant d’imaginer, qu’il puisse y avoir dans l’un ou l’autre de ces domaines assez de réalité pour qu’on puisse se dire à soi-même, comme autrefois le receveur de l’autobus aux clients désappointés : complet ! C’est ce complet, qui est grave, pas le reste : c’est ce complet qui méprise l’enfance, pas le reste. C’est ce complet qu’il faut rouvrir à deux battants, celui de l’enfance, celui de l’avenir.
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Je ne blâme personne. Tout cela m’est moins douloureux que les rhumatismes, et j’ai la chance d’une bonne vieillesse. Mais voilà… Il y a des choses qu’on ne peut pas laisser dire. Comme cet employé de la RATP, en pension dans l’hôtel de Perros-Guirec où, à quinze ans, je passais mes dernières vacances avec mes parents. La nostalgie s’en mêlant, la conversation était venue sur le métro parisien et un autre vacancier s’était mis en devoir de réciter la liste des stations de la ligne 4. L’homme de la RATP l’avait écouté avec attention, puis lui avait fait observer que, pour qui est parti de la Porte d’Orléans, la station Réaumur-Sébastopol vient avant la station Strasbourg-Saint-Denis, non pas après. La ligne 4 était la mienne, je savais qu’il avait raison. Mais l’autre était têtu, mon témoignage n’avait pas pesé lourd, on avait en vain cherché un plan de Paris, le ton avait monté, l’affaire avait fini dans les hurlements. La leçon de l’incident fut complexe. Mieux vaut souvent laisser les gens situer Réaumur-Sébastopol où ils veulent, au Japon s’ils le souhaitent, si du moins le contrôleur est d’accord. Mais cet employé de métro chicaneur n’avait que partiellement tort. Quelque chose m’avait plu dans son intransigeance, aussi ai-je péniblement essayé d’apprendre de la vie dans quelles circonstances il est mieux de se taire, ou de parler. Et moi qui connais bien mes concitoyens, presque aussi bien que cet homme connaissait son métro, je ne laisserai pas placer leur enfance et leur jeunesse après Strasbourg-Saint-Denis, mais avant, mais devant. Comme il convient, comme elle l’est, comme ils savent qu’elle l’est.
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L’enfance connaît la musique, elle a la science du repli, du refus, elle ne se laisse entraîner que pour resurgir. Comme le montre admirablement Chesterton, son propos n’a rien de fantastique, encore moins de mystique, c’est le langage de la raison interrogative, de la raison mûrie dans les contradictions des profondeurs, d’une raison qui porte encore la trace de la forge. Auprès d’elle, la raison des raisonneurs, oublieuse de son origine et plus propre à étiqueter des papillons ou des fantasmes qu’à faire écho à la vie, semble, jusque dans ses protestations les plus légitimes et les plus véhémentes, avoir signé une capitulation secrète. L’enfance sait d’instinct ce qui lui ressemble. Si elle refuse le monde moderne, c’est pour la seule et unique raison qu’elle sent qu’il ne lui ressemble pas : il n’était pas une de mes journées de formation qui ne lui donnât raison. Ces brumes qui se dissipaient quand le langage obligé, les langages obligés, tous les langages obligés étaient enfin congédiés, ce petit matin frais et frémissant qui nous envahissait, ces sourires qui épargnaient les lourdes confidences : nous ne revenions pas à nos enfances, nous sentions qu’elles ne nous avaient jamais abandonnés. Et nous regardions autrement ce vieux monde. Mais qu’il était long ce chemin, et difficile ! Comment peuvent-ils faire, les jeunes, tout seuls, si seuls… Et ces adultes qui font semblant de leur ressembler, qui singent leurs manies, qui bafouillent leur langage sous prétexte de pédagogie, qui alourdissent leur solitude… Et les élégants importants qui font mine de les défendre, qui vous accusent de mépriser la jeunesse quand vous prenez à cœur son tourment, ce tourment qui les engraisse et leur donne si bonne mine !
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La ligne 6, cette fois. Je ne me trompe pas, cet homme debout devant moi, plongé dans ses documents, c’est Bertrand Tavernier. Je dois lui dire, il faut que je lui dise à quel point son Dimanche à la campagne me touche, il le faut. Allons, le faut-il vraiment ? Et comment faire ? D’ailleurs, je descends à la prochaine. Ma parole, lui aussi il descend. Je monte les escaliers derrière lui, nous voici dans la dernière rampe, je me porte à sa hauteur. Ça y est, je lui ai dit que le chevalet qui se retourne est l’un des plus beaux signes que je connaisse. Il dit que j’ai illuminé sa journée, je ne sais pas. Je suis parti comme un voleur. Tous les jeunes comprennent çà. C’est pourquoi il faut leur dire que ce qu’on ressent dans ces cas-là, quand la vie sert à vérifier que le roi, c’est le gratuit, c’est pourquoi il faut leur chanter et leur gueuler que ce qu’on ressent dans ces cas-là, c’est avant Strasbourg-Saint-Denis, ce qui veut dire que le reste est après, ce qui veut dire que le reste doit marcher derrière, comme un domestique, non pas au même niveau, comme un égal ; et que ceux qui veulent faire marcher à côté d’eux ou devant eux ce qui doit marcher derrière eux, si intelligents, si puissants, si obéissants, si dévoués, si solidaires, si libérés, si révolutionnaires, si religieux, si n’importe quoi qu’ils soient, sont des malappris et des gougnafiers, et qu’il n’est d’aucun intérêt de savoir ce qu’ils pensent, ce qu’ils croient, comment ils vivent, comment ils font l’amour, pour qui ils votent et ce qu’ils trafiquent, ce sont de toute façon des malappris et des gougnafiers qui ne commenceront à être autre chose que lorsqu’ils auront retourné leur chevalet, point final.
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À la télévision, la dernière séquence d’un épisode récent d’Harry Potter. Il s’agit, semble-t-il, de la conclusion, du message final, du testament. On y voit le héros aux prises avec son éternel ennemi, qui va le précipiter dans un gouffre. Mais il réussit à l’agripper, et ils tombent tous deux en tourbillonnant. « Nous allons finir comme nous avons commencé, s’est écrié Harry : ensemble ! » Si cette scène reflète ou non le livre, je n’en sais rien. Mais, à coup sûr, elle reflète le monde où je suis. Et si je me fâche contre lui, ce n’est pas à cause du petit peu de temps qu’il me reste à le supporter, c’est à cause du massacre de l’enfance qu’il perpètre et que je ne lui pardonnerai jamais. Par un lapsus sur lequel il faudrait s’interroger, on n’a trouvé, pour désigner l’horreur que l’on sait, que le beau mot de pédophilie, encore ignoré par Littré, et auquel personne n’ose plus donner son sens étymologique, tant l’écart est insoutenable entre ce qu’il exprime et ce qu’on lui fait dire. Mais notre société souffre d’une autre distorsion de langage, infiniment plus grave, et que le retentissement donné aux affaires de pédophilie aide, entre autres diversions, à faire oublier : l’idée que cette société se fait de l’enfance et de la jeunesse, les représentations qui la fondent et les comportements qu’elle provoque contredisent aussi radicalement l’intérêt amical qu’elle prétend porter aux jeunes que ce que nous appelons pédophilie contredit la signification de ce mot.
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J’observais l’autre jour un jeune homme qui, tel un char d’assaut traversant un champ de blé, se frayait brutalement un chemin parmi les piétons auxquels il infligeait sans vergogne sa musique tonitruante. Sa manière d’interpeller les passants, de les bousculer, de les écarter et, s’ils osaient articuler une parole, de les injurier grossièrement, trahissait une furie si élémentaire, à la fois si stupide et si effrayante, que j’hésitais entre le regret de n’avoir plus l’âge de lui frotter sérieusement les oreilles et un sentiment de pitié aussi basique, aussi primal que sa violence. Mais une image s’est imposée à moi qui a renvoyé dos à dos colère et pitié. Cette rue populaire était devenue l’artère élégante d’un quartier bourgeois. La tenue de ce jeune homme s’était légèrement transformée, très légèrement, juste assez pour donner à son efficace simplicité une indéfinissable touche de chic. Le désordre de ses cheveux était plus étudié, ses baskets plus sophistiquées, me semblait-il, plus chères en tout cas, il portait à la main un sac, ou peut-être une serviette, d’un cuir excellent. À peine entendait-on le grésillement de son casque. Ce jeune homme ne bousculait personne, n’injuriait personne, ne dérangeait personne. Il semblait d’une indifférence absolue que protégeait, derrière un sourire sans épaisseur de joie, une extrême vigilance. Il était détaché et inquiet, clos, hermétiquement clos. Un être parfait. Un flacon de stratégie, une essence de violence. L’idée me vint que la course folle de son presque double vulgaire n’avait pour but que de s’emparer de cette essence, ou de la partager. Les injures qu’il lançait aux passants, les bourrades qu’il leur administrait prirent alors un autre sens. Avant d’être des offenses, elles étaient comme ces prises qu’on tente désespérément d’atteindre, d’agripper, pour éviter la chute, ou la freiner. Mais rien ne freinait la chute, et c’est machinalement que le garçon insultait son monde. Il n’allait si vite que pour anticiper sa fin. Comme le baigneur pressé commence à se déshabiller tout en courant vers la mer, chaque méchanceté qu’il lançait aux piétons le défaisait peu à peu de lui-même et préparait son entrée dans la zone d’absence où l’attendait son double, son modèle. La manœuvre d’identification serait alors réussie 5/5. Stop. Partenaires tourbillonnent dans vide. Stop. Cohésion sociale garantie. Stop. Confiance retrouvée. Stop. Retour croissance espéré. Stop. Note d’honoraires suit. Stop. Salutations citoyennes, libérales, socialistes, humanistes.
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Les voyous de Montrouge n’étaient pas d’une exquise délicatesse mais je ne les ai jamais vus bousculer les gens sans raison. Ils n’allaient nulle part, et n’avaient besoin de ressembler à personne. Leur modèle était encore en eux, on ne leur avait pas sucré leur enfance. Elle éclatait en violence, faute de mieux, mais elle était là. Elle creusait leur regard, leur rage, leurs amours plus naïves qu’ils ne le croyaient. De Platon à Simone Weil en passant par Nietzsche, les philosophes sont injustes avec les animaux. L’ennemi de l’esprit, ce n’est pas le gros animal, c’est le gros connard, le gros connard à mille petites têtes et aucun cœur qui déteste l’enfance, toute enfance, l’enfance des enfants, l’enfance des adultes, l’enfance des vieux, l’enfance des mourants, l’enfance des morts, qui conspire contre l’enfance parce qu’il conspire contre la vie spirituelle, et que l’enfance est l’origine, l’aliment, le terme de toute vie spirituelle. La dame qui veut aider Harry Potter à raccourcir l’enfance a peur, elle aussi. Elle a besoin que la vie ressemble à ses études, et comme ses études ne lui ont guère raconté que l’imbécile et cruelle apparence du monde, la boucle est bouclée, ça peut durer des quinquennats. Sa pensée est sortie des fabriques castratrices des formateurs, des journalistes, des spécialistes de l’humain, toutes filiales du même groupe. Ceux-là se plaisent à célébrer la belle jeunesse qu’il faut préparer à la vie, celle qui n’est ni agitée ni indignée, celle qui « bouge en silence », comme les vers de terre. On clouait au pilori, autrefois, le manager – on n’employait guère ce mot que pour la boxe – qui avait arrangé un combat. Aujourd’hui, c’est la vie elle-même que les managers sociaux arrangent. Ce qu’on fait dire à ce pauvre petit Harry juste avant qu’il ne plonge avec son double, aucun enfant ne l’a jamais dit, ni pensé, ni imaginé. C’est un propos de communicant qui a lu jadis trois extraits de Camus, les plus utiles pour son bachot, en mijotant sa putain de carrière dans son crâne de piaf.
