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Guyancourt

LE MARCHÉ XXX

Guyancourt. Guyancourt et ailleurs. Le malaise – le malheur – qui, depuis une vingtaine d’années, ne cesse de grandir dans les entreprises n’est ni la somme ni la conséquence de difficultés repérables et repérées. Les insatisfactions et les colères touchant aux salaires, aux horaires, à la promotion, aux contrats, à la précarité, à la formation, aux problèmes de sûreté et de sécurité, etc. ne suffisent ni à le provoquer ni à l’expliquer. La preuve en est qu’il atteint de la même manière des travailleurs régis par des statuts très différents ; que les salariés des entreprises publiques n’y échappent pas plus que ceux du privé ; que les cadres en éprouvent autant, et parfois plus que d’autres, la morsure ; que certains hiérarchiques de très haut rang sont parfois sur le point de s’en expliquer. Le travail moderne blesse. Il peut même tuer. Le titre du film récent dit tout : « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. » Il faudra très peu de temps pour que les mêmes causes produisent, presque mécaniquement, les mêmes effets dans les pays où les délocalisations vont porter les mêmes principes.
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Le malheur dont est responsable le travail moderne est spécifique. Il doit très peu – de moins en moins – aux circonstances particulières de tel pays, de telle inspiration politique, de telle entreprise. Aucune révolution n’en triomphera. Aucun appel à l’humanisme ne le conjurera. Il résulte d’une folie qui se donne l’allure d’une rationalité imparable ; mais un fou, disait Chestov, a tout perdu, sauf la raison. Le malheur propre au travail moderne ne vient pas des choses. Ce n’est pas l’arbre qui s’abat sur le bûcheron. Ni la lourde chaîne qui rompt et la pièce de métal qui écrase l’ouvrier. Ni l’imprévisible circonstance qui fait soudain une tragédie d’un geste mille fois répété. Ni les produits sournois qui ruinent la santé de ceux qui les manipulent. Pas plus que les choses, ce n’est pas le temps qu’on passe avec elles, même s’il est excessif, qui tisse ce malheur. Ni le stress, ce mot poubelle chargé de tout ce qu’on ne veut pas dire. Ce n’est pas non plus la mauvaise volonté des salariés qui est responsable de leurs souffrances. Ni le regard critique qu’on porte sur l’entreprise. Ni le pessimisme que les nantis ont coutume de reprocher aux faibles et aux opprimés. Faussaires de la joie de vivre, négationnistes du désarroi, c’est parce qu’ils ne veulent pas que ce malheur-là soit jamais guéri que ces coucous sortent périodiquement de leur boîte pour un numéro de satisfaction gueularde où ils sont les seuls à voir de l’optimisme.
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Les travailleurs luttent pour les salaires, l’emploi, les conditions de travail. Il faut n’avoir jamais mis les pieds dans une entreprise ou avoir décidé de se désintéresser de ses contemporains pour ne pas les y encourager. Mais l’élan des luttes, pour autant qu’il existe encore, ne doit pas cacher une dure vérité. Le jour où le plein-emploi descendra du ciel ou montera de la colère accumulée, le jour où les horaires et les relations humaines seront aménagés au mieux des intérêts de chacun, le jour où les salaires escaladeront convenablement leurs échelles, le jour où la promotion, la formation, l’information, la communication enlaceront harmonieusement leurs bons effets et déploieront leurs étendards à la gloire de la croissance et de la tolérance, ce jour-là portera un nom et un seul : l’enfer sur terre. Et nous y brûlerons tous. Et toutes. Car l’enfer, c’est la séparation, et l’entreprise la mieux gérée du monde, la plus respectueuse de ceci, de cela et tralala, est aujourd’hui séparée de la vie. « Je ne dis pas cela pour démoraliser », chante Jean Ferrat.
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Dans d’autres circonstances, on s’amuserait franchement. Des négociations ont été ouvertes chez Renault entre la direction et les syndicats. Elles portent sur trois points. On formerait l’ensemble des managers à la gestion du stress. On inventerait des séances de causette pour réinjecter un peu d’humanité dans les relations de travail. Et on envisagerait de reprendre la réflexion sur un système de partage des bureaux qui permet de réduire les frais. Sur un plateau de la balance, vous posez ces trois fariboles. Sur l’autre, la pensée des morts et les insomnies des vivants. Ça penche d’un côté ? Faites la tare avec l’aveuglement du patronat et la myopie des syndicats. Ni les uns ni les autres n’ont senti que le remède et le mal n’étaient pas du même ordre.
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Surveiller et punir, tout le monde a lu ce livre. Rappelez-vous les commentaires de Michel Foucault sur le panopticon de Jeremy Bentham, figure majeure de la prison et, au-delà, de toute organisation totalitaire. Au centre d’un immense camembert dont les portions – les cellules – sont séparées par de hautes cloisons, le Surveillant. Dans les portions, se découpant en ombres chinoises sur la vitre arrière éclairée par la lumière du jour, les prisonniers. Un système de panneaux protège le Surveillant de leurs regards. Voir sans être vu. Eux sont exposés. La vie sous la menace du regard de l’autre. Ou le sommeil.
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« Résister se conjugue au présent. » Cette belle affirmation de Lucie Aubrac est partout. Mais, dans cent ans, un Michel Foucault bis expliquera que Jeremy Bentham peut être cité parmi les précurseurs des méthodes managériales venues, pour l’essentiel, des États-Unis et du Japon, et qui, apparues en Europe à la fin du XXe siècle, auront largement contribué à précipiter le suivant dans le non-sens. Cette révélation scandalisera infiniment les intellectuels et les journalistes de l’époque, s’il en reste. Ils multiplieront les témoignages d’indignation et regretteront in petto que la fermeté de leurs convictions démocratiques les empêche de précipiter dans un cul-de-basse-fosse tel confrère dont le soutien leur paraît trop timide. Ils éplucheront notre siècle, le radiographieront, le convoqueront au tribunal qu’ils auront tout exprès bricolé pour lui. Rivalisant d’une sainte colère, ils exigeront à qui mieux mieux mémoire et repentance. Presque personne ne voudra remarquer que cette gigantesque activité justicière ne leur laisse plus une seconde pour se pencher sur leur temps. C’est pourquoi, au début du XXIIIe siècle, un Michel Foucault ter
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Un amateur, ce Jeremy, dira-t-on, mais il a donné à penser aux managers. Eux ont fait avancer le système. Plus besoin de prison, de murailles, de surveillants. Même plus besoin d’entreprise. Le télétravail a réduit les frais et limité les échanges. Avant qu’il ne soit complètement mis en place, ils avaient trouvé un truc décisif : l’individualisation des objectifs. Une merveille, cette horreur. Le gars s’enfermait tout seul. Il était à lui-même sa prison et son surveillant. Il coexistait avec ce qui le menaçait. Mieux : il l’inventait. Victime et bourreau. Le bracelet électronique cérébral. Il plaçait lui-même la barre au-dessus de la hauteur qu’il savait pouvoir sauter ; de cette façon, il devenait son propre sur-moi de poche. « Tu n’as qu’à t’en prendre à toi-même », lui disait-on quand il jouait avec les allumettes. C’était fait. Il s’en prenait à lui-même. Il était bouclé dans son âme, et il le savait. Il traînait ce secret dans les réunions électorales, au lit, à l’église, au tiercé. Trapus, les mecs qui avaient inventé ça. De sacrés fumiers ! Notez, la clef du système restait dans la poche du prisonnier : un « je t’emmerde » bien placé et tout pétait. Mais c’était ne plus bouffer : mauvais pour la santé. C’était surtout le grand air, le grand froid, la grande peur, la liberté non aménagée. Brrr ! Mieux valait prendre la pose. Ils la prenaient tous. Par exemple, ils se racontaient, via la trouille moralisée, qu’ils faisaient le bonheur de leurs enfants. Ou, via la trouille domestiquée, qu’ils allaient devenir les rois du monde. Ou, via la trouille marxisée, que tout cela était une partie de qui perd gagne. Ou, via la trouille démocratisée, que les prochaines élections remettraient les choses d’équerre. Ou, via la trouille sanctifiée, qu’en s’écrasant devant leurs managers, ils travaillaient à la rédemption. Ou, via la trouille esthétisée, qu’ils regardaient ça de si haut qu’ils s’en foutaient, s’en foutaient, s’en foutaient.
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Voilà trente ans qu’une poignée de gens à laquelle je crois appartenir osent dire, contre le silence de droite et le mutisme de gauche, que ce système est meurtrier. Il était à craindre que ce ne fût pas une formule. Guyancourt est un fait central. Pas un fait central : le fait central. Le fait central de notre prétendue civilisation : le système de travail sur lequel elle repose tue. Le système de travail si virilement mis en place par les patrons, si courtoisement combattu par les syndicats, si poliment accepté par les citoyens, les travailleurs, les consommateurs et les téléspectateurs est un système de mort. Ne parlons donc pas d’autre chose.
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Trêve de gentillesse. Le gel des bureaux partagés, les laïus pour réhumaniser l’entreprise, la gestion du stress, tout cela ne porte qu’un nom : la honte. Va-t-on demander aux instituts qui ont installé les procédures qui tuent de mettre en place celles qui vont soigner les survivants ? Je ne voudrais pas me trouver à la table où patrons et syndicalistes discutent. Vraiment je ne jetterais pas la pierre à ceux qui, sans un mot, se lèveraient et quitteraient les lieux. Il faut du courage, quand tout le monde mâchonne les mêmes bobards, pour ne pas faire semblant et avouer qu’on n’y peut rien. Même si on est sûr que la dînette des intérêts lourdingues et l’exaltation masturbatoire de la compétition économique ne peuvent pas faire un avenir.
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Devant tant d’injustice, les gens de la direction pleurnichent. On les « stigmatise », eux qui ont mis si gentiment au boulot des psychologues tout ce qu’il y a de sympa pour enquêter sur le stress ! Les malheureux. Ils sont là depuis cinq ans, dix ans, vingt ans et ils n’ont toujours rien compris au film, pas un mot, pas une image ! La déprime des autres leur fait de la peine, mais l’idée qu’ils font fausse route ne les effleure pas. Une direction ne peut pas faire fausse route. Ce qui est marqué sur du papier glacé ne peut pas faire fausse route. Les procédures validées ne peuvent pas faire fausse route. Le progrès de l’économie par l’économie pour l’économie ne peut pas faire fausse route. L’obéissance ne peut pas faire fausse route. Ce qui est bon pour la carrière ne peut pas faire fausse route. La politesse entre gens du même monde ne peut pas faire fausse route. L’esprit de l’entreprise ne peut pas faire fausse route. Les copains ne peuvent pas faire fausse route. Oh ! Les niais ! Oh ! Les ignorants, quand même ils parleraient douze langues et frissonneraient à Mozart ! Les pauvres, les pauvres gens dont la moindre circonstance peut faire si aisément, avant même qu’ils ne s’en aperçoivent, des misérables ! Ce qui tue, comment comprendraient-ils jamais que c’est ce qui réussit à l’entreprise, ce qui lui fait des bons comptes et des bons amis, ce qui la met au niveau, au sommet, à la pointe, au top ! Comment verraient-ils de quelle minutieuse, implacable, effrayante négation des êtres se paient, jour après jour, la vanité de quelques anciens bons élèves et les rots retentissants de leurs actionnaires puisque, de ces anciens bons élèves et de ces actionnaires, ils ont choisi d’être les larbins distingués ? Comment oseraient-ils s’avouer qu’on en finirait en quinze jours avec le stress et sa gestion si l’on mettait froidement à plat toutes les procédures de travail, si l’on allumait un feu de joie avec les bouquins de management où l’on cache les DVD pornos, si l’on virait une fois pour toutes, sans retour, les consultants et les instituts qui, consciemment ou non, organisent le massacre des managés ?
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J’ai vu tant de gens pleurer, tant de gens incapables d’aller au bout de la phrase imprudemment commencée. Ce poids, ce poids… Ce n’est pas qu’une entreprise soit un lieu maudit, ni les hiérarchiques toujours des bourreaux. Que pèsent-ils d’ailleurs, ces petits chefs, dans ce cyclone confus de violences anciennes et nouvelles, dans ce fascinant entassement de verrous, dans cet invraisemblable amas de silence que tentent vainement de séduire des mots fabriqués à la demande, comme des gaufres ? Des sémaphores, des pantins décorés, voilà ce qu’ils sont, les petits chefs. S’ils s’accrochent plus fort que les autres aux oripeaux du rôle, c’est qu’ils craignent de se retrouver tout nus bien plus vite.
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Ils me disaient que je détestais les entreprises. Mais non ! J’étais fasciné comme personne par ce nœud de passions, par cette fureur rentrée, par ce pathétique avortement, par cette conspiration d’apparences souffrantes, et ces mots mécaniques, et ces accords désaccordés, et ce tissu déchiré, et cette lucidité suspendue au-dessus du vide. Un lieu auquel personne ne comprend rien, qui ne peut rien inspirer à personne et où il faut, l’air enjoué, faire semblant d’aimer des choses inertes comme si elles apportaient le salut. De ces bureaux propres et vides, de ces couloirs pour nulle part montent parfois les soupirs, les appels légers, les gémissements étouffés qu’on guette dans les ruines après le tremblement de terre. On l’entend, cette rumeur, on lit dans le regard de ceux qu’on croise qu’ils l’entendent aussi, puis on doute si ce n’est pas là un bruit enregistré. Si ça parlait dans une entreprise, si ça parlait vraiment, elle exploserait. La complicité de méfiance qu’elle suscite la protège.
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Stupéfiant que personne ne s’intéresse jamais à la vie énorme qu’il y a là-dedans. Une vie qui se refuse, qui se renie, qui se cache, mais une vie quand même. Je suis allé voir ce qui se disait sur le sujet à l’Assemblée nationale, il y a vingt-cinq ans, le 13 mai 1982, quand on y discutait des lois Auroux. Le ministre socialiste les présentait en personne. Pour le RPR, Philippe Séguin lui répondait. Des propos sans âge, des mots vides, les mêmes politesses qu’on continue de s’adresser, dans les réunions, entre rombières économiques. Le ministre n’hésitait pas à affirmer que « notre première richesse sont (sic) nos entreprises et les femmes et les hommes qui y travaillent. » J’ai assez commenté ici cette idiotie stalinienne. Rien à ajouter. Si vous êtes une richesse, vous êtes un esclave, point final. Un esclave contraint, on le défend, on le libère ; un esclave volontaire mérite sa chaîne, rien de plus. À la navrante approximation de la gauche, Philippe Séguin, soucieux de tenir les deux bouts de la chaîne (précisément), c’est-à-dire de ne perdre de vue ni l’humanisme ni l’efficacité économique, répondait, au nom de la pensée RPR, par une proposition paralogique, par une fausse symétrie que j’ai retrouvée cent fois dans la bouche de braves gaziers de DRH tentant de se persuader que ce qu’ils faisaient n’était pas entièrement stupide : « Pour nous, l’entreprise est à la fois un centre de production et une communauté d’hommes. » Non. L’entreprise n’est pas une communauté d’hommes. Au mieux, une collectivité obligée, subie. Et qu’elle soit un centre de production n’éclaire rien. La question est de savoir ce qui s’y fait, dans ce centre, et pourquoi, et comment, et quelle idée de l’homme s’y trimballe, et dans l’intérêt de qui.
