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Enchantement vital

LE MARCHÉ XXI

Jean Sulivan. Il donnait ses rendez-vous au Champ-de-Mars, on marchait et on parlait. Il disait que, pour pouvoir dire « bonjour », il fallait toujours commencer par dire « au revoir ». Il conseillait aussi de vivre comme on conduit la nuit, sans prétendre éclairer la route plus loin que ne le font les phares : quelques semaines, quelques mois devant soi, c’est assez. Parfois, avec un vague mot d’excuse, il vous plantait là et continuait tout seul.
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« La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? » remarque la nouvelle présidente du Medef. Elle nous fournit là la matière d’un quiz d’une clarté inespérée. Si vous pensez, ne serait-ce qu’une seconde, qu’il y a le moindre rapport entre ce propos et celui de Sulivan, reprenez-vous tout de suite et hurlez au secours : vous avez déjà dans la gueule la vase de la modernité. Vous êtes entièrement à refaire.
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Déprimé, tout le monde peut l’être. Pourvu qu’on ait au fond de soi, même défraîchi, même froissé, quelque chose qui ait pu passer à ses propres yeux pour un sentiment religieux, il suffit de prendre l’Itinéraire spirituel de Sulivan. C’est plus efficace qu’un anxiolytique et ça ne creuse pas le trou de la Sécu. L’ennui, c’est qu’il peut y voir accoutumance. Quelques miettes : « Sept siècles avant Jung, saint Bonaventure a écrit que l’espérance s’enracinait dans l’agressivité. » Ou encore : « Peut-être ne devient-on réellement adulte que lorsque l’on a compris que tout est enchantement vital, comme dit John Cowper Powys, c’est-à-dire illusion. Impossible de s’arrêter dans un lieu, pas plus que de faire une demeure définitive de mots. La vie spirituelle est un dégrisement incessant pour une plus grande joie. Le Sens, Dieu, qu’est-ce que c’est sinon ce mouvement en nous qui traverse nos désirs, le presque rien qui nous fait vivre et nous tue ? »
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Perles pêchées par Sulivan. De Malebranche : « Porter assez de mouvement en soi pour aller plus loin. » De Mallarmé : « La mort est un peu profond ruisseau calomnié. » Et de Chestov, cette merveille : « La pensée est fille de la peur. »
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Il s’étonne : « Je n’aime pas les gens qui aiment Jésus, le disent. Et me voici à écrire de lui. » Sartre, raconte Simone de Beauvoir, n’avait rien contre les animaux mais détestait ceux qui prétendaient les aimer. Et le Castor d’expliquer à voix basse qu’il n’avait pas davantage d’amitié pour les belles âmes qui clament à tous les vents leur passion pour l’humanité. L’amour, quel que soit son objet, c’est toujours en live. Pub impossible.
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La route, métaphore de la vie moderne. On se protège des sales brutes, on se méfie des gendarmes. De moins en moins de chemins tranquilles, jamais plus de vagabondage. Pareil partout.
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Le président de l’Olympique Lyonnais n’est pas content des dirigeants de Chelsea avec lesquels il négocie. « Ils nous prennent pour des franchouillards, avec le béret et la baguette de pain. » Un sujet pour le prochain bachot : « Dites en quoi ce propos est vulgaire. »
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En fait de baguettes, plus rien à la boulangerie ce matin. Un type qui voit ma mine déconfite enfonce le clou avec une exaltation digne de l’Apocalypse. « Rien non plus à l’autre boulangerie, Monsieur ! Et rien non plus à la pâtisserie ! » L’esclave, dit Deleuze, se sent bien quand tout va mal.