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Ils sont menacés, ces gens-là, et ils le savent, mais pas par le fantôme de Ben Laden. Un seul gamin qui regarde les étoiles au fond d’un village : leur bazar est en feu. Un seul gamin dont le regard se noie quand il se demande d’où peut lui venir tout ce qu’il a déjà appris sans le savoir, et cette solitude, cette première solitude, cette solitude première… Rappelez-vous. Nous tentions de mettre notre grain de sel dans les conversations familiales. Au seul motif que nous étions des enfants, on nous rembarrait. Nous n’en faisions pas un drame, mais le trouble ne s’effaçait pas si vite. L’humiliation était peu de chose ; ce qui nous était révélé, effrayant. Nous étions donc capables de semer une telle pagaille ! L’armée des adultes, un instant perturbée, serrait les rangs dans une obscure complicité. La conversation interrompue reprenait, comme désamorcée. Ils s’évertuaient à faire front commun, soulignaient bruyamment leurs points d’accord et rivalisaient de tolérance à grand renfort de « Je te comprends, je te comprends… ». Il y avait de la déroute dans l’air. Ça nous épouvantait. D’autant que nous nous sentions vivants, ce qui nous épouvantait davantage. Comment pouvions-nous avoir, en chacun de ceux-là, quelque chose à aimer et, entre eux tous, quelque chose à haïr ?
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Même dans leurs mauvais coups, les petits voyous d’autrefois n’avaient pas besoin de prendre la pose. Un mélange de destin et de mauvaise volonté les avait fait ce qu’ils étaient, ils n’avaient rien à raconter, rien à justifier. Ils regardaient, ricanaient, ruminaient, jouissaient de leur situation et s’en désolaient, en étaient fiers et honteux. Tantôt ils se pavanaient dans une gloriole de cinéma, tantôt, dans une autre gloriole de cinéma, ils jouaient aux damnés de la terre. L’autre nuit, une formule cocasse m’est revenue à la mémoire. Pour désigner un paumé, un plus que pauvre, celui qu’on appellerait aujourd’hui un exclu, on disait : « Il a sa bite et son couteau. » Raccourci qui, entre nous, aurait pu nous épargner quelques centaines de colloques sur le sexe et la violence, et les frais afférents. Les gamins répétaient ça sans trop comprendre, j’ai dû faire comme tout le monde. Je n’aurais conseillé à personne d’expliquer à un petit voyou de Montrouge qu’il appartenait à cette catégorie sinistrée ! L’insolent se serait vu expédié, comme on disait alors, à coups de pompes dans le train, et il lui eût fallu numéroter ses abattis ! Parce que ce n’était pas vrai. Le gars qui déambule, lui, semble en effet ne plus disposer que de sa bite, quelque usage que sa liberté citoyenne l’incite à en faire, et de son couteau, plus ou moins aiguisé et plus ou moins métaphorique. Ça non plus, ce n’est pas vrai, je le sais. Mais, pourvu qu’on y mette les formes, se fâcherait-il, lui, si on le lui disait ? Pourrait-il encore ne pas être cynique ?
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Plus dru que les feuilles d’impôts, les questions s’abattent. Comment est-ce arrivé ? Comment le gros connard a-t-il pu devenir, aussi vite, si gros et si con ? Comment ce pauvre garçon en est-il arrivé à ce point de dénuement ? Comment – en dépit d’apparences sur lesquelles je pourrais m’attarder comme un autre, mais qui ne sont, mon petit doigt me le dit, que des apparences – comment ce jeune homme des beaux quartiers, que notre héros vomit, bien sûr, mais dont il veut se persuader que la vacuité comblera la sienne, en est-il arrivé au même point, peut-être même, me souffle le même informateur, un peu plus bas ? Comment les choses se sont-elles défaites au point que nos enfances ne se reconnaissent plus nulle part, et que les plus jeunes soient sommés de se débarrasser des leurs pour se précipiter dans de prétendus combats tout exprès inventés pour leur dissimuler le visage de la vie ? Pourquoi doivent-ils apprendre tout seuls, s’ils en ont les moyens, que ces combats-là sont des concours de foire où l’on va se rassurer sur son potentiel de méchanceté, évaluer l’intensité de son égoïsme, vérifier ses réserves de non-sens ? Pourquoi faut-il qu’ils aient envie de dégueuler avant de comprendre que la vie, ce n’est pas PSG contre OM, PS contre UMP, Telecom contre Bouygues ? Pourquoi sont-ils contraints de ne se confier qu’à leur méfiance ? Pourquoi les force-t-on à grandir si vite, si douloureusement ? Où est-il, le gros connard, qu’on le fasse comparaître !
Ξ
Il n’existe pas, mais il est là. Dans chacun de nous, et même dans celui qui le nie, et même dans celui qui le désigne. Dans celui qui, dans le secret de son cœur, ne renouvelle pas, chaque matin que Dieu fait, son salut à tous les humains et sa sévérité pour le monde qu’ils ont fabriqué, ou laissé fabriquer. Dans celui qui n’approfondit pas, avec la même détermination, sa tendresse et sa colère, sa fraternelle pitié et son refus cinglant, hautain. Dans celui qui ne pardonne pas à la foule à cause des individus qui la forment, et dans celui qui se fait indulgent pour l’individu quand il court pour la grossir. Il est dans celui qui ne se tient pas sur cette crête intenable, dans celui qui prête de l’amitié aux moutons et dans celui qui prête de l’idéal aux loups. Il est dans celui qui modèle son avenir selon sa peur, dans celui qui repousse sa part d’enfance. « C’est cela l’avenir, c’est cela l’avenir », grommelle, comme au temps de sa jeunesse avide, de sa folle jeunesse, le pantin maniaque qu’est devenu le vieil Howard Hughes, dans le superbe Aviator de Scorcese.
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Angélique est venue nous offrir du muguet. L’année dernière, elle jouait avec son hamster et reprochait à son chat d’assassiner les souris. La voici jeune fille, sa gentillesse a pris de l’assurance. Nous parlons du collège, forcément. Quel texte étudies-tu, Angélique ? Le Cid. On sent de la fierté, un peu d’embarras. Moi aussi, ces questions-là me gênaient. La place du receveur, avec sa machine à composter sur le ventre, était dans l’autobus. Celle des boîtes en faïence, rangées par ordre de taille décroissante, sur le buffet de la cuisine. Celle du Cid était en classe. Corneille n’avait rien à faire avec mon grand-père, ni avec ma tante, ni avec mon parrain, ni avec la voisine, une couturière dont le maniement de l’aiguille avait curieusement recourbé le petit doigt de la main droite. Rodrigue et Chimène, c’était un secret d’honneur. Je ne voulais pas que ma famille soit fière d’un petit garçon qui parlait de Corneille, je ne voulais pas qu’on me croie savant alors que je me savais ignorant, je ne voulais pas que mon grand-père, ma tante et les autres échangent devant moi des regards satisfaits, je ne voulais pas que mon bel avenir enchante leurs fastidieuses existences, je ne voulais pas me sentir seul, encore plus seul, parmi ceux qui m’aimaient et que j’aimais.
Ξ
Entre un moment, Angélique. Non, sa maman l’attend, elle reste à la porte du jardin. Nous ne savons que dire. Elle va nous quitter, quelque chose n’aura pas eu lieu, ce sera irrémédiable. Le gros connard va encore marquer un point. Je ne trouve pas ce qu’il faudrait dire à Angélique. Mes mots seraient creux, huileux, du flan intergénérationnel, du jinterviens.nul. Mais soudain, sans frapper à la porte, les grandes amitiés m’envahissent, toute chronologie abolie. M. Forget, dans sa classe de Louis-le-Grand, interrompt un développement, au grand agacement des bourges, pour le plaisir de nous dire du Baudelaire. Aragon, à côté de moi dans une immense salle de l’usine Jeumont-Schneider de Champagne-sur-Seine, déclame devant des centaines d’ouvriers son interminable Voyage en Italie. Gaston Miron sème la panique dans notre immeuble en hurlant ses poèmes d’amour au Québec, sa terre amande. Ils viennent à ma rescousse, eux et bien d’autres, ils reprisent ma mémoire trouée, ils balaient ma timidité. Alors, pour Angélique, je récite soudain des passages entiers du Cid, des scènes presque complètes. Je me sens bulldozer, entreprise de déblaiement, chantier de travaux publics. Je dégage furieusement devant les pas de cette grande petite fille tout ce que le gros connard a entassé, entasse, entassera pour lui cacher le visage véridique et tremblant de son avenir, lumineux comme un mystère. Je le fais pour elle, je le fais pour moi, pour d’autres, pour tous, identiquement.
Ξ
Je ne parlais pas de culture à Angélique, mais du passage que Corneille s’était frayé dans son esprit et dans son cœur, de la jeunesse, de l’énergie, de l’intrépidité, de l’enthousiasme qu’il lui avait insufflé, de sa droiture devant le bonheur, de sa vigueur devant l’épreuve. Je voulais me porter garant de tout cela pour que Rodrigue et Chimène n’aillent pas se dissoudre dans les notes, les mentions, les félicitations familiales, les projets de carrière, les négociations avec les banques. Angélique a abordé, grâce à Corneille, au rivage d’une émotion inconnue, suzeraine ; quoi qu’il lui arrive, quoi qu’elle pense, quoi qu’elle fasse, quoi qu’elle soit, je lui souhaite de s’y maintenir. Elle ne s’y trompe pas, elle est arrivée à ce qui commence, comme Miron : de cela, je voulais témoigner. Je ne lui ai pas parlé de culture, à peine de Corneille. J’ai voulu lui donner une petite tape confiante dans le dos, ni trop douce ni trop forte, juste ce qu’il fallait pour l’encourager à s’inventer son pèlerinage, son roman, sa brasse coulée, juste ce qu’il lui fallait pour ne pas finir en ombre discutailleuse, en altruiste rancunière, en justicière revancharde, en dégustatrice de moments forts, en réaliste à la page et à la botte. Autour de nous trois, à la porte du jardin, il y avait un parfum heureux de fin du monde qui me reconduisait doucement à Léon-Paul Fargue : « Sans doute, il y avait encore des hectares et des hectares. Mais la fin approchait comme une gare s’élance à la rencontre d’un rapide. » La fin ? La fin de la fin, peut-être ? De toute façon, comme l’écrit Louis Lancien, pur produit de l’imagination de Fargue : « Loin d’être une question de température, la fin du monde sera une affaire d’amour. »

