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Luchini Banlieues

LE MARCHÉ XXXIV

Quand l’enthousiaste, le généreux Étienne Borne, notre professeur de philosophie de khâgne, évoquait, dans son cours sur Platon, les Fils de la Terre et les Amis des Idées, je l’écoutais de toutes mes oreilles. La portée philosophique du propos m’échappait assez largement ; dans le débat de ces deux peuplades, je voyais, à tort ou à raison, une allusion presque directe à mon existence. Si, dans ma banlieue, la nature n’était déjà plus qu’un terrain vague, la simplicité de notre vie, son enracinement populaire ne m’interdisaient pas de me sentir Fils de la Terre. Ami des Idées, par contre, ce n’était guère dans mes cartes. Pour tenter de le devenir, je me fixais de mirobolants programmes de lecture, je copiais sur les couvertures des petits classiques Garnier ou Vaubourdolle les listes de philosophes et d’écrivains que j’aurais à découvrir. Je me promettais d’aller au spectacle. Mais où ? L’Opéra ? N’y pensons pas. La Comédie Française ? Plus accessible, surtout au poulailler. Le plus simple restait le cinéma, comme d’habitude. Ces poussées de volontarisme culturel m’affectaient quelques jours, puis retombaient, me laissant dans une grande perplexité. Les condisciples à qui je tentais de parler de mes soucis me répondaient par des considérations sur l’utilité du cours de Borne pour la préparation du concours, ou par une débauche de fraîche érudition qui m’embrouillait davantage, ou encore par des ragots sur nos professeurs. Rien qui fasse écho à mon inquiétude. J’en étais surpris, navré. Que ces garçons me semblaient étranges ! Un jour pourtant, l’un d’eux, sans crier gare, explosa en pleine classe. S’il réagissait à un propos du professeur ou à une sottise d’un élève, je somnolais trop pour le savoir. Mais le ton de hauteur qu’il prit soudain, la véhémence souffrante de son expression jetèrent du feu et de la lumière dans l’univers paperassier de la khâgne. J’appris par la suite que le père de ce camarade avait été victime des nazis ; un propos intolérable l’avait fait sortir de ses gonds. J’étais stupéfait et émerveillé. L’expérience de ce garçon dépassait la mienne de toutes les manières, mais je ne la sentais pas étrangère. Sa parole sortait du puits de la souffrance, des flammes de la vérité ; je la reconnaissais. J’étais heureux de me laisser émouvoir par la force de son intervention, par son éloquence fiévreuse, par la culture déjà immense qui jaillissait de lui. Sa liberté me rendait confiance.
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Est-ce cet incident qui me fit pressentir que l’Ami des Idées ne naîtrait pas en moi par imitation d’un modèle ? M’être trouvé dans une telle proximité avec quelqu’un dont j’ignorais tout, et dont l’univers n’avait aucun point commun avec le mien, me rapprocha de moi-même, de ma vie à moi. Un Ami des Idées, c’est un Fils de la Terre qui médite sur le sort que la Providence ou le hasard lui a envoyé. Il me fallut me persuader lentement, péniblement, qu’aucune situation n’est favorable ni défavorable à la vie de l’esprit. Tout ce qu’avait été mon enfance, les jeux dans la cour de l’immeuble devant le soupirail par où montaient les bonnes odeurs du fournil de la boulangerie, la fréquentation des pauvres et des moins que pauvres, les petites voisines sans façons, tout cet univers à vif qui jouait au débonnaire, l’huile ou le sel dont les voisins nous dépannaient, les cris, les scènes, les bagarres, cet aspect Marcel Carné que j’aimais tant, c’était cela que le Fils de la Terre avait à proposer à l’Ami des Idées. Ce n’était pas mieux qu’autre chose, pas moins bien non plus. Peu à peu, j’appris à laisser le monde me cribler d’émotions puis, tel un gros serpent repu, à aller les digérer sous quelque feuillage obscur de ma conscience jusqu’à ce qu’un souffle sorti de moi, une vapeur, une sorte d’éructation de l’esprit, tout à la fois m’en libère et me fasse savoir que j’en étais définitivement habité. Quoi de plus simple, de plus naturel, de plus nécessaire ? Pourtant, en dépit d’Étienne Borne, la khâgne m’enseignait le contraire.
