Archives du mot-clé formation

Emilie, ou de l’éducation des adultes

Préface (août 2017)

Sentir qu’on vient d’écrire un livre qu’on était le seul à pouvoir écrire doit être une sensation bien enivrante. Mais sentir qu’on a écrit un livre que des dizaines ou des centaines d’autres pouvaient écrire mais n’ont pas écrit emplit l’esprit d’une perplexité non dénuée d’inquiétude. C’est cette perplexité-là qui m’a poussé à faire réapparaître sur ce site, en une version revue et un peu allégée, ce témoignage de formateur, ironiquement intitulé Émilie, ou de l’éducation des adultes, que les éditions Insep et Érès publièrent ensemble en 1981.

Le début des années quatre-vingt, c’est la grande époque de la formation à l’expression et à la communication. Ni les entreprises ni l’État n’ont encore appris à distinguer les formations jugées efficaces des formations généralistes ou culturelles. Époque fourre-tout où s’entassent des inspirations contradictoires. Le style de l’enseignement traditionnel n’a pas encore disparu. Beaucoup de professeurs se font formateurs à temps partiel. Des instituts proposent aux salariés des stages sur « les grands courants de la pensée contemporaine ». Par ailleurs, Mai 68 et la transformation des relations qui s’en est suivie ont imposé leurs exigences de convivialité et leur ont fait franchir les portes des entreprises. Celles-ci, pourtant, ne se contentent pas d’osciller entre des influences diverses. Les théories japonaises, mais surtout américaines, précisent et durcissent leur identité. L’idéologie managériale qu’en 1992 Jean-Pierre Le Goff dénoncera dans Le mythe de l’entreprise, mythe dont il situe précisément la naissance au début des années quatre-vingt, se construit peu à peu par la lente transformation des structures et des relations de travail tandis qu’apparaît un vocabulaire spécifique qui s’efforce d’acclimater en France des intuitions et des méthodes généralement américaines. Plusieurs autres chercheurs, avant Jean-Pierre Le Goff, s’étaient interrogés sur les entreprises. Sans mettre directement en cause l’idéologie managériale, ils avaient étudié les rapports complexes des salariés avec les organisations modernes. Analysant avec précision l’influence des méthodes de direction d’une grande société d’informatique sur le comportement de ses salariés et, plus largement, sur leur vision du monde, le remarquable ouvrage de Max Pagès et ses disciples, L’emprise de l’organisation (1984), avait ouvert une piste capitale. À partir des années quatre-vingt-dix, on le sait, la littérature et le cinéma se saisirent fréquemment de la question des entreprises. Un des mystères de l’époque reste la contradiction entre la grande qualité de nombre de ces œuvres, largement approuvées par la critique et le public, et la totale imperméabilité des entreprises à toute influence extérieure.

Écrivant Émilie en 1981, mon projet n’était évidemment pas de me livrer à une critique d’ensemble. Le temps n’était pas à cela. La façon insidieuse dont s’est répandue l’idéologie du management me l’aurait de toute façon interdit. L’entreprise traditionnelle était loin d’être morte et il était difficile de deviner, tant les évolutions étaient diffuses et imprévisibles, quelle sorte de changement était en cours. Les syndicats restaient remarquablement discrets sur le sujet, peu pressés d’entrer sur un champ de bataille entièrement nouveau pour eux et qui se prêtait assez peu au simplisme rassurant des revendications traditionnelles. Tout s’est passé progressivement, ponctuellement, avec une hypocrisie consommée. L’emprise de l’organisation s’est masquée de mille et une nouveautés plus aguichantes les unes que les autres dans la façon de concevoir le travail, la hiérarchie, les relations professionnelles, le rôle de l’entreprise. Cette formidable manipulation sut jouer à merveille de l’angoisse grandissante des salariés pour leur imposer toutes sortes de sédatifs aux noms prometteurs : en apaisant quelques-unes de leurs inquiétudes, ils anesthésièrent en même temps en eux toute velléité de résistance. Je crois inutile de répéter ce qu’on a pu lire souvent ici. Que l’idéologie managériale est une monstruosité. Que, dans le monde politique et médiatique, personne, rigoureusement personne, n’a jamais eu le courage de l’affronter ni même de s’en préoccuper. La presse était prête à agiter ses manchettes et à tordre ses colonnes de douleur si trois imbéciles ou quatre psychopathes jouaient à Hitler au fond d’une campagne désolée mais restait démocratiquement impassible quand la tyrannie managériale faisait peser sur la liberté de tout un peuple le poids de la contrainte la plus effroyable qui soit, celle qui fait du service de l’argent une affaire de conscience. Stupéfiant aveuglement ! Stupéfiante élusion !

Cette indignation ne m’animait pas en 1981. Je ne devinais pas que la logique managériale entrerait un jour au collège et qu’on offrirait à la jeunesse française une morale puisée aux latrines de l’intérêt bourgeois. J’imaginais encore moins que cette logique et cette morale auraient un jour leur couvert à la table du Conseil des ministres. Vraiment, nous n’en étions pas là ! Mon propos pouvait être pacifique, irénique même. Je voulais tresser une couronne au métier nouveau que j’avais choisi et envoyer un message d’amitié aux stagiaires que je rencontrais. Un livre positif, dirions-nous aujourd’hui, et qui fut reçu comme tel. Aucune prétention. Une célébration de la formation, de son sens, de son rôle culturel et social, comme l’avait fait, pour des tas de bonnes choses, à commencer par le vin et – horrible à dire ! – le tabac, la jolie collection de petits livres de Robert Morel, précisément appelée Célébration.

Émilie, c’est un coup d’œil amical sur la vie des groupes. Des histoires de session. À l’occasion d’un exercice, ou de quelque événement extérieur, ou d’une querelle entre participants, ou d’une interpellation de l’animateur. Pas un instant l’idée ne m’est venue de faire de mon Émilie une émeutière, une passionaria. Pas même une contestataire. C’est une rêveuse qui ne rêvasse pas. Le livre évoque seulement son arrivée parmi nous, dans une auberge de Normandie. Mais, dans les sessions, j’ai senti souvent sa présence ; c’était à la fois la petite et la grande sœur des groupes, une conscience simple et tranquille, accueillante et incorruptible, une jeune femme qui avait lu Le Grand Meaulnes et peut-être quelques poèmes de Péguy.

Pour qu’il y ait histoire, pourtant, il faut bien qu’il y ait quelque part, à son commencement, une crise. En relisant récemment ce livre d’il y a trente-six ans, quelque chose m’a sauté aux yeux. La quasi-totalité des points de départ de ces dix-huit chapitres évoque l’affrontement douloureux, ou difficile, ou presque impossible, d’une pratique imposée par l’entreprise, ou d’une notion suggérée par elle, ou d’une attitude préconisée par sa hiérarchie. Je ne saurais dire exactement si j’avais pris conscience, et quelle conscience, de la convergence de ces points de départ. Sans doute la devinais-je un peu, mais sans pouvoir l’exprimer clairement, et sans chercher à le faire. Ces hommes, ces femmes rencontraient l’entreprise et je sentais qu’il y avait presque toujours choc, qu’il y avait heurt, qu’il y avait souffrance, qu’il y avait désir de remise en question, et échec de cette tentative.

D’où le caractère presque intimiste de ces séquences. Aujourd’hui, je le comprends mais le regrette un peu. Car ces scènes se jouaient à trois. L’entreprise, bien sûr. Les participants, évidemment. Mais aussi ce que je ne savais ni ne pouvais nommer, une intention complexe et perfide sous-jacente à tout, et qui voulait s’imposer à tous. Dix ans plus tard, la décrire m’importait moins que la combattre. En 1981, je ne pouvais ni la combattre ni la décrire.

Et pourtant, à y bien regarder, il n’est pour ainsi dire aucun de ces points de départ qui n’évoque en effet le noir souci de l’idéologie managériale. Mais le microbe n’avait pas encore été identifié. En relisant très vite Émilie ces jours-ci, j’ai noté au vol ces thèmes. En voici quelques-uns, dans le désordre. La séparation totale de la vie professionnelle et de la vie personnelle, comme si autre chose que la personne était à l’œuvre dans le travail : et quoi donc, s’il vous plaît, un robot, un esclave ? La terrifiante intégration de cette désintégration par la conscience des travailleurs. Leur impossibilité de se saisir dans l’unité de leur existence. L’obligation où ils sont de raisonner par plans successifs, superposés, étrangers ou antagonistes. Entre le plan comptable et le plan stratégique, le plan humain, cette honteuse absurdité. D’où, bien sûr, entre l’impossibilité d’articuler la révolte et l’obligation de répéter des slogans, l’étouffement de la parole. D’où aussi la banalisation obligée des propos tenus en public, une prudence maladive : à l’époque, on s’en tient à parler vacances, loisirs, télévision. D’où encore ces réactions émotives imprévisibles qui font mesurer la densité du non-dit. Seule réponse possible à ces contradictions infernales, le recours, dans à peu près tous les domaines, à l’objectivation simplificatrice, rassurante. Et castratrice. En 1981, déjà, l’objectif, les objectifs, l’objectivité qui fait de chacun, objectivement, le chroniqueur objectif de son existence. Pour comprendre le monde, d’un côté une psychologie de bazar commercialisée par des faussaires, de l’autre, nuageuse émanation du concret et rêve d’esclave volontaire, l’esprit de l’entreprise. Abolition radicale, baptisée liberté, de l’ombre, de l’écho, de l’allusion. Plus rien n’est sens, tout est recettes. La communication, répète-t-on à l’envi, suppose un émetteur, un récepteur et un message : des mots qu’on dit pour rien, qu’on échange pour rien. Mécanisation des fonctions. Raisonner par schémas, par tableaux. Penser par bulles de mots, relations humaines, crise économique. Que faire de soi sinon, comme un moteur ou un ordinateur, se perfectionner ? À chaque session, il y avait un formalisme à casser. L’infection commençait.

J’ai ma vanité, comme tout le monde, mais pas au point d’en perdre la raison. Les compliments que me valut Émilie de la part de plusieurs collègues me flattèrent moins longtemps qu’ils ne m’intriguèrent. Le premier qui voulut bien parler à son propos d’humanisme optimiste me fit plaisir mais la répétition du compliment non seulement nuança cette satisfaction mais encore éveilla en moi une conscience plus vive de ce qui, dans ce livre et dans ce qu’il rapportait, échappait totalement à l’aimable sérénité qu’on lui prêtait. Le plus important dans les compliments, c’est toujours ce qu’ils évitent, c’est-à-dire ce qu’ils désignent précisément parce qu’ils l’évitent : de cet affrontement secret qui court de chapitre en chapitre, et qui finit par faire comme une déclaration de guerre, personne ne me parlait jamais. Par contre, quelqu’un n’hésita pas à voir en moi le poète de la formation !

Ces réactions me furent comme une révélation et comme un adoubement involontaire. Oui, Émilie est un petit bouquin paisible. Mais cette paix, c’est la paix d’après la victoire, pas la paix du pacifiste. Et la victoire, c’est d’avoir finalement parlé de l’entreprise et des gens qui y travaillent comme je les voyais, comme j’aurais parlé d’eux si nous avions passé une journée ensemble à la campagne, ou si nous nous étions rencontrés pour fêter un anniversaire. La victoire, c’est d’avoir, dans ce livre, regardé l’entreprise comme j’aurais regardé autre chose, sans hostilité, sans fascination, sans particulière considération. D’avoir regardé les gens de l’entreprise comme si l’entreprise n’existait pas. Non pour la nier, bien sûr ! Quand on lit Tolstoï dans le métro, on n’oublie pas le métro, ni la station où l’on doit descendre ! Mais qu’importe le métro à Tolstoï et à celui qui le lit ! Émilie, cette confession masquée, me fut d’un grand secours pour comprendre ce que je désirais dès la première session que j’avais animée. Entendre et regarder les stagiaires pour eux-mêmes, hors de toute autre considération. Les stigmates évidents que leur laissait l’entreprise, et qu’un enfant lui-même aurait vus, les considérer par rapport à eux, non pas par rapport à elle ! Quand un camion renverse un vieillard, s’attarde-t-on sur ses caractéristiques mécaniques, sur le carburant qu’il consomme, la forme de son volant ou le confort de ses sièges ?

Cette chose s’appelle l’entreprise. Parfait. Je ne pense aucun mal d’elle. Aucun bien non plus. Rien, ni dans ma volonté ni même dans mon statut, ne me soumet à elle. Littéralement, je l’ignore. Elle n’est d’ailleurs qu’une abstraction, une manière de dire, une convention. Une entreprise ne mange pas d’escalope de veau, ne joue pas au billard et ne va pas au petit coin. N’ayant pas de corps, elle ne peut pas avoir d’âme et son esprit est une invention d’ivrognes. Les travailleurs, au contraire, sont des êtres humains, d’autres moi-même. Eux seuls m’importent. Ma chance, dans Émilie, c’est d’avoir chassé de mon regard, au moins dans ce livre, toute référence à l’entreprise. Toute référence positive et toute référence négative, même si, je dois l’avouer, ce second rejet, je ne m’en félicite pas, reste pour moi, dans la réalité, plus difficile que le premier.

Avec Émilie, j’apprenais mon métier, et je l’apprenais en contre. Tous les formateurs n’étaient pas exécrables, même si Philippe Sollers apprendrait probablement avec intérêt comment des quadras dynamiques issus de ce qu’il appelle « la bourgeoisie dans ce qu’elle a de plus aristocratique » pataugeaient salement dans la formation en y jetant l’eau de vaisselle de leur culture et en inventant toutes sortes de petites boutiques aux noms prétentieux pour y faire le plus vite possible, grâce à leurs relations mondaines, le plus d’argent possible. Je l’inviterais volontiers à monter avec moi dans le souvenir de ce train qui m’emmenait avec l’un de ces mercenaires de luxe très exactement issu de cette frange bourgeoise dans laquelle il voit « le sel de cet Hexagone moisi », dans une entreprise en difficulté où nous devions animer ensemble une session. Ah ! s’il l’avait entendu, ce type ! Le cynisme avec lequel cette nullité distinguée me proposait d’arranger notre intervention en sorte que le patron ait encore besoin de nous ! La stupidité, l’écrasante platitude des propos qu’il entendait tenir aux stagiaires en sorte, tout à la fois, d’apaiser leurs inquiétudes et de nous attacher leur clientèle. Son ignorance totale des gens que nous allions rencontrer ! Cette indifférence plus lourde que le mépris ! Le sel de cet Hexagone moisi, ça ? Je l’imaginais dans un dîner le lendemain, chouchouté et chouchoutant. Pauvre mec. Le sel, vraiment ?

Oublions-le. La plupart des formateurs ne lui ressemblent pas. Ils ne sont ni odieux ni méprisants, et beaucoup veulent bien faire. Mais ils portent, même s’ils s’échinent à ne pas s’en apercevoir, d’insolubles contradictions. On ne guérit pas les salariés des maux que leur inflige l’entreprise en les enchaînant plus étroitement encore à l’entreprise. Enchaînés, d’ailleurs, les formateurs le sont aussi, et de bien des manières. Par des parcours universitaires et des connaissances qui leur laissent rarement une possibilité de recul sur le monde comme il est et comme il va, qui les lient au vocabulaire et aux objectifs du management. Par la dangereuse proximité de l’argent et de la « réussite ». Le personnel médical, qui sait ce qu’est un microbe, apprend à se laver les mains fréquemment et consciencieusement. Les formateurs fréquentent l’argent : s’ils ne se lavent pas l’esprit dix fois par jour, le microbe, c’est eux. Tous, sans doute, ne rêvent pas de Crésus mais ce n’est pas par ce chemin que progresse le mieux le microbe : plutôt, même si l’on déteste l’argent, par la conviction de plus en plus assurée, qui pourrit tout et annule tout, que son pouvoir est majeur. Et puis, à côté de ce qui les enchaîne eux-mêmes, il y a ce qu’on leur demande de faire, et de manière toujours plus pressante : conditionner les stagiaires non seulement à l’entreprise, mais à ce dont elle est elle-même l’esclave, à l’illogique logique financière, à l’ordre désordonné de l’économie. Sans doute chaque formateur, celui-ci dans l’exercice d’une technique particulière, celle-là en se voulant de bonne foi relais de communication, cet autre encore dans telle perspective nouvelle qui vient apparemment de s’ouvrir, peut-il rêver qu’il habite parfois une zone de liberté. Mais non. Au magnifique « tout ce qui monte converge » de Teilhard de Chardin, l’entreprise répond par une intuition cynique : « tout ce qui enchaîne s’enchaîne ».

Émilie est un petit bouquin paisible qui ne donne solution à rien. Je ne l’admire pas mais je l’aime bien. Il dit entre les lignes qu’il y a des métiers qu’on ne doit pas faire pour y réussir : plus haut on est alors monté, plus profond on a échoué. Il dit aussi qu’il y a des métiers qui ne s’apprennent pas et qu’une formation de formateurs n’est pas autre chose qu’une discussion entre amis – si l’on est vraiment amis. La formation, c’est comme le pain chaud, ça sort du four et ça se partage. Mon expérience n’est que la mienne et je ne rêve pas de copié-collé. Mais qu’on entasse dans l’esprit d’un être humain toute la science du monde, qu’on y ajoute une bibliothèque de déontologie, qu’on saupoudre le tout du plus respectable sentiment démocratique, on n’en fera pas pour autant un formateur. J’entends ce matin à la radio, au cours d’un intéressant débat sur l’autorité dans l’enseignement, un intervenant moins inspiré que les autres qui écarte toute référence au charisme dans l’analyse de l’autorité au motif que c’est une notion insaisissable. Ah ! la belle poire, toute juteuse de modernité, qui vient de tomber de son arbre ! La mort, l’amour, la vie, est-ce davantage saisissable ? Sommes-nous vraiment sur cette terre pour disserter de la compta, du droit de vote, de la CSG et du plan de carrière ? Voici venir, je le crains, le temps des appétits petits.

Moi non plus, je ne vais pas définir le charisme du formateur. Pas seulement parce que, comme disait Georges Braque, « le conformisme commence avec la définition ». Mais ne pas définir, est-ce que cela empêche de deviner un peu ? Et si définir était bien moins intéressant qu’infinir ? Est-ce parce que je ne peux pas définir que je ne peux pas comprendre ? Allons donc. Le charisme n’a rien d’incompréhensible. Encore moins d’exceptionnel. C’est l’état dans lequel on se trouve quand on est descendu assez profond dans sa conscience pour atteindre une zone où l’on est, et l’on se sent, de plain-pied avec les autres. Cette expérience est très banale, sauf dans cette admirable et infiniment pétocharde modernité qui fait dans sa culotte dès qu’elle se la représente. Et pour cause ! Le charisme, c’est son premier et, probablement, son seul véritable ennemi, un ennemi rigoureusement mortel. C’est vrai qu’à cet instant-là, il se secoue, le poirier !

Me voici donc face aux douze stagiaires. Je suis arrivé à l’heure et je respecterai l’engagement : session d’expression et de communication. Point final. Et maintenant, poires blettes, dégringolez à loisir ! Je me fous de tout ce qu’on a raconté sur le sujet. Je me fous de ce que le patron attend de la session. Je me fous de ce que les syndicats peuvent en espérer. C’est ça le charisme, une grande aventure négative. Je me fous de la mondialisation et de l’anti-mondialisation. Je me fous de ma propre culpabilité quand cette emmerdeuse vient encore me titiller. Je me fous comme d’une guigne de ma carrière de formateur. Je me fous du passé, parce que c’est la seule manière de ne pas l’oublier. Je me fous de l’avenir parce que c’est la seule manière de ne pas le saloper. Mais je ne me fous pas de ceux qui sont là, et la seule manière de ne pas me foutre d’eux, c’est de me foutre de mes inhibitions, de ma prudence, de ma trouille. Le charisme, c’est quand on ne sait pas où l’on va, sauf que ça chante, sauf que ça invente en répétant, que ça répète en inventant, que plus ça s’imprègne de tout, plus c’est neuf. Le charisme, c’est quand les grosses poires solennelles et pourries s’écrasent les unes après les autres et que tombe gentiment sur l’herbe, avec un délicieux petit temps de retard, une petite cousine à elles toute maigrichonne et maigrelette, un peu dure et probablement immangeable, dont tout le monde se croit instantanément le meilleur copain. Le charisme, c’est lorsque s’arrache à une conscience, une fois qu’elle a craché les unes après les autres ses importances, et même ses urgences, un petit bout de vécu raclé par l’espérance et qui, rappelez-vous les poissons du lac, est capable de tous les miracles, et même de nourrir treize personnes pendant trois jours.

À toi, Émilie !

.

Introduction (édition de 1981)

Depuis douze ans, j’anime, dans les cadres les plus divers, des sessions de formation destinées à des adultes. J’interviens essentiellement dans des séminaires d’expression et de communication. Ces séminaires durent trois jours et rassemblent une douzaine de participants. Nous travaillons de 9 heures à 17 heures, prenant ensemble le déjeuner. Parfois le séminaire se tient en dehors des grandes villes, dans un hôtel ou un centre de formation : nous avons alors les soirées pour continuer à parler. Voici les groupes que j’ai rencontrés : ouvriers, agents de maîtrise, cadres (petits, moyens et supérieurs) des entreprises commerciales et industrielles, travailleurs sociaux, animateurs culturels, chercheurs, fonctionnaires de divers ministères, militaires. Ces sessions se déroulent en France, mais aussi dans d’autres pays entièrement ou partiellement francophones : Belgique, Suisse, Québec, Tunisie, Maroc.

Cela fait beaucoup de gens, et beaucoup de rencontres. Le projet de ce livre est de parler de ces gens et de ces rencontres, de faire entrevoir ce que j’y ai vu, senti, compris.

Si je prétends que je ne suis pas un spécialiste de l’expression ni de la communication, c’est que l’idée que quelqu’un puisse revendiquer cette compétence me fait éclater de rire.

Sans doute, pour être animateur d’expression ou de communication, faut-il être capable de mettre en œuvre certaines techniques : mais elles sont si simples, tellement à la portée du moindre bon sens, il est si inutile de les sophistiquer que ce savoir reste infiniment modeste. D’ailleurs, loin de constituer un arsenal, ces techniques s’inventent au fur et à mesure des besoins : chaque animateur trouve les siennes et, au cours des années, les remplace ou les modifie.

Je ne suis donc pas un spécialiste. Je ne suis pas non plus un thérapeute. S’il arrive que quelqu’un trouve quelque réconfort dans une session, c’est que les participants ont su y créer un climat d’amitié.

En un mot, je ne me sens, comme animateur, investi d’aucune science, d’aucun pouvoir. Je suis venu à la formation avec mon langage propre, qui n’a rien de bien particulier, j’y apporte mon type de culture, mon goût des rencontres, un certain désir d’être utile, une certaine foi dans ma tâche. Le premier bénéficiaire de ces douze années, c’est moi. Elles m’ont appris à apprendre un peu mieux, à tâcher d’écouter, à changer ce qui peut changer.

Parfois, c’est vrai, comme tous les animateurs, je me suis surpris à jouer un peu au gourou. C’est une ambition de vanité assez ridicule mais assez compréhensible : le risque du métier, en quelque sorte. Dans mon cas, la crise ne dure pas longtemps.

J’ai toujours eu beaucoup de mal à parler d’une session, plus encore à la raconter, fût-ce avec la réserve et la prudence qu’impose la déontologie. C’est sans doute que cela ne se raconte pas. Je me suis souvent interrogé sur cette difficulté, sans trouver de réponses décisives. Une session me laisse dans une convergence d’impressions et de sensations très complexe. Parfois, c’est comme si j’arrivais au seuil d’un certain mystère. Je ne peux pas en dire grand-chose.

Un peu comme à la montagne lorsque le paysage, à partir d’un point de vue inattendu, parce qu’on s’est un instant retourné ou encore parce qu’un détail insolite a surgi, apparaît soudain riche d’une profondeur qu’on ne lui savait pas, d’une harmonie qu’on avait mal perçue, d’un écho qu’on ne pensait pas entendre. Du sommet, de la table d’orientation, on aura peut-être une vue plus ample, plus complète, plus large. Mais le regard s’est par avance habitué à ce panorama. La surprise, au contraire, l’arrachant à l’habitude, l’a poussé en un instant vers une sorte de contemplation active et pleine de jubilation.

La formation est ce belvédère inattendu d’où l’on voit autrement les personnes et les groupes. Non qu’il s’y dévoile des secrets inouïs, qu’il s’y échange des confidences bouleversantes ou des propos d’une profondeur abyssale : au contraire, c’est dans le simple et l’ordinaire que se loge soudain une profondeur surprenante.

Ces pages ne sont qu’un témoignage et ne prétendent conduire à aucune sorte de théorisation. Je les ai écrites parce qu’il m’a semblé que le paysage humain que composent tous ces groupes ne pouvait plus rester caché. Ce paysage est fait de terre et de ciel. La terre, ce sont les réalités indiscutables auxquelles les gens sont confrontés, le pain quotidien des problèmes bien ou mal posés, bien ou mal résolus. Une session n’est pas un collectif de délirants. L’historique, l’immédiat, le pressant, l’affrontement du réel, âpre, râpeux, souvent gris, les désirs et les tentations de fuite sous toutes leurs formes : tout cela est bien là. Mais il y a aussi le ciel, un ciel fait des désirs que la situation légèrement décalée de la formation laisse soudain apparaître, et d’abord, parmi eux, souvent dissimulée par d’épais nuages, cette espérance ardente d’une autre relation entre les êtres. Parfois, tellement d’inattendu jaillit au cœur et au creux de ce que l’on s’imaginait bien connaître qu’on se prendrait à croire à une nouvelle naissance de l’humanité.

J’ai éprouvé le besoin de décrire ce paysage. Je ne pourrai le faire qu’avec des mots maladroits, comme si, ayant aperçu les habitants d’une autre planète, j’essayais d’en donner idée. C’est vrai que, depuis douze ans, ces sessions sont comme des rencontres d’un autre type. On jurerait y apercevoir les formes de l’avenir. Elles m’ont rappelé que ce monde apparemment clos est, en réalité, une création continuée. J’aimerais savoir transmettre cette intuition, et que l’expérience du lecteur la valide.

L’auteur de ce livre ne se mettra en scène que lorsque cela sera absolument nécessaire. Quelque chose pourtant le pousse à faire dès maintenant un aveu. Il ne croit pas que ces sessions auraient pu le rendre parfois si heureux s’il ne s’y était pas présenté dans une entière et intransigeante liberté. Je veux dire par là rigoureusement indépendant de tout pouvoir, de toute pression économique, politique, idéologique. Lorsque l’ombre du début de la tentation est apparue de faire autrement, tout le paysage s’est fermé. Il faut en prendre son parti : c’est la liberté qui rassure.

.

CHAPITRE PREMIER

Présentations

Se présenter, les gens en ont l’habitude. Cela consiste à dire « Dubois Pierre » ou « Martin Claude » avec, en prime, l’énoncé d’une fonction. « Dubois Pierre, ingénieur ». Un rite. Avant même d’avoir entendu son nom, Dubois Pierre sourit de confiance à Martin Claude. Quelle importance que Dubois se nomme Dubois ? S’il avait dit Durand ? Martin Claude sait bien que ce nom jeté, c’est comme un badge vocal. Martin Claude et Durand Pierre se sont mis d’accord, avant de se connaitre, sur les bonnes relations. L’amitié préétablie. Sincère quelque part, sans aucun doute, pleine de bonne volonté. Mais quand même tempérée par la complicité d’avoir à échanger des mots assez creux. Jeu social.

Coup d’œil sur l’animateur. Ce coup d’œil veut dire : « Bon, nous sommes ici, nous disons nos noms, à vous de jouer, nous sommes en règle, ne nous faites pas languir ». Un doigt tapote une table. Une serviette tombe. Trop longues excuses. Une dame dit quelque chose. On s’empresse. Curieuse odeur de poudre. « Je suis un ingénieur spécialisé dans le traitement des alliages, dit un autre. Enfin, des alliages légers. Le traitement de surface. Le traitement de surface des alliages légers. Voilà. » Puis, soudain, il recule sa chaise et, d’un seul coup, franchit le Rubicon : « Mon hobby, c’est le jardinage. » Les sourires s’attendrissent. Le jardinage est beau quand on est en session. Les sourires passent en force 5.

« Durand Jacques, technico-commercial. » Il a parlé un peu vite, Durand Jacques, il n’a pas eu assez l’air de croire que ce qu’il disait était important. Il a inconsciemment saboté. Il se crée comme un malaise. Au nom du groupe, Dubois Pierre rattrape le coup. « Dans quelle branche ? » Durand Jacques n’entend pas, tout au bruit de ce qu’il vient de dire. « … chnico-commercial, co-commercial, cial… » « Dans quelle branche ? » « Oh, pardon, dans quelle branche ? La métallurgie, oui, la métallurgie… »

Tenir le coup. Sur le tableau de bord de l’animateur, l’aiguille de l’attention exigée grimpe à 5/5. Résistances à surveiller. Allons affronter ironie. Léger agacement en vue. Tout est paré, on peut plonger.

On est ailleurs. On a plongé. Difficile de dire comment c’est venu, mais c’est venu. Un peu de silence. Un écho qu’on a laissé se prolonger. Oui, c’est sans doute cela : on n’a pas coupé l’écho par une réponse trop hâtive, on n’a pas rempli le vide à toute force… On a retiré le filet ou il s’est retiré tout seul. Ça y est, on est en plongée, en immersion.

- Quels commentaires pourrions-nous faire sur ces présentations ?
– Sur ces présentations ? Sur le tour de table que nous venons de faire ? Je ne vois pas.   Nous savons l’essentiel, non ?
– Naturellement, ce n’est pas complet, mais cela n’a pas d’importance.
– Nous n’avons parlé que de l’aspect professionnel, bien sûr, le reste, je pense, ne nous    concerne pas. Sinon alors…
– Ce serait une perte de temps…
– Une indiscrétion…
– La porte ouverte…
– La bouteille à encre !
– Nous nous sommes présentés au plan professionnel, voilà tout.

« Au plan… » « Au niveau de… » Il va falloir admettre qu’en plongée, tous les plans s’abolissent. Tout le monde le sait, d’ailleurs, les participants aussi bien que l’animateur. Il ne s’agit que de déterrer des vérités enfouies. Attendre de mieux entendre des mots simples.

Un frisson a passé. Hou… Si l’on avait parlé de la vie privée (privée de quoi ?) ! Inquiétude délicieuse, goût du fruit défendu, protestations véhémentes, bruit sec du couvercle qu’on referme.

Travaillons avec les matériaux que nous avons. Ne faisons pas les difficiles. Bien sûr, on pourrait imaginer de faire se présenter les gens d’une manière compliquée : chacun, par exemple, serait un animal ou un personnage historique… Pas nécessaire. Se contenter de ce qu’on a. Ce ne sont pas les mots qui importent, mais la façon de les utiliser, de les entendre, de les traiter.

Dans les choses qu’on dit, il y a toujours ce qu’on entend, ce qu’on peut noter, ce qu’on peut répéter. Le message, comme disent les savants. Et autour, autour et dedans, un halo indéfinissable. Un ailleurs, un impondérable auquel renvoient tantôt les mots, tantôt les intonations ou le débit, ou encore les mains de celui qui parle, ses gestes, d’infimes expressions rapides comme un broncher de cheval. Ne pas couper les mots de leur halo. Il y a les mots et le halo. Le halo et les mots. On n’a pas le droit de choisir, le lot ne se détaille pas, c’est de l’escroquerie !

- Mais on le fait toujours !

Tâcher d’écouter les mots à la lumière du halo. Ne pas rêver sur le halo au point de ne plus entendre ce qui s’est dit. Regarder la ligne d’horizon, juste entre les mots et le halo.

- Mais s’il fallait faire cela tout le temps !
– La vie serait belle, n’est-ce pas !

Il ne faut rien du tout. Ne pas séparer la terre du soleil, simplement, ni le ciel de la terre. Ne pas tricher.

Il avait fallu les lui tirer de la bouche, les mots, à ce monsieur. Allez savoir pourquoi, les gens s’étaient mis à lui poser des questions. Par exemple, est-ce qu’il faisait du sport ? Oui, ça, du sport, il en faisait. Enfin, pas vraiment du sport. Un jeu sportif, quoi.

- Ça irait plus vite si l’animateur nous apprenait à nous présenter. Je crains qu’on ne         perde du temps.

Continuons quand même, voulez-vous. Bon. Alors un jeu sportif. Lequel ? Oh, était-ce bien la peine ? Bien sûr, c’était pour son plaisir. Si, si, si. Bon, du billard. Tiens, tiens, est-ce qu’il y jouait bien ? Ma foi, pas trop mal. Pour son plaisir donc ? Bien sûr, pour son plaisir. Non mais enfin, est-ce qu’il faisait des compétitions ? Oui, ça lui arrivait. Officielles, les compétitions ? Ah, oui. À quel niveau ? Euh…national. Et international. Il gagnait ? Des fois. Des championnats ? Oui. De France ? Oui, trois fois champion de France, il avait été ! La dernière fois, il avait même fait cinq cents points sur mouche, c’est-à-dire en commençant la partie et d’affilée, avant que l’adversaire n’ait le temps de jouer.

- C’est stupéfiant, dit un monsieur.
– Cette fois il s’est présenté, dit un autre.
– Çà, si je m’y attendais !
– Bravo, bravo, dit une dame.

Et lorsqu’on eut bien épuisé toutes les questions possibles sur le champion et le billard, tout le monde se tut.

Quand il y a malaise, il y a toujours un participant pour approuver l’animateur plus qu’il n’en est besoin et un autre pour le critiquer plus que de raison.

- Extraordinaire cette méthode !
– Je n’ai pas vu de méthode !
– Enfin, vous avez bien vu ce qui est arrivé !
– Vous feriez ça à votre bureau, vous ?

Pourquoi ce malaise ? Ce n’était pas sans intérêt pourtant, ce propos sur le billard. Est-ce qu’on craignait qu’en session cela ne fasse pas sérieux ? Non, pas cela. C’est vrai, chacun à sa place aurait eu quelque chose à raconter. Quelque chose de différent, sans doute, mais d’aussi intéressant.

- Mais, dit une dame, est-ce que nous sommes vraiment là pour raconter nos vies ?
– Nos vies, dit son voisin, nos vies, vous exagérez, Madame.
– Nos loisirs, dit le jardinier, mais je reconnais que, par rapport à Monsieur…

On plongeait. Une belle plongée. Avec, aux hublots du sous-marin, de temps à autre, le barracuda de l’indiscrétion qui mettait du piment.

- Ça peut gêner, quand même.
– Oh ! Vous savez, dit le champion de billard, vous savez…
– Moi, je crois que ça peut gêner. Pas vous ?
– Mais non, pourquoi ?
– Vous savez… reprit le champion
– Laissons parler Monsieur.

Et nous plongeâmes plus profond. Quelle importance après tout que ce monsieur joue au billard ou au frisbee ?

Seulement… Seulement, il prit vraiment la parole. La technique, il passerait dessus, ce serait trop long à expliquer. Ce qu’il voulait raconter, ce n’était pas ses victoires. Il n’avait pas eu que des victoires, d’ailleurs. Et puis, les victoires, ce n’était pas le plus… le plus, comment dire, le plus… Ce qu’il voulait raconter, c’était lui autour du tapis vert, au beau milieu de la série américaine, quand il ne sait plus de quel côté il faut aller, sous le projecteur cru, le tête-à-tête avec les trois billes d’ivoire, le silence total, l’angoisse, la tête qui calcule, les jambes qui trahissent, l’émotion à dominer, le plaisir, le gratuit, le nécessaire.

Et même ceux qui, de toute leur vie, n’avaient pas vu une queue de billard s’y reconnurent.

- J’ai assez parlé, dit le champion. Au suivant…

Silence. Brusque retour au réel. Long silence, même.

- Est-ce que vous faites du sport, dit le jardinier pour meubler.
– Non, pas de sport. En écoutant Monsieur, j’ai cherché ce que j’allais dire quand mon  tour viendrait. Je vais vous dire pourquoi, à plus de cinquante ans, j’ai pris le risque    d’être père de deux enfants.

Il y a ce qu’on dit et ce qu’on n’ose imaginer pouvoir dire… Cela fait deux ou trois petits secrets ordinaires, ce que j’appellerais les secrets de la deuxième étape. La première étape, c’est avant qu’on ne les dise, la seconde c’est lorsqu’on les dit. Ces deux étapes sont assez aisées ; on passe de l’une à l’autre par un progrès volontaire : mais on n’est pas très avancé de les avoir franchies. Quand on l’a fait, on se trouve devant un mur, ou un précipice, un abîme. Là, on se transforme soudain. L’intérêt se met à changer d’objet. Ce ne sont plus les choses qu’on a dites ou pas dites qui comptent, c’est ce qui, soudain, surgit avec elles, de leur cœur, de leur creux. Ce ne sont plus les choses qu’on dit ou non, c’est soi-même disant. Soi-même disant à quelqu’un. Alors, sans complaisance mais sans hésitation, on se met à s’écouter. On s’écoute dire comme si un autre parlait en soi. Une sorte de rumeur : mise en ordre et bouleversement. C’est sans doute ce que voulait dire Paul Éluard : « Écoute-toi parler, tu parles pour les autres. »

Dubois Pierre, ingénieur. Et pourquoi pas ? Il ne s’agit pas, Dubois Pierre, de remplacer vos mots par de plus sophistiqués, il ne s’agit pas de vous vêtir à la dernière mode de l’expression. Seulement de créer un peu le climat où ces mots que vous dites, ni plus ni moins maladroits que ceux par lesquels vous les remplaceriez, pourront libérer votre présence comme on libère de la chaleur, pour vous et ceux qui vous écoutent. De la chaleur et souvent une certaine déflagration, bien sûr. C’est cela se faire présent, se présenter. Parler en présent, au présent.

La virtuosité, Dubois Pierre, méfiez-vous en. C’est mauvais genre, ce n’est pas ainsi qu’il faut aborder la parole. La parole n’est pas une catin, Dubois Pierre ; méfiez-vous de ceux qui vous enseignent comment la dompter. Quand vous parlez, laissez se modifier en vous un imperceptible détail. À peine le remarquerez-vous. L’entrebâillement d’une fenêtre. Un défroissement léger. Chacun de ceux qui sont autour de cette table est capable, s’il le désire vraiment et simplement, d’être pour vous l’occasion de cette animation, de ce passage du souffle. Chacun de ceux qui sont autour de la table, chacun de ceux qui sont autour de votre vie. Et vous, semblablement, pour chacun d’eux…

- On sort de l’objectif de cette session. Il s’agissait bien d’apprendre à se présenter ?
– On sort, dites-vous ? C’est bien d’éducation permanente qu’il s’agit, n’est-ce pas ?
– Sans doute.
– Éduquer, c’est en latin educere, faire sortir, conduire dehors, emmener ailleurs.
– Mais alors…
– Vous l’avez dit.

.

CHAPITRE 2

Le tout seul

On assiste parfois dans les sessions à un miracle assez étonnant. Je dis « miracle » faute d’un meilleur mot. Rien de miraculeux là-dedans, en fait, pas plus que le lever de soleil en tout cas.

C’est le miracle du tout-seul.

Un exercice nous avait, cette fois-là, conduits à parler de la place que tenait le travail dans la vie des participants. Chacun disait son opinion, son expérience, son désir. Pour l’un, le travail était presque un salut : trouver chaque matin son bureau chargé de papiers, c’était comme une ivresse. Un autre était plus réservé : le travail était, selon lui, une obligation dont il convenait de s’acquitter avec dignité. Un troisième insistait sur sa responsabilité de travailleur. Il pensait souvent, disait-il, aux gens qui utilisaient les produits qu’il fabriquait. Un quatrième, tout en construisant machinalement une cocotte en papier, avouait avoir gardé en lui quelque chose du petit garçon qui attendait la récréation : le travail lui semblait surtout destiné à permettre les vacances.