(23 juillet 2011)

M. Pluche

LE MARCHÉ XXXII

Il n’y avait qu’un homme riche dans mon enfance, M. Pluche, le père de ma marraine, qui devait son surnom à Musset. Il vivait en argent comme d’autres en religion. Quand nous allions déjeuner chez ma marraine, nous le croisions au rez-de-chaussée de la maison, où il avait établi ses bureaux. Il se plantait dans le couloir en grommelant, boudiné dans une robe de chambre crasseuse, mal rasé ; en se grattant la tête, il considérait longuement ces endimanchés naïfs avant de leur adresser la parole. Il ne nous méprisait pas : il méditait comme un prêtre sur la distance infinie qui séparait notre monde du sien, et semblait s’en attrister. « Alors, nous disait-il enfin, on vient casser la croûte ? Amusez-vous bien, mes enfants, moi je ne mange plus, je ne mange plus ! Je vais travailler. C’est ça la vie ! Retiens bien ça, petit. C’est ça, la vie : travailler ! » Je ne le détestais pas. À peine rentrés chez nous, ma mère s’étranglait de colère parce qu’il avait réussi à faire attribuer une bourse scolaire à sa petite fille alors que cette aide m’avait été refusée. Je lui donnais raison, pour avoir la paix. Je m’en foutais. L’injuste M. Pluche m’intéressait. Il habitait le monde autrement. Il y était posé comme un presse-papier. Les autres hommes en paraissaient fragiles. Il savait rire, se moquait du chapeau de ma mère, traitait mon père comme son secrétaire puis, soudain, se lançait dans des considérations d’actions et d’obligations auxquelles je ne comprenais goutte et où je retrouvais un parfum de catéchisme. Il décrivait minutieusement les manœuvres boursières de ses adversaires et en concluait invariablement : « Il ne faut s’étonner de rien. » Je me souviens que je ne me suis pas beaucoup étonné de sa mort.
Ξ
La valeur argent, la valeur travail, rien de bien neuf. La victoire des choses, l’installation officielle des choses, mes douze ans en avaient fait le tour. La cérémonie bourgeoise est de retour. Évidemment ! Les partisans du nouveau pouvoir la désiraient. Leurs soi-disant opposants ne l’ont jamais refusée ; nonobstant leurs cris, ils voient en elle leur irrécusable destin. C’est sans doute pourquoi l’inconscient socialiste, dans sa perspicacité, lui a opposé une si faible résistance. Triomphe du langage des choses, de l’esprit des choses, de la raison des choses : comme disait M. Pluche, c’est la vie ! J’aimais bien l’ennui rassurant où ce bonhomme me jetait. Le soir, ma mère rangeait mes beaux habits de prolétaire qui n’avaient épaté personne, je me mettais au lit, on venait m’embrasser et enfin, avec le rêve, la vie, la vraie, commençait.
Ξ
Je m’étonnerais de retrouver M. Pluche ? Pourquoi ? Voici, comme prévu, que tout devient rien. Normal. À moins que vous n’ayez vu qu’une manière de dire dans l’intuition du cher Léon-Paul Fargue, une agacerie littéraire, une aimable boutade pour vous donner du cœur au ventre sur le chantier de la modernisation de la démocratie, de l’exaltation de la valeur travail, de la culture du résultat, du rapprochement de l’école et de l’entreprise ? Ou que vous n’ayez attendu d’elle de nouvelles occasions de vous dorer la pilule avec les causes des uns et les identités des autres ? Erreur, erreur, comme eût dit M. Pluche, qui répétait toujours ses phrases. Tout, c’est tout. Rien, c’est rien. Et tout, qui est tout, devient rien, qui est rien. L’appel du siphon au fond de l’évier. La grande lessive. Vos mains sont-elles si délicates que vous hésitiez à les y plonger ? Vos bagues, peut-être…
Ξ
Vous me direz qu’après Fargue, il y a Miron, et que nous sommes arrivés à ce qui commence ? Mille fois oui. Mais attention. Entre les deux, il y a un gouffre à franchir, un sas de désinfection obligatoire. Aucun passage dialectique, cette fumisterie demi-mondaine. Chacun devant le grand saut. Tout le monde, mais chacun. Ainsi chantait la délicieuse Petula Clark : « Tout le monde veut aller au Ciel, oui, mais personne ne veut mourir. » Mourir à M. Pluche. Mourir aux adversaires de M. Pluche. Mourir à la théologie financière et activiste de M. Pluche. Mourir aux termites qui s’engraissent de la critiquer. Il est vrai que la petite Éliane, riche, bénéficiait d’une bourse à laquelle elle n’aurait pas dû prétendre et qu’à moi, pauvre, on n’accordait pas. Scandale, scandale, M. Pluche ! J’entends d’ici les énarques socialistes faméliques interpeller les énarques UMP ventripotents ! Et je songe à Baudelaire : Au fond de l’Inconnu, pour trouver du nouveau !
Ξ
Le gouffre entre Fargue et Miron me fascine. La considération placide de ce qui disparaît et l’espérance plus que fragile que quelque chose peut naître. Pour ceux qui sont nés – ou re-nés – de 68, c’est une obsession, ce passage. Tant de choses à désapprendre, à réapprendre ! Comme il aurait fallu être attentif ! Il y eut trop de fausses libérations auxquelles on refusait le beau nom de détresse qui les aurait rendues presque aimables. Mais lier détresse et désir, qui y songeait ? Pas possible, m’a dit un jour Maurice Bellet, de combattre la volonté de puissance dans la politique ou l’entreprise et de la sauver dans l’érotisme. Je me suis longtemps défendu, et ici même, contre ce propos. Pourtant, Bellet ne prêchait pas le retour à l’avant-68. C’est ici, précisément, à ce sommet, que s’ouvre le gouffre. Et, en son cœur, l’espérance. Le sentier est très rude, un peu rude pour moi. Je m’assois dans l’herbe avec un Lamartine et, à ceux qui passent devant moi, je dis : « Oui, oui, c’est par là, bonne chance ! »
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Nous sommes entrés dans une période qui annulera, quelle que soit la véhémence avec laquelle les meilleures causes seront défendues, tout ce qui n’aura pas de résonance intérieure, tout ce qui, d’une manière ou d’une autre, ne référera pas à nos réserves secrètes, à nos remous, à notre trouble. Seules atteindront leur but les fusées parties de plus profond que nous, presque malgré nous, de bases de défense ignorées de nous. L’enseignement qu’on dispense aux journalistes, politiciens, patrons et autres penseurs de l’actu, et contre lequel si peu d’entre eux se rebellent, les condamne à n’être que des techniciens de surface, honorables souvent, insignifiants presque toujours. Plus que leurs agitations neuronales, il nous faut « posséder la vérité dans une âme et un corps ».
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J’ai rêvé d’Ernst Ludwig. Un colosse, une armoire, visage brique sur costume de clergyman. C’était il y a cinquante-deux ans, à bord du Maréchal-Foch qui emmenait en pèlerinage, sur une Méditerranée probablement secouée par Satan en personne, des étudiants catholiques de Sorbonne et quelques autres. Les controverses théologiques finissaient par-dessus bord. Ernst Ludwig, séminariste allemand, n’entendait, lui, se laisser troubler par les éléments ni dans son travail, ni dans ses prières, ni dans son appétit, qu’il avait solide. Il m’avait convaincu de venir m’installer avec lui au centre d’une salle à manger déserte, devant une table qu’il faisait garnir des nourritures terrestres les plus substantielles, sans prêter la moindre attention au dégoût du personnel. Je le regardais avec effroi et admiration, cherchant d’avance le chemin d’une retraite obligée. Les plats lui arrivaient au rythme des vagues, il les engloutissait comme la mer les marins. Soudain, il me considéra avec attention et me dit doucement, avec son fort accent, quelques mots dont je n’ai jamais cessé de sentir l’amitié puissante ni à quel point ils consonaient, au fond, avec un pèlerinage dont la portée spirituelle me passait très au-dessus de l’âme : « Jean, mon ami Jean, il faut manger, tout est payé ! »
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La Question humaine : encore un film sur l’entreprise et le management. Mes méchancetés sur les techniciens de surface ne doivent pas faire oublier la très belle page que Le Monde lui a consacrée. Mais précisément. Faut-il un film pour que la presse s’empare d’un sujet aussi central, qui concerne tant de gens, qui a une telle influence sur la vie sociale ? Soit : ces techniciens de surface sont capables, quand ils le veulent, d’aborder des sujets de fond. Mais ils ne le font pas, là est la question, à moins qu’un créateur ne passe d’abord. Eux, c’est la surface, point final. Ils s’occupent du building de la modernité, le font visiter, le commentent, le bricolent, l’astiquent, le font briller. Comme ces cortèges d’Africaines en boubou qu’on croise, au petit matin, dans les quartiers d’affaires. Avec, probablement, la même fascination qu’elles, le même respect appliqué et, peut-être, la même complicité. S’intéresser à l’intérieur du building, se mettre à écouter son cœur, ses mots, ses soupirs, sans doute voient-ils là une activité respectable, éminente même, mais subjective. Or un technicien de surface a fait vœu d’objectivité, notion qu’on l’incite très vite à confondre avec son contraire, l’objectivisme.