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En trente ans, rien n’a changé. L’entreprise reste un continent ignoré. Pas inexploré pourtant. Au cinéma, L’emploi du temps, de Laurent Cantet, Violence des échanges en milieu tempéré, de Jean-Marc Moutout, Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés, de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil. Bien avant, la magnifique leçon de Max Pagès et ses disciples, L’emprise de l’organisation. Puis Le mythe de l’entreprise, de Jean-Pierre Le Goff. Et Souffrance en France, de Christophe Dejours. Un continent exploré, mais ignoré. On va pleurer en regardant L’emploi du temps et, le lendemain, au bureau, on manage comme si de rien n’était. Pouce ! crient les enfants qui sentent un caillou dans leur chaussure en jouant au gendarme et aux voleurs. Le travail est un gigantesque Pouce ! hurlé à la vie. On doit s’y contenter de banalités sinistres, de rengaines. Réconcilier la France avec l’entreprise, opinait à tout hasard François Mitterrand, que ces trivialités assommaient.
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La panoplie des méthodes managériales est aussi inépuisable que la rouerie et la mauvaise foi de ceux qui les mettent en œuvre. Se contenter de désigner quelques pratiques détestables revient à donner un feu vert à l’apparition de leurs sœurs jumelles, au risque de les trouver plus perverses encore. Le problème posé par ces méthodes est global. Il dépasse largement le cadre des entreprises et du monde du travail ; mais, dans ce cadre même, on ne peut comprendre de quoi il s’agit si on ne cherche pas ce qui fonde ces manipulations et explique la misère qu’elles créent.
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Paradoxe. L’utilité des entreprises n’est pas à démontrer. Pourtant les salariés, dans leur écrasante majorité, les vivent comme des lieux d’absolue fermeture et témoignent qu’en dépit de tous les dispositifs mis en place pour aérer les locaux et les esprits, l’air y est irrespirable, suffocant. Cherchant son identité dans ses performances ou dans une sorte de singularité collective, l’entreprise peut parfois susciter dans son personnel, quand tout va bien, un enthousiasme passager ou quelque fierté, pour le losange de Renault par exemple, l’un et l’autre liés à la satisfaction d’intérêts élémentaires, argent, volonté de puissance, besoin de protection. Mais cette excitation n’a rien à voir avec le sens. Le « losange dans le cœur », quel pitoyable refuge pour des gens de trente, quarante, cinquante ans ! Le losange dans le cœur, les Cœurs Vaillants : le même narcissisme de groupe, gentillet ici, cruel là. Les ados de banlieue sont bien plus adultes ! C’est que les entreprises, n’ayant plus avec la société qui les entoure que des rapports d’intérêt et de ruse, ne savent plus rien de ses rêves. Plus elles entassent les études de marché, moins elles la connaissent ; plus elles s’imaginent la dominer, plus elles s’enferment en elles-mêmes. Leur énorme naïveté est de vivre comme un triomphe cette victoire à la Pyrrhus. Privées de toute affinité de sens avec le monde où elles vivent, elles prétendent sécréter leurs propres valeurs : en fait, elles admirent leur image.
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Pour que rien ne vienne contrebalancer leur toute-puissance, les entreprises doivent encore se protéger des jugements critiques, des résistances, des oppositions, des aspirations différentes qu’elles risquent de rencontrer chez les travailleurs. Cette opération de lavage de cerveau porte un nom précis : le management. Manager, ce n’est ni diriger une entreprise, ni l’administrer, ni la gérer, ni la piloter, ni la développer ; rien de tout cela ne suppose le moins du monde qu’on ait recours au management : ni à la chose, ni au mot. Le management est une activité d’un autre ordre. C’est une méthode de gouvernement des esprits. C’est l’ensemble des moyens de pression collectifs et individuels, constamment révisés, par lesquels on s’efforce de soumettre les salariés à la volonté d’une direction elle-même dominée par des intérêts économiques plus vastes auxquels elle participe et qui lui fixent sa ligne de conduite. « Un salarié engagé est un salarié qui adhère aux objectifs et à la stratégie du groupe et qui est prêt à se dépasser pour assurer le succès de l’entreprise. » Ce principe de Carlos Ghosn, que rapporte un bel article de Sonya Faure dans Libération, n’a rien de neuf, ni moteur ni carrosserie. Je l’ai entendu, dans toutes les entreprises où j’ai eu à traîner mes guêtres, assené, proféré, chuchoté par des patrons de toutes sortes, gros et maigres, jansénistes et jouisseurs, colombes et faucons : partout, leurs disciples se pâmaient devant l’immense originalité du propos, devant la grandeur inouïe de la doctrine. Comme l’adhésion en question n’est jamais spontanée, c’est le rôle des méthodes managériales que de créer chez les salariés l’angoisse qui, en les déconcertant, va les rendre disponibles aux leçons qu’on veut leur dispenser. L’invraisemblable profusion des thèmes managériaux, fourre-tout d’inepties, brocante d’idées fausses ou sommaires, souvent contradictoires, fiévreusement glanées dans l’actualité, ne renvoie à aucun contenu de pensée ni à aucune stratégie cohérente. Ce bazar n’a pour objet que de transmettre, hâtivement et servilement, l’expression passionnelle d’un appétit de domination. Le management ne connaît que la loi de l’avidité instantanée. Il ne sait rien du passé et se moque de l’avenir. La nécessité où il se trouve de faire oublier la bassesse de son inspiration l’oblige à se prévaloir de grands mots : je n’ai jamais rencontré un travailleur, même modestement formé, qui ne pressente que ce fatras typiquement sectaire porte en lui la négation de toute réflexion désintéressée, de toute action sensée. Seuls proclament le contraire ceux qui bénéficient de la manœuvre ; il n’y a pas de managers bénévoles.
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Il a fallu beaucoup de perversité à une minorité de dirigeants et beaucoup de naïveté, d’ignorance et de lâcheté à la majorité d’entre eux pour laisser s’installer cette horreur. Un jour, un romancier montrera de quelle dégradation de la société occidentale elle aura été le signe et l’accélérateur. Égocentrisme craintif, matérialisme obtus, défaut radical d’imagination et de liberté, pathologie de l’obéissance, telles sont les belles vertus qui ont concouru au succès apparent des pratiques managériales.
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J’ai souvent eu à séjourner quelques semaines ou quelques mois de suite dans une entreprise. Sans rien y trouver de monstrueux, je ne parvenais pas, en dépit de la gentillesse de beaucoup de mes interlocuteurs, à m’y sentir à l’aise. Je me souviens du sentiment bizarre qui m’envahissait quand je quittais des bureaux installés dans une tour de La Défense et que je retrouvais le métro, la rue, les autres gens. La bizarrerie était de ne ressentir aucun changement. Comme si la « communauté » de l’entreprise ne dégageait pas plus de chaleur ni de vie que les transports en commun ou le flot des piétons pressés et nerveux. Même atmosphère dans ce temple de la technique et dans le grand hall de La Défense. Un ensemble vide, artificiellement bourré d’exigences, de chiffres, de mots. À cela près que la concentration d’angoisse y était plus forte. Un expresso à côté d’un café des Ardennes, pour reprendre les termes d’une joute dont le constant renouvellement entre ma mère et ma grand-mère paternelle scandait mon enfance.
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Dans l’entreprise, on peut fréquenter des collègues pendant dix ans ou plus sans rien deviner de leurs préoccupations. C’est que tout, par hypothèse, y est normal, que tout y va de soi, même la souffrance. Une barrière invisible – une cloison de verre ? – interdit l’accès à ce que les salariés appellent naïvement leur « vie personnelle » et qui n’est, en réalité, que la sensibilité non exprimée qui les torture. Je me sentais balourd de tenter parfois d’enfreindre la loi non écrite de cette frileuse réserve ; cette sorte de saignée mentale était pourtant nécessaire. L’entreprise est une serre à l’envers : un lieu pour empêcher de mûrir. On y paye de douleurs réelles les certitudes imaginaires qu’on y achète ; ce pacte inéquitable, chaque jour qui passe rend plus difficile de le dénoncer. Que de drames silencieux ! Des gens dont on admire et dont on envie l’équilibre, apparemment garantis pure réussite, y témoignent soudain d’une stupéfiante fragilité.
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Elle n’échappe pas aux consultants. Certains – je devrais dire et certaines : les Québécoises, je l’ai constaté à EDF, sont de première force à ce jeu-là – ont bien vu quels bénéfices on pouvait tirer de l’exploitation de ces douleurs silencieuses. Réparer le narcissisme des salariés avec le bon rire franc bien réaliste de la séduction libérée, c’est-à-dire leur faire oublier qu’ils pensent ce qu’ils pensent et différer d’autant leur éventuelle réconciliation avec eux-mêmes, faire comme si l’entreprise était une sorte de manège où de beaux brins de consultantes rient à gorge déployée et racontent au premier venu, les yeux dans les yeux, qu’il est un capitaine d’industrie, personne ne semble trouver cela un peu court, ni les vendeurs ni les acheteurs. On dira qu’à terme, une telle attitude est condamnée. Soit, mais à terme, encore une fois, ne figure pas au lexique managérial. Tout et tout de suite. C’est pourquoi l’exaltation grossière du narcissisme reste la plus efficace des manipulations managériales. À EDF, il s’agissait de persuader les gentils agents, pourtant pris dans un entrelacs de contraintes, que chacun d’eux constituait une petite entreprise personnelle (une PEP) d’où il tirerait son bénéfice individuel net (le BIN). Des âneries de cette altitude ne doivent pas être passées trop vite par pertes et profits. Il en est de même dans tous les totalitarismes : ces braves grosses blagues colportées dans une population qu’on méprise cachent un invraisemblable délire d’orgueil. D’un côté, la PEP et le BIN : fumisteries pour le populo. De l’autre, ce stupéfiant quatrain que je découvrais avec terreur dans un livre d’un maître-coacheur, Vincent Lenhardt :
Au cœur du responsable, un champion ;
au cœur du champion, un Prince ;
au cœur du Prince, un « homme nouveau ».
Au cœur de l' »homme nouveau », l' »Esprit Divin »…
Le management vit de séduction, grossière le plus souvent, parfois alambiquée. Mais l’essence de toute séduction, c’est la prise de pouvoir. Quand les managers débitent leurs billevesées, leur cœur, comme celui de tous les sectateurs de toutes les sectes, de quelque façon qu’ils promettent le bonheur, est dur ; il s’exalte de sa fermeture, s’enivre de la puissance qu’il se prête, s’emplit de mauvais plaisir en jouissant de l’habileté cynique avec laquelle il distribue aux naïfs et aux timorés ses mensonges glacés.
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On ne comprend rien aux événements de Guyancourt si on les réduit à un simple problème d’organisation du travail auquel, dans un climat d’émotion générale, la bonne volonté des patrons et celle des syndicats pourraient trouver solution. Ce qui s’est passé dans ce Technocentre, chez Renault, dans une entreprise française, dans un système politique d’orientation libérale, et qui met évidemment en question chacune de ces instances, n’a pourtant ses racines ni à Guyancourt, ni chez Renault, ni dans les entreprises françaises, ni même dans la société libérale. La perversion spécifique du management – je l’ai constaté en Chine, je le vois aussi dans certains pays arabes – s’accommode de tous les climats culturels, économiques et politiques. Le syndrome qu’offre le management est un résumé puissamment significatif de l’angoisse contemporaine et des remèdes pitoyablement affolés qu’elle s’invente. Emporté par une inventivité matérielle qui l’a dépassé, l’homme de la modernité managériale s’est déchiré, dilacéré. Pour reprendre le mot où l’ironie populaire voudrait trouver l’expression du bonheur, il s’est éclaté. Et cet éclatement le jette deux fois dans l’angoisse. D’un côté, une activité fébrile et irréfléchie qui le contraint à se demander du matin au soir : à quoi bon ? De l’autre, des présupposés abstraits délirants, sans rapport avec la réalité humaine, et qui exaltent une volonté de puissance de plus en plus agressive et de plus en plus stérile.
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Que les circonstances créent une tension trop forte ou que les responsables se montrent particulièrement déficients – ce qui peut se dire aussi : particulièrement efficients -, en voilà assez pour faire sauter la poudrière. Le face-à-face brutal avec cette absurdité cruelle ne manque pas de troubler des gens vulnérables, ou tout simplement sensibles et scrupuleux. D’un côté, le pratico-inerte et les choses désignifiées ; de l’autre, le verbiage paranoïaque : c’est trop, c’est trop triste, c’est trop bête, c’est trop nul. Que le travailleur qui n’a jamais connu ce sentiment d’accablement lève le doigt.
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Les structures d’autorité jadis les plus rassurantes sont en déroute et, avec elles, non seulement toutes sortes de solidarités ancestrales, mais encore les représentations élémentaires qu’on se faisait, il y a de cela deux ou trois générations, de la vie, du monde, des autres et de soi. Cette débandade provoque un choc en retour d’une grande violence et suscite mille et une tentatives en vue de retrouver, par la restauration de l’ordre et de l’obéissance, la sérénité et la sécurité enfuies. C’est cet espoir impossible et naïf qui alimente la soumission à la pathologie managériale : se repérer, obéir, se sentir protégé. Mais obéir à qui, être protégé par quoi quand les idéologies tombent comme des tourterelles, quand il ne reste plus que deux puissances régnantes, et qui n’en sont qu’une, la technique et l’argent ? Obéissons donc à la technique et à l’argent. Ce mouvement de régression pourrait constituer une étape, même négative, de l’évolution si la technique et l’argent, à l’instar des pires tyrans, offraient au moins une prise à la critique et, par là, à l’altérité. Ce n’est pas le cas. La technique et l’argent sont coextensifs à l’angoisse qui oblige à avoir recours à eux. Les dominer, c’est dominer cette angoisse : cercle. On ne domine pas la technique et l’argent. Mais leur céder, c’est céder à la fuite, au soulagement de nier sa liberté, c’est procéder aux préparatifs d’un suicide symbolique. Dans ce dilemme, dans cette défaite annoncée, se trouve le fond de l’ahurissant individualisme moderne. Loin d’être le feu d’artifice de fantaisie, de liberté et de volupté que suggère la publicité, il n’est que la gestion anxieuse et forcément désastreuse de conflits insolubles.