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Je ne doutais pas qu’une humanité aussi vive que la mienne et même, puisque tellement mieux alimentée de culture, d’expérience, de tradition, bien plus vive, ne coulât dans les veines de tous mes condisciples, ne fît battre leur cœur, ne perfusât leur intelligence. Mais je ne la sentais pas, et je m’en désolais. Où était-elle passée ? Qu’en avaient-ils fait ? L’avaient-ils perdue ? Leur fallait-il des drames pour en retrouver la trace ? Pour ne jamais la percevoir, étais-je vraiment si stupide, si insensible ? J’aurais aimé apprendre d’eux : autant interroger des parpaings. Qu’étaient-ils, au juste, ces enfants de la bourgeoisie ? Des Fils de la Terre ? Des Amis des Idées ? Que cherchaient-ils ? Je ne trouvais pas de réponse, n’osant penser ce que je sentais si fort : en dépit de ce qui les opposait, et nonobstant leur individualisme maniaque, ils étaient surtout des moinillons de la sainte Congrégation de la Situation. C’est à elle qu’on les avait préparés depuis toujours, c’est avec elle qu’ils célébreraient leurs vraies noces, c’est elle qu’ils serviraient et que serviraient les enfants de leurs enfants. Amis des Idées ? Oui, pour autant qu’elles conduisaient à la Situation. Fils de la Terre ? Oui, de la Terre promise vers laquelle, croyants ou incroyants, conservateurs ou progressistes, ils soupiraient ardemment et patiemment : la Situation.
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J’avais le sentiment d’avoir échappé à un accident où la plupart de mes condisciples avaient été blessés. Mais cette chance, si j’ose employer un mot auquel je ne songeais certainement pas à l’époque, me coûtait si cher, me jetait dans une telle solitude que j’aurais préféré qu’elle me fût épargnée. M’infligeant une conscience aiguë de moi-même, elle ne cessait de me mettre sous les yeux tous les aspects de mon insuffisance, de mon immaturité, de mon évidente infériorité. Je ramais sur un océan d’angoisse et d’insincérité ; pourtant, de mon trouble, jaillissait parfois, malgré moi, une étrange et rapide lueur qui éclairait de manière crue la facticité de mes camarades. J’en étais plus affolé que rassuré, plus inquiet que fier. Au fond, je me sentais voué à ne rien comprendre. « Moi si j’y tenais mal mon rôle / C’était de n’y comprendre rien » Difficile, dans ces conditions, de prendre au sérieux le travail de la khâgne. Presque toujours, son formalisme me décourageait : on eût dit qu’on y essayait sur mes condisciples, un demi-siècle avant l’habit vert qu’endosseraient un ou deux d’entre eux, les uniformes intellectuels qu’ils traîneraient toute leur vie. Et si Étienne Borne ou quelque autre professeur, pour un instant, nous faisait sortir de ce jeu d’ombres, la joie que j’en ressentais m’écartait davantage encore du sérieux triste de la classe.