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Tous ces films sur le management ! Et tous si forts ! Pour un peu, j’en concevrais une joie mauvaise. Personne ne voulait me croire quand j’expliquais, il y a trente ans, que nous nous trouvions en face d’un phénomène majeur et terrifiant. On m’imaginait obsédé du confort psychologique des salariés, on m’expliquait qu’il y avait, en France et ailleurs, de plus graves détresses. Je n’étais pourtant atteint d’aucune fièvre compassionnelle. J’étais de ceux qui avaient repéré un virus, voilà tout, un virus auquel je ne comprenais pas grand-chose, qui ne se confondait ni avec l’industrie, ni avec la technique, ni avec la production, mais dont je sentais qu’il irait porter dans le monde entier, pas seulement dans les entreprises, la maladie occidentale. Depuis, comme on le sait, la saleté a bien cheminé. Elle s’acclimate partout et trouve un ami dans chacune de ses victimes. La paresse, la lâcheté, l’orgueil, la vanité lui sont de bons terreaux, mais non moins la générosité, le courage, et même la religion. J’ai applaudi à la critique de l’idéologie managériale que constituait le livre de Jean-Pierre Le Goff, Le Mythe de l’entreprise, même s’il me semble que le mal vient de plus profond que l’organisation du travail et la vie économique. Il est global, hors de nous et en nous. Je me reproche souvent de n’avoir pas fait assez d’efforts pour me faire entendre. Ce n’était pas facile. Les gens de droite se gaussaient de ce qu’ils prenaient pour une protestation morale. Ceux de gauche en revenaient obstinément à leur terrain habituel : salaires et conditions de travail. La difficulté, c’est que ce virus est omnivore, puissamment récupérateur, qu’il fait son miel de toute critique. La propagande qu’on déverse sur les managers consone terriblement avec leurs angoisses secrètes, avec le legs le plus archaïque de leur éducation. En moi aussi ce maudit caillou fait des ronds ; c’est un formidable analyseur de mes grands fonds, de mes bas-fonds. Parler du management, c’est parler de soi, de son fondamental, des chemins de sa liberté. Pas commode d’écrire là-dessus. Rien de mieux jusqu’ici que le superbe livre de Max Pagès, L’Emprise de l’organisation. Le management, c’est la fascination par la mauvaise mère, séductrice et tyrannique. Tout est dit. Mais ces choses-là ne se soignent pas si aisément.
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La Question humaine met en parallèle management et extermination nazie. Cette relation a déjà été suggérée. Un rapprochement hâtif et spectaculaire ne convient pas, mais une levée de boucliers contre cette comparaison n’est pas légitime non plus. Dans la maison du diable aussi, il y a plusieurs demeures ; comme tout ce qui monte, tout ce qui descend aussi peut converger. Ce lien, bien sûr, n’est pas de filiation. Le management n’est pas l’enfant du nazisme, ni son avatar. Ils sont plutôt l’un et l’autre les conséquences d’une même cause, les enfants différents d’une même aberration. Comme l’a bien vu Isabelle Régnier, le jeune psychologue qui est au centre du film perçoit « l’effarante proximité (…) entre la langue administrative nazie et celle qu’il emploie dans son travail. » Cette proximité, ce lien, je l’appelle logique du tri. Ne lit-on pas actuellement sur les panneaux d’affichage de nos villes que « préserver, c’est trier » ? Formule innocente, bien sûr, et utile prescription. N’empêche. Une oreille un peu attentive a le sentiment d’avoir déjà entendu des choses comme ça, elle en est vaguement troublée, et se le reproche.
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Pas de tri sans logique de tri, sans choix entre des possibles. Tout n’est pas toujours aussi simple que pour les ordures. Le plus souvent, la logique de tri est violente parce qu’appuyée sur un principe partiel et partial : choisir une dimension de l’humain pour exclure ou déclasser les autres. « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! » La logique de tri est violente parce qu’elle est violante, parce qu’elle s’impose à une réalité dont elle sait – au moins au début, ensuite elle veut l’oublier – qu’elle va trahir la nature, le sens, le désir plus ou moins exprimé. Elle est violente dans les faits parce que violante dans l’intention. Qui l’exerce ne peut se défendre d’un fort sentiment de culpabilité qui alourdit encore la violence. Très vite, révélant sa nature véritable, la logique de tri disparaît au profit de la brutalité qu’elle engendre : l’instrument prend le pouvoir et se réclame du sens, le moyen s’exalte de sa puissance et rejette orgueilleusement toute finalité. Folie, enfer : devenir toujours plus violent pour tenter de prouver qu’on a raison, qu’on a des raisons. Vrai pour le nazisme. Vrai pour le management. Toutefois, prendre garde aux comparaisons. Parce que l’histoire n’est pas finie. Et parce que des horreurs de cette sorte, en ce qu’elles ont perdu toute mesure, ne peuvent être comparées à d’autres, ni à quoi que ce soit.
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Le principe de tri du management, c’est la rationalité. Ce principe est lui-même une violence faite à la raison, il en est une distorsion, une réduction, une pétrification. Un élève de terminale sait que la rationalité n’est pas la raison. Quand, il y a une quinzaine d’années, je rappelais cette évidence aux techniciens de surface d’EDF – je veux dire aux gens de la Direction générale – ils la découvraient avec un enchantement qui, pour un peu, m’aurait fait croire à ma science. Par là, ces aimables polytechniciens m’ouvraient d’intéressantes perspectives sur leur formation. À l’ombre d’une image de philosophe entièrement usurpée, je rêvais à leur itinéraire. Une jeunesse enfermée à triple tour : rationalité technique, morale conventionnelle, bridge. Cet amalgame de formalismes divers s’arc-boute soudain sur la vie économique et le pouvoir qu’elle offre. Que la vie est simple quand elle perpétue, récompense, sacralise l’immaturité, quand il y a toujours, pour en ranimer l’élan, quelque grande raison d’intérêt général mûrie dans le crâne d’un financier ! Non que ces gens aient forcément la grosse tête. Ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est se rafraîchir avec les sentiments ordinaires ; ils nomment cet exercice relations humaines, ils y trouvent une occasion enthousiasmante de témoigner de leur simplicité, voire de leur fantaisie. Mais hélas ! la mer appelle le marin ! Que la chose économique les siffle, les voici à parler une langue qu’ils ne semblent pas eux-mêmes très bien comprendre, à manier des signes qui ne renvoient à rien, à s’étonner de la perplexité de leurs troupes, à les abrutir de slogans grandiloquents et creux, à s’enfermer entre eux, désappointés, dans un ghetto doré d’incompris. Ces gens sont des victimes. Estimer que leurs gros salaires et leurs satisfactions de vanité leur interdisent d’être ainsi considérés, c’est être soi-même fasciné par les gros salaires et les satisfactions de vanité. Je veux bien qu’on leur prenne un peu d’argent, je ne veux pas qu’on leur dénie leur qualité de victimes. Comment ferais-je confiance à des justiciers qui auraient la vue si basse ? Ce qui les blesse n’est pas ce qui me blesse. Que puis-je attendre d’eux si la grenouille de leurs valeurs grimpe sur la même échelle que celle de mes techniciens de surface ?
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Que demande-t-on à ces élites? Non pas, caporalisme primaire générateur de révolte, de penser et d’agir selon les ordres. À eux d’inventer, on ne leur fera pas grâce de leur créativité. On exige bien plus. Non seulement qu’ils reconnaissent le bien-fondé de la logique de tri en réduisant l’exercice de la raison au maniement de la rationalité fonctionnelle, mais encore qu’ils appliquent à leur propre personne cette mutilation, cette ascèse castratrice, ce choix, cette hérésie. On ne les invite pas à entrer dans un moule, mais dans un broyeur. On leur demande de s’éradiquer eux-mêmes de leur pensée. Une pensée sans penseur, voilà ce qu’ils doivent produire. Non pas une pensée conforme : une pensée, au contraire, qu’alimentent leurs idées personnelles et leur tempérament propre, à condition que, de ces idées et de ce tempérament, ils renoncent à être les sujets, qu’ils soient si profondément à la disposition de la rationalité utilitariste qu’elle puisse se nourrir de leurs spécificités, se repaître de leurs différences. Tous les aspects d’eux-mêmes sont utilisables pourvu qu’à cet eux-mêmes ils aient renoncé. Des kits, il faut qu’ils deviennent des kits.
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Le management n’est pas l’invention de quelque penseur génial, il n’a pas été distillé dans l’athanor d’on ne sait quelle idéologie. De même qu’il n’a jamais fourni à l’humanité le moindre apport sérieux. Je ris encore en pensant à la considération dont on entourait, au beau temps des illusions bushiennes, les intellectuels néo-conservateurs américains, ces illuminés maniaques. S’établir conseiller en communication demande beaucoup moins de connaissances et de génie que se faire plombier. Il n’y faut que de la perversité. Il suffit d’être capable de sentir par où l’époque dépérit et d’avoir assez de cynisme pour l’enfoncer un peu plus encore en protestant partout qu’on veut la sauver.
