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Une Europe que j’aurais aimée

En 1930, Alexis Leger, qui deviendra Saint-John Perse, est directeur du cabinet diplomatique d’Aristide Briand, lequel cumule alors les fonctions de président du Conseil et de ministre des Affaires étrangères. L’année précédente, à Genève, devant l’Assemblée de la Société des Nations, Briand a annoncé, au nom du gouvernement français, un projet d’union européenne que le chancelier allemand Stresemann a très favorablement accueilli. La S.D.N. lui a alors demandé de présenter un « mémorandum sur l’organisation d’un régime d’Union fédérale européenne ». Ce texte de quinze pages, rédigé sous la direction d’Alexis Leger, a été publié dans le volume de la Pléiade consacré aux Œuvres complètes de Saint-John Perse.

Non seulement ce projet n’a pas abouti mais il a été à peine discuté. La mort de Stresemann, l’épuisement d’Aristide Briand, les conséquences du krach de Wall Street, la montée des nationalismes européens, ç’en était trop. Et pourtant, s’il est placé à côté de la « construction européenne », c’est lui qui est vivant et c’est elle qui sent la mort.

Ce lien fédéral est « un lien de solidarité permettant aux Nations européennes de prendre enfin conscience de l’unité géographique européenne et de réaliser, dans le cadre de la Société, une de ces ententes régionales que le Pacte a formellement recommandées. » En une phrase, tout est dit : il s’agit de l’Europe mais, en même temps, de plus que l’Europe. Le projet européen s’inscrit dans la perspective infiniment plus vaste du projet universel de la Société des Nations, c’est-à-dire dans un emboîtement de libertés solidaires. La construction européenne est une entente régionale parmi d’autres ententes régionales qui, comme elle, prennent leur sens dans la vision universaliste de la S.D.N. En Europe comme ailleurs, ces ententes à venir sont des œuvres de raison. Elles trouvent donc nécessairement leur finalité en dehors d’elles, dans une réalité plus large qu’elles, et nullement dans la recherche et l’exaltation de ces grandeurs de foire que sont et que demeurent, même quand le monde entier les exalte, la puissance, la domination, le prestige.

Sur ce point, le mémorandum ne laisse aucune place à l’interprétation : « Il ne s’agit nullement de constituer un groupement européen en dehors de la S.D.N., mais au contraire d’harmoniser les intérêts européens sous le contrôle et dans l’esprit de la S.D.N., en intégrant dans son système universel un système limité, d’autant plus effectif. La réalisation d’une organisation fédérative de l’Europe serait toujours rapportée à la S.D.N., comme un élément de progrès à son actif dont les nations européennes elles-mêmes pourraient bénéficier. En fait, certaines questions intéressent en propre l’Europe, pour lesquelles les États européens peuvent sentir le besoin d’une action propre, plus immédiate et plus directe, dans l’intérêt même de la paix, et pour lesquelles, au surplus, ils bénéficient d’une compétence propre, résultant de leurs affinités ethniques et de leur communauté de civilisation. »

Puissante leçon dont l’application politique, pour ceux au moins que ne fascine pas la dégustation du pouvoir dans la gamelle de l’argent, est tout aussi puissante : quoi qu’on fasse, quoi qu’on pense, quoi qu’on se dise, on agit toujours à la fois, et dans le même mouvement, pour soi et pour plus que soi, on engage toujours à la fois, et dans le même mouvement, soi et plus que soi. Le nier n’est pas faire preuve de liberté, ni de réalisme, ni de lucidité, ni même de cynisme, c’est vouloir se faire caniche et peut-être ferraille, ça finit toujours par aboyer ou par rouiller. Nul n’est une île. Nul être humain. Nulle société. Les destins particuliers se dévitalisent quand ils se désolidarisent de l’intérêt général. Mais cet intérêt général ne peut, en aucun cas, être défini par quelque instance autoritaire, pas plus qu’il ne saurait être réduit à la recherche de quelque progrès collectif dans un domaine ou dans un autre. Dire que les individus ne peuvent pas penser leur existence sans, de quelque manière – même si c’est par la contestation -, se soucier de l’intérêt général, c’est dire que l’intérêt général, entendu en son sens le plus profond, s’affirme et se bâtit sur les exigences des intérêts particuliers entendus en leur sens le plus profond. La dictature de l’intérêt particulier sur l’intérêt général et celle de l’intérêt général sur l’intérêt particulier sont deux monstruosités symétriques, également méprisantes à l’égard de la condition humaine. En réalité, ce couple est indissociable. La conscience de l‘intérêt général ouvre à l’intérêt particulier un horizon que son narcissisme n’imaginerait jamais, mais c’est l’intérêt particulier, dont, en définitive, il procède, qui fonde et justifie l’intérêt général. Dans ce dialogue, cet entrelacement, cette croissance simultanée, c’est d’ailleurs la notion d’intérêt elle-même qui se nuance, qui s’approfondit, qui se fortifie, et finalement se transforme. Quand elle ne se satisfait ni de la généralité abstraite ni de l’affirmation solitaire, elle prend conscience d’elle-même et, s’élargissant, finit par se confondre avec la vie, avec la vie personnelle, bien réelle, et avec la vie sociale, toujours métaphorique. Les humains se découvrent alors relatifs ou, si l’on préfère, en relation. En mouvement, donc, jetés à la fois en eux-mêmes et hors d’eux-mêmes, dans la vérité toujours naissante et renaissante de l’intériorité, de l’imagination, de la création, de la liberté expérimentée, liberté qui ne pourrait trouver son expression véridique si elle ne se projetait pas sur le monde et la société mais qui ne peut naître et prendre conscience d’elle-même que dans le nid de la solitude, qui n’est pas l’isolement.

Et voici, en quelques lignes, l’écrabouillement et/ou l’écrabouillage de toute espèce de machiavélisme, le grand (le démoniaque) et le petit (le ridicule), ce dernier généralement plus à la portée des imaginations contemporaines : « Non plus qu’à la S.D.N., l’organisation européenne envisagée ne saurait s’opposer à aucun groupement ethnique, sur d’autres continents ou en Europe même, en dehors de la S.D.N. […] L’œuvre de coordination européenne répond à des nécessités assez immédiates et assez vitales pour chercher sa fin en elle-même, dans un travail vraiment positif et qu’il ne peut être question de diriger, ni de laisser jamais diriger, contre personne. » Exit le fantasme de la guerre économique et, avec lui, celui de la compétition, incapable, comme un esprit honnête le constate depuis des décennies, de rendre la moindre vitalité à qui ou à quoi que ce soit, ni la moindre virilité aux impuissants, au moins mentaux, qui s’en égosillent. En réalité, c’est toute espèce d’action, toute espèce de tâche, toute espèce de travail qui retrouve ici la dimension supérieure qui n’a jamais cessé d’être la sienne, même depuis que la maison est devenue une porcherie. Ce qui donne sa valeur à ce que je fais, ce n’est pas l’image que produira mon acte. Ni la possibilité qu’il me donnera de sautiller pour m’installer sur une branche plus élevée du perchoir : ce navrant succès me renverrait immédiatement, grâce à Dieu, à une insatisfaction encore plus profonde, encore plus incurable, encore plus poisseuse, encore plus méprisable. Ce que je fais vaut par ce que je fais. Cette phrase que j’écris ici, pertinente ou non, sotte ou pas entièrement, toute ma vie, toute la vie est en moi quand j’en tape les mots sur ma machine. Personne ne saura jamais, surtout pas moi, ce qu’elle produira ou non, ce qu’elle transformera ou non, mais tout le monde sait que personne ne sait jamais de telles choses et c’est précisément ainsi que je rejoins tout le monde, c’est ainsi que nos phrases, nos actes, à l’instant où nous les sentons vraiment les nôtres, nous échappent comme le ballon s’envole des mains de l’enfant, c’est ainsi que nous les voyons s’enfoncer dans l’inconnu où nous n’avons pas peur de trouver, si nous ne faisons pas semblant d’être comblés par le réalisme myope et rabougri qu’on nous impose, notre seul horizon sensé, notre étrange et désirable pays, notre terre vraiment natale.