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Tout cela pourrait néanmoins fonctionner si nous étions des soldats de plomb ou des anges, si notre existence ne se déployait pas dans la durée, si elle n’était pas constamment soumise à des choix existentiels, si nous disposions de la sécurité des fantômes ou de celle des menhirs, si nous pouvions nous couler dans un moule définitivement rassurant, de pierre ou de chair, n’importe, ou d’esprit, ou de chiffres. Mais voilà ! Jusqu’à ce qu’un laboratoire dûment agréé ait recyclé la personne humaine, il faudra l’accepter incertaine et ambiguë, menacée par le hasard, dévorée de contradictions, fondamentalement troublée et troublante. Et on ne l’empêchera pas, vivant dans le temps, de vivre par conséquent dans les problèmes, c’est-à-dire dans les choix, c’est-à-dire dans les décisions.
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Que se passe-t-il donc pour l’homme de la modernité managée lorsque les circonstances, ou sa propre réflexion, ou les deux ensemble, le placent non pas devant un de ces choix subalternes (et illusoires) qu’on fait entre des conserves de poisson, des produits culturels en promotion, des partis politiques surgelés ou des idéologies périmées, mais devant un carrefour où il sent qu’il va engager son existence et témoigner de soi-même ? Que se passe-t-il quand il devine qu’il va se choisir avec ce qu’il va choisir ? Peu m’importe ce qu’il décidera : c’est son affaire. Par contre, il m’importe au premier chef de comprendre ce qui va guider son choix, le fonder, l’assurer, c’est-à-dire, quelles que soient nos différences, nos singularités, nos oppositions, de savoir de quoi nous pouvons parler ensemble, sur quoi nous pouvons nous appuyer ensemble, sur quel terrain nous pouvons nous retrouver et constater que nous ne sommes pas seuls.
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Si, comme je le crois, la conscience de la modernité est éclatée entre des pratiques absurdes et des fumisteries sectaires, la tentation est de dire : ce terrain-là n’existe pas ; seuls, nous le resterons irrémédiablement. Pourtant, c’est une illusion. Nous ne sommes pas seuls et ce terrain existe. À condition toutefois que nous le retrouvions : toute l’affaire est qu’il n’est plus donné de façon évidente, naturelle, immédiate. Entre ces pratiques absurdes et les fumisteries sectaires qui les fondent, il n’y a apparemment plus de place pour le sens. À limiter notre regard à cette apparence, nous sommes définitivement perdus : dans les espaces vides et désolés de la modernité, nous ne pouvons plus choisir qu’entre des pulsions venues du hasard, ou de l’opinion, ou de vieilleries radotées, ou de nulle part. Il n’y a plus, entre le monde et nous, cet espace de négociation profonde où, tout à la fois, s’individualisent et se solidarisent les destinées. Les choix que nous tentons de faire, revenant sur nous comme des boomerangs, soulignent notre solitude. Incapables de fonder ces choix en nous-mêmes, puisque nous ne sommes plus garantis par aucune correspondance avec le monde, nous cherchons fébrilement à les amarrer à ceux des autres ou, ce qui revient au même, à les en distinguer. Dès lors, deux possibilités. Ou bien nous choisissons comme le plus grand nombre, au nom de je ne sais quelle sagesse collective ou ancestrale supposée. Alors nous étouffons, nous souffrons de notre authenticité méprisée. C’est l’angoisse de mélange. Ou bien nous choisissons contre ce plus grand nombre. Alors la solitude nous étreint, alors le regard critique d’autrui nous devient insupportable. Nous projetons sur lui, comme un reproche, le désir terrible que nous avons de sa présence. C’est l’angoisse de séparation. Tant que notre liberté n’a pas retrouvé la relation au monde forte et secrète sans laquelle elle s’assèche, tant qu’elle n’a pas affirmé cette humble mais réelle transcendance sur les choses et les situations qui lui fait retrouver le pays des autres, nous sommes lugubrement renvoyés de l’angoisse de séparation à l’angoisse de mélange et de l’angoisse de mélange à l’angoisse de séparation. Dans l’entreprise, la rapidité de l’alternance est vertigineuse. S’isoler parce qu’on se sent mélangé. Se mélanger parce qu’on se sent isolé. Malheur sur malheur. Il y a gros à parier qu’à Guyancourt, après ces drames, l’angoisse penchera d’abord vers le mélange. Faire corps pour oublier, pour nier, pour expliquer, pour affirmer la bonne santé collective. Jusqu’à ce qu’on en suffoque et qu’on se retrouve seul, encore plus seul.
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Qu’il n’y ait pas de remèdes à la pathologie managériale, qu’il s’agisse d’un système intrinsèquement pervers et qui devrait être traité comme tel, une déclaration du P.-D.G. de Renault, Carlos Ghosn, et un article d’Emmanuel Couvreur, secrétaire adjoint CFDT au comité du groupe le confirment. La confusion et le conformisme régressif de ces deux témoignages attestent la profondeur de ce qui est en jeu à Guyancourt. À moins qu’à l’instar de la Bible on ne décide de les croire inspirées, ces réactions montrent à quel délabrement intellectuel en sont réduits les partenaires sociaux. C’est peu dire que ces gens ne prennent en aucune manière la mesure de ce qui se passe : ils n’y comprennent tout simplement rien. Il leur faut parler ; ils parlent. Ils attrapent des mots qui traînent sur le bureau du DRH, les ajustent au petit bonheur la chance, comptant que la dignité de leurs fonctions, la gravité de la circonstance et la stupeur des salariés les chargeront de profondeur. Il y a quelque chose de létal à considérer ces deux personnages qui, sans même s’en rendre compte, en appellent, pour pleurer les morts et consoler les vivants, à cela même qui a tué les uns et qui tourmente les autres. Il y a quelque chose de funèbre dans le discours d’un président qui fait comme si le management était la victime principale du drame, comme si c’était lui qu’on conduisait au cimetière, lui dont il fallait rappeler les hauts faits. « Le management est une notion fondamentale, déclare Carlos Ghosn, parce qu’elle touche à la première ressource de l’entreprise : les femmes et les hommes. Sans eux, l’entreprise n’a ni avenir, ni succès possible. » Quel rapport avec les événements en cours, cette réitération maniaque ? Quelle consolation pour les travailleurs, ce piétinement lourd de menaces voilées ? Nous sommes au-delà d’Orwell. L’esprit est laminé, dévoré, bouffé par les choses. Défendre son management, voilà la première réaction du président, voilà celle qui lui a été suggérée ! Inimaginable narcissisme ! Ce chapelet de slogans imbéciles, M. le Président ne l’a pas senti, dans ces circonstances, inapproprié ? Décidément, comme déclare Francis Mer dans un livre où se déposent les trésors de la double sédimentation des fonctions gouvernementales et des hautes charges industrielles, « les patrons ne savent plus séduire et motiver leurs collaborateurs. » Séduction et motivation. Il suffisait d’y penser.
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Heureusement le responsable CFDT veille. Quels sont les trois principes fondamentaux « nullement en contradiction avec les ambitions de notre entreprise » qu’il demande poliment à la direction d’avoir la gentillesse de bien vouloir restaurer ? La transparence. La confiance. La reconnaissance. Mais ces fumisteries dont le travailleur le plus ignare rigole, c’est précisément cela, la logique managériale : le gouvernement par les mots, la gouvernance par les Valeurs ! Transparence ? Le management est fondé sur le secret, le mensonge et les castes. Confiance ? Il généralise la compétition et le conflit. Reconnaissance ? Exploitation maximale et cynique, avec bonus pour les affidés. Sur l’île déserte que ce syndicaliste semble habiter en compagnie de son président, les communications avec le monde extérieur sont coupées. « Quant aux jeunes, écrit-il pour conclure, l’entreprise focalise de fortes attentes sur leur déroulement de carrière. Il ne suffit pas de mettre en place un nouveau système d’évaluation individuelle, encore faut-il reconnaître les efforts fournis. » Ainsi, non seulement il ne voit pas quels reproches il pourrait adresser à l’évaluation individuelle, non seulement il ne comprend pas qu’il s’agit d’une prison invisible, mais encore il la souhaite plus performante, c’est-à-dire plus discriminante, c’est-à-dire moins transparente, c’est-à-dire moins confiante, c’est-à-dire reconnaissante seulement à l’égard de ceux en qui la direction peut précisément se reconnaître. Il ne me paraît nullement en contradiction avec les ambitions des travailleurs de penser qu’ils défendraient mieux leur cause sans l’intervention de tels avocats.
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Je commente, je bavarde, je proteste. J’ai pourtant des choses plus sérieuses à dire aux travailleurs. Tout cela est une épreuve de la vie. Je ne parle pas de la vie de l’entreprise, qui est métaphorique et, quoi qu’en pensent les productivistes d’un bord et de l’autre, subalterne. Je ne parle pas seulement de leur vie à eux. Je parle, si j’ose dire, de la vie tout court, telle qu’elle se présente sur notre petite planète à ce moment de l’histoire. Je ne crois pas délirer. Dans les bureaux et les ateliers, il se passe quelque chose de secret et d’immense. Non pas à cause de l’incidence sur le CAC 40 : je m’en fous. Non pas à cause de l’honneur de l’entreprise : les abstractions n’ont pas d’honneur. Non pas à cause de la compétition, de l’énergie virile que doivent y déployer les hommes, et même les femmes : ceux qui chantent cette chanson-là, des planqués de première, chanteraient n’importe quoi d’autre si on les payait davantage. Je ne pense même pas ici au salaire, à la famille, aux enfants : rien ne justifie qu’un être humain s’enfonce dans l’absurde, surtout pas la famille, surtout pas les enfants. Je ne pense pas le moins du monde aux progrès que pourrait faire l’entreprise grâce à la participation des travailleurs : tout ce qui va dans le sens du management sera accepté, tout ce qui va dans un autre sens sera refusé. Je ne pense pas davantage aux triomphales perspectives ouvertes par le camarade de la CFDT : s’il y croyait lui-même, il ne prendrait pas ce ton de commis respectueux.
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Je pense à ce que pensent les travailleurs eux-mêmes s’ils veulent bien, un instant, oublier ce qu’on leur a raconté, ce qu’on continue de leur raconter. S’ils veulent bien ôter de leur tête tout ce qui les empêche de regarder, comme si c’était la première fois, leur bureau, leur atelier, leurs paperasses, toute cette grisaille, toute cette propreté triste, ce vide, et ces machines, et ce téléphone, et cet agenda ; s’ils veulent bien faire comme s’ils sortaient d’un rêve, comme si cet univers professionnel était un paquet qu’ils déballent, comme s’ils se déballaient eux-mêmes avec lui. Comme si on ne leur avait jamais rien dit, jamais, sur le travail, sur le devoir, sur l’entreprise, sur le syndicat, sur rien. Comme s’ils n’avaient pas la moindre idée de ce qu’ils font là. Comme si les slogans des uns et les revendications des autres leur importaient autant que la tournée du facteur aux Nouvelles-Hébrides. Je pense à ce qui se passe en eux s’ils osent se faire comme stupides devant ce qui les entoure. S’ils n’offrent plus de résistance aux sentiments qui passent, roses, gris, sombres, noirs, très noirs, et que, loin de mettre des mots sur eux, ils en dégustent avec autant de cœur le charme, ou le mystère, ou l’horreur.
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Toutes ces choses, devant eux, qui ne sont les choses de personne, qui ne sont des choses pour personne. Et – quand même elles seraient nécessaires – étranges, étrangères, inassimilables. Ces choses qui ne sont pas leurs choses. Tout l’amour, toute la haine dont elles ne sont pas chargées. Et parfois, pourtant, touffe d’herbe sur le ballast, le signe furtif qu’elles ont l’air d’envoyer.
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L’humanité devant le monde qu’elle s’est donné, c’est eux. Ici est comme ailleurs. Tout ce qui est ailleurs est ici. Ce bureau, cet atelier, c’est le centre du monde. Au sens où ils en parlent tous, et Ghosn et Couvreur, ce n’est rien, strictement rien, ça ne mérite pas un regard. Ces gens n’osent pas voir, ces gens n’osent pas rester avec ce qu’ils voient. Il est plus facile d’encombrer les autres de son délire, et même de sa bienveillance et de son humanisme, que de se planter tranquillement devant le monde, de le laisser se décanter en soi, d’être le boa qui le digère et, avec lui, toutes les contradictions qu’on sent en soi, et l’envie de se tirer, et le fait qu’on reste. Plus facile de bavarder que d’accepter de sentir ce qu’on sent, de tout manger du monde tel qu’il est pour le digérer et l’évacuer. En étranglant en soi, au passage, l’idée qu’il est irresponsable, ou orgueilleux, ou égoïste, de penser de cette manière-là et d’aborder le travail sans les préservatifs mentaux aimablement distribués par l’entreprise. Vue sous cet angle, sous ce grand angle, c’est fantastique, une entreprise. Rien de mieux à Venise, rien de mieux à la plage. Le Rialto et les bains de mer, c’est pour penser à l’instant d’ici, quand on essayait de conclure un nouveau pacte avec le monde, à cet instant où, en en tremblant, on s’est enfin senti vraiment indifférent et où les autres, soudain, sont devenus si proches, si proches pour rire.
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Prétendre qu’un atelier ou qu’un bureau puisse devenir ce centre de gravité, n’est-ce pas une manière de célébrer l’entreprise qui devrait être saluée par les grands managers ? Non, ils ne la salueront pas. Ils se fichent bien du centre et de la gravité ! La gravité ? Combien de stocks-options, la gravité ? Et centre de quoi, puisqu’ils ne sont nulle part ? S’il y a un centre dans l’entreprise, ce ne peut être qu’eux ; depuis l’enfance, ça a toujours été eux. À douze ans, quand nous sortions du Lycée Montaigne, j’étais écœuré de voir la racaille bourgeoise de ma classe jeter chaque soir ses bombes à eau sur les journaux du vieux papetier de la rue Bréa. Devenus de grands dirigeants, quelques-uns de ces brillants sujets, enfermés dans le blockhaus de leurs valeurs, gavés de sécurités de tous ordres, ont sans doute passé leur vie et leur ennui à lancer, non plus des bombes à eau, mais des missiles managériaux programmés pour détruire dans les autres confiance et sérénité.
