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Résurgences et l’interactivité

 

Beaucoup de lecteurs me font part de leur étonnement : Résurgences ne leur offre actuellement aucune possibilité d’interactivité. C’est là une question très sérieuse, qui m’embarrasse. Je ne veux ni me priver ni priver les amis de Résurgences des échanges qui nous aideront à faire progresser le site et qui sont évidemment dans le droit fil de ce qu’il propose.

Mais la mise en œuvre de cette volonté d’ouverture ne va pas de soi. Je raisonne en formateur : il ne suffit pas d’émettre des idées générales, il faut évaluer avec précision les moyens chargés de les incarner. J’apprécie les possibilités techniques fournies par Internet, mais je ne suis pas prêt à admettre sans inventaire les pratiques qui s’y répandent et qui y ont déjà conquis, dans bien des cas, un statut d’habitudes que je trouve inquiétant. Si un mélange de facilité technique et de suivisme culturel organisait nos relations selon une logique qu’aucun de nous n’oserait plus contester, nous n’aurions fait que déplacer et maquiller ce que nous refusons tous : le conformisme qui banalise.

Il faut donc étudier la question de plus près. Le but de Résurgences, c’est d’apporter une pierre, si modeste qu’elle soit, à la compréhension du monde dans lequel nous vivons, d’ouvrir quelques perspectives et, éventuellement, de présenter quelques suggestions. Je compte le faire à ma manière, par petites touches et par images plutôt que par démonstrations péremptoires. Ce projet est difficile à conduire ; il a besoin de temps pour s’affirmer ; le résultat en est incertain. Je me fierai à quelques intuitions issues, pour la plupart, de mon expérience de la formation, sans m’obliger à un itinéraire trop précis. Aussi est-il raisonnable, avant de la critiquer, de laisser cette construction sortir de terre. S’arrêter à un mot, à une idée, à une image, à une impression avant d’avoir eu le temps de deviner l’ensemble, c’est risquer les contresens et les faux débats.

Il est facile de doter le site d’une adresse e-mail. Mais à quoi servira-t-elle si je n’ai pas la possibilité matérielle de répondre à chacun de mes correspondants comme il le mérite et comme le méritent les sujets qui nous occupent? Certains me disent que l’apparente surdité de Résurgences est frustrante. Je le regrette profondément. Mais envoyer des messages dans une boîte en sachant qu’il ne pourra y être répondu comme on serait en droit de l’attendre, c’est-à-dire longuement, personnellement, attentivement, ce simulacre n’est-il pas plus dommageable qu’une petite frustration? Rien ne m’est plus étranger, je l’avoue, que l’idée qu’on se fait de la communication dans notre monde : un ébrouement sans conséquences, une façon de remuer de l’eau tiède, une illusion fusionnelle dans laquelle tout le monde communie pour échapper à la réalité.

Cette frustration dont on me parle, ne serait-ce que le désagrément de ne pouvoir consommer, sur Résurgences, la drogue douce de la communication bavarde? Peu de chose, alors… Suis-je frustré de ne pouvoir dialoguer avec l’auteur du livre que je lis dans la solitude de ma chambre? Suis-je frustré de ne pas commenter immédiatement une parole qui me touche, ou qui me déplaît? Que mes interlocuteurs ne s’y trompent pas. Leur prétendue frustration est beaucoup plus qu’un symptôme négatif, qu’un agacement de l’ego. C’est le signe un peu inquiet, un peu paradoxal du désir que nous avons tous de penser par nous-mêmes, de nous échapper par nous-mêmes, de ne pas noyer dans quelque communication oiseuse, même si elle se donne des allures d’indépendance, une liberté que nous sentons fragile comme un nouveau-né. Ce malaise qu’ils baptisent trop vite frustration, ce n’est pas un manque à combler d’urgence, c’est un désir d’être à saisir au vol.