Attention. Le but de cette union fédérale n’est pas de produire une cascade d’autorité, mais une ascension de liberté : « En aucun cas et à aucun degré, l’institution du lien fédéral recherché entre Gouvernements européens ne saurait affecter en rien aucun des droits souverains des États membres d’une telle association de fait. C’est sur le plan de la souveraineté absolue et de l’entière indépendance politique que doit être réalisée l’entente entre Nations européennes. Il serait d’ailleurs impossible d’imaginer la moindre pensée de domination politique au sein d’une organisation délibérément placée sous le contrôle de la S.D.N., dont les deux principes fondamentaux sont précisément la souveraineté des États et leur égalité de droits. »

Nous sommes loin de Bruxelles. Mais très proches, cependant, de débats on ne peut plus actuels que le mémorandum tranche avec une souveraine netteté : « La politique d’union européenne à laquelle doit tendre aujourd’hui la recherche d’un premier lien de solidarité entre Gouvernements d’Europe implique, en effet, une conception absolument contraire à celle qui a pu déterminer jadis, en Europe, la formation d’Unions douanières tendant à abolir les douanes intérieures pour élever aux limites de la communauté une barrière plus rigoureuse, c’est-à-dire à constituer en fait un instrument de lutte contre les États situés en dehors de ces Unions. Une pareille conception serait incompatible avec les principes de la S.D.N., étroitement attachée à la notion d’universalité qui demeure son but et sa fin alors même qu’elle poursuit ou favorise des réalisations partielles. »

Est-ce assez clair ? Les barrières extérieures de la communauté, c’est, à l’intérieur, un simulacre de paix inspiré par la lâcheté d’un confortable entre soi et, à l’extérieur, sous une forme ancienne ou nouvelle, violente ou feutrée, la guerre. Le mémorandum propose au contraire de partir de ce qui est, et de faire évoluer ce qui est en le pénétrant peu à peu du souci et du désir d’universalité dont la Société des Nations est garante.

Une réflexion un peu décalée, qui porte sur la méthode, donne au propos un éclairage nouveau : « Ce pacte initial et symbolique, sous le couvert duquel se poursuivraient dans la pratique la détermination, l’organisation et le développement des éléments constitutifs de l’union européenne, devrait être rédigé assez sommairement pour se borner à définir le rôle essentiel de cette association. (Il appartiendrait à l’avenir, s’il devait être favorable au développement de l’union européenne, de faciliter l’extension éventuelle de ce pacte de principe jusqu’à la conception d’une charte plus articulée.) »

Cette idée, Alexis Leger la reprend et l’explicite un peu plus loin : « Il ne s’agit point, en effet, d’édifier de toutes pièces une construction idéale répondant abstraitement à tous les besoins logiques d’une vaste ébauche de mécanisme fédéral européen, mais, en se gardant au contraire de toute anticipation de l’esprit, de s’attacher pratiquement à la réalisation effective d’un premier mode de contact et de solidarité constante entre Gouvernements européens, pour le règlement en commun de tous problèmes intéressant l’organisation de la paix européenne et l’aménagement rationnel des forces vitales de l’Europe. »

Ce point m’importe infiniment. Il faut être un technocrate, je veux dire avoir renoncé à l’intelligence, pour trouver là-dedans une regrettable imprécision, ou un défaut de prévision, ou une déplorable légèreté. Si légèreté il y a, c’est celle du pinceau du peintre qui ne renonce pas à suggérer l’impossible. Ce mémorandum s’adresse à des êtres vivants, il s’en voudrait d’anticiper leurs réactions, il s’en voudrait même d’essayer de les prévoir. Ceci n’est pas une manœuvre, ceci est une proposition. Il y a de la grandeur dans la simplicité de ce paragraphe, il serait cruel d’en comparer la prose avec celle de nos je-sais-tout à servilité incorporée. J’entends ici un langage humain. J’entends qu’on me parle « à hauteur d’homme ».

J’entends ici un mot estimable devenu un recours toutes garanties pour l’interviewer, j’entends ici parler de concret. « Mais concrètement ? » : cette judicieuse question promet désormais une grande carrière aux nigaud(e)s qui la posent mécaniquement, avec un air de supériorité clanique. C’est le talisman du conformisme indifférent, ils la collent comme un timbre-poste au beau milieu de n’importe quel entretien, sans avoir la moindre idée de ce qu’est ce concret qu’ils confondent avec l’utilité vulgaire dans laquelle ils pataugent comme tout le monde mais en l’épaississant comme personne. Et pourtant. Le concret : le remous que fait l’esprit quand il plonge dans l’étang des choses. Le concret : la pierre de touche de la vérité. Le concret : l’épreuve et la confirmation. Le concret : le lien entre la pensée et la matière. Le concret : l’ambiguïté fondamentale. Le concret : l’insaisissable, l’ironique. Eh bien, oui, dans la modestie du propos d’Alexis Leger, dans cette façon de regarder autour de soi les menaces et les périls sans cesser un seul instant d’espérer, je le vois ce concret, je le reconnais, c’est le mien, le tien, le vôtre, c’est ce mélange d’hésitation et de bravoure dont sont faites nos vies si elles se veulent vivantes. Le concret, cette invitation à la hardiesse prudente, au courage modeste. Le One step is enough for me du Cardinal Newman que Jean XXIII a repris quand, sur un coup de tête, ou de cœur, ou de Grâce, il a lancé Vatican II. Et c’est, tout pareillement, le voyageur du train de banlieue, le soir, après la fatigue, après les obligations absurdes, après les discours identiquement foireux sur le faire plus, le gagner plus, le produire plus, après ces âneries cruelles dont on pourrit sa vie, à l’instant où, dans l’écrasement de la foule, lui vient une pensée ni gaie ni triste, une humeur indéfinissable, un sentiment d’être là plus fort que tout, plus fort même que ce qu’on appelle généralement l’amour.

Au début d’un paragraphe, une évidence s’affirme avec brusquerie : « Subordination politique du problème économique au problème politique. » Vlan ! Je crois comprendre. Il faut choisir. Du cœur du concret, du cœur de l’indépassable ambiguïté politique, le vrai rappelle ses droits. Même si l’on est un poète qui n’a que peu d’accointances avec les socialistes et, de plus, collaborateur d’un homme politique centriste qu’ils traitent eux-mêmes de renégat. Mais il faut lire tout ce paragraphe et, surtout, méditer sur le tournant de la dernière phrase quand Alexis Leger raisonne a contrario, comme s’il avait besoin de cette contre-épreuve pour se convaincre définitivement. Le voici : « Toute possibilité de progrès dans la voie de l’union économique étant rigoureusement déterminée par la question de la sécurité et cette question elle-même étant intimement liée à celle du progrès réalisable dans la voie de l’union politique, c’est sur le plan politique que devrait être porté tout d’abord l’effort constructeur tendant à donner à l’Europe sa structure organique. C’est sur ce plan encore que devrait ensuite s’élaborer, dans ses grandes lignes, la politique économique de l’Europe, aussi bien que la politique douanière de chaque État européen en particulier. Un ordre inverse ne serait pas seulement vain, il apparaîtrait aux nations les plus faibles comme susceptible de les exposer, sans garanties ni compensation, aux risques de domination politique pouvant résulter d’une domination industrielle des États les plus fortement organisés. »

Voilà, Mesdames et Messieurs les politiques, ce qui s’appelle penser. Je ne sais si sa sensibilité portait vraiment Alexis Leger, ce modéré, à prendre cette position. Un certain Charles de Gaulle, en tout cas, n’éprouvait pas une immense jubilation à l’idée de proposer l’autodétermination aux Algériens. Mais dans l’action, dans le concret, penser c’est peser. Penser à hauteur d’homme, c’est peser à hauteur d’homme. D’où ces trois dernières lignes, entièrement dépourvues de finasserie tactique, où je vois se déployer une magnifique honnêteté intellectuelle et politique. Rien n’est plus beau que cet aveu, que cette façon de s’obliger à se représenter ce qu’entraînerait d’erreur et de malheur la solution que l’on va finalement, même si c’était un peu contre soi, ne pas retenir.