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Laurence Parisot, chef des patrons, reproche aux candidats à la présidentielle leurs piètres ambitions en matière de croissance. 2,5% l’an prochain, pouah ! C’est 3,5 qu’il nous faut, dit-elle, comme nos amis allemands ! Je propose 4, 8, 25, 57, qui dit mieux ? Ainsi pourrons-nous exprimer convenablement notre reconnaissance aux gens qui quittent l’entreprise. C’est arrivé à une amie de Laurence Parisot ces temps-ci, il faut voir comme elle l’a défendue ! La dame, après avoir bien travaillé, avait décidé de s’en aller ; normal qu’on lui en témoigne un peu, de la reconnaissance. Même si elle ne semblait pas à la rue, j’aurais très bien compris qu’on se fendît d’un cadeau. L’idéal aurait été qu’il sortît de la poche des travailleurs. Un canevas bricolé en dehors des trente-cinq heures, peut-être, dont elle aurait décoré son salon. Ou, avec trois sous rajoutés par l’entreprise, un grand gueuleton pour tout le monde ; au dessert, on lui aurait offert un bijou, un beau bijou, elle l’aurait porté en souvenir. Ringard que je suis ! Ce n’est pas ça du tout, la reconnaissance, ce n’est pas pour ça du tout que plaidait la présidente du MEDEF. Une histoire de blé, de blé pour le blé, de blé sans odeur, sans couleur, sans saveur, de blé qui ne fera jamais aucun pain, un chèque de blé qu’on reçoit sans plaisir, et sans doute avec une certaine aigreur. « Formalité accomplie. Stop. Blé engrangé. Stop. Reconnaissance témoignée. Stop. Appartenance au clan confirmée. Stop. Cherchons nouveaux objectifs. » Que d’aveux dans la voix de L. P. ! Sa démonstration est absurde. Elle le sait. Aucune reconnaissance ne vaut cette somme-là. Il se met du ressentiment dans ses intonations. Puis l’embarras de sentir qu’il s’en met. La dureté que produit cet embarras. Du fond de l’affaire, on a tout oublié. Reste un désarroi agressif. Deux pauvres dames, finalement. Ce qui est bien consolant, c’est que, chez ces gens-là, femmes ou hommes, la parité est parfaite. Encore que, diront-elles…
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Oh ! Pas de bûcher, pas de guillotine, pas de vengeance ! Puissent-elles, puissent-ils comprendre un peu, s’ils le peuvent. Ce n’est pas sûr. En tout cas, bonne vie à eux, à elles, bon vrai blé, bon vrai pain ! Voilà de bonnes pensées, n’est-ce pas ? Elles sont sincères. Seulement, pour qu’elles puissent vraiment m’habiter, il y a une condition : je dois expulser de mon esprit la totalité de la vision du monde dont ces gens ont eu le malheur de se faire les serviteurs, aussi sale et aussi bête chez les pauvres que chez les riches, chez les ordinaires que chez les exceptionnels.
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Il va peut-être falloir regarder les choses d’un peu plus près. À cause de ces suicides, bien sûr. À cause des maladies nerveuses et psychosomatiques de toutes sortes dont les médecins du travail s’épuisent vainement à faire la liste. À cause des nuits sans sommeil, des nerfs à vif, de l’angoisse du lendemain. À cause de la paralysie de l’expression, du double langage obligé, des relations de travail pourries. À cause du pessimisme horrible dont toute l’existence est barbouillée. À cause des enfants qui, dans ce climat, apprennent à ne pas vivre ou à tricher. Tout cela, c’est l’urgent, l’immédiat, l’évident. Mais il y a autre chose. Voilà des décennies que les managers proclament que l’entreprise est le nœud de notre vie collective, que les travailleurs y font une expérience centrale. Soit. Mais constater que ce centre, ce nœud, est pourri, n’est-ce pas là une donnée capitale quand nous réfléchissons à notre avenir ? À celui de l’Europe ? À celui de ce que nous appelons l’Occident ? Et que la logique pourrie de ce centre, de ce nœud, tende à s’imposer partout comme le principe même du développement, cela ne comporte-t-il pas de sérieuses conséquences pour le monde ? La première question à régler ne serait-elle pas celle-là ?
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Il y a plus grave que le goût du blé et le désordre accumulatif où Laurence Parisot veut voir la satisfaction d’un délicat besoin de reconnaissance. C’est la tricherie générale, la misérable tricherie générale sur le pourrissement central de la société. J’ai beaucoup de mal à imaginer qu’un homme ou une femme qui a fait des études, qui a réfléchi à son époque et qui, de plus, prétend à une haute fonction, puisse proposer à ses semblables « d’investir dans la ressource humaine. » Laurence Parisot et son assistée de grand luxe ne me font pas passer le goût de rire. « Investir dans la ressource humaine », au contraire, voilà un projet qui me décourage profondément.
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Le langage, bien sûr. Ces mots du lexique managérial nous collent à ce dont il nous faudrait précisément nous dégager. D’emblée, ils imposent un plafond, ils ferment l’horizon. Investir : connotation économique. Ressource humaine : exploitation et rationalisation. Tout ici est échange matériel. L’humain n’est qu’un adjectif, une coloration, une particularité accidentelle de ces échanges matériels. Nous voilà déjà chassés de nous-mêmes. Discours inhumain sur des choses humaines.
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Allons à ces choses. Apparemment, rien d’insurmontable. La « ressource humaine » n’est pas si exigeante. Elle souhaite seulement qu’on cesse de l’abrutir. Elle ne veut pas la peau des entreprises. Elle ne veut pas mener une croisade contre la technique. Elle ne nie pas la nécessité d’un minimum d’organisation. Elle ne refuse pas de comprendre la dimension économique. Elle n’ignore pas que le travail n’est pas toujours un chemin de roses. Elle n’en fait pas un idéal, mais elle ne voit pas comment elle pourrait lui échapper. Et elle ne cherche plus guère le mot révolution que dans le vocabulaire des astronomes. Tout pourrait donc s’arranger raisonnablement. On prendrait le temps de mettre au point un système nouveau, made in France ou made in Europe ou made in Méditerranée, qui concilierait au mieux l’équilibre des travailleurs, l’innovation technique, les exigences économiques, et sur lequel tout le monde pourrait, en gros, s’entendre. On pourrait même prévoir de le réviser de temps en temps, tous les dix ans par exemple. Le bénéfice serait évident pour les travailleurs comme pour les entreprises.
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Oui, il s’en faudrait de bien peu pour que tout change : un petit effort des patrons, des syndicats, des travailleurs eux-mêmes. Pourtant, à moins d’un miracle ou d’un cataclysme, ces gentillesses ne deviendront jamais réalité. Les patrons ne toucheront pas de sitôt à la logique managériale. Non que les désastres qu’elle provoque ne les attristent pas ! Je n’imagine pas un instant que les dirigeants de Renault n’aient pas été meurtris par ce qui s’est passé à Guyancourt : mais la pharmacopée envisagée n’effleure même pas le problème posé. Quelques jours après le drame, ils précisaient leurs intentions. Ils voulaient, apprenait-on, renforcer le management des équipes, améliorer les conditions de vie dans l’entreprise, mieux planifier la charge de travail, optimiser la gestion des compétences. Qui ne sent l’inadéquation de ces éructations technocratiques avec ce qui se déchire et se dévoile jour après jour ? Les patrons ne feront pas mieux. Je ne crois pas qu’ils le veuillent. Je ne crois pas qu’ils puissent le vouloir. Cette remise en cause écrasante dépasse leurs moyens. Tout le monde n’est pas Copernic. Les syndicats non plus, s’ils le voulaient, ne le pourraient pas. Je pense même, me rappelant d’innombrables conversations, qu’ils ne voient même pas de quoi il pourrait s’agir ; ou que, s’ils l’imaginent vaguement, cela leur paraît si éloigné des réalités courantes, si insolemment étranger à leurs neurones, à leurs fiches, à leurs stratégies qu’ils ne peuvent évoquer sans méfiance cette suspecte bizarrerie. Pour faire bonne mesure, ce que ni les patrons ni les syndicats ne peuvent concevoir, les travailleurs ne peuvent pas davantage se le représenter. Justification honteuse de ce qui les abrutit, dénégation, redoublement de servilité, fuite dans la rêverie, fabrication d’une « personnalité rapportée », valorisation effrénée des avantages secondaires, sens du martyre, opposition verbale ou symbolique : telles sont les défenses qu’ils puisent et continueront de puiser, selon les jours, les humeurs et les besoins, dans la caisse à outils mentaux dont, pour survivre, tout salarié est nécessairement équipé.
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L’idéologie managériale, tout le monde l’a avalée. Je n’ai cessé de me demander pourquoi. Si j’ai au moins une hypothèse, c’est à mon statut de formateur que je la dois. Travaillant cinq ou dix ans dans la même entreprise, je n’aurais rien vu. La formation m’a donné la chance d’observer et de sentir une multiplicité kaléidoscopique de situations. De leur diversité, quelque chose s’est peu à peu dégagé. Un pressentiment d’abord, sur quoi je ne pouvais mettre un nom. Qui était en connivence avec une expérience familière, ancienne, simple, intime. Et aussi, de plus en plus souvent, au-delà des considérations sur la compétition économique et l’organisation de l’entreprise dont ils croyaient devoir m’abreuver, avec l’expérience de mes stagiaires, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, grands cadres ou petits employés. Plus qu’à leurs discours récités et à leurs opinions copiées, je m’intéressais à l’envers d’eux-mêmes, aux blagues du repas, aux fous rires, à des gestes, à des regards, à des inquiétudes subites, aux maigres informations qu’ils lâchaient sur leur vie familiale. À leurs formidables contradictions aussi, qui souvent m’indignaient. Comment des gens qui, autour d’un verre, savaient démonter impeccablement les ressorts de l’horloge managériale, pouvaient-ils, à peine revenus dans l’entreprise, se faire si naïfs et si dociles ?
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Ils se moquaient des managers, de leurs mots prétentieux, de leurs objectifs tordus ; mais le management, sur eux, ça marchait. Interrogés là-dessus, ils s’engageaient dans des explications confuses. Étaient-ils déjà sous influence ? Drogués ? Lâches à ce point ? Incohérents ? Rien de tout cela. Ils n’avaient jamais rien connu d’autre que le management, voilà tout. Même quand ils ignoraient tout de lui, même avant qu’il n’ait un nom, même avant qu’il n’existe. Ils étaient des managés de naissance.
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Des miettes de souvenirs s’assemblaient. Des repas de famille en province. Les soirées chez les parents de mes copains de Montrouge, quand c’était leur tour d’inviter la bande. Des bouts de conversations chez les commerçants. La dame du quatrième, Mme Provensal, avec son accent du sud-ouest et ses lunettes, qui m’arrêtait dans l’escalier et s’exclamait. Je faisais du latin ? Non ? La bonne situation que ça allait me faire ! Qu’elle était transparente, l’âme de ces gens ! Les mots, les choses. Libérés par les mots, asservis par les choses. Leur fête, c’était de lâcher des mots et de faire semblant d’oublier que les choses allaient vite les récupérer. Je n’ai jamais pu me moquer d’eux. J’ai essayé mille fois de ne plus les aimer, je n’y suis jamais parvenu. La cérémonie de la politesse, je ne l’ai jamais manquée. Pour reprendre le beau mot de Frédéric Soulié dans Les Mémoires du diable, ces rencontres-là me laissaient poigné. Des gens menés par les choses, avec des mots pour faire semblant et une si grande gentillesse ! Les bourgeois, quand j’ai appris à les connaître, ne m’ont pas semblé si différents, même si les mots, chez eux, ont plus de tenue et moins de naturel, moins de fraîcheur. Une âme bourgeoise, c’est une âme qui n’oublie jamais que les choses gagnent toujours, et qui y prend plaisir. On en trouve partout.
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Les mots inutiles et la tyrannie des choses, qu’est-ce d’autre, le management ? La résignation tempérée par la représentation de soi-même, mais c’est là-dedans qu’ils ont été élevés par leurs chers parents, les salariés ! Le rôle reçu d’autrui, la vanité et le désarroi qui s’y attachent. L’idée que, quelque couleuvre qu’on avale, on reste un privilégié. Le petit confort comme éthique. Les relations comme échange d’images. La constante exhibition des apparences pour oublier ce que serait l’arrivée de la réalité. En quoi la gymnastique qu’on leur impose pourrait-elle étonner les travailleurs ? Elle leur est native. Leur a-t-on jamais dit que les mots ou les pensées devaient jouer le moindre rôle dans les choix décisifs de l’existence ? Exterritorialité. La chose économique et professionnelle – c’est-à-dire la chose réussite, c’est-à-dire, pourvu qu’on pousse encore un peu, la chose morale, c’est-à-dire la chose dignité – est devenue une valeur, la première, la seule valeur, objective et mesurable. Et la politique, la culture, la religion ? Déguisées en soubrettes de comédie. Saint-Paul et Marx s’arrêtent à la gestion du portefeuille. La différence est nulle, quand il s’agit de l’avenir des enfants, entre des familles chrétiennes, athées, de gauche, de droite. Papa et Maman chantent la pauvreté évangélique ? Papa et Maman mitonnent les lendemains qui chantent ? Papa et Maman font du fric ? Papa et Maman ont des prétentions culturelles ? Détails ! Les rejetons se retrouvent à l’école de commerce et apprennent le marketing. Dans la pâte lisse de notre société, la réussite sociale est un grumeau que personne n’entreprend même plus de dissoudre, d’examiner, de critiquer. On le bénit si on en profite. On le maudit si on n’en profite pas. Dans tous les cas, on le vénère, et toute la question – question de civilisation totalement hors de portée de nos actes et à peine accessible à nos pensées – est là. L’Occident n’a pas dissous son grumeau. Et ce grumeau, désormais, lui reste dans la gorge. Il a beau essayer de danser, l’Occident, et de produire, et d’inventer, et de faire le libre, le libéré, le libérant : rouge, il devient, violet. Pas rouge comme le parti ni violet comme les évêques : rouge et violet comme un goinfre qui s’étouffe.
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Ce qui a changé est plus quantitatif que qualitatif, à cela près qu’une accumulation de quantité peut produire un changement de qualité. Pas beaucoup plus de matérialisme agressif dans une réunion de managers que dans les rêves d’un gentil petit ménage des années 60. Voir Les Choses, de Perec. Mais la direction politique qu’a prise le monde, le fabuleux concubinage de l’économie et de la technique, les montages culturels, éducatifs, moraux qu’on en a habilement déduits, ont conféré une dimension universelle à ce qui ne semblait pas naguère tirer à conséquence. Le petit grumeau indépendant de modernité, tout guilleret, tout circonstanciel, tout esthétique, est devenu une monstrueuse machine totalitaire servie par des sbires affolés et capables de férocité.