C’est un mot sacré, le mot vacances. On ne saurait assez conseiller à un animateur dont la session bat de l’aile d’ouvrir un débat sur les vacances. Les plus assoupis reprennent de la vigueur. Quelquefois, c’est vrai, un tel débat ne tient pas toutes ses promesses. Je me souviens d’une intervention qu’un participant avait ainsi annoncée : « Mon exposé aura quatre parties. Premièrement, les vacances à la campagne. Deuxièmement, les vacances à la mer. Troisièmement, les vacances à la montagne. Quatrièmement, enfin, le coût des vacances. »

Parler du travail, c’est presque automatiquement parler des vacances. Un esprit facétieux demanda si, comme le pensait l’ancien écolier, le travail était fait pour les vacances ou, plutôt, les vacances pour le travail. Un ingénieur s’empressa de faire remarquer que c’était là la question de l’œuf et de la poule : aussi insoluble. Puis, à la pensée que la question était insoluble, il éclata de rire et se frotta les mains. Il arrive à certains ingénieurs de se réjouir quand ils constatent qu’une question est insoluble. Peut-être sont-ils rassurés de toucher ainsi les limites de leurs connaissances.

De l’œuf à la poule, nous tournions en rond. Le débat prenait cette allure faussement rationnelle qui n’annonce rien de bon et dans laquelle une oreille un peu exercée perçoit immédiatement des montagnes de frustrations, des océans de refoulement. Comme lorsqu’un homme au paroxysme de la colère se met tout à coup à jouer la sérénité et, se mordant les lèvres jusqu’au sang, s’écrie : « Parlons donc d’une manière raisonnable ! »

C’est alors qu’un participant prit la parole. C’était un homme grand et fort maigre qui s’exprimait avec un accent difficile à identifier. Personne ne comprit d’abord ce qu’il voulait dire. Mais, plus que les mots, certaines intonations annoncent parfois des interventions utiles. Il semblait raconter sa vie depuis l’origine. Ou presque. Il avait tout fait, cet homme. Accordé des pianos, collé des timbres, enseigné la guitare, dirigé des entreprises, inventé un fusil. Pour chacune des étapes de sa vie, il avait une anecdote et, comme chacune de ces étapes se trouvait dans un pays différent, son anecdote comportait toujours un mot étranger qu’il essayait de traduire sans y parvenir. Alors, il disait : « C’est intraduisible… » Et il passait à l’anecdote suivante, qui se déroulait dans un autre pays et se terminait toujours par un autre mot intraduisible.

On l’écoutait avec une sorte de méfiance, la plus solide de toutes, celle qu’on éprouve lorsqu’on sait qu’on n’a pas de raisons d’être méfiant mais qu’on ne veut pas être privé de ce droit inaliénable dont la République – méfiante – ne fait pas mention au fronton de ses mairies : faire gaffe et mettre en doute. Quand il nous eut fait faire deux ou trois tours du monde, il alluma une longue cigarette blonde à un briquet en or pour mieux entrer dans son rêve, et attendit. Au vrai, je crois qu’il était plutôt le seul à ne rien attendre. Quelqu’un se dévoua pour rompre le silence.

- En fait, nous qui parlions de vacances, vous nous avez surpris. Vous n’avez guère parlé que de travail.
– Non, pas du tout, cher Monsieur, reprit le tout-seul avec une exquise politesse, je ne crois pas… Je n’ai pas cessé de vous parler de vacances.
– Mais enfin…
– De vacances, de grandes vacances. J’ai appris la vie, vous savez, à l’Université   tzigane.

L’homme ne parlait plus. Je pensais à cette règle de politesse des indiens d’Amérique qu’évoque le grand romancier Forrest Carter : il convient qu’une conversation commence par un long silence et c’est le visiteur qui doit le rompre le premier.
Puis on revint au thème, vaille que vaille.

- Soyons concrets, dit quelqu’un.

À cette invitation, on reconnaît une confusion certaine. On essaya de l’être, sans y parvenir. Des mots se cognaient à l’embarras général : … réalisation de soi… nécessités économiques… âge adulte… sens des responsabilités… D’excellents mots qui sonnaient mal. Nous étions comme des commerçants qui, le soir, font leur caisse et s’aperçoivent que tous les billets, sans exception, sont faux. C’était comme si le tout-seul avait semé à la fin de nos phrases une interminable chaîne de points d’interrogation.

C’est alors qu’on entendit quelqu’un déclarer : « Il faut quand même que les entreprises fonctionnent. »

L’acquiescement fut général, immédiat, ponctué d’apartés rapides qui se terminaient par des gestes d’inquiétude évasive. Même celui qui rêvait encore de récréation donna son accord. Cette vérité qu’il fallait que les entreprises fonctionnent recueillit un assentiment enthousiaste et profond. Les naufragés de la Méduse ne durent pas grimper plus vite sur leur radeau.

Je l’ai dit, il n’y a pas de bon animateur. Quelque chose dut apparaître sur mon visage comme un léger sourire. Le participant qui me faisait face ne le laissa pas passer. Un homme qui se croit menacé en vaut quatre. « Pourquoi l’animateur sourit-il ? Oui, il faut que les entreprises fonctionnent. Vous, évidemment, ajouta-t-il plus imprudemment, vous vous en fichez ! »

Mon sourire ne venait pas de là. Je répétai avec un grand sérieux et en détachant les mots :

- Il faut que les entreprises fonctionnent.

Pour un peu, nous nous serions tous levés en scandant : il-faut-que-les en-tre-pri-ses-fonc-tion-nent.

C’est alors qu’une jeune femme dont la consommation de cigarettes commençait à émouvoir ses voisins attendit le créneau d’un silence pour y garer une phrase rapide, avec l’autorité de celle dont on ne prend pas la place.

- Pourquoi dites-vous ça maintenant ? lança-t-elle au groupe. Et elle souffla fortement sa fumée.
– Mais enfin, c’est inadmissible, toussa son voisin. Vous êtes de celles et de ceux qui sabotent les entreprises ! La branche sur laquelle vous êtes assise…

Elle eut un air de secrétaire prise en défaut :

- Je crois que vous ne m’avez pas comprise. Je suis d’accord pour les entreprises ; bien d’accord, même. Je vous demande seulement pourquoi vous dites tout cela à ce moment de la conversation. C’est tout. C’est vraiment tout.

Dans ces cas-là, on se croirait devant un accouchement. Il y a aussi quelque chose de l’écolier qui apprend à lire et à qui un doigt doux et impérieux désigne obstinément un mot qu’il s’entête à sauter. Il fallait que les entreprises fonctionnent et le dire était, à ce moment, comme un gigantesque mensonge.

On peut donc dire des vérités qui sonnent comme des mensonges ? Ou des mensonges qui ont l’air de vérités ? On avait beau faire. Plus l’on s’échinait à dire qu’il fallait que les entreprises fonctionnent, plus cette affirmation en tous points raisonnable engendrait un malaise gluant comme de la poix.
Ce n’était pas l’entreprise qui était en question. Ni la nécessité de son fonctionnement. C’était nous évidemment !

- Vous nous donnez bien de l’importance, dit quelqu’un.

Quelques volutes bleues supplémentaires épaissirent l’atmosphère.

- Pas d’accord, dit la jeune femme. On en a, de l’importance.

Suivit un débat des plus confus. Une discussion de ce genre est, pour un animateur, ce qu’est pour un cuisinier la préparation d’un plat un peu difficile. Rien d’impossible, mais avouons quand même qu’il faut le tour de main. La moitié des participants s’acharnait à répéter qu’il fallait que l’entreprise fonctionne, l’autre moitié lui reprochait cet acharnement.

Le tout-seul n’avait rien dit, comme si cette confusion était, dans sa langue, intraduisible. Il regardait chacun avec une courtoisie extrême, hochait la tête à chaque fois qu’il pouvait approuver un propos. Il crut poli de prendre enfin la parole. Il n’avait pas bien compris le sens de cette discussion, il ne voyait pas ce que venait faire le fonctionnement de l’entreprise là-dedans. Peut-être n’était-il pas assez habitué aux coutumes françaises. Pour lui, il fallait toujours que les choses marchent, toutes celles qui en valaient la peine, naturellement. Sur ces derniers mots, il agitait son briquet en or.

- Le but de la vie, c’est le travail, dit quelqu’un.

Le tout-seul prit soudain une attitude très distante.

- Ne dites jamais une chose comme ça, Monsieur, c’est une bêtise. Le but de la vie, c’est la contemplation et croyez-moi sur parole : je suis tout à fait athée. Le travail sert à nous permettre de vivre. Il sert aussi à nous donner la joie de créer. Sinon, Monsieur, ce n’est pas du travail, ce sont des travaux forcés. Et là je sais de quoi je parle.

Et soudain le moine se changea en directeur général ;

- Vous parlez de fonctionnement, dit-il et vous n’êtes pas capables de faire fonctionner votre discussion. Votre entreprise, aujourd’hui, c’est la session, voilà tout. Si vous n’êtes pas capables de faire marcher ça, vous ne ferez jamais marcher votre entreprise. Et puis, je vais vous dire, ne prononcez pas trop souvent le mot « il faut ». Il ne faut… je veux dire, il est mieux… non, je vous le demande, dites plutôt ce que vous pensez vraiment.

C’est alors que l’homme à la cocotte en papier dit en souriant aux anges :

- La récré, c’était vachement mieux que l’école.

La jeune femme écrasa pour la première fois une cigarette à peine entamée.

- Tout cela n’est pas sérieux, dit quelqu’un, tout cela est une plaisanterie.

Mais elle ne lâchait pas des yeux l’homme à la cocotte en papier qui avait entrepris d’en fabriquer une nouvelle. Il commençait à plier un coin d’une feuille blanche, puis deux, puis trois. Onze personnes regardaient la jeune femme le regarder.

Il baissa un peu la voix et, tout en pliant sa feuille, dit très doucement :

- Vous savez, je n’étais pas un si mauvais élève…

.

CHAPITRE 3

L’inquisiteur

Vous en parliez trop, de l’esprit de l’entreprise. D’emblée vous nous l’aviez jeté à la tête. « Mon rôle est de défendre les intérêts de ceux qui me payent, disiez-vous, c’est une question d’honnêteté. Vous ne voudriez quand même pas que je crache dans la soupe ? »

À tout instant, vous y reveniez. « Enfin, je ne comprends pas pourquoi nous sommes ici, avez-vous dit au premier exercice, cela n’a rien à voir avec l’entreprise. Je répète : c’est elle qui nous paye, et qui vous paye ! » Vous pesiez d’un poids fort lourd sur le groupe. Vos collègues n’osaient rien objecter à l’inquisiteur que vous aviez décidé d’être. Vous ne cessiez de prendre des notes. « Tout ce qu’on a dit depuis le début, tenez, je vais vous le répéter. Tenez. Si vous trouvez quelque chose qui ait quelque rapport avec l’entreprise là-dedans… » Vous aviez posé votre bracelet-montre sur la table. Vous frappiez très fort sur vos notes. … » Vous étiez arrivé deux minutes avant l’heure et vous étiez installé bien au centre du groupe.

Il y a dix ans, je vous aurais haï. J’aurais eu envie de vous insulter. Je ne l’aurais pas fait mais vous auriez compris que je le désirais. Je vous aurais traité de flic, de para, de curé. Il y a dix ans, je me serais senti aussi flic, aussi para, aussi curé que vous et il m’aurait été insupportable que vous me rappeliez aussi brutalement à moi-même. Mais, ce jour-là, je crois que je ne vous ai pas haï. Rien à voir avec la technique du métier, ou si peu… Ce n’est pas de l’autre qu’on a peur quand il ne reste plus qu’à haïr, c’est de trouver en soi-même ce que l’on hait dans l’autre. Dix ans après, cela me faisait moins peur. Je savais que ce n’était pas le dernier mot.

Quand même, vous n’y alliez pas de main morte ! « Les gens comme vous se font payer par l’entreprise pour la dénigrer… » Je n’avais rien dénigré du tout. Rien d’autre, en tout cas, que ce qu’au fond de vous, vous refusiez aussi violemment qu’un autre.

Pendant trois jours, vous n’avez cessé de m’appeler de toute votre agressivité. Un peu fatigant, ce genre d’appels, je vous jure que ça justifie les honoraires. Les autres en étaient perturbés. Juste à côté de vous, il y avait un homme tout rond et tout jovial, directeur financier de son état et père de famille nombreuse – il le rappelait constamment – qui, autant qu’il le pouvait, cherchait à calmer le jeu. À deux ou trois reprises, vous lui avez dit : « Mais je n’agresse personne ! » À ce moment-là, vous vouliez le croire. Le directeur financier en était encore plus perturbé et s’excusait en rougissant. Vous disiez cela avec un air un peu malheureux. Au fond, vous étiez sincère. À la fin de la session, le directeur financier se posait encore plus de questions que vous.

Le deuxième jour, quelqu’un a lancé une phrase malheureuse. Il est vrai que l’atmosphère était déjà durablement empoisonnée. « Vous faites un transfert sur l’animateur », a-t-il dit. En moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, non-directivité en déroute et déontologie cul par-dessus tête, j’ai retrouvé malgré moi (malgré est ici une pudeur) mes anciens réflexes de professeur. D’une voix coupante, je lui ai demandé : « C’est quoi un transfert ? » Il a pataugé pendant quelques secondes dans une psychanalyse de Prisunic. « Je crois qu’il vaudrait mieux que vous n’utilisiez pas des mots que vous ne maîtrisez pas », lui ai-je lancé avec toute l’aménité de l’examinateur qui ajourne le candidat. Ce genre de route, c’est vrai, est à barrer un peu sèchement. Vous avez eu l’air rassuré. Je montrais que j’étais capable d’autorité, et l’autorité, vous aimez ça. Mais, au fond, vous deviniez que je ne voulais pas qu’on court-circuite par des âneries ce qui se passait en vous.

Vous auriez aimé être un leader. Vous n’y parveniez pas. Le rôle de l’opposant systématique vous agaçait. Je vous rendais furieux quand, esquivant vos attaques, je passais simplement la parole au suivant. Évidemment, dans une session idéale, il aurait mieux valu que vous fussiez absent, ou enroué. Mais il n’y a pas de session idéale et celle-ci n’aurait eu aucun sens si nous ne vous avions pas supporté. À chaque pause, vous veniez me trouver pour essayer de discuter. « Ce que j’ai dit était peut-être un peu vif, m’expliquiez-vous, mais vous devez en avoir l’habitude… » On ne prend jamais complètement cette habitude, vous savez. Mais là, je ne vous écoutais guère. J’avais envie d’une cigarette et d’un verre d’orangeade, vous deviez prendre cela pour de la froideur, ou de la rancune, ou je ne sais quoi. Peut-être y voyiez-vous quelque trace d’une idéologie perverse ? Mais tant pis pour ce que vous pensiez. Je n’étais à cet instant-là, je vous le jure, que désir d’orangeade.

Vos thèses, vous nous les aviez expliquées de long en large. Elles se terminaient toujours par une formule du genre « un point c’est tout » ou « il ne faut pas aller chercher plus loin » ou « c’est comme ça parce que c’est comme ça » ou « il faut bien tenir compte de la réalité ». Vous sentiez qu’un discours qui se termine ainsi n’est pas convaincant. Alors vous redoubliez d’intransigeance. Vous étiez odieux et touchant. Votre thèse ? Vous étiez obligé de penser comme votre patron parce que c’était lui qui vous payait. Chez vous, c’était une idée fixe qui rameutait autour d’elle tout un vocabulaire moral. Vous parliez d’honnêteté, de responsabilité, de cohérence, de dignité… Beaucoup trop. Vous sentiez que ces mots abstraits sonnaient faux. Alors vous deveniez un petit peu grossier, pour faire réel. Ça n’arrangeait rien.

Les autres vous disaient des évidences. Qu’il fallait distinguer ce pour quoi vous étiez payé, un travail précis qu’il s’agissait de faire le mieux possible, et ce pour quoi vous n’étiez pas payé, prendre sur tous les sujets les idées du patron. Vous jugiez alors vos contradicteurs mesquins et démodés. Vous leur expliquiez qu’ils ne connaissaient rien aux nécessités de l’entreprise moderne, à ses stratégies, au rôle des cadres… Ils se regardaient les uns les autres avec perplexité, conscients de leurs insuffisances. « Il ne s’agit pas de ce que les gens pensent, leur disiez-vous, il s’agit de prendre l’esprit de l’entreprise. » Et vous ajoutiez : « Quand on est dans une entreprise, il faut lui être fidèle. C’est comme si on l’avait épousée. C’est ça, l’esprit de l’entreprise. »

C’est alors qu’un participant a pris la parole. Le seul de ce groupe qui n’était pas un cadre. Un presque cadre, un agent de maîtrise qui avait gardé les bleus de travail, et non les gris, parce que nous étions dans l’usine et qu’il ne voulait pas, aux yeux des copains… Il avait des cheveux blancs sur un visage très couperosé, il tirait sur les manches de ses bleus trop courts. Il posait des questions comme à l’école. « Vous avez dit quoi, là ? » me demandait-il. Il écrivait les bras très écartés, la tête penchée. Il passait beaucoup de temps à changer de lunettes. Quand vous avez parlé d’épouser l’esprit de l’entreprise, il a fait des yeux tout ronds : « Si je devais prendre l’esprit de ma femme, moi, alors… »

Tout le monde a éclaté de rire. Ça l’a ennuyé. « Notez, je l’aime bien, ma femme, hein, je ne voudrais pas qu’on confonde. Il y a des gens qui peuvent être mal intentionnés. » On a essayé de le rassurer mais il s’est buté. « Je sais ce que je dis, répétait-il, je sais ce que je dis. »

Cet incident nous a permis de reprendre les choses autrement.

- Non, l’entreprise, avez-vous loyalement reconnu, ce n’est pas ma femme.

Le fort en Freud en a profité pour marquer des points :

- Votre mère ? Votre sœur ?

Il a marqué un temps, puis :

- Votre maîtresse, peut-être ?

Un autre temps.

- Votre propriétaire ?

« Je ne comprends rien à ce que vous racontez » a dit l’agent de maîtrise. À la pause suivante, il est venu me voir. « Je n’ai pas osé le dire tout à l’heure, m’a-t-il confié, parce que moi je suis un ouvrier, alors vous comprenez, mais ils vont chercher midi à quatorze heures. Le tôlier, c’est le tôlier, un point c’est tout. » À la reprise du travail, il n’a plus ouvert la bouche. Il écoutait et, bizarrement, entendre tant de discours avait plutôt l’air de le rassurer.

Devant certains exercices, vous avez calé. Vous disiez que vous n’en voyiez pas le sens, que vraiment ça n’avait aucun rapport avec l’entreprise. Personne n’a insisté. L’agent de maîtrise vous a dit seulement : « Eh ! Monsieur, puisque vous parlez tant d’esprit d’entreprise, il faudrait avoir un petit peu l’esprit de la session. » Puis il s’est rappelé que vous étiez un cadre et s’est mis à bredouiller des excuses. Ça a été le virage, non ?

Vous vous en êtes tiré très gentiment… Tout le monde a sans doute oublié ce que vous lui avez dit, mais pas votre expression. À partir de cet instant, vous avez commencé à déplonger. Ça venait beaucoup moins de ce que les autres vous avaient dit que de ce que vous-même veniez de dire. Trois mots gentils, un peu plus que gentils. Et à un type d’une autre catégorie. Pas une affaire, d’accord, pas notable dans le bilan. Mais, à ce moment précis, c’était la révolution. Comme si, à votre manière, par votre façon de parler à l’agent de maîtrise, vous vous écartiez du langage du groupe. Comme si c’était la façon la plus juste d’être dedans.

On peut généraliser. L’esprit de la session, c’est ce qui se passe d’authentique entre les gens qui sont dans la session, qui la font. L’esprit de l’entreprise, c’est ce qui se passe d’authentique entre les gens qui sont dans l’entreprise, qui la font. Sans que personne ne soit exclu. Vous, vous n’aviez pas été exclu de la session et vous étiez pourtant terriblement mal à l’aise. L’authenticité, ce n’est pas un vêtement tout préparé dans lequel se glisser. Pas un style. Pas une manière de parler. Une aventure difficile. Pas la peine de se torturer l’esprit à inventer des théories. En fin de parcours, j’ai lâché quelques idées comme celles-là. En plein milieu d’une phrase, vous m’avez coupé la parole. Ça, jusque-là, vous ne l’aviez pas fait. Avec le même ton qu’au début de la session, mais à une petite différence près, je ne suis pas certain que vous vous en soyez aperçu. En parlant, vous desserriez votre cravate. Vous vous désétrangliez.

- Je voudrais vous poser une question , m’avez-vous dit.
– Encore ! a dit une voix.
– La dernière. Est-ce que vous vous rendez compte de ce que vous faites ?

Question embarrassante. Ni vraiment non, ni vraiment oui. Je m’en suis tiré en souriant.
Le disciple de Freud a sauté sur l’occasion :

- C’est une méthode non-directive, en quelque sorte…
– Non-directive ou pas, a repris l’agent de maîtrise en s’adressant à vous, je n’en sais rien. Moi, ce n’est pas mon problème. Mon problème, c’est qu’on vient de se parler correctement, et ça c’est rare. Je suis d’accord avec notre animateur. C’est entre nous que ça s’est passé.

La session terminée, je vous ai emmené boire un verre. Cette histoire d’authenticité vous travaillait. Vous m’avez expliqué que j’étais un rêveur.

- Elle est jolie, hein ?
– Qui ?
– La serveuse.
– Je ne l’ai pas vue.
– Alors c’est vous qui rêvez.

On a quand même voulu parler sérieusement. En cols blancs. De la direction par objectifs, de l’efficacité, des nouveaux styles de management, des cadres, de tout ce que vous avez voulu. Vous vous êtes lancé dans un grand plaidoyer qui s’adressait à vous-même autant qu’à moi. Puis vous avez parlé de votre éducation, de votre père. Moins intéressant. Des clichés. Toutes les enfances sont un peu pourries et heureusement, il n’y aurait plus rien à espérer après ! Puis vous avez essayé de retomber sur vos pattes d’avant la session, sans trop y croire.

- Votre histoire d’authenticité, m’avez-vous dit, c’est quand même un peu court en face de la réalité !
– Je ne prétendais pas faire une théorie, vous savez. Disons que là où il y a de l’authenticité, il n’y a pas de vrais problèmes. Et que là où il n’y en a pas, il n’y a pas de vraies solutions.
– En somme, vous n’êtes pas contre l’entreprise ?
– Pourquoi le serais-je ?

Vous vous êtes levé rassuré. Nous sommes partis chacun de notre côté, nous promettant de nous revoir et sachant que nous ne le ferions jamais. Au bout de trois pas, vous m’avez rappelé.

Vous aviez la bonne tête rigolarde du gamin que vous aviez dû oublier un peu en route. Ou que vous n’aviez peut-être jamais osé être.

- Si j’ai bien compris, vous n’êtes pas contre l’entreprise, mais vous préférez la serveuse ?

Et vous m’avez fait cet aveu héroïque :

- Moi aussi !

.

CHAPITRE 4

Aristote

Il y a toujours des schémas qui traînent. Au fond du tamis de la mémoire, demeurent des connaissances cailloux. À l’école, il y avait Marignan 1515 et la règle de trois. Il y avait aussi les cinq comptoirs français de l’Inde dont les noms, au moins, faisaient rêver. Dans mes jours de pessimisme, j’imagine que la formation laissera aussi sa règle de trois et son Marignan 1515.

Ça avait été immédiat. À peine avais-je prononcé le mot communication que quelqu’un avait pris la parole. Un technico-commercial, trente-cinq ans, moustache soignée, allure sportive.

- La communication suppose un émetteur, un récepteur et un message, avait-il déclaré.

Ce n’était pas tellement qu’il voulût montrer ses connaissances, c’était plutôt de l’ordre du réflexe conditionné, du compliment à réciter. Tout le monde avait approuvé. En plus de sa totale inutilité, des « connaissances » de ce genre ont le pouvoir de faire piétiner le groupe sur place.

- Non, Monsieur.
– Comment non ?
– C’est là une image mécanique, tout à fait inadéquate à la communication entre deux personnes.
– Mais enfin…
– Oublions cette formule. Réfléchissons par nous-mêmes.

Le récepteur et l’émetteur, les gens consentent parfois à s’en passer. Mais le message, ils y tiennent.

- Enfin, pour communiquer, il faut bien un message.
– C’est une idée d’informaticien ou de bureaucrate. Elle n’a aucune valeur générale.
– Mais dans notre travail…
– Quand j’animerai des sessions destinées à des ordinateurs, vous aurez entièrement raison.

J’avais quand même calculé mon coup. C’était juste avant la pause et il ne s’agissait pas de laisser refroidir le café. Impossible de parler trop longtemps. Et, pendant la pause, il fallait justement que j’aille chercher des cigarettes…

À la reprise, quelqu’un avait une explication. Les formateurs sont comme les profs de philo, ils parlent de choses vaseuses qui laissent trop de place à l’imagination. Pas moyen de s’y reconnaître. Ce n’est pas comme en maths. Çà, les maths… Même la comptabilité, notez… Encore qu’en comptabilité, Monsieur, il y a des interprétations….

C’est assez étonnant de voir craquer les structures scolaires. Vingt ans après. Et assez superbe de les aider à craquer. C’est comme si l’on sciait les barreaux d’une prison, mais pour des prisonniers qui ne seraient pas sûrs de vouloir s’évader. Après tout, c’est leur affaire. On peut toujours scier les barreaux.

Nous avons longtemps tourné autour de l’idée de communication. Les participants cherchaient surtout à définir le mot. Je leur expliquais que les définitions, dans ce domaine, n’avaient pas tellement d’intérêt.

En face de moi, il y avait un solide quinquagénaire en chemise blanche. À la voir si bien repassée, sa chemise, on devinait l’œil expert qui l’avait vérifiée, ce matin, avant qu’il ne sorte. L’homme était solidement arrimé à sa table, qu’il balayait parfois d’une main un peu grasse, avec une grosse chevalière. Un pilier de rugby. L’histoire de l’émetteur et du récepteur n’avait pas semblé lui donner d’angoisses. Mais là, pour la première fois, il prit la parole. Comme on entre en mêlée.

- Ce qu’il veut, notre animateur, je l’ai compris. Il veut qu’on se déboutonne. Je vais dire les choses plus grossièrement, excusez-moi Mesdames. Il veut qu’on se foute à poil.

Les Mesdames étaient deux, l’une plus jeune que l’autre. La moins jeune portait des lunettes à monture dorée qui, au bout d’une chaînette, dansaient devant son tailleur gris.

La plus jeune manquait encore d’esquive.

- Ah, mais je ne me mettrai pas à poil, moi, dit-elle.

J’attendis patiemment que quelqu’un dise : « C’est dommage ».

- C’est dommage, dit quelqu’un.

Je n’aurais pas cru que cela viendrait de là : un petit monsieur d’un certain âge, ancien expert-comptable. Les jeunes n’avaient pas bougé.

- Moi, ça ne me gêne pas, dit le technico-commercial.
– Vous faites du naturisme ? demanda son voisin.
– Pas besoin de faire du naturisme pour se mettre à poil !
– Ça, c’est vrai, dit la jeune femme.
– Seulement moi, reprit le pilier, je ne me mettrai pas à poil. Savez-vous pourquoi, Monsieur ? Parce que si je dis certaines choses ici, je sais que je le regretterai lourdement. Lour-de-ment. Et pas plus tard que la semaine prochaine, quand l’animateur aura quitté l’entreprise !
– Je suis d’accord avec vous, reprit son voisin ; c’est malheureux, mais c’est comme ça. Pourtant, croyez-moi, je ne suis pas cachottier, mais la vie vous apprend des choses.

Le petit monsieur expert-comptable nous avait tout de suite demandé de l’appeler Louis. Il avait une voix un peu fluette et craignait beaucoup que, face à une telle résistance, l’animateur ne soit en difficulté. Aussi prit-il sur lui de lui expliquer la situation.

- Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que nous travaillons les uns et les autres dans des services qui sont très proches. Nous nous rencontrons tout le temps, vous comprenez.

Dans les couloirs, au distributeur de boissons…

- Mon bureau est juste à côté de celui de Monsieur, dit la dame aux lunettes d’or.

Je ne croyais pas avoir demandé de déshabillage. Ni au propre, ni au figuré. Mais il fallait laisser le fantasme vivre sa vie.

- Vous comprenez, dit Louis de l’air embarrassé de quelqu’un à qui l’on propose de faire des faux en écriture, vous comprenez, d’homme à homme, ce ne serait pas pareil… Je peux bien vous raconter des choses personnelles mais, ici, ce serait plus gênant.
– Moi, dit la jeune femme, je ne le ferais pas. Même d’homme à homme, comme vous dites.
– Pourquoi ne le feriez-vous pas, gronda le pilier, tout le monde peut le faire !
– Une femme, ce n’est pas pareil.
– Mais c’est tout à fait pareil !
– Je ne crois pas, dit la jeune femme.

Ils discutèrent longtemps pour savoir si une femme, c’était pareil ou non. J’essayais de comprendre le mécanisme. Communication est un mot dangereux. Ils avaient donc édifié devant lui le barrage rassurant d’une définition et d’une formule. J’avais émis des doutes sur l’intérêt de cette définition et de cette formule. Ils s’étaient sentis attaqués. Se mettre à poil, c’était l’objet ambigu de leur crainte et de leur désir : à la fois se dénuder, ce qui est encore un peu honteux, et se révéler, ce qui ne l’est pas du tout. Ils ne savaient pas comment ça pourrait tourner : nudité ou révélation, ridicule ou épanouissement. Ils voulaient bien une conversation « personnelle » avec moi parce que l’enjeu était limité. Mais pas avec le groupe. Moi, ils me sentaient neutre. Médecin, professeur, psychiatre, confesseur, déversoir quoi. En groupe, au contraire, rien ne pouvait être neutre. Tel était au moins le point de vue des hommes. Car, en expliquant que, même en tête-à-tête, elle ne se mettrait pas « à poil », la jeune femme avait tout simplement cassé leur baraque. Cette histoire de sexe qui intervenait à propos signifiait très précisément que je n’étais pas si neutre que ça. Ma neutralité, c’était une invention d’hommes. S’ils pouvaient tranquillement me parler d’eux en privé, c’était qu’ils comptaient sur une certaine forme de complicité, le contraire d’une neutralité. Mais si je n’étais pas neutre pour elle, comment pourrais-je l’être pour eux ? Ces hommes et cette jeune femme posaient en réalité la même question, celle de la relation entre la liberté et la conscience d’être sexué. Eux, ils l’escamotaient ; elle, elle la faisait toute-puissante. Deux manières d’exprimer un même embarras.

Je voulais leur montrer une seule chose : ce qu’il y avait à comprendre ne pouvait être compris qu’ensemble, animateur et participants, hommes et femmes. Rien de plus démuni, dans ce cas-là, qu’un animateur. Je ne connais de salut que dans une énorme patience, une solide humilité. Un animateur n’est pas un surhomme ! Aucune technique, à ce niveau, ne peut plus rien. Il faut piloter à vue. Pour que ça fonctionne, j’ai besoin de me sentir très proche de moi-même, de couper mon bourdonnement mental comme on le fait d’une mauvaise télé, de m’installer dans la meilleure position d’écoute, le corps aussi présent et aussi silencieux que possible.

Besoin de couper la séquence en cours ! De couper ma télé, de couper la leur ! Deviner ce que cachent leurs définitions, leurs rationalisations, leurs peurs, leurs principes. Deviner en sentant…

Pas d’émetteur, donc pas de récepteur. Si je joue à l’émetteur, quel que soit mon message, l’angoisse en fera pour eux du pain bénit qu’ils ingurgiteront sans y penser. Pas d’émetteur. Entre eux et moi, quelque part, il y a un lieu de profonde communication. Je n’en sais pas plus.

Naissance. Saisir ce qui vient pour faire venir le tout. Une intonation, un lapsus : mais plutôt, au cœur d’une phrase, une interrogation secrète, déjà porteuse de sa vérité, qu’il s’agit seulement de les aider à déployer, à sortir de ses plis, à ex-pliquer. Et cela qu’ils vont alors ex-pliquer, si cela vient d’assez profond, c’est la matière même de la communication. Je suis là pour qu’ils s’entendent, au double sens du mot.

Et l’évidence surgit, assez terrifiante par l’exigence qu’elle comporte. Si je m’entendais un peu mieux moi-même, les autres s’entendraient mieux. La fin de toute guerre est dans l’attention intérieure. Objectif à l’infini, mais seul objectif possible.

Encore une évidence. Ils sont tous d’accord. Tout le monde veut y arriver ensemble. Les résistances, l’ironie, l’agressivité, autant de manières de dire qu’on le désire, même si l’on n’est pas encore sûr de le vouloir !

- Je suis peut-être déformé par la vie, dit le pilier, mais je suis méfiant.

Nommer, c’est faire changer. Il a nommé, il va changer. Zut pour la psychologie. Je fonce.

- Un philosophe grec qui s’appelait Aristote a dit : la pensée, c’est la pensée de la pensée.
– Expliquez ça, dit l’expert-comptable, nous ne sommes pas très philosophes.
– Ce n’est pas absolument clair, dit la dame aux lunettes d’or, qui note pourtant la phrase sur la première page de son calepin encore vierge.

La jeune femme m’a regardé. Un très beau regard. Je sens qu’elle vient de comprendre. Pas la formule. Pas le « spécialiste ». Mieux que ça. Elle vient de comprendre et m’ouvre, par son regard, l’accès à ce que je cherchais. Elle donne chair et présence à des mots qui seraient restés des mots, que je n’aurais expliqués qu’en bavard. Petit instant d’embarras, ni elle ni moi ne baisserons les yeux. Silence des autres. Je m’adresse à tous par l’intermédiaire d’elle seule. Son regard est rigoureusement indispensable. À la fois, il m’approche de moi et m’éloigne de moi. Il me tend la main, il me désigne les étapes par lesquelles je dois passer, il m’enseigne un rythme… Les mots seront approximatifs… Pas grave.

- La pensée, c’est quand, ayant pensé, on pèse sur une espèce de balance mystérieuse ce que l’on vient de penser… c’est un exercice de vérité… vis-à-vis de soi… des autres… vous avez dit que vous étiez méfiant, Monsieur ? Vous avez de la méfiance, voilà tout… il faut que vous écoutiez ce que ces mots pèsent en vous… ce qu’ils désignent… ce qu’ils font surgir… que vous les laissiez tomber en vous comme une pierre au fond d’un puits… pas possible que ça n’appelle pas quelque chose, que ça ne réveille pas autre chose… plus de choses… il ne s’agit pas de se déshabiller… on peut déshabiller les corps, pas le reste… Le reste, même pollué, même obstrué, c’est une source… on ne déshabille pas une source… communiquer, c’est laisser la source être la source…

À ce moment de la conversation viennent les bruits, un remue-ménage d’idées, d’opinions. Presque des parasites…

- Dans la vie professionnelle, ce n’est pas pareil…
– Mais si on n’est pas branché sur la même source ?
– Moi, la philo, je ne comprends pas…

Idéalement, il n’y aurait pas de bruits. Mais l’humanité, c’est réel, non idéal. Il y en a. Pourtant, à certains moments, l’effort vers le vrai est si sensible, si évident que les bruits eux-mêmes ont l’air de porter témoignage pour lui.

Le vrai ? Ni le leur ni le mien. Celui, indiscutable, qui veut venir entre nous. Le seul qui compte.

Alors, les uns et les autres, ils ont parlé. Des mots tout simples, des mots qu’on oublie. Avec le sentiment que c’était à la fois irréversible et absolument fragile. Une pudeur simple et audacieuse.

La jeune femme et moi ne nous regardions plus. Vérification inutile.

- Mesdames, Messieurs, il est cinq heures et demie.
– Hou la la, dit la dame aux lunettes d’or, avec ces embouteillages… Ah ! J’allais oublier mes notes…

.

CHAPITRE 5

La biguine

Le vacarme… Quinze filles « demandeurs » d’emploi. Demandeuses n’est pas de bonne langue. Il y a bien demanderesses, mais cela indiquerait qu’elles réclament un emploi par voie de justice. Le cas n’est pas encore prévu. Pourquoi pas ?

Quand on est habitué aux adultes, les demanderesses, ça fait un choc. Qu’ils soient cadres ou ouvriers, manuels ou intellectuels, hommes ou femmes les « adultes » accueillent l’animateur avec une déférence tout à fait valorisante. Même si ce n’est finalement que celle qu’ils s’accordent à eux-mêmes, on finit par s’y habituer. On enlève son pardessus, on pose sa serviette, on dit un mot aimable, on déplace une table – un bon animateur déplace toujours une table -, on attend un retardataire, on se renseigne sur l’heure du déjeuner, on s’assoit et on commence. On peut aussi chercher ce qu’il n’y a pas : de la craie s’il y a des « marqueurs, des « marqueurs » s’il y a de la craie, et le demander sur ce léger ton d’impatience compréhensive, le ton du chirurgien qui réclame un scalpel, avec une fine pointe d’humour, histoire de rappeler, en passant, la supériorité du travail intellectuel sur le manuel, même spécialisé.

Il y avait bien eu de la craie mais elles avaient couvert le tableau de tant de dessins qu’il n’en restait que de petits morceaux qu’on écrasait à chaque pas.

- Est-ce qu’il n’y a pas des marqueurs ?
– Ça ne marque pas, la craie ?

Le ton était donné.

- C’est qu’il n’y en a pas beaucoup…
– Faut faire avec ce qu’on a.

Le responsable de l’opération avait réuni, quelques jours avant, la poignée d’animateurs qui s’étaient embarqués sur sa galère. Des aventuriers. Il nous avait parlé de la recherche d’emploi comme on parle du conditionnement des betteraves. Ce qu’il voulait, c’était « un produit efficace ». Nous, les animateurs, nous avions à imaginer ce produit. « Il s’agit de leur apprendre toutes les techniques et méthodes destinées à chercher un emploi, vous les trouverez sur le tableau ci-dessus. » Il admettait qu’il pouvait en avoir oublié, il n’était pas un spécialiste.

Il pivota sur son fauteuil et appuya sur une série de boutons. Les rideaux se fermèrent, un truc sortit de la table, un écran tomba du plafond. J’essayai de tendre la main pour voir si un whisky y atterrirait. Nous n’étions qu’en Europe. Sur le tableau, nous considérâmes les dites techniques, reliées par des flèches, des traits de couleurs diverses, des accolades : comment rédiger un curriculum vitae, une lettre d’accompagnement (accompagnement de qui ?), savoir parler à un recruteur, lire les petites annonces, se présenter correctement…

- Si possible, une cravate, souffla le maître.
– Mais ce sont des filles, dit un collègue avec candeur,
– Vous adapterez.

Des gens de cette espèce, se dégage à un point rare l’odeur de l’absence de poésie. Il nous dit encore qu’il voulait des résultats.

- Des résultats ?
– 50% de casées. C’est essentiel pour la suite de l’opération.

Ah bon. Il finit son petit discours. « Naturellement, ce que je vous ai dit n’est pas limitatif, pas exhaustif. »

Les séquences s’appelaient « Expression et communication ».