Je n’insisterai pas sur ce qui n’est pourtant pas un détail : à l’instant où l’on travaille à mettre en place une organisation nouvelle de l’Europe et du monde, c’est aux plus faibles qu’on songe pour les protéger des plus forts. Comment pourrais-je être en désaccord avec tout cela ? Cette idée, d’ailleurs, Alexis Leger va la reprendre et en faire, cette fois, la plus affirmative des conclusions : « Aux Gouvernements d’assumer aujourd’hui leurs responsabilités, sous peine d’abandonner au risque d’initiatives particulières et d’entreprises désordonnées le groupement des forces matérielles et morales dont il leur appartient de garder la maîtrise collective, au bénéfice de la communauté européenne autant que de l’humanité. »

S’il fallait qualifier d’un mot approximatif la démarche de ce mémorandum, je parlerais de réalisme du haut. Le reste, celui qu’on nous brade, n’est pas le réalisme. Ce n’est même pas (je reprends ici à dessein le rythme et les mots d’un dialogue avec Aragon dans lequel il s’agissait, cette fois, du réalisme socialiste) un certain réalisme, mais un prétendu réalisme. Pas un réalisme du tout, par conséquent, ou seulement un réalisme de domestiques, un réalisme bas de plafond, entièrement indigne du moindre intérêt, quelque tintamarre qu’on fasse autour de lui. Voyez par contre ce mot « conception » placé lui aussi, et par deux fois, en tête de deux paragraphes décisifs. Celui-ci : « Conception de la coopération politique européenne comme devant tendre à cette fin essentielle : une fédération fondée sur l’idée d’union et non pas d’unité, c’est-à-dire assez souple pour respecter l’indépendance et la souveraineté nationale de chacun des États, tout en leur assurant à tous le bénéfice de la solidarité collective pour le règlement des questions politiques intéressant le sort de la communauté européenne ou celui d’un de ses membres. » Puis, au début du paragraphe suivant : « Conception de l’organisation économique de l’Europe comme devant tendre à cette fin essentielle : un rapprochement des économies européennes réalisé sous la responsabilité politique des Gouvernements solidaires. » Je n’en finirais plus de commenter, je n’en finirais plus de dire, pour une fois, à quel point je suis d’accord. Conception. La politique, c’est concevoir, ou se représenter, autant qu’il est possible, la totalité du vivant. C’est envisager, autant qu’il est possible, la multiplicité de ses aspects. C’est, autant qu’il est possible, hiérarchiser ses instances. Cela exige qu’on prenne une infinie distance avec le monde, avec les autres, avec soi. Cela demande un infini désintéressement, une attention fervente et constante à l’avenir des autres et du monde, une indifférence souveraine à son propre sort. Si l’on est capable de cette distance et de cette hauteur, si l’on accepte en toute lucidité d’en prendre le risque, et seulement dans ce cas, on est un politique. Sinon ? Sinon, rien.

Saura-t-on revenir, en politique, au ton qui est ici celui d’Alexis Leger ? Saura-t-on cesser de jouer à l’expert ? Saura-t-on cesser de forcer ses sentiments, d’en faire lourdement étalage, saura-t-on cesser de mimer des émotions qu’on n’éprouve pas ou qu’on éprouve autrement ? Renoncera-t-on à fabriquer une proximité d’opérette qui, l’intervention à peine terminée, ouvre aux auditeurs un gouffre d’angoisse et de solitude ? Cessera-t-on de se comporter en vendeur indiscret ? Cessera-t-on de caricaturer ses adversaires, de caricaturer les circonstances, de se caricaturer soi-même ? Cessera-t-on de chercher la formule assassine, la cruauté inutile, cessera-t-on de faire l’enfant ? Voudra-t-on, un jour, parler du monde, de son destin, du sens et du non-sens qu’il propose ? Aura-t-on jamais la courageuse habileté de renoncer à l’habileté ? Voudra-t-on s’adresser aux gens avec la distance et la simplicité qui conviennent aux choses graves ? Sentira-t-on dans le discours des responsables cette retenue, cette ferveur discrète qui, mieux que tout pathos, rappelle à tous et à chacun que tout cela n’est pas un jeu, que tout cela n’est pas une performance, que tout cela n’est pas un exercice, que la politique, en fin de compte, c’est toujours un être humain faillible qui parle à des êtres humains faillibles d’autres êtres humains faillibles ?

L’Europe a désormais assez de médecins à son chevet pour se passer de mon diagnostic. Si le mémorandum d’Alexis Leger peut encore lui être utile, et en quoi, ce n’est pas moi qui le dirai. J’ai lu ce texte comme je lisais un livre, enfant, assis devant la fenêtre du HBM, un beau livre qui m’emplissait de joie et de fierté, qui m’asseyait en moi-même et m’enveloppait d’un sentiment presque impossible à décrire et que j’avais du mal à admettre tant je le sentais contradictoire, quelque chose comme une éclatante modestie, une humilité triomphante, une simplicité superbement architecturée. Si je jetais un coup d’œil par la fenêtre, tout était laid ; cette laideur elle-même, pourtant, semblait, à cet instant, procéder du beau, comme si elle en était la périphérie, l’extension sauvage, la réserve. La politique est aussi laide que la cour du HBM, aussi grise que son ciment, aussi débordante d’ordures que ses poubelles, plus braillarde encore ; mais, de même que mon livre me donnait le courage de jeter un regard tranquille sur la laideur du monde, les pages dont je viens de parler m’ont aidé à supporter sa sottise et sa violence. Je ne sais s’il est convenable de parler si familièrement de ce grand homme, mais le texte d’Alexis Leger est arrivé dans l’informe fatras de l’actualité comme passait dans notre cour quelque petite fille charmante, comme s’y élevait une chanson, un rire, comme s’y prolongeait en mon cœur l’écho d’une poésie.

La petite fille, je me rappelle, elle allait vider sa poubelle, il en tombait des papiers gras, un couvercle de camembert, une boîte de conserve roulait gaiement sur le ciment.