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Corsetée par leurs principes, l’existence de ces bons jeunes gens ne se donnait jamais dans sa spontanéité. Corsetée par leur manière de vivre, leur intelligence n’avait jamais les coudées franches. Pour échapper à ce double contrôle tyrannique, ils passaient leur temps à changer de personnage ou de rôle. L’intervalle où s’effectuait le changement était ce qu’ils avaient de meilleur : ils devenaient alors, avant de replonger dans l’artifice, des adolescents comme les autres. Plusieurs étaient enfants d’universitaires. Faire aussi bien que leur père, ou mieux, voilà ce qui les animait, voilà ce qui les tenait éveillés durant les longues nuits de travail qui les laissaient si pâles, si nerveux. J’ai perdu beaucoup de temps à éviter les deux pièges symétriques de la supériorité et de l’infériorité, du mépris et de l’indulgence. La vie m’y a aidé, mais surtout la formation. Le public des entreprises n’est pas fait de khâgneux ; j’y ai pourtant retrouvé, plus brutal, plus naïf, plus douloureux, le même mal qui avait intrigué ma jeunesse, cette étrange obsession du devenir social. Mais j’avais désormais ma distance, mes grandes distances comme on disait en gymnastique, quand le professeur, pour les exercices, nous faisait occuper la place qu’ouvraient nos deux bras étendus, jusqu’à ce que nos doigts touchent ceux de nos voisins. En observant les travailleurs, j’ai vu comment les principes subalternes et les contraintes serviles qu’on s’inflige à soi-même peuvent avoir raison d’une vie, comment l’écœurant résidu d’expérience qu’on appelle indignement le concret stérilise l’intelligence. Le nœud est là, bien sûr, même si c’est à qui le niera le plus fort ! Un jour, on sera bien obligé de le reconnaître. Alors, s’il reste des vivants, autre chose commencera, qui ne sera pas le bonheur, mais une autre proposition de la vie, une autre grâce à saisir.
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Le « grand cadavre à la renverse », ce n’est ni la gauche, ni la droite, ni ceux-ci, ni ceux-là : c’est le grand refus de nous-mêmes auquel, bouche contre bouche, cœur contre cœur, nous nous sommes liés. Et qui nous pourrit.
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Il faudrait être un bien habile mécano de l’âme pour savoir comment la chaudière de celui-ci ou l’athanor de celle-là s’est mis en panne, pourquoi quelqu’un se ferme à la simplicité du monde, pourquoi il divorce de son rêve, pourquoi il assassine ses émotions, pourquoi il se blesse à des abstractions coupantes, pourquoi il a peur de se reposer. Toute une géographie intime serait à découvrir, toute une carte du Libre à imaginer. Je songe quelquefois avec bonheur que nous pourrions être capables de refaire, les uns avec les autres, les uns pour les autres, les chemins de nos vies, de remettre nos pas dans nos pas, de revenir aux carrefours où nos pensées ont hésité, où nos sentiments nous ont effrayés. Nous flairerions ensemble le mal où nous sommes pris, nous ririons de comprendre par où et comment nous lui cédons, nous reprendrions nos cartes trop vite jouées, nous nous élargirions, nous libérerions par la largeur reconquise. Il y faudrait une simplicité infinie : sans doute est-ce supposer le problème résolu. Au moins pouvons-nous en rêver. L’essentiel, c’est de rêver juste.
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Je retrouve, griffonné sur une facture EDF, le message du poète polonais Léopold Staff que le gentil métro nous a offert il y a deux ou trois ans :
J’ai bâti sur les sables
Et tout s’est écroulé
J’ai bâti sur le roc
Et tout s’est écroulé.
Aujourd’hui pour bâtir je commence
Par la fumée de la cheminée.
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Par la fumée de la cheminée : si Laure Adler publiait la série de ses interviews radiophoniques, Léopold Staff lui fournirait ce très bon titre. Son récent entretien avec Fabrice Luchini, un chef d’œuvre, m’a donné la note pour ce Marché. Pendant près d’une heure, fait rarissime quand il s’agit de médias, j’ai eu confiance. Ces deux-là, qu’ils le veuillent ou non, sont de ma famille. Je ne leur conseille pas de changer de métier, mais si l’un ou l’autre, ou les deux, se présentaient à quelque élection, je ne m’interrogerais pas plus sur leur sexe ou leurs options politiques que sur leur facteur rhésus. Je leur donnerais ma voix parce qu’ils m’ont fait entendre les leurs, deux vraies voix d’êtres libres ; l’événement est proprement miraculeux.
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C’était déjà ainsi quand Étienne Borne ou M. Forget, notre admirable professeur de français d’hypokhâgne, se déchaînaient : je restais le stylo en l’air, émerveillé, reconnaissant. Les grands moments, il faut être mesquin pour les noter. La plupart de mes condisciples, c’est vrai, ne grattaient pas non plus : ils jugeaient le professeur hors sujet et s’agaçaient de ces minutes dérobées à la construction de leur avenir. Du duo Adler-Luchini, comme de ces rares moments de sens en khâgne, il ne me reste qu’un souvenir radieux.