- Niveau simple, avait dit ce personnage avec un petit geste négligent, niveau simple… vous verrez, d’ailleurs…

Nous nous regardâmes. Qu’est-ce qu’un niveau simple de communication ? Il y a donc un top niveau de la relation ? Ce qui est rassurant chez un individu de cette sorte, c’est qu’à peine a-t-il fini de débiter son compliment qu’il l’a déjà oublié. Quand même!

Comme par hasard, il rôdait vers ma salle à la fin de la première journée.

- Alors ?
– On a fait ce qu’on a pu.
– Qu’est-ce que vous avez fait ?
– Ce qu’on a pu.
– Mais encore ?
– On a dansé.
– Pardon ?
– Dansé, oui. La biguine.
– La biguine ?
– Évidemment, puisqu’il y avait des Antillaises !

Je l’ai entraîné vers un fauteuil. La moitié de son visage exprimait la terreur, l’autre la stupéfaction. Cet homme en costume trois-pièces m’a alors dit une des choses les plus drôles que, de ma vie, j’aie entendues.

- Vous savez danser la biguine ?
– Non, mais elles me l’ont apprise.

Pour dire vrai, on n’avait pas fait que cela. Mais oui, on était allé chercher des cassettes. Des kâassettes. Parce que, le matin, au hasard de la plus confuse des conversations, il m’avait semblé que les Antillaises, assez nombreuses dans le groupe, avaient une furieuse envie de parler du pays, des costumes, de la cuisine, de la langue, des danses du pays… Elles avaient esquissé quelques pas. Ça avait figé les autres. Ça, ici ? Et les autres ne pouvaient, en les écoutant, que prendre des airs un peu pincés et solennels, soudain toutes rassemblées en un groupe clair en face de ce groupe sombre, ne sachant sur quel pied… C’est comme cela que l’idée m’est venue de les faire danser. Et, comme j’avais pu, je m’y étais mis moi aussi. Un homme pour quinze filles et avec vingt-cinq balais de plus, ça ne tient pas plus de deux heures. Quand je me suis effondré sur une chaise, elles se sont assises autour de moi et on a parlé, parmi les bouts de craie laminés par la biguine. De tout, sauf naturellement de communication. Puisque c’était fait. La communication, c’est comme l’amour, il ne s’agit pas d’en parler. Je ne sais plus exactement ce que nous nous sommes dit. Mais je sais qu’à un certain moment, nous nous sommes tus. La fatigue des jambes est mauvaise pour la mémoire.

Elles venaient de Belleville et de Bondy, d’Argenteuil et de Ménilmontant, toutes inquiètes de retrouver l’école, encore si proche. Elles avaient toutes les craintes des gamines et toutes les angoisses des femmes. J’aurais voulu que vous fussiez là, Monsieur le Responsable. Caquets et pépiements, amours propres superfroissables, disputes, interruptions, impatiences (c’est quand qu’on mange ?), portes claquées, refus butés, larmes imprévisibles. Merveilleuse gentillesse. Superbe fierté. Imprenable liberté. À moins d’être une brute mécanisée, que cette pagaille était belle ! Pour la recherche d’emploi, on faisait ce qu’on pouvait. Impossible, de toutes manières, de parler plus de trois minutes du même sujet. Quant aux exercices, bernique ! Elles se coiffaient les unes les autres, plongeaient dans des illustrés, prenaient la parole sans crier gare pour dire tout ce qui leur passait par la tête ; il fallait ouvrir la fenêtre parce que l’une ne supportait pas d’être enfermée, la fermer parce qu’une autre sortait d’une grippe…

On a essayé de discuter. Conscience professionnelle. Silence, un peu… Elles avaient commencé à reprendre leurs habitudes d’écolières, sourires vides devant le maître, toute la vie refluant vers l’intérieur, à s’en briser le cœur. Parfois, l’une ou l’autre feignant de s’intéresser au sujet, une voix la coupait dans son élan : « C’est pas de ça qu’on cause ! Celle-là, je vous jure… »

À tour de rôle, elles s’écartaient un peu du groupe, à deux ou à trois. Et là, je sentais qu’elles se parlaient vraiment. Chez moi, ça passait mal. Je les regardais. Bien sûr que je n’étais pas là pour faire du pittoresque ! Bien sûr que le chômage, je le prenais au sérieux ! Oui, il fallait les aider. Mais tout ce qui était écrit sur le tableau du responsable, c’était faux. Et puis, de quoi aurais-je eu peur ? De ne pas être d’accord avec lui, avec ma fonction ? Âneries ! Tout oublier, je devais tout oublier. Mais c’est dur de lutter contre la vieillerie d’être conforme à une image. Il m’avait fallu lutter beaucoup contre moi pour accepter l’idée de la danse. La cervelle me disait : efficacité, efficacité ! Pauvre cervelle ! On se donne tellement de mal à lutter contre le plus simple ! Toujours jouer un rôle ! Les apparences, elles s’en foutaient toutes et c’était moi, le formateur, moi l’adulte, qui allais m’appliquer à faire semblant, à tricher, à boutiquer des exercices idiots ? Socrate aurait été d’accord avec ça, vous croyez ? Et Montaigne ?

Donc, quand nous eûmes fini de danser, nous avons bavardé. Les filles étaient assises sur les tables, par terre, sur le rebord de la fenêtre – « elles me font peur, c’est que c’est vachement haut », disait une petite blonde. Plusieurs avaient dénoué leurs cheveux. C’est alors que la seule Africaine du groupe s’est mise à parler. Jusque-là, elle n’avait rien dit. Personne ne sut comment elle avait démarré, c’était venu comme cela à l’instant où chacun commençait à prendre conscience qu’on était bien. Sa voix passait du grave – quand elle était sérieuse, un peu moralisatrice – à l’aigu de son rire. Elle ne semblait parler à personne en particulier, elle s’adressait à tout le monde en s’appuyant sur un regard, puis sur un autre. Et souvent elle ne parlait plus qu’à elle-même. Elle était à la fois elle et nous tous. Personne ne m’a fait mieux comprendre les rapports de la parole et du silence. Ses mots partaient du silence et le laissaient enrichi. Elle construisait le silence avec des mots. Ce qu’elle disait ? Des riens. Comment on se fait des nattes, avec des coquillages au bout. Ce qu’elle pensait de Paris. Ce qu’elle avait dit à un médecin qui la trouvait un peu déprimée. Que l’amour, il ne fallait pas rire avec. Elle parlait pour prendre soin d’un mystère et ce mystère était entre nous, fait de nous, dans une extraordinaire égalité, presque impossible à imaginer. La petite blonde, la plus jeune du groupe, s’était assise devant elle en se mordant les lèvres. Elle avait un œil au beurre noir parce que, la veille, elle s’était fait tabasser par une bande, au fond de sa banlieue (« T’as porté plainte ? » « T’es dingue, non ? »). Elle ne perdait pas un mot de ce que disait l’Africaine.

Quand j’ai rencontré le responsable, je n’ai pas trouvé la force d’être ironique. Je me suis senti le plaindre sans mépris. Je me suis senti chercher à quelles conditions pour lui, pour ceux qui lui ressemblent, la vie peut parfois chanter.

C’est sans nostalgie que j’ai parfois pensé, dans les sessions d’adultes, à cette journée inattendue. Plutôt avec confiance. Avec celles-là, avec ceux-là aussi, quelque chose, autrement sera possible. On pourra passer de ce silence fait de gêne, de peur, de conformisme, de fausse politesse, de cet irrespect de soi qu’on nomme bizarrement amour-propre, de ce silence lourd de ce qui n’est pas dit, plus lourd encore des désirs qu’il obstrue, à un silence d’attention où l’on n’oublie les mots pour n’en garder que la résonance en autrui, un silence de communion à la fois terme et chemin, recherche et découverte. Du silence où l’on ne fait que ruminer sa propre insatisfaction à un silence tout rayonnant de présence. D’un silence qui évacue l’humanité à un silence qui l’atteste. D’un silence qui la bétonne à un silence qui la cultive. D’un silence vide à un silence plein.

Étrange. En quelque sens qu’on entende le mot, ce silence-là est, bien sûr, une grâce. Il ne se force ni ne s’achète. Et pourtant, il suffit de l’accueillir, de le désirer pour qu’il vienne. Et il vient. Tôt ou tard, pas toujours où et comment on l’attendait. Mais il vient. Il vient sur son chemin de bruits et de peines. Et, quand il est là, on sait qu’on y était seulement pour lui.

.

CHAPITRE 6

Dolorès et Joseph

Ils s’étaient assis l’un en face de l’autre. Il n’avait pas fallu plus de dix minutes pour que la crise se noue. Comme au théâtre. Impossible de savoir lequel provoquait l’autre. À moins que le hasard ne les ait tous les deux provoqués en les faisant assister à ce stage.

Il sortait de l’armée, avec les cinq galons du colonel. La presque soixantaine décorée. Il s’était présenté avec une discrétion distinguée.

- C’est quoi ton prénom ? lui demanda-t-elle.

Elle avait trente ans de moins, un débardeur, des jeans. Elle avait posé Libé sur la table. Et des gauloises.

Il réussit à avouer qu’il se prénommait Joseph.

- Et v…, et toi ?
– Dolorès.

Les autres déclinèrent rapidement leur nom, comme s’ils avaient décidé de s’attribuer les seconds rôles. Un informaticien, des commerciaux, des ingénieurs électriciens.
J’avais à peine dit trois mots que l’informaticien m’interrompit :

- Nous donnerez-vous une documentation à la fin de cette session ?
– Non.
– Alors nous oublierons tout. S’il n’y a pas de traces…
– Je crois que Monsieur a raison, dit le colonel. Enfin, si je puis me permettre. Mais comme j’attends beaucoup de cette session, j’aimerais bien, moi aussi, en emporter une petite trace sous forme écrite.

Dolorès n’était pas d’accord. Elle nous expliqua que la session était une cigarette, qu’il s’agissait de bien la fumer ensemble et qu’il était inutile d’emporter chez soi des cendres et des mégots. Que la vraie trace serait le plaisir qu’on y prendrait. Sur quoi elle pointa deux de ses doigts sur ses lunettes à la Trotski pour les enfoncer sur son nez.

- Du plaisir et de la nicotine, grinça le colonel.
– Quand on est militaire, on doit savoir que la vie est brève. Pas vrai, Joseph ?

Et elle éclata de rire.

Il n’y eut pas une session, mais deux en une. Celle qui était prévue, avec ses débats et ses exercices. Et puis la leur, un duel, une guerre d’escarmouches. Un roman d’amour, dira l’informaticien à la fin des trois jours.

Elle ne sabotait pas. Quand elle s’ennuyait, elle plongeait dans Libé, tirait son voisin par la manche pour lui en montrer une bien bonne, puis lâchait trois mots qui prouvaient qu’elle n’avait pas perdu le contact avec nous.

- Ce que j’aimerais comprendre, dit un commercial, ce sont les objectifs de cette session. En somme, quel produit vous nous vendez… Communication, ça me paraît un peu vague.
– Qu’est-ce que la communication ? dit un ingénieur sur le ton de Ponce-Pilate s’interrogeant sur la vérité.
– On pourrait communiquer entre nous directo, non ? dit Dolorès. L’animateur, excusez-moi, je n’en ai pas tellement besoin.

Il est des situations où les exercices sont de trop. La session est alors à elle-même son propre exercice. Laisser faire.

À la pause, un ingénieur vint me voir. Il me dit qu’en tant qu’homme il était entièrement d’accord avec moi. En tant qu’homme, c’est une expression toujours un peu suspecte. Oui, vraiment, tout à fait d’accord ! C’était un fait que je n’avais encore pas dit grand-chose, mais il devinait parfaitement mes intentions et les approuvait entièrement. Il avait pourtant certaines craintes, des craintes indéfinissables. Son expérience le poussait à me mettre en garde : il sentait des conflits dans ce groupe. Il me dit encore qu’il serait très content de m’inviter à dîner chez lui, qu’il avait des amis très cultivés, mélomanes même. Et que sa femme, elle aussi, serait ravie de me connaître.

Bien vu. Des conflits, il y en avait. Dolorès et Joseph se balançaient des grenades. Les voyant en guerre, les autres cherchaient une explication. Ils en trouvèrent plus d’une, ce qui, à leur tour, les mit en opposition les uns avec les autres. Tout cela était plein de santé.

- Il faudrait quand même que ces deux-là arrêtent, dit quelqu’un. Il ne peut pas y avoir de communication dans ces conditions…
– Il ne s’agit pas qu’ils s’arrêtent, dit un autre, mais qu’ils aillent au bout de ce qu’ils veulent se dire.

La dernière journée fut consacrée à une analyse de ce que nous avions vécu. Les débats ne s’étaient pas perdus dans les sables et le conflit entre Dolorès et Joseph avait fait sortir tous les participants de leur tanière de prudence. Des différences, souvent radicales, étaient apparues mais, finalement, sur fond de dialogue difficile, mais confiant. Nous distinguâmes trois moments, presque trois actes.

Au premier acte, chacun parlait dans le but presque unique d’affirmer sa présence, son existence. Même quand elles semblaient concerner l’ensemble du groupe, les interventions renvoyaient presque exclusivement aux préoccupations des participants. L’ingénieur craignait toujours que le conflit ne dégénère. L’informaticien tenait à ce qu’on définisse précisément les objectifs, comme s’il fallait lire le livre en commençant par la fin. Le commercial, désolé, plaidait désespérément pour plus de réalisme. Quant à nos deux protagonistes, Joseph et Dolorès, ils ne cessaient de s’envoyer à la tête leurs phobies et leurs attentes. Mais, finalement, tout cela allait dans le même sens. Ainsi, dans le théâtre classique, commence-t-on par la présentation des personnages. À ce stade, toutefois, chaque participant attendait surtout que les autres aient fini leur intervention pour pouvoir placer la sienne.

Au deuxième acte, le débat se resserra. Le duo Dolorès-Joseph en restait la trame, mais toutes sortes d’argumentations apparurent. Chacun sentit la nécessité de sortir du soliloque où il s’était engagé et enfermé. Une certaine logique vitale était intervenue : on ne peut éternellement parler tout seul. Pourtant, en réalité, en dépit des innombrables « Je suis entièrement d’accord avec vous… » ou « Comme l’a dit Monsieur » ou « Je prolonge la pensée de Madame » ou « Je reviens sur ce qui a été dit précédemment », ce qu’on pouvait prendre pour une discussion n’était rien d’autre qu’un entrecroisement de tentatives d’annexion. Des sujets défilèrent, jamais trop approfondis, vite remis en question par l’un ou par l’autre. Un accord un peu trop rapide ou la crainte d’un trop grand désaccord nous obligeait à changer de thème. Il apparaissait clairement que le débat était à deux niveaux. Celui des choses dites, toutes compréhensibles et d’allure raisonnable, et celui d’un mouvement beaucoup plus profond qui, tout à la fois, poussait les participants à se rencontrer et leur faisait percevoir cette communication comme une chose, certes, désirable, mais aussi infiniment périlleuse.

Au troisième acte, chacun sentit qu’un quelque chose s’était installé. On chercha en vain comment et quand. Mystérieusement, par couches superposées de silences et de paroles. Dans le dialogue entre Dolorès et Joseph, une ironie plus légère prit la place de l’agressivité affirmée, suivie elle-même d’un humour de plus en plus amical. Tout cela était à la fois relatif, ambigu, incertain, complexe, mais indiscutable. Quand ce climat nouveau s’installa, un temps de silence un peu prolongé, et que personne n’eut envie de rompre, le signala. Ce silence semblait avoir deux sens. D’une part, témoigner de ce changement, l’attester. D’autre part, montrer que chacun revenait à soi, mais d’une manière différente, un soi qui avait expérimenté une présence.

Cette interprétation, que nous dégageâmes ensemble, fit l’unanimité. Le climat était devenu franchement bon. Aucune fusion suspecte. Aucune tentation de mystique de groupe. Personne ne prononçait d’ailleurs le mot groupe. Le sentiment semblait dominer que chacun avait voulu comprendre et avait été un peu compris dans et par le mouvement même qui le poussait à comprendre. Les participants avaient été heureux que Dolorès et Joseph aient pu se parler. Rien n’avait changé de leurs opinions respectives, mais il la tutoyait maintenant sans contrainte et elle avait renoncé à mettre dans ce tutoiement la connotation un peu belliqueuse dont elle l’avait d’abord chargé.

Je demandai alors aux participants de chercher quelles conclusions cette interprétation pouvait comporter pour la vie sociale. La session s’achevait, il était temps de ne plus parler de nous et de nous intéresser à des réalités plus vastes et plus objectives. Les interventions allèrent dans trois directions. J’y ajoutai moi-même une remarque. Voici quelles étaient ces trois directions.

D’abord, puisque tout le monde allait travailler en entreprise, nous nous posâmes la question de l’efficacité. On ne pouvait, bien sûr, assimiler les réunions de travail à la situation de la session. Il nous apparut pourtant que toutes celles qui se limiteraient à l’acte II, c’est-à-dire à la phase de discussion, ne pourraient guère prétendre à une sérieuse efficacité. Nous apprîmes, par là, à reconnaître la différence entre une vraie discussion et un simulacre de discussion. Si précis que soit l’objectif, si méthodique la démarche, si clair l’ordre du jour, on ne peut aboutir qu’à du confus, du désordonné et de l’obscur si les interlocuteurs n’ont pas eu la possibilité de se situer librement par rapport à eux-mêmes et par rapport aux autres.

Un participant fit, à ce propos, une remarque fort intéressante. Selon lui, nous touchions sans doute ici à la plus réelle des difficultés d’expression et de communication que l’on puisse rencontrer dans les entreprises. La formation à l’expression ne passe pas d’abord par des techniques, mais par une réflexion, appliquée à chaque cas, sur les conditions et la nature de l’expression. L’idée qu’une telle démarche nuirait à l’efficacité renvoie à une conception si courte et sommaire de la vie psychique qu’elle met surtout en évidence l’insuffisance intellectuelle de ceux qui la défendent, sans parler de leur manque d’amitié pour la liberté.

La deuxième direction était comme un élargissement de la première. La participation des gens aux affaires qui les concernent n’est pas seulement un « cadeau » qui leur serait fait ou un « droit » qu’ils réclameraient légitimement. C’est tout bonnement la condition sine qua non, au-delà de toute interprétation et de tout intérêt, de toute communication sociale, quelle qu’elle soit.

La troisième direction n’était pas la moins intéressante. Au dire de chacun, rien n’aurait pu se passer aussi facilement sans la présence de Joseph et de Dolorès. Non qu’ils aient été des leaders. Pas non plus du fait de leur conflit, qui aurait pu tourner à l’aigre ou à la sottise, mais parce qu’ils s’étaient finalement montrés l’un et l’autre authentiques. Dolorès avait brisé un conformisme, Joseph avait eu l’intelligence de ne pas refuser d’entrer dans son jeu. Nous en conclûmes qu’il n’y a pas de mécanique sociale. Rien n’oblige jamais à communiquer, rien n’y conduira jamais les gens de force. Il faut que quelqu’un, à ses propres risques et selon sa propre liberté, le désire.

La remarque que j’avais ajoutée portait sur la parole. Nous étions lentement passés, en trois jours, du bavardage à la discussion et de la discussion à la rencontre. Cela nous permettait de réfléchir un peu sur le langage. Selon moi, il est à la fois nécessaire et contingent. Nécessaire parce que, hors des mots, hors de l’échange des idées, des sentiments, des perceptions, il n’y a pas de rencontre possible. Contingent parce qu’en fin de compte, les mots et le langage ne font rien d’autre que de faire allusion à de l’inexprimé, à de l’inexprimable. Il faut donc donner à la parole sa vraie place. Ni effacement ni impérialisme. La simplicité lui va mieux que l’emphase, la proposition que l’affirmation. La discussion vaut par les idées échangées mais, surtout, par la rencontre qu’elle établit. Le « parler ouvert » dont Montaigne était le champion est bien l’exigence de chaque instant, de chaque situation, de chaque relation.

.

CHAPITRE 7

Recettes

Cette histoire des recettes, il faudra bien un jour lui tordre le cou. C’est le serpent de mer de la formation, le monstre du Loch Ness des sessions d’expression. Le martyre des animateurs. Pas un stage où elle n’apparaisse, mauvais génie de la communication, choléra des relations humaines. Des dizaines de participants m’ont posé la question, des centaines, des milliers peut-être. Je finis par en rêver.

Il faut d’abord que je me mette en colère. Ici, après tout, je ne suis pas un animateur, je suis quelqu’un qui raconte des histoires. J’ai le droit, devant ce papier, de me mettre en rage, je n’ai aucune obligation de garder mon sang-froid.

Je vous regarde bien en face et je vous dis : « Il n’y a pas de recettes pour vivre… »

Vous acquiescez. Vous trouvez cela tellement évident. Je crois que vous avez compris. Pour un peu, nous irions prendre un verre. Allons-y. Oui, vous êtes bien d’accord. Il n’y a pas de recettes pour vivre.

Une heure après, nous sommes en session. Je dis que l’expression et la communication sont des mouvements essentiels de la vie et que, pas plus qu’il n’y a de recettes pour vivre – clin d’œil dans votre direction -, il n’y a de recettes pour s’exprimer et communiquer. Simple, non ? Simpliste même, je vous l’accorde. Mais pas faux.
Là, pourtant, vous relevez le nez.

- Ce n’est pas du tout la même chose, dites-vous du ton du client mécontent.

Nous y sommes. Je vous l’avoue : à chaque fois j’ai envie de piquer une horrible colère. Pour rire, bien sûr. Une colère à la Louis de Funès. Je trépigne. Je vous saisis par le bouton de votre veste jusqu’à ce qu’il cède. Puis je le piétine. Pas envie de nourrir le moindre sentiment de tolérance à votre égard. Pas la moindre patience. Je me sens là-dessus d’un fanatisme entier.

- Certains animateurs…, dites-vous.
– Ils ont tort. Tort de A à Z.

Autrefois, quand j’étais un débutant, vous pouviez assez facilement tourner mes positions. « Pas de recettes, soit, disiez-vous. C’est un mot familier. Maladroit. Je voulais parler de techniques, de processus. De méthodes… »

À « techniques », j’étais soupçonneux. À « processus », méfiant. À « méthodes », je capitulais. Méthodes est un beau mot. En le prenant dans sa meilleure acception, je voulais bien concéder…

Eh bien, je me repens d’avoir trahi la vérité. Je reviens totalement sur cette lâche concession. Sur cette capitulation devant la mode. Sur cette inadmissible flagornerie de la bêtise.

Le lendemain, comme le jésuite des Provinciales, vous êtes revenu avec vos livres. Vous les avez posés sur la table. Votre doigt s’est négligemment arrêté sur les notices où s’étalent les titres des auteurs, leurs diplômes, leur crédibilité. Vous m’avez regardé avec hostilité.

- Brûlez ces livres !
– Mais…

Votre voix s’étrangle. Vous vous sentez fort de tous ces manuels de techniques d’expression, de méthodes d’expression…

- Brûlez-les ! Il n’y a pas une ligne de tout ça qui ait, une seule fois, servi à quelqu’un. Et si quelqu’un, une seule fois, a cru y trouver un aliment, c’est qu’il était déjà intoxiqué, dévitalisé comme une dent, ruiné dans son identité plus sûrement qu’il ne le sera jamais par toutes les crises économiques, par tous les tremblements de terre de l’histoire, par toutes les épidémies et épizooties recensées depuis Hippocrate.

Ne partez pas. Restez. Il fallait simplement que je vous montre l’importance de l’affaire.

Vous n’êtes pas parti. J’ai vu s’allumer dans vos yeux un éclair de malice.

- Vous voyez bien, dites-vous, qu’il y a des recettes, qu’il y a des méthodes ! Votre fausse colère, toutes ces outrances idiotes, c’est une méthode, non ? Vous ne croyez pas qu’on pourrait même l’appeler une recette ?

Non, cher demi-habile, non. Je ne suis pas moins rusé que vous. À vrai dire, je vous attendais à ce tournant. Que ma colère soit un peu calculée, je vous le concède. J’ai eu le temps de la mettre au point. Ce qu’il y a à voir dans cette colère, ce n’est ni une technique, ni un processus, ni une méthode. Encore moins une recette. Ce qu’il y a à voir dans cette colère, c’est la colère. Un peu moins sotte que celle que j’ai manifestée, soit. Mais la colère. Une colère devant l’idée minable que vous vous faites des hommes en général et, en particulier, de l’homme qui vous est le plus proche, vous-même. Elle va loin, cette histoire, vous savez ?

Un peu d’ironie, d’abord, vous permettez ? Vous êtes allé à l’école. À l’Université. Vous avez décroché des diplômes. Lu des livres. Rencontré des tas de gens. Séduit des femmes. Élevé vos enfants. Reçu vos amis. Écrit des lettres. Rédigé des contrats. Et puis, tout à coup, ça vous prend comme ça, comme une colique : vous vous apercevez que vous ne savez pas vous exprimer. Est-ce que vous me prendriez pour un imbécile ? Voulez-vous que je vous renvoie au Bourgeois gentilhomme que vous étudiiez en cinquième ? Franchement, ça ne vous semble pas bizarre, après tout ça, de venir apprendre l’expression auprès d’un monsieur diplômé de l’école d’horticulture d’Honolulu ou titulaire d’une licence en téléphonie pratique ? Elle va durer longtemps votre régression ? Combien de temps encore ferez-vous l’enfant ? « M’sieur, apprenez-moi à m’exprimer ! » Irez-vous jusqu’à me demander de vous donner des coups de règle sur les doigts ?

On le voit que vous régressez ! Pas un crime, notez, tout le monde régresse de temps en temps. Ça peut même avoir des effets positifs : après, on reprend les choses de plus loin, on a une meilleure perspective d’ensemble. Mais vous ne voudriez pas m’obliger à entrer dans votre régression, par hasard ? Voyez donc. Pour me demander vos recettes et vos techniques, vous avez utilisé tous les trucs des gamins :

Vous dites : « J’ai suivi un séminaire, pourtant, où on en donnait, des recettes. » (Il n’a pas l’air de vous avoir réussi, ce séminaire !) Vous disiez : « Puisqu’il en a un, de vélo, mon copain… »

Vous dites : « Je suis venu ici pour avoir des méthodes. Je n’aurai pas ce que je cherchais. » Vous disiez : « … et d’abord, c’est celui à la crème que je veux ! »

Vous dites : « Tout le groupe est d’accord avec moi. » Vous disiez : « On y va ensemble, hein, les gars ? »

Pardonnez-moi d’être un peu désagréable. Je vous assure que je n’ai pas le choix. Je ne vais quand même pas vous écouter me raconter vos difficultés d’expression en prenant la tête du toubib qui fait son diagnostic. Il faut reprendre les choses au début.

Tout ça vous ennuie. Un peu ébranlé et un peu de mauvaise foi, vous me dites :

- Ça sert quand même à quelque chose, les recettes ! En cuisine, par exemple !
– Juste. Je pourrais vous parler du sabayon piémontais, par exemple, que je trouvais pour mon goûter, l’hiver, quand je revenais de l’école…

Des recettes, des techniques, des méthodes : le monde est fait de tout ce savoir, de toute cette expérience accumulée, de toute cette habileté à transformer les choses, à tirer d’elles le meilleur parti. L’homme peut appliquer cette intelligence-là à presque tout. Mais pas à lui. L’homme, dans ce qu’il a de plus spécifiquement humain, n’est pas un objet de recettes… Je ne sais pas exactement ce qui vous a poussé à venir dans une session d’expression. Le savez-vous vous-même ? Souvenez-vous de la chanson de Bob Dylan :

Quelque chose ne va pas, Monsieur Jones,
Et vous ne savez pas ce que c’est.

J’ai peu de chances de me tromper si je vous dis que ce qui vous a conduit ici, c’est un malaise et un désir. Rien d’étonnant, et vrai à toutes les époques. Un peu moins étonnant encore à la nôtre. Toutes ces incertitudes, ces formidables mutations sociales, la métamorphose de l’idée de culture, les bruits de bottes et les centrales fissurées, les mœurs sens dessus dessous, cela vous paraît vraiment anormal d’avoir envie de faire le point sur vous-même et sur vos relations avec les autres ? Et votre réflexion devrait s’arrêter à la porte de l’entreprise ? Vous n’ouvririez pas ce catalogue de problèmes, de doutes, d’insatisfactions, d’injustices, de dangers qu’elle constitue ? Concurrence, relations humaines, hiérarchie, production, crise économique, inflation, tous ces mots de l’entreprise, à qui ne donneraient-ils pas envie de réfléchir un peu ?

Je ne crois pas que vous soyez malhonnête. Votre problème, c’est vrai, vous l’avez découvert dans une situation particulière. Un jour vous n’avez pas pu parler à votre patron comme vous l’auriez désiré. Ou vous vous êtes embrouillé dans un rapport. Ou une réunion vous a pris de court. D’accord sur ces occasions, sur ces symptômes. Mais vous en avez déduit une chose monumentalement fausse. Vous en avez déduit que vous ne saviez pas vous exprimer. Vous avez replongé dans les représentations les plus éculées de votre scolarité. Vous vous êtes retrouvé en culotte courte. Vous vous êtes dit que le maître arrangerait tout. Je comprends bien que vous vous le soyez dit. Vous nagez dans ces représentations-là. Elles ne sont pas seulement en vous, elles sont dans vos supérieurs, dans vos collègues, dans vos subordonnés. On vous a raconté qu’en apprenant, ça s’arrangerait, c’est pour cela qu’on vous a envoyé en session d‘expression. Pas obligé, bien sûr, pas vraiment obligé… Mais apprendre quoi, au juste ? Ce que vous souhaitez dire aux autres de vous-même et d’eux ? Ce que vous pensez de votre vie commune, de vos objectifs communs ? Mais cela, de qui pourriez-vous jamais l’apprendre, si ce n’est de vous-même ? Où que vous vouliez aller, voulez-vous enfin comprendre que c’est seulement par vos chemins que vous irez, par vos chemins à vous ? Que vous serez à jamais votre meilleur – et presque unique – pédagogue ? Bien sûr, vous n’êtes pas seul à vous interroger. Les onze autres, autour de la table, sans oublier l’animateur, comprenez-vous qu’ils se posent des questions différentes mais profondément équivalentes ? Ni eux ni moi, pourtant, n’avons la moindre recette disponible pour vous. Si c’était le cas, charité bien ordonnée… nous nous la serions appliquée à nous-mêmes, vous vous en seriez aperçu et vous l’auriez copiée.

Rappelez-vous La Peste. L’écrivain tout occupé de construire une belle phrase de roman tandis que l’épidémie dévaste la ville. La triche. Le déni. L’aveuglement. La peur. Le sale refuge des mots creux. Il vous faut regarder le monde en face, même quand la peste est là, surtout quand elle est là. Mais le monde, nulle part vous ne le verrez mieux qu’en vous. N’essayez pas d’insinuer que, pour ce problème précis qui vous tourmente, on pourrait… On ne pourrait rien du tout. On peut le regarder et s’y confronter, tout le reste est une blague de menteurs. Dans un homme, d’ailleurs, il n’y a jamais de problème précis. Ce n’est pas un aspect de vous, une fonction de vous qui souffre, s’émeut, s’interroge dans cette réunion manquée, dans cet entretien que vous sentez faux comme un jeton : c’est vous, jusqu’aux fibres et aux racines, vous tout entier dans toutes les sensations de votre vie, des plus fines aux plus épaisses. Comme c’est vous dans la joie de cette naissance, dans cette peine. Ne croyez pas les gens qui vous proposent des recettes. Ils n’ont jamais rien écouté d’eux-mêmes, comment pourraient-ils vous écouter ?

.

CHAPITRE 8

Parenthèse

Je dois à la formation d’être devenu un peu plus attentif au monde souterrain. Les participants me forment beaucoup plus que je ne les forme. J’ai vite compris qu’il n’y avait aucun rapport entre ce métier de formateur et le professeur que j’avais été. J’ai essayé de me débarrasser peu à peu, une à une, des diverses illusions de la mode. Pas sûr que j’y aie réussi. Non, je ne suis pas détenteur d’un message. Non, je ne soigne personne. Non, je n’ai aucune grille d’interprétation à proposer. Pas plus qu’un pouvoir de divination, pas plus qu’un accès prioritaire à l’inconscient. Il me semble seulement avoir commencé à apprendre à être là. Non pas idéalement, en sage. Ni grotesquement, en gourou. À être là, simplement, sans trop de peur.

Ce métier est superbe. Il me semble que tant de voix entendues, tant de groupes, font, session après session, comme une rumeur. Quand j’ouvre un nouveau séminaire, je sens tous les précédents venir l’accueillir. C’est toujours différent, mais ces différences se rassemblent en une sorte de carrefour où elles coexistent sans se détruire. Il y a ce que disent les gens, les situations particulières dans lesquelles ils se trouvent, les difficultés qu’ils ont à affronter : mais, sous ce sable, il y a la mer ; sous les portraits, sous les images, un flux et un reflux incessants, une circulation de vie de tous à chacun et de chacun à tous. L’humanité porte les humains.

On peut rire d’un tel optimisme. On peut m’affirmer qu’il n’existe que dans mon regard et que, dans les sessions, ce regard est peut-être celui d’un voyeur. Je ne le pense pas. Je ne me sens pas voyeur. Accompagnateur, facilitateur plutôt, pour reprendre le beau mot que les Anglais nous ont judicieusement emprunté. Car cet optimisme n’est pas du tout aveugle. Il se sait et se sent toujours menacé. Mais il en est d’une session comme de toute la vie. Il n’y a aucune raison de ne pas trouver les autres. Puisqu’ils sont là. Mais on peut marcher longtemps en cherchant une rivière sans la trouver. Et qu’importe qu’elle existe si on ne la trouve pas, si on ne sait pas, au moins, qu’on la trouvera un jour.

Il y a dix ans le professeur que j’étais craignait de s’approcher de cette source que sont les autres. Il ne venait à eux que protégé par les documents de sa serviette, par la structure de ses interventions préparées, par celle, toute défensive, de son crâne. Je suis venu à la formation avec maladresse : mes résistances étaient à la mesure de mon désir. Peu à peu, je crois que j’ai appris. Je n’ai aucune honte à dire que je suis le plus grand gagnant de mes sessions de formation. C’est que le don est dans la demande, et la demande dans le don. À un certain point d’authenticité, demande et don se confondent. On peut faire don de sa demande comme on peut demander le droit de donner. Il me semble que j’ai un peu appris à m’approcher des êtres, à voir grandir ensemble la conscience de la fraternité et celle de l’inévitable solitude. À voir dans mes préventions contre celui-ci ou celle-là des peurs mal déguisées, dans mes refus des désirs secrets, dans mes raideurs un rêve de souplesse. J’ai appris qu’il n’était pas grave de ne pas savoir. J’ai appris qu’il ne fallait jamais chercher à comprendre vraiment les autres, qu’il suffisait de s’approcher jusqu’au point où l’on ne comprend plus rien, où il n’y a plus qu’à voir, à contempler, à méditer, à aimer. J’ai appris une indulgence pour moi-même qui a pourtant des allures d’exigence, et à ne pas me désoler excessivement de n’être réellement capable ni de cette indulgence ni de cette exigence. J’ai vu qu’avec toutes les différences dont je me croyais marqué, j’étais profondément comme un autre – et que les autres n’étaient les autres que de cette nécessité d’affirmer leur différence. En sorte que ce qui nous distingue nous unit. Autre chose est de savoir ces choses simples, de se les répéter, de s’en faire un credo, autre chose de les avoir lentement apprises des autres, d’en avoir été à la fois laminé et réveillé.

Ce sont bien les autres, en effet, qui me les ont apprises dans notre entre-formation réciproque. Je ne les ai saisies en moi que de les voir en eux. Je me suis approché de moi-même au même rythme que je m’approchais d’eux. Tant pis pour la banalité de l’affirmation : un être humain, c’est très beau. Beau quand il souffre et se bat, beau quand il gagne et découvre, beau dans la détresse, beau dans la joie, beau dans la confiance et beau dans cette sorte de confiance pas tout à fait aboutie qu’on appelle méfiance. Ces gens si différents m’ont peu à peu appris à renoncer au cinéma du professeur, du spécialiste, de l’intellectuel. Ils m’ont invité à être simplement moi-même, sans trop de scrupules pour mes limites, à parler mon vrai langage, non pas ce langage codé par des générations de clercs mais celui qui remonte de mon enfance, nourri de tous ceux que j’ai vus sur le chemin, de toutes les amitiés vécues ou rêvées. Ils m’ont permis d’entendre, devant eux et avec eux, le vrai son de ma voix, celui que je me réservais comme une confidence de plus en plus triste, et les vraies notes de mon rire : et ce don allait avec une demande à laquelle j’accédais sans effort, trouvant avec ma voix leur voix, avec mon rire leur rire. Et ainsi s’établissait une sorte de réciprocité affectueuse qui ne se disait jamais, dans la justesse de l’humour.

Si quelqu’un s’approche un peu de lui-même, sans orgueil et sans colère, sans impatience et sans complaisance, il s’approche de tous. Mais quand ces aventures se font en groupe, quand mille relations s’entrecroisent, alors quelque chose apparaît qu’on peut dire prophétique. Une prophétie modeste, bien sûr, à usage intérieur, intime ! Mais enfin l’humanité se lit à un autre niveau et, en même temps que cette lecture réjouit le cœur, elle nous pose de sévères questions, et les pose aussi à la société tout entière.

Tout serait truqué si on cherchait dans une session je ne sais quelle drogue psychologique ou sociale, la consolation d’une « congruence » qui écarterait de la vie réelle. Mais non. La vie réelle est tellement présente dans les trois jours d’une session ! Ce qui frappe, c’est le besoin fou, immense, qu’ont les hommes et les femmes de notre temps de ce genre de rencontres. Non pas seulement – même si cet aspect n’est pas à ignorer – pour des raisons psychologiques, mais surtout du fait d’une sorte de nécessité intérieure qui les dépasse infiniment. Il s’agit peut-être là, pour certains, de faire l’expérience du meilleur de l’existence, d’y trouver la possibilité, presque toujours refusée par notre époque bavarde, de communiquer un certain souffle personnel qui répugne à se répandre en confidences et en autoportraits, qui se saisit d’emblée dans, pour et par la relation et, loin de s’arc-bouter peureusement sur sa différence, en fait gracieusement le plus bel ornement de l’amitié. Pour des hommes et des femmes déchirés entre l’insignifiance des codes sociaux et la marginalisation tragique de la vie dite personnelle, une session est souvent un tonique très efficace.

On n’y use pas d’un langage savant. La réconciliation passe aussi par le langage. Toutes les rhétoriques en sont bannies, si nécessaire, par une ironie un peu acide : rhétoriques d’hier, solennelles et creuses, rhétoriques d’aujourd’hui, hermétiques et prétentieuses. On découvre qu’on va au profond par le simple, que le vrai est à lui-même son propre chemin. Tout commence et se vérifie par les mots qu’on choisit. C’est comme si certains d’entre eux ouvraient nos maisons intérieures, celles dont nous hésitons toujours à franchir le seuil.

On se découvre des souterrains communs. Si proches, si vastes ! Non qu’on les explore, on s’y perdrait si vite ! Mais on les sent là, on peut s’appuyer sur les réserves qui s’y entassent, souvenirs, aliments, munitions. Ils vous rendent plus forts et, si cela allait trop mal, on pourrait s’y réfugier. Personne, évidemment, n’a attendu une session pour deviner que ces souterrains étaient là, mais savoir ensemble que ces réserves existent leur confère une réalité plus irréfutable encore. Qu’il ne s’agisse pas de rêves, ni d’illusions solitaires, l’existence concrète, immédiate, sensible des autres l’atteste.