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Pas la faute de la technique, pas la faute de l’économie si on les a abandonnées à cette prolifération cancéreuse. Mais peu de solutions. Proclamer les vertus du système, raconter que la croissance et le management rendent heureux, seuls s’y risquent ceux qui y trouvent un bénéfice immédiat ; encore n’assurent-ils plus qu’un service minimum. Faire semblant de négocier avec le grumeau, avec le cancer ? Le moraliser ? Lui faire la leçon, le coachonner ? Investir dans la ressource humaine ? Je le dis comme je le pense : c’est pire que la drogue, que la débauche, que n’importe quoi. Restent les causes à défendre, les innombrables causes ! Reste à se faire l’infirmier, gentil et sévère, du reste du monde ! Mais dès qu’elle n’est plus secrète, gratuite, imprévue, aérienne, ma gentillesse, dès que mon émotion argumente, dès que ma bonté part en guerre, je sais bien ce que je fais : je manage mes passions, j’achète le droit de m’oublier moi-même, je parle fort pour ne pas m’entendre, mes obligés sont mes faire-valoir. Qui, heureusement, s’en tapent !
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Ce n’est pas de trop de travail, ce n’est même pas de trop de management qu’on meurt à Guyancourt ou ailleurs. On meurt de pas assez d’aveux à soi-même, on meurt de pas assez de simplicité avec les autres. On meurt de ne pas accepter de reconnaître en quelle complicité l’on s’est mis avec ce qui tue. On meurt de ne pas oser se raconter sa longue histoire. On meurt de ne pas oser se dire que, si plate et triste qu’on la trouve, un poète y trouverait à chanter ; le management, lui, si cher qu’il paye, n’inspirera jamais que des quatrains de merde. On meurt de ne pas oser se dire qu’il est souvent dangereux d’essayer de s’évader, mais qu’il est toujours mortel de ne pas essayer.
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Pour le reste, que savons-nous ? Là où croît le danger, ce qui sauve pourra-t-il vraiment croître ? Quelque cataclysme imprévisible viendra-t-il clore le chapitre ? En ouvrir un autre ? Finirons-nous par nous habituer à résister ? Une guerre de mille ans contre son propre délire attend-elle l’humanité ? Questions légitimes, sans doute, à condition qu’elles ne nous écartent pas de l’essentiel. Le malheur où nous sommes pris ne se combat pas par des mots, des proclamations, des colères, des n’importe quoi. C’est en chacun de nous que le monde occidental s’est divisé et continue à se déchirer. Rien de vrai qui ne soit d’abord question à nous-mêmes. La « bataille d’hommes » de Rimbaud, le « grand djihad » pour et contre soi-même, l’immense simplicité de désirer. Surtout pas de performances intellectuelles, prophétiques, morales, stratégiques ! Pas de fixation sacrificielle sur une cause, c’est-à-dire sur soi-même ! Tout est trop grave pour être dramatique. S’écarter, s’écarter gracieusement, comme on peut, autant qu’on peut. S’écarter par une pensée. S’écarter par une parole. S’écarter par un acte. S’écarter par une omission. Ne pas couvrir la musique. Confidences à quelques-uns, aveux de cœur. L’attention, la sainte et ignorante attention. Être présent, mais à la limite de l’absence. Être absent, mais toujours sur le point de venir. Sous les pétrifications de Guyancourt, sous ces glaces accumulées par la méchante sottise du temps, il y a du feu, de l’eau, de la vie. Une seule goutte, un seul éclair, un seul rayon qu’on laisse filtrer en soi ; un seul mot, un seul geste, un seul sourire, une seule larme qui en porte la trace : ce monde est déjà mort, le monde est déjà né.

(23 mars 2007)

Une correspondance X

LE MARCHÉ XXIV

Je reçois une lettre d’un polytechnicien qui a occupé des fonctions de tout premier plan dans une entreprise de tout premier plan et qui, depuis quelques années, anime, avec ses associés, une société de conseil qu’il a fondée. La voici :
« L’entreprise a eu une forme. Certains, comme moi, l’ont aimée, et à la mesure de leurs espoirs, ont souffert de ses nombreuses maladies. Tel Aristote (on a la mégalo qu’on peut) regardant la démocratie athénienne s’effondrer et en faisant enfin la théorie, je m’apprêtais à écrire quelque ouvrage sur les maladies de l’entreprise, celles qui suscitent mes révoltes, et donc, en contrepoint, par nécessité, une description de la santé, en creux de la pathologie (avec le maître Canguilhem).
« Et puis soudain je m’aperçois que l’entreprise perd sa forme, que son enveloppe se dissout, laissant nues ses tripes processorales, valences ouvertes vers les partenaires de hasard, en Europe de l’Est, en Cochinchine ou à Madagascar, les liens se nouant et se dénouant au gré des contrats. Est-il possible de penser une entreprise qui n’a plus de forme ? Est-il possible d’aimer, d’adhérer à une chose sans forme, sans pérennité ? Est-il possible de ne vivre que de contrats à durée déterminée ?
« Je n’ai plus envie de me plaindre sur le passé qui n’était que potentiellement intéressant. Mais je voudrais comprendre les formes à venir, les nommer, les décrire, infléchir (ça, ce n’est pas mégalo mais carrément fou) leur évolution. Savoir où ce que devient l’homme se placera dans ce circuit volatile et implacable.
« Si vous partagez quelques craintes, ou désirez me contredire, je passerai volontiers un peu de temps avec vous. »
J’ai tâché de démêler les mouvements divers que cette lettre a provoqués en moi. En manière de réponse, et sous la forme d’une série de notes en marge et de commentaires, je dépose ces réactions sur l’étal de ce Marché.
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Le lieu d’où parle mon correspondant est le plus signifiant qui soit : c’est le point où sa conscience rencontre le monde. Il ne fait pas un discours sur le monde. Il ne lâche pas la bride à sa subjectivité. Il parle comme un homme dans le monde, comme un homme au monde éprouvant, d’un même mouvement, ce qu’il sent de ce monde et ce qu’il sent de soi-même. Il procède par double creusement, double forage : en lui et dans le monde. Sa conscience ne prétend pas soumettre le monde à ses analyses toutes-puissantes, à ses jugements souverains. Sa subjectivité ne se veut pas transcendante. Cet homme est tout simplement présent au monde. Plus il s’examine, plus il interroge le monde. Plus il interroge le monde, plus il revient à lui-même. Plus s’affirme sa solidarité avec le monde, plus son expérience se fait originale et solitaire. Réciproquement, plus sa subjectivité s’affirme en tant que telle, plus il la sent perméable au monde et sollicitée par lui.
Ξ
L’aller et retour entre le monde et la subjectivité : toute conscience est capable de ce mouvement, mais rien n’en garantit jamais la réalisation effective. Le plus souvent, dans notre société, il ne se fait pas, ou se fait mal. Il est freiné par la sacralisation d’une rationalité dévoyée qui s’arroge une autorité tyrannique, d’une part, par l’éthique de soumission universellement répandue, d’autre part. Tous les pouvoirs sont en complicité pour que notre relation au monde reste banale, impersonnelle et conventionnelle. Cela ne signifie pas que nous soyons nécessairement inintelligents et insensibles. Il arrive que nous soyons intelligents et sensibles. À cela près que notre sensibilité et notre intelligence ne s’exercent presque jamais en même temps, comme si elles n’étaient plus en phase. L’irresponsabilité qu’autorise ce décalage permet d’ailleurs à l’une et à l’autre de ces facultés de se livrer à toutes ces pirouettes, acrobaties et facéties dont raffole notre société médiatique. Mais, les paillettes balayées, le constat des dégâts commence. Choisissant de jouer perso, l’intelligence et la sensibilité prennent l’habitude de camper de part et d’autre du gouffre qui sépare la conscience et le monde. Certes, ce gouffre, en même temps qu’il sépare la conscience et le monde, les relie. Ce gouffre est aussi un pont. Mais il n’est un pont qu’en tant qu’il est un gouffre : c’est le gouffre qui est le pont. Or, ce gouffre/pont, ni l’intelligence ni la sensibilité n’osent plus le considérer. Chacune de son côté, l’une et l’autre lui tournent le dos. Côté monde, l’intelligence pérore ; côté sujet, la sensibilité s’ébroue. Elles ne se disputent pas. Elles s’ignorent. Elles ne sont d’accord sur rien, sauf sur la nécessité de ne jamais entrer en contact et d’empêcher ainsi, à tout prix, la rencontre franche et immédiate du sujet et du monde, circonstance toujours fatale à l’ordre établi et aux bavardages subalternes.
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Plus l’éducation conduit les jeunes à dresser des barbelés entre leur subjectivité et le monde, moins ils pourront échapper à cette schizophrénie douce et apparemment aimable où ronronnent les citoyens des démocraties occidentales. D’un côté, adhérer au monde en tant que système dont la rationalité, réelle ou supposée, garantit le sens ; de l’autre, nourrir des fantasmes de liberté, d’autonomie, de bonheur individuel. La recette conduit infailliblement à une tolérance ennuyée et sans générosité, fondée sur la célébration des choses. Une fois douchés les premiers enthousiasmes, la tolérance se transformera non moins infailliblement en un ressentiment que viendront barbouiller une sagesse fatiguée et un altruisme convenu, cela même qu’à la fin des discours on appelle humanisme. Le monde comme équation, le monde comme problème à résoudre, le monde comme partie de bridge, voilà les rassurantes impostures proposées aux futures élites. Elles ont un cœur, bien sûr, ces élites ! Personne n’a le monopole du muscle creux ! Mais le leur bat sur le seul rivage de la subjectivité. L’humanisme moderne fait la part du cœur comme on fait la part du feu. À la première occasion, et sous prétexte de rationalité, ce cœur montrera ce qu’il est : un rouage de la mécanique.
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Parenthèse 1. Une éducation digne de ce nom est aujourd’hui nécessairement clandestine, transgressive et paradoxale. Cette transgression est l’affaire des parents au moins autant que celles des enfants. Ce qui compte dans l’école, c’est ce qui permet aux enfants d’augmenter leur poids spécifique d’êtres humains : c’est là la finalité de l’enseignement, du dialogue avec les maîtres et de tout le climat créé, ou à créer, dans l’institution scolaire ; la réussite sociale est une finalité secondaire ; quant à l’insertion sociale entendue comme la distribution des itinéraires scolaires en fonction des mouvements de l’économie et des caprices de la finance, elle n’est pas une finalité du tout. On ne peut vouloir le bien de ses enfants en instillant en eux, dès leur plus jeune âge, la peur de vivre, en développant en eux des comportements de hamsters agités. Le dialogue entre les parents et les maîtres ne s’entend que comme une entente discrète et affectueuse pour aider leur liberté à éclore. Il n’existe pas de situations où cette éclosion aille de soi ; il n’existe pas de situations où elle soit impossible.
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Parenthèse 2. Le désir de rétablir le courant entre la subjectivité et le monde, le regard critique posé sur le passé comme sur le présent, ces attitudes sont proprement extraordinaires chez un polytechnicien qui, de plus, exerce comme consultant. Je connais trop peu mon correspondant pour deviner son itinéraire. J’imagine qu’il n’a pas toujours été jonché de pétales de roses et que l’angoisse et le doute ont fait partie du voyage. Nonobstant les maniaques distributeurs d’anxiolytiques, cette forme d’angoisse existentielle doit être considérée pour ce qu’elle est : une chance bien plus qu’un danger. Plutôt que de rêver sottement à la paix infantile d’avant les problèmes, il vaut mieux méditer sur la bonne fortune que représente l’angoisse, comprendre qu’elle est d’abord tension vers la liberté et aider les autres à s’en apercevoir. Il faut se livrer à cet exercice avec d’autant plus d’énergie et de détermination qu’à peu près tout ce qui a voix au chapitre des chanoines médiatiques manie désormais avec sadisme l’arme de destruction massive qu’est la geignardise démobilisatrice.
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Le passé, dit mon correspondant, était potentiellement intéressant. Il l’était en effet par ce qu’on pouvait imaginer qu’il ouvrirait, par ce sur quoi on pouvait espérer qu’il déboucherait. Au début des années 80, j’ai écrit, sur la vie des entreprises, un livre tout pétri d’optimisme. Il me semblait que la bonne volonté pourrait l’emporter, que la formation, par exemple, dont on parlait tant à l’époque, saurait assouplir, réchauffer, humaniser. La formation n’a rien assoupli ni réchauffé parce que les cadavres ne s’assouplissent ni ne se réchauffent. Un peu par naïveté, un peu par crainte, les formateurs de bonne foi – je crois que j’en étais – prenaient leur souffle pour celui du macchabée institutionnel qu’ils s’imaginaient pouvoir réanimer. Nous n’en sommes plus à ces plaisanteries. Quelque chose est mort, vraiment mort. Quoi au juste, toute la question est là. Dans l’état du cadavre, l’autopsie est malaisée.
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Ce qui est mort ? Une logique tordue, poussée comme un champignon sur le tronc de la société industrielle. Un cancer. Mais là s’arrête la comparaison biologique. Si quelque chose est mort et bien mort, un quelque chose qui n’est pas à réanimer, qu’il faudrait être un abruti pour songer à réanimer, si de ce quelque chose qui est en nous nous pouvons dire, comme dans la chanson de mon enfance, que n i ni, c’est fi-ni, nous, nous sommes vivants, jusqu’à ce qu’il plaira à Dieu bien vivants, nous sommes vivants d’une vie qui ne demande à personne l’autorisation de continuer, qui aura devant elle, comme d’habitude, des jours noirs parmi des jours roses, mais qui n’a aucune intention, nonobstant les difficultés à prévoir, de renoncer au scénario assez performant qu’elle a mis au point depuis un certain nombre de millions d’années.
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Première ineptie : nous sommes vivants, donc le monde est vivant. Deuxième ineptie : le monde est mort, donc nous sommes morts. Réalité : nous sommes vivants dans un monde mort. Mais je ne connais personne, je n’imagine personne en qui la joie d’être vivant soit un sentiment moins fort que la tristesse de vivre dans un monde mort.
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Je reviens à mon correspondant et aux entreprises, dont on nous dit imprudemment qu’elles sont au cœur de la modernité. Il est rare qu’un consultant ait une vision aussi large, qu’il ose s’engager d’une manière aussi profonde, aussi simple. Il est rare qu’un consultant soit animé par d’autres pulsions que la folie du pouvoir et l’épaisse, la grasse, l’écœurante sottise qui en suinte nécessairement. Que n’aurait-il pu me raconter, mon correspondant ? Que les entreprises, du fait de la mondialisation, rencontrent des situations nouvelles et des difficultés inédites. Qu’elles affrontent une concurrence redoutable. Que les problèmes sociaux y sont de plus en plus pesants, même si la peur bâillonne les salariés. Que la précarité et la flexibilité généralisées rendent l’atmosphère irrespirable. Que les cadres ont franchi depuis belle lurette le Rubicon de la contestation. Que plus les communicateurs communiquent, plus les gens se taisent et se haïssent. Que la formation est devenue la grand-messe de l’insignifiance (non pas, comme disent à la radio des gens qui n’ont sans doute pas connu leur grand-mère, la grande messe). Et, bien sûr, que la technique, etc.