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Par petites phrases prononcées sur un ton un peu las, presque à la limite de la langueur, comme si elles allaient de soi, mais piquées d’une ironie merveilleusement affectueuse, elle le crible de signes. S’il s’échauffe, elle le rafraîchit de son humour ; s’il paraît douter, elle le réconforte. Elle se plaît à le décaler imperceptiblement de lui-même, sans jamais le déséquilibrer, sans jamais qu’il ait à trouver une autre assise que celle où elle le fait doucement vaciller. Et lui ne cherche rien d’autre qu’à entrer dans le mouvement qu’elle lui propose, à s’y enfermer avec bonheur ; à ce jeu, sa parole jaillit plus libre, plus haute. Une ou deux fois, il a pour elle des mots très doux ; nous feignons comme elle de ne pas les entendre, mais notre cœur leur donne son assentiment inutile, lointain, absolu. Et cette paix d’un instant, parce que nous savons à quel monde elle est arrachée, ranime en nous une sourde, une lourde colère.
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J’ignorais que Fabrice Luchini avait commencé par la coiffure. J’aurais dû me douter de son origine populaire. Lorsqu’un enfant de petite naissance cherche à faire quelque chose de sa vie sans singer les ambitions ordinaires, sans pédaler plus fort que les autres pour rafler les primes à la docilité ou à la récrimination rhétorique, lorsque la voie droite lui paraît être une juste proportion d’amitié pour les êtres et d’indifférence un peu dédaigneuse pour ce qu’ils fabriquent, il trouve, dans la solitude à laquelle il se condamne, des amis inattendus, les mots. Les mots, ou les paroles, ou la Parole. Cet enfant pauvre qui grandit dans un monde de riches, s’il n’y est plus ce qu’il a été, n’y est pas devenu un autre. Il n’a plus de camp. Il n’est plus lié aux autres par des usages, des intérêts, des manières d’être. Il ne les rencontre vraiment que dans le langage, pays et exil de tous les humains. Solitaire, sauvage, en un mot fraternel, il est un promeneur sans but. Son regard sur l’époque est celui du vagabond sur la nature ; son sentiment se compose de mille perceptions minuscules et rapides. Il aime trop les signes pour se les approprier. Ils ne sont pas à lui, il est à eux. Les mots qui montent de son âme, cet avare généreux les laisse descendre en lui. Il ne leur oppose rien. Il se laisse plonger, attentif, inquiet, confiant, dans le grand bain d’être qu’ils lui préparent.
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« Ce voyageur, peut-être sans bagage, croit devoir marteler sur de grandes affiches le nouveau Musée de l’Immigration, n’a pas pour autant la tête vide. » On peut espérer que les gens qui viennent ici en sont persuadés. Mieux vaut pourtant cette lapalissade que le contresens manifeste, ou le pieux mensonge, que proclame une autre affiche : « L’immigré est d’abord un homme que les autres tiennent pour immigré. » Non. Un immigré, c’est d’abord un émigré, quelqu’un qui vit un déchirement majeur où l’ordre du monde est impliqué, une épreuve où il peut sombrer, où il peut aussi grandir. Dire qu’un immigré est d’abord un homme qu’on tient pour immigré, c’est dire de lui qu’il est celui qu’on veut, que l’étranger n’est pas l’étranger, que l’autre n’est pas l’autre, que ses souffrances et ses chances sont, pour l’essentiel, entre les