Comment donc ne pas être optimiste ? Même si, on l’a senti, il ne s’agit pas d’un optimisme béat, encore moins de quelque illumination sectaire et pathologique. Une session de formation, en effet, fait aussi très bien sentir que rien n’est jamais gagné à coup sûr. La vigilance, l’énergie, l’imagination y sont requises.

Mais ce qui me frappe le plus dans une session, c’est qu’on y sent le désir de réconcilier plaisir et exigence. Il y a là une grande leçon pour une époque qui les dissocie d’une façon si tragiquement stupide : d’un côté, l’exigence brutale, froide, inhumaine, nullement fondée en vérité et pas davantage en justice que le délire économique propose aux individus ; de l’autre, cet appétit compensatoire et glouton de plaisir qu’il excite méthodiquement, véritable consommation de jouissances qui tue les sensations sans même les entendre et périme l’instant présent au nom de l’instant à venir. Épuisé par cette double tyrannie, l’être humain court d’une servitude à l’autre, tâche de remédier à celle-ci par celle-là, à celle-là par celle-ci, cherche à apaiser la morsure d’un esclavage par le fouet d’un autre esclavage. Dans les sessions, pourtant, on devine que plaisir et exigence ne s’opposent pas, ne peuvent pas, ne doivent pas s’opposer. Que l’exigence est absurde qui ne produit pas quelque plaisir partageable et que le plaisir lui-même est le lieu de l’exigence. Que l’objectif humain par excellence est de réconcilier ces deux faces de l’existence. Qu’on peut apprendre ensemble, bien mieux que tout seul, les chemins de cette réconciliation qui, quand elle se réalise, est elle-même à la fois plaisir et exigence.

Dans une société où bien des inquiétudes sont à vaincre, où bien des satisfactions proclamées cachent de secrets désarrois, où l’expérience dont on se flatte à grand bruit pèse souvent comme un couvercle, où bien des gens arborent une apparence souriante, si agréablement dans le vent, avec d’autant plus d’ostentation qu’ils se sentent secrètement plus démunis, la session est le lieu d’un langage simple et ouvert, placé à l’exact point de rencontre de soi-même, des autres et du monde.

C’est aussi le lieu du combat, du combat pacifique. Même s’ils ne l’avouent guère, les participants sont les uns pour les autres comme un chantier commun. Le mouvement par lequel un groupe à la fois constitue ce chantier – il y faut de l’humilité et de l’abandon – et travaille à ce chantier – il y faut du courage et de l’espérance -, est une superbe manifestation de leur humanité commune. Voir s’ouvrir ce qui était fermé, voir ces hommes et ces femmes aborder ensemble à des rivages qu’on pensait inabordables parce que défendus par tant d’habitudes, de mauvaises pudeurs et de fausses délicatesses, voir se transformer en énergie, en construction, en rassemblement ce qui était d’abord solitude, émiettement, refus, voir ce mouvement s’installer non pas par la magie de quelque technique miraculeuse mais par l’accord progressif des bonnes volontés, des volontés bonnes, deviner, sous les mots, tout un paysage souterrain où les sensibilités les plus éloignées peuvent se reconnaître, sentir, de plus, que l’animateur n’y est à peu près pour rien et que tout ce qui lui est demandé, c’est de ne pas trop empêcher la musique, sa musique, leur musique, notre musique, voilà ce qui me fait aimer ce métier.

.

CHAPITRE 9

Pluriels

Il y a toujours l’instant où ça bascule. Et cet instant est très proche de celui où l’on doute le plus.

Quelqu’un avait souhaité, ce jour-là, que l’improvisation collective porte sur l’idée de liberté. On avait couvert un tableau de mots lancés au vol par les participants, tous ceux qu’ils associaient à l’idée de liberté. Le tableau n’avait pas suffi, il avait fallu installer de grandes feuilles de papier sur les murs. Comme je n’avais rien trouvé pour faire tenir ces feuilles, j’avais demandé par téléphone à la réception de l’hôtel qu’on nous apporte du scotch. Le garçon était monté, quelques minutes après, portant solennellement treize whiskies et pas de papier collant. Se méfier des sens pluriels.

Quand nous eûmes fini nos whiskies, nous nous vîmes dans un grand embarras. À la lumière décisive de l’alcool, nos cogitations nous paraissaient assez plates. Ces banalités affichées étaient décourageantes. La plupart des participants se réfugiaient dans le silence, d’autres cherchaient au fond de leur verre la dernière goutte qui relancerait l’inspiration, un ou deux vertueux, dédaignant un trop facile désespoir, commençaient à chercher les raisons du naufrage.

- Je crois qu’on pourrait dire…

Mais le moteur de la session était noyé.

- Je pense que tout cela est assez artificiel, dit une dame qui paraissait la sagesse même.

Elle avait fait cette remarque calmement, sans la moindre agressivité, sans un soupçon d’ironie, dans le désir évident d’être utile. Elle devait aimer donner de bons conseils aux gens.

- Nous ne tirerons rien de tout cela, dit un autre.
– Je ne voudrais pas me montrer critique, dit un troisième, mais comment voulez-vous  que nous traitions un sujet pareil en si peu de temps ? À la limite, ce n’est pas sérieux.
– Nous ne nous connaissons pas assez, reprit le premier.
– Et nous ne sommes pas des philosophes, fit son voisin avec cet air de satisfaction  qu’ont souvent les gens à préciser qu’ils ne sont pas philosophes.

Un monsieur posa ses lunettes pour constater :

- Nous avons dit n’importe quoi. Moi, pour ma part, j’ai dit « cinéma » et « télévision ».  J’avoue que je ne me suis pas cassé.

Il éclata de rire et répéta à la cantonade :

- Nous avons dit n’importe quoi…. N’importe quoi !

Le rire accrut le malaise.

- Moi, dit la dame, franchement, je ne comprends pas.
– Vous devriez nous aider un peu, me dit-on à mi-voix, je ne sais pas, nous indiquer quelques pistes.
– Sincèrement, vous qui êtes animateur, ça ne vous décourage pas ?

Si, ça me décourageait un peu. Il y avait eu un tel éclat de rire quand le garçon, sérieux comme un pape, avait lentement fait le tour de la table pour nous distribuer nos whiskies que le sérieux de nos réflexions en avait pâti.

- On pédale dans la choucroute, dit quelqu’un.

La dame reprit la parole. Lentement. Comme quelqu’un de bien intentionné qui veut sauver une situation qui, au fond, lui importe assez peu. Elle nous expliqua que le sujet était beaucoup trop difficile, que tout irait mieux si nous choisissions un autre thème, plus à notre portée. Elle ne savait pas lequel, on pouvait dire n’importe quoi. Les loisirs, par exemple.

- Pourquoi pas les loisirs ? reprit-elle.
– Ou la famille, dit un monsieur.
– C’est trop personnel, la famille. Ou le travail.
– Ou la télévision.
– Ou la pollution. C’est un problème, ça, la pollution !

Ainsi, autrefois, quand nous avions dix ans, cherchions-nous avec les copains à quoi nous pourrions bien jouer. Sans savoir que le vrai jeu viendrait sans que nous le cherchions. En attendant, l’un de nous proposait une idée et tous les autres la refusaient. Un long silence suivait, durant lequel nous shootions dans les cailloux.

- Franchement, Monsieur, j’insiste. Vous, ça ne vous décourage pas ?

Geste évasif. Impossible de répondre. Bien sûr, à 99,99%, ce que je lis sur les feuilles me décourage. M’accable, même. Si je tournais le dos aux gens pour ne m’occuper que des feuilles, le 0,01% restant y passerait lui aussi. Mais voilà, je ne tourne pas le dos aux gens et, si largement artificielle que soit l’opération, leur présence l’empêche de l’être entièrement. Et puis, que faire ? Brûler les papiers ? Faire semblant d’oublier ? Ça aggraverait. Me lancer dans un discours pour expliquer ? Expliquer quoi ? L’absurdité grandirait avec les explications.

Le 0,01%, c’est un mélange de résignation et d’espérance. En tout cas, pas moyen de faire disparaître le cadavre, pas moyen de décréter qu’on va s’occuper d’autre chose. Mais est-ce vraiment un cadavre ? Quoi qu’on fasse dans la vie, n’y trouvera-t-on pas de l’absurde, au moins de l’ambigu ? Du creux ? Du louche ? Du vaseux ? Et si c’était une chance, toutes ces approximations tirées de nous ? Une chance, en s’en défaisant, d’ouvrir les yeux ? De changer de langage ? Admettre le côté artificiel de cette session, n’est-ce pas admettre le côté artificiel de toute activité humaine ? Même sous les ors de l’entreprise, de la République et de tous les autres ? On admet très mal cela, c’est apparemment humiliant, très peu désirable. On voudrait qu’il en soit autrement. On ne se résigne pas. Pourtant, admettre l’artifice comme artifice, n’est-ce pas précisément de cette façon qu’on ne s’y résigne pas, qu’on ne le tient pas pour le dernier mot, la plus réelle réalité ?

Nous voulons nous débarrasser de ces feuilles, de ça, parce que ça nous obsède. Lutter contre l’artifice, c’est capituler devant l’artifice. Après tout, ça qui s’étale sur le tableau et les feuilles, c’est nous qui l’avons fait, mais si nous sommes capables de ça, nous le sommes aussi d’autre chose. Et si, de nous reconnaître pluriels, nous parvenions à en rire, comme du whisky ? Si nous avalions ces feuilles comme nous avons avalé le whisky ?

Ici se trouve peut-être le centre formateur d’une session. Quand on est immergé jusqu’au cou dans l’artifice. Quand chacun observe les autres en se grattant la tête. Quand tout le monde a envie de toussoter en regardant ailleurs, quand on a fini de croire qu’on peut toujours arranger les choses, quand on a un peu appris à se laisser flotter dans l’indécis, c’est alors que la liberté a une chance de reprendre, en chacun, le gouvernail. Et, dans cette session où nous sommes, ni plus ni moins sérieuse qu’autre chose, ce gouvernail, elle va le reprendre.

L’espace d’un instant, il faut reconnaître que tout se joue sur l’animateur. Pour le reste de la session, on pourrait sans doute le remplacer par une vidéo, un magnétophone, n’importe quoi. Un laser. Pour cet instant précis et, cela, jusqu’à la fin des temps, on ne le remplacera jamais par rien. Cet instant où il a fonction de tenir le coup, soldat sous la mitraille, pilote au virage décisif. L’instant 0,01 où forcément, s’il ne cale pas et seulement s’il ne cale pas, les gens vont se mettre à parler autrement. Où, devant ces âneries sur ces feuilles affichées, le navire dont ils sont à la fois l’équipage et les passagers va lever l’ancre. Où ces feuilles, bientôt, ne seront plus que la trace d’une escale médiocre qui s’éloignera dans la brume du matin et que personne ne regardera plus parce que ce qui est beau et désirable, c’est la haute mer. À moins qu’on ne les regarde pour voir le chemin qu’on est en train de parcourir, avec une indéfinissable tendresse pour ce qu’elles n’auront pas empêché de faire, ces feuilles qu’on n’aura plus besoin d’oublier. De l’engrais, en quelque sorte. Est-ce que c’est parfait, l’engrais ?

Les gens le sentent. Être si près de leur vrai souci, parfois, les inquiète un peu. Non plus les soucis compliqués des problèmes qu’on embrouille à plaisir, mais un seul souci que l’on porte en soi, sans fausse tragédie, sans mauvais cinéma. Non plus les noirs soucis. Le blanc souci. Alors les gens paniquent un peu et se mettent à s’identifier à des choses qu’une heure auparavant ils critiquaient, et dont soudain ils se sentent très proches. L’entreprise, par exemple, le travail. Curieux comme ils ont l’air de regretter tout ça, comme ils paraissent pressés de le retrouver.

- Mais, dit l’animateur, c’est bien l’entreprise qui vous a envoyés ici ?
– On ne savait pas que ça se passerait comme cela.
– Si on sait ce qu’on va trouver, est-ce vraiment la peine de chercher ?

Je ne peux rendre compte du détail de la progression. Est-ce même une progression ? En tout cas, je n’en suis nullement le maître. Je vois se faire sous mes yeux des choses belles. Le voyage a commencé par d’imperceptibles vibrations de la coque. La dame s’est mise à lâcher quelques réflexions humoristiques sur ce que nous avons écrit. En rougissant de honte et en cachant sa bouche derrière sa main.

- J’exagère, dit-elle.

Un autre a saisi la balle au bond. Un troisième a posé une question. Un quatrième s’est inquiété.

- Enfin, que voulez-vous nous faire dire ?

Une ou deux fois, le navire a hésité, comme s’il allait revenir au port. On aurait juré qu’il reculait. Illusion des vagues.

Cette image du navire ne vaut pas grand-chose. Pourtant c’est cela, un groupe. Un petit paquet de gens au milieu de ce qui les dépasse. C’est vivant, cela ne peut s’évoquer que par des images. Il faudrait être poète. Cela ne correspond pas au langage froid et satisfait des sciences humaines. Un navire, oui. Des gens embarqués ensemble qui ne savent pas trop pour aller où. Une suite de solitudes qui peuvent faire une solidarité, peut-être plus. Quelquefois on dirait que le navire invente les étoiles sur lesquelles il va se guider.

Alors, tout devient allusion. Quelqu’un se met à parler en qui tous se reconnaissent, les participants comme l’animateur, devenu lui-même participant. Celui qui parle ne dit rien de génial, pas besoin de prendre des notes. Mais ces mots qu’on sentait tout à l’heure préfabriqués, il les tire maintenant de profondes réserves. C’est alors que les gens se reconnaissent, se reconnaissent deux fois, par la ressemblance et par la différence. Par la ressemblance parce que le puits soudain ouvert par celui qui parle est la source de tous. Par la différence parce que chacun, écoutant les mots d’un autre et l’expérience d’un autre, fabrique en secret les mots que, lui, il pourrait dire, et que peut-être il ne dira pas, des mots tout autres, tout semblables.

Le navire a levé l’ancre. Rien d’une expédition héroïque. Aucun Cap Horn à doubler. Mais, comme dirait La Palice, la mer commence là où finit la terre. Non, vraiment, rien d’une expédition. Une promenade, du cabotage. Le temps, quand même, pour les mots de recoller un peu aux pensées et les pensées aux sentiments.

CHAPITRE 10

Impros

D’abord elles ont ri :

- Non, mais on n’est pas des vedettes !

La veille, quand je leur avais parlé du magnétoscope, elles avaient souri de plaisir. Mais quand le gros appareil a été installé dans la salle obscure, elles ont eu peur.

- Qu’est-ce qu’il faut qu’on fasse ?
– Ce que vous voulez. Improvisez.

Ce qui les gêne le plus, c’est qu’on ne leur donne pas un rôle précis. Tirer quelque chose d’elles-mêmes, ici, devant les autres, sans texte, sans modèle, sans rôle, sans rien : anormal, fou, tellement désirable… L’une d’elles a fait du théâtre autrefois, en amateur, elle se le rappelle pour se donner du courage. L’animateur prend l’air impassible qui convient. Ça tempête pas mal en lui, pourtant. Sadique ? Farceur ? Au fond du fond, il ne le croit pas. Il est même certain que ce genre de défi, pourvu que l’atmosphère soit amicale, est une belle occasion.

Solange se balance sur un pied. Marie-Louise s’est appuyée à la table, qu’elle gratte nerveusement de son index.

- Mais on n’a rien à dire…

Les aider à supporter ce silence. À ne pas le vivre comme un échec, une capitulation, une honte, un examen où l’on ne sait pas… L’œil du magnétoscope ne regarde pas Caïn. Elles ne sont pas Caïn. C’est injustement qu’elles se défendent, qu’elles s’interdisent d’attendre, qu’elles ne prennent pas leur temps. Leur montrer que c’est comme un accouchement. Est-ce qu’une femme qui accouche trouve absurde son attente ? Les persuader qu’on peut faire de toute attente l‘annonce de quelque fécondité.

Nous qui regardons avec elles ce qui va venir d’elles, nous ne sommes pas des « spécialistes », il n’est pas nécessaire qu’elles nous sentent impassibles. Nous espérons avec elles. Leur naissance nous importe. Ce qui était, il y a quelques minutes, le plus artificiel des jeux, prend soudain une gravité extrême. Nous attendons sans impatience qu’elles parlent, notre silence est une affectueuse incitation. Bien sûr, si elles veulent, elles peuvent renoncer. Mais nous sommes tout sauf neutres. Nous ne sommes pas des miroirs. Il y a un lien entre elles et nous. Jamais nous n’avons pris à ce point conscience du besoin que nous avons de la parole de quelqu’un. Je crois qu’elles le sentent.

Alors Solange a parlé. Elle a retrouvé les intonations de ses dix-sept ans :

- Dis, Maman, Marc, tu le connais ?

Éclat de rire de Marie-Louise.

- Non, mais je ne suis pas ta mère !

Elles pouffent. Coupez. Et pourquoi pas, Marie-Louise, si c’est à ça qu’elle veut jouer ?

On recommence.

Après, quand elles verront la séquence sur l’écran, elles diront :

- C’est venu tout seul.
– Je ne savais pas que j’avais dit tellement de choses. Je ne m’en souvenais plus.

Et Marie-Louise continuera :

- Ce qui me frappe, c’est que j’ai dit des choses contradictoires, et pourtant pas contradictoires. Comment est-ce que ça peut être à la fois contradictoire et pas contradictoire ? Ça me choquait qu’elle me demande d’aller vivre avec Marc, et ça ne me choquait pas.
– Je n’aurais pas voulu le faire si tu n’avais pas été d’accord, dit Solange. Il fallait absolument que tu sois d’accord.

Quand Marie-Louise a dit oui, Solange l’a embrassée. Et nous avons marché. C’était un vrai baiser. Très mystérieux assentiment de Marie-Louise à Solange.

- Et vous, Solange, qu’avez-vous ressenti ?
– Dès que j’ai commencé, plus aucune peur.

Surtout garder pour soi ses interprétations. Autant en emporte le théâtre.

Les deux derniers du groupe, c’était plus difficile encore. Les deux plus timides, assurément. Michel a la soixantaine, un visage très doux, l’air d’être encore un bon élève. Durant toute la première journée, il n’a rien dit. Parfois un bref sourire ironique passait sur son visage comme si tous nos discours… Thérèse a trente ans de moins. Depuis hier, elle n’a ouvert la bouche qu’une seule fois. Elle est d’apparence fragile, avec une sorte de feu. Ce qu’elle nous a dit de ses difficultés nous a consternés, tout le monde a eu envie de la protéger. On s’empresse si vite de protéger ! Quand le sort les a désignés pour improviser ensemble, un homme n’a pas pu retenir un début de protestation.

- Peut-être vaudrait-il mieux que…

Le reste lui est resté dans la gorge. Il a rougi très fort et s’est tu. C’était l’homme fort du groupe, le candidat leader, qui avait ainsi pris la parole. Quand il s’est tu, c’était comme s’il s’était soudain demandé ce que cela peut bien vouloir dire d’être un leader, un homme fort…

Ils sont venus en souriant devant l’appareil. L’appareil n’a pas fonctionné. Il y eut comme un soulagement. Puis l’appareil a fonctionné.

Et nous avons entendu un très bel échange, d’une stupéfiante justesse, un duo d’amour plein de fermeté et de douceur, de souffrance vaincue et de courage vainqueur.

Ils ont été un couple, d’emblée. Ça se voyait, ça se sentait, le cœur le palpait. Malgré ou à cause de la différence d’âge, de la timidité de Michel, de la fragilité de Thérèse. Elle avait quelque chose à avouer à Michel, Thérèse. Elle avait acheté un manteau de fourrure. Une occasion. C’était la première fois, elle n’était pas coutumière de ce genre de folies, il le savait. N’est-ce pas qu’il le savait ? Il y avait eu une rentrée d’argent, elle avait cru qu’il comprendrait. N’est-ce pas qu’il comprenait ? C’était un peu pour lui aussi qu’elle l’avait fait. Michel comprenait, bien sûr, mais il avait aussi une nouvelle pour Thérèse. Elle se rappelait qu’il y avait eu des bruits inquiétants à l’usine, deux mois auparavant ? Puis, ça s’était tassé. Mais, depuis quelques jours, ils s’étaient précisés et aggravés. Et de cela, Michel n’avait rien dit. C’est pour bientôt ? demande Thérèse. Oui, c’est pour bientôt, dit Michel, le licenciement est inévitable. Mais très bientôt ? C’est fait, dit Michel.

- Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ? demande Thérèse.
– Parce que je voulais être un grand garçon, dit Michel.
– Un grand garçon tout seul ?

Bien sûr, Michel n’a pas demandé à Thérèse de vendre le manteau. Mais, le coup de génie, c’est que Thérèse ne le lui a pas proposé. En un regard, elle nous a fait comprendre, à nous et à lui, qu’elle ne le ferait pas. Elle y avait pensé, cela ne lui aurait guère coûté. Mais cela aurait été pire que tout. Elle se souciait moins de sa conscience que de Michel : elle a gardé sa peine et son manteau qui faisaient, tous les deux, partie du ménage. Et puis, comme il y aurait bientôt à économiser sur tout, il faudrait baisser le chauffage. Alors il serait très utile, le manteau, pour dormir dessous tous les deux.

Ce jour-là, nous nous sommes retrouvés à quelques-uns dans le métro. Nous n’avons agité aucun grand problème. Nous avons parlé des meilleurs changements possibles : à Raspail, les couloirs sont moins longs qu’à Montparnasse.

- Je vais raconter tout ça à mon mari, dit Solange.
– Qu’est-ce que tu veux raconter ? dit Marie-Louise.

Vrai. Pas grand-chose à raconter. Parler un peu plus simplement à autrui, est-ce que c’est une grande découverte ? La découverte, c’est que ce soit aussi simple, et rare. Ce jour-là, je ne me disais pas que, dans le métro, les gens sont tristes, parfois sinistres. Regardés d’un autre œil, ils ne le sont plus. Le tout petit voyage du métro devient un grand voyage intérieur, tout prend du champ, de la profondeur, du corps. En attendant, demain, chacun retrouvera son travail : le leur, le mien. Aucun miracle. Et la session s’effacera.

Elles sont toutes différentes, les sessions, et pourtant elles se ressemblent toutes. Elles se rejoignent en un lieu mystérieux, un lieu qui est à tout le monde et que tous, absolument tous, brûlent de visiter, ceux qui sont passionnés de l’entreprise et ceux qui le sont beaucoup moins, les vieux et les jeunes, les révoltés et les prudents, les sages et les fous. Avec, à chaque fois, une surprise : les mots les plus justes viennent d’où on les attend le moins.

Une autre fois, c’étaient des militaires. J’y étais allé avec un peu d’inquiétude. Faire s’exprimer des militaires ! Le responsable de formation du service était venu présenter l’animateur et ouvrir le stage. Il l’avait fait avec tout l’esprit de nuance qu’on peut apporter à faire avancer une division blindée dans la forêt tropicale. Trois jours après, il revenait pour saluer les troupes à la fin du combat. C’est alors que l’inattendu est survenu. Être animateur, c’est accepter de voir constamment des portes s’ouvrir et des préjugés tomber. C’est reconnaître qu’on n’est pas très intelligent mais avoir toute la bonne volonté possible pour le devenir un peu plus.

Notre homme est entré dans la salle avec la satisfaction de celui qui vient visiter un champ de bataille. Il s’est assis bien au centre du groupe, a posé ses mains sur la table et jeté un long regard circulaire sur l’ensemble du front. Puis il a pris la parole, et déclaré :

- Messieurs, je vois que vous êtes contents. Je vous en félicite, j’en suis moi-même fort heureux. Il importe toutefois que, comme responsable de ce stage, je vous avertisse et vous mette en garde. Demain, après-demain au mieux, vous aurez tout oublié. Tout. Ce qu’on vous a dit et ce que vous avez dit. Ce qu’on vous a demandé de faire et ce que vous avez fait. Naturellement, je savais cela quand j’ai décidé de vous proposer ce stage. Comme vous le constatez, cela ne m’a pas empêché de vous le proposer. Car demain, après demain au mieux, vous douterez. Non seulement vous douterez mais vous vous direz que, durant ces trois journées d’expression et de communication, vous avez vécu une illusion. Eh bien, Messieurs, il est de mon devoir de vous en avertir : c’est quand vous croirez à l’illusion que vous serez dans l’illusion. Ce que vous avez vécu, Messieurs, vous l’avez vécu. J’en ai terminé.

Un animateur ne saurait se prendre pour un prophète et, pas davantage, expliquer comment il faut organiser le monde. Mais il a une conscience assez aiguë de ce qui est et de ce qui sera.

Ce qui est : sous les langages appris, sous les opinions multiples, sous les intérêts propres, sous les choix politiques et autres, dort la Belle au bois dormant. Une immense espérance de vraie vie, une formidable puissance de liberté et de générosité, une extrême capacité d’éveil ou de réveil. Elle est partout, même si chacun redoute, par une projection bien compréhensible, qu’elle ne soit pas chez son voisin.

Ce qui sera : rien de bon ne se fera si la libération de ces forces proches et souterraines n’est pas donnée et vécue comme le sens premier de toute politique, de toute culture, de tout rassemblement. J’ignore s’il est possible de l’étouffer longtemps encore : le vrai a une telle patience, une telle capacité d’apparent sommeil ! Mais on ne fera jamais rien d’authentique sans ce réveil. Jamais les êtres humains ne se passionneront vraiment pour autre chose, jamais ils n’apporteront à autre chose la même ferveur de leur cœur, le même élan de leur liberté.

Voilà pourquoi, dans ce métro comme ailleurs, je ne peux pas me décider à trouver les gens vraiment tristes.

Chapitre 11

Eros aussi

Ceci n’est pas une publicité. À l’hôtel Sofitel, on pourrait presque croire que toute la ville est belle quand, d’un de ces ascenseurs-bulles collés à sa paroi, on en découvre lentement la perspective, l’ordre et les limites. Ce n’est pas que ce qu’on en voit soit si beau : c’est surtout qu’on s’élève dans le ciel. J’ai animé plusieurs sessions dans ce lieu avec des participants qui n’étaient pas plus que moi familiers des palaces. Peu importe, pour quelques jours, de savoir de quoi ce luxe est le prix. Au contraire des touristes, il ne nous est pas interdit de nous offrir le grand plaisir de l’humour. Et puis peut-être n’y a-t-il pas de rêve qui n’ait sa vérité, pas de luxe qui ne dise finalement plus que lui-même. C’est ainsi qu’il faut aller dans ces grands hôtels : pour ne goûter que la fine pointe du rêve. « Le réel, disait Leibniz, est le sommet de la pyramide des possibles. »

Je ne sais si le sommet du Sofitel est le réel, mais de bien belles femmes quasiment nues y préparent, ou y finissent, l’été, leur bronzage annuel sur la terrasse-solarium. Il arrive que l’on y fasse un tour, après le déjeuner. Je me souviens, au premier jour d’une session, de l’air presque confus de ce participant qui m’y avait retrouvé, accoudé au bastingage. Les participantes qui l’avaient rejoint – indulgence ou complicité – paraissaient bien moins embarrassées que les hommes. J’ai animé beaucoup de sessions dans de nobles résidences de campagne, on y rêvait moins aisément qu’ici, en pleine ville.

- C’était très intéressant ce que nous avons fait ce matin, m’avait dit le monsieur à tout hasard.
Tout compte dans une session. Un instant de tricherie, et tout est fini, la session et peut-être un peu plus.
– Ici, ce n’est pas mal non plus, non ?

Sur l’instant, je l’avoue, on ne pense pas beaucoup. Mais ces instants-là sont les plus précieux. La ville dans ses aspects les plus fonctionnels et parfois les plus discutables, cette sorte d’insolence de l’architecture moderne, une brutalité non sans beauté, ces filles dont la présence ici montre bien qu’on ne peut guère les gêner, dont la seule défense modérée est, parfois, de pivoter nonchalamment sur elles-mêmes pour changer la face du bronzage, le déjeuner confortable d’où l’on sort, la puissance que confère l’altitude, les liens qui ont commencé à se tisser, le dépaysement des trois jours de session, un soleil de vacances, des habits de travail, un quart d’heure seulement à rester sur cette terrasse, la coexistence en soi de pensées et de sensations dont on se demande quels rapports elles entretiennent avec le sérieux qu’on suppose à la session, ces quinze minutes ne sont pas pour rien.

Il me semble qu’on l’aura senti dans tout ce que j’ai écrit jusqu’ici : l’animateur n’est pas le dernier à bénéficier de la formation. Aucune école n’apprendra jamais à vivre ce quart d’heure. Il est déjà difficile de ne pas traîner à chaque pause son personnage de spécialiste bavard, difficile de ne pas mimer la désinvolture, de ne pas passer son temps à vouloir suggérer à quel point on est capable de parler d’autre chose, difficile de s’asseoir à un comptoir de bar avec les participants sans les assommer de son expérience, difficile de se taire, difficile d’obéir à sa nécessité intérieure et non pas à l’image qu’on se fait de ce qui convient à la fonction. Mais bien plus difficile encore de vivre ce quart d’heure sur la terrasse.

Allons, pas d’hypocrisie. Le spectacle vaut par lui-même et chacun de nous, pour l’apprécier, se passerait bien des autres. Mais les autres, précisément, sont là. Et ce qui, dans une autre circonstance, resterait anecdotique, est ici l’occasion d’un mouvement que je crois essentiel. On sent bien que les mots n’ont guère d’importance. Les quelques gaudrioles ou platitudes dont on ne ferait pas grâce à ses voisins dans un autre lieu sont ici presque impossibles. Il ne suffit pas de quelques belles filles pour faire oublier, encore moins pour disqualifier, ce qu’on est en train de vivre. Même si cela les rend plus belles encore, plus désirables.

Comment faire pour parler juste ? Pas possible de faire le nigaud qui ne s’aperçoit de rien. Pas possible de s’en tirer par une contemplation solitaire, même si l’on feint d’échanger avec son voisin quelques paroles confuses. Chacun de nous porte en soi un troufion ou une midinette à qui il laisserait bien le soin d’envisager la terrasse. Cela aussi, c’est impossible. Ce n’est pas que la présence des autres nous contraigne – on s’en déferait aisément – mais ces autres avec qui nous avons échangé des choses qui nous importent, tout se passe comme s’ils faisaient un peu partie de nous. Ce n’est pas non plus qu’ils dévalorisent ce que nous avons sous les yeux, encore moins qu’ils discréditent les désirs, les envies, les rêves auxquels nous convie le spectacle de ces corps : ils rendent seulement impossible de se croire seul avec ces émotions. Elles ne sont pas de notre domaine privé. L’évidence érotique entre aussi dans nos échanges, elle y est chez elle.

Ne pas mentir ! Impossible de se rassurer mutuellement par des aveux, des confidences. L’érotique ne se découpe pas en parcelles. Ne pas se consoler de sa possible lubricité par la considération de la probable lubricité du voisin. Ni même de s’exalter à la pensée de notre faiblesse commune en reconnaissant que nous sommes tous, les uns comme les autres, faits du même bois très inflammable. Durant ce quart d’heure étrange, quelque chose de beaucoup plus fort arrive, plus violent et, en même temps, plus paisible. Une sorte de re-connaissance mutuelle dans les profondeurs. L’espace de la réalité érotique nous est aussi commun, aussi mystérieux, aussi essentiel que l’espace, largement ouvert en ce lieu, de la terre et du ciel. Le corps est aussi présent à chacun de nous que l’espace de la ville et l’infini du ciel : et il nous apparaît, à cet instant et dans ce lieu, que nous en sommes aussi peu propriétaires, que l’idée même d’associer au corps un fantasme de propriété est irrecevable. Le fameux « mon corps est à moi » qui servit de détestable slogan à tant de légitimes libérations prend ici une allure dérisoire de propriété de banlieue. Impossible de ne plus parler du corps, de ne pas en parler très haut, très fort, de ne pas en parler avec toute son âme. Impossible de le banaliser par quelque connivence supposée de gens avertis. L’époque a raison : oui, il y a les corps ; oui, il est absurde, stupide, dégradant de faire semblant de les oublier. Mais l’époque n’a qu’un peu raison : l’existence des corps conduit très au-delà des permissions qu’elle accorde, des fantasmes qu’elle orchestre, des arrangements qu’elle bricole, tellement au-delà…

Qui veut faire l’ange, bien sûr… Notre petit groupe se tient debout au bord de la terrasse. Nous bavardons. Des questions restent sans réponses, des conversations sombrent dans l’incohérence. Nos regards se perdent un peu. Nous sommes là sans y être, tout en y étant… Nous sommes dans ce que nous disons et nous sommes ailleurs, pas moyen de choisir notre lieu. Nous sommes aux prises avec une sorte de dépossession qui nous brime et, en même temps, nous dit quelque chose de profond à quoi nous prêtons l’oreille, comme malgré nous. Les yeux ne regardent pas ce que les oreilles écoutent, c’est bien banal apparemment mais, ici, cela nous alerte. Une bronzeuse s’assoit, se retourne : voilà oublié ce que nous disions de si important mais voilà aussi toute une galaxie de suggestions que nous prenons en compte, presque malgré nous, et qui n’a pas seulement sens pour la consommation de sensations instantanées. Comme si la brutale déflagration de l’érotique n’allait pas sans une seconde déflagration qui ravive ce que chacun de nous, depuis le début de la session, trouve de meilleur en soi grâce au commerce des autres. Nous ne pouvons pas faire les anges comme si ces corps si beaux ne nous importaient guère, comme si être en session nous donnait le droit de réduire à notre gré la violence de leur appel, la possibilité de prendre le désir dans le filet de nos mots ou de nos idées. Mais nous ne pouvons pas non plus faire les bêtes, comme si nos paroles échangées, notre démarche un peu austère se trouvaient soudain privées de sens, de valeur, d’existence. Nous sommes ici et là. Nous cherchons dans l’inachevé, dans l’infini, le lieu véritable de la rencontre. Il n’est ni dans cet ici, ni dans ce là.

Une session, ce sont des hommes et des femmes qui, pendant trois jours, tentent de se parler avec loyauté. Éros n’est jamais absent de ces rendez-vous, cela va de soi. Il est vrai qu’une session peut parfois comporter des conséquences pour ce qu’on appelle si mal la vie privée ou la vie personnelle des participants. Des amitiés, des amours peuvent y naître, comme ailleurs ou pas tout à fait comme ailleurs. Il me semble en tout cas qu’une session, si elle est droitement animée, c’est-à-dire avec un mélange explosif de hardiesse et d’entier désintéressement, n’est pas le pire des lieux pour une telle recherche.

Voir quelqu’un, ce n’est pas seulement le regarder, c’est s’ouvrir au mystère de sa présence corporelle, séduction et limites, charme et inquiétude, présence et absence. Écouter quelqu’un, ce n’est pas seulement enregistrer ses paroles, c’est donner une sorte d’accord intérieur à sa présence, l’accepter dans sa réalité physique par la médiation de sa voix, de ses attitudes, de ses gestes. Cette jeune femme que ses collègues interrogent et qui, en quelques minutes, semble se déprendre de l’artifice social, cet homme dont le discours a dérapé et qui, au hasard d’une exploration inattendue de son imaginaire, se retrouve soudain « dans sa peau », celui-ci que, tout à coup, le tirage au sort fait improviser avec celle-là, tous retrouvent, au moins pour un instant, une sorte de présence entière qui leur est rarement offerte par les circonstances de l’existence, par les duretés insignifiantes et les permissivités tout aussi insignifiantes qu’elle leur propose le plus souvent. Rien là, à vrai dire, de bien spécial, rien qui ne devrait, et qui ne pourrait, se trouver partout et toujours ! Sans doute n’y aurait-il aucun besoin de susciter de telles occasions dans un monde qui ne les brimerait pas. Bien sûr aussi que, les choses étant ce qu’elles sont, elles sont précieuses.

La session a beaucoup moins pour fonction de figurer une autre société que de figurer une société autre. Comme cette société autre ne peut se fonder que sur l’authenticité, elle ne peut pas ne pas admettre au cœur de ses échanges la désirable et bousculante présence d’Éros. Éros, si l’on ose dire, sort du « Center » où l’enferme la peur des gens « libres », de ce zoo social où il dépérit et devient fou. Éros parmi nous, en nous, au centre de tout : mais ni comme un destin aveugle, ni comme un tyran séducteur. Éros qu’un jour il ne sera plus utile de tenir à distance en le nommant, Éros qui sort du secret et entre dans le mystère, juste le contraire du secret. Centre de notre présence, présence de notre centre. Je vois la session comme une affectueuse, discrète et souvent difficile négociation avec lui. Nul doute que chacun sente que les protections élevées contre Éros sont vaines, qu’il n’y a pas d’authenticité possible sans l’éventualité d’être blessé ou séduit par lui, nul doute non plus que ces rencontres d’êtres vivants, corps et âmes, n’aillent, nonobstant d’inévitables contradictions et de non moins inévitables brisures, dans le sens d’une exigeante et bagarreuse réconciliation avec Éros, support sensible de la réconciliation de chacun avec soi et avec les autres.

.

CHAPITRE 12

Désert

Dans les sessions comme dans la vie, il y a les jours où rien ne va. Comment s’installe une progressive indifférence, comment ce qui devrait être vivant n’est plus que mécanique, comment se creuse, au centre des cœurs et des mots, un vide décourageant, c’est difficile à décrire. Comme une légère fissure dans un mur, dont on ne se serait pas avisé. Ou les premiers soubresauts d’un film qui va casser.

Ça nous avait pris dans la matinée, peut-être à l’occasion de la fameuse fatigue des onze heures. Ou, de façon plus lointaine, à cause de taches sur le soleil d’hiver. Devant le magnétoscope, un participant devait imaginer ce qu’il dirait en contemplant des nuages. Il avait beau scruter le plafond de la salle avec beaucoup d’attention, il ne voyait rien dans les nuages, cet homme. Et jusqu’à l’heure du déjeuner, il n’avait rien vu. Rien. Nous déjeunions presque en silence. Saumon et assiette anglaise, des vrais plats de restaurant.

Toujours étranges, ces menus de session, avec leur air de voyage ou de vacances. Chacun piquait le nez dans le saumon mayonnaise. Quelqu’un commençait à demander à quelle heure ça finirait, l’après-midi. À cause d’un train. Il y a souvent un train à prendre quand les choses ne vont pas, ou un rendez-vous chez le dentiste ou une vieille tante de passage. Plus rarement quand tout va bien. Une dame se plaignait de ne pas aimer le saumon. Elle trouvait aussi que la mayonnaise avait un goût.

L’homme aux nuages n’avait pas le cœur à se poser d’aussi triviales questions.

- Je vais vous dire franchement ce que je pense, lança-t-il soudain, je ne vois vraiment pas à quoi tout cela peut servir.

Nous attendions tous la question. Nous la redoutions. L’animateur le premier. À cet instant, l’animateur doute et redoute. Les mots lui restent dans la gorge. Trop absurde. Et puis l’homme aux nuages avait retrouvé son assurance conquérante de cadre supérieur, sa voix légèrement coupante. Ses phrases implacablement logiques, ponctuées de donc et de parce que, faisaient fuir les nuages à l’horizon de nos rêves. Mais, bizarrement, sa sortie nous rassurait. Même si son scepticisme aurait écrasé comme des mouches sur une vitre les mots insignifiants que nous lui aurions opposés. Quant à moi, les explications que j’aurais pu lui fournir auraient semblé des justifications.