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Sans doute peut-on contredire M. Pluche. Mais c’est dangereux : ce virus se transmet par le dialogue et la contestation. La maladie, c’est de se fixer sur le terrain de M. Pluche, d’entrer dans la logique qui fait à la fois sa force, son malheur, sa vertigineuse insignifiance. Tant que l’absurde rationalité technique, financière, économique, avec ses innombrables prolongements politiques, culturels, éducatifs, médiatiques, sera au centre de notre société, rien, absolument rien, jamais, ne pourra tourner en bien ; tout, absolument tout, toujours, finira dans les pleurs ou la colère. Et ce n’est pas le déploiement des attitudes soignantes, avec ce qu’elles charrient de résignation secrète et de volonté de puissance compensatoire, qui rendra l’air respirable. Quand soixante-cinq millions de Français, au hasard de leurs marottes, de leurs soucis, de leurs passions plus ou moins cohérentes, seront autant d’intervenants pressés d’oublier leur douleur en courant soigner celle de leurs voisins, ils ne formeront pas l’admirable société mi-technique mi-humaniste que les patrons célébreront à la fin des banquets sous le regard taquin et complice des syndicalistes invités, mais le plus formidable hospice d’aliénés que la terre ait jamais porté.
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Il ne m’a pas échappé qu’il existe des souffrances et je raccompagne à ma porte les jocrisses qui prétendraient me le rappeler. Mais elles demandent plus de retenue, plus de gravité. Merci à qui me soigne : je lui promets de ne pas en parler. Et merci à qui je soigne de garder même silence ; sinon, qu’il se débrouille tout seul. L’exhibition universelle de l’aide, cette transpiration de trouille, m’écœure davantage que le cortège de tous les vices rassemblés. Qu’on s’éclate comme on veut, il y a toujours des morceaux à ramasser, il y a toujours dans l’air du désir et du pardon, il y a toujours le saint accablement de la créature, il y a toujours un être face à soi-même, et la main qui se tend vers lui sait qui elle cherche. La compassion n’est pas généralisable.
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Objectif larmes à sécher ! Il va faire le clown dans les hôpitaux pour dérider les malades et les vieux. Quand ce sera mon tour, je ne suis pas certain d’apprécier. Bah ! Ça ou regarder les murs… Peut-être une grimace me rappellera-t-elle quelque chose ? Un instant suffira. Au revoir, Monsieur, et merci beaucoup. Mais ce n’est pas du tout ainsi qu’il entend sa mission, le bienfaiteur hospitalier ! Il ne fait pas le clown, il prodigue des soins relationnels ! Et, par-dessus le marché, il sait lesquels. Sa prestation, c’est la présence à l’autre, le contact-regard et le toucher. Il dit « qu’il ne vient pas faire le clown, mais établir un contact ». Le monsieur de la radio émet des grognements d’approbation. Moi, je prends date. Essaie donc de venir l’établir, ton contact, mon coco ! Mais, j’y pense, tu as peut-être raison, tu vas peut-être me faire beaucoup de bien ! Ton bla-bla va me faire circuler le sang des pieds à la tête. Une rage délicieuse va mijoter en moi jusqu’à ce que, parvenue à ma bouche, elle explose dans la plus retentissante amabilité que j’aurai jamais signée. Ma parole, coco, t’es un as, tu m’as guéri ! Un bifteck, et vite, et saignant ! Et un Morgon ! Et vive l’infirmière et son joli corsage !
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Au cas où je ne me serais pas fait comprendre, je ne suis pas contre l’intérêt qu’on porte à son prochain quand il souffre. Dans un déchirant effort de bonne foi, je peux même reconnaître que certaines associations ne sont pas entièrement inutiles. Je demande seulement qu’on étale ça le moins possible. Essayer d’être utile aux autres, ce n’est pas une fonction, un rôle, un genre. Le strip-tease ne va pas à la bonté. Quand elle pose, elle a l’air d’une cruche. Un statut de bénévole bienveillant, c’est ridicule. Il se cache de vilains secrets là-dessous, un défaitisme peu ragoûtant. On fait sa BA, on la marquera dans le bilan. C’est comme un hold-up rapide de sens, un vol à l’étalage : toujours ça de pris. Horreur des horreurs, l’amour du prochain devient un alibi pour se faire une raison, pour fermer son couvercle, sa fenêtre, ses bouches d’aération, pour essayer de se suffire, de se contenter, de se résigner. L’amour du prochain vous casse l’infini ! Pas possible, il y a une embrouille là-dedans !
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Elle est partout, la logique de tri, partout où l’emportent l’objet et la compétition pour l’objet. Je ne vois pas une énorme différence entre le numéro un du string fantaisie et le numéro un de la philanthropie sélective. M. Pluche, c’était dans les ascenseurs qu’il était numéro quelque chose. Mais le plaisir d’être riche ne le faisait jamais monter si haut qu’il en oublie le malheur de ne pas être pauvre. Il ne triait pas, M. Pluche, ça le rendait grinçant et désagréable, mais ça lui donnait du poids. Après l’avoir salué, nous montions l’escalier qui nous conduisait à l’appartement de sa fille, ma marraine : j’ai encore dans l’oreille le ricanement par lequel il prenait congé de nous et enterrait à l’avance les gentillesses qui allaient se débiter au premier étage.
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Sur M. Pluche, mon regard pouvait s’appuyer. Le soir, il nous attendait au bas de l’escalier ; je me sentais alors ce que j’étais, un petit garçon qui, toute la journée, avait fait le malin devant des gens qui avaient besoin qu’il le fasse. M. Pluche avait une famille et il était seul. Comme moi. Il aimait vivre et ça le faisait souffrir. Comme moi. Il était riche. Comme j’étais pauvre. Au bas de son escalier, il était un mendiant ; je lui apportais avec fierté un peu de mon enfance.
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Les M. Pluche d’aujourd’hui ne paient plus en solitude le poids de leur argent. Ils ont socialisé leur angoisse, ils font la fête sur leur banquise ; parce qu’ils parlent pauvre avec les pauvres, ils s’indignent de ne pas être exempts de malheur. Ces riches-là n’attendent personne au pied d’aucun escalier. Souffrir leur semble une injustice : pour la conjurer, ils vous fourguent leur désastre dans des sachets de morale.
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Le rôle, la saleté du rôle. Immense sur le théâtre, crasseux partout ailleurs. Choisir ce que l’on va être, se faire la gueule de l’emploi, devenir à soi-même sa propre communication : rien de bon ne peut venir de ça, nulle part, jamais. Inutile de le tartiner de culture, d’altruisme, de respect, de religion : sur cette mauvaise pâte, toutes les tartes sont infâmes. « On ne choisit pas ses signes », dit Kierkegaard. Je ne sais pas de propos plus doux, plus violent.
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Montaigne a raison, « toutes nos vacations sont farcesques. » Mais les rôles où nous sommes pris ne sont pas des farces. De pauvres copies, de tristes imitations où n’entre aucune fantaisie, aucune rouerie, aucun talent propre. Le langage des puissants a quelque chose de schématique, d’ankylosé ; ces gens parlent comme des infirmes. Peu à peu leur paralysie descend dans le corps de la société, dans ses bras, dans ses jambes, dans ses pieds : la modernisation est en marche. Voilà ce que produisent les moyens classiques de la politique dont parle Lionel Jospin. Je ne peux imaginer sans terreur que cela ne change jamais. En un sens, Ségolène Royal a eu raison de chercher autre chose. Le problème, c’est qu’elle a fait semblant, qu’elle a truqué, qu’elle a voulu arrimer l’expression populaire, à son profit, aux vieilleries qu’elle prétendait remettre en cause. Mauvais calcul, vilaine stratégie, double échec. Pour elle : tant pis. Pour une certaine idée de la parole : gravissime.
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Vers la cinquantaine, cette amie avec qui je déjeune peut se dire non seulement qu’elle a eu de la chance, mais qu’elle l’a bien aidée. Famille, métier, générosité sociale, “développement personnel”, sans compter le charme, le courage, la sérénité, un certain goût du risque, une plus que rassurante sécurité matérielle : elle a choisi tous les bons plans. Mais un plat qui tarde un peu fait un trou dans la conversation et voici qu’elle m’avoue une crainte qui me stupéfie : elle a parfois peur de devenir folle. Aucun risque vraiment, rassurez-vous ! Il me semble pourtant vaguement comprendre. Le retour en force des signes, non ?
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Tant de gens les choisissent, leurs signes ! Se plaquer à soi-même, faiblesse majeure de la modernité, à quelque sauce que vous prétendiez la déguster. Le tri sélectif de soi, universel et laborieux. Se fermer à triple tour pour mieux brailler à l’ouverture. Curieux échanges ces temps-ci. Cet intellectuel catholique multiplie les lapsus où un enfant reconnaîtrait une affolante frustration de désordre. Ce militant polyvalent barricade son cœur, qu’il a généreux, derrière des cérébralités de plus en plus abstruses, de plus en plus enfantines. Personne ne semble plus se donner le droit d’être la contradiction de soi-même. Personne ne veut plus mettre un pied devant l’autre dans la nuit. Ô Ernst Ludwig, sait-on encore que tout est payé ? Qu’il est inutile de se produire soi-même comme une marchandise repérable, comme un numéro de cabaret ? Mai 68 déjà, qui portait pourtant en soi toute la largeur du monde, n’a pas échappé à la tentation : il s’est abominablement trié. Choisir ses signes, c’est choisir la mort. Parler trop favorise peut-être cette maladie. Je me suis sérieusement demandé, ces temps-ci, si je n’allais pas mettre un point final à ce site. Le jour où j’en sentirais la nécessité, je n’hésiterais pas.