mains de ceux qui le reçoivent. Bonnes intentions, probablement sincères, mais teintées d’une culpabilité suspecte. Les préceptes moraux de ce comportementalisme politique n’expliquent rien, ne mènent à rien. Plus que dans les sentiments qu’ils portent aux immigrés, la racine de la xénophobie et du racisme me paraît résider dans l’idée que les Occidentaux se font d’eux-mêmes. Le racisme ordinaire, je l’ai souvent rencontré dans les sessions de formation. Quand je répondais à des propos déplaisants ou odieux par des déclarations de principe, je les sentais peu efficaces, parfois contre-productives. Si, par contre, j’avais la patience et la loyauté de ne pas tenir mon interlocuteur pour un monstre et si j’essayais, sans nullement entrer dans son parti pris, de l’aider à repérer la généalogie de son attitude, nous en venions assez vite à des frustrations et à un malheur dont l’expression, même si l’intéressé ne voulait pas toujours en convenir, était de nature à nuancer infiniment sa pensée. Souvent, la violence que mes interlocuteurs déployaient contre « les autres » se terminait en un lamento sur eux-mêmes, ironique et rageur, qui préfaçait à un silence où nous pouvions tous nous reconnaître. Plutôt que les immigrés, c’est le phénomène de l’immigration lui-même qui suscite, chez beaucoup d’Occidentaux, une méchanceté et une sottise où l’on peut voir la revanche désastreuse d’un désir contrarié, nié. On n’a certes pas tort de les leur reprocher, mais il faudrait aussi avoir le courage de comprendre de quoi ils souffrent, ces pathétiques chercheurs de ressemblance, ces touristes à l’âme immobile dressés à ne plus tolérer ces images de la vraie vie et de la vraie mort que sont les vrais départs, les vrais voyages, les vraies rencontres, les vraies surprises. Cet Occidental qui voyage pour ses souvenirs et court pour sa santé, on ne dira jamais assez à quel point il est pauvre, tragiquement pauvre. S’il y a une chose au monde dont je témoigne, c’est que cette pauvreté, il ne l’ignore pas ; il sait qu’il en souffre et souffre d’en souffrir. L’inciter à mettre cette souffrance entre parenthèses pour faire bonne figure à l’immigré, c’est se moquer de lui et se moquer de l’immigré. C’est renforcer son illusion flatteuse et meurtrière d’être au centre de tout. C’est aggraver son extrême difficulté à s’approcher de lui-même. C’est électrifier les barbelés qu’il apprend à dresser autour de sa conscience. C’est faire de lui le missionnaire, ô combien motivé, de sa névrose. La seule chose qui dépende vraiment de l’Occidental, c’est le bonheur de l’Occidental ; il ne va pas sans la reconnaissance de sa fragilité, de sa contingence, de son altérité, de tout ce dont il est privé. Au fond de lui, il rêve d’être ce pauvre, cet immigré, cet errant que sa bonne volonté est censée arracher à son sort ; ce sort, dans les profondeurs encore non colonisées de sa conscience, il le désire obscurément. Non pas les haillons ni la faim, bien sûr, mais ce sentiment puissant d’incomplétude sans lequel le désir n’est qu’une envie, cette incoercible légèreté à l’égard de soi-même sans laquelle tout effort est pesant, toute générosité aveugle. Quand il se reconnaît dans cette gratuité, l’autre est son frère, son frère naturel. Objet de conquête, même de conquête morale, ou objet de séduction, il ne le rejoint jamais.