Il n’y a pas besoin de désert pour que ce soit le désert. Pas besoin de se retirer du commerce des hommes. Le désert est n’importe où, avec son désir d’oasis. Beaucoup de belles âmes ne se retirent au désert que pour mieux le fuir. Plutôt que d’affronter la solitude, elles préfèrent s’inventer leur propre solitude. On s’évade plus facilement d’une prison dont on a soi-même dessiné les plans.

Mais au fond, nous, tous les treize, sceptiques ou non, tout nous retient ici. Nous ne sommes pas de ces élites fortunées qui, de Grèce ou d’Orient, envoient parfois leur message de sérénité. Tout nous rive à ce déjeuner, au saumon et à la mayonnaise qui a un goût, dans le décor de Châtelet de ce restaurant, dans ce faux luxe que la solennité du maître d’hôtel tâche d’accréditer. Tout. L’argent et le manque d’argent, la famille, les gosses. Tout cela fait partie de notre désert.

Pas si simple, d’ailleurs, le désert à cet instant. Il y a désert parce qu’il ne reste plus rien de nos illusions du matin. Mais il y a aussi désert parce qu’il y a attente de l’oasis. Le désert, cet état inconfortable entre ce que l’on a perdu et ce que l’on espère trouver. En attendant, on dessine sur les nappes de papier qui recouvrent les nappes de tissu, on se montre des photos, on fait voir qu’on s’y connaît en vin.

Comment vient l’indifférence, c’est difficile à dire : mais ce l’est bien moins que de comprendre comment, à la manière d’une source, la vie réapparaît. Une pensée, c’est de la capillarité, du cheminement souterrain. L’optimisme, la foi, la volonté – comme on voudra – c’est de croire à ce cheminement qu’on ne voit pas, que rien n’indique sinon de brefs mouvements d’agacement, une manière de combler trop vite le silence, une présence un peu plus lourde qu’il ne le faudrait.

Je me suis évidemment posé la question de ma responsabilité dans ce genre d’échec. L’exercice n’avait-il pas été maladroitement choisi ou présenté ? Allons. Plaider coupable ou non coupable, c’est toujours plaider : je n’en ai pas envie. Ne pas s’accorder trop d’importance.

On commence enfin à mettre en question le déroulement de la matinée. Certains m’approuvent, d’autres me critiquent. « Vous auriez dû nous aider davantage… » Je sens que personne ne souhaite me voir trop sensible ni aux éloges ni aux reproches. Satisfaite ou blessée, c’est toujours de la vanité. Pour eux, je suis ici le témoin de leur cheminement souterrain, c’est cela, seulement cela, qui compte. Et cela compte non seulement parce que tel est mon statut, parce que telle est ma fonction, parce que tel est mon devoir : d’abord et surtout, au-delà de tout, parce qu’ils ont compris que, nonobstant toutes les critiques qu’ils peuvent à bon droit accumuler, je crois à ce cheminement intérieur et qu’il me fait chaud au cœur.

Alors les idées commencent lentement à se juxtaposer, à se superposer, à se chevaucher, à se pénétrer – le vocabulaire érotique arrive spontanément. Les mots prolifèrent, comme si l’important, à cet instant, n’était pas ce que l’on dit mais le fait même de dire. Apparemment, tout le monde est déçu mais cette déception est lourde, comme l’air avant l’orage. Trop lourd le silence, trop lourdes les raisons ; la parole des plus modérés a elle-même quelque chose de trop appliqué. Crainte du tonnerre et des éclairs, peur de les manquer.

- Qu’allons-nous faire cet après-midi ? me demande mon voisin de l’air détaché de celui qui consulte la carte.

C’est alors qu’une dame intervient. Cadre dans une entreprise de confection. Depuis le matin, elle suit les événements avec un étonnement visible, elle a eu parfois beaucoup de peine à dissimuler un fou-rire. Et, une ou deux fois, s’est lancée dans une tirade un peu confuse, comme si elle voulait dire trop de choses à la fois.

- Qu’est-ce que ça peut vous faire ce qu’on va faire cet après-midi ? lance-t-elle à mon voisin.
– Comment qu’est-ce que ça peut me faire ? Ça m’intéresse, non ?
– Non.
– Comment non ?
– Non.
– Mais enfin…
– Si ça vous intéressait, vous n’auriez pas posé la question.

Elle avait une voix assez grave que l’accent du Sud-Ouest faisait chanter.

- Elle est bête, votre question, vous comprenez, elle est bête… Ça me dégoûte des choses comme ça…

D’un bout à l’autre de la table, le silence s’était installé.

- Vous êtes tous des bonshommes qui ne voyez rien dans les nuages, dit-elle. Parce que les nuages, ça ne vit qu’un instant, parce que les nuages, ça meurt, et que la mort, vous ne voulez pas la voir. Vous vivez comme si vous étiez immortels ; ce qui vous intéresse, c’est seulement de monter un peu plus haut. L’escalier, vous ne pensez qu’à l’escalier. La carrière, l’argent, les récompenses… Au fond, vous êtes comme moi. Vous vous en foutez de l’escalier. Eh bien, dites-le donc !

L’homme aux merveilleux nuages eut alors une réponse étonnante. Il ne discuta rien. N’émit pas la moindre objection. Ne protesta pas contre la véhémence du propos. Il retrouva soudain les mauvaises excuses touchantes de l’enfance, une maladresse tellement plus juste que l’habileté.

- En trois jours, dit-il tout penaud, en trois jours, on n’a pas le temps.

Elle le regarda, interloquée. Puis éclata de rire. Dans cette femme et dans cet homme, entre enfance et infini, l’homme et la femme se réconciliaient.

Au début de l’après-midi, il souhaita recommencer l’exercice des nuages. Peut-être en attendions-nous trop. Il se mit à décrire tout ce qu’il aurait pu voir dans les nuages : des plantes, des animaux, des chevelures de femmes. Au centre de cette salle, dans l’atmosphère douteuse de l’air climatisé, il semblait lire un livre d’images, épeler le monde. Il eut un sursaut :

- C’est la révolution que vous nous demandez, la révolution… En trois jours, comment voulez-vous ?

Alors la dame cadre reprit la parole :

- Ça vous obsède de ne pas avoir le temps ! Mais ce n’est pas grave, le temps ! La vie, on peut avoir le coup de foudre pour elle ! Après on se débrouille.

Un animateur, ça ne sert à peu près à rien. Comme ce biologiste du Quartier latin qui, depuis trente ans, faisait pousser de curieuses plantes sur son balcon. « Peut-être que ça ne servira pas à rien », répondait-il à ceux qui lui demandaient pourquoi.

Nous continuâmes les improvisations. Avec trois chaises, on simula un square. Trois femmes s’y entretenaient des menus événements de leur vie. Les chaises retournées firent une cage d’ascenseur bloquée entre deux étages, un homme et une femme avaient un quart d’heure pour y faire connaissance. Et toujours, entre deux improvisations, revenait le leitmotiv : c’est si court, trois jours !

Le dernier jour, roue libre, les gens se parlèrent d’eux-mêmes. Sans indiscrétion, sans complaisance. Ni jugement, ni critique. Aucune flatterie imbécile. Chacun essayait d’éclairer pour les autres le chemin sur lequel ils marchaient ensemble. Comme si chacun tentait de porter les autres un tout petit peu au-delà d’eux-mêmes, seulement un tout petit peu, sans prétention de lucidité définitivement aveuglante, avec les mots simples que la sympathie préfère aux trop puissantes analyses.

- Si ça devait durer plus de trois jours, ce truc-là, dit la dame, ce ne serait pas possible.

Quelqu’un lui objecta qu’elle était pessimiste.

- Mais non, je ne suis pas pessimiste ! Ne pas croire au Père Noël, ce n’est pas être pessimiste ! Avoir confiance, ce n’est pas croire au Père Noël, vous comprenez ! C’est pour ça que j’aime bien que notre machin ne dure que trois jours. Et puis, mon mari, mes histoires de stage finiraient par le raser !

La veille, déjà, elle avait parlé de son mari. Elle l’aimait bien, son mari, elle appréciait son indulgence, sa douceur, elle se sentait écoutée. Une seule chose l’agaçait un peu : qu’il vienne parfois, sans prévenir, la chercher à son travail. Elle le lui avait dit, pourtant… Mais non, il avait besoin de venir, lui. Elle, elle préférait avoir le temps de se préparer à le retrouver chaque soir. L’heure de transport entre le bureau et la maison, c’était comme si elle se changeait, comme si elle devenait une autre tout en restant la même.

Quand nous nous quittâmes devant l’hôtel, on prit quelques adresses, quelques numéros de téléphone. On n’en finit pas si facilement avec le Père Noël !

De l’autre côté de la rue, une voiture klaxonnait avec une joyeuse constance.

- Mais c’est mon mari ! cria la dame. Vous voyez bien : trois jours, ça suffit !

Elle eut un sourire comiquement résigné et courut à lui parmi les voitures.

- Cette femme, dit l’un de nous, elle est toujours à ce qu’elle fait.
– Cela me rappelle le professeur de philosophie de mon fils, dit un autre. Au début de l’année, il leur a dit que la philo, c’était très simple, que ce n’était pas la peine de lire énormément de livres. Que ça se résume à une formule : « Penser à ce qu’on fait. »
– Alors, faites attention aux voitures !

.

CHAPITRE 13

La voix de Paul

Je me vends, c’est tout, avait dit Paul. Ce que je cherche ici, ce sont des moyens de me vendre mieux. Prenez Marchais, prenez Giscard, on voit bien que ces gens-là ont suivi des cours pour passer à la télé. Moi, c’est ça que je veux. Rien que ça. Dans la vie moderne, disait encore Paul, on a besoin d’avoir une bonne image, vous comprenez. Tout ce qui me permet d’atteindre cet objectif, j’accepte. Le reste, je n’en ai rien à faire.
Au bout de cinq minutes, un participant lui lança :

- On se demande pourquoi vous êtes venu dans une session d’expression, vous ! Vous avez la langue bien pendue !
– Ce n’est pas vrai, dit Paul, j’ai besoin de me perfectionner. Je ne me raconte pas d’histoires, moi, j’ai des tas de défauts, je veux qu’on me les montre et je veux qu’on me les corrige. Par exemple, mes gestes, hein, mes gestes, ils ne vont pas, mes gestes…
– Qu’est-ce qu’ils ont, vos gestes ?
– Je ne sais pas moi, peut-être qu’ils ne sont pas assez naturels. Enfin, il y a bien quelque chose qui ne va pas, non ? Et ma voix, hein, ma voix ? Elle ne me plaît pas, ma voix ! Enfin, ça peut se perfectionner, une voix, non ?
– Qu’est-ce qu’elle a, votre voix ?
– Mais je ne sais pas, précisément, peut-être qu’elle est trop grave ou trop aiguë. Ou que je parle trop vite. Ou trop lentement. Enfin, ce n’est pas moi qui vais me le dire quand même. Je demande des moyens de progresser.

La voisine de Paul a des allures de bonne grand-mère.

- Vous arrivez quand même à vous exprimer, Monsieur !
– En un sens, c’est vrai, dit Paul, en un sens c’est vrai…
– Moi, je vous comprends très bien quand vous parlez.

Paul n’est pas un stagiaire comme les autres. C’est un commercial mais, dans son entreprise, on l’emploie assez souvent pour animer de petites séances avec les débutants. On l’a envoyé ici moitié pour qu’il se forme, moitié pour qu’il puisse raconter comment s’y prend l’animateur. Il l’a avoué tout de suite, franchement. Puis, après l’avoir avoué, s’est un peu reculé de la table.

- Je ne suis pas tout à fait un participant à part entière, a-t-il dit.

Il nous l’a bien fait sentir. Jusqu’à ce que le participant qui l’avait contredit soit revenu à la charge.

- Enfin, vous ne vous débrouillez pas mal, quand même !
– Bof, a dit Paul.
– Qu’est-ce que vous avez dit là ?
– J’ai dit « bof ».
– C’est un mot que vous employez souvent ?
– Bof, a répété Paul.
– Vous avez redit « bof », observe le contradicteur. Et vous, Madame, pourriez-vous dire « bof » ?
– Bof, bof et rebof, dit la grand-mère.

Elle devient rouge comme une cerise.

- Qu’est-ce que vous me faites faire quand même !

Le contradicteur est un homme de petite taille. Il passe son temps à vérifier de sa main que les feuilles posées devant lui forment un parallélépipède parfait. Il les caresse, les empile, les caresse encore, les désempile et les caresse à nouveau.

- Est-ce que c’est important pour vous, Monsieur, d’avoir dit « bof » ?
– Ce n’est pas sérieux, dit Paul.
– Très sérieux. Ce que j’ai apprécié dans votre position, c’est sa rigueur. Je vous demande maintenant si c’est important d’avoir dit « bof », il faut me répondre avec autant de rigueur.
– Eh bien, dit Paul, puisque vous y tenez, je dirai que c’est à la fois très important et pas important du tout.
– Ce n’est pas rigoureux, cette réponse. Important ou non ?
– Je dirai que c’est inhabituel.
– Je vous remercie, dit le petit homme, d’une voix d’avocat qui vient de marquer un point après l’interrogatoire d’un témoin.

Il se tait un instant, vérifie son tas de feuilles et continue.

- Je pense à quelque chose. Je pense à un collègue qui m’a raconté que, pendant une session d’expression, l’animateur a demandé aux gens de crier.
– Comment ça ? dit Bonne Maman.
– Comme ça, dit le petit monsieur.

Et il pousse un hurlement.

- Il m’a fait peur, dit Bonne Maman. Oh, ça alors, quand je raconterai ça à ma fille !

Et elle pleure de rire.

- Tout le monde sait crier, dit Paul.
– Ça alors, dit Bonne Maman, ça alors, pour de l’expression, c’est de l’expression…

Alors on a crié. Dans la foulée. Non que ce soit une méthode magique qu’il faille prendre trop au sérieux. Mais ça venait bien. À tour de rôle, on a crié. Tous. Mais pas Paul. Paul n’a pas pu crier. Paul a dit que c’était idiot de crier puis, comme tout le monde criait plus fort, il n’a plus rien dit du tout.

- Essayez, dit le petit monsieur.

Paul a essayé. Il a essayé et il n’a pas pu. Il n’est sorti de son gosier que quelques cris étouffés, étranglés : les mots disent très bien cette sorte d’assassinat qu’on peut, malgré soi, perpétrer contre soi.

Comme il ne pouvait pas crier, Paul a parlé. Il a dit que ce n’était pas sérieux. Il a dit qu’on gaspillait l’argent de l’entreprise. Il a dit qu’il ne savait pas à quoi tout cela rimait. Il a dit que s’il n’était pas là sur ordre, il serait parti.

Les autres se sont tus. Paul a parlé tout seul, s’est progressivement empêtré dans un discours filandreux. S’en est pris aux syndicats. S’en est pris aux psychologues. A expliqué qu’il fallait un peu de sérieux dans tout ça.

Il a réussi à stopper les rires, Paul. Les autres se sont mis à le regarder. Bonne Maman s’essuyait constamment les yeux tout en écoutant Paul. Personne n’osait rien dire. Paul était tragique. Le tragique, c’est quand on n’a plus que les mots. À la pause, on a vu Paul parler à des gens. Il faisait de grands gestes. Il baissait la voix quand quelqu’un approchait.

Quand la séance a repris, Paul voulait encore nous convaincre.

- Je n’ai aucune raison de crier, a-t-il dit.
– Eh bien, ne criez pas, lui a répondu quelqu’un.
– Mais enfin…, a dit Paul

Il nous a expliqué que, dans la vie, il y avait des exigences qu’il ne pouvait pas admettre. Et notamment, qu’on lui fasse faire des choses qu’il ne comprenait pas.

- Mais nous comprenons très bien, a repris l’autre.
– Criez donc, a dit Bonne Maman, ça vous fera du bien. C’est que ça soulage, vous savez !

La session a continué et Paul a peu à peu perdu le contact avec nous. Il voulait observer. On sentait qu’il regardait mais ne voyait pas. Sa détresse était pitoyable. Un homme pris dans les sables mouvants, dont les gestes sont autant d’appels de détresse.

Nous ne pouvions rien pour lui, sinon le supporter avec autant d’amitié qu’il était possible sans pour autant tolérer qu’il nous entraîne dans son marasme. Parfois, quand l’exercice était fortement structuré, il faisait preuve d’un peu de bonne volonté. Mais quand revenait la perspective d’un peu d’imagination ou de spontanéité, il fermait sa porte à double tour.

- La formation… commençait-il alors. Il n’allait pas plus loin.

Puis il a parlé, Paul. Il a dit qu’en raison de son statut, il ne pouvait pas se permettre d’être exactement comme nous. Il était venu à ce stage pour les autres, pas pour lui. Comme il l’avait répété, il se sentait observateur. Si on le sentait un peu nerveux, c’était à cause d’ennuis familiaux graves. Alors tout le monde s’est mis à l’interroger, à l’écouter, à lui prodiguer des conseils.

- Je crois qu’il faut arrêter, a dit l’avocat amateur, je crois que nous n’y pouvons rien.

On a continué comme on a pu. Avec ce fardeau nommé Paul. On s’est habitué. Tantôt on essayait de prendre son rythme, tantôt on faisait mine de l’oublier. Personne ne riait plus : ce n’est pas la fête tous les jours ! Parfois Paul se mettait en frais de gentillesse, se levait le premier pour fermer une fenêtre, allait déplacer un tableau. Parfois il semblait s’être définitivement replié sur lui-même. Une fois, il m’a dit : « Nous reparlerons de tout cela plus tard… »

Il ne renonçait jamais complètement à son refrain :

- Prenez Marchais, prenez Giscard…
– Qu’est-ce que vous voulez qu’on en fasse ? disait Bonne Maman.

Alors Paul nous expliquait que la politique, c’était important. Mais plus il nous l’expliquait, plus cela avait l’air futile.

- C’est important quand même, disait Paul.
– C’est peut-être important, disait l’apprenti avocat, mais ce n’est pas urgent.
– Comment ! s’indignait Paul.
– Ce qui se passe ici, c’est à la fois important et urgent.
– Quand vous criez ?
– Ce n’est pas la question.
– Qu’est-ce que je vais mettre dans mon rapport ? dit soudain Paul.
– Quel rapport ?
– Il faut que je remette un rapport sur ce stage.
– On va le faire ensemble.

Tout le monde s’est mis à imaginer le rapport. Quand le plan en fut écrit au tableau, Paul dit :

- Je ne peux pas leur donner ça.

J’ai appris quelques mois après que Paul avait rédigé un rapport, l’avait tapé sur une machine tout ce qu’il y a de moderne, et tiré sur papier glacé. Mais ce qu’il y avait dedans était plus glacé encore. J’ai appris aussi que le rapport était passé de main en main dans son entreprise et qu’on en avait beaucoup parlé. J’ai appris enfin que Paul avait renoncé à faire de la formation.

Un peu plus tard, je recevais chez moi une lettre contenant un dessin humoristique découpé dans un journal. Il s’agissait d’un homme dans une prison dont il venait de scier les barreaux. Il était assis par terre dans un coin de sa cellule et lisait une revue sur la couverture de laquelle on voyait un homme assis par terre dans le coin d’une cellule dont il avait scié les barreaux, etc.

Quand je vois Giscard, quand je vois Marchais, je pense toujours à Paul.

Je ne sais plus rien de lui. S’il s’épuise à expliquer qu’on ne peut pas changer le monde, ou que travailler, c’est seulement louer sa force de travail, ou qu’il faut bien séparer sa vie personnelle de sa vie professionnelle. Ou si un rayon de soleil lui a fait signe.

CHAPITRE 14

Émilie

Dans le bureau de l’universitaire québécois qui m’accueille, je ne me sentais nullement dépaysé. Même style, même langage que les universitaires français, même humour bon genre, même cordialité très légèrement réservée, même manière de sourire de soi pour feindre d’excuser le mot un peu trop savant ou un peu trop à la mode qui vient de dépasser de la conversation comme un petit bout de jupon sous une robe. Culture différente, évidemment, mais même langage. J’en avais été surpris, un peu déçu.

Comme il me restait une journée avant d’attaquer le travail, il avait eu la gentillesse de m’inviter dans sa « cabane » qui se trouvait en banlieue, comme on dit au Québec pour une distance égale à celle de Paris à Dijon. Sur la route, un fil invisible semblait nous relier au Quartier latin. L’énorme voiture, bridée par une draconienne limitation de vitesse, était l’image de tout ce que je voyais : une puissance contenue, non encore entièrement employée. Nous roulions entre le double rideau cramoisi que, durant le très court automne, tirent les érables de part et d’autre de l’autoroute. Mais d’érables ni de leur sirop, mon hôte, ce jour-là, ne semblait avoir envie de parler.

Quand nous quittâmes l’autoroute, il retira en riant veste et cravate, et retroussa ses manches. Quelques kilomètres encore, et nous étions à la cabane, une jolie maison blanche entourée d’un potager dans lequel sa femme, arrivée la veille, s’affairait. Dès qu’il l’aperçut, le grave universitaire courut à elle, lui désigna du doigt un coin du potager et je l’entendis lui dire : « Dis, mainmain, t’as vu les quinquinbres ? »

Ce fut une magnifique soirée. Dans la cabane décorée de trophées avec, au centre, une tête d’orignal, une énorme pièce de bœuf était à rôtir dans la cheminée. On me montra dans le garage un skidoo – ou skidou – impatient de l’hiver. Nous bavardâmes longuement. Mon hôte alternait ses deux français, le sien et le nôtre. Le premier était pour les mouvements de son cœur, les menus incidents, cette broche qui ne faisait pas correctement son office à son gré ; le second pour le travail, pour les idées, la politique, les choses de la culture, la session que je venais animer. Quand il en était à la description de l’Université, des programmes, des méthodes, quelques mots anglais passaient vite dans son discours. Au retour, à l’entrée de l’autoroute, il reprit veste et cravate, et ne garda qu’un langage.

À Paris où, naturellement, on parle le vrai français, j’ai souvent repensé à cette journée. Non qu’elle m’ait éclairé profondément sur l’âme québécoise : le voyageur ne doit pas feindre de comprendre trop vite. Mais si Paris n’expliquait guère Montréal, Montréal, en revanche, expliquait très bien Paris. Depuis ce voyage, il m’est souvent arrivé de regarder les participants de l’œil avec lequel, ce jour-là, je regardais les amis québécois, d’écouter ce qu’ils me disent comme si l’on allait passer d’un langage à l’autre, en surveillant le bœuf dans la cheminée. L’idéal, c’est un seul langage capable de tout dire mais, quand cela n’est pas, deux langages valent mieux qu’un seul. Entre les deux, une forêt de sens s’offre au regard, à l’œil qui écoute, comme disait Claudel. Deux langages laissent entre eux une fissure parfois un peu douloureuse, mais infiniment précieuse. Ce n’est pas un destin enviable d’être un homme double, mais mieux vaut un homme double vrai qu’un faux homme simple. Mes amis québécois avaient un langage pour eux-mêmes, pour leurs proches, pour le cœur, et un autre pour le monde. Nous faisons, nous, comme si la différence n’existait pas, comme si le divorce n’était pas consommé.

À moins que le rôle de la formation, parmi d’autres médecines, ne soit de refermer à la hâte la fissure dont nous ne parlons jamais parce que nous la sentons trop présente et trop ouverte. Le but de la formation n’est certes pas de verser du vinaigre sur les plaies, mais il n’est pas non plus de les cacher sous l’épaisseur des pansements. Difficile, c’est vrai. Cette plaie constitutive de nos sociétés, signe de leur tourment et berceau possible de leur progrès, il ne faut ni l’exhiber ni la dissimuler mais la dévoiler autant qu’il est nécessaire pour tenter de la guérir. La guérir ? Oui et non. Oui, parce que c’est une plaie. Non, parce que ce n’est pas seulement une plaie.

Ce n’est pas Montréal, cette petite auberge de Bretagne où nous sommes réunis pour une session d’expression écrite. Nous devions être douze, mais la grippe avait fait des ravages. On nous avait installés dans une petite salle chauffée par un poêle à mazout. À la pause, nous marchions quelques minutes dans le grand vent. Nous étions là pour cinq jours, prenant nos repas à l’hôtel, et y dormant. Après le dîner, bien emmitouflés, nous faisions un tour jusqu’à la mer. Les cinq participants, trois femmes et deux hommes, m’ont avoué qu’ils redoutaient un peu ce stage. Pour ma part, ce groupe trop petit me posait problème.
Nous commençâmes sans trop de conviction. L’idée fut lancée, je ne sais plus comment, d’inviter un personnage nouveau. Mais qui ? Alors, faute de pouvoir inviter, nous décidâmes d’inventer. C’est ainsi qu’apparut Émilie. Autour de la table, il y eut la place d’Émilie, le dossier d’Émilie, le carton indiquant le nom d’Émilie. Au déjeuner, nous gardâmes une place pour Émilie. Le garçon s’en étonna un peu mais s’y habitua très vite. Quand le couvert d’Émilie avait été oublié, il criait à la serveuse : « Et la place d’Émilie ? » Alors la serveuse accourait en feignant d’être désolée. Pour la commodité, nous décidâmes qu’Émilie nous quitterait à la fin du travail et que nous la retrouverions au petit déjeuner. Ainsi, au dîner, pouvions-nous parler d’elle sans la faire rougir.

Les femmes du groupe avaient un peu protesté. Puisqu’elles étaient plus nombreuses, pourquoi ne pas avoir invité un homme ? Nous n’allâmes pas jusqu’à voter. Cette Émilie avait trop de charme, toutes et tous en convinrent, pour que nous la chassions. Elle était tellement utile, Émilie, et si précieuse pour notre travail ! Elle était d’une extrême lucidité. Chacun, à son gré, lui prêtait sa voix : « Émilie pense que… Émilie dit… Émilie sourit… Émilie s’amuse… » Elle nous aidait à trouver nos mots car elle devinait ce que pensait chacun de nous. Nous écrivions pour elle, toujours pour elle, seulement pour elle. Elle était naïve mais sans puérilité, intelligente mais peu savante, pleine de bonne volonté mais non dénuée de sens critique. Elle aimait prendre intérêt à ce que nous écrivions, mais elle était aussi capable de s’ennuyer. Et si Émilie s’ennuyait, il n’y avait plus qu’à déchirer le papier. Elle était taquine. Elle avait bon cœur.

Écrire était devenu une chose simple : il s’agissait d’intéresser Émilie. Si c’était le cas, elle se montrait très attentive. Quand elle donnait son avis, par plusieurs bouches, sur un texte qu’on venait de lui lire, ses remarques, si différentes qu’elles paraissent, se rapportaient toutes à une intuition commune que nous avions à découvrir. Elle aimait l’ordre, mais détestait le formel. Elle savait poser les questions qu’il fallait mais elle savait aussi se taire. À la fin de la session, pour remercier Émilie de nous avoir si bien aidés, chacun de nous lui écrivit une lettre. Les lettres des hommes étaient des lettres d’amour et les lettres des femmes étaient des lettres d’amour.

La serveuse et le garçon se disputaient un peu notre table. Plus ancien dans la maison, le garçon avait souvent l’avantage. Il aimait nous faire part des programmes des cinémas de la région. Cette semaine-là, à la ville voisine, on jouait le Don Giovanni de Losey. « Pas d’opéra, s’écrièrent les stagiaires, surtout pas d’opéra ! » Le garçon protesta. Pas nécessaire d’être un spécialiste pour aimer l’opéra. Lui-même collectionnait les disques et trouvait que Mozart était le plus grand. Comme il ne parvenait pas à nous convaincre tous, il se trouva une alliée : « Émilie est d’accord avec moi. », dit-il. Le groupe se divisa en deux, non sans prendre rendez-vous après le spectacle. Ceux qui avaient vu le film le racontèrent aux autres. Émilie parla beaucoup et nous fit bien voir comment le refus lui-même renvoie à un désir. Le lendemain, le garçon apporta le disque de Don Giovanni qu’on fit tourner sur l’électrophone du patron. Nous l’écoutâmes ensemble et Émilie, par la plume de chacun, nous écrivit de très beaux textes.

Beaux et même un peu effrayants, ces textes. La beauté ne va jamais sans une sourde nostalgie. Je repensais à la cabane québécoise, aux quinquinbres, à la pièce de bœuf dans la cheminée, aux chanteurs barbus que nous étions allés entendre dans une boîte à chansons de Montréal. Même sensation. Un barrage qui retient mal ses eaux, une énorme force pacifique prête à nous envahir, un instant unique et fragile.

La session avait commencé par un quiproquo. On m’avait demandé d’insister sur l’utilisation de l’écriture dans la vie professionnelle. Vérification faite, les stagiaires n’avaient, en fait d’écriture, qu’à remplir des bordereaux qui ne supposaient pas un vocabulaire de plus de dix mots et dont, chaque jour, ils voyaient défiler des centaines. Peut-être est-ce notre perplexité devant cinq immenses journées à remplir des bordereaux qui nous fit inventer Émilie. Ce monde si fier de lui, si arrogant, si prétentieux, qu’est-ce d’autre qu’un prétexte, une allusion, un vestibule ?

Toujours lourd et balourd d’interpréter. Mais, ici, tant d’évidences ! Le couvert d’Émilie, c’est celui qu’on dressait pour le pauvre, le mendiant, le vagabond qui passerait sur le chemin. La place d’Émilie, c’est la place de « celui qui va venir ». Émilie, c’est chacun d’entre nous en sa « fine pointe », voilà pourquoi c’est nous tous. Émilie, c’est la réconciliatrice. Dans cette auberge, elle a permis à la simplicité de nos relations de ne pas s’effaroucher du langage un peu contraint de l’écriture et de s’en faire un ami désirable. Comme dans la cabane, Émilie a recréé dans notre session un univers à deux voix. Chacun de nous entendait sa propre voix mais, grâce à elle, entendait aussi une voix qui venait de plus loin que la sienne. La présence d’Émilie créait de l’espace, elle rendait la vie vivable.

Personne n’emmena Émilie. Elle ne resta pas non plus à l’auberge, même si la serveuse et le garçon le regrettèrent. On a tort de sourire du style de Jacques Lacan. Un mot de lui dit très bien ce que chacun de nous pense maintenant d’Émilie : « Elle manque à sa place. » À la fois elle manque et ce manque, c’est sa place. Elle fait de ce manque sa place. Nous sommes des êtres doués de manque. Le manque est irremplaçable. Manquer de manque, c’est mourir. Non : c’est être mort. Nous ne pouvons pas manquer de notre manque, nous ne pouvons pas manquer… Voyez, Émilie n’est plus là, les mots se télescopent. Tout seuls, ils ne peuvent rien.

- Et les bordereaux ? dit quelqu’un en montant dans sa voiture.

Ce fut la dernière manifestation d’Émilie avant qu’elle ne nous quitte d’un pas léger pour s’enfoncer dans la forêt. Par nos six gorges, elle éclata de rire. Et le garçon riait, et la serveuse riait sur le pas de la porte. Puis ils se retirèrent. Le soir, il y avait des clients.

CHAPITRE 15

Le cancer à l’envers

Il était six heures et nous sortions ensemble, Nicole Van der Elst, de deux sessions parallèles que nous venions d’animer, à dix mètres l’un de l’autre. Nous avons apaisé notre soif à une terrasse qui mange le trottoir de cette petite rue de Boulogne. De Billancourt, plutôt : il paraît que, pour des raisons d’élégance, on veut supprimer ce nom. Quand il nous arrive ainsi de travailler ensemble, de prendre notre repas dans le petit restaurant où la serveuse autoritaire nous bouscule et nous maltraite, nous n’avons pas de grands débats d’idées. Nous ressemblons plutôt, ne croyez-vous pas, à des gens qui viennent de faire les vendanges ou de rentrer les foins. Ou nous éclatons de rire. Cette femme et cet homme qui rient intriguent parfois leurs voisins de table et nous nous amusons à parler pour eux. Le meilleur de la session arrive ainsi dans leurs saucisses-frites.

Vos stagiaires passaient, mêlés aux miens. J’ai failli corriger ce possessif, par une pudeur moderne, mais je le laisse. À cet instant du départ, ils sont vraiment nôtres et nous sommes leurs. Durant quelques minutes, vous êtes restée en silence. Au-delà de la fatigue passagère, votre visage disait une tension presque sévère. Et soudain il s’est illuminé, comme celui de quelqu’un qui va en dire une bien bonne :

- Savez-vous ce que nous leur faisons ? m’avez-vous demandé.
– Aux stagiaires ?
– Nous leur donnons le cancer à l’envers.

Vous avez éclaté de rire et répété plusieurs fois :

- Le cancer à l’envers…Le cancer à l’envers… Une prolifération de bonnes cellules… imparable… elles peuvent même se payer le luxe de coexister avec les mauvaises cellules… elles gagneront… imparable…

J’ai répété moi aussi :

- Oui, imparable… vraiment imparable…

Votre cancer à l’envers donnait sens à presque tout et ce à quoi il ne pouvait pas donner sens, il le baignait dans une compréhension à la fois indulgente et pressante. Imparable. Je me souviens du ton sur lequel vous disiez ce mot. Une constatation intérieure d’abord étonnée, puis de plus en plus assurée, jusqu’à ce rire qui vous avait prise, un rire des temps de genèse, un rire inaugural. Je me rappelle aussi cette gravité sévère, retirée, d’avant le rire. Une attention extrême. Un corps à corps avec le monde. Vous sembliez peser toutes choses, peser sans juger. Les stagiaires. La fatigue. Le bistrot. La rue. Moi qui vous faisais face.

Nous ne faisons pas de formation pour prêcher, même pas le cancer à l’envers. Nous y sommes venus comme dans une activité à inventer puis, de session en session, nous nous sommes habitués à voir les gens autrement. Rien de cela n’était prévu, programmé, voulu. Nous nous sommes surpris à apporter à ces rencontres multiples la simplicité dont nous étions capables. Quand nous les avons mieux regardés, les groupes, malgré eux, nous ont communiqué le cancer à l’envers. Et nous avons essayé d’être de bons agents de contagion.

Le lendemain, j’étais avec le responsable de formation d’une entreprise. Comment lui expliquer notre cheminement, comment m’aurait-il confié une session si je lui avais dit que je voulais donner aux stagiaires le cancer à l’envers ? Il aurait compris, sans doute, il aurait compris. Mais…

- Quels sont vos objectifs ? me demande-t-il.
– S’agissant d’une session d’expression, favoriser la parole des gens…
– Et vos moyens, vos méthodes ?
– Des exercices, des dialogues…
– Il vous faut un magnétoscope ?
– Pourquoi pas ? Mais s’il n’y en a pas, on s’en passera.

Tout cela ne doit pas être très convaincant. Je prends héroïquement l’offensive et lui demande :

- Il y a longtemps que vous êtes à ce poste ?
– Un certain temps, oui.
– La formation vous intéresse ?
– Bien sûr, beaucoup. Surtout avec les techniques modernes, n’est-ce pas ? Très intéressantes, les nouvelles théories… Vous vous intéressez aux Américains ?
– Naturellement.

Si je suis en forme, j’ose :

- Mais, pour ma part, je me sens plutôt proche des théories de Rostopchine. Vous connaissez ?
– Rostopchine ?
– Oui. Il a trouvé un syndrome de la non-expressivité qui, à partir d’une analyse structurelle et dans une perspective pourtant lacanienne – un peu trop peut-être…
– Ah ! dit-il, crayon en l’air.

Il n’est pas plus bête que moi. Ce n’est pas par mépris, ni par sadisme, que je lui monte cet innocent canular, que je l’entraîne dans un dédale d’absurdités d’où il ne sortira que pour se rappeler que Rostopchine était bien seulement le père de la Comtesse de Ségur et qu’en matière de formation il n’avait eu à connaître que celle de sa fille qu’il n’avait pas parfaitement réussie dans tous les domaines, semble-t-il… Le canular est désolant, mais l’entretien sérieux est atroce et décourageant. On fait le tour des « besoins » de l’entreprise à partir desquels on imagine les « attentes » des stagiaires. On parle de pédagogie. En un mot, on fait semblant. Et, cordialement, on se méprise.

Le cancer à l’envers, vite, ici comme ailleurs, et qu’on lui donne le nom qu’on veut !

CHAPITRE 16

Marguerites

Ce que c’est que l’écriture, Nadia nous l’a montré mieux que les écrivains qui bavardent à la télé, beaucoup mieux. Elle était venue à la session comme à la fête, Nadia, chaque matin plus élégante, sage et discrète le premier jour malgré un maquillage travaillé, in et sport le lendemain, tout maquillage envolé, les vingt-cinq ans glorieux et le corsage un peu transparent. De temps à autre elle s’éclipsait pour voir si sa voiture était toujours sur le trottoir où elle l’avait garée.

- Je ne fais jamais ça mais, ce matin, je me suis dit…

Elle riait de tout, notait tout, intervenait sur tout. Elle sucrait aussi le café de tout le monde et nous avait promis qu’elle ferait une soirée chez elle et que nous serions tous invités.
Mais, l’après-midi du deuxième jour, il avait fallu écrire.

- Écrire ? avait dit Nadia, écrire quoi ?
– Ce que vous voulez, une ou deux pages…

Elle avait pris son stylo comme les autres, bravé l’infortune en agaçant un peu son voisin. Puis toutes les têtes avaient plongé sur le papier, celle de Nadia aussi.

Regarder des gens qui écrivent quand on n’écrit pas soi-même, c’est presque indiscret. J’étais parti fumer une cigarette dans le couloir. Quand je suis revenu, toutes les plumes couraient, sauf celle de Nadia. J’ai eu droit au plus désarmant des sourires. Nadia se tenait la joue et tapotait sa table de son stylo renversé. Sa feuille était vierge et immaculée avec pourtant, dans le coin gauche, une marguerite minutieusement dessinée.

- Ça ne marche pas ? lui chuchote son voisin sur le ton de celui pour qui ça marche.
– Pas fort, avoue Nadia.

Elle a repris son stylo, l’a promené au-dessus de sa feuille et a repassé la marguerite, en allongeant la tige.

- Il fait chaud, dit Nadia.
– Enlevez votre corsage, répond galamment le voisin.
– Ça ne marche pas ? insiste-t-il.
– Vous voyez bien.

Elle a replongé sur sa feuille. Quand tous les yeux se sont levés, ceux de Nadia pleuraient. Un licenciement collectif eût fait moins d’impression. Certains la fixaient, d’autres voulaient l’ignorer.

- Devons-nous lire nos textes ? demanda quelqu’un avec une voix de bon élève.

On lut le premier texte. Un texte… un bon texte même… Mais l’auteur n’était pas plus à sa lecture que nous à l’écouter. Et puis il n’y avait pas grand-chose à en dire…

- Quelqu’un veut-il prendre la parole ?
– Je trouve qu’il a de la chance, dit Nadia.
– Vous, ça n’a pas marché, hein, constate son voisin, implacablement lucide.
– Je ne sais pas comment vous faites, reprend Nadia.

Dans sa main, elle écrasait un mouchoir en papier.

- Vous devez pourtant en avoir, vous, des histoires à raconter, fit un homme à lunettes.
– À raconter, peut-être, dit Nadia, mais pas à écrire. C’est comme la musique classique, vous comprenez, je ne supporte pas…

Et, cette fois, elle éclata en sanglots, sa tête sur ses bras.

Je n’ai rien fait, rien dit. Non pas par méthode. Parce que je ne voyais ni quoi dire ni quoi faire. Insister, entamer une discussion avec Nadia, absurde. Me lancer dans un exposé, absurde. Peut-être aussi sentais-je qu’il se passait quelque chose d’important et que les choses importantes, on ne les résout pas tout seul.

- Faut pas insister, dit une dame qui aurait pu être sa mère.
– Personne n’insiste, Madame, ne vous fâchez pas, dit un monsieur.
– C’est un blocage, dit le voisin de Nadia avec un air intelligent.