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Quelle merveille de déménager ! Je retrouve mon diplôme d’études supérieures sur Romain Rolland ! Qui, soudain, me pose une question refoulée depuis toujours. Charles Dédeyan, mon professeur de la Sorbonne, voulait qu’il soit publié et m’avait envoyé aux éditions Minard. Accord de l’éditeur. J’ai vingt-et-un ans. Et je disparais, je ne réponds plus à ses lettres, je me rends odieux. Sûrement pas par modestie, j’étais vaniteux comme un paon ! J’entrevois des raisons ; aucune n’explique vraiment. Je rêvais pourtant de gloire littéraire. Alors, pourquoi, pourquoi donc ? Vraiment je ne comprends pas, je ne comprendrai jamais. Mais, bizarrement, ce que je ne comprends pas me comprend un peu.
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Les vignerons du Beaujolais sont en colère. Leur affiche représente un verre retourné sur une table, avec cette légende : « L’interdit est-il notre seul avenir ? » Un peu emphatique, mais leur angoisse est touchante, profonde. « Ils répriment le terroir », dit l’un d’eux.
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Pierre Mari me lit un texte de Baudrillard, qui cite Borges. « Le nazisme, écrit Borges, souffre d’irréalité comme les Enfers d’Origène. Il est inhabitable. Les hommes ne peuvent que mourir pour lui, mentir ou tuer pour lui. Personne, dans la solitude centrale de son moi, ne peut souhaiter qu’il triomphe. Hitler veut être battu. D’une manière aveugle, il collabore avec les inévitables armées qui l’anéantiront. » Et Baudrillard de commenter : « Ceci s’applique mot pour mot à la civilisation mondiale, confortable et impériale. Dans la solitude centrale de ceux mêmes qui en profitent, elle est invivable. Et tous sont strictement acquis à ce qui la détruira. » Baudrillard a raison. Je veux lui apporter là-dessus mon témoignage. Je n’ai jamais rien fait d’autre dans les entreprises que de prendre, au vu et au su de tout le monde, le contre-pied des logiques en place. J’ai eu naturellement à affronter une assez jolie série de bagarres. Pourtant, si la porte ne me fut jamais largement ouverte, elle ne m’a jamais été non plus complètement fermée. Je ne m’opposais ni par sadisme ni par provocation. Je disais ce que je pensais, voilà tout, n’ayant jamais su faire autrement, et je le disais avec d’autant plus de vigueur que je sentais l’intérêt des stagiaires. J’essayais d’éviter, autant que possible, les éclats inutiles mais je n’y réussissais pas toujours et il m’arrivait de franchir, sans déplaisir, la limite de l’acceptable. Je tenais alors, devant des cadres « de haut niveau », des propos qui, rapportés à la direction de l’entreprise, m’auraient valu des ennuis. Je quittais certaines séances fort perplexe : fier de moi, au fond, un peu inquiet quand même. Mais personne ne rapportait jamais. Personne n’a jamais saisi l’occasion d’un de mes déboulés pour me mettre en difficulté. Je n’avais pourtant pas que des amis dans ces séances, bien des gens voulaient ma peau. Pourquoi donc ce silence ? Parce qu’ils n’osaient pas ? Ils n’étaient pas si nuls ! Parce qu’ils étaient tolérants ? Ils n’étaient pas si généreux ! Baudrillard et Borges ont raison : ils se taisaient parce qu’ils étaient, au fond d’eux-mêmes, mes complices. Le secret du monde moderne est là : ceux qui le bâtissent et le dirigent le haïssent et se haïssent de le bâtir et de le diriger. Ils le construisent contre les autres parce qu’ils le construisent contre eux-mêmes. Ils n’ont pas honte d’en tirer profit : ils en tirent profit pour avoir honte. C’est pourquoi les protestations humanitaires, les indignations vertueuses, les interpellations moralisantes ne sont pas seulement inutiles : elles sont perverses. C’est du petit bois pour la haine de soi. Mais alors ? Alors, deux solutions. Ou bien vous parvenez à atteindre dans un champion de la modernité le cœur même de sa contradiction, c’est-à-dire, en quelque sorte, la salle des coffres symbolique de son esprit : cette effraction ne résout rien, mais elle a le mérite de dénuder le vrai problème et de disqualifier une fois pour toutes, aux yeux de votre interlocuteur et aux vôtres, les alibis foireux et les apitoiements baveux. En cela, elle est très utile. Elle suppose, il est vrai, une capacité d’amitié et d’indifférence dont tout le monde ne dispose pas tous les jours. Ou bien, calmement, tranquillement, vous laissez tomber, c’est-à-dire que vous mettez toute votre patience, toute votre intelligence, tout votre cœur à vous fabriquer une existence qui s’écarte autant qu’il est possible de la fumisterie mondialisée. Vous vivez alors comme en transit, parmi de nobles déceptions amoureuses et des amitiés sauvages. Vous êtes triste, un peu, mais vous vous décongelez, vos rêves sortent prudemment de prison.