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Une étude. Une série d’études. L’appel à des compétences indiscutables. Des séminaires où l’on découvre que le mal est encore plus sérieux qu’on ne l’imagine. L’invention de thérapies ad hoc. Le triptyque éprouvé : le mal, le médecin, la guérison. Ce n’est pas du tout de cela que parle mon correspondant et, surtout, ce n’est pas du tout comme cela. De quoi alors et comment ? Du lien social dont les mailles sont distendues et qu’il faut réparer comme l’épuisette du gamin ? Lamentable bricolage. Le monde n’est pas le Bazar de la plage. De la perte de la moralité ? De la nécessité de revenir à l’éthique ? On peut revenir où l’on veut : de toute façon, personne n’a bougé d’un poil. Mon correspondant, lui, même s’il en doute, a bougé : toute la question est là. Il a fait les deux minuscules pas de géant auprès desquels toutes les compétences du monde, toute l’éthique du monde, tous les bouillonnements critiques du monde ne sont que piétinement, rabâchage et gonflette. Deux pas minuscules in petto et, pourvu qu’ils soient honnêtes, la face du monde en est changée. Deux pas qui font comprendre ce qui est mort, ce qui était mort depuis longtemps. Deux pas qui laissent sur le sol la boue de ce qui est mort. Non pas chercher ce qui est mort et s’en écarter : se mettre à marcher comme un vivant et découvrir, le temps d’en sourire, ce qu’on trimbalait sous ses semelles.
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Si l’on a la chance d’avoir ses deux jambes, poser un pied sur le versant monde du gouffre et l’y laisser, l’autre restant, si j’ose dire, du côté de soi-même. L’inconfort, naturellement. Et si le gouffre venait à s’élargir, un grand écart un peu douloureux. Cet exercice est-il vraiment utile ? Non. Si l’on y réfléchit bien, il n’est même pas nécessaire de faire un pas. Comme on disait à l’école, les jours fastes, en regardant le cahier de textes : « Il n’y a même rien à faire ! » Cette position acrobatique, en effet, c’est la nôtre ; nous sommes voltigeurs de naissance. Dressés à nous raconter des histoires de stabilité, de sécurité, de cohérence, de continuité, de conformité à nous-mêmes, paralysés par les règles de fonctionnement que nous nous sommes laissé imposer, nous rechignons à reconnaître ce déséquilibre. Un pied de chaque côté du gouffre, c’est pourtant notre posture de toujours ! Nous ne sommes pas à ouvrir, telles les huîtres du Nouvel an : nous sommes ouverts ! Ouverts, même si nous faisons tout pour ne pas le paraître, surtout à nos propres yeux, même si nous nous acharnons à rester cohérents, c’est-à-dire droitement, convenablement, correctement, rationnellement, vertueusement fermés. Cohérents comme les managers, comme les tyrans, comme les donneurs de leçons, comme les champions de l’éthique, ou de la morale, ou d’un bout de terrain, ou d’une couleur, ou de n’importe quoi d’autre forcément baptisé Justice ! Cohérents avec notre monomanie, notre monovertu, notre monocertitude, notre monopassion, notre mono-identité ! Jusqu’au jour où l’illusion de cette cohérence s’effrite. On réalise alors qu’on ne s’appartient pas, qu’on ne s’est jamais appartenu, qu’on n’a aucune raison d’être à soi-même son tyran. On s’entrebâille la porte, on se l’ouvre un peu plus large, puis grande, toute grande. Pourquoi la prendre en si mauvaise part, cette belle expression, pourquoi la regarder de haut, pourquoi la charger de noirceur ? On se laisse aller. On se laisse aller : c’est mieux que sécher sur pied.
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Le second pas qu’a fait mon correspondant l’a débarrassé du langage des problèmes et des solutions. Constat et solution : ce schéma naïf, producteur infatigable et inusable dévoreur de culpabilité et de répétition, il a compris qu’il était à peine un alphabet, à peine un solfège. Que la maladie de l’entreprise ne relevait pas de la pharmacopée de la gestion, ni de la sociologie, ni de la communication. Il a surtout compris que la maladie de l’entreprise, qui est la maladie du monde moderne zoomée au maximum, est aussi sa maladie, la vôtre, la mienne. Nous ne sommes pas les médecins du monde, nous sommes ses compagnons de chambre. Nous souffrons du même mal, contre lequel il n’est pas de médecine parce qu’au fond, ce n’est pas vraiment un mal.
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Nous ne sommes pas les contrôleurs des poids et mesures du monde. Nous n’en sommes pas les instituteurs : c’est lui qui nous institue. Trop de soigneurs de monde, trop de diagnostics, trop de thérapies, trop de sauveurs ! Il y a de l’avarice et de la petitesse dans ce trop d’attention. Tant de gens surveillent le monde comme le lait sur le feu, de crainte qu’il ne déborde et ne les déborde, de crainte qu’il ne ressemble plus assez à l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes ! Dans quel miroir se regarderaient-ils alors ? Plus de miroir ? Se présenter à l’inconnu ? Terrifiant. Pour oublier ce cauchemar, travailler au monde, y travailler encore, y travailler toujours. Inventer la nécessité de produire. Inventer des ennemis, des méchants, des salauds. Tout pour ne pas se laisser aller, tout pour se retenir. L’œil critique, toujours l’œil critique : critique, mais incritiquable ! La vérité comme scalpel, jusqu’à s’en tuer ! Mon correspondant n’en est plus là. C’est rare. Sacré progrès. Il s’est installé au rez-de-chaussée de lui-même, à hauteur d’homme, de plain-pied avec le grand désordre où tout est irréversiblement réversible. « Change, change, demeure ! »
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Cinq voyages en Chine depuis un an et demi. Je m’étais immergé dans les grands textes. « Les anciens philosophes, m’a dit un diplomate fort distingué, n’ont plus aucune importance pour nous. » Presque vrai, semble-t-il, même si quelques jeunes s’intéressent encore à eux. Je n’ai vu que Pékin et, à Pékin, la société bourgeoise chinoise qu’emploie une grande entreprise française en cours de privatisation. Superbe et terrifiant. Que ces gens sont doués, rapides, aériens ! Des oiseaux, mais des oiseaux en volière. « Vous n’avez pas le droit de critiquer la compétition, m’a fait remarquer le même interlocuteur, c’est un slogan gouvernemental. » Aucune contradiction, à mon sens, entre les deux verrous de la société chinoise, le communiste et le libéral. Le saint empereur, le saint Mao, le saint Fric, trois cartes de la même famille. Depuis quelques siècles, obéissance et silence, en engrangeant, s’il est possible, quelques bénéfices secondaires : tout le monde semble content comme ça. Les hommes nuancent leur énergie furieuse par une gentillesse d’une belle simplicité. Les femmes semblent s’être incorporé la logique de pouvoir, l’avoir avalée comme une perle, comme un grain d’uranium qui donne à leur grâce, à leur fascinante intelligence, à leur indémontable ironie un éclat un peu métallique. Les Français ? Prêcheurs et sadomasochistes. Quand c’est l’heure de commander, ils y vont gaiement. Le reste du temps, ils baissent la tête, battent leur coulpe, s’humilient excellemment. Ils disent que, pour parler à des gens d’une autre culture, l’essentiel est de connaître leurs codes. Le business libère chez les Chinois une formidable agressivité. De cet ingénieur plus que doué, plus que compétent, je n’ai obtenu, en cinq semaines de dialogue, que ce refrain : « La seule chose qui compte, c’est d’avoir davantage de contrats pour vivre mieux. » Pour comprendre l’Occident, aller en Chine. Et m’expliquer, si on le peut, les aspects positifs de la mondiocolonisation.
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J’aime la vérité que laissent filtrer le doute, la souffrance, l’espérance modeste dont témoigne la lettre que j’ai recopiée. La simplicité va à la simplicité. L’expression de vos doutes appelle celle des miens : nous voici sur un terrain non miné ; votre indépendance n’a rien à craindre, la mienne non plus ; nos mots tissent une toile de confiance et de lucidité. L’ouvert va à l’ouvert. « Un parler ouvert, dit Montaigne, ouvre un autre parler et le tire hors, comme fait le vin et l’amour. » Qu’est-ce donc qu’un parler ouvert ? Quelle différence entre un parler ouvert et un parler fermé ? Celle-ci, peut-être : si vous me parlez fermé, vous cherchez à me conduire là où vous voulez que j’aille ; si vous me parlez ouvert, vous me reconduisez à un départ. Le parler fermé est nécessairement inauthentique : seule compte pour vous la conclusion à laquelle vous voulez que je parvienne. Vous m’attendez au tournant. Votre parler fermé est comme un bâti de couturière qui cédera rapidement la place à la couture définitive ; vous-même ne le prenez pas au sérieux. Naturellement, pour me faire oublier que vous me parlez fermé, et pour l’oublier vous-même, vous vous faites le fondé de pouvoir d’une grande cause, d’une idée noble, d’un sentiment immense ; vous me vendez de la civilisation, de la liberté, de la religion, de la justice. Si, au contraire, vous me parlez ouvert, vous n’avez rien à me vendre, vous ne cherchez à me conduire nulle part. Vous m’invitez à soupeser avec vous le poids de vos paroles. Votre parler ouvert, si modeste qu’il soit, est profond et large. Large, parce que je me sens d’emblée partie prenante de ce que vous me dites. Si différents que soient nos points de vue, nous envisageons ensemble le monde où nous vivons ensemble. Profond parce que, loin de me clouer à l’instant, vous m’invitez à parcourir ma durée intérieure et à en nourrir ce présent que nous partageons.
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« L’entreprise perd sa forme », dit-il. Voilà qui me ramène en Chine, à une brève, à une furtive conversation avec une jeune Chinoise à qui, de quinze à vingt ans, on a enseigné les vieux philosophes, Lao-tseu notamment, et qui, depuis, les fréquente avec un bonheur toujours renouvelé. Ce jour-là, presque sans y toucher, elle m’avoue dans quelle contradiction la jette désormais la lecture des grands textes. Ils l’invitent à la sérénité, à la modestie, à la discrétion, au silence : l’entreprise lui parle développement personnel, compétition, conquête, réussite matérielle, évaluation. À plusieurs reprises, j’ai tenté de reprendre avec elle cette conversation. Elle a éludé ce bavardage inutile. Le gouffre. On ne commente pas le gouffre.
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Au moins faut-il le nommer. Les affres interculturelles qui font vendre du colloque sont des fumisteries. Cette jeune cadre chinoise taoïste et le vieux catho français révolté que je suis s’entendent et se comprennent immédiatement. Le gouffre, ce n’est pas non plus l’ordinateur qui l’a creusé, ni l’avion dans lequel je suis venu. Le gouffre, c’est que nous nous laissons faire et que nous ne nous laissons pas aller.
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Les larmes viennent aux yeux des responsables français quand, sous couvert d’anonymat, je leur rapporte la substance d’une conversation comme celle-là. On ne sait pas comme c’est sensible, un manager. La mésange – ou parus major – qui vient picorer la boule de graisse qui s’est épanouie grâce à nous sur un arbre de Judée en prend des allures de déménageuse, de catcheuse. Que des propos aussi profonds aient pu être tenus dans leur entreprise, voilà qui leur va droit au cœur, justifie leur vocation, les emplit de bonté professionnelle et ouvre en eux les écluses jumelles de leur âme, celle du rêve et celle de la réussite. Ils sont fiers d’avoir choisi de si bons éléments. Voir leurs affaires nimbées d’une telle dimension humaine les réconforte. Ils y retourneront avec un appétit décuplé.
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Rien à faire, je vous dis. Dès qu’un embryon de mésange de complicité intérieure s’établit entre quelqu’un et le système foireux qu’il a la faiblesse de servir, la roue de son esprit se voile et les rayons de son cœur se tordent. Cette mécanique est implacable. Rien ne lui est opposable. Elle gagne toujours ; elle gagne, comme on dit au bridge et aux échecs, contre toute défense. J’en connais qui tentent de jouer au plus fin avec elle : la confiance de ces anciens bons élèves en leurs performances méningées cache mal la fragilité qu’ils demandent à l’institution de leur faire oublier. On ne triche pas avec le gouffre.
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Le racisme anti-managers ne serait pas plus acceptable qu’un autre. Non qu’il soit injuste de les titiller : moins de tam-tam autour de la guerre économique, et personne ne s’occuperait plus d’eux. Pourtant l’entreprise n’est que le cas de figure le plus spectaculaire, parce que le plus innovant et le plus fanatique, de la décivilisation occidentale. Un récent propos d’Alain Minc me paraît ouvrir une piste féconde pour l’intelligence de ce processus. Selon le président du conseil de surveillance du Monde, on a tort de reprocher aux médias, notamment au petit écran, d’avoir une mauvaise influence sur la population. La télé, pour Alain Minc, reflète tout simplement la réalité ; elle nous renvoie notre image. Quelle chance, ai-je pensé, qu’Alain Minc ne préside pas le conseil de surveillance des chaînes de télévision ! Il devrait alors avoir à l’œil non pas les gens des médias, mais les téléspectateurs ! Il faudrait un mot nouveau pour désigner la fonction. Commissaire du peuple, peut-être ?
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Ce qui reste de l’expérience humaine quand, privée de sa singularité vivante, coupée de ses arrière-plans, châtrée de sa contradiction intime, en un mot dévitalisée, elle devient un produit qu’on colporte, Tchouang-tseu le désigne par une formule sans équivoque : les excréments. Une fois dépouillée de son principe vital, toute réalité matérielle, intellectuelle ou spirituelle, devient excrémentielle. Par bien des aspects, la télévision me semble encourir un jugement de cette nature. Non que je fasse ici le dégoûté et que je veuille m’égosiller contre la pornographie. L’excrémentiel n’est pas lié au sujet traité mais à sa mutilation. Rien n’empêche théoriquement un film porno, s’il se trouvait habité par ce je ne sais quoi, ce presque rien – ce gouffre retrouvé – qui restitue à la réalité sa profondeur de champ, d’être vraiment vivant. Et rien ne garantit qu’un spectacle hautement culturel ne puisse devenir excrémentiel. L’excrémentiel n’est pas la conséquence de la grossièreté du choix, mais de la trahison de l’être, de l’évacuation de l’être, de la reconduite de l’être à la frontière.
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Délicats que nous sommes, nous voulons laisser excrémentiel à Tchouang-tseu ? Préférons donc résiduel, ou mieux fané, avec sa rassurante connotation florale. L’important est que le terme choisi évoque non seulement une dégradation, mais encore un état impossible à amender, à réanimer. C’est une image de cette sorte qui se présente à l’esprit de mon correspondant quand il considère ce qu’est devenue l’entreprise. Il fait ce constat sans plaisir et après mûre réflexion. Comment une collectivité de personnes bien vivantes exerçant une activité incontestablement utile peut devenir un non-être, c’est un grand mystère. Il faut une foi vigoureuse dans l’humanité pour oser l’affronter.