Elle releva la tête en nous prenant tous à témoin.

- C’est ça, dit Nadia, c’est ça, c’est un blocage. Je suis bloquée. C’est un blocage.
– Tout le monde en a, des blocages, commença le voisin, moi-même, par exemple…
– C’est la fatigue, dit la dame, il n’y a qu’à plus parler d’elle, on l’embête…
– Mais enfin, Madame, personne ne veut l’embêter !
– Vous voyez bien que nous n’arrêtons pas de parler d’elle. Tenez, moi, je vais vous lire mon texte.

La dame lut son texte. Elle y décrivait les fleurs de son jardin. Les jaunes étaient d’or, les rouges de sang. Ces fleurs de rhétorique se fanèrent sur-le-champ, on les oublia.

- C’est vrai qu’il fait chaud, dit un monsieur.
– Enlevez votre chemise, dit Nadia.
– Ah ! vous voyez, ça va mieux, dit la dame. À vous de lire votre texte, Monsieur.
– C’est comme la musique classique, reprit Nadia. Tenez, par exemple, vous connaissez Jésus, que ma joie demeure ?
– De Mozart ?
– Non, de Bach.
– Oui, dit la dame. Ta la la, la la la, ta la…
– C’est ça, dit Nadia, eh bien, un jour, on m’a dit que ce morceau, c’était comme une araignée marchant sur sa proie. Depuis, je ne peux plus l’écouter.
– Quel rapport avec l’écriture ? demanda le voisin soudain inquiet.
– Je ne sais pas, dit Nadia, mais c’est pareil.
– Pourquoi voulez-vous que j’écrive des choses que je connais, dit-elle encore, ce n’est pas la peine !

Là, l’animateur avait à dire.

- Avez-vous lu le livre d’Aragon dont le titre est Je n’ai jamais appris à écrire ?
– Non, fit Nadia.
– Pourquoi lui demandez-vous cela, dit la dame ?
– Parce qu’Aragon écrit exactement ce que vient de dire Nadia. Presque mot pour mot. Ce que l’on peut dire, donc ce que l’on sait, ce n’est pas la peine de l’écrire. Il s’est aperçu de ça quand il avait six ans.
– Lui, c’est un écrivain, dit Nadia.
– On ne nous demande quand même pas d’être des écrivains ! dit la dame. Mais écrire une histoire comme la mienne, tout le monde peut le faire. Parlez des fleurs, Nadia. C’est le jeu.
– J’ai horreur des fleurs, dit Nadia.
– Pourtant, fit son voisin, vous avez dessiné une marguerite.
– Ce n’est pas pareil, répondit Nadia.

Sans doute était-ce parce qu’elle était jolie, je faisais un peu trop attention à Nadia. Mais peu importe. Je dis qu’elle était la seule parmi nous qui sache ce que c’est qu’écrire ou, au moins, le devine.

- C’est bien de la consoler, me dit son voisin, c’est aimable à vous. Mais vous exagérez.
– Enfin, elle est quand même bloquée, corrigea la dame aux fleurs.
– Non, dis-je, tout le monde est bloqué, sauf elle.

Je me sentais ridicule. Mais, si j’avais fait autrement, j’aurais été très mécontent de moi.

- C’est vrai, reprit Nadia d’une voix ferme, je ne me sens pas bloquée !
– Mais vous l’avez dit, fit le voisin, vous vous moquez de nous !
– Bloquée et pas bloquée.

Les gens se mirent à parler entre eux. La salle bourdonnait.

- Vous me comprenez ? me demanda Nadia.
– Oui, dis-je.

En étais-je certain ? En tout cas, le silence revint instantanément. Et, à choisir, le oui était plus vrai que le non. Étrange métier, quand même !

- Je comprends, dis-je, que votre marguerite n’est pas une fleur…
– Comment pas une fleur, dit la dame, comment pas une fleur ?
– Ce n’est pas une fleur, dit Nadia, c’est un dessin.
– Évidemment, dit la dame, évidemment, mais nous jouons sur les mots, c’est idiot…
– Oh non ! dit Nadia.

Alors elle nous a parlé de tout. De Bach et de l’araignée. Elle nous a dit qu’elle ne voulait plus entendre ce morceau parce que ce n’est pas vrai qu’il raconte une histoire d’araignée. Eh bien, écrire, pour elle, c’était presque pareil. À chaque fois qu’elle essayait, elle se disait qu’elle allait écrire quelque chose qui ressemblerait à une histoire d’araignée. Et ce n’était pas du tout cela qu’elle voulait.

- C’est curieux quand même, dit la dame.
– Mais au bureau, dit le voisin, vous écrivez ! Je reçois souvent des notes de vous, elles sont très claires.
– Au bureau, dit Nadia, je suis une araignée. Ici, j’ai eu envie de faire autre chose, de ne plus être une araignée.

Tout en parlant, elle avait prolongé la tige de la marguerite jusqu’à l’autre bout de la feuille.

- Vous avez bien vu, dit-elle, aujourd’hui je me suis mise en sport. Pas comme hier.
– Ça vous va très bien, dit la dame. Encore mieux qu’hier, si vous me permettez. Hier, vous étiez un peu sévère.

Alors la session a dérivé. On a parlé couture, allez savoir pourquoi. On s’est demandé si les jupes mini allaient revenir. La dame était contre, à cause des rotules.

- Les rotules, les rotules, disaient les hommes, il n’y a pas que cela !

Si le sport, ça peut aller au bureau. Si le monokini, à un certain âge, ce n’est pas ridicule. La foire aux opinions. Tout ce que ne doit pas être une session. De l’argent perdu. Du temps perdu. Des paroles perdues. L’expression écrite était en déroute. Nadia, toutes larmes séchées, en était à faire connaître son sentiment sur les costumes des hommes. Elle les aurait voulus verts, roses, jaunes, mauves. Tout en parlant, elle couvrait sa feuille de marguerites. J’étais navré d’un tel fiasco, dépassé par l’ampleur du désastre. Toute ma raison me disait de remettre ces gens au travail. Mais quelque chose s’y opposait en moi, contre quoi je ne pouvais rien. Le sentiment obscur que, sous ce fouillis, il y avait quelque chose de précieux. Sous ces bavardages, une confidence. Sous ces propos de café, des aveux nécessaires, presque des mots d’amour. Trois mots gentiment ironiques de l’animateur, et ce serait le retour des araignées. Sur la feuille de Nadia, il n’y avait plus place pour un seul pétale.

- C’est joli, dit le voisin.
– Vous la voulez ? dit Nadia, je vous la donne !
– Merci, dit le voisin, mais alors il faut me la signer.

Nadia écrivit son nom parmi les marguerites.

- Vous avez écrit, vous voyez bien, dit la dame.
– Oui, dit Nadia, j’ai écrit.
– C’est vrai, dit la dame, c’est si joli les marguerites…

.

CHAPITRE 17

Formaccouche

Formaccouche n’a pas de bureaux. Il lui fallait un siège social, il l’a établi dans une arrière-boutique du quartier de Belleville. L’épicier a accepté tout de suite. C’est lui qui fournit les animateurs pour leur dîner mensuel : pâté de lièvre, camembert et beaujolais. L’épicier est trésorier adjoint de Formaccouche. Les comptes de l’Institut se font sur sa calculatrice. Les papiers et documents de Formaccouche tiennent en seul tiroir. L’Institut ne publie pas de documents.

Formaccouche n’a pas de salariés. La fille de l’épicier qui, dans la journée, tient la caisse d’une chemiserie, tape une page quand c’est indispensable : dix ou douze par mois en moyenne. S’il faut des photocopies, on les fait chez le papetier voisin : au-delà de dix exemplaires, il fait une remise. En contrepartie de son activité bénévole, un animateur emmène parfois la fille de l’épicier dans une session qui l’intéresse. Elle y prend alors le titre d’assistante pédagogique et administrative.

Les coups de téléphone pour l’Institut arrivent sur une seconde ligne installée chez l’épicier. Le répondeur automatique est placé entre les caisses de haricots verts et les caisses de fromages. L’assemblée générale de Formaccouche, association selon la loi de 1901, comprend huit personnes. Chaque année, tous les membres du bureau sont renouvelés, sauf l’épicier qui reste trésorier adjoint. Les responsables de Formaccouche sont d’avis que quelque chose, quelque part, doit être de droit divin.

Lorsqu’on leur demande quelles sont les origines de l’Institut, ils sont capables de dire qu’il est né d’une analyse critique de type structurel du langage dominant en formation, d’une part, d’une perspective anthropologique de développement situationnel et interconnectif des subjectivités, d’autre part. Les honoraires sont majorés de dix pour cent pour le client qui ne sourit pas.

Les formateurs de Formaccouche se connaissent depuis longtemps. Deux ou trois d’entre eux consacrent une partie importante de leur temps à l’Institut, les autres n’y fournissent que quelques prestations. Ils y perçoivent un salaire, ou un demi-salaire. Ces animateurs ont un style particulier. Ils n’ont pas de voiture, vivent dans de petits appartements des quartiers populaires ou de la banlieue. Deux d’entre eux ont la télé, en noir. Leur rapport à l’argent se caractérise par le mépris entier de la consommation suggérée, l’auto-limitation des besoins, le souci prioritaire d’une activité personnelle gratuite.

Même si leur train de vie est modeste et leurs économies inexistantes, ils n’oublient jamais qu’ils sont des privilégiés. Ils ne doivent pas leurs privilèges à l’argent mais à ce que leur manière d’être leur épargne, à savoir les tracasseries vulgaires de la carrière, de la promotion, de la hiérarchie, tout ce qu’ils appellent entre eux les fétiches de la servitude.
Il n’y a pas de doctrine de Formaccouche. S’il y en avait une, ce serait l’amitié : non point seulement le sentiment d’amitié et sa trop facile célébration mais la prise en compte, dans les relations sociales, des exigences de l’amitié comme premier critère de déontologie, d’efficacité et de plaisir.

Formaccouche n’a pas d’ennemis et ne menace personne. Les autres instituts le regardent souvent d’un peu haut : son chiffre d’affaires est des plus modestes et personne n’a le moindre désir qu’il s’élève plus qu’il ne convient. L’obésité financière n’est pas meilleure que l’autre. Les frais généraux étant quasiment nuls, la presque totalité des rentrées, une fois prélevés impôts et cotisations, peut être répartie entre les animateurs. Une part est réservée à deux ou trois week-ends communs par an, où l’on débat des problèmes de l’Institut et où, surtout, on prend du bon temps entre amis. Ce bon temps pourrait être la devise, et presque la provocation, des animateurs de Formaccouche. Cette notion leur paraît demander quelque explication : il s’agit d’une certaine manière de se comporter qui met l’accent sur la joie de vivre plutôt que sur la réussite ou la performance, sur la relation plutôt que sur la concurrence, sur l’humour plutôt que sur le dogmatisme.

À Formaccouche, il n’y a pas de commerciaux ou, ce qui revient au même, tout le monde est commercial. Quand l’augmentation du chiffre d’affaires n’est pas un objectif, quand l’échange commercial n’est qu’une contrepartie raisonnable, il y a un bon commerce possible. En outre, dans le cas particulier de la formation, les animateurs de Formaccouche pensent que l’acte commercial constitue en quelque sorte le début de l’acte pédagogique. Ils ne voient pas comment on pourrait négocier un contrat de formation sans avoir à l’esprit sa réalité pédagogique. Ceux avec qui ils ont à négocier, responsables de formation ou DRH, sont en effet impliqués, autant et plus encore que les stagiaires, dans les mêmes débats qu’eux, dans les mêmes difficultés, dans les mêmes choix.

Formaccouche n’a jamais songé non plus à définir la moindre politique pédagogique. Dans ce domaine, toute théorie fait sourire l’équipe. S’il fallait absolument donner un nom à la pratique ou aux pratiques de l’Institut, c’est le mot présence qui reviendrait le plus souvent. Être présent. Faire face. Comme l’explique le théoricien le plus pointu de Formaccouche, une pédagogie de la présence ne peut, par définition, se donner un contenu, des objectifs, des méthodes. Contenu, objectifs et méthodes sont forcément antérieurs à l’acte de formation. Qui dit présence dit au contraire simultanéité du chemin et du but, du comment et du pourquoi. Et dit aussi contingence, hasard, confiance.

Tel est ce petit institut qui, on l’a compris, n’existe exactement nulle part mais dont le modèle n’est pas seulement le fruit de mon imagination. Indifférent au délire de l’époque, Formaccouche poursuit avec intrépidité sa route de modestie. Ce mot Institut, d’ailleurs, on ne l’aime pas trop dans l’équipe, et l’on a passé beaucoup de temps à essayer de le remplacer. On n’a pas trouvé, alors on l’a gardé, sans lui accorder plus d’importance. On comprend vite, d’ailleurs, que l’Institut n’est esclave d’aucune formulation. Formaccouche est résolument centrifuge : il est là où vont ses membres.

Parfois les gens de Formaccouche explicitent un peu, surtout au temps du beaujolais nouveau, cette notion de bon temps à laquelle ils tiennent tant. Ils le font avec l’humour qu’ils ne perdent jamais. Le bon temps : dans la pensée formaccouchienne, l’adjectif bon doit ici s’entendre comme une redondance. Ou, si l’on veut, comme un adjectif homérique. De même qu’Achille est aux pieds légers, de même les formaccouchiens pensent que le temps, dans son essence, est bon. Le mauvais temps ne s’oppose pas au bon temps. Pas plus que le non-être ne s’oppose à l’être. Ce qui n’est pas l’être, ce qui n’est pas le bon temps ne peut proliférer que dans le négatif, l’insignifiant, le non-créatif, l’inexistant. Le formaccouchisme a donc pour but de faire découvrir que le temps est bon : on ne saurait en persuader autrui si on ne l’a d’abord expérimenté pour soi-même.

La pédagogie de l’Institut est donc à la fois douce et intraitable. Douce puisque toute réalité temporelle mérite a priori un regard bienveillant. Mais cette douceur a sa logique. Entièrement positive si elle n’est nullement positiviste, la pensée formaccouchienne ne supporte pas qu’on vienne remettre en question cette idée du bon temps, qu’on dissocie l’adjectif bon du substantif temps. L’Institut possède un appareil de contrôle ultra-sophistiqué avec lequel il décèle les tentatives de ce genre. Il repère de telles manœuvres dans la plupart des idéologies et systèmes économiques, dans la justification abstraite des fins qui excusent les moyens, dans la résignation au réel qui viole le réel, dans la volonté d’enfermer les êtres humains dans l’étable économique en sorte que leur liberté se déshabitue du soleil et du grand vent, dans la manie de se référer constamment aux structures et de justifier son inertie par la leur, etc.

Formaccouche : un seul tiroir où se conservent le légal, le mesurable, l’obligatoire et, à partir de ce fragile et ironique point d’attache, de grandes ondes frémissantes qui partent sans haine à l’assaut du monde.

.

CHAPITRE 18

Petits-beurre

Une session commence par les présentations et se termine par une évaluation : on ne peut pas échapper à tous les rites. Lorsqu’arrive le responsable qui va interroger les participants, j’ai pris l’habitude de reculer un peu ma chaise. Je n’ai plus grand-chose à dire, j’ai surtout envie de m’en aller sur la pointe des pieds. À la dernière pause, des stagiaires m’ont demandé d’un air détaché :

- Pensez-vous que notre groupe est un bon groupe ? Vous qui pouvez comparer…

Que cette question soit aux antipodes de l’esprit de la session, ils n’y pensent pas toujours. Bonne occasion d’une mise au point.

Comment a-t-on occupé ces trois journées ? demande le responsable. Paraissent-elles profitables ? Quelles indications fournissent-elles pour la suite de la formation ?

Ce ne sont pas de mauvaises questions. Elles sont même très légitimes.

Au responsable de jouer. Pour moi, cuver la fatigue. Légère angoisse à la pensée de la prochaine session. Répéter, encore répéter. La prochaine fois, il faudra que je jette moins de passion dans mon travail. De la technique, que diable, de la technique… Mais la prochaine fois, hélas et heureusement, je ne ferai pas autrement !

Les gens se prêtent de bonne grâce à l’évaluation. Leur réponse la plus fréquente, c’est presque toujours : « On ne peut pas vous raconter. Il fallait venir. » Vrai. Et un peu inquiétant.

Il est arrivé, ces derniers temps, qu’au moment de l’évaluation, on entende des phrases du genre :

- Nous avons mangé des petits-beurre…
– Pardon ? dit le responsable.

Tous éclatent de rire. Les petits-beurre, c’est une aventure qui m’est arrivée il y a quelques mois et que j’ai racontée aux stagiaires. Je l’ai vécue dans un wagon de la ligne 9 du métro, un matin vers huit heures, alors que j’allais commencer ma session. J’avais une place assise ce matin-là et somnolais doucement sur mon journal. Je regardais en face de moi parce que regarder sur le côté suppose un effort. Et, en face de moi, était assise une jeune femme. Et, dans les mains de la jeune femme, un paquet de petits-beurre. La considération de ce paquet occupait toutes mes facultés intellectuelles. Le voir m’aidait à me rendormir à chaque station.

Au-dessus des mains, ça grignotait, mais ce n’était pas dans mon champ. J’ai souvenir d’une manière très soigneuse d’ouvrir le paquet. Les mains ne le déchiraient pas, elles s’efforçaient d’en respecter les plis. L’affaire a commencé vers Richelieu-Drouot, lorsque je me suis un peu réveillé. Les mains ont avancé le paquet vers moi.

- Vous voulez un petit-beurre ?

J’ai pris un petit-beurre, j’ai dit merci. Je me suis rendormi jusqu’à la station suivante.

- Vous voulez un petit-beurre ?

La deuxième fois, c’est plus grave. Parler peut être l’effet d’un caprice, parler encore relève d’une volonté. Nos voisins détournaient la tête, comme saisis de pudeur. Il y a plusieurs manières de manger un petit-beurre. Les enfants commencent à en rogner les coins d’un coup sec puis l’usent d’une manière circulaire. Les goinfres l’engloutissent en une bouchée. Je m’aperçus que nous mettions une certaine solennité à croquer ces petits-beurre.

Vivre, c’est être toujours sous le coup d’une invitation. Entre deux stations, je récupérais mon sérieux, mon identité rassurante, ma dose d’individualisme. Mais, à chaque arrêt, un petit-beurre offert faisait tourner sur ses gonds la porte de mon autonomie.

Au cinquième petit-beurre, les têtes voisines exprimaient une sourde hostilité. La jeune femme se mit alors à tendre son paquet à la ronde. Et chacun refusait. L’un parce qu’il avait déjeuné, merci. L’autre parce qu’il allait déjeuner, merci. Le troisième n’aimait pas les gâteaux, merci. Le quatrième, merci, les aimait trop. Et chacun replongeait dans son journal, dans ses rêves, chacun retrouvait son regard vague sur la foule. Sans s’émouvoir des refus, la jeune femme présentait ses petits-beurre. Je me demandais si elle irait jusqu’au quatuor des voyageurs d’à-côté, jusqu’au quarteron de derrière, au quadrille de devant, au quadrige là-bas… Si, après les assis, elle irait jusqu’aux debout. Non. Elle s’arrêtait aux plus proches. Les refus ne paraissaient éveiller en elle ni peine ni cette vilaine satisfaction de qui est toujours prêt à se croire entouré de médiocres.

C’est alors que j’ai songé à cette chanson de mon adolescence, dont les paroles reprenaient des versets de la Bible :

J’ai joué de la flûte sur la place du marché
Mais personne avec moi n’a voulu
Danser.

La jeune femme était descendue à sa station, le paquet soigneusement rangé dans son sac.

J’avais raconté l’histoire aux stagiaires. Et, tandis qu’ils évaluaient, elle continuait à me faire rêver.

- Ne pensez-vous pas que vous êtes un peu loin des réalités actuelles ? m’avait demandé un participant.

J’ai réfléchi. Je me suis embrouillé.

- La notion de réalités actuelles, n’est-ce pas… Peut-être après tout… Enfin, je ne sais pas. Le plus vrai est que je ne sais pas.

A la fin de ce livre, au moment où le lecteur va, à son tour, évaluer sa lecture, je ne sais toujours pas. Comment il faut faire pour changer la société, je ne sais pas. Ma chaise un peu écartée du groupe, c’est moi qui me sens maintenant, au plus secret, invité. C’est ce que j’aime le plus dans les sessions : quand elles me laissent seul, à marée basse, avec quelques coquillages familiers. La pêche aux crevettes, avec l’épuisette achetée à la quincaillerie de la plage. Le tout-simple, le tout-ordinaire, le tout-va. Ce qu’on ne dit jamais tellement c’est banal, cette batterie de soucis avec lesquels on vivra, cette liste de problèmes avec laquelle on mourra.

J’aime ce métier pour ce qu’on peut en voir, mais je l’aime encore plus pour ce que personne n’en verra jamais. J’aime être ce sable travaillé par la marée, cette plage dans l’indifférence éclatante du matin. J’aime me retrouver fatigué, absolument sceptique sur tout système, plus sceptique encore sur moi-même, mais aussi prêt qu’il y a trente ans à guetter l’envol des oiseaux. J’aime me trouver dans les fondations de la ville qui se construit, parmi la boue originelle : à d’autres de donner aux rues des noms que d’autres noms remplaceront.

Je m’évalue. Et le résultat de cette évaluation est que je ne m’évalue pas. J’aime voir, durant cette dernière heure, les papiers qu’on range, la glace tirée furtivement du sac, tous ces petits signes de départ. Le cap, le cap…. Le point a si peu d’importance.

(mis en ligne le 1er septembre 2017)