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Zidane est revenu. « Que pouvait-on nous apprendre de mieux ? », s’exclame, à la radio, un supporter en lévitation. Il a raison. Rien.
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L’humilité et l’humanité, c’est de toujours commencer. Un bilan, c’est un singe qui compte ses puces.
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Il doit arriver d’Irak. Hybride d’actualités ringardes et de bandes dessinées, il n’a pas eu le temps de se défaire de son casque lourd, de ce fusil qu’il tient comme un cierge et qui ressemble à un jouet du BHV, de sa veste à piéger les balles. « Besoin de tout ça à La Nouvelle-Orléans ? » « On ne sait pas ce qui nous attend ici », répond-il.
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Facile pour un prédicateur de tonner en chaire. Dix minutes pour s’énerver, puis il finit sa messe, serre quelques mains et s’en va déjeuner. J’ai failli me montrer injuste envers ce pauvre garçon. À sa place, je n’aurais pas peur ? Les pillards professionnels, ceux que la faim, la soif, la détresse transforment en pillards occasionnels… Et tout le monde est armé dans ce foutu pays ! Pas un dollar à parier qu’il ne se trouvera pas un type à bout de force, à bout de nerfs… Il ne sait pas ce qui l’attend et il a peur. OK.
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Mais l’écart, l’écart terrible, l’écart obscène ! Ces malheureux, d’un côté, ces guerriers de l’autre. Brutes ! Rien à voir avec ça. Antiaméricanisme primaire ? Pas d’injures, je vous prie. Mon antiaméricanisme n’est pas primaire. Il est primaire, secondaire, tertiaire et quaternaire. C’est la seule manière que j’aie trouvée de ne pas haïr les Américains, de leur laisser une chance, de leur tendre une main prudente et comme conditionnelle. Dans le bordel de La Nouvelle-Orléans, je ne me sentirais pas plus fier que ce pauvre troufion. Bien sûr qu’il ne sait pas ce qui l’attend, le bougre ! Mais, quand toute l’Amérique de l’Ahuri pétrolifère pète de trouille sur ses dollars et, parce qu’elle ne sait pas ce qui l’attend, invente ses simiesques attaques préventives qui, si j’ai bien lu, seront bientôt – prudence oblige – nucléaires, alors c’est plus que du dégoût : un doute horrible sur notre commune humanité. Tocqueville ou pas, seuls des lèche-cul peuvent approuver ça ! Pas des lèche-cul ordinaires, naturellement ! Des lèche-cul supérieurs, des omnilèches interculturels. Qui se préparent déjà à changer de cul d’ici vingt ou trente ans. Hé ! hé ! la Chine ! Pour mieux lécher, ils apprennent la langue !
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Cette Amérique qui ne sait pas ce qui l’attend, vraiment je n’ai pas de parti pris contre elle. Mais, bien avant que je n’entende parler de Tocqueville, bien avant tous les 11 septembre imaginables, c’est contre ce qui l’abrutit qu’il m’a fallu lutter pour tenter d’exister : contre le sale esprit de précaution, contre la haine de soi et des autres qu’engendrent l’avarice de l’esprit, la lucidité défensive, les sectes et les clans, la béatification de la trouille. Je ne hais personne, même pas ce niais d’Ahuri. Mais, quand tout ce qu’il m’a fallu si douloureusement extirper du microcosme de mon existence revient avec cette puissance dans le macrocosme du monde, c’est à hurler ! Car, de source très certaine, je sais que le malheur est là.