(5 décembre 2015)

Une mauvaise action

LE MARCHÉ XIX

« À ce moment de l’histoire de France et du développement de l’Europe, affirme l’abbé Pierre, si je disais non, je me sentirais comme faisant une mauvaise action. » Le grand âge ne lui brouille pas les idées ; il en rend seulement l’expression plus abrupte. Le temps n’est plus aux précautions ni aux nuances. Il y a souvent dans les propos de fin de vie un « arrangez-vous avec ça ». Je ne réduis pas l’abbé Pierre à l’image d’Épinal que Roland Barthes avait merveilleusement épinglée. Cette phrase irritante est loin d’être insignifiante : un homme qui s’est voulu fraternel à ses semblables révèle à son insu leurs terreurs secrètes et les siennes ; et il le fait à l’approche d’une échéance qui pourrait bien être une des dernières occasions de conscience avant le lent enlisement dans la torpeur du non-sens.
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Une mauvaise action ? Qu’est-ce qu’une mauvaise action pour un prêtre, sinon un péché ? Dire non à Raffarin, Seillière, Hollande, c’est un péché ? Je n’ai pas envie d’en rire. Là est le drame de bien des vies : sous couleur de fidélité à une foi, à une idée, à un principe, faire secrètement allégeance à un pouvoir, à un ordre établi, à la loi non écrite d’un milieu, à ses œuvres, à ses pompes, à ses séductions hypocrites, à la dictature de ses manières, de ses phobies, de ses silences, de ses solennités. J’ai jadis cédé à ce mouvement. Je sais ce qu’est un intégriste, chez nous ou ailleurs : quelqu’un qui se jette éperdument dans la prison à laquelle il se croit incapable d’échapper ; quelqu’un qui fait du zèle pour oublier le malheur d’avoir à en faire. C’est cela que je serais resté, truqueur truqué, s’il n’y avait pas eu 68, cette « foire », comme dit le cardinal Lustiger, qui n’avait rien à voir avec la foi !
Ξ
La stratégie de l’abbé Pierre, c’était celle de ma mère. Avait-elle maille à partir avec un vendeur du Bazar de l’Hôtel de ville ? Elle courait voir le chef de rayon. Il ne lui donnait pas satisfaction ? Elle écrivait au directeur. Ce dernier faisait la sourde oreille ? Elle envoyait son dossier à un ministre. Elle ne manquait pas de coffre, à sa façon, pour s’en prendre aux irresponsables et aux endormis : mais, comme l’abbé Pierre, c’était au nom de l’autorité qu’elle les interpellait, au nom d’une certaine idée qu’elle se faisait de leur fonction, sans vérifier que ce fût bien la leur. Quand il prépare son équipement de chevalier errant, Don Quichotte récupère dans son grenier un vieux casque, la fameuse salade. Il est pauvre, elle doit faire l’affaire ; il la retape comme il peut. Mais, avant d’affronter ses redoutables ennemis, il lui faut en vérifier la solidité. Il tire donc son épée. Au premier coup qu’il lui porte, la salade se disloque. Patiemment, Don Quichotte recommence son bricolage puis, de nouveau, pour éprouver le casque, tire son épée. Cette fois, pourtant, il suspend son geste : il n’y aura pas de nouvelle vérification. Il faut que la salade soit solide. Il le faut pour que Don Quichotte puisse poursuivre son rêve. Il faut que le monde soit celui qu’il désire pour qu’il soit, lui, celui qu’il veut être. Pour ma mère, comme pour l’abbé Pierre, l’autorité est ce casque dont il ne convient pas de douter. Aucun échec ne peut décourager leur certitude : en haut, on comprend, en haut, on veut le bien. C’est cette illusion qui fait de l’abbé Pierre, si généreux qu’il soit, un conservateur et peut-être un conformiste : elle le conduit à confondre, comme tant d’autres, l’en haut du pouvoir et l’en haut de l’âme. L’intelligence les distingue, bien sûr, mais toutes sortes de facilités affublées de très beaux noms sont là pour brouiller les cartes : le bien commun, le devoir d’état, la grâce d’état. Sans parler d’un gramme de vanité ordinaire : la fréquentation des puissants, les honneurs, le sentiment d’être important… Voilà comment, en toute bonne foi, on finit par trouver qu’il est mal de ne pas s’aligner sur les intérêts du baron Seillière, un homme bien pieux au demeurant.
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Je me rappelle quels efforts il m’a fallu, après avoir hiberné dans les gentillesses du catholicisme bourgeois, pour ne pas devenir un intégriste de la contestation. Même paralysie de la spontanéité, même fantasme de responsabilité universelle, même obsession de culpabilité : tous les intégrismes se ressemblent. Trente ans après, il faut remercier la mondialisation du superbe cadeau qu’elle nous fait, bien malgré elle, en soulignant une évidence : le pouvoir est une chose médiocre, banale, dont les effets sont vulgaires et détestables ; dans tous les coins du monde, les manières de rois, même sans couronne, et les fronts prosternés, même devant le progrès, ne vivent que de paresse et ne produisent que de la honte. L’idée de la perversion du pouvoir s’est mondialisée avec les marchandises : c’est là un vrai progrès. Elle est naïve, bien sûr, et vieille comme le monde ; elle peut stimuler pas mal d’illuminés et mérite sa bonne caisse de quolibets : le paradoxe, c’est que chacun y voit désormais, dans son for intérieur, l’urgence des urgences. Il ne s’agit plus de rivaliser d’ingéniosité dans l’invention de quelque nouveau système politique : plus rien à attendre de ces contorsions scolaires de l’imagination. Il s’agit pour l’humanité, pour chacun de nous, de passer, sans brûler aucune étape, sans négliger aucune contradiction, sans humilier aucune situation particulière, à une autre manière d’être et de penser. Une telle perspective est naturellement une promesse de retards décourageants, de désillusions et de charlatans. Les générations d’aujourd’hui ne verront rien venir, leurs enfants non plus. N’importe. L’idée est là, et elle n’est plus folle. C’est une acquisition pour toujours. La laisser cheminer.
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Sinon, quoi ? USA ? Chine ? Non : le management universel, avec sa pédagogie (c’est le mot du oui), avec son homme communicationnel (Habermas conseille le oui) : l’horreur plate et cruelle que l’Occident exporte chez les pauvres comme un sida, qu’il cache aux yeux des siens sous des masques qu’il lui faut renouveler toujours plus fréquemment, qui l’oblige à se projeter en boucle, pour y noyer son image, le film des barbaries antérieures.
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Dans les chromos de Saint-Sulpice, dans les bouffées d’enthousiasme révolutionnaire, on voyait encore du ciel. Aujourd’hui, le ciel est au secret dans le cœur des hommes. Le sens s’est retiré en nous à des profondeurs que nous ne pouvons même plus explorer. Le visible, le mesurable, l’explicable ont rompu les ponts avec lui. Le sens a déserté la fine couche d’apparence que nous nommons réalité. Il est en nous, certes, mais serons-nous sa prison ou sa réserve ? Ce n’est pas le sens, en effet, qui nous libérera, c’est nous qui le libérerons. Le sens, c’est une énergie enfermée en nous. Pas nécessaire de jouer au citoyen appliqué, au Samu de toutes les injustices, à la belle âme militante. Pas nécessaire de tirer la langue pour recopier des bons principes sur le cahier de l’absurde. On ne cherche pas le sens comme Théodore cherche les allumettes. Il ne s’agit pas de courir après lui, de mettre nos pas scrupuleux dans les siens. Le sens n’est pas le dernier déguisement du pouvoir. Le sens est à l’intérieur de nous : nous sommes son extérieur. Pour le trouver, nous n’avons pas à nous appliquer, mais à nous retourner comme un gant, à le laisser nous retourner comme un gant. C’est lui qui nous appelle, pas le contraire. Nous, nous n’appelons jamais que nous-mêmes, ou l’image de nous que nous collons sur d’autres visages, sur d’autres corps. C’est le sens qui fixe les rendez-vous, pas nous. Il n’est pas fait pour nous : nous pour lui. Ça aussi, Lustiger l’a dit, et là, il a raison : c’est nous qui sommes le carburant du sens, pas lui le nôtre. Nous le rencontrerons quand il voudra, où il voudra. Dans l’eau claire, peut-être, pour embêter les âmes troubles ? Dans l’eau trouble, peut-être, pour embêter les âmes claires ? Dans la vase ? Dans la fraîcheur de quelque grotte ? De toute façon, nous ne le manquerons pas : il ne ressemble à rien, et il est bien le seul.