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Des témoignages comme celui de cette jeune femme chinoise, j’en ai recueilli plus d’un dans mon activité de formateur. C’était toujours une épreuve périlleuse que de les évoquer, même avec discrétion, devant un haut responsable. Il fallait une confiance solidement établie ; c’était rarement le cas. De toute façon, je savais que j’allais contraindre cet homme à un exercice trop difficile pour lui. L’émotion avec laquelle il accueillait mon témoignage n’était pas feinte ; ce que mon récit avait d’improbable et ce qu’il allait entraîner pour lui de douloureux l’exacerbait. Qu’il existe des couleurs ne meurtrit pas un aveugle, qu’il existe des sons n’accable pas un sourd : la liberté, la gratuité, la simplicité sont des poignards pour qui n’a pas choisi d’en vivre.
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Devant l’excrémentiel ou le fané, l’indignation et la révolte ne marquent pas une énorme différence avec la résignation et l’acceptation. Si, comme je le crois, l’ensemble du discours médiatique, politique, culturel, relève aujourd’hui de cette catégorie du fané, l’angle sous lequel on l’aborde est de peu d’importance : la vraie question, dans l’entreprise comme dans la sphère médiatique, est celle de la relation qu’on entretient avec ce fané, des culpabilités qu’elle nourrit, des élans qu’elle interdit ou dont elle protège, de la mort qu’elle garde au chaud, de la vie qu’elle laisse au frigo.

(13 janvier 2006)

Amour et rangement

LE MARCHÉ XV

Cette citation m’avait alerté. Je l’avais perdue. Elle figure au point cinq d’une enquête du magazine Ça m’intéresse, numéro d’avril 1993, intitulée Les patrons ont-ils changé ? Un sous-titre : Élever le niveau culturel. Et un chapeau : « Un salarié éduqué est plus heureux et donc plus productif ». Je n’osais pas en parler tant que l’icône n’était pas là, sur ma table. Sonnerie Auchan ! Car c’est d’Auchan qu’il s’agit, d’une expérience culturelle qui proposait à des caissières ou à des livreurs de s’initier à la musique, à la photographie et même, carrément, à l’œnologie. Le but principal de la manœuvre, nous apprenait Ça m’intéresse, était de « fournir aux employés les clés d’une meilleure relation avec les clients ». Bruno Lussato, conseil en entreprise et auteur d’un Bouillon de culture publié chez Laffont, dirigeait cette sonate pour épicerie et beaux-arts. Bien lui en prit. Elle lui valut, nous disait-on, une grande joie : « Une de mes plus belles récompenses, raconte-t-il, a été d’entendre un magasinier m’expliquer qu’après avoir assisté à un séminaire d’analyse de Guernica, de Picasso, il était rentré dans son atelier pour tout ranger : il ne supportait plus son désordre habituel. »
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Pas facile d’oublier cette énormité. Elle jette le doute sur ce que nous appelons culture. Ne chercherions-nous dans les livres, dans la musique, qu’un moyen de ranger nos humeurs ? Penser servirait surtout à ranger la société ? Tout nous rabattrait donc sur nous-mêmes ? Nous serions tous des techniciens de surface ? Pour qui ? Pour quoi ? Impossible. « De l’air ! De l’air ! Du bleu ! » disait le poète. Ranger et arranger, c’est faire le jeu de la bête. D’ailleurs, le temps des rangements est passé : le désordre, c’est nous. Rien à espérer des classements, des gentillesses, des élégances. Le néant nous mord. Pour lui échapper, il nous faut reconnaître que nous sommes revenus, ou arrivés, à la boue élémentaire. C’est notre première nuit à la caserne. Il y en aura huit cents autres. Tout va nous manquer et, finalement, rien ne nous manquera. Cessons de minauder, cessons de faire les délicats. Devant nous, en nous, la condition humaine à l’état brut. Pas le choix. L’étonnant, c’est qu’il en sourd parfois la plus aérienne des musiques. Mozart : élémentaire et détaché. Se réconcilier avec le trouble. Pas n’importe lequel. Pas celui qu’on fabrique en agitant un peu l’eau dans la mare. Celui qui nous fait, qui nous constitue. Le trouble inaugural qui, si notre cœur ne se ferme pas, renaît de chacun de nos instants. Inévitable débandade des illusions. Plus d’oasis nulle part. Je suis désert parmi le désert. Jamais à ma hauteur : toujours en deçà, toujours au-delà. Cloaque et espérance. Mais nous sommes ensemble, vraiment tous ensemble, plus que nous ne pouvons le croire. Quelque chose commence, à la mesure de ce qui s’écroule. Merci.
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En attendant, il y a le Crédit Lyonnais ! Il ressort toujours, virginal et souriant, ses nouveaux produits à la main, des crises de délire qui secouent périodiquement ses dirigeants. Le voici aujourd’hui avec une nouvelle proposition : la réserve de crédit Libre Cours. « En vous souhaitant de donner Libre Cours à vos envies, nous vous prions de croire, cher client, en notre considération distinguée. » La sexualité hypocrite de cette phrase. Les libérations de 68 finissent au guichet de l’agence. Dégoût. Ma plus grosse envie ? Revenir en arrière. Mais, en arrière, il y a quoi ? Les jeux de mots minables, en grosses lettres de lumière, devant Notre-Dame, Holly wine contre Halloween, le marketing de Dieu contre la pub du Diable, les parts de marché partout, le vice et la vertu traders en Bourse. Je déteste ce nouveau monde qui n’est pas nouveau. Je déteste ce monde ancien qui n’est toujours pas mort. Je me reproche de jouer encore trop souvent l’un contre l’autre, de chercher secours et recours auprès de l’un contre l’autre. Orages misérables, contrainte absurde, à quoi aurai-je donc échappé ? D’un côté, des gueules faussement libérées, de l’autre, des gueules faussement libérantes. Mais parfois, entre les deux, merci, l’instant prodigieux de l’inconfort confortable, quand je n’ai rien à vendre à personne ni à moi-même, rien à défendre, rien à réclamer, quand, tout seul, je me sens avec tout le monde.
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Elle sait tout des insectes. C’est rafraîchissant, un vrai savant ! Elle les connaît par chacune de leurs pattes, de leurs ailes. Elle raconte comme ils sont malicieux, comme, avec quelques grosses taches effrayantes, ils s’inventent des yeux pour épouvanter leurs ennemis. Surtout, elle parle admirablement des cafards, ces mal-aimés, ces exclus, ces bêtes à Satan pourtant parfaitement inoffensives et qui ne transportent jamais rien de mauvais. Quel beau plaidoyer ! Comme elle est à contretemps de l’époque avec sa façon intrépide d’aller d’emblée aux plus déshérités, de sauver d’abord les passagers de troisième classe, de rebâtir la cité des hommes et celle des insectes à partir de ses fondations, où sont aussi les égouts.
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Pascal : « Les stoïques disent : « Rentrez au-dedans de vous-mêmes ; c’est là où vous trouverez votre repos. » Et cela n’est pas vrai. Les autres disent : « Sortez en dehors : recherchez le bonheur en vous divertissant. » Et cela n’est pas vrai. Les maladies viennent. Le bonheur n’est ni en dehors de nous, ni en nous ; il est en Dieu, et hors et dans nous. »
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Jamais je n’aurai été plus fidèle à rien ni à personne que je ne l’ai été à cette agence du Crédit Lyonnais. Quarante ans d’amour vache, de lettres recommandées, de réconciliations. Un jour, en sortant, sur une jolie camionnette bleue, mon nom : Jean Sur, faux plafonds. Nous sommes deux Jean Sur, semble-t-il, à cette agence. L’un vend des faux plafonds, l’autre aligne des mots. Pareil ?
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En gros, j’aime plutôt les gens. Sauf ceux qui prétendent mener les autres au bonheur, résoudre leurs problèmes, se dévouer pour eux, etc. Mon oreille reste fine : ceux-là chantent faux. Les couinements féroces de Sœur Emmanuelle. Pourtant, mieux encore que la dame aux insectes, elle s’occupe des infortunés. Navré. Je suis devenu philanthropophobe.
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Décembre. Entre le Téléthon et la dinde, la crasse. Que peut bricoler Noël là-dedans ? Pourvu que le petit Jésus n’oublie pas son balai ! J’ai intérêt à dire ça tout de suite. Dans quelques années, quand il y aura un Ministère du Langage et des Relations Modernes, ça me coûtera cher.
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Pour être cultivée, elle l’était, la dame, et aimait à le faire savoir. Nippée classe avec ça ; et la bonne cinquantaine tout ce qu’il y a de plus agréable. Avais-je eu tort de penser que le grand institut de formation où elle me recevait était une réserve d’abrutis ? Trois heures avec elle, et j’étais allé de surprise en surprise. Misérable parano, j’ouvrais enfin les yeux sur ma mauvaise foi. J’accueillis presque avec honte sa proposition de collaboration. Puis je pris congé, osant à peine la regarder. Elle me rappela. Elle avait oublié, fit-elle avec un sourire un peu forcé, une petite formalité. Puisque j’allais peut-être devenir un nouveau collaborateur, l’habitude était, enfin ce n’était pas obligatoire, mais souhaitable quand même, très souhaitable, et puis, n’est-ce pas, chaque société a ses habitudes, enfin, si je voulais bien écrire quelques lignes de ma main pour qu’à l’occasion, seulement à l’occasion, un ami graphologue qu’elle serait d’ailleurs très contente de me présenter un jour, puisse, mais vraiment à l’occasion… Elle me tendit une feuille, se détourna avec pudeur. J’écrivis quatre lignes d’un jet, pliai le papier, et, retrouvant soudain mes esprits, la remerciai avec chaleur de son accueil. Elle travaillait au sommet du building, comme l’exigeait sa fonction. J’eus le temps de déguster, étage après étage, tout ce que les méchancetés que je venais de lui adresser m’avaient fait perdre : de l’argent, une idée rassurante de moi-même, quelques voyages, de bonnes conversations bien culturelles et, pourquoi pas ? le charme que quelques rides ajoutaient à son visage.
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L’ouvrier a monté tout seul l’énorme ballon à eau chaude. Il l’a déballé soigneusement, puis a lâché un juron discret. Un ballon vertical, quand il le fallait horizontal ! Il a téléphoné à son collègue, qui a appelé le fournisseur. Le collègue a rappelé. Qu’avait dit le fournisseur ? Ceci : « Il n’a pas bousillé le carton, au moins ? » Sisyphe a redescendu le ballon sur son dos, s’imaginant toujours heureux.
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Qu’est-ce qu’il lui prend ce soir ? Son kiosque est ouvert et éclairé, mais il en a barré l’accès par un demi-cercle de présentoirs. Il est là ? Il n’est pas là ? Si ! Sa tête vient de sortir des journaux, là, à droite ! Disparue. Non, la revoici ! Ce qu’il fait ? Sa prière, naturellement. « Ça dure longtemps ? » me demande une cliente avec un peu d’inquiétude et pas mal de respect.
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André Glucksmann et Edgar Morin, chacun à sa manière, pensent que la solution de nos maux est dans l’amour. Difficile de les contredire. À cela près que sonner l’amour pour arranger les choses, ce n’est pas correct. L’amour n’est pas là pour faire le ménage. Ce n’est pas une solution, c’est une irruption. Il ne se préconise pas, il se reconnaît. Il n’est pas à notre disposition, c’est nous qui sommes à la sienne. J’imagine le crêpage de chignons si on convoquait un colloque Amour et désordre mondial ! Pour tout avouer, j’attends davantage, pour le progrès de la vie publique, d’un loyal « Je vous emmerde » que d’un inquiétant « Je vous aime ».
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Ce retraité prépare un CV et une lettre de motivation pour solliciter un poste de bénévole dans une association. Eh ! oui ! En écoutant les travailleurs, je le pressentais. La nécessité de gagner sa vie, cette évidence trop évidente, n’est pas le fond du problème. Ce que presque tout le monde demande à la société, c’est une occasion de soumission. Si on ne veut pas le comprendre, en avant pour la mauvaise foi, les discutailleries avec le Baron, etc.
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En France, pour les immigrés, une seule solution : l’intégration critique. L’expression est d’ailleurs pléonastique : comment s’intégrer autrement à la culture française puisque, sauf erreur, elle est critique ?
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De ses deux mains, elle tente rageusement d’enfoncer dans la boîte à lettres une enveloppe épaisse et flasque qu’elle tord et martyrise. Je lui suggère de la déposer au guichet. Hurlement. « Le facteur n’a qu’à mieux faire son travail ! » Le temps que j’interprète ce sibyllin courroux, elle a disparu. Je reste avec ma petite lettre ordinaire que je ne sais comment fourrer dans la boîte sans que le monstre mou de la folie ne la digère.
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Je suis atterré par la morgue des apparatchiks de la modernité vertueuse. Quand un professeur va glaner chez Voltaire, chez Diderot, chez Rousseau, quelques phrases sur les femmes qui ne correspondent pas aux conceptions de notre époque, quand il s’en étrangle d’indignation au point qu’on craint qu’il ne procède, séance tenante, à l’expulsion d’une bonne moitié des locataires du Panthéon, qui est-il ? Un intégriste, un intégriste en tout point semblable à ceux de là-bas ou d’ici. Comme eux, au bénéfice d’une passion simpliste, il nie la dimension historique de la pensée. Comme eux, il refuse toute mise en perspective. Comme eux, il colle au littéral mais, lui, d’une manière étrangement rétroactive. Les intégristes habituels refusent le présent au nom du passé. L’intégriste de la modernité, plus ambitieux, s’en prend au passé au nom du présent comme si, ayant atteint le sommet de la connaissance, il pouvait avoir de l’Histoire une vision à la fois panoramique et synchronique. L’avantage de la position sublime où il se juche, c’est qu’on n’y court pas le moindre risque. Perché sur la bonne branche, les bras tendrement serrés autour du cou de la grosse bête qui l’allaite, il peut paisiblement parler progrès, qu’il confond peut-être parfois avec avancement. Que répond l’inquisiteur quand on lui pose une question sur le siècle numéro 21 ? Qu’il ne lui appartient pas de porter des jugements de valeur. Magnifique ! Vraiment, il n’y a rien à dire sur le siècle numéro 21 ? Allons, c’est moins fatigant de tomber à bras raccourcis sur le pauvre Jean-Jacques, quitte à aggraver sa manie de la persécution ! Jacques Berque me parlait, en confidence, des liens étroits de certains orientalistes de jadis avec ce qu’on appelait alors le Renseignement. Inventera-t-on des contrôleurs des vertus passées qui réuniraient les compétences des indics, des policiers et des procureurs ? Que pensent les étudiants de tout cela ? Ont-ils encore le temps de penser quelque chose ? Leur a-t-on parlé, au moins, de l’horrible époque du fluide glacial et des boules puantes ?