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Les bons d’un côté, les méchants de l’autre : les trois religions du Livre nous transmettent cette vision. Mais, dans leurs différentes traditions, c’est toujours Dieu qui trie. L’homme, lui, est du côté du non-jugement, de l’attente respectueuse et confiante du seul Jugement qui vaille, ce qu’exprime la parabole évangélique du bon grain et de l’ivraie. S’il se trompe de rôle, si, par un sot orgueil, il se donne le droit de trier, il entre dans la logique où barbote salement, parmi les autres fanatismes, la rationalité managériale. Nietzsche avait bien vu cela qui préférait à cette répartition latérale du bien et du mal leur répartition verticale, scalaire. Chacun de nous – et, en nous, chacun de nos aspects – est certes susceptible d’ascension ou de chute ; mais tout, ou presque, peut être soit exaucé, soit exhaussé. Non que tout se vaille. Dans ce mouvement ascendant, dans cette reprise perpétuelle, ces aspects se précisent en s’exprimant, se modifient, entrent en dialogue, en hiérarchie, s’affirment ou s’effacent selon la mystérieuse liberté de notre cœur. C’est là que résonnent le bien et le mal. À peine si nous devinons comment ils se combattent en nous : d’autrui, nous ne savons rien, si ce n’est que le combat est aussi en lui. La société définit à bon droit le licite et l’illicite, le permis et l’interdit, elle ne saurait faire davantage. Un bon flic, c’est un bon fonctionnaire ; ni un shérif, ni un professeur de morale. Comme le clown est un clown, pas un soignant. Il y a un rapport étroit entre la majoration des rôles sociaux et l’inflation de sens dont on les accable, d’une part, le fanatisme d’une société qui nous abrutit de ses prétendues valeurs, d’autre part. La volonté se crispe en volontarisme – du vide, dans le vide, pour le vide – parce qu’elle a perdu le goût et le bonheur délicieux de s’abandonner à ce qui la fonde. Une existence, c’est ce dépouillement heureux, difficile mais heureux, douloureux mais heureux, ce cadeau d’être qui ne s’adresse qu’à celui qui le déballe, qui se pique à ses épingles.
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D’accord avec ce commentateur, cent fois, mille fois d’accord : la réconciliation des Français avec l’argent prônée par le nouveau président est la suite logique de la réconciliation avec l’entreprise prêchée par François Mitterrand. Voilà pourquoi il semble si heureux et pourquoi je suis un opposant d’hier, d’aujourd’hui et, inch’Allah, de demain. Mais ce n’est pas rien d’être d’accord sur une thématique, même si on la lit de manière diamétralement opposée : au moins, on sait de quoi l’on parle. Quelque chose me dit que les dernières élections ont balayé l’arène : le vrai combat va commencer. S’il reste des gladiateurs !
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Une amie me téléphone au sortir d’une réunion de féministes. Une dame fort distinguée y a parlé des “sans-papières”.
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Nicolas Hulot à la radio. Ce prosélytisme nuit gravement à ma santé, me suffoque, m’asphyxie. Il n’a pas tort. Mais.
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À la sortie d’une réunion politique, un journaliste interroge une militante. Elle s’embrouille un peu, puis lâche : « C’est de la com. » On le savait, mais le ton indique que le fond du désenchantement est atteint. Si je dis le nom du parti, militants et adversaires trouveront des raisons. Ce sera de la com au carré. Et mes commentaires, de la com au cube. Entendre, ne faire qu’entendre, isoler une vibration. Fermer le robinet des réactions, la vanne des mesures à prendre. Le langage est en rupture de sens, ça fait peur.
Ξ
Plus j’ai le sentiment de vieillir, moins je me sens au soir de ma vie.
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On peut essayer de se raconter pourquoi l’on aime, même si c’est tout faux. Aucune chance, en revanche, de savoir pourquoi l’on est aimé. L’amour nage dans le mystère, qui nage dans l’amour. L’essentiel du christianisme, non ? Cet été, j’ai lu deux beaux livres de théologie. Lecture passionnante, convaincante. Mais, les deux fois, j’ai buté sur la dernière phrase, sur le ne… que de la dernière phrase. Du genre : c’est pourquoi il n’y a que le christianisme qui… etc. Peut-être est-ce vrai. En attendant, ça m’horripile. Voyons. Vous vendez un produit, n’importe quoi, une savonnette, des épingles, un rasoir à tête nucléaire. Vous montrez qu’il est parfait, qu’il correspond aux besoins de la clientèle, qu’il est économique et écologique. Cela ne suffit pas ? Vous faut-il proclamer qu’il n’y a que cette savonnette, ces épingles qui vaillent ? Pourquoi ne laissez-vous pas au client le plaisir de le découvrir ? Parce que vous n’en êtes pas sûr ? Parce que vous aimez moins votre produit que vous ne haïssez sa concurrence ? « Il n’y a que toi » n’est pas un beau cadeau à ce qu’on aime. À l’autre de s’en apercevoir, et aux autres. Sa copine ou Jésus, la question est de savoir que l’on aime, et en vivre. L’apologétique en faveur d’une femme ou d’une religion, c’est de la propagande, du marketing. On aime malgré, disait Jacques Berque. Mais alors, Aragon, dont je vous rebats les oreilles, sa célébration d’Elsa ? Précisément. Je l’aime malgré ce cinéma génial qui, selon son humeur, amusait ou agaçait Elsa, mais l’enchantait rarement.
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Comme Simone de Beauvoir, Lacan et bien d’autres, Jean d’Ormesson trouve bon que les hommes soient mortels. Immortels, à l’abri des risques, privés de vrais projets, dévorés d’ennui, nous supplierions le destin, disent-ils d’une même voix, de nous accorder la faveur de mourir. C’est peut-être vrai, même si l’angoisse qui perce dans la voix de l’écrivain me semble démentir une aussi raisonnable résignation. Toutefois, avant de le condamner, peut-être serait-il intéressant de tester le statut d’immortel, même provisoire?  Allons, généreux comme je suis, s’il fallait qu’un cœur altruiste se dévoue pour pique-niquer quelques siècles de plus sur cette terre, je n’hésiterais pas à me proposer : le respect que j’ai pour la science ferait de moi, je demande au jury de le comprendre, un excellent candidat.
Ξ
Si la mort est quelque chose, c’est une saleté. On peut ne pas la craindre, voire, quand trop c’est trop, faire semblant de l’espérer. La justifier est pervers. Je ne comprends pas qu’on puisse en examiner l’opportunité avec le sérieux du contrôleur des poids et mesures, de l’observateur de l’indice des prix, du commissaire à la limitation de l’angoisse humaine. Juge de touche de la mort, quelle blague : c’est vous qui allez prendre le but, mondains naïfs ! Il y a plus de science et plus de vérité dans le rite le plus obscur de la peuplade la plus éloignée que dans vos vaticinations comptables, dans la polka funèbre de vos méninges ! Même devant la mort, prendre le point de vue de la généralité, se demander sérieusement si elle convient ! Et, de plus, être d’accord avec elle ! Elles sont bien fatiguées, les petites têtes occidentales.
Ξ
M. Forget s’était bien amusé ce jour-là. Clément Marot, nous avait-il dit, les manuels prétendent que c’est un poète de cour. Écoutez-le donc, jeunes gens, le poète de cour. C’est dans l’Églogue sur le trespas de Ma Dame Loyse de Savoye, mere du Roy Françoys, premier de ce nom :
Que faictes vous en ceste forest verte
Faunes, Silvains ? je croy que dormez là :
Veillez, veillez, pour plorer ceste perte :
Ou si dormez, en dormant songez la.
Songez la Mort, songez le tort qu’elle a :
Ne dormez point sans songer la meschante :
Puis au resveil comptez moy tout cela
Qu’avez songé, affin que je le chante.
D’où vient cela qu’on veoit l’herbe sechante
Retourner vive, alors que l’Esté vient ?
Et la personne au Tombeau trebuchante,
Tant grande soit, jamais plus ne revient ?
Ξ
Michel Thompson aussi vient de mourir. C’était un très grand peintre, c’était mon ami. J’ai montré une toile de lui dans le Marché VII, on en trouve beaucoup sur Internet. Je publierai bientôt sur Résurgences un long entretien avec lui. Il y dit ceci : « J’ai toujours eu confiance en la vie, en ce que j’appelle la Providence : peut-être un reste de foi ancienne en Dieu. Je crois vraiment que les choses s’arrangent. J’ai quatre-vingt-cinq ans. Si je dois mourir demain, je n’ai pas peur. Aurais-je dit cela à trente ans ? Je ne sais pas. En tout cas, je ne pensais pas plus à la mort que maintenant. La mort n’existe pas : si elle existait, elle ne serait pas la mort. »