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Parfois, pour une brève rencontre, pour une caresse, le sens s’approche de nous, de notre vie collective, de notre histoire, de l’espace et du temps où nous vivons ensemble. C’est un farceur et, à nos yeux au moins, un capricieux : il choisit son moment sans crier gare, comme l’aigle son mouton. 29 mai : l’alchimie mystérieuse du sens a décidé que cette date serait le prochain rendez-vous. Ce ne sera pas le match des bons du oui contre les mauvais du non. Ni l’inverse.
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Le sens travaille le temps comme une pâte. Pourquoi nous dirons oui, ou non, ou rien du tout, nous ne le savons pas vraiment. Ce qui me frappe, c’est l’immense distance qui sépare les slogans qu’on nous serine, les arguments qu’on nous souffle, les enthousiasmes artificiels dont on voudrait nous gonfler des vraies raisons de notre choix. Ce n’est pas un fossé, un précipice, un gouffre : c’est un changement d’ordre, dirait Pascal ; un changement de régime de la pensée, dirait Jean-François Billeter en commentant Tchouang-tseu. Cette dissymétrie entre les raisons du choix et le choix, voilà un climat très favorable au sens. Qu’on dise oui, qu’on dise non, c’est au fond du lac – ou de l’étang – de la conscience que la décision se prend ; la propagande reste à la surface, avec les nénuphars.
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Ce n’est pas à Valéry Giscard d’Estaing, de l’Académie française, que je répondrai le 29 mai, ni à aucun de ces bons amis dont les médias me font si généreusement le familier, Jacques, Laurent, Dominique, Jean-Pierre, François, José, Olivier, Simone, Jean-Marie, Marie-George, François II, etc. Même s’ils sont loin d’être à égalité dans mon estime, le 29 mai, je les prierai tous, dans les mêmes termes, de s’absenter de ma mémoire. Riez-en si vous voulez : ce jour-là, l’affaire se jouera entre le monde et chacun d’entre nous. Pourquoi Alain Minc (un essai à écrire : Alain Minc, ou la minceur) regrette-t-il si fort ce référendum ? Parce qu’il comporte une menace de largeur. Parce que la question posée fait des ronds dans la conscience. Parce que ce qu’elle a de sec et de formel invite à entrouvrir la fenêtre des impressions, des sentiments, du vague, du refoulé, à laisser monter dans les étages de la pensée, comme la bonne odeur de la boulangerie quand j’étais enfant, les évidences qu’on n’ose plus formuler. Parce qu’elle verrouille si fort qu’elle nous oblige à déverrouiller.
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Pas besoin de me plonger dans l’exégèse du projet de constitution. Pas besoin de jouer au spécialiste universel. Suis-je un ordinateur ? Suis-je incapable d’apercevoir les choses derrière les mots ? Suis-je entièrement ignorant de ce que cette Europe-là veut faire de moi, de mes proches, de mes amis ? Ne l’ai-je pas déjà expérimenté ? Où trouver des informations plus précieuses que celles que me fournissent mes yeux, mes oreilles, ma mémoire, mon cœur ? Y a-t-il quelqu’un de plus compétent que moi pour dire ce que je sens ? Où a-t-on formé cet extralucide ? À l’ENA ? À Polytechnique ? Dans les écoles de commerce ? À Carrefour peut-être, le veinard ? Je souhaite de tout mon cœur que le non l’emporte. Pourtant, s’il ne gagnait que d’une voix, et que cette voix eût été arrachée par des arguments spécieux à un électeur qui aurait désiré avoir le courage de voter oui, je ne parlerais pas de victoire.
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Mon idée, c’est que ce référendum comporte un double enjeu, politique et anthropologique. Comme le second l’emporte à mes yeux sur le premier, et de loin, je préférerais, faute d’éviter les deux, la défaite politique à la défaite anthropologique. Je voterai non avec détermination et je peux présenter mes raisons. Mais, plus que le bulletin des autres, c’est la façon dont ils le couleront dans l’urne qui m’intéresse. Quel débat se sera ouvert dans chaque conscience ? Aura-t-on fermé la porte à ces vilaines raisons supérieures qui cachent autant de démissions et de passions inférieures ? Chacun tirera-t-il sa réponse de son propre fonds ou étouffera-t-il en soi, au prétexte qu’elle est confuse, et sauvage, et faible, et solitaire, la voix qui lui parle de plus près ? Sentira-t-on que la condition première de tout jugement, c’est de ne pas se laisser impressionner ? J’ai du mal, je l’avoue, à concevoir que de telles dispositions puissent conduire au oui : je ne puis pourtant en écarter la possibilité. Mon non, en tout cas, ne devra rien à personne. Ce n’est pas un non de droite, mais il ne joue pas non plus sa partition au sein de ce non de gauche où de, toute évidence, c’est le mot gauche qui doit être écrit en capitales grasses. Pour moi, c’est le mot non qui importe. Depuis la fameuse réconciliation des Français avec l’entreprise, dont j’ai observé les effets non pas d’une fenêtre d’un cabinet ministériel, non pas dans un restaurant du boulevard Saint-Germain, mais en compagnie d’ouvriers, d’employés, de secrétaires, la notion de gauche m’est devenue incompréhensible.
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Les révoltes de Berlusconi ne sont certes pas des plus féroces. Il a néanmoins trouvé la brève audace, avant de battre en retraite, de contredire la position américaine sur la fusillade mortelle dont se sont rendus responsables quelques troufions terrifiés. Tactique ? Je ne sais pas. Toujours est-il que, selon Le Monde, ce désaccord l’a fragilisé ! « Ne dites jamais non, mes enfants, ça fragilise ! » : ainsi parle Le Monde, ce vieillard trouillard. Deux jours après, un autre réaliste, de France-Inter celui-là, probablement propriétaire à Cochonville, racontait qu’un champion de tennis avait perdu son match après avoir sportivement rendu à son adversaire un point que l’arbitre lui avait accordé à tort ; il en concluait que ce joueur « s’était tiré une balle dans le pied ». Ce type s’indigne sans doute, comme tout le monde, de la pédophilie : il a raison. Qu’il apprenne, ce niais, qu’il est d’autres formes de corruption de la jeunesse, non moins meurtrières : ridiculiser à ses yeux, par exemple, la probité et le sens de la gratuité. Ne serait-il pas resté un peu de ciguë dans la coupe de Socrate ?
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On ne sait pas dire ce qu’on croit. C’est ce qu’on croit qui parle de nous.