Bigoterie citoyenne

LE MARCHÉ LXIV

 Ne larmoie pas en souriant.
Blaise Cendrars
 

Ce sculpteur, il y a bien longtemps, vu à la télévision. Il travaille la matière plastique en fusion. Elle descend lourdement un plan incliné avant de s’affaisser sur la table de métal où, les mains fortement gantées, il a quelques secondes pour la modeler. « En si peu de temps, s’étonne le journaliste, vous pouvez concevoir une œuvre ? » « Je ne conçois rien du tout, répond-il. Je regarde la matière plastique. Elle ne coule jamais de la même façon. Je me pénètre de sa manière d’être et, autant que je le peux, je l’aide à prendre la forme qu’elle me semble appeler. »
Ξ
Quelle meilleure image de l’éducation, de la formation, peut-être même de l’amitié et de l’amour ? À cela près, bien sûr, que, là, rien n’est inerte, que tout y est réciproque, que l’œuvre y demeurera inachevée, qu’il ne s’agit pas d’œuvre, d’ailleurs, mais de transmission de la vie, de célébration de la vie. J’aurai toujours eu comme en surplomb ce rêve de formateur, discutable comme tous les rêves, qu’alimentait déjà, à quinze ans, dans la colonie de vacances, mon rôle de moniteur. Je ne sais rien de plus beau, de plus vrai que l’attention que l’on porte à ceux à qui, comme on dit en italien, on veut du bien. Là-dessus, autant essayer de faire vaciller le granit, je ne bougerai pas d’un iota, et si le monde entier me contredit, le monde entier est idiot. Amare est velle bonum, aimer c’est vouloir le bien, et merde ! [Toutefois, à l’abri de ces crochets, je dois reconnaître que c’est rarement dans les lieux d’importance que cette formule m’est sortie de la bouche. Elle s’acclimate mal à un conseil d’administration, à une réunion d’anciens combattants, à un bureau de vote le soir du dépouillement. Amare est velle bonum, voilà une idée qui ne me viendrait pas non plus en lisant Le Nouvel Obs ou le Monde de Nathalie Nougayrède, la dame qui « ose les valeurs ». Les pensées de ce genre sont faites pour les cimes et les souterrains, pas pour le Grenelle des bonbons à la menthe ou la modernisation de la poste. Les jardiniers sont formels. Ces vérités-là, si on ne les laisse pas dans les couvents, où personne ne les fatigue, il faut les planter en pleine terre, même un peu fangeuse, dans des endroits beaucoup moins pieux où elles donnent d’étranges fleurs montées des profondeurs, de profundis comme on dit aux enterrements en croyant que c’est triste. L’ambiguïté, je vous jure, c’est la copine du vrai : et le trouble, c’est le terreau du simple.]
Ξ
L’attention à l’autre. Pas pour lui renouer son cache-col. Pas pour l’aider à préparer son entretien d’évaluation. Pas pour le protéger de la souffrance, c’est risible. Ni de la connerie, elle est en nous. Ni de la solitude, on l’y enfoncerait. Pas pour le comprendre, surtout pas pour le comprendre. Pas pour le convertir. Pas pour le rassurer. Pas pour le sauver, c’est grotesque. Pas parce qu’il le faut. Pas par humanisme, pas par compassion, ces fourriers de la volonté de puissance. À cause d’une espèce particulière de fun très menacée dans nos régions : le voir arriver tout faraud sur le plan incliné, le voir glisser, déraper, dégringoler, pirouetter comme un ours en peluche ; considérer, en le contemplant, que le cassage de gueule est inéluctable et imminent puis, soudain, se laisser attraper par quelque chose d’inattendu dans sa manière d’aller à la catastrophe, ou de touchant, ou de drolatique, ou d’absurde, ou de plus désolant que la moyenne ; sentir alors ses connexions mentales et affectives en état d’alerte rouge ; se persuader qu’il est horriblement déraisonnable d’imaginer que l’infime détail aperçu, ou enregistré, ou pressenti, puisse être de nature à faire se casser la gueule au cassage de gueule ; se traiter de moins que rien, de réactionnaire, d’humanophobe, de socialiste ; savoir pourtant que c’est vrai, qu’il y a eu un déclic, qu’il y a eu un truc, qu’il y a eu un flash ou un clash entre le temps et l’éternité, et voir, clair comme le jour, sans pouvoir en aucune manière le prouver ni à son percepteur ni à sa belle-mère, et sans qu’il y ait d’ailleurs la moindre utilité à le faire, que tout ce qui était vrai une seconde avant cette perception-là est devenu faux, véritablement faux. « Être un homme, c’est pouvoir infiniment tomber »
Ξ
Le point de bascule, le point de danger, le point de grâce, voilà ce que guette le sculpteur quand la grosse vague de matière plastique commence à s’affaler voluptueusement sur la table d’acier. Attention diffuse : il va être surpris, il le sait, mais par quoi, comment, quand, où ? Que ressent-il à cet instant, l’artiste ? Rien de ce qu’imaginent les aimables passeurs de petits gâteaux dans les émissions culturelles de France Inter, rien qui soit de nature à alimenter leurs flatulences lexicales. Sont-ils touchants quand ils s’écrient « bordel de merde ! » sur ce ton de délicatesse distinguée ! L’artiste, lui, selon moi, ne sent rien, c’est pourquoi il est si facile de faire critique d’art. Il sent ses gants sur ses mains, ses pieds dans ses chaussures, quelque dent peut-être qui le taquine, quelque émotion ordinaire qui le pelote. Il est un téléphoniste, un employé préposé à l’accueil, une bonne volonté qui va se planter, forcément se planter, et qui s’y résigne. Il sent ce que tout le monde sent : sa supportable misère. Sa limite, en somme. Sa contingence, si l’on veut. Un peu d’entrain sur un peu de fatigue, un peu de fatigue sur un peu d’entrain, remettez-nous ça, patron !
Ξ
Il regarde couler son plastique. Pourquoi est-il allé inventer ce machin-là ? J’imagine que tout à coup un détail le préoccupe, un détail incurablement matériel, un agencement technique à perfectionner, quelque chose de trop grand à faire plus petit, quelque chose de trop carré à faire plus rond. Et çà, ça lui prend la tête pour de bon. Jusqu’à ce que cette pâte blanchâtre qui recouvre lentement l’acier, il la voie. Celle-là, pas celle d’hier, pas celle de demain. Celle-là qui vient de se révéler, lourde de sens, de vérité, d’avenir. La pesanteur du destin dans la légèreté de l’instant : deux fois insupportable.
Ξ
Ce qui se produit alors s’appelle l’échange. Pour qu’il y ait frontière, il faut qu’il y ait un pays de part et d’autre, n’est-ce pas, donc deux pays. Pour qu’il y ait limite, il faut qu’il y ait un en deçà et un au-delà de la limite. « Ces choses-là sont simples » dit Victor Hugo. Une limite, ce n’est pas une fin, un couvre-feu, une extinction, une mort. Il n’y a de limite que parce qu’il y a de l’illimité. Il n’y a de limite que parce que ça n’arrête pas de commencer, et parce que cet excès, qui n’a scandaleusement demandé son avis à personne, dépasse non seulement notre médiocre entendement, mais aussi celui des anciens élèves des grandes écoles, des grands élèves des anciennes écoles.
Ξ
Cela s’appelle l’échange oui. Le bonhomme artiste, le quidam artiste se retient de toutes ses forces de franchir la limite. Les cultivés qui batifolent dans les émotions radiophoniques leur assiette de petits gâteaux à la main, ils le soûlent, ils le gavent, ils le gonflent, ils le font marrer. La limite, il sait qu’il ne la franchira jamais. Pour mettre en mémoire l’au-delà de la limite, il lui faut camper dans son en deçà avec ses crayons, ses pots de peinture, son dégueuloir à matière plastique, ses potes, ses copines et quelques bouquins qui ne valent pas la peine d’être prêtés.
Ξ
Cela s’appelle pourtant l’échange. Car la matière plastique, elle, il l’a vue prendre ses grandes distances et se carapater de l’autre côté de la limite. Ou plutôt, non, il ne l’a pas vue partir. Il a vu son départ. La traîne d’une robe dans une porte, vivacité de l’étoffe. Et ses mains gantées, gantées et irréfléchies, ont immédiatement imprimé ce mouvement à la masse pâteuse qui commençait à tout oublier : elle ne durcira pas idiote. De l’en deçà de l’artiste est né l’au-delà de l’œuvre. Mais ça, c’est du commentaire, il n’a pas de temps pour ces bêtises. Il est rentré dans son terrier ; ce truc carré, il faudra vraiment l’arrondir.
Ξ
Quelle superbe occasion m’offrirait ce sculpteur de revenir, une fois de plus, à mes chères sessions de formation ! La métaphore coulerait plus aisément que la matière plastique. Ces hommes et ces femmes dans le huis-clos du séminaire, ces conformismes d’hier, d’aujourd’hui (et de demain) empilés sur nos tables, l’urgence de saisir le point d’inquiétude et d’authenticité, de « donner forme » à ce qui nous réunit, j’aurais vraiment toutes les raisons de m’imaginer sculpteur.
Ξ
Eh bien ! Non. Date de péremption dépassée. Prendre congé de ces souvenirs, même si ce n’est pas facile. Les laisser dormir dans les archives de mon cœur. L’évidence ne m’est pas venue d’une illumination intérieure, mais d’un projet de loi sur la formation professionnelle qu’on m’a mis sous les yeux et qui m’a persuadé, sans laisser la moindre place au doute, que la perspective que je défends est désormais définitivement fermée et, avec elle, l’espoir de garder, au flanc d’une société malade, une sorte de cathéter de liberté. Certes, cette vision maïeutique n’a jamais triomphé. Elle est restée une protestation, une provocation. Mais elle pouvait exister, rien d’officiel ne s’y opposait. Elle ne le peut plus. L’étanchéité du dispositif est désormais parfaite. Le marché, les besoins du marché, le pouvoir du marché, le réalisme du marché, voilà la seule chanson qui sera autorisée. Avec les deux couplets habituels, l’un, hard, pour les patrons, l’autre, soft, pour les syndicats, mais tout le monde se retrouve au refrain et, probablement, au restaurant.
Ξ
Entre le rêve et l’action, disait Berque, il ne faut pas que « l’alternance reste lâche ». Si je chantais plus longtemps ma romance nostalgique, mes pieux souvenirs me détourneraient du présent. Les bienveillantes connexions de ma mémoire m’ont remis sur la trace d’une pièce du dramaturge autrichien Fritz Hochwälder, Sur la terre comme au ciel, vue à vingt ans, qui traite des missions jésuites établies au Paraguay à partir du XVIe siècle, les fameuses Réductions, où les Pères accueillaient les indigènes tout à la fois pour les évangéliser et les protéger des chasseurs d’esclaves. L’action se déroule en 1767, après qu’un accord tout entier au profit des Européens eut établi que les Réductions devaient passer sous le contrôle des autorités coloniales portugaises du Brésil. Le sujet apparent est le drame de ces Jésuites, pressés d’obéir par leur Ordre, mais qui ne peuvent se résoudre à abandonner les Guaranis à la condition d’esclaves à quoi leur départ va forcément les conduire. Derrière cet épisode historique, se profile une question inquiétante : dans un monde de violence et de haine, peut-il exister durablement des oasis de paix ? Pourquoi ne pas me l’avouer ? La formation et le patronage de Montrouge auront été pour moi ces oasis, l’une et l’autre m’auront rapproché des êtres et écarté du monde : le paradis. « Et s’il était à refaire, je referais ce chemin. » Certes, mais ces souvenirs-là, il est temps désormais de les mettre à distance et de réinvestir dans le combat ce que je leur dois d’énergie : ce ne sont pas des drapeaux blancs, ce sont des bombes à retardement.
Ξ
Le plus important dans le projet de loi qui transcrira l’accord national interprofessionnel du 14 décembre 2013 n’est pas ce qu’il propose, mais ce qu’il sous-entend et ce qu’il interdit. On approuvera l’idée du « compte personnel de formation » dont chaque salarié pourra bénéficier, quel que soit son statut, tout au long de sa vie professionnelle. On n’aura pas la cruauté de souligner que 150 heures allouées pour toute une carrière font un peu moins d’un mois d’activité professionnelle. On se réjouira de voir inscrite dans la réalité l’idée de lifelong education ou de lifelong learning défendue par les spécialistes de la formation et, notamment, par ceux de l’Unesco. On se féliciterait donc de ce projet de loi s’il n’enterrait en silence la signification même de la formation professionnelle et si les dispositions qu’il contient, comme les buts qu’il se propose, ne témoignaient d’une évolution de la vie sociale bien plus significative que celle où les conformismes symétriques de la querelle du mariage pour tous voulaient voir un tournant de civilisation.
Ξ
Depuis les origines de la formation professionnelle, divers courants ont voulu l’empêcher de sombrer dans un utilitarisme aussi vain que désespérant. Dans les cinquante dernières années, la loi Delors de 1971 et les lois Auroux de 1982 ont réaffirmé cette exigence. On vient de l’assassiner et, avec elle, bien au-delà de la formation et des entreprises, un symbole majeur de la vie collective.
Ξ
La loi de 1971 concernait à la fois les entreprises et les salariés. Elle voulait favoriser le développement des premières, mais aussi l’émancipation des seconds. Elle s’inscrivait ainsi dans le climat de recherche qui, depuis Mai 68, s’était emparé d’une société en proie à toutes les contradictions. Jeune formateur, j’ai chaleureusement soutenu cette loi avant d’être épouvanté par la rapidité avec laquelle le patronat la vidait jour après jour de ce qu’elle avait de meilleur, puissamment aidé en cela par l’activisme de toutes sortes d’officines et la stupéfiante passivité des responsables politiques qui l’avaient instaurée. D’entreprise en entreprise, je mesurais le progrès des dégâts, alarmé par la facilité avec laquelle de nouvelles théories s’imposaient, stupéfait de les voir entrer comme dans du beurre dans la conscience molle des salariés qu’elles éblouissaient sans l’éclairer et droguaient sans la nourrir.
Ξ
Bien conçue, cette loi Delors fut en effet très mal défendue. L’histoire de la formation professionnelle, à partir de 1971, est celle d’une dégradation, d’une banalisation, d’une fuite du sens. Elle accompagne et reproduit, à sa manière, l’invraisemblable série de capitulations devant l’argent qui n’a cessé, sous tous les gouvernements, de ponctuer la vie politique et à laquelle la gauche, de la « réconciliation des Français avec l’entreprise » souhaitée par François Mitterrand au récent « pacte de responsabilité » courtoisement proposé par François Hollande, n’a jamais manqué de verser son obole ni de l’orner de toutes sortes de justifications contournées. L’improbable épisode de la loi sur l’expression des salariés, fleuron des lois Auroux, juste avant le virage politique de 1983, est aujourd’hui un souvenir presque tragique. Cette loi sonnait juste, plus juste encore que la loi Delors : elle fut massacrée encore plus vite qu’elle.
Ξ
Auroux avait vu clair. Il avait compris comment devaient s’articuler le progrès des entreprises et l’élargissement de la condition salariale. Il avait compris que l’expression est le cœur même de la formation, son principe, son moteur, sa charte. Il avait compris que le développement accéléré des techniques et la férocité de la compétition économique exigeaient qu’on leur opposât ce contrepoids. Que, maltraités par la modernité, les équilibres sociaux et culturels ne pourraient se rétablir si les salariés n’exprimaient pas les questions que la vie de l’entreprise leur suggère – questions sur eux, sur elle, sur le monde où ils vivent -, s’ils n’apprenaient pas à regarder bien au-delà de l’utilité immédiate qui fascine les patrons, bien au-delà aussi des revendications à quoi se limite trop souvent l’horizon des syndicalistes. Loin des embrouillaminis prétentieux et serviles de la littérature d’entreprise, cette loi permettait aux travailleurs d’exprimer leurs inquiétudes, leurs doutes, leurs colères et, par là, de peser sur la vie collective. Auroux avait compris que, grâce à l’expression, l’entreprise pouvait réapprendre à respirer et, peu à peu, se refaire plus humaine, plus ouverte, plus vivante.
Ξ
Ce fut une exécution. Les patrons ont condamné Auroux, les syndicalistes ne l’ont pas défendu : les uns et les autres craignaient pour leur pouvoir, pour leurs manies, pour leur importance, pour leur confort, pour leur silence. Surtout ne pas ouvrir les fenêtres ! Surtout ne pas aérer ! Surtout pas la vie ! Surtout pas la parole ! Tout, mais pas la vie ! Tout, mais pas la parole ! Le management, les libéraux, les socialistes, toutes les tisanes que vous voulez, mais pas la parole ! Jamais la parole ! La politique, mais pas la parole ! L’information, mais pas la parole ! La démocratie, mais pas la parole ! Les grands patrons rugissaient que jamais ils n’appliqueraient la loi sur l’expression des salariés, ils m’expliquaient en s’embrouillant pourquoi et comment elle allait anéantir l’entreprise : je voyais surtout qu’elle menaçait les protections accumulées en eux et que la seule idée d’avoir à franchir ces barrages de vanité pour dire ce qu’ils pensaient, ce qu’ils pensaient vraiment, pour dire simplement ce qu’ils pensaient vraiment, pour oublier une seule fois la putain d’autorité qui avait fait d’eux d’éternels petits enfants savants, pour ne plus être, un instant, les grands élèves d’une putain d’ancienne école attendant qu’une putain de bonne note leur garantisse une putain de réussite, cette seule idée, je voyais qu’elle les terrifiait plus que ne l’auraient fait trois cents dragons déchaînés. Et je sentais que quelque chose allait bientôt disparaître, mais que l’agonie serait longue. Il n’y avait rien à regretter, mais pas de quoi pavoiser.
Ξ
On lit ceci dans le projet de loi : « Le compte personnel de formation peut servir à financer des formations permettant d’acquérir des compétences attestées (qualification, certification, diplôme) en lien avec les besoins de l’économie prévisibles à court ou moyen terme et la sécurisation des parcours professionnels des salariés. » Le diable n’est pas ici dans les détails mais dans une extrême violence cachée dans une infime nuance. Ainsi voit-on « les besoins de l’économie prévisibles à court ou moyen terme » entrer dans la loi avec le statut de référence. Besoins de l’économie prévisibles par qui ? Pour qui ? Dans l’intérêt de qui ? En fonction de quels projets ? Pour quelle visée civilisatrice ? Substantialisation de l’arbitraire, de l’arbitraire le plus complet, le plus égoïste, le plus bête, le plus snob, le plus absurde, le plus pathologique. Promotion du dégueu, de l’inavouable, de l’innommable, à qui une grenellisade accorde un rond de serviette officiel à la table de la République, et qui devient le critère majeur de la formation professionnelle au moment précis où, virées comme des malpropres, la tentative de Jacques Delors, qu’il n’a pas soutenue avec assez de pugnacité, et celle de Jean Auroux, anéantie par les amis d’Yvon Gattaz – alors président du CNPF et père de l’actuel président du Medef -, disparaissent sans laisser de traces. De Jean Auroux, en effet, le nom apparaît une fois, en lanterne rouge, au bout d’une phrase. De la loi de 1971, dont le père n’est pas nommé, il est dit : « L’accord du 14 décembre est appelé à imprimer une marque décisive pour notre système de formation professionnelle, revenant par certains aspects à l’esprit de l’accord initial de 1970 et de la loi fondatrice de 1971, et les adaptant aux exigences d’une économie et d’un marché du travail qui ont profondément changé depuis quarante ans. » Certains aspects adaptés, tous les Jésuites ne sont pas à Rome, ni au Paraguay ! Il paraît qu’en première lecture les députés ont voté la loi à main levée, sans discussion. Ils eussent mieux fait de la voter à tête baissée.
Ξ
Réalisme ? Non. Capitulation. La même, en infiniment plus grave, que celle des responsables de formation qui, sur l’ordre de leur direction, n’appliquaient pas la loi Auroux. Faut-il redire l’évidence ? Que personne n’attend d’un gouvernement qu’il triomphe des forces qui écrasent le monde ? Ni même qu’il modifie de manière significative le rapport de force ? Le marché est là, il nous occupe, il est puissant, multiforme, vicieux, pervers, imprévisible, il aime la mort, la trouille, l’ordre, les prix de vertu, les classements, les carrières et les couillons qu’il couillonne. Je demande quoi à un gouvernement ? Qu’il sache et qu’il dise que c’est l’occupation, qu’il la haïsse, qu’il la combatte et me donne envie, pour ma modeste part, de la combattre aussi. Le reste, mots, valeurs, commémorations, fines analyses de cerveaux bien irrigués et gravement déconnectés, c’est de la tambouille. Le voient-elles, les supposées élites, que c’est l’occupation ? Comprennent-elles, ou non, qu’une contre-poussée d’expression est plus urgente encore, infiniment plus urgente qu’il y a trente-deux ans pour contenir l’effroyable propagande que co-fabriquent la rationalité sans raison de la technique et l’avidité démente des financiers ? Cette expression des salariés et des citoyens, personne, évidemment, ne demande au gouvernement de l’organiser : ce serait pire que tout. Mais quand existent, dans la loi, des dispositions qui la favorisent et, en tout cas, ne l’empêchent pas, les ignorer ou les supprimer parce qu’on a peur du marché et/ou qu’on veut lui faire plaisir, c’est montrer qu’on a un mauvais esprit.
Ξ
Que feraient-elles, ces élites, si elles comprenaient vraiment ? Que nous suggéreraient-elles ? Ceci. Que nous devons supporter ce que nous ne pouvons pas changer. Que nous devons changer ce que nous pouvons changer. Que nous devons avoir la lucidité de ne pas confondre les deux situations. En somme, que nous devons nous faire stoïciens, en tout cas stoïques. Parce que c’est l’occupation, et donc la guerre. C’est cela qu’il faudrait dire aux enfants : que la vie est occupée par de la non-vie. Et le leur montrer. À mon avis, ce serait encore plus utile que de leur expliquer le zizi et les nichons même si, je l’espère, ce précieux enseignement leur offre une occasion rêvée de se poêler deux fois comme des baleines : parce qu’ils trouvent ça marrant et aussi – il ne faudrait pas que leurs dévoués enseignants se méprennent -, parce qu’ils sont passablement au courant. L’esprit des enfants, selon moi, la première urgence serait de le laisser reposer comme une pâte à crêpes pour que le lait de leur intelligence se mêle à la farine de la vie. Il suffirait de leur montrer le monde comme il est, sans mensonge ni dramatisation, sans parti pris ni préjugé, et de les laisser chercher dans leur cœur ce qui, là-dedans, vaut quelque chose et ce qui ne vaut rien. Leur suggérer de faire le départ, au fond d’eux, entre ceci et cela. Belle expression, faire le départ. S’ils se donnent le droit et la liberté de cette distinction, de ce départ, c’est toute leur vie qui va être un départ, ils ne seront plus collés à eux-mêmes, ils se donneront de la marge, du souffle, ils seront vaccinés contre toute espèce de propagande, leur esprit et leur cœur pourront s’envoler. Une démocratie devrait peut-être pouvoir supporter ça, non ? Et, en plus, ce départ, ce double départ, distinction et voyage, ils auraient le sentiment de le faire ensemble, gars et filles. Je ne voudrais pas être sacrilège, mais cela pourrait peut-être créer entre eux un sentiment d’égalité au moins aussi profond que la nécessité, pour les uns, d’enfiler une robe à fleurs et l’urgence, pour les autres, de se faire grenadières.
Ξ
« Quelque chose est en train de se passer ici, Monsieur Jones, et vous ne savez pas ce que c’est. » Je n’attends pas d’un dirigeant politique qu’il me définisse ce quelque chose. Il ne sait pas mieux le faire que moi ; comme moi, il patauge, il hésite, il bafouille. Je n’exige pas de lui qu’il ne se trompe jamais, mais si je ne sens pas ses choix graviter autour d’une inquiétude centrale que je puisse reconnaître, je ne lui accorderai pas ma confiance. J’ai besoin qu’il protège en lui une certaine sorte de solitude, qu’il cherche à voir plus profond que les apparences, à penser plus vrai que les opinions, à désirer plus fort que les modes. J’ai besoin qu’il prenne ses distances, qu’il s’écarte. Ce qu’implique cet écart, je peine à le dire, mais je vois bien ce qu’il ne peut admettre : la fidélité maniaque à une idéologie mais, pas davantage, l’absence d’horizon qui tue la pensée. La défense des intérêts d’un clan, d’un groupe, d’un parti. L’ambition, quand elle n’est pas maîtrisée par une instance plus forte qu’elle, et plus noble. La stupide volonté de durer. Le souci de la carrière, verrue sur la liberté. La rhétorique facile, le langage convenu, la mondanité de l’esprit. L’angoisse de prouver, c’est-à-dire de se rassurer en inquiétant les autres. L’obsession de l’échec et l’illusion de la réussite. Le souci excessif de répondre à des exigences subalternes. Le goût du pouvoir, ennemi du bonheur d’agir. Trop d’attention portée aux opinions des gens, pas assez d’attention portée aux gens. La peur de la solitude, des grands fonds d’indifférence et de sa propre médiocrité. Le mépris des choses de l’esprit et la méconnaissance de la poésie.
Ξ
De ce projet de loi sur la formation professionnelle, je retiens qu’il a été mutilé de l’essentiel, qu’on n’y a pas trouvé de place pour le sens. M. Forget, à Louis-le-Grand, quand il comparait l’Antigone d’Anouilh et celle de Sophocle prenait une image de metteur en scène. Il nous disait que les personnages de la tragédie grecque évoluaient sous un ciel vers lequel criaient leurs souffrances, et que les mêmes souffrances, dans la version moderne, interdites de ciel par ce que nous appellerions aujourd’hui un plafond de verre, ne cessaient de se rabattre sur eux comme de mauvaises fumées qui ne se dissipaient jamais. Peut-être est-ce cela : le monde moderne se rabat sur lui-même, sinistrement, et s’étouffe. Il est confus, indistinct. À preuve, la double inflation du « réalisme » et de la morale, et cet étranglement de toute chose, avant même qu’elle n’éclose, par le jugement social. Rien n’est plus effrayant qu’un monde privé d’ailleurs : une caricature d’ailleurs, bricolée et tyrannique, s’installe aussitôt dans son ici. Angoissée d’être abandonnée à elle-même, la contingence veut se faire principe mais, incapable de s’imposer à qui ou à quoi que ce soit, ne peut qu’exhiber, de façon de plus en plus agressive, les preuves toujours plus flagrantes de son insuffisance ; enfin, sous les braillements angoissés des supporters, elle finit stupidement en valeur. Ainsi, privée de ce que l’histoire et le désir avaient inventé pour elle et lui avaient confié, la formation professionnelle est-elle réduite par des semi-habiles à un dispositif dont la compétitivité attendra, sans y croire, qu’il améliore ses performances.
Ξ
Banalisation, édulcoration, castration, à force d’observer la manœuvre, on se prendrait à prêter des raisons à ceux qui la renouvellent. Pas facile à un individu de protester, à un anonyme comme disent les gens de radio – par ailleurs empressés à nous faire savoir que c’est dans l’émission d’Ursule Monego, assistée de Frédéric Dabormoi, que les auditeurs ont été si aimablement traités – mais un ministre, un chef d’État, comment ne serait-il pas aspiré par le gouffre, comment, malgré lui, ne collaborerait-il pas à l’organisation de la régression ?
Ξ
Collaborer, le mot monté tout seul du clavier aura sonné étrangement pour ma génération, induit bien des réflexes, soutenu bien des révoltes. Je n’en ai jamais abusé, mais les impressions d’enfance demeurent. En 1944, à Montrouge, ça chassait sec le collabo. J’avais mes idées, je les gardais pour moi. Les temps n’étaient pas à l’expression libre. Avant la Libération, je ne devais surtout pas parler du grand général. Après la Libération, je ne devais surtout pas parler du vieux maréchal. Collabo, c’étaient des tas de choses dans le même panier. Collabos, les filles qui avaient couché avec les Allemands ? Même si – riez, enfants ! – je n’avais pas la moindre idée de l’activité en question, je les admirais franchement. Ce sont elles qui, les premières, ont posé à mes onze ans la question de la sexualité. Quand je les ai vues défiler dans la cour du HBM, le crâne rasé et presque nues, sous les lazzis de crapules autoproclamées résistants, j’ai eu des envies de meurtre. Collabo, le marchand de volailles, collabo pour blanchir son marché noir ? Celui-là, j’étais loin de l’admirer mais je ne le haïssais pas. Mes souvenirs sont flous, souvenirs de sentiments plus que d’événements précis. Côté haine, seules me restent dans l’oreille quelques voix sentencieuses, monocordes, leur tristesse profonde pour annoncer de fausses bonnes nouvelles, que Pétain c’était une chance, que les Allemands n’étaient pas pires que les Français. J’ai curieusement idée que ce sont là des souvenirs de souvenirs, que ces types me rappelaient eux-mêmes autre chose, que mon dégoût était récurrent, une vilaine odeur de pluie qui, depuis longtemps, montait de la terre.
Ξ
Comparaison n’est pas déraison. Quand je dis, par exemple, que la monstrueuse imbécillité que constitue la lettre de motivation instaure entre les entreprises et les salariés une relation semblable à celle qu’on trouve dans les gangs, je ne dis pas que les chefs d’entreprise sont des gangsters. Je compare seulement la lettre de motivation au pot d’entrée dont, sous forme d’un vol ou d’un crime, le candidat au gang est prié de s’acquitter ; et j’affirme que le vol ou le crime qui scelle son appartenance est exactement de la même nature que le mensonge public dont témoigne la lettre de motivation : dans les deux cas, c’est par la honte qu’on accède à la reconnaissance de l’une et l’autre institution. De la même manière, je n’établis aucune correspondance directe entre ce que j’ai vu, de mes six ans à mes onze ans, dans ma banlieue occupée et ce que je vois maintenant dans l’Occident de la mondialisation : la gravité des deux situations n’est pas de même nature. C’est entre moi et moi que j’établis la relation, entre l’enfant et le vieillard. Et je dis que l’enfant et le vieillard frémissent de la même façon devant des justifications également mensongères.
Ξ
Étrange ce mot de l’Évangile : « Ce n’est pas ce qui entre dans sa bouche qui souille l’homme, mais ce qui en sort. » Ce n’est pas vivre dans l’univers de la collaboration ou sous le règne de l’argent qui souille le citoyen, c’est l’indulgence et le crédit que sa résignation coupable accorde à ces saletés. Ces pauvres gens qui se débattaient au milieu des difficultés des années quarante, et qui, parfois, ne résistaient plus à l’énorme pression qui s’exerçait sur eux, il fallait être un niais solennel pour s’en faire le procureur. L’horreur n’était pas dans ce système D – système débrouille – qui tissait souvent avec l’Occupant des liens discutables. L’horreur, c’était quand sortait d’une bouche d’adulte, dont j’attendais autre chose, l’infâme justification. Là-dessus, l’octogénaire que je suis sent comme l’enfant que j’étais, il a horreur des justifications. Nous sommes dans ce système fondé sur l’argent, vous y êtes, j’y suis, il nous arrive de céder à ses avances, que ceux qui croient ne pas y être avec nous nous jettent la première pierre ! Il entre en nous, ce monde, par tous les pores de notre peau, par toutes nos terminaisons nerveuses, il assiège notre esprit, il infiltre notre sensibilité. Seule question sérieuse : en faisons-nous, individuellement et collectivement, notre vérité ? Il entre en nous, c’est vrai, mais en sort-il justifié ?
Ξ
Cette loi sur la formation professionnelle, je la critique au nom de ce que je sais, en vertu d’une longue et multiple expérience. Je dis que la subordination de la formation professionnelle au marché est une grave erreur, que l’alourdissement de la pression sur le monde du travail exige au contraire qu’on élargisse, qu’on approfondisse et qu’on généralise les suggestions des lois Delors et Auroux en matière de formation culturelle et d’expression des salariés, que c’est ainsi qu’on commencerait à répondre aux attentes des travailleurs. Je m’invite donc dans le débat. Je constate que l’on n’est pas de mon avis, ce qui ne me coupe pas l’appétit. S’il ne s’agissait que d’un désaccord de méthode, d’une différence de perspective, je n’insisterais pas davantage.
Ξ
Mais on me fait sentir que ces « exigences d’une économie et d’un marché du travail qui ont profondément changé depuis quarante ans » périment les efforts, pourtant modestes, des lois Delors et Auroux. On m’explique qu’il y a là une évidence objective, quasiment scientifique, partagée, d’ailleurs, à la table des négociations, par des libéraux, des socio-démocrates, des marxistes, etc. On me glisse à l’oreille que c’est par absolue nécessité qu’on bazarde la parole des salariés. On m’assure qu’on voudrait bien faire autrement, mais qu’on ne peut plus. De toutes les manières possibles, on m’explique que la difficulté des temps – est-ce que j’oublierais le chômage ? – oblige (hélas ! cent fois hélas !) à se soumettre à la loi du marché.
Ξ
Navré. Je crois le contraire. Je crois que la difficulté des temps est un excellent alibi, une opportunité historico-providentielle de curer la formation de toute perspective d’expression en sorte de ne pas gêner le marché ou, plutôt, de ne pas se gêner soi-même dans la complicité qu’on a avec lui. Pour tout dire – car, au fond, le marché, tout le monde s’en moque – je crois que c’est une occasion rêvée de se protéger de l’effrayante nécessité de penser, de créer et de vivre librement. Là, l’affaire se corse. Il ne s’agit plus d’acter un désaccord, mais de désigner une arnaque, une arnaque majeure, fort répandue ces temps-ci : se débarrasser de quelque chose qui a du sens pour se vautrer dans quelque chose qui n’en a pas en prenant l’air désolé de celui qui ne peut pas faire autrement. L’air de quelqu’un qui se voit obligé, comme dit le trouillard ou le salaud. Et il a bien raison, ce type, de se voir obligé. Comment se verrait-il libre quand il court derrière ce qui fait de lui un larbin ?
Ξ
Mais quand se voit-on obligé ? Quand on a perdu contact avec son trouble, siège de la liberté. Je ne crois pas que la liberté soit d’abord l’exercice d’un choix, moins encore l’enjeu d’un défi ou le prix de quelque compétition d’héroïsme. Ce n’est pas un état, pas une situation. Un acte, plutôt, quelque chose comme l’exploration de cette zone de recouvrement entre le monde et nous dont nous sommes les seuls à posséder la clé, et que, tout à la fois, nous trouvons et inventons. C’est là que nous installons avec les autres, avec le monde, la relation que nous sommes seuls à pouvoir établir, là que se constitue la réserve de sens et de perceptions qui inspire nos pensées et nos actes, nourrit et enseigne notre fragile liberté et donne naissance à notre regard.
Ξ
On se voit obligé quand, pour une raison ou pour une autre, on n’a pas pu ou pas voulu explorer le domaine de sa liberté. Quand on n’a pas trouvé, ou qu’on a perdu, ou qu’on n’a jamais cherché, la clef qui vous ouvre le monde. Quand on l’a laissée, ou remise, à un autre ou à un groupe et, avec elle, la responsabilité de l’inaliénable domaine dont on est le seul à pouvoir cueillir le sens.
Ξ
Le mot de celui qui se voit obligé, c’est réalisme. Dans sa bouche, c’est un mot de dépit et de ressentiment. La dimension intérieure dont il s’est dépouillé, la seule à pouvoir donner sens à sa vie, et dont l’absence l’obsède, il ne cesse de la chercher, avec une agressivité croissante, là où il sait parfaitement qu’il ne la trouvera pas.
Ξ
C’est à la mesure de l’extension en soi du domaine de la liberté qu’on peut résister à la pression du monde, non pas en rabâchant des théories ni en accumulant de l’indignation. Quand Jacques Berque, en 1968, me donnait pour conseil d’augmenter mon poids spécifique, la voie que son amitié me proposait était celle d’une solitude qui fleurit. Si nul n’est en effet capable de renverser l’ordre d’une société et d’un monde entièrement dévoués à des enfantillages aussi cruels qu’absurdes, il n’est personne qui ne puisse renverser cet ordre en soi et, en se consacrant à l’élargissement de sa liberté, porter, du même coup, la contradiction dans le monde.
Ξ
Il arrive que le démon de la polémique me rende sévère à l’égard de la militance et des militants : j’en ai pourtant connu beaucoup et estimé plusieurs. Pourtant, non, ce n’est plus de militer qu’il s’agit, au moins pour l’essentiel. Je ne suis le soldat de personne et ne me connais pas d’officier, en uniforme ou non, à qui rendre des comptes. Ma vie dans le bruit et la fureur de ce siècle, avec son bruit et sa fureur à elle : rien de mieux pour apprendre le prix du silence. La découverte d’un territoire intérieur, des bêtes sauvages qui ne le sont pas toujours, l’invention permanente, l’aridité, le mélange des genres, des soucis, des désirs. La proximité des autres, oui, mais une proximité qui se tient à distance, comme si solitude et relation croissaient ensemble. Fragilité absolue, mais quoi d’autre ? Des heurts constants, avec moi-même, avec d’autres, avec le monde. Suspendre son jugement, l’exercice est difficile : tellement plus commode de se faire le publicitaire de soi-même ou de se convoquer tous les matins à son propre tribunal ! Difficile, la patience de soi. Difficile, le refus de se juger, qui n’est pas une absolution. Difficile, cette récupération constante et ironique de soi dans l’indifférence souveraine aux ukases des donneurs de leçons et aux cris d’orfraie des émeutiers terrifiés. Difficile, mais les autres sont de plus en plus présents et le monde, ce connard, de plus en plus absent. Comme dans la formation ou au patronage mais, cette fois, plus besoin d’un refuge, d’un lieu dédié, ça joue en plein air, et en live !
Ξ
« Bigoterie ! », crient les Femen ! Elles ont un métro de retard, les Femen, voilà pourquoi elles n’ont pas eu le temps de mettre leur soutien-gorge ! La bigoterie n’est plus à chercher dans les églises, à preuve les hurlements d’indignation des cadres de l’archevêché, en tous points semblables à ceux d’un commerçant tagué, et qu’un André Frossard ou un Maurice Clavel auraient ridiculisés en quatre lignes. Elle s’est civilisée la bigoterie, Mesdemoiselles, c’est dans les hauts lieux de la politique communicancante qu’il faut maintenant la chercher, réfléchissez un peu et n’attrapez pas de bronchite ! Mon copain vicaire de banlieue, je l’entends d’ici, il m’aurait dit de sa voix un peu inquiète, avant d’enfourcher sa René Gillet 125 : « Tu sais, entre ce que font ces filles et les bourges de la messe de onze heures, si tu regardes bien l’Évangile… »
Ξ
Les petits intérêts à l’ombre des grands idéaux, la surveillance maniaque du langage des concurrents au cas où ils déraperaient, les obsessions morales féroces, la complicité du non-dit, le batifolage dans les surfaces, la justification au bord des lèvres, toute prête à être crachée, ce ton de dureté pour parler de fraternité, le langage foireux des valeurs, les sourires figés et l’incapacité d’entendre, la mauvaise foi, la mauvaise foi partout à vous en faire devenir chèvre, et cette manière de se marquer à la culotte pour surveiller celui qui, par hasard, comme disait un ballot à propos de Jean-Claude Michéa, « romprait avec son temps », ouvrez un peu vos mirettes, jolies Femen !
Ξ
Cas d’école de la bigoterie, l’affaire des ABCD de l’égalité. Quel dégourdi sans malice, comme disait ma grand-mère, militerait aujourd’hui sérieusement pour l’inégalité des garçons et des filles ? Et pourtant, quand on s’amuse à jouer les sémiologues du dimanche, on en trouve des choses !
Ξ
Sur le Portail du Gouvernement, cinq courtes vidéos enregistrées par Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes, durant l’examen, à l’Assemblée nationale, du projet de loi pour l’égalité femmes-hommes. Elles présentent les différents sujets abordés par le projet de loi. La quatrième évoque notamment le programme qui, sous l’intitulé ABCD de l’égalité, veut travailler, dès la petite enfance, à mettre un terme aux inégalités entre les petites filles et les petits garçons, entre les hommes et les femmes.
Ξ
Pourquoi pas, vraiment ? Même s’il n’est pas interdit de se poser des questions. Faut-il mettre l’accent sur les inégalités à une époque où filles et garçons affrontent ensemble des difficultés lourdes : Internet, chômage, transformation des représentations de la sexualité, évolution de la famille, crise de l’autorité, etc. Ne faudrait-il pas commencer par les sujets qui concernent tous les enfants et, chemin faisant, résoudre les problèmes d’inégalité qu’on rencontrerait ? Est-ce vraiment une bonne méthode que d’insister sur les injustices ? Plutôt que le doute, ne faudrait-il pas, chez des petits enfants passablement nerveux, semer d’abord la confiance ? Est-il vrai, d’ailleurs, que la principale question qui nous attend soit celle de la supériorité scolaire des filles ? Aucune idée arrêtée sur tout cela. J’hésite, je réfléchis, c’est bien ça un citoyen, non ? Et je laisse ma souris grignoter irrespectueusement le Portail du Gouvernement.
Ξ
Elle fait une découverte, la souris. Chacune des cinq vidéos de Najat Vallaud-Belkacem est précédée d’une courte introduction, la même pour les cinq. Il s’agit de trois phrases très brèves prononcées par trois personnes : un homme, puis une femme, puis un autre homme. Une série de petites photos, en haut de l’image, permet d’identifier les orateurs. Je pense que la voix de femme est celle de Marisol Touraine. Il me semble, sans en être certain, que Jean-Marc Ayrault est le premier des deux hommes. Je ne reconnais pas le second.
Ξ
Voici les propos de ces trois intervenants. « La compétitivité, c’est l’emploi », assène la première voix mâle. « Eh bien, nous, nous réparons cette injustice ! », assure la voix féminine. Et le troisième conclut : « J’ai envie de dire : aimez votre pays, défendez-le. »
Ξ
J’ai écouté trop vite, recommençons. « La compétitivité, c’est l’emploi » « Eh bien, nous, nous réparons cette injustice ! » « J’ai envie de dire : aimez votre pays, défendez-le. » Curieux. Une bonne âme entre deux guerriers. Deux voix ronflantes, une voix douce, charitable. Deux voix entraînantes, une voix attentive. Deux voix pour l’extérieur, une voix pour l’intérieur. Misère ! Le stéréotype ! Les femmes aux pansements, les hommes à la bagarre, tout ce que Mme la Ministre récuse ! Rome n’est plus dans Rome. L’ennemi est dans la place. Ma souris sourit. « Elle a du pain sur la planche, Najat ! », me souffle-t-elle.
Ξ
« N’en fais pas un fromage », dit encore la souris. Bon, je reviens au texte. Mais, un remords, je veux écouter encore une fois. Là, ce ne sont plus les voix que j’entends, ce sont les mots, on ne les a quand même pas mis là par hasard. Une introduction, c’est fait pour introduire, pour introduire quelque part. Eh bien ! C’est clair. Le discours sur les inégalités entre les filles et les garçons est invité à prendre place entre la guerre économique (« La compétitivité, c’est l’emploi ») et le patriotisme officiel (« J’ai envie de dire : aimez votre pays, défendez-le. »). La même place qu’occupe dans la mise en scène la voix féminine : celle de l’infirmière, celle de la bonne dame. La question de l’inégalité des sexes, question féminine, est invitée à s’asseoir entre la performance et le drapeau, questions masculines.
Ξ
Ne pas faire semblant. On comprend tout de suite ou jamais. On a compris. Le respect, l’égalité, les filles-ci, les garçons-là, tout cela n’est qu’un aspect de la guerre économique, tout cela n’a de sens que pour fabriquer une société poreuse à ses exigences, sensible à sa propagande. Pas cache-faute pour un sou, le Portail du Gouvernement a craché le morceau tout seul, sans que personne ne lui demande rien, sans aucun recours à la gégène. Nous sommes là dans ce qu’on appelle peut-être, dans quelque officine discrète des beaux quartiers, une OMPF : opération de modélisation de la population féminine. Du management tout craché. Très astucieux, mais totalement en dehors de la réalité, au point que ceux-là mêmes qui sont chargés de l’appliquer montrent qu’à l’évidence ils ne croient pas un traître mot de la doctrine. Les seuls à la prendre au sérieux seront, comme d’habitude, ses opposants : leur indignation hystérique assurera sa publicité. Flan sur flan. Piqués au vif, ses partisans leur répondront sur le même ton, et tout se terminera dans une mêlée confuse qui ne profitera qu’à la guerre de tous contre tous, aux peurs nouvelles qui en sortiront, et aux nouveaux dispositifs qui, sous couleur de les apaiser, les exciteront.
Ξ
Un complot ? Nullement. Le système marche tout seul, personne ne machine rien, tout le monde a le cœur pur, l’esprit clair, les mains blanches. Mme la Ministre n’a ni la volonté ni le sentiment de tromper qui que ce soit. Je parie même qu’elle croit à ce qu’elle dit.
Ξ
Mais il y a sa façon de parler. Ce ton qui va si mal à un visage jeune et agréable. Comme si, à trente et quelques, on avait déjà tout vécu, tout compris, tout dépassé, comme si l’on était inaccessible au doute, comme si rien ne vous travaillait plus, comme si l’on n’avait rien à faire d’aucune objection, d’aucune protestation, d’aucune tomate. Comme si, côté boulot, on avait surmonté toute passion – sauf l’ambition, cet ersatz. Comme si l’on n’avait plus qu’à dérouler. Je le connais, cet indécrochable sourire. C’est celui du chat de Chester d’Alice : je ne sais rien de Najat Vallaud-Belkacem, mais ce sourire-là – qui n’est pas le sien – ce sourire qu’on lui a fabriqué pour sa fonction, c’est une vieille connaissance, il m’a été cent fois opposé par des grands responsables. S’il éclaire un visage âgé, il peut tromper, faire croire à quelque sagesse. Chez les jeunes, on ne s’y méprend pas, c’est un cadenas, une porte de congélateur. Je sais d’expérience ce qu’il entraîne de violence, j’ai vu quelles passions brûlantes et anxieuses déchaîne la passion glacée qu’il protège.
Ξ
La violence, je n’ai pas tardé à la rencontrer. Ma souris, qui voulait en savoir plus et continuait à trotter sur le Portail du Gouvernement, m’a conduit, cette fois, à la dernière phrase du texte de présentation des ABCD. La voici : « Il s’agit de faire prendre conscience aux enfants des limites qu’ils se fixent eux-mêmes, des phénomènes d’autocensure trop courants, leur donner confiance en eux, leur apprendre à grandir dans le respect des autres. »
Ξ
L’arbre, jugeons-le à ses fruits, pas à l’aune de nos fantasmes. D’un côté, le désir de voir les hommes et les femmes, les filles et les garçons, vivre dans l’amitié de la justice, dans la justice de l’amitié. De l’autre, ces trois lignes que je viens de citer, par lesquelles est officiellement présenté ce projet de réconciliation. Non, cela ne va pas, habille-toi autrement, ma société, ça jure !
Ξ
Je lis et relis cette conclusion et me demande, comme au bon vieux temps, d’où parle celui qui l’a écrite, de quelle plate-forme de certitudes, d’où lui vient ce pouvoir de formuler un diagnostic aussi précis et de préconiser une thérapie aussi clairement élaborée. Rien, je ne sens rien dans ces mots juxtaposés qui, même de très loin, me rende présents ces enfants dont on me parle, rien qui m’évoque la moindre expérience vivante, rien qui me laisse apercevoir la moindre trace d’une intelligence soucieuse des êtres, rien qui laisse affleurer, si pudiquement que ce soit, le moindre sentiment d’amitié. Un ton de boutiquier aigri pressé de fermer son échoppe, une prétention de charcutier qui se mêle de chirurgie cardiaque, une assurance de cartomancien qui délivre ses prophéties à distance. Enfin, choisissez un pédagogue du bord qui vous convient, ouvrez au hasard, selon votre inclination, une page de Tchouang-tseu ou de Jean Guéhenno, de Rousseau ou d’Ivan Illich, de Maria Montessori ou de Jean Guitton, de Paolo Freire ou de Jean-Baptiste de La Salle, et placez-la seulement à côté de ce racontar, vous le verrez s’évaporer, partir en quenouille, retourner, honteux, au néant d’où il n’aurait jamais dû sortir.
Ξ
Et voilà ! Un projet qu’on peut discuter de toutes les façons possibles mais qui, dans son essence, n’est pas mauvais. Eh bien ! Fini, mort avant d’être né. Fossilisé dans le pire langage qui soit, asphyxié dans l’utilitarisme, incinéré dans le formalisme. Le comprendra-t-on un jour ? Rien de ce qui s’insère dans le dispositif de manipulation désormais imposé au monde entier ne peut, un seul instant, servir l’authenticité ou la liberté. Rien, quelle que soit la bonne volonté de ses promoteurs. Rien, quelle que soit la justesse de la cause qu’ils défendent. La pensée officielle, souterrainement officielle, celle dont l’argent enserre la politique, les médias, l’économie, la société tout entière, n’est rien d’autre qu’une castration de l’esprit, une limite arbitrairement imposée à l’intelligence, un frein moteur greffé sur le désir. On peut tâcher de supporter les difficultés quotidiennes, il n’y a pas à essayer de négocier avec cette saleté. Elle est perverse, les méthodes qu’elle met en œuvre sont perverses, leurs effets seront pervers, les relations qu’elle induira entre les êtres seront perverses, les débats qu’elle produira pervers et inutiles.
Ξ
Hôpital de campagne, dit François en parlant du monde où nous vivons. Oui. On soignera les bobos plus tard, on verra qui est à gauche qui à droite, qui croit croire et qui croit ne pas croire, qui est naturel et qui artificiel, qui se libère et qui s’enchaîne, qui est pur qui impur, qui juste qui injuste. Quelque chose de plus urgent, quelque chose de sauvage et de nécessaire nous appelle, nous requiert, nous exige et, en même temps, nous supplie : l’évidence que nous ne sommes pas des êtres pour le monde, des êtres pour l’argent, des êtres pour le pouvoir. L’évidence de notre fragilité, mais aussi de notre amoureuse fierté et de notre refus de la brader.
Ξ
Parler des relations entre les petits garçons et les petites filles, des représentations que les sexes se font d’eux-mêmes et de celles qu’ils se font l’un de l’autre, cela supposerait peut-être un peu plus de délicatesse. Les colporteurs ne devraient-ils pas rester dans la salle d’attente où, s’il leur faut vraiment placer leur discours, ils pourraient haranguer les poissons rouges ? Il y a du stéréotype dans les rôles traditionnels ? Évidemment, bien sûr, naturellement ! Il y en aura aussi dans les comportements que vous voulez induire, rassurez-vous, et peut-être, du fait de votre esprit de système, bien davantage. Comment peut-on, une fois débarrassé de son acné juvénile, tailler aussi aveuglément dans le vivant, dans les sentiments, dans toutes sortes d’attachements élémentaires ? Comment, surtout, peut-on fonder une pédagogie sur la déconstruction et le soupçon ? N’avez-vous pas d’ailleurs remarqué que tout est déconstruit et que la seule chose qui reste à soupçonner, c’est le soupçon ? En pédagogie comme en économie, toujours à la bourre, la modernité européenne…
Ξ
Souvenirs, souvenirs…. Cette abstraction autoritaire, ce schématisme ronflant, j’en reconnais le style, celui du mécanicisme de la formation de type managérial qui aura abruti des générations de travailleurs. Il a ravagé l’intelligence du monde du travail, le voici à la conquête de l’école, merci beaucoup ! La bigoterie dans tous ses états. Le plafond de verre, mais aussi le plancher de verre, plus de sommet plus de base, mais aussi les murailles de verre, le tête-à-tête avec sa rancœur, l’objectif qu’on se donne pour masquer l’horizon, et l’infini : la lèpre ordinaire. Petites filles, petits garçons, j’aurais voulu pour vous le regard du sculpteur, pas celui de l’apparatchik. Un regard qui ne sache rien, un regard qui vous attende et vous sourie. On n’a pas beaucoup plus de temps pour vous former, on le sait bien, que pour modeler la matière plastique : ce regard vous aurait dit que ce temps-là était à vous. J’aurais voulu qu’on vous laisse être, qu’on ne vous charge pas de vieilleries ridiculement fardées. J’aurais voulu qu’on vous montre de belles grandes choses, et aussi qu’on vous fasse rire. J’aurais voulu que les adultes n’entrent pas comme des brutes dans vos sentiments à peine bâtis, qu’ils n’aient pas l’idée idiote de vous changer. Idiote et méchante. Petites filles, petits garçons, les gens qu’on veut changer, on ne les aime pas : si on les aime, ils changent tout seuls. Petites filles, petits garçons, si par hasard, un jour, vous tombez sur ces pages, qu’elles vous disent que je n’étais pas d’accord, et que beaucoup d’autres étaient comme moi. À tout âge on peut retrouver son enfance, vous aurez tout le temps de commencer, de commencer à commencer, d’oublier qu’on vous a fait commencer par la fin, par le scrupule, par la culpabilité, qu’on vous a donné « la clef fausse pour la porte vaine. »
Ξ
La crainte que j’ai toujours eue de cette horreur. La stupéfaction de la voir croître comme une mauvaise herbe. Toute une société devenue bigote, la mort à crédit, oui, et au compte-goutte. L’obligation de trouver des remèdes, d’installer des contre-feux. Le plaisir comme élargissement, bien sûr comme élargissement, même si, bien que et malgré tout. Parfois, une parole – pour moi, ces vers d’Aragon, déjà cités, et à quoi peut, au fond, se résumer ce site : « Le malheur où te voilà pris / Ne se règle pas au détail. » Et, bien avant, dès la jeunesse, le précepte évangélique auquel peuvent faire écho ces deux vers : on ne met pas le vin nouveau dans de vieilles outres. Sans compter, parfois, une blague du hasard qui remet opportunément les pendules à l’heure. L’honorable scripteur de cette détestable conclusion, s’il expérimente jamais dans une classe son propos émancipateur, je souhaite qu’il lui arrive la même aventure que moi, un jour où j’avais généreusement enfourché le destrier de je ne sais plus quelle révolution en conviant mes auditeurs à jeter par-dessus bord frustrations, limites et autocensures. J’étais très fier d’être un aussi remarquable agent de libération, au moins jusqu’à ce que je surprenne le coup d’œil rapide d’une jeune femme sur son bracelet-montre. Elle avait envie de s’en aller, elle n’osait pas, mon prêche sur la liberté la collait à sa chaise, ça m’avait un peu vexé, puis follement fait rire. Les gamins et les gamines (les gamines et les gamins…) quand on leur parlera de leurs autocensures, qu’ils confondront probablement avec les autos tampons de leurs parents, se demanderont surtout, à mon avis, à quelle heure c’est, la récré.

(28 février 2014)

Allons-y !