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Piqûre de rappel. Ne jamais oublier de dire le Bonaventure : « L’espérance s’enracine dans l’agressivité. »
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« Quand j’ai découvert Brahms, dit Hélène Grimaud, la pianiste amie des loups, j’ai compris que c’était le monde d’où je venais et le monde que je devais creuser. » Oui. Tout à coup, un immense présent, un « déjà/pas encore » furtif et irrésistible. C’était là et ça vient. L’impalpable, avec un rythme sexuel. Les artistes et les créateurs aiment le sauvage et les loups. Les loups, dites-vous ? Savez-vous ce qui vous attend avec les loups ?
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Si j’en ai la force, un jour, j’aimerais parler des grands-pères. Père, ça marche surtout selon la nature. Grand-père, c’est déjà de la culture. Donc, ne pas faire semblant, ne pas inventer du touchant, ne pas jouer à l’expert en existence. L’ignoble papy des caramels à la télé, dont le petit-fils est un être exceptionnel parce qu’il bouffe les mêmes bonbons que lui, qu’il se la foute où il veut, sa confiserie ! La tentation des grands-pères, c’est de mimer le naturel, de jouer aux fabricants de nostalgie. C’est gentil, parfois ; mais c’est faux. Ne pas faire croire aux enfants que, parce qu’on est vieux, on vit dans les souvenirs et les émotions plaisantes. Les petits-enfants méritent mieux qu’un jeu de rôles, il ne faut pas les nourrir de précuit. Le grand-père qui admire et bénit est un gamin inquiet qui veut être admiré et béni. Il retient plus qu’il ne libère. Rien du tout ! Mon petit gars, ma petite fille, on parle en mortels tous les deux ; j’ai de l’avance, si on peut dire, mais on est pareils.
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J’ai bien dû voir cinq ou six fois mon grand-père italien. Vers mes treize ans, un rassemblement familial me fit passer deux jours à la montagne avec lui. Le soir, en riant très fort, il m’annonça qu’il viendrait me réveiller à quatre heures pour aller aux champignons. Je n’en crus pas un mot. À l’heure dite, il tambourinait à ma porte. Nous partîmes dans la nuit. J’étais avec un étranger qui m’était vite devenu familier, qui marchait sans s’occuper de moi. Il nous fallut plusieurs heures pour trouver un champignon, un gros, que mon grand-père plaça dans un sac qu’il me confia. En descendant, je fis tournoyer le sac et le champignon s’écrasa. Je ne suis pas sûr que cette maladresse l’ait vraiment amusé. Dans la descente, je le voyais peiner. Je me souviens de très hautes herbes, d’un vieux monsieur qui cachait sa souffrance. Un signe discret et propice.
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La Galerie du Lys, une boutique d’antiquités, ou de brocante, dans la campagne française. Tout est dit. Un royaliste, un vrai, un dur, un légitimiste, quoi ! Pas un de ces dialecticiens d’orléanistes ! Un comme on les aime : une encyclopédie généalogique, le Tout en Un de la particule ! Et ça tranche, et ça tranche ! Les gens au pouvoir ? Douze balles ! L’opposition ? Douze balles ! Le socialisme ? Douze balles ! Le libéralisme ? Douze balles. « Et que pensez-vous d’Untel ? » « Une crapule, Monsieur, une crapule et un imbécile ! » De la fraîcheur amère, de la fraîcheur en danger, mais, quand même, de la fraîcheur.