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L’hôpital se moque de la charité. Jack Lang couvre François Fillon de lazzis après la censure d’un article de sa loi sur l’éducation qui donnait comme but à l’enseignement de « faire réussir les élèves ». Il s’esclaffe : explique-t-on qu’il fait froid l’hiver et chaud l’été ? Foin de ces vérités premières ! Ah ! ah ! ah ! Le moins informatisé des citoyens-consommateurs est au courant depuis toujours : l’école, c’est un grand four à micro-ondes pour réussir la vie professionnelle, tarte à la crème du bonheur standardisé. C’est vrai, n’est-ce pas ? C’est vrai, oui. Sauf que c’est faux. L’école, c’est pour faire des êtres humains et l’on ne devient pas nécessairement un être humain parce qu’on a été réussi comme un rosbif : doré à la surface, saignant à l’intérieur. L’école, c’est pour apprendre ce qui ne s’apprend pas en apprenant ce qui s’apprend. L’école, c’est pour donner le goût de la distance qui crée la relation, la passion de l’affirmation qui crée l’amitié. Où j’ai appris ça ? Partout où j’ai senti de la vérité. Dans la philosophie de Maritain. Chez des soixante-huitards qui ne ramenaient pas leur fraise. Dans une usine dont les ouvriers me faisaient l’immense plaisir de retrouver dans ma session l’écho lointain de leur école de village, et qui se moquaient gentiment en m’appelant « le maître ». Quand Jacques Berque me racontait la cour de récréation de Frenda, avec la symphonie de ses trois ou quatre langues. Dans l’atelier de mon ami Michel. Dans les repas avec les proches et les amis quand, renvoyant les contingences à demain, ça parle. Partout où une âme, croyante ou incroyante, révolutionnaire ou conservatrice, dépourvue ou nantie, a le culot, sans passer sa vertu à la toise, de se laisser être une âme, un quelque chose qui rêve, et qui détonne, et qui déconne, et qui ne sait pas, et qui sait trop. Partout où le néant au pouvoir, le néant du pouvoir, laisse encore filtrer de l’être. Partout où ne triomphe pas l’esprit de la classe restreinte, et qui restreint.
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Quoi qu’il en soit de l’école, Jack Lang parle bien. Avoir poussé ses études de grammaire jusqu’au subjonctif lui assure un avantage décisif sur la plupart de ses concurrents. De plus, sa voix est agréable et il trouve une sorte d’axe médian judicieux entre la démagogie et la démonstration. J’étais donc sorti de chez moi, ce matin-là, un peu moins furieux que d’habitude. Je méditais sur les prestiges ambigus du langage en attendant mon tour à la poste – pardon : à La Poste – quand mon œil fut attiré par une pancarte avertissant les usagers – pardon : les clients – que, moyennant le retrait d’une carte pro, les membres des professions libérales, les commerçants et les salariés délégués par leur entreprise pourraient bénéficier, aux guichets n°6 et n°7, d’un traitement prioritaire. J’ai interrogé la guichetière. Épouvantée, elle a filé chercher le receveur. Il a essayé de noyer le poisson, puis y a renoncé. C’est bien ça, m’a-t-il confirmé dans le sabir managérial habituel : priorité au fric. Alors ce signe évident et profond a balayé ce que le talent de Jack Lang m’avait suggéré d’indulgence. La chose est simple et aucune pédagogie ne la contournera : demain, dans les bureaux de poste français, il faudra laisser passer l’argent, il faudra baisser la tête devant l’argent, il faudra attendre pour s’avancer que l’argent ait fini de faire ses besoins. Une telle saleté n’était pas et on veut qu’elle soit : il faut être un âne ou un esclave pour trouver là un progrès. Je me demande quel goût de la provocation a conduit La Poste à instaurer une telle mesure à un tel moment. Mes amis s’amusent de mon hypothèse : l’inconscient de pas mal de partisans du oui travaille pour le non. En tout cas, cette mise en scène de la culpabilité postale tombe bien. Impossible de ne pas voir, de ne pas comprendre. Qui niera que les frères siamois abonnés à l’alternance du pouvoir soient responsables de ces dégâts ? Qui niera que le cerveau qui a eu l’idée de cette humiliation ait fonctionné en pleine conformité avec l’évolution imposée aux services publics ? Et qui niera que cette lamentable liquidation nous ait été présentée comme le prix à payer pour la construction européenne ? Pas besoin de lire le projet de constitution, donc. La carte pro de La Poste suffit. Elle en dit autant et plus en vingt-cinq mots. Elle est concrète, comme disent les idiots, la carte pro, tout à fait concrète. C’est pourquoi, concrètement, c’est non.
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Il est assez naturel que Benoît XVI reprenne le « N’ayez pas peur ! » de Jean-Paul II. Jacques Chirac aussi a le droit à la formule, même s’il en travestit complètement le sens : les mots sont à tout le monde. Mais ce détournement caractérisé de la pensée du pape semble beaucoup moins choquer les évêques français que la réinterprétation érotique et féministe d’un tableau religieux. Péché véniel que de contrefaire l’élan spirituel de Jean-Paul II, de ridiculiser son message, de le vider de son sens. Féminiser les apôtres, en revanche, sacrebleu ! Charitables au-delà de la grille de l’Élysée, intraitables en deçà. Quelle belle occasion de pédagogie pourtant : montrer que le « N’ayez pas peur » du pape n’a rien à voir avec celui de Chirac. Nul besoin d’entrer dans le débat politique : rester au niveau de l’explication, du commentaire de texte. On m’objectera que, même prudent, un tel désaveu aurait pu être interprété comme une immixtion dans les affaires temporelles. Soit, ce risque existait. Faible, mais réel. Mais l’autre risque, celui de laisser affadir le sel, celui de tout confondre, il n’existait pas, lui ? Finalement, entre le risque politique et le risque spirituel, lequel a-t-on préféré courir ? Le second. Il est moindre ? Réalisme oblige ? Pour remettre l’influence religieuse en selle, il va falloir trouver encore un peu de sexuaillerie à dénoncer. L’image, finalement, c’est plus payant que le sens. Qui parle donc ainsi ? Mgr Carrefour ?
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Chaque fois qu’une mesure vous est présentée comme une exigence de la morale ou comme l’effet d’un souci de bienveillance, l’arnaque est là.
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Lionel Jospin appelle à la discipline du parti. Brrr ! Ça marche encore, cette chose-là ? «Laurent, serrez ma haire avec ma discipline » : c’est Tartuffe évidemment. Heureusement, Laurent ne serre rien du tout !
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L’honnêteté intellectuelle de Jacques Delors n’est pas une fable. L’impossibilité de renégocier le traité est-elle un solide argument pour le camp du oui ? Mais si, mais si, dit Delors, il y a un plan B : difficile à mettre en œuvre, mais possible. D’autres diront qu’il s’est tiré une balle dans le pied. Pas moi. Je n’ai jamais échangé un mot avec Jacques Delors mais je me suis trouvé son voisin, en tout anonymat, lors d’un colloque consacré à Jean-Marie Domenach. Quelle façon studieuse de prendre des notes ! Je l’ai vu avec ravissement tirer ses traits à la règle. Tout aurait dû faire de moi un de ses fans. Mon aîné de quelques années, cet enfant de Clichy vient lui aussi de l’époque antédiluvienne des patronages ; j’aimais à l’imaginer, au-delà des stratégies politiques, imprégné d’esprit populaire et de christianisme social : comment aurais-je pu penser du mal de lui ? De plus, à peine venais-je d’animer mes premiers séminaires que les lois de 1971, qui portent son nom, montraient quel prix il attachait à la formation permanente, où il voyait une vraie révolution. Hélas ! Révolution il y eut bien, mais managériale. L’alchimiste manœuvrait l’athanor à l’envers : avec… de l’or, cet excellent homme faisait du plomb. L’or dans les intentions, le plomb dans les résultats et, entre les deux, l’aveuglement volontaire : il m’a fallu du temps pour comprendre que toute la démocratie chrétienne est là, cette tambouille suspecte dont l’abbé Pierre, plus lucide que jamais, donne la recette avec une touchante franchise. Une vieille histoire ? Mais non ! Le référendum européen en est le plus récent épisode. Comment la foi chrétienne, quand elle est vécue non pas comme une grâce de liberté mais comme un fil direct avec le pouvoir du haut, tisse une relation nécessairement névrotique avec les puissants. Comment, au fur et à mesure que la réalité se dérobe à elle, elle se sent contrainte, pour continuer à sniffer sa ligne d’obéissance, de s’encoconner toujours plus étroitement dans