Que l’arbre ne cache pas la forêt : malgré ses réserves sur l’interactivité, Résurgences est bien du côté de la parole partagée. Cette éclosion complexe d’une nouvelle sensibilité, et peut-être d’une nouvelle façon de concevoir l’existence, j’en sens la force, la pertinence, la qualité. Je suis entièrement solidaire de ces sites d’Internet qui révèlent, reflètent, organisent, alimentent ce courant multiforme qui ne se laisse enfermer dans aucune catégorie recensée, ni la sociale, ni la culturelle, ni la politique, ni la religieuse. Je regarde avec espérance ce quelque chose qui naît des individus, et qui est pourtant tout le contraire d’un individualisme. Je devine sous la surface trop lisse et gaiement peinturlurée des prospectus les vrais abîmes, les vrais gouffres, les vrais volcans, les vrais déserts, les vraies prairies du vrai repos. J’entends bien cette rumeur fraîche et loyale.

La raison de cette fringale d’interactivité qui saisit toute une génération, je sais bien que c’est cette recherche, plus ou moins consciente, d’une unité plurielle. Génération banian, dirait Edouard Glissant, à qui cet arbre tropical aux racines multiples et aériennes fournit une belle image pour désigner cette nouvelle architecture des relations. On peut aussi parler de révolution pointilliste : chacun de nous comme un de ces petits points qui veulent exister en propre, mais qui ont trop conscience de la présence des autres pour se confier à leur intérêt égoïste. Chacun de nous comme un petit point qui n’attend pas de l’ensemble qu’il lui assigne sa place, son rôle, sa couleur, mais qui sait, de source très mystérieuse et très certaine, que la meilleure idée de l’ensemble, c’est dans ce cœur singulier qu’il faut la chercher.

Il y a tout cela, bien sûr, dans ce désir d’interactivité. Mais voilà… Au moment d’installer cet e-mail sur le site, je doute. Aucune technique n’est neutre. Elles portent toutes la trace de la finalité qu’on leur a d’abord assignée. C’est dur de tomber de son haut : l’interactivité, c’est un instrument conçu pour la guerre, destiné à faire monter des renseignements et à faire descendre des consignes.

Ne dites pas que, sur vos sites, il n’y a plus ni haut ni bas. Il y a des centres et des circonférences, cela revient au même. Certes, je n’y vois aucun inconvénient. Ceux qui veulent créer doivent pouvoir créer, et sans contrôle. L’erreur serait de ne pas s’avouer que la prétendue interactivité entraîne une inégalité profonde des rôles et suscite des ambiguïtés fâcheuses pour les uns comme pour les autres. Aux uns la tentation de la bonne conscience, aux autres celle de l’irresponsabilité. Aux uns l’illusion de faire œuvre collective, aux autres l’illusion de s’exprimer. Aux uns de proposer des thèmes, aux autres de réagir à leurs propositions. Aux uns de suggérer, aux autres de critiquer leurs suggestions. Aux uns d’écrire la page, aux autres d’écrire dans la marge. Un match de tennis dans lequel le même joueur aurait toujours l’avantage du service, avec la bénédiction indulgente et un peu paresseuse de l’autre.

L’interactivité : un vecteur discutable pour d’excellentes intentions. Il ne s’agit pas de la jeter mais, en en transformant l’usage, d’en changer la signification. Il faudrait trouver une formule qui crée, dans la différence des engagements, une réelle égalité de responsabilité. Qui réponde à cet énorme désir de rencontre, mais d’une façon cohérente avec le contenu du site, qui invente d’autres formes d’échanges, plus exigeantes et plus larges. L’idée m’est venue d’ouvrir sur Résurgences, une fois l’an et pour un mois, une sorte de session publique, avec e-mail assorti et provisoire, qui permettrait de publier toutes sortes de contributions envoyées par les amis du site. Faut-il chercher par-là? Ne nous pressons pas. Encore une fois, l’affaire est sérieuse. Surtout, ne pas faire semblant.

(avril 2003)