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Cette jeune femme se rend à l’ANPE où on lui parle d’un poste d’assistante de communication. Elle n’a pas les moyens de se montrer difficile. Voyons cela, donc. De quelle entreprise il s’agit, de quels interlocuteurs, elle ne le saura pas. Il convient d’abord qu’elle fasse une lettre de motivation. De motivation pour quoi ? Pour le poste. Dites en quoi, dans l’essence éternelle de votre être, devenir assistante de communication vous paraît désirable. Curieux que si peu de gens se révoltent.
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Train de banlieue. La casquette à l’envers, les espérances aussi, il râle sec : « Je pensais pourtant avoir réussi ma culture gé ! »
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Musée-Jardin Bourdelle, en Seine-et-Marne. Cette sculpture est trop académique pour m’émouvoir vraiment mais l’endroit est beau. Je serais parti assez content s’il n’y avait pas eu la vidéo. Le maire y explique que Bourdelle est bénéfique aux commerçants de la commune ; le président du Conseil général fait de la réclame pour les réalisations de son département. Qu’importe l’ivresse pourvu qu’on voie le flacon !
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Je parcours le livre de Frédéric Mitterrand, Une mauvaise vie. Sympathie immédiate. Un homme et le fardeau de son âme, la seule chose qui compte sur cette terre. Prise sous cet angle, toute expérience, même la plus glauque, vous allège et vous fait fraternel. Propagandistes de la chasteté conjugale, apôtres de la lubricité galopante, conquérants des terres homosexuelles, si vous saviez, honorables flacons, comme vous sortez de la même fabrique, et comme elle m’ennuie ! Ne me parlez ni de vos choix ni de vos camps, le catalogue en est mince et monotone, j’en ai lu toutes les pages. Qui que tu sois, parle-moi de ton cœur, dis-moi l’élan et la déception, la ferveur et la fureur, dis-moi, dis-moi ce que tu ne peux pas me dire, dis-moi ce que tu ne sais pas. Ton secret commence là où il n’y a plus de secrets, comprends-tu, là où il n’y a plus rien à taire ni à éventer, là où tu es seul, seul, seul, là où nous sommes tous, tous, tous…
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J’ai dit ferveur. Tout gosse, j’ai appris à sentir chez André Gide. Je ne me suis jamais débarrassé du parfum des Nourritures terrestres, je ne l’ai jamais pu, ni voulu. L’air n’en est peut-être pas très sain, mais je lui dois d’avoir respiré.
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« À cet endroit, en ce moment, l’humanité c’est nous, que ça nous plaise ou non. » C’est dans En attendant Godot, de Beckett. Seuls les grands cinglés et les grandes entreprises s’imaginent pouvoir changer d’identité. La nôtre, c’est ça et rien d’autre : l’humanité. Bien sûr, à un autre niveau de langage, selon un autre régime de pensée, nous pouvons nous considérer comme les représentants d’une équipe, d’un parti, d’un club, d’une firme, d’une cause. Mais la règle du jeu est simple. Dès que ces intérêts particuliers s’opposent à ceux de l’humanité, nous devenons instantanément, si nous ne trahissons pas sur-le-champ notre équipe, notre parti, notre club, notre firme, notre cause, des imbéciles et des voyous ; les consolations matérielles ou morales que nous prodigueront, pour prix de notre « fidélité », ces supposées « familles » nous rendront plus stupides encore et plus malfaisants.
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Lu Xun : « John Stuart Mill a dit que la dictature rendait les hommes cyniques. Il ne se doutait pas qu’il y aurait des républiques pour les rendre muets. »
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On peut parfaitement vivre dans une société finissante. Le tout est de ne pas finir avec elle.