un délire qui la protège du monde des vivants. Comment elle est peu à peu conduite à tout céder pourvu qu’on ne cherche pas à crever la bulle de sa vertu et qu’on la laisse rêver en paix de l’ailleurs. De tant d’innocence, les conséquences sont effroyables. De même que les lois Delors, cheval de Troie de la future mondialisation, injectèrent massivement dans le corps social les virus qu’on commence à peine à isoler, de même le bluff européen nous enferme-t-il dans sa logorrhée en nous interdisant de jeter un regard sur le monde et sur nous-mêmes. De même que des lois qui devaient humaniser l’entreprise, favoriser la promotion des salariés et contribuer à l’élargissement de leur culture se sont, au fil des années, transformées en munitions pour l’égoïsme et la pusillanimité des patrons, de même les célébrations européennes, avec Hymne à la joie, flonflons culturels et protestations pacifiques, préparent-elles en secret un monstre de plus, aussi vorace que les autres, aussi hypocrite, aussi détestable. De même que toutes sortes d’oiseaux de proie se sont installés dans le gentil nichoir de la formation selon Delors, de même leur descendance repue fera-t-elle de l’Europe selon Delors une aire de rapaces. À moins que tout le débat ne tienne dans cette façon de tirer des beaux traits bien droits, dans ce respect scrupuleux… Respect de quoi ? Des autres ? De l’ordre ? De quelle transcendance ? Et si cette docilité venue de l’enfance parlait finalement d’une grande révolte escamotée ou congédiée, de l’effrayante obligation de faire semblant et des inexplicables colères qu’elle suscite ? Et si toute une vie d’homme était un pathétique « faire avec » qu’un seul instant d’une rupture assumée aurait rendu inutile ?
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On n’a peut-être pas le choix, après tout. Clichy, ce n’est pas Montrouge ! Je n’ai pas à explorer bien longtemps, moi non plus, mon attitude devant ce référendum pour retrouver le gamin que j’étais, les immeubles de la rue de la Solidarité, la Solo disait la bande de Coluche. Deux sortes de gens habitaient à l’escalier 17, des ouvriers pauvres ou plus que pauvres et des petits employés. Engoncés dans des manières qu’il leur importait de distinguer de celles des ouvriers, ces employés traînaient leur résignation ennuyée, leur politesse soupçonneuse, leur discrétion agressive. Ils étaient un bon refuge pour ma timidité, pour ma sauvagerie. Les autres, violents, souvent sales, disaient des gros mots, d’énormes mots ; on racontait sur eux d’horribles histoires. Ils me terrifiaient et me fascinaient. Je les fuyais mais leur seule existence discréditait le cinéma mondain, demi-mondain, quart de mondain, des petits employés. J’étais tiraillé : d’un côté, la vie était vivable, mais insipide et truquée ; de l’autre, forte et jaillissante, mais brutale et inquiétante. D’un côté, un univers organisé, mais sur le vide ; de l’autre, une puissance sûre d’elle-même, mais sans point d’application. J’éprouvais, bien avant de la connaître, la dialectique du fondamental et de l’historique que Jacques Berque a vécue, lui, dans la relation colonisateur/colonisé, nord/sud, monde occidental/monde sous-développé.
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« L’homme et la génération d’hommes qui, dans un éclair de lucidité, discernent la nature du danger, savent que s’ils acceptent de s’insérer dans le système, celui-ci les broiera. » Cette phrase décisive de François Mitterrand, citée à la télévision par sa femme, je ne m’étonne guère de ne pas la retrouver, ce matin, dans les comptes-rendus des quotidiens de gauche. C’est un sirop un peu fort pour leurs bronches délicates et, de plus, son goût amer pourrait décourager leurs clients. Danielle Mitterrand a pourtant été magnifiquement inspirée en la citant : nos débats d’aujourd’hui tiennent tout entiers dans ces quelques mots. Ils posent, bien sûr, une question à celui qui les a prononcés. On ne devient pas président de la République malgré soi ! Comment peut-on s’installer au sommet du système, choisir de le renforcer, et tenir un tel langage ? Je le dis sans malice : ce mystère me dépasse. Voyez Plutarque, Machiavel, Shakespeare, Beckett. Je ne sais pas juger. De toute façon, si redoutable à examiner que soit le cas Mitterrand, l’important n’est pas là, mais dans le propos lui-même. Là-dessus, un seul commentaire : c’est vrai. C’est vrai de Mitterrand, c’est vrai de n’importe quel cadre d’entreprise, c’est vrai de vous, c’est vrai de moi. C’est vrai de ceux qui ne ferment pas les yeux, c’est plus vrai encore des étourdis qui, en faisant mine de s’insurger et de protester de leur optimisme et de la perfectibilité de toute situation, confirment par leur agitation l’évidence qu’ils tentent nerveusement de nier. Pour ma part, j’atteste par des décennies de corps à corps avec la vie sociale l’entière justesse de cette affirmation. Dans son petit livre Chine trois fois muette (Allia, actuellement épuisé), Jean-François Billeter fournit une explication très convaincante de cette décadence occidentale que la bonne humeur de toutes sortes de domestiques surpayés reste impuissante à conjurer. Il voit son origine à la Renaissance, dans la constitution de la raison marchande, dans sa transformation en raison tout court, puis en rationalité, puis en un système de plus en plus contraignant. Que notre humeur soit badine ou morose, nous sommes engagés dans cette impasse, nos enfants s’y enfonceront un peu plus, leurs enfants un peu plus encore. Quoi que nous pensions, nous sommes entraînés ensemble, comme dit Billeter, dans une « réaction en chaîne » que notre bonne volonté ne peut maîtriser et qu’elle aggravera mécaniquement tant que nous refuserons d’en prendre conscience, tant que nous n’aurons pas décidé de rompre avec l’ensemble de ses conséquences. Tout le reste est évitement : à preuve le sort réservé à la phrase de François Mitterrand par des gazettes qui devraient être sensibles à sa pensée. L’indignation factice que provoquent chez les nantis (et chez ceux qui ne rêvent que de le devenir) de telles analyses, la soudaine passion pour l’humanité qu’elles programment dans leurs viscères, la rage que fait monter en eux la facticité de leur credo de profiteurs sommaires, tout cela montre leur légèreté, leur inconsistance, leur dévouement lugubre à l’écume des choses, leur impossibilité, souvent congénitale, d’affronter un instant de lucidité. Nous, nous ne disons que ceci : il ne faut pas accompagner ce désastre, il faut apprendre peu à peu à rompre collectivement et individuellement avec la violence installée, avec la servitude de la compétition, avec les images dont elle décore notre caverne. Nous ne disons que ceci : il faut s’encourager soi-même et s’encourager les uns les autres à stimuler ce qu’il y a en nous de simplicité, d’ouverture, d’intelligente gratuité, et à refuser fermement ce qui l’asphyxie. Il faut faire cela paisiblement, selon l’infinie variété des tempéraments et des situations, mais toujours avec une intraitable exigence. Il faut le faire pour l’ensemble du monde, mais d’abord dans la société à laquelle on appartient. Pour la société à laquelle on appartient, mais d’abord dans le cercle professionnel, amical, culturel où l’on se déploie le plus souvent. Pour le cercle où l’on se déploie le plus souvent, mais d’abord en soi-même, dans la complexité d’une solitude dont, au fond, personne ne se doute. Tolérance ? Si vous tenez au mot… Mais pas la tolérance de l’indifférence, pas la tolérance achetée en solde au supermarché des valeurs. La tolérance des cœurs fragiles, mais des cœurs épris : aucun pont, aucune passerelle, aucune frontière, aucune négociation, aucune parenté d’aucune sorte avec ce qu’on voudrait faire de nous.