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La morale rancunière et interventionniste qu’a inventée le management occidental, et dont la pensée progressiste sait parfaitement – d’où son tourment – qu’elle est la meilleure zélatrice possible, est infiniment plus arbitraire, infiniment moins fondée, infiniment plus brutale, infiniment plus hypocrite, infiniment plus bourgeoise que la morale qu’enseignaient autrefois les prêtres. Je crois pourtant, évoquant cette dernière, savoir de quoi je parle. Personne ne peut ignorer que la néo-morale occidentale, avec sa manie dénonciatrice qui laisse au chaud tous les privilèges et toutes les précautions petites-bourgeoises, n’est qu’une énorme arnaque de dérivation. Rien de sérieux à envisager pour qui ne s’en débarrasse pas une fois pour toutes en cherchant en soi de quoi elle est le substitut, ce qu’elle a fonction de protéger, ce qu’elle a mission d’empêcher de naître. Rien de sérieux pour qui continue de prendre le drame d’autrui pour son paravent. Pour qui ne sent pas que nous parlons entre mortels, entre gens fragiles et éphémères. Pour qui le souci théorique ou virtuel des autres est l’alibi du refus réel de soi. Pour qui ne voit pas couler le rimmel de cette sensiblerie assez lâche. Pour qui a la faiblesse de la confondre avec l’amour, avec la justice. « Si tu es le miroir d’un miroir, remarque Aragon dans Le Fou d’Elsa, de quoi parlez-vous ensemble ? »
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Grève pour les retraites. Les travailleurs veulent obtenir l’aménagement financier d’un projet qu’ils repoussent et qu’ils n’empêcheront pas. Le caractère rituel de ce genre de confrontation crée un malaise de plus en plus perceptible, bien plus intéressant que les criailleries des usagers ou les pleurnicheries des entreprises. C’est bien désolant pour l’avenir de ce vieux jeu de rôles, mais le moteur de la contestation n’entraîne pas davantage de sens que celui du pouvoir. La société pédale dans le vide. Les conflits sociaux sont fatigants et pénibles ; le vélo d’intérieur aussi. Il ne va nulle part, mais on transpire autant. Un conflit social est un festival de mauvais cinéma. Cette fois, bidon d’or ex æquo : le pouvoir, l’opposition, les syndicats. Prix spécial du jury : les « otages », à cause de quelques évanouissements dans les trains de banlieue. Il n’y avait quand même pas de quoi s’arracher tous les cheveux. J’y étais. J’ai vu. J’ai vu surtout les jeunes, les jeunes de toutes les couleurs, fraterniser en silence dans la satisfaction d’être assis, leur système à musique dans l’oreille, au milieu des vieux debout. Je me suis demandé si j’allais intervenir. Une sortie ne me fait vraiment pas peur, j’ai trop l’habitude, ce public-là, je le connais ! Finalement, je n’ai rien dit. Ce navet doit aller jusqu’au bout. S’exprimer, parfois, c’est se taire, hélas !
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À quel point les jeunes du train de banlieue se foutent de ces solennités sociales et poussiéreuses, c’est l’Himalaya visité par Dante. Sont-ils différents de leurs copains des autres quartiers ? Pas beaucoup. Sauf, bien sûr, de ces malheureux qu’on a formés, dès la maternelle, à concevoir la vie comme une longue séance de la Bourse, et que les ballots sentencieux et envieux tiennent pour des privilégiés. Pour les autres, plus aucun point de tangence. Après 45, les papas racontaient leur débâcle, les mamans leur exode. Les jeunes écoutaient, c’était aussi leur histoire. De même après la Guerre d’Algérie, quand on osait en parler. Désormais, la vie de l’Occident n’est plus l’histoire de sa jeunesse. L’interprétation que propose Legendre de la pensée de Fukuyama est-elle la bonne ? La fin de l’histoire, non pas parce que le capitalisme en serait le couronnement, mais parce qu’il n’y aurait plus matière à histoire ? Un formidable jeu de qui gagne perd ?
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Des voyous, les jeunes de banlieue ? Non. Les voyous s’opposent. Leur violence est agressive. Ils vivent dans une projection simple, brutale. Il y a les autres, les bourgeois, les riches ; et il y a eux, les pauvres. Rien de tel en banlieue. C’est toujours un événement extérieur – voiture de police cruellement tamponnée par une monstrueuse mobylette ou zèle intempestif des gendarmes – qui met le feu aux poudres. La violence des banlieues est défensive, ce qui ne signifie pas moins brutale ; défensive parce que dépourvue d’adversaires identifiables. La quincaillerie informatique et la bimbeloterie communicationnelle ont rapproché les univers. Les banlieues ont moins que les riches, mais elles ont les mêmes signes. C’est pourquoi, comme on l’a dit mille fois, elles n’explosent pas, elles implosent. La violence de cette jeunesse est autodestructrice ; c’est par là qu’elle est redoutable et contagieuse. Elle ne s’en prend pas aux signes des riches, mais aux signes qu’elle partage avec les riches. Ces pauvres-là, c’est une première, ne se sentent plus du tout inférieurs. Si quelque bande tentait sérieusement de descendre sur Paris, il faudrait chercher quels mafieux, quels gangsters ou quels cyniques l’y auraient poussée : les quartiers réprouveraient. Pourtant cette jeunesse, plus sourcilleuse que féroce, inquiète bien plus les nantis, et à juste titre, que ne le feraient des voyous purs et durs. À deux pas des villes, la dérision de toutes les valeurs de la ville. La preuve par le rap, par le slam, par je ne sais quoi d’autre, en un mot la preuve par la banlieue, que toutes ces valeurs ne sont que des mots inventés par des commerçants en idées. Et surtout, la preuve infiniment plus cruelle, assenée malgré elle, cette fois, par la banlieue, que ces mensonges conduisent au malheur.