(5 octobre 2007)

Mona Chollet, un journalisme du sens

 

 Ne serait-ce pas que l’aventure est inscrite au cœur profond de la nature ?
René Habachi
 

Je crois n’avoir jamais mis les pieds dans un parc d’attractions. Dans la poussière du patronage de Montrouge, nous n’avions pas besoin que des mercenaires viennent alimenter notre imaginaire, disposition de liberté qui, par chance, m’aura laissé assez profondément étranger à l’univers en toc que tant de mes semblables feignent encore de prendre au sérieux. C’est donc avec la forte amitié que j’ai pour elle, mais aussi avec circonspection, que j’ai abordé, dans Le Monde diplomatique de novembre, le reportage de Mona Chollet sur ce KidzMondo qui s’est ouvert récemment à Beyrouth, et qui a l’ambition d’inculquer à ses jeunes visiteurs, en mobilisant à cette fin toute la séduction des moyens technologiques, les valeurs de la production et de la consommation.

Le titre, déjà ! Une citation entourée de guillemets comme des doigts qui pointent l’imposture : « Seuls entrent ici les enfants au cœur pur ». Pur ou pas, nous voici en tout cas au cœur du sujet. Cette parodie de l’Évangile, très précisément des Béatitudes (« Heureux les cœurs purs car ils verront Dieu »), est tirée d’une mythologie que KidzMondo a bricolée pour les besoins de sa médiocre cause. Symbole parfait de la communicancance mondialisée : une curaillerie décalée, solennelle, insignifiante. Mais je peux laisser mes grands chevaux à l’écurie : ces sottises-là, tout le monde s’en fout. Comme si les moines de Tibérine ou, avant eux, les carmélites de Compiègne se prenaient, dans leurs couvents, pour des mafias de cœurs purs !

Qu’on comprenne bien. Nous ne sommes pas ici dans une affaire libanaise. Il n’y a pas que KidzMondo, nous apprend Mona Chollet, il y a aussi KidZania, invention d’un homme d’affaires mexicain. Et il n’y a pas que Beyrouth, il y a, déjà réalisés ou à venir, des parcs d’attractions cousins et complices : Tokyo, Djakarta, Séoul, Bangkok, Le Caire, Bombay, Manille, Dubaï. Mais l’Europe, vous inquiétez-vous, toujours la mauvaise élève, comme on dit à la radio ? Du tout. Seulement un peu en retard, la paperasse sans doute. Comme sa vérité lui arrive du Ponant, Lisbonne est sur les rangs, j’ai vu en rêve la main tutélaire de José Manuel Durão Barroso bénir l’opération.

Et que font-ils là-dedans, les enfants ? Ils jouent, c’est-à-dire qu’ils font semblant, mais de tout leur cœur. Semblant de travailler quelques minutes dans les stands des sponsors où les accueille, avec le désintéressement qu’on devine, la fine fleur de la modernité : Pepsi-Cola, Burger King, Pain d’Or, Dunkin’ Donuts, Colgate, sans oublier une filiale locale de MTV ou de NRJ. Semblant, ils jouent à faire semblant, les gosses. Semblant de gagner de l’argent. Semblant de le placer en banque. Semblant de l’avoir dépensé quand ils repartent les bras tellement chargés de jouets et de gadgets que tout se casse la gueule sur le trottoir. Semblant d’être comme les grands, qui sont bien les seuls à prendre l’affaire au sérieux, mais les seuls aussi à faire vraiment semblant. Mona Chollet a entendu quelques jeunes clients brailler avec enthousiasme qu’ils avaient joué aux pilotes. Et nous rapporte la réaction anxieuse de la responsable du marketing : « Vous avez joué ou vous avez travaillé ? », les reprend Mme Souad, les plongeant dans la perplexité. »

Pauvre Mme Souad, je ne veux pas la croire entièrement consciente de l’énormité de son propos. Et quelque chose en moi imagine l’effort de volonté que Mona Chollet s’inflige en enfermant sa révolte dans la gentille litote « les plongeant dans la perplexité ».

Pourvu que vous ne sachiez pas, Mme Souad ! Bien sûr que, de leur point de vue, ils ont joué, ces gosses ! Joué à piloter des avions, à faire des gâteaux, à compter des billets ! Joué comme ils auraient joué dans tous les pays du monde et sous tous les régimes, même les plus détestables. Comprenez bien, Mme Fouad, c’est la seule réalité dont accouchera jamais votre organisation : des enfants qui jouent. Le reste n’est rien, exactement, proprement et définitivement rien. En montrougien classique : peau d’balle et peau d’zébi. Et la seule réalité que votre opiniâtre labeur aura contribué à faire émerger, vous voulez la faire disparaître ? Vous voulez que ces enfants vous disent qu’ils ont travaillé ? Qu’ils fassent comme si le bonheur d’imaginer et de rêver qu’on appelle jouer, ces cloisons qui tombent, ces espaces qui s’ouvrent, cet écran qui s’élargit, c’était ce qu’on désigne de nos jours par travailler ? Dans vingt ans, quand ils s’emmerderont en live pour que le zizi financier de leur pays soit plus long que celui des autres, et qu’en écoutant les billevesées d’un attaché de communication, ils songeront à ce KidzMondo où, pour la première fois, l’entreprise leur aura dévoilé ses charmes, vous voulez qu’ils pensent : « Nous y étions venus. Nous y avions joué. On nous y a cassés. » ?

On appelait autrefois repuerescentia l’attitude de l’adulte qui, pour enseigner les enfants, se refaisait comme eux. Non qu’il retombât en enfance, ni qu’il se laissât emporter par une nostalgie délétère. Le contraire : il essayait, loin de tout mimétisme, de toute puérilité, de toute grimace, d’accueillir en lui et d’y rénover quelque chose comme l’élan premier de son existence, de s’y replonger lucidement, d’en réaffirmer la présence, d’en retrouver les signes. Il s’ouvrait ainsi à sa propre enfance pour mieux s’ouvrir à celle des enfants, et c’était le chef-d’œuvre de son âge adulte. En affirmant a posteriori la continuité mystérieuse de l’élan qui portait son existence, il les aidait, eux, à projeter leur propre désir dans l’avenir, à se le représenter dans son mouvement.

C’est le contraire aujourd’hui, là est le sens de cette terrible réplique et de cet article si légitimement tendu. Il s’agit ici, en effet, du drame central de l’époque, cœurs et crânes délicats s’abstenir. D’une époque qui a perdu son enfance. D’une époque dont les élites et les semi-élites n’ont pas eu l’élémentaire courage de se révolter quand on les en a dépouillées, faisant au contraire de leur lâcheté le costume du dimanche où elles épinglent leurs brevets de conformité civique, culturelle, religieuse : leur annoncer qu’aucune simagrée, même citoyenne, ne dissipera jamais cette honte définitivement honteuse, ce n’est pas leur faire injure, c’est leur marquer un minimum d’attention. Les  « gens qui comptent » aujourd’hui, nonobstant les qualités et les mérites qu’on saura leur reconnaître, se sont construits sur une débâcle première et fondamentale qui leur souffle, pour justifier leur inutile et prétentieuse agitation, de faire de leurs enfants et de ceux des autres des caricatures d’adultes, c’est-à-dire des modèles réduits d’eux-mêmes. Pour oublier que leur enfance n’est plus qu’un filet d’eau usée incapable d’irriguer leur vie, ils n’ont de cesse de tarir celle des petits. Ils n’ont ainsi à leur proposer, pour qu’ils s’y développent, que l’univers achronique où ils traînent leur agressif ennui parmi de sautillantes baudruches politiques et culturelles diversement gonflées et identiquement crevables – et que faire d’autre quand toute perception d’un commencement est abolie, et donc toute réflexion sur la mort impossible ? En un mot, ce que les élites appellent désormais éducation, à Bruxelles et ailleurs, c’est le meurtre symbolique de l’enfance dans les enfants.

Un texte digne de ce nom, on a envie de lui faire écho : là, je n’en finirais pas. « Nous travaillons, explique encore Mme Souad à Mona Chollet, avec des entreprises « triple A », très connues au Liban, au Proche-Orient et dans le monde. Elles saisissent l’occasion car elles savent que la loyauté envers une marque [brand loyalty] se construit très tôt. » Va pour la brand loyalty ! Mais enfin, les grands responsables sortis des grandes écoles qui se cassent la nénette pour savoir comment on va piéger les mômes, comment on va leur planquer dans les neurones la puce de la dépendance, il ne vous arrive pas de penser, vous, qu’ils sont aussi des prédateurs, ces mecs-là ? J’en suis certain : nos moralistes officiels vont leur régler leur compte, voyons !