(19 mai 2005)

Oui, je dirai non

Il est vrai que beaucoup de Français vont répondre à des questions que ne leur pose pas le référendum, gênant par là les partisans du oui. C’est pourtant raisonner bien court que de s’en tenir à ce constat. Il en serait sans doute autrement si nous vivions dans une véritable démocratie, si le peuple était autre chose que le faire-valoir de la classe politico-médiatique, si, plutôt que de l’abrutir de propagande, on se souciait de ce qu’il pense, de ce qu’il sent, de ce qu’il craint, de ce qu’il espère, de ce qu’il désire ; s’il pouvait parler tranquillement, librement, simplement, de la vie qu’il vit, de son épaisseur, de son sens, de sa musique. Sans doute, habitué à donner son sentiment sur le fond des choses, serait-il moins tenté de confondre les genres. Les gens qui fuient un immeuble en feu ne se demandent pas s’ils s’échappent par l’entrée ou par la sortie, par l’escalier des maîtres ou celui des domestiques. Ce peuple qui étouffe est comme eux : il voit un moyen d’expression, il le prend. Il a raison. Et, comme pour le lui confirmer, les dirigeants, insensibles comme d’habitude à ses mouvements profonds, ne s’intéressent qu’aux inconvénients que comporte pour leurs projets cet événement inattendu.

Les partisans du oui auraient d’ailleurs mauvaise grâce à expliquer que les champions du non contournent ou dépassent la question posée. Eux-mêmes piochent leurs arguments dans des considérations qui n’ont rien à voir avec le projet de Constitution. Ces attendus ne sont pas tous du même tonneau. J’ai éclaté de rire quand j’ai entendu François Baroin nous jeter à la face, comme une tarte à la crème, que voter non, c’était voter Bush. D’autres sont plus vicieux. Un « oui rebelle », a proposé Jean-Pierre Raffarin avant qu’on ait pu le faire taire. Ça, je connais. C’est le manager qui, devant une douzaine d’employés, prend ses fantasmes pour des réalités et, après avoir réduit l’assistance au silence par des menaces bien ajustées, vocifère que ce qui l’indigne, lui, manager, c’est la pusillanimité réactionnaire des syndicats, que les seuls révolutionnaires, il le disait la veille encore au président, ce sont les managers, que, plus ils sont managers, plus ils sont anarchistes, et ainsi de suite jusqu’à la fermeture des locaux. Sordide et loufoque. Du Benny Hill.

Il y a encore plus laid. Les partisans du oui veulent nous faire croire que voter non, c’est avoir peur. Là aussi, il s’agit d’une variante d’une manipulation couramment pratiquée dans l’entreprise. Premier temps : les managers, pour imposer une décision qu’ils savent impopulaire, suscitent eux-mêmes la peur. « Si vous n’acceptez pas mon point de vue, vous créez une situation dangereuse pour l’entreprise ; votre salaire, voire votre emploi, en feront les frais. » Bon gré mal gré, la plupart cèdent. Alors, deuxième temps : pour faire oublier aux salariés leur lâcheté, les managers proclament haut et fort que ce sont les éventuels opposants qui sont des peureux ; ces stupides réactionnaires sont ignorants du progrès et de la modernité, etc. En un mot, ils sont minables. Coup double : personne n’ose plus s’opposer ouvertement à un discours qui déculpabilise à si peu de frais et chacun, en secret, rumine son amertume et sa honte. Troisième temps : les managers feignent de s’étonner de la morosité qu’ils ont volontairement installée. Vraiment, humainement, elle leur fait de la peine. Plus ils feignent de s’étonner de tout ce trouble, plus ils l’aggravent. Plus ils l’aggravent, plus ils suscitent de conflits : entre les salariés, d’une part, entre chaque salarié et lui-même, d’autre part. Et plus ils suscitent de conflits, plus ils ont les coudées franches, dans cette atmosphère pourrie, pour diviser, pour imposer, pour sanctionner, pour préparer la manipulation suivante.

Ce scénario est exactement celui que les politiques, en bons disciples des managers, tentent de mettre en place pour faire triompher le oui. La difficulté, c’est qu’une nation n’est pas une entreprise et que, tant que le totalitarisme n’y est pas entièrement en place, les libertés ne s’y domptent pas aussi aisément. Chacun peut prêter l’oreille à l’écho, dans son for intérieur, des mots qu’on lui adresse, en apprécier la valeur, en mesurer l’honnêteté. Chacun peut s’ouvrir à d’autres de ses doutes, de ses mauvais pressentiments, de ses intuitions vagues, de ses désirs simples et vrais. Chacun peut ainsi retrouver avec les autres le terrain du sens, redécouvrir le fondement secret de la communauté, rendre à la raison le socle de réalité vécue sans lequel elle n’est qu’une algèbre déraisonnable. C’est à cela que nous assistons ces temps-ci. Grand moment que les sectaires de tous bords seront bien inspirés de ne pas défigurer de leurs étiquettes gâteuses et merdiques. Moment dangereux. Pour ma part, si l’illusion lyrique n’est pas -n’est plus- ma tentation, je sais qu’aucune existence n’est à la hauteur d’elle-même si elle ne rompt pas avec le formalisme abstrait qui, via l’économisme, via le culte de l’entreprise, via tous les modes frauduleux d’exaltation de soi, fait de notre vie sociale une anticipation de la mort.

Quand j’ai cherché ce que j’avais à répondre à cette accusation de peur, un très ancien souvenir, assez drolatique, est revenu à ma mémoire. Le patronage encore, matrice de ma vie sociale ; le chantage à la peur, c’est une vieille lune ! Ce déluré tenait à tout prix à ce que nous pissions dans le bénitier de la chapelle ; à ceux qui refusaient, il disait en ricanant : « T’as les jetons, hein ! T’es pas cap’ ! » Je n’ai pas pissé dans le bénitier. Parce que ça me dégoûtait. Je ne voterai pas pour la Constitution européenne. Parce que le climat qu’instaure la modernité entre les citoyens me dégoûte.

Je voudrais, bien sûr, être pour l’Europe. Une Europe qui aurait échappé à l’emprise de la mondialisation, c’est-à-dire aux États-Unis. Une Europe qui ne mesurerait pas sa valeur à son poids économique. Une Europe qui ne sacraliserait pas la compétition. Une Europe où l’on se parlerait, donc une Europe sans « communication ». Une Europe où les footballeurs et les animateurs de télé ne seraient pas des vaches sacrées. Une Europe fière, mais sans projet de domination d’aucune sorte. Une Europe où l’enseignement formerait des êtres humains, pas des producteurs, ni des consommateurs. Une Europe de l’actuel, c’est-à-dire de la vie émergente, pas de l’actualité. Une Europe dont la communauté serait les Européens, non pas l’internationale technocratique. Une Europe où la politique ne serait plus un métier, mais un service. Je rêve ? Oui. Pas demain la veille ? Pas demain. Alors, en attendant ? En attendant, ne pas condamner l’avenir. La diversité des nations européennes laisse plus de possibilités, plus de chances, plus de jeu à ce que je désire que leur disparition progressive. Quant au Traité de Nice, je suis sans doute amnésique, mais je ne crois pas m’être jamais prononcé là-dessus. Je paye déjà la note du Crédit Lyonnais, je ne peux quand même pas payer les sottises de la majorité et de son opposition réunies. Vraiment, voyez-vous, je n’ai pas peur. Et je dirai non aussi nettement que j’ai dit oui à la position du tandem infernal sur la Guerre d’Irak. Un très bon moment de ma vie, un choix qui a rendu heureux des amis du monde entier. Mais, s’il vous plaît, ce n’est pas tous les jours Cana : pas de piquette après le bon vin.

(14 avril 2005)