LE MARCHÉ XLI

Vers 17h15, les employés du Monoprix qui fait l’angle du boulevard de Reuilly et de la rue de Charenton, dans le 12e arrondissement de Paris, déposent sur le trottoir, côté rue de Charenton, deux bacs verts dans lesquels ils ont entassé des produits alimentaires frappés de péremption. Le plus grand est carré ; l’autre, tout en longueur, plus petit. Depuis un bon quart d’heure, des gens attendent sur le trottoir ; cinq personnes, parfois dix ou davantage, hommes et femmes d’à peu près tous les âges, la plupart semblant des Parisiens de Paris, fort proprement vêtus et munis de gants confortables qui leur donnent une allure professionnelle. Six ou sept récupérateurs entourent le plus grand des bacs. Les têtes s’enfoncent dans sa gueule. Les bras plongent jusqu’aux épaules, les mains exhument des sachets de jambon, brandissent des paquets de légumes et des pots de yaourt qu’on jette dans des sacs, qu’on amarre sur le porte-bagages du vélo, qu’on fourre dans les sacoches du scooter. Vite, vite : déjà le gyrophare du camion des éboueurs illumine d’orange la démarche citoyenne. Les ouvriers ramassent sans protester, avec considération, ce qui a été dispersé sur le trottoir ; quelques récupérateurs ont à cœur de les aider en lançant rageusement dans la benne les barquettes méprisées. Employés du magasin, éboueurs, clochards qui regardent la scène, tous ont le visage grave des enfants de chœur aux enterrements de jadis. Un événement. Une cérémonie. Au second bac, très étroit, trois chercheurs seulement, et de taille moyenne, peuvent avoir accès. Des officiers debout sur le pont d’un navire. Bien moins stable que le premier, ce bac peut à tout instant se renverser sur leurs pieds ou dans le caniveau. Les opérations de récupération y sont plus difficiles. Autour du premier bac, chacun pour soi. Ici, il faut veiller à la stabilité de l’ensemble, que compromettrait un mouvement maladroit, trop brusque. D’où, dans les gestes des pilotes, une retenue obligée qui freine leurs élans et accroît leur nervosité. Il leur faut contrôler leurs propres attitudes, mais aussi corriger les effets de l’impatience ou de l’irréflexion de leurs voisins. Équilibre instable. Devoir tenir compte des autres quand on ne pense qu’à soi, une gageure, un supplice, du temps perdu ! Si l’affaire devait durer plus de quelques minutes, l’exaspération provoquerait des conflits, des haines, des guerres.
Ξ
Il ne viendrait pas à l’idée des clochards assis contre le mur derrière leur gobelet en plastique de se joindre aux récupérateurs. Ils jettent un regard d’ethnologue sur leurs manières fonctionnelles. Les clochards ne sont pas des récupérateurs. Les glaneurs non plus, qui sont passés un peu plus tôt ; ceux-là, qui semblent un groupe intermédiaire entre clochards et récupérateurs, sont spécialisés dans les poubelles ordinaires de la rue. J’ai d’abord opposé la théâtralité des clochards à la fonctionnalité des récupérateurs. Je me trompais. Les récupérateurs aussi sont en représentation : ils jouent le monde comme il est, ils lui demandent des explications. « Je veux seulement avoir une explication » : prononcés avec un calme olympien et le sourire le plus avenant, ces mots préludaient, dans mon enfance populaire, à d’effroyables querelles. Une tension de cette sorte règne autour des bacs. Le jambon et les yaourts sont des occasions opportunes et peut-être aussi, pour certains, des prétextes plausibles. Les récupérateurs ont besoin de s’expliquer, de se montrer comme ils sont, comme ils ne se plaisent pas, comme ils n’aiment pas paraître, froids, avides, hostiles, tout cela dans l’ambiguïté d’un rôle d’affamé que certains viennent jouer avec un peu d’outrance. Pour que leur explication avec le monde soit plus franche, ils exposent leur situation avec ce calme qui, à Montrouge, me terrifiait. Ce qui les distingue des autres ? Du jambon gratuit, moins frais d’une journée. Pour le reste, ils sont pareils, tout pareils. Ils le savent. Les passants aussi, qui s’enfuient.
Ξ
L’important n’est pas ce qui se pense, c’est ce qui se joue, disent en silence les récupérateurs. L’important n’est pas ce qu’on dit, c’est ce dont on est animé. L’important n’est pas ce qu’on réclame, c’est ce qu’on proclame. Les soucis de fin de mois, à eux seuls, ne les conduiraient pas à une révolte aussi manifeste. Ils n’auraient pas raison de leur circonspection, ils ne les jetteraient pas au-delà de leur pudeur, ils ne les feraient pas s’exposer à cette solitude. Il faut plus que la faim pour qu’ils s’avancent ainsi sur le théâtre du monde. Il faut plus que la colère. Il faut la douleur. S’ils la présentent en cette nudité, c’est qu’elle leur est devenue insupportable, c’est qu’elle dit le dessous des choses et qu’il remonte inéluctablement à la surface. À l’angle du boulevard de Reuilly et de la rue de Charenton, vers 17h15, la crise soulève discrètement son voile. Si l’on n’a pas les yeux occupés ailleurs, on peut voir.
Ξ
Je ne sais qui, à la radio, parle de je ne sais quoi et s’en vient à faire remarquer que la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a. Puis s’interrompt un instant, comme s’il venait de proférer une énormité, se trouble et, d’une voix repentante, ajoute : « … le plus bel homme aussi… ». Aucune fureur racinienne, aucune cruauté shakespearienne ne verserait plus d’amertume et de rage dans mon cœur. Ce type-là, si j’étais gendarme, je l’alignerais. Si j’étais son juge, il prendrait le maximum. Son prof, je lui mettrais moins trois cents. Son confesseur, il s’en irait sans absolution. Ou, pour pénitence, il devrait regarder TF1 quinze heures par jour et bouffer au fur et à mesure, en hurlant : « Bouygues au pouvoir ! », tout ce que la pub lui propose. Mon semblable, mon frère, pauvre crétin, je ne sais quelle honte secrète tu ranimes en moi, mais ma colère n’est pas aveugle, pas plus que la tendresse qu’elle ne dissimule même pas. C’est dégueulasse, hein, d’en être là ? Flic de soi-même, flic des mots qu’on dit, douanier de son langage. Arrête ça, imbécile, tout ira mieux ; le reste n’est pas si grave, va, tu finiras bien par mourir !
Ξ
Je m’arrêterais donc à un incident aussi grotesque quand Gaza, quand la crise… Oui. Libre à vous de me laisser fouiller tout seul dans cette poubelle. Dans ce qui agite cet homme à cet instant, il y a Gaza, il y a la crise ; toute sottise est déjà là, dans ses langes, et toute misère, au biberon. Personne ne serait assez idiot pour lui reprocher son propos : pourtant, à peine a-t-il fini sa phrase que le soupçon l’a saisi et affolé. Laissons aux politiquement corrects le bavardage sur le politiquement correct. Ce qui s’est passé est autrement grave. Cet homme a été troublé par ses propres mots, troublé parce que ces mots-là étaient les siens. Cette image un peu désuète, quand elle est sortie de sa bouche avec son fifrelin de coquinerie, c’était un crapaud. Fraîche et vieillotte, insolemment sûre d’elle, il lui a trouvé un parfum de pensée au noir, d’appellation non contrôlée, un goût aigre de petit lait, une odeur de fromage non conforme, trop doux, trop fort. Du connu non identifiable, des idées de contrebande. Comment était-elle arrivée là ? D’où venait-elle ? Où allait-elle ? Avec quelle autorisation ? Comment une image peut-elle échapper aux contrôles ? Comment a-t-elle profité de la radio, cette gueuse, pour se mêler au cortège des idées importantes, à leur tournoiement poinçonné, à leur quadrille pointilleux ? Qui donc lui a donné cette arrogance ?
Ξ
Quand il a entendu çà dans sa bouche, le ciel s’est couvert de nuages menaçants. Cette belle fille n’avait rien à faire là. Ces mots n’étaient pas à leur place. Il avait enfreint, transgressé, violé. Il avait franchi la limite « au-delà de laquelle il n’y a plus de limites ». Pourquoi n’est-il pas resté sur son territoire ? Pourquoi est-il sorti de sa réserve, l’Indien ? Quel tunnel a-t-il cherché à creuser ? Pour aller où ? Orgueilleux ! Ingrat ! N’es-tu pas un libre citoyen ? N’as-tu pas droit à tout ? Que veux-tu de plus ? La table n’est-elle pas dressée pour tes désirs ? Tout est devant toi, qu’est-ce que Monsieur va bien chercher d’autre ?
Ξ
Aurea mediocritas. J’avais traduit ça, à vue de nez, par médiocrité dorée. Je n’aimais déjà pas l’esprit bourgeois. Rien du tout, avait dit le prof de latin. Mediocritas : le juste milieu. Aurea : qui a valeur d’or.
Ξ
À moins que Monsieur ne commence à s’avouer qu’il est las de naviguer à la périphérie des choses ? Que Monsieur ne se demande s’il ne souffre pas d’un déplacement de son point d’équilibre ? Que les permissions qu’on lui accorde, Monsieur n’envisage pas sérieusement de s’en foutre ? OSB, les permissions ? OSB, les ordres à l’envers ? Monsieur se décentrerait-il ? Monsieur se recentrerait-il ? Monsieur prendrait-il ses grandes distances ? En tout cas, que Monsieur ne se presse pas. Messieurs les Droits et Messieurs les Devoirs patienteront un instant dans l’antichambre. On leur dira que Monsieur est entré en conférence avec le juste milieu, celui qui vaut de l’or. Ils comprendront forcément. Sinon, on leur dira que Monsieur a pris un coup de froid, mais que c’était peut-être un coup de chaud.
Ξ
Quelques mots ont tiré sur leur laisse et ce qu’il aime, déteste, désire, refuse, ce qui le fait baver, ce qui le fait vomir, ce qui, de près ou de loin, concerne sa personne si ordinaire, si peu proportionnée aux rêves, s’est fondu dans une bouillie indistincte. Il y a ça, et il y a lui, qui n’est pas ça, qui n’est pas ça du tout. OSB, ça !
Ξ
Monsieur ne reçoit pas, dit le domestique, Monsieur fait actuellement l’expérience de la transcendance. C’est-à-dire que Monsieur se sent tout con, se sent enfin tout con, merveilleusement tout con. Monsieur n’a plus de problèmes d’identité, il est tout le monde comme personne. Il a sauté dans le bon train, et le journaliste est resté sur le quai. Monsieur ne se confond plus. Il a peur, assez peur. Si quelque chose passait à sa portée, ses doigts s’y agripperaient : heureusement, rien ne passe à sa portée. Tout s’est tiré. Monsieur est seul. Monsieur n’est plus seul. Monsieur n’a jamais été seul. Il n’a plus droit à rien : il est avec tout. Tout ce qui palpite est lui. La solitude, c’est un moment musical. Sur les mots qui sortent de sa bouche, Monsieur a enfin décidé de mettre de la musique.
Ξ
Ils disent qu’avec Obama nous allons entrer dans une dimension symbolique. Turlututu. Ce que provoque le nouveau président est clair comme le jour. Un : l’émotion des Noirs, que partagent pas mal d’autres. Deux : à tort ou à raison, la réapparition de l’espoir, essentiellement par voie négative, vu l’état du monde et les prouesses du prédécesseur. Pas un pet de symbolique là-dedans. Mais toute occasion est bonne pour faire planer un nouveau nuage. Celui-ci sera si doux, si cotonneux, Monsieur ne s’apercevra de rien. Nuages blancs, nuages noirs, nuages lourds pour écraser, nuages de mousse pour éteindre le trop brûlant de la vie, l’essentiel est que Monsieur n’aille pas fouiller là où il ne faut pas, l’essentiel est que Monsieur soit toujours occupé, l’essentiel est que Monsieur reste un peu au-dessous de lui-même.
Ξ
Quand les médias parlent de symbolique, il faut traduire. Le symbolique, dans leur patois, c’est la communication. Juste le contraire. La communication, c’est l’arrangement, la truanderie, ça s’organise, ça se manipule, ça se négocie, ça se prostitue. Le symbolique, on ne le rencontre jamais, on peut à peine en parler, on sait – ou on devine, ou on espère – que c’est là. Devant le symbolique, on est tout con. Avec la communication, on est très con. La communication, c’est ce qui se passe sous le nuage, un traficotage mesquin qui prend des poses généreuses, intelligentes, sensibles, sensées, subtiles, héroïques, raisonnables. Citoyennes. La communication, c’est quand on joue avec ce qui est bloqué sous le nuage pour le bloquer mieux encore ; le communicateur, ce bêta bloquant ! La communication, c’est l’univers de Monsieur jusqu’à l’instant du coup de pompe, jusqu’au bord du trou noir, jusqu’à l’apparition de la belle fille qui, ce jour-là, lui donne beaucoup plus que ce qu’elle a. Le symbolique, c’est à partir du coup de pompe, c’est au fond du trou noir, vas-y donc y voir, mon lapin, tu m’en diras des nouvelles !
Ξ
Laissés à eux-mêmes, les mots ont de la gueule. Maladroits, insuffisants, désolants, ils se tiennent quand même debout, ils protègent quand même quelque chose. Dans la logique de la communication, ils se décomposent, ils se dégonflent comme une roue de vélo. Quand elle n’est pas là pour tout embrouiller, ils vous accueillent comme le fait une secrétaire bien formée, ils vous conduisent à l’idée, qui est l’assistante du sens, qui elle-même vous mène à lui. Tout ça gentiment, sans la ramener, tout ça nature, tout ça correct. La communication, elle, veut du mal aux mots. Elle les rogne, elle les lime, elle les peint de couleurs criardes, elle colle ses codes-barres dessus. Elle en fait des jetons que n’importe qui échange contre n’importe quoi.
Ξ
Non, voyez-vous, je n’étais pas si loin de Gaza ! Tzipi Livni, ministre des affaires étrangères d’Israël, a fait à l’Occident ce qu’on appelle au tennis un cadeau, elle lui a envoyé une de ces balles dont on peut faire ce qu’on veut, un lob, un passing, un smash, et même la poser en équilibre sur le nez de l’arbitre. Un cadeau monumental en forme de provocation monstrueuse et presque enfantine, une façon si incroyable de prêcher le faux que je me suis d’abord demandé s’il ne s’agissait pas d’une invitation souterraine, si la bergère n’attendait pas que le berger lui renvoie le vrai à la tête. Le conflit de Gaza, a-t-elle dit après avoir rencontré le président de la République française, est « un problème israélien, mais […] d’une certaine manière, Israël se trouve en première ligne du monde libre et est attaqué car nous représentons les valeurs du monde libre, dont la France. »
Ξ
Je ne suis pas venu à mon âge sans me douter que les conflits entre nations ne se règlent pas uniquement avec des mots. Mais j’ai l’avenir devant moi : je pense toujours que le mépris de la pensée est une tare qui rend une société gâteuse. Le propos de Tzipi Livni méritait une réponse tranquille, argumentée, précise. Elle n’aurait pas fait taire les armes ? Sans doute, mais la négociation l’a-t-elle fait ? Et l’indignation, a-t-elle obtenu davantage ? Non seulement elle n’a rien fait taire du tout, mais elle savait qu’elle ne le ferait pas. Cette vérité est dure pour les honnêtes gens qui s’indignent sincèrement et à bon droit : l’indignation vit désormais à l’ombre de la communication. Elle crie sous son nuage. Aujourd’hui, s’indigner est déjà une défaite. J’ai senti cela jusqu’à en frissonner le jour où j’ai entendu parler d’une collection de livres qui s’appelle, ou s’appelait, ou devait s’appeler Coups de gueule. Cette vérité est dure, mais je ne crois pas qu’il soit aujourd’hui possible de réfléchir sérieusement si l’on n’est pas au clair avec son indignation, si l’on n’a pas repéré la place qu’elle tient dans son architecture mentale.
Ξ
Il fallait répondre à Tzipi Livni sur le terrain qu’elle avait choisi. Aucune autorité française ni européenne ne l’a fait, je l’ai infiniment regretté. Quelle étrange déclaration ! Un appel du pied ? Ou une forme extrême de cynisme, un cynisme étudié, agressif, avec peut-être quelque mépris, celui qu’on porte à des gens dont on sait qu’ils ne répondront pas, qu’ils ne pourront pas, qu’ils n’oseront pas répondre ? En tout cas, la réplique allait de soi. Dans l’affaire de Gaza, disait Tzipi Livni, Israël porte les valeurs du monde libre. Il suffisait de dire: « Non, Madame, nous ne le pensons pas » et d’expliquer rapidement pourquoi.
Ξ
Les oreilles m’ont-elles tinté ou vous êtes-vous souventefois désolés, Messieurs les Puissants, en considérant cette jeunesse privée de repères ? Ma cousine analyste met un tiret à ce mot. Re-père : pas bête du tout. Alors quoi, là-dedans ? Cette dame vous donne l’occasion de lui retourner une réponse passing-shot qui ne fait pas un pli et qui, en plus, en prime, en supplément, en bonus, vous permet d’offrir à ces gamins et gamines que vous jugez paritairement paumés une petite étoile sympa qu’ils pourront accrocher, qui à son cerveau en friche, qui à son cœur en marmelade. Et vous ne le faites pas ? Vous avez tort.
Ξ
Sur le fond des choses, nous ne pouvons pas ne pas être d’accord. Direz-vous que les valeurs occidentales, c’est non pas « dent pour dent » mais, pour une dent, toute une carrière de dentiste ? Si vous le croyez, chantez-le, faites-en votre programme électoral, résultat assuré. Mais vous ne le croyez pas. Direz-vous que les valeurs occidentales, ce sont des politiciens qui frappent à la porte d’ingénieurs cinglés pour les exciter à dénicher dans leur imagination les armes qui tueront le plus, et le mieux, celles qui, infligeant les souffrances les plus abominables, permettront de regretter, avec un sanglot de désolation encore mieux réussi, que la guerre fasse – fatalement hélas ! – des victimes innocentes ? Si vous le croyez, chantez-le, sculptez-vous cette statue, elle ne restera pas longtemps sur son socle. Mais vous ne le croyez pas. Direz-vous, pour tirer encore une fois sur le fil de la marionnette désormais rangée dans son tiroir texan, que Gaza, c’est la défense de la civilisation contre la barbarie ? Gaza libérée du Hamas, comme dit l’ineffable BHL, si gentil quand il parle comme tout le monde, si navrant en miles gloriosus ? Cela non plus vous ne le croyez pas. Et puis, si personne n’oblige la République française à calculer la doctrine de l’Église catholique, le fait est qu’à Saint-Jean de Latran, le président chanoine a tenu à insister sur le rôle central que notre société accorde aux valeurs chrétiennes. Je n’estimais pas, pour ma part, qu’une telle déclaration s’imposait, ni qu’elle correspondait vraiment à la réalité, mais je serais vraiment dépité de constater qu’il s’agissait là de paroles verbales : si, dans un tel lieu, dans une telle solennité, dans un tel climat, on ne parle pas vrai, alors où, alors quand ? Car ces valeurs chrétiennes ne sont pas des baudruches sur lesquelles on souffle à sa guise. Qui veut s’en inspirer sait, par exemple, que, selon l’Église catholique, trois conditions doivent être remplies pour que le recours à la guerre, qui est toujours un mal, puisse être exceptionnellement toléré comme un moindre mal. Une, que les raisons du conflit soient à ce point graves que la question puisse se poser. Deux, que tous les autres moyens d’aplanir le différend aient été épuisés. Trois, que les dommages engendrés par la guerre soient clairement inférieurs à ceux auxquels on veut porter remède. Si la première condition est remplie dans l’affaire de Gaza, on peut en débattre. Il est plus que douteux que la deuxième le soit. La troisième, à coup sûr, ne l’est pas. Conclusion : du point de vue des valeurs chrétiennes, la manière dont a été résolu le conflit de Gaza est illégitime. Encore une fois, on peut faire chambre à part avec ces valeurs et sourire de ces formulations fort anciennes, même si elles ont assez raisonnablement vieilli. Mais, qu’il s’agisse de valeurs chrétiennes ou d’autres, l’humanité est lasse du double discours. Le seul mot de valeurs, à des oreilles aussi peu anarchistes que les miennes, sonne désormais comme une imposture pure et simple, impure et tordue. Alors je ne vous dis pas dans les usines, je ne vous dis pas dans les quartiers, je ne vous dis pas dans les collèges.
Ξ
Non, Mme Livni ! Ce qu’a fait Israël à Gaza n’a rien à voir avec les valeurs du monde libre. L’imaginer, c’est leur faire injure, nous faire injure ! Voilà ce qu’il aurait fallu répondre dans les cinq minutes qui suivaient la déclaration de la ministre. Non pas pour aider ceux-ci, non pas pour gêner ceux-là. Pour l’unique raison que c’est vrai, et que le reste est mensonge. Coup d’épée dans l’eau ? Pas si sûr. Entre nous, du point de vue de l’efficacité, les parlotes des uns et les indignations des autres… Vraiment, les Israéliens en ont été émus ? C’est à cause de cela qu’ils ont commencé à freiner un peu avant le 20 janvier ? Pas à cause d’Obama ?
Ξ
Bien sûr, l’indignation, je comprends. Et même ce que j’appelle trop vite les parlotes, je comprends. Et ce n’est pas pour faire la morale que je dis qu’il fallait répondre à Mme Livni. Je n’imagine pas qu’il y aurait eu miracle. Mais il est tellement évident que nos malheurs sont décuplés par l’atroce silence bavard qui est maintenant à l’univers ce que la musique obligatoire est aux prisonniers ! Qui fera cesser ce caquetage intéressé, vide de parole parce que vide de cœur, vide d’esprit, vide de liberté, vide de grâce, vide de sourire, vide d’amitié, vide d’abandon, vide de chic ? Je sais bien quel genre de parole il nous faut. Simple, tournée vers les évidences profondes, sans souci de génialité. Une parole qui ne prêche pas, qui ne démontre pas, qui ne se justifie pas, qui ne cherche ni à séduire ni à vaincre. Une parole détachée d’elle-même, modeste, qui n’ait pas peur d’hésiter, de douter. Qui s’adresse à ce que chacun porte en soi de nécessaire et de caché, une parole qui exhausse. Une parole de témoin. Juste le contraire de la communication. OSB, la communication ! OSB, les communicateurs ! Une parole qui ravive, pas une parole qui noie, pas une parole qui éteigne. La communication massifie et appauvrit : cette parole-là distingue et unit. On ne l’a pas entendue dans la guerre de Gaza. On ne l’entend presque jamais, presque nulle part. Faisons-la renaître. Assez de tous ces malins, assez de ces trop habiles encoconnés dans leur satisfaction et qu’on entend, à peine leur numéro terminé, glousser dans la coulisse. L’indignation ? Peut-être, mais pas celle qui étrangle : celle qui élargit. Le lieu de la parole, c’est notre faiblesse humaine désirante, rien d’autre : elle seule sait partager, et ce qui est à partager. Peu importe de quelle misère naît une parole, de quelles laborieuses contradictions elle se nourrit : la droiture de son élan la fonde. Si une parole de cette sorte était venue pendant l’horreur de Gaza, elle n’aurait pas échappé à Israël, elle n’aurait pas non plus échappé au Hamas ; il n’aurait échappé à personne que l’Occident ne rigole plus avec le vrai, que l’Occident ne bidonne plus les choses graves, que l’Occident a cessé de voir dans les preuves patentes de sa névrose les plus fins ornements de sa culture : la carte de l’intelligence mondiale en eût été bouleversée. Arme de paix, arme imparable, puissance du simple, gloire du détachement.
Ξ
Une employée de banque est assassinée par l’un de ces clients, un tout jeune homme. La radio nous apprend qu’il y avait eu de la dispute entre eux, notamment au téléphone. Les employés, nous dit-on, ont souvent à affronter l’agressivité des clients, ils sont même formés à la supporter. Là, j’enrage. J’enrage comme client d’une banque, j’enrage parce que je connais la formation comme ma poche. C’est tellement plus compliqué ! Pauvre femme, pauvre garçon ! Sait-on ce que sont ces séances de formation, en tout point aimables, certes, et conviviales, et séduisantes ? L’apprentissage de la guerre. Les salariés, sans toujours s’en rendre compte, en sortent armés de la violence que les humbles redoutent le plus : la violence du miroir, du miroir parfaitement poli, la violence de l’indifférence glaciale, de la patience affectée, de la courtoisie exhibée, de la gentillesse affectée, la violence de la répétition, la violence du mur aimable qui a toujours raison ; c’est cette panoplie qu’ils déploieront durant les entretiens ou, mieux encore, au téléphone, sous le contrôle de l’appareil qui enregistre « pour garantir la sécurité et la confidentialité de l’entretien ». Jamais je n’aurais accepté ce genre de formation. Faites ça vous-même. J’imagine ce jeune homme. On ne l’a pas formé, lui. Il s’y prend mal, peut-être ne sait-il pas trop s’expliquer. Et s’il est déjà fragile, un peu violent ? Si des ennuis d’argent le terrifient ? Il demande l’impossible, probablement : l’impossible, c’est qu’on l’écoute. Le statut de mécanique soignée imposé à son interlocutrice le surprend, le trouble, l’affole, le rend furieux. Ce n’est pas ainsi que lui parlent les filles dans la vie, elles sont simples, elles sont proches, même quand elles disent non. Il se sent méprisé, humilié. Impuissant. Impuissant devant cette femme revêtue, malgré elle, de son effrayante armure bancaire. Et elle, que peut-elle faire pour supporter ce client impossible ? Quoi d’autre, la malheureuse, que de répéter sa leçon ? L’angoisse la gagne, la lassitude, la crainte de laisser monter sa colère, sa détresse, de perdre les nerfs. Elle voudrait être gentille avec ce pauvre mec, bien sûr, ça la tue de jouer les vaches distinguées, ça la tue de parler comme ça. Alors elle en remet, la pauvrette, elle se reverse un autre verre de cynisme. C’est que le patron n’est pas loin, ou que la saleté de machine enregistre, enregistre, enregistre. Tout va se savoir, son emploi est en jeu. La suite, la fin, je ne sais pas. Une jeune femme est morte, un jeune homme l’a tuée. On les a fracassés l’un contre l’autre. L’effrayante limite de la justice, c’est de n’entrer au théâtre de la vie que pour le dernier acte : puisse-t-elle être modeste, puisse-t-elle sentir ce qui lui échappe ; sa grandeur est là, non pas dans les éclats de voix, non pas dans l’indignation tartinée. Et puissent les autres, ceux qui connaissent le début, avoir au moins le courage d’ouvrir les yeux et la bouche. En deçà de ce courage, on n’est rien : on consomme et on vote.
Ξ
Terrible de ne pas dire ce qu’on sent, de ne pas avouer ce qui vous dégoûte, de chercher de vilaines raisons. J’ai souffert de voir la gêne de Michèle Alliot-Marie quand elle nous a vanté les mérites du nouveau portique de sécurité qu’on veut installer dans les aéroports, et dont la particularité est de déshabiller entièrement les passagers au profit des contrôleurs. Veut-on nous obliger à imiter le philosophe Giorgio Agamben qui refuse de se soumettre aux contrôles biométriques imposés par les États-Unis, et n’y met plus les pieds ? Devrons-nous boycotter l’avion ? Rester chez nous ?
Ξ
Une comédie, c’est une tragédie qui n’a pas éclaté. Rien d’indécent à mettre en parallèle le drame de Gaza et cette grotesque affaire de portiques. D’un côté comme de l’autre, on rameute les valeurs. D’un côté comme de l’autre, on affirme que la situation exige des mesures exceptionnelles. D’un côté comme de l’autre, ces mesures mettent en œuvre des moyens techniques dont la prétendue efficacité fait oublier, dans un cas, la monstruosité, dans l’autre l’insanité. Pourvu que ça marche… Naturellement, rien ne prouve que ça marchera, ni à Gaza, ni dans les aéroports : mais il y a un fidéisme technique. D’un côté comme de l’autre, l’alibi de la peur. D’un côté comme de l’autre, la manipulation de la soumission. Car la question posée par ces portiques n’est nullement celle de la pudeur, c’est celle de l’intrusion du pouvoir dans l’intime. Ce droit, je ne le reconnais pas à l’État. Ses exigences sont illégitimes et le refus des citoyens est légitime. Car, sous prétexte de sécurité, c’est le symbolique lui-même, qui n’appartient pas à l’État, que sa communication veut ici atteindre, humilier, traquer. Les caractères faibles auront du mal à résister, la lâcheté se fera passer pour une innocente gauloiserie, les protestataires essuieront des sarcasmes : « Alors, quoi, mon gars, t’es pas fait comme tout le monde ? » Sur ce point, les réactions enregistrées sur Internet sont édifiantes : dans ce cas, parler de racaille, c’est parler français. S’imaginer que sa servitude le libère, c’est le rêve obscène de l’esclave volontaire. Une vilaine collusion s’établira entre quelques technocrates décervelés et une population qui prendra un plaisir amer à se déguiser en populace ; pendant ce temps-là, les importants, naturellement insoupçonnables, passeront à côté des portiques en devisant gaiement. Eh bien, non ! Et qu’on ne nous fatigue pas avec ce qui se fait ou non dans d’autres pays, qu’on ne nous raconte pas que nous sommes les derniers de la classe. Les derniers de la classe ne veulent pas êtres matés par l’État, voilà tout. Les derniers de la classe ne se mettront pas à poil devant l’État, voilà tout. C’est déjà assez, c’est déjà beaucoup trop dans ces prisons infâmes dont les premiers de la classe, pour le coup, ont raison de nous faire honte. Je souhaite que des refus s’élèvent de toutes parts. Esprits faux, esprits sans puissance ni droiture, ceux qui croiront la question secondaire. Agamben a raison : il ne faut pas prendre le risque « d’avoir honte d’être un homme ». Pour Gaza, hélas ! nous n’avons rien pu faire. La pauvre petite employée de banque est morte. Mais, dans notre monde, tout se tient. Réagissons en stoïciens. Cette honte, nous pouvons la refuser : refusons-la. Va-t-on nous expliquer que c’est là un détail ? Et puis, quoi, fabriquer des portiques, c’est le job de nos camarades managers, n’est-ce pas ? Si les concurrents auxquels on s’est adressé ne sont pas capables d’en proposer de corrects, qu’ils leur piquent leurs parts de marché ! C’est le sens de la vie, non ? Eux que les challenges excitent tant, celui-là ne leur dit rien ? Pas vrai ! Ils savent construire des centrales nucléaires, mais des portiques respectueux, c’est au-dessus de leurs moyens ? Sacrés farceurs !
Ξ
Les grands vainqueurs de l’époque : les Jivaros. Il y a une vingtaine d’années, dans son centre de formation de Cergy, Rhône-Poulenc avait eu l’idée saugrenue de présenter une exposition de têtes réduites par leurs soins. Quel cadeau, là encore ! Des têtes réduites dans un centre de formation, anticipation prophétique ! J’animais là des séminaires destinés à de très sympathiques chercheurs scientifiques. Des petits sourires inquiets étaient apparus sur les lèvres quand j’avais laissé paraître un peu d’ironie, puis les yeux avaient brillé, les joues s’étaient gonflées, nous avions ri comme des collégiens, à nous en briser les côtes ! L’école jivaro, depuis, s’est beaucoup diversifiée. Un compte-rendu d’enquête qu’on me met sous les yeux, genre hybride et confus où l’on distingue mal ce qui revient aux enquêtés et à l’enquêteur, me fait penser, sans trop de surprise, qu’elle a poussé ses branches au Nouvel Observateur. Mais que je n’aille pas trop vite. Surprise il y eut, et très belle : je vais y revenir.
Ξ
Mais d’abord, l’influence de la pensée jivaro sur le monde des médias. Voici, pour le directeur de l’Institut Médiascopie, de surcroît professeur à Paris I, « l’horizon prometteur » que les Français, nonobstant leur colère, leur résignation et leurs doutes, semblent discerner dans les nuages noirs accumulés par la crise : « Du mal peut naître un bien. En rendant plus attentif à son environnement et à autrui, en construisant du lien, la crise pousse vers une consommation qui aurait des vertus sociétales, une consommation plus sociale et solidaire, une consommation qui serait capable d’inclure l’Autre, dans toutes ses dimensions, dans l’acte de consommer. »
Ξ
N’est-ce pas grand comme le Mont Blanc ? La consommation admise parmi les transcendantaux ! Que dis-je ? Présidant à leurs débats ! Bienfaits de la synergie entre l’Université et les médias ! La voie royale de l’œsophage enfin tracée ! Le parcours du bol alimentaire, notre sens à tous ! Devant cette expression fulgurante du beau, du vrai, du bien, je suis longtemps resté silencieux, accablé d’humilité, écrasé par ma sottise et par tant de génie. Montaigne n’avait pas tout vu, il faut compléter son propos : « Chaque homme porte en soi la forme entière de l’humaine condition : la bouffe. » Ô Université ouverte sur l’intestin ! Ô médias, échos précieux de nos rots et de nos pets !
Ξ
Je le veux, oui. Au plus secret de moi, je veux inclure l’Autre, dans toutes ses dimensions, y compris sa majuscule, dans mon acte de consommer. Mais voilà ce qui empêche un indigène de Montrouge de jamais devenir un théologien de Bouffendi Universal : je ne sais comment faire. J’ai essayé de toutes mes forces, j’ai essayé au déjeuner, j’ai essayé au dîner : bernique. Je me suis enquis des goûts des autres, je leur ai proposé de partager ma part, de boire dans le même verre : pas moyen de les inclure. Je m’énervais, je renversais mon vin, je m’étranglais avec mon riz, cela finissait en dispute. J’aurais tant voulu les convaincre. La consommation, disais-je… Puis je me taisais, ma pensée ne pouvait pas monter si haut, c’était l’épreuve mystique de la nuit consumériste. C’est en retrouvant mon petit super, devenu un beau grand garçon de magasin plein de lumière, que j’ai compris. Dans l’ascenseur tout neuf où une voix charmante annonce les rayons, une grosse dame me jette un regard attendri, et me murmure : « Il est beau ce magasin, n’est-ce pas, Monsieur ? Comme c’est agréable de se déplacer dans la propreté ! » Ce message m’est une promesse d’initiation, une introduction à la compréhension intime de la marchandise, il m’en fait percevoir l’essence délicate, la puissance apaisante, il me conduit aux portes du temple. Alors, tel Abraham, je pars… J’erre de tout mon cœur, d’étage en étage, songeur, empli d’espoir. Rien. Je ne comprends toujours pas. Dieu de la consommation, je t’en supplie, apprends-moi à inclure l’Autre et sa majuscule ! Toujours rien. C’en est trop, je vais sortir, trahir, déserter. Mais on m’a fait la conscience scrupuleuse. Je ne peux fuir avant d’avoir visité le secteur que j’aime le moins, celui des produits ménagers. Et là, tout à coup, tête de gondole de Damas ! Sur un gros paquet ventru de ne je sais plus quoi, une superbe gueule de lion grande ouverte ! Comprendre est instantané. En moins de temps qu’il ne faut pour y repenser, une cavalcade de fantasmes intercontinentaux. Le lion m’expédie à Cergy, chez les Jivaros, Rhône-Poulenc lance ma petite tête par-dessus l’océan, la jette épouvantée devant des sauvages tout nus qui hésitent un instant, rentrent gentiment dans les belles images effrayantes du Téméraire et de L’Aventureux, et me reconduisent à la chère anthropologie de mes dix ans. Mais, bien sûr ! Inclure l’Autre, dans toutes ses dimensions, dans l’acte de consommer, ça a un sens, ça a une histoire, ça a une tradition, ça désigne un comportement, ça signale un horizon, ça dévoile une intention, ça révèle un idéal, ça affirme une valeur : l’anthropophagie.
Ξ
Me voulez-vous du mal ? Vous m’attaquez dans ce que j’ai de meilleur. Vous voulez me digérer en tant qu’homme, en tant qu’être, me conditionner comme un sachet de jambon. Inclure l’Autre, dans toutes ses dimensions, dans l’acte de consommer : vertigineux, suffocant, hallucinant, tragique, lamentable, hilarant. Si j’étais votre étudiant, je vous jure qu’il y aurait du sport dans votre amphi. À qui parlez-vous, Monsieur le Professeur ? À des guenilles ? Votre consommation, dont votre délicatesse universitaire refuse sans doute de considérer le produit fini, que peut-elle inventer sinon ce que Tchouang-tseu appelle excrémentiel et que saint Paul dit – voyez la différence – ut stercora, comme de la merde ? La même différence qu’entre mes latrines et ma banque : j’y vais par impérieuse nécessité, j’en sors le plus vite possible. Inclure l’Autre, dans toutes ses dimensions, dans l’acte de consommer, est-ce là l’épitaphe que vous vous êtes choisie, celle devant laquelle viendront s’incliner vos amis ?
Ξ
Cette énorme crise, ces malheurs gigantesques, ces injustices à hurler, ces tempêtes sous les crânes, tout cela pour Inclure, etc. ? Va-t-on commencer à comprendre que ça suffit, nom de Dieu, que ce n’est plus le moment de rigoler ? Retour de Messier. Messier, pourquoi pas Messier, hein ? Ce n’est pas un citoyen, Messier, hein ? Il n’a pas droit à la parole, Messier, hein ? Les éditions du Seuil, ce n’est pas sérieux, hein ? Nous ne sommes pas en démocratie, hein ? Vous l’excluez, Messier, hein ? Vous êtes pour l’exclusion, hein ? Guignols. J’ai jeté le journal sur la table, la rage en a tourné les pages. Puis je l’ai repris, tapotant d’un doigt féroce le nouveau texte qui s’offrait. Je me sentais le sourire du chasseur devant le gibier, celui-là non plus ne m’échapperait pas. Puis j’ai regardé, puis je me suis méfié, puis j’ai regardé encore, puis j’ai lu. C’était bien, c’était mieux que bien. C’était juste, vraiment juste.
Ξ
Voilà quarante ans que ça s’est imposé à moi. Baisser le ton, même quand on le hausse. Chuchoter, même quand on a l’air de gueuler. Douter, douter ensemble. Quand on doute ensemble, on doute de tout, sauf d’être ensemble : le reste n’est rien. Dans l’article de Florence Aubenas et Ariane Chemin que publie le même numéro du Nouvel Observateur, je retrouve ce que j’essaye, depuis si longtemps, de ne pas perdre de vue. Et je me dis que, peut-être, enfin, ça commence.
Ξ
Les gens qu’elles font parler, je les reconnais sans les connaître. Des salariés d’EDF, de la poste, des clients en pétard contre leur banque, beaucoup d’autres… Chez ceux-là, pas de solennités creuses. Leur truc, c’est la litote. « On veut juste pouvoir se regarder dans la glace. » Ils veulent bien plus, mais s’ils l’avouaient, ils se sentiraient aussi cons que les importants. Donc, ils choisissent le mode mineur, ils chuchotent. Ceux-là n’ont pas trouvé avant de chercher, ils ne savent pas d’avance quelle direction indique la boussole, dans quel sens doivent tourner les aiguilles de leur indignation. Ils sentent qu’ils ne peuvent plus jouer le jeu qu’on leur propose, qu’ils n’en ont plus le droit. Ils ne disent pas ça pour se faire remarquer, ni pour faire de la pub à des idées. C’est comme ça, c’est en eux, c’est simple et compliqué. Ils ont la modestie désolée des gens qui n’ont pas d’autre solution. À moins de tout salir, de tout gâcher, d’Inclure, etc. Mais ça, ça ne marche pas, ça ne marche plus, vous comprenez ?
Ξ
« C’est comme un mouvement d’ensemble, mais où chacun serait seul », commente un président de tribunal. Oui. Nouveauté absolue, retour de la réalité. Révolution pointilliste. C’est dans et par ce qui se passe au fond de moi que je rejoins les autres. Narcissisme, mais à l’envers, retourné, narcissisme oblatif. Oser vivre, oser être, rien de plus, rien de moins. Alors les autres sont là, forcément, chacun des autres, tous les autres. Alors, forcément, ce qui est à refuser, on le refuse. L’évidence. L’héroïsme, c’est de se rendre à l’évidence : et l’évidence pour ceux qu’interrogent les deux journalistes, c’est que l’absurdité est trop absurde, l’avidité trop avide, le mépris trop méprisable. Quand j’expliquais à mes supposés collègues que notre travail de formateurs, c’était d’aider les gens à se réconcilier avec le sentiment d’évidence que tout le monde porte en soi, et que tout découlerait de là, morale, politique, culture et le reste, ils disaient que j’étais le poète de la formation : ça leur permettait de laisser la formation dans les poubelles et d’envoyer la poésie dans la stratosphère. Pour aider les stagiaires à Inclure, etc.
Ξ
Des germes, des émergences, des espoirs de feuilles, des promesses de fleurs ; voilà, en effet, ce que nous avons à observer avec patience, à accueillir avec amour. Des consciences qui s’ébrouent, qui frémissent, des ambitions qui s’effondrent, des désirs qui naissent. Surtout ne rien vouloir prouver, ne rien formaliser, ne rien interpréter. Ne impedias musicam. Montrer, montrer amicalement, prudemment. Comme Maurice Clavel aurait été heureux ! C’était cela, son journalisme transcendantal, il avait vu comme personne ce qui est à l’œuvre dans cette époque matraquée. On ne s’est pas bousculé pour le suivre : côté parachute doré (on appelle ça, au flipper, le bonus de crash), ça offrait peu de perspectives. Surtout, ne crions pas victoire. Nous n’avons pas gagné et, d’ailleurs, il n’y a rien à gagner. Et puis, à peine née, les salopards vont fondre sur l’espérance nouvelle, tâcheront de la mettre au bordel, où les esprits éclairés du temps la déniaiseront. Il faudra compter avec le mal que feront tous ceux-là. Le mal ou, plutôt, les dégâts : le mal est hors de portée des esclaves volontaires, le bien aussi, d’ailleurs ; mais ça, c’est le plus dangereux. Vigilance, fermeté, le chantier est si beau ! Montrer les gens en salle de réveil, dans leur vacillement créateur. Montrer ce quelque chose qui tremblote et flamboie. Surtout ne pas chercher à le nommer ; et bas les pattes à qui veut le récupérer. Je ne peux pas en dire plus aujourd’hui, je suis si content ! Allons-y ! Vraiment, allons-y !

(31 janvier 2009)