[Je sens sur moi depuis quelques instants la caresse d’un regard. Shadow, le chat d’Angélique, attiré par mes marmonnements, est entré par la fenêtre ouverte. Il s’est installé sans façon sur le fauteuil qui me fait face et me considère. Mme Souad eût-elle dit cette sottise si sa main avait caressé un chat ? Il l’eût fallu bien perverse ! À propos, toute cette attention qu’on feint aujourd’hui de porter aux animaux, et qui fournit tant de travail aux moralistes et aux juristes, ne dirait-on pas un cadeau de rupture ? Tu n’intéresses pas vraiment tes zélés protecteurs, mon pauvre Shadow ! Tu aimes les enfants qui jouent, eux préfèrent les voir travailler, c’est inconciliable. Et puis, même au fond de ce fauteuil, tu es nature, mon cher. Noblement, j’en conviens, mais nature. Ça, tu comprends, ils ne supportent pas, ça les rapetisse. Il faut, comme disait quelqu’un que tu n’as pas connu, qu’ils t’arraisonnent.]

Il y a plusieurs manières de se débarrasser d’un système de codes ou d’une contrainte formelle. La provocation est la plus grossière. Le parti pris d’invention et de créativité permanente s’essouffle assez vite. La troisième parade est la plus forte, mais aussi la plus difficile à pratiquer car elle exige beaucoup d’intelligence et sang-froid. Elle consiste à pousser si loin le respect des codes et des contraintes qu’ils finissent par avouer leur insuffisance et que, vaincus par cette sorte d’aïkido mental, ils désignent eux-mêmes les espaces et les interrogations qu’ils étaient censés masquer. C’est cette méthode que la journaliste Mona Chollet met en œuvre avec une efficace discrétion. Ainsi ce papier du Monde diplomatique, précis, net, rigoureusement objectif, et (ou mais) qui cultive ces qualités avec une telle exigence qu’elle exclut cette complaisance un peu graisseuse, manière de faire du genou au lecteur, qui fait l’ordinaire de la presse. C’est comme si la journaliste nous disait : « Voici ce que j’ai à écrire. Voici comment je l’écris. Pourquoi me demanderiez-vous autre chose ? Kidzmondo, Mme Souad et ces gamins manipulés, ça ne vous paraît pas assez pour réfléchir ? »

L’effet est saisissant. Restez ici, semble insister la journaliste, restez ici et taisez-vous un instant, vous parlerez mieux ensuite. Aucune position là-dedans, aucune proposition. Une ascèse d’une très forte intensité, un peu trop forte craint-on parfois. Lisez, c’est sérieux, il s’agit de vous. Je lis. Cette limpidité remue en moi la vase qu’y dépose l’opinion, avec de grosses bulles de colère. Et sur ce KidzMondo que j’imagine, se projettent des bribes de choses vues ou entendues, comme si se mettaient en action dans ma tête des éboueurs de médias, des balayeuses d’actualité, comme si je me purgeais de ces âneries d’aujourd’hui qui étaient déjà les âneries d’hier, et d’avant-hier, et de toujours, et qui pourriront comme les autres avec leurs gueules de découvertes sous les sarcasmes de ceux qu’elles méprisent.

J’ai retrouvé dans le texte de Mona Chollet, dans son écriture fluide et toujours légèrement distante, le souvenir de ces très rares moments de formation où quelqu’un qui semblait se parler à haute voix résumait dans un monologue nos certitudes et nos doutes, notre ferveur et notre lassitude. Sur l’instant, il n’y avait rien à ajouter. Je souhaitais laisser le sentiment que celui qui avait ainsi parlé aurait plus tard autre chose à nous dire ou, plutôt, nous dirait les mêmes choses sur un autre ton, à un autre niveau d’être, sur une autre musique. C’est pourquoi, pas plus que ces monologues inspirés, je ne jugeais utile de commenter un article où je voyais, sur un sujet capital, le dialogue d’une femme avec elle-même, d’une femme vivant indubitablement dans ce monde mais se battant avec lui en présence de tous, avec tous : on ne met pas le mot fin sur un commencement, on ne discute pas un mouvement.

Mais voilà, Mona Chollet a publié un second texte, cette fois sur son site Périphéries. Il est bref. C’est un commentaire, ou une scholie, de l’article du Monde diplomatique. J’invite mes lecteurs, s’ils ne l’ont pas déjà fait, à en prendre connaissance avant de continuer :

http://www.peripheries.net/article336.html

Il y a sur la terre un temps pour toute chose. Le temps du reportage était celui de la rencontre loyale. La journaliste n’était pas arrivée à KidzMondo avec l’esprit prévenu (prévenu et convenu sont des mots si proches) de l’opposante systématique. Un parc d’attractions, des enfants : il fallait voir, il était bon et honnête de voir. M’a frappé sa bienveillance à l’égard de cette gentille dame qui disait de si grosses bêtises. Et puis les enfants l’amusaient, l’intéressaient, la touchaient. D’où, sous la réserve qui ponce l’écriture, un texte d’une criante vérité où se heurtent violemment des sentiments contradictoires. Je ne sais ce qui s’est passé après, comment s’est faite la décantation, comment s’est scellé le désenchantement. Il est vrai, comme disait Aragon, que ce KidzMondo est finalement d’un triste….

J’imagine des moments de solitude sur fond de parc d’attractions. Capital, cet instant où, allez savoir pourquoi et comment, Mona Chollet comprend que l’article du Monde diplomatique, même s’il a droitement rendu compte de sa visite, ne suffit pas. « Celui qui pense plus n’est véritablement celui qui pense plus que s’il est aussi celui qui dit plus. » Dans la solitude, une pensée a fleuri, une fleur qui, une fois cueillie, porte encore la trace de la terre. De ce remuement, de ces émotions divergentes, a surgi la nécessité d’une parole. Non pas d’une mise au point, d’un arbitrage, d’une synthèse, et finalement d’un arrangement : ça, c’est pour les domestiques. Une parole aussi simple que ce qui l’avait produite était complexe, une clarté à la hauteur de cette confusion. Une simplicité et une clarté – toujours ce même mouvement – puisées au tréfonds de leurs contraires.

Et voici la référence à Annie Le Brun. Et voici la référence au petit élève de M. Renauld dont elle a trouvé la trace dans un livre de Gaston Bachelard. L’une tranchante, lumineusement affirmative, un éclair, une épée. L’autre comme un chant profond, une mélodie essentielle, une sourde nécessité, une vague d’évidences. Et voici la pensée. Et voici la vie.

Je sais bien que Mona Chollet ne découvre pas Annie Le Brun, et qu’elle l’a souvent citée. Peu importe. L’essentiel n’est pas ici la référence elle-même, pourtant infiniment pertinente, mais la relation qui s’est soudain établie entre ce souvenir et l’état d’âme, ou de conscience, de la journaliste après son expérience libanaise. L’essentiel, c’est que le propos d’Annie Le Brun, cette idée que la disparition du rêve « représente une catastrophe aussi grave que la destruction de la biosphère 1 », se greffe intimement sur les souvenirs de KidzMondo. L’essentiel, c’est que l’expérience et la pensée s’accolent, s’interpénètrent, s’interpellent. L’essentiel, c’est que l’avertissement d’Annie Le Brun devienne tout à coup la vérité du visage de ces enfants. L’essentiel, c’est que chaque parole prononcée, ou plutôt innocemment récitée, par Mme Souad, échappant au naturel appliqué et à la bénignité raisonnée avec lesquelles nous accueillons le plus souvent la logomachie des affaires, montre ce qu’elle est en réalité, en réelle réalité : une agression monstrueuse contre l’enfance. L’essentiel, c’est que la vie et la pensée, séparées par la conjuration hétéroclite de leurs imbéciles ennemis, décident de se remettre ensemble, et que cette réconciliation en entraîne une autre, celle du rêve et de la réalité. L’essentiel, c’est que l’arc électrique de l’existence, de la relation, de la création, brille à nouveau entre la vie et la pensée, entre le rêve et la réalité, pour les unir en les distinguant. L’essentiel, c’est que tout finisse par un commencement, un de ces « commencements de la créature » dont parlait le philosophe libanais René Habachi. Inutile alors de le chercher, le petit élève de M. Renauld : il s’éveille en nous en se frottant les yeux, et se perd dans la nuit lumineuse où nous le suivons, la nuit « commune et incommunicable ».

Facile à dire, mais vrai : tout part du regard libre que nous portons sur le monde, en nous et hors de nous. Facile à dire, mais vrai : c’est lui qui féconde la solitude dans laquelle nous retrouvons le fil de notre enfance, si éloignée et si abîmée qu’elle nous paraisse. Facile à dire, mais vrai : c’est en cette enfance que nos yeux apprennent à s’ouvrir, en elle que, tout à la fois, la certitude nous vient que nous ne sommes pas seuls et que, pourtant, ou à cause de cela, il nous faut de toute urgence penser ce que nous sommes seuls à pouvoir penser, à vouloir penser, à désirer penser.

Vrai, oui, je crois. Mais facile à dire, en effet. Le monde où nous vivons n’est pas ainsi. Porter sur lui un regard libre est devenu un invraisemblable exploit et pourtant, sans ce regard libre, absolument libre, souverainement libre, il n’y a rien, rien de rien, peau d’balle et peau d’zébi. Sans la liberté du regard, on ne retrouve pas son enfance et, si on ne la retrouve pas, on perd à la fois le chemin des autres et le chemin de soi-même, se condamnant, pour entasser vaille que vaille les jours et les années, à de puériles et tortueuses manigances. C’est un article sur l’enfance, sur l’enfance en proie au monde moderne, qui a conduit Mona Chollet à cette belle réflexion en étagement. Je crois savoir pourquoi j’ai voulu essayer de reprendre sa chanson : le petit élève de M. Renauld nous aura soufflé la même chose.

(15 novembre 2013)

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Notes:

  1. Au regard de l’agression de la technique, qui menace l’essence même de l’homme et le conduit à s’ériger en maître et possesseur de la nature, Heidegger pense pareillement que « l’explosion d’une bombe à hydrogène ne signifie pas grand-chose. »