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Un très intéressant article pourfend l’illusion de l’Andalousie. Pour la compréhension et la paix entre les religions, il paraît qu’il faudra repasser. À mes yeux, l’Andalousie sort plutôt grandie de l’épreuve. Une légende, c’est ce qui doit être lu, ce qui est à lire. Il y a légende lorsque la réalité d’une situation n’est pas donnée par l’examen objectif des faits, quand, bien au-delà du constatable, il se fabrique du sens, il se tisse du rêve, il se trame du complexe. Cette dimension ne peut être perçue par un esprit que mutile un souci exclusif d’information, ou une vision chosiste de l’Histoire. Ce n’est pas le mythe de l’Andalousie que cet article cloue au pilori, c’est la logique du signe. En réalité, il s’agit moins de savoir si musulmans, juifs, chrétiens se comportaient constamment comme des frères réconciliés que de s’interroger sur ce que leur coexistence, même difficile, a bien pu produire d’étonnant pour porter de tels fruits. Aucune légende de l’Irak bushien, ni de Garges-lès-Gonesse ne sera jamais à démystifier. Les grands moments de l’Histoire ne se comprennent jamais que par adhésion intime au mystère qu’ils révèlent, et qu’ils trahissent. En va-t-il autrement d’un couple ? Le hasard d’un petit séjour à l’hôpital me fit partager la chambre d’un artisan de Saint-Arnoult-en-Yvelines qui avait travaillé dans le Moulin d’Aragon et d’Elsa. Il me confiait que ça chauffait très fort quelquefois, entre eux. Des gens comme tout le monde, en un sens ! « Mais, quand même, concluait-il, M. et Mme Aragon, c’est quelque chose ! » Le quelque chose de l’Andalousie ou du Moulin se reconnaît à ce que nous le fabriquons en même temps qu’il nous fabrique. Nous voici revenus à l’enchantement vital de Sulivan. Dans tout démystificateur, je vois un enfant qui ne sait pas encore tout à fait vivre.

(15 septembre 2005)

Et les enfants jouent…

LE MARCHÉ II

À Amsterdam, le Science and technology center. Cette énorme coque verdâtre imaginée par Renzo Piano, est-elle sur le point d’être mise à l’eau? S’est-elle échouée? Elle a quelque chose de puissant et d’entravé. En son centre, une entaille étroite et profonde. Ce navire est notre monde blessé. Son nom, si bien trouvé : le Nemo. Il paraît que, dans le ventre de cette grosse bête, les enfants s’initient gaiement à la technique. Tagore : « La tempête erre dans le ciel sans routes, les navires sombrent dans la mer sans sillages, la mort rôde, et les enfants jouent… »
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Force est de constater », dites-vous? Mais si les faits sont faits? Farce est de constater?
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Mustapha Cherif me cite ce hadith : « Ce que vous ne pouvez pas faire par la main, faites-le par la parole ; ce que vous ne pouvez pas faire par la parole, faites-le par le regard ; ce que vous ne pouvez pas faire par le regard, faites-le par le cœur. »
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L’audioguide du Rijksmuseum, à propos d’une toile de Koekoek : « On renforce l’effet de la lumière en plaçant dans l’ombre quelques petits personnages. » Cette remarque me touche. Rien ne me plaît davantage que d’être un petit personnage qui rend la lumière encore plus lumineuse, et qui n’y est vraiment pour rien.
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Une cène hollandaise. Les apôtres sont assis autour d’une table ronde. Tous regardent Jésus, sauf Judas, qui se détourne, prend la pose pour le spectateur, et se sert du vin en solitaire. Judas, le communicant consommateur.
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Pourquoi parle-t-on si peu de cet artiste africain qu’évoque Jean Baudrillard dans Power Inferno, à qui on avait commandé une œuvre pour la dalle du World Trade Center, qui avait choisi de se représenter lui-même en saint Sébastien transpercé non pas par des flèches, mais par des avions, et qui, « venu le matin du 11 septembre pour travailler dans son atelier, (…) est mort enseveli avec [son œuvre] sous les décombres des tours »? Est-ce dangereux de faire savoir au peuple que l’imaginaire touche parfois terriblement juste?