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Vous voulez faire un parcours sans fautes ? Demandez aux fourmis.
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Comment Big Brother appelle-t-il ce repérage par l’œil auquel son sens élevé de la fraternité va lui faire un devoir de nous soumettre ? L’empreinte crétinienne ?
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L’éducation et la formation bourgeoises, quand aucun accident ne les détourne de leur destin ordinaire et qu’elles conduisent, comme prévu, à la flagornerie ou au mépris et, en tout cas, à l’obsession des postes, exposent la personnalité à un sinistre auquel il est rare qu’elle réchappe. Les sentiments habituels, chassés à la périphérie, centrifugés par le tourbillon d’angoisse narcissique de la vanité et de l’ambition, n’existent bientôt plus qu’à l’état de bribes, de paillettes, d’éclats – au sens où l’on parle d’éclats de chocolat – ou demeurent en suspension, comme la pulpe d’orange dans le jus. Le maelström central, machine à ne rien faire, organise tout, contrôle tout, commande tout. La vraie difficulté du bourgeois réussi est de s’accommoder d’une si exigeante passion, de tâcher d’en masquer, autant qu’il est possible, l’encombrante, et parfois obscène, vacuité. Tel est le rôle de l’idéalisme : mettre des mots sur rien. Je ne connais pas de grand bourgeois qui, le plus sincèrement du monde, ne soit persuadé d’avoir donné un sens à sa vie. Longtemps, fasciné par le pouvoir d’aspiration de cette rhétorique anxieuse, j’ai cru qu’elle cachait quelque chose en son fond. Elle ne cache rien. D’ailleurs, elle n’a pas de fond. Je passais à portée : par habitude, la pieuvre lançait un bras.
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Parfois, au centre, il y a un feu. Alors, on n’est plus en territoire bourgeois. Constamment alimenté par l’intelligence et l’action, comme chez Jacques Berque. Fantasque, imprévisible, dangereux, comme chez Maurice Clavel. Lumineux et serein, comme chez Stanislas Fumet. Et tant d’autres, feux de brindilles, feux de fortes bûches, feux d’un instant, feux de toute une vie. Ils me manquent, ces feux. Je vois bien ce que peuvent penser les jeunes. Qu’il y avait quand même un peu de théâtre là-dedans. Juste. Il arrivait à quelques pétards de vanité périphérique d’éclater. À la différence des bourgeois, elle se tenait autour, la vanité, pas au centre. Mais la vérité de ces feux se lisait dans les étincelles qui en jaillissaient et qui, si brillantes qu’elles fussent, ne parlaient jamais que du simple. À Asquins, près de Vézelay, on lit, sur la tombe de Clavel, qui était le plus remuant, le plus tourmenté, le plus fou, le verset de saint Matthieu dans lequel le Christ remercie le Père d’avoir révélé ces choses non pas aux puissants ni aux riches, mais aux petits et aux pauvres.
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Il est avec nous, le feu. Je n’en ai pas la preuve. Je le crois, je fais l’acte de le croire. Rien n’est plus raisonnable, ni plus désirable. Après tout, s’il se fait si discret, c’est peut-être pour que nous le cherchions mieux. Dans un très bel article de 1992, Bertrand Poirot-Delpech soutient que Clavel « aura illustré l’extinction d’une croyance trois fois millénaire dans la tirade qui tue et qui sauve, dans la formule qui fait bouger âmes et événements ». Rien ne se joue plus en fortissimo, c’est vrai, mais d’autres harmonies se préparent. Et d’autres dangers. Si j’avais un conseil à donner aux jeunes, je leur dirais de prendre garde à la conception, typiquement bourgeoise, du monde comme chantier, du monde comme terrain. Quand ils s’évertuent à couper les bras innombrables au fur et à mesure que la pieuvre les jette dans l’actualité, la bête sent que, malgré eux, ils lui rendent hommage ; et l’angoisse, en secret, leur confirme qu’elle a raison. « Venez à mon chantier, dit le monstre, vous y êtes les bienvenus ! Critiquez, attaquez, mordez : tout cela est caresse pour moi. Le terrain, comprenez-vous, vous êtes sur mon terrain. Je n’y risque rien. Tout s’y transforme en moi, même votre générosité. Une seule chose me blesserait à mort : qu’il y ait de l’ailleurs, que vous soyez ailleurs, que vous soyez d’ailleurs. »
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Ailleurs ? Quel ailleurs ? Celui qui est en nous tout simplement ! Celui dont nous faisons constamment l’expérience. De quoi d’autre pourrions-nous sérieusement parler ? Si Dieu existe, où nous rejoint-il, sinon en nous-mêmes ?
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RFI. Les gamins des banlieues expliquent qu’ils veulent se donner une meilleure image. Mais leur passif est si lourd qu’ils ne sont pas certains de réussir à l’imposer. Il n’est pas vrai qu’ils ne soient que des racailles : eux aussi, ils en sont persuadés, peuvent réussir. Voilà. Les psychomachins, les sociotrucs et les dévoués en tout genre ont réussi : les quartiers parlent comme le business. La modernité a eu leur peau. Le rap, c’est râpé. Imposer une nouvelle image, prouver la valeur par la réussite : message reçu. Contre-épreuve : inversons le jeu. Les bandes rivales des téléphones mobiles s’affrontent maintenant en plein jour. Bilan des violences : des milliers de salariés menacés de chômage. Une zone de non-droit s’est installée dans les affaires. Les responsables politiques n’osent plus y mettre les pieds. Une mission a été envoyée à New York pour étudier les méthodes mises en œuvre par les spécialistes américains.
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Si j’étais responsable politique, ou patron, et que mon pouvoir fût menacé, je n’aurais qu’un mot à la bouche : le concret. Premier avantage, mes interlocuteurs viendraient nécessairement se prendre dans mes filets. Le concret est toujours affaire de moyens, et c’est le pouvoir qui dispose des moyens. Je pourrais donc, du même coup, leur montrer à quel point je suis attentif à leurs préoccupations et leur assener des leçons de réalisme qui trouveraient nécessairement des complicités dans leur culpabilité. Deuxième avantage, en les collant au désir immédiat et au matériel par la glu du concret, je renforcerais en eux l’idée de la primauté absolue de ces catégories ; je les débarrasserais ainsi de leurs scrupules et chasserais de leur crâne toute tentation de critiquer les principes qui m’assurent la prépondérance. Tout cela est évident ; quiconque a observé plus d’un quart d’heure le fonctionnement d’un groupe humain l’a compris. Je trouve donc naturel que les dirigeants et les patrons en tout genre jouent le concret gagnant. Je reste par contre fortement étonné de voir leurs opposants politiques, associatifs, syndicaux entrer comme des moutons dans la bergerie de cette problématique. Rien ne permet de les croire franchement plus sots que la moyenne. Alors, l’intention de tromper ? Leurs avocats plaideront qu’incapables de s’arracher aux jeux de miroirs de la représentation, il leur reste à traîner leurs rêves dans les satisfactions fades de la négociation et les petites gâteries mondaines qui les pimentent.
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Le cerveau humain n’est pas un ordinateur. Un livre récent de Gérard Pommier nous délivre de l’absurde comparaison qui nourrit les analyses cognitivistes et comportementalistes. À ses explications savantes, je veux, revenant sur un thème déjà abordé ici, joindre l’annexe de mon témoignage. Le cerveau humain n’est pas un ordinateur mais il y a des raisons puissantes, au pays des Lumières, pour faire croire aux salariés des entreprises qu’il en est un, et des plus sommaires. Je ne souhaite pas imiter le docteur Knock qui s’exaltait en songeant qu’à l’instant où il parlait, des milliers de thermomètres brandis par des milliers de malades s’apprêtaient à rendre leur verdict. Pourtant, à l’heure où j’écris, d’un bout à l’autre de la France, des gens qui n’ont pas eu la possibilité d’étudier, ou qu’on a dressés à se fier aux beaux parleurs, s’imaginent sonder les reins et les cœurs quand un sansonnet surpayé découvre à leurs yeux éblouis ce qu’il appelle pompeusement la Théorie de la communication. L’émetteur, le récepteur, le message : voilà, plus ou moins savamment déclinée, toute la science de ce bel oiseau. J’accepte qu’on ironise sur la bénignité de mes indignations. À cela près que, si le lien entre les humains est le message, le monde est une boutique ; et la solitude, notre indépassable destin. Nous ne nous rencontrons plus ni dans les bases ni sur les sommets : nous vivons dans la prison du technico-commercial. La culture, la morale, l’éthique, l’idée du bonheur ? Des aérosols pour en renouveler l’atmosphère dans l’intérêt de la productivité. En un mot, le monde est une entreprise et l’entreprise, c’est le monde. Voilà trente ans que les salariés du privé et du public sont délibérément intoxiqués par cette saloperie. Y croient-ils vraiment ? Ils voient bien que l’humanité ne fonctionne pas ainsi. Ils font semblant. Mais c’est cela qu’on veut d’eux : qu’ils fassent semblant. Leur quant-à-soi ne gêne personne : la seule chose qui importe, c’est que leur quant-à-nous se taise.
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Des veaux, disait De Gaulle. Des cons, renchérit, paraît-il, son successeur. Je veux bien. La réaction de tant de mes concitoyens à l’égard de la Turquie ne me pousse pas à une énorme indulgence. Je ne ferai pas le bégueule pour une épithète un peu hard. À une condition. Si l’on pense que les gens sont des veaux ou des cons, on ne peut pas les laisser empoisonner par la clique managériale et sa claque médiatique. On me répondra que, là-dessus, le pouvoir n’a pas de pouvoir. Objection refusée. Un responsable peut toujours parler. Un responsable, même politiquement et juridiquement désarmé, peut toujours favoriser l’éclosion du quant-à-nous. Son quant-à-soi, en tout cas, ne produit pas de meilleurs effets que celui des veaux, ni des cons.
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Je feuillette une suite d’interviews récemment menées auprès de jeunes adultes. Jusqu’au mariage, on s’amuse ; après, place aux choses sérieuses : ce refrain m’horrifiait déjà il y a cinquante ans. Sont-ils sincères ? Pensent-ils convenable de parler ainsi ? Tout ça a un goût de salle de séjour trop briquée, de vaisselle du dimanche, de confidences sur la bagnole. Quel ennui ! Sinistre, cette idée fonctionnelle du plaisir ! Et l’amour, pour se ranger ! Voir plus haut : Picasso et le magasinier, Glucksmann, Morin. Je sais bien que beaucoup de gens vivent ainsi, pas plus mal que d’autres. Je ne veux pas faire le méchant. J’ai toujours été secrètement ému par ces vies patiemment composées. Je les fustige volontiers, mais je garde une réelle tendresse pour elles. La vaisselle du dimanche, au fond, ne me déplaît pas du tout. Le problème, c’est qu’à l’instant précis où s’exerce cette tendresse, elle agit, bien involontairement, comme un révélateur : ce qu’elle fait sourdre dans les gens de nostalgie, d’insatisfaction, de résignation m’est insupportable. Je ne m’en prends pas à la salle de séjour, à la bagnole, aux pots de fleurs. Ça ou autre chose ! Bibliothèques, tavernes, bordels, églises, tout est salle de séjour ! Je m’en prends à l’idée qu’il existerait, sur cette terre, des lieux où, tant bien que mal, on pourrait se donner le droit de vivre sans vivre.
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J’aime flirter avec les textes, ouvrir un livre au hasard, passer à un autre, écrire trois mots, touiller le tout dans l’imaginaire. Imbécile que je suis, je me le reproche, et m’applique encore à lire de la première à la dernière ligne ! Rassure-toi, petit ! Les vers ne te mettront pas de notes !
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L’émulation, c’est quand nous cherchons ensemble à faire mieux ce que nous faisons. C’est un sentiment noble, tourné vers l’intérêt général. Son ressort est l’amitié : pour ceux avec qui l’on travaille, pour ceux pour qui l’on travaille. La compétition, c’est quand nous voulons la peau de l’autre parce que la violence nous habite. Quels que soient les prétextes qu’elle mette en avant, elle est ignoble. Il n’est pas vrai qu’elle soit inscrite dans la nature des choses : seulement dans la logique de la veulerie. Mais, heureusement, la vie, c’est toujours la cour de récréation : que l’un d’entre nous dise « Je ne joue plus », voici les autres obligés de se poser des questions. Le petit jeu misérable et obsessionnel de la modernité ou le jeu immense et trouble de la vie : pensez ce que vous voulez de ce que vous voulez, voilà la question qui vous est posée aujourd’hui et qui vous sera posée demain. Personne n’a la solution pour personne. Silence, mystère, confiance, amitié.
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« La vie n’est pas un bouquet de conséquences », disait Léon-Paul Fargue. Abrutis par l’obligation d’afficher notre image, rendus fous par le devoir universel d’expliquer, nous finissons par devenir nos propres avocats, nos propres représentants. Tel est le fond de la logique de guerre : personne ne parle plus à personne. Nous nous hérissons d’arguments ; ce sont nos armes à feu. Notre peur de nous-mêmes nous lance inconsidérément sur l’autoroute de la causalité. Mauvaise défense. Pour se décoller de la société mécanique, il faut se décoller de soi. Suspendre son jugement. Prendre le temps de se promener dans ses rêves. Refuser la tyrannie du dialogue. Ne jamais se croire obligé de répondre. Face à l’agressivité, et à la peur qui la provoque, le raisonnement à quia : parce que, un point c’est tout. Pratiquer l’ignorance créatrice. N’accepter que les rôles cuisinés maison. Ne jamais se justifier, surtout à ses propres yeux. Ne pas résister au simple, qui n’est jamais le proclamé, ni au complexe, qui n’est jamais le compliqué.
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Curieux. Après avoir écrit ces lignes, je retrouve le sentiment de désolation qui m’assiégeait à la fin de chaque session. « Qu’est-ce que j’ai encore raconté ? Je ne peux donc pas me taire ? Je me prends pour qui, pour quoi ? Va te cacher. Va délirer un peu. Insupportable d’être ainsi reconduit à soi-même. C’est la dernière fois que je me livre comme ça. Je ferais mieux de m’occuper de ma pagaille. Désormais, je ferai technique, je ferai détaché. Tout ça se paye trop cher en orgueil égratigné, en désillusion. L’atterrissage est trop dur. L’image, je le jure, je jouerai l’image. » La prochaine fois sera comme celle-ci : ce n’est pas à moi que j’aurai affaire, mais aux autres. Et la folie de les rejoindre me reprendra. Tant pis. Arrivera ce qui arrivera. Va où tu veux, meurs où tu dois.

(18 décembre 2004)