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Quelle copieuse, cette époque! Les cafés philo sont intéressants et sympathiques, bien sûr! De là à penser que le XVIIIe siècle est de retour et que des révolutions y mijotent! Les changements à venir ne se préparent pas dans le discursif, mais au-dessous. On peut chanter sur tous les tons que c’est dangereux : c’est ainsi. Et le danger vient surtout de la peur d’y aller voir, parée, comme toutes les peurs, d’excellentes raisons. Armé de la petite lampe de l’amitié, descendre un peu dans les caves, visiter les arrière-cours, ouvrir les malles. Sans oublier de commencer par soi-même. Il doit falloir, pour ces explorations-là, quelque chose comme la foi. « Dieu intervient entre l’homme et son propre cœur. » (Coran, XXXVIII, 35)
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Une autre copieuse, cette dame qui, mécontente du tour que prend le débat télévisé auquel elle participe, plante là l’assemblée et s’en va. Pourquoi pas? Mais, en partant, elle lance : « Messieurs les censeurs, bonsoir… » Fâcheux. C’est par ces mots-là, qui avaient fait un joli tintamarre, que Maurice Clavel, il y a plus de trente ans, s’était insurgé contre la censure qu’on lui avait infligée. Pas de copyright sur cette phrase-là. Mais si l’indignation elle-même est imitée… On pourra rétorquer que la plupart des déclarations d’amour le sont aussi.
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Il n’a pas fallu moins de vingt-trois collaborateurs au Nouvel Observateur pour établir, dans son n° 2008, un dossier sur « les familles d’influence » en France, ces « cinquante tribus » qui sont d’ailleurs, si j’ai bien compté, cinquante-sept. Rien d’inattendu : les Giscard, les Mitterrand, les Bouygues, les Rothschild, les Michelin, les Poivre, etc. Qu’allait-on me demander de faire de toutes ces vieilles connaissances? Peut-être de les classer par ordre de taille, de poids, d’âge, de fortune, de capacité respiratoire, de tonus sexuel? D’imaginer des mariages, des filiations, des liaisons? Vive les tribus! Honneur aux tribus! Mais quand je lis sur la couverture qu’elles font la France, je n’ai plus du tout envie de rire. Elles ne font pas plus la France que la soixantaine de millions de Français et de Françaises qui n’ont pas eu l’honneur de leur être présentés. Elles font comme les autres, même si elles le font en plus grand ; des choses utiles et des conneries : en petit ou en grand, la somme en est à peu près nulle. La France n’a rien à voir avec leurs succès, leur talent, leur pouvoir, leur argent. J’aurais honte, à leur place, d’être ainsi mis en vitrine. Le Nouvel Observateur dira qu’il n’est plus un journal de gauche. Bien sûr. Qu’il n’a pas le moindre sens du peuple. En effet. Que la démocratie qu’il défend, c’est ce qui reste quand on a tout oublié. Parfait. France est une vocation, disait Stanislas Fumet. Le Nouvel Obs a dû entendre vacation. La voilà cette vulgarité, toujours proche de la volonté de puissance, où Lanza del Vasto voyait un « mal sans péché, sans châtiment, sans remède ». En attendant, les cinquante-sept font la France et les vingt-trois font le journal ; et nous, nous payons la vanité des uns et le salaire des autres. En nous laissant chasser de ce qui est à nous autant qu’à eux, de ce qui est nous autant qu’eux. Stop. Je ne donnerai plus un millième d’euro au Nouvel Observateur.
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Vulgarité bis. À l’émission politique de Christine Ockrent, un avocat international proclame : « L’opinion publique, ça se travaille… » Encore un qui a dû faire de bonnes études.
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Entre tolérance et intolérance, qui hésite? Mais mon cœur ne bat guère plus pour la première que pour la seconde. La tolérance, je la tolère, faute de mieux… Quelque chose me dit que c’est la version policée, diplomatique, sceptique, intelligente de l’intolérance. J’ai beau faire, je n’aime pas ce vieux couple. Il y manque l’amour, l’étreinte, la rencontre, l’audace, la liberté, la vie. Je cherche autre chose. Intolérance, tolérance, rance…
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Dans le train d’Orléans, une annonce au micro : « La vente ambulante est immobilisée en voiture 13. » Moi, où?
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Si encore la bêtise savait s’arrêter! Si elle s’interdisait de franchir certains seuils, si les grandes choses terribles de la vie en étaient dispensées! Qu’importe d’être bête dans la vie quotidienne? Mais devant la mort, la souffrance! Donc, pour que la victime ou la famille de la victime puisse faire son deuil, il faut que le coupable ait été condamné au maximum. Moitié de peine : moitié de deuil. Quart de peine : quart de deuil. Pas de peine : pas de deuil. Les charlatans qui ont inventé cette ânerie, les journalistes qui l’ont sentencieusement répétée, avec cet air d’importance que leur donne toujours la proximité de la science, peuvent être contents d’eux. Ils ont enchaîné des malheureux à une haine qui ne les lâchera jamais, et dont ils seront évidemment les premières victimes. Bien vu. Ainsi iront-ils chercher du secours du côté de ceux qui, précisément… Qui va écrire un Traité de gestion efficace de la douleur humaine?
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Pourquoi diable ce souvenir? Les doigts d’une seule main sont de trop pour compter les soirées parisiennes auxquelles j’ai participé. Cette fois-là, quelque chose manquait aux invités que le fils de la maison devait filer chercher au Drugstore. Je vois encore le père sortir de sa poche, sans même les regarder, une poignée de gros billets. Voulait-il m’éblouir? Je ne crois pas. Du point de vue de l’image, c’était match nul entre nous : ma pauvreté l’impressionnait, et j’en jouais. Ce qu’il voulait me montrer, c’était son désir de dépenser et l’impossibilité où il se trouvait de le satisfaire. Dépenser, ce n’est ni investir ni claquer son superflu ; c’est toucher ses limites, se mettre nu devant la vie, s’obliger à sortir de soi. Un riche n’en a pas les moyens. « Je ne peux pas te le donner, il est à moi », répond, chez Claudel, le banquier au pauvre qui lui demande un billet. C’est pourquoi il n’est que deux sortes de riches. Les avares, intelligents et tristes, amarrés à leur argent, qui ont renoncé à la dépense comme d’autres aux plaisirs de la terre, et à qui tout est menace. Ce sont, en quelque sorte, les moines de la richesse. Qui a aussi son clergé séculier, les farceurs, agités et naïfs, qui passent leur vie dans les bonnes œuvres, les comités ceci et les fondations cela, dans le seul but de garder l’espoir d’une dépense imaginaire. La richesse est un handicap. En réduire les effets chez les riches, en protéger les autres, telle serait certainement une des fonctions essentielles de l’éducation. Non?
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Soyons réalistes, ré-a-lis-tes! Considérons donc cette toile du Moyen Âge : autour d’une fosse ouverte au fond de laquelle gît un cadavre, saint Jérôme, saint Augustin et quatre ecclésiastiques anonymes méditent. Le peintre, qui est aussi un pédagogue, a déchiffré le message du mort : « Je suis ce que tu seras. Ce que tu es, je l’ai été moi-même. » Morbide cette image? Morbide plutôt son refoulement imbécile qui gâche tout, qui fausse tout, qui fait de chaque instant heureux un tourment secret. Considérer la mort est précieux. Si nous nous y risquons un peu, il se fera en nous comme un tri. Ce qui appartient déjà à la mort, apprendre à nous en séparer sera un bonheur. Ce qui, au contraire, la défie, l’ignore ou, au moins en puissance, en triomphe déjà, ce sera un autre bonheur que d’en jouir sans arrière-pensées. Comment se fait ce tri, par où passe cette frontière, heureux qui, au bout de son âge, commence à le deviner pour soi-même : il n’aura pas bourlingué en vain. Idiot celui qui prétend le savoir pour les autres. Idiot aussi celui qui feint de croire que les autres sont dispensés de cette épreuve. « La nuit commune et incommunicable », dit encore Claudel.

( 13 mai 2003)