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Eh ! Oui ! les mecs et les nanas des banlieues sont dialectiquement plus costauds, ce qui ne veut pas dire nécessairement plus sympathiques, que les jeunes gens de Dauphine en virée dans les économies intersidérales des millénaires à venir ou à ne pas venir ! Ça vous casse le moral d’une belle jeunesse bourgeoise, et travailleuse, et fumeuse, et baiseuse, une injustice comme ça ! Sa chanson, les banlieues la connaissent et, tout en en épuisant les maigres charmes mis à leur portée par saint Marché, elles en ont déjà tourné la page. Cela, les beaux quartiers le pressentent et en sont tout déconcertés. Au hasard, ils s’habillent façon pauvre, chic mais façon pauvre. Ces infortunés qu’ils ignoraient plus qu’ils ne les méprisaient ne sont pas seulement devenus leurs doubles, ils leur montrent leur destin : le malheur pauvre où sont enfermées les banlieues, c’est le malheur riche où s’enferment les beaux quartiers. D’où, plus lourde que l’obsession des riches dans les banlieues, l’obsession des banlieues chez les riches. Et, beaucoup plus lourde encore, l’inexpiable haine des riches pour eux-mêmes, pour ce que les banlieues leur révèlent impitoyablement d’eux-mêmes. Nouveauté. Les deux recours traditionnels des riches, cynisme et mauvaise conscience, ne sont plus opérationnels. La modernité les fait chaque jour plus différents des pauvres par l’argent et plus semblables à eux par les signes. Mais les riches savent que la partie est inégale. La dérision, ce dépassement, n’est pas dans leur camp ; ils n’y accèdent que lourdement, péniblement, tristement. L’argent n’a pas d’humour. Ainsi les pauvres ont envahi l’esprit des riches et le retournent comme un gant : votre richesse aussi, c’est de la misère. Verlan métaphysique.
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Le malheur des riches… La haine des riches pour eux-mêmes… J’exagère, n’est-ce pas ? Pourtant, au printemps 1940, dans son admirable préface au Livre de la Pauvreté et de la Mort, de Rilke, Arthur Adamov marquait déjà l’impossibilité de voir apparaître – ou réapparaître – une richesse digne de ce nom qui serait, à sa manière, un « reflet de la lumière ». « Pour qu’existe de nouveau une vraie richesse, écrivait-il, il faudrait que le monde extérieur puisse être le miroir fidèle du monde intérieur de l’homme. Or, cela n’est plus possible, cela est hors de notre temps. » Le délire moderne a accompli sa prophétie au-delà de ce qu’il pouvait imaginer. Il n’y a plus de signes pour les riches. Et les pauvres, comme le voyait déjà Adamov, « privés de biens essentiels », restent « dépouillés de tout, même du sens de la pauvreté. »
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Faut-il une preuve ? Ces ultrariches sur lesquels fond une ironie bien ambiguë nous la fournissent. Plus moyen pour eux de se distinguer des très riches, des riches moyens, des riches minables. Au fur et à mesure que les zéros se bousculent sur leurs comptes, ils sont de moins en moins contents d’eux-mêmes. Hôtels sous-marins, hôtels de l’espace, tout ce qu’ils peuvent bien imaginer, tout ce qu’une armée de zigotos s’échine à inventer pour eux, tout, avant même d’être construit, acheté, conçu, c’est déjà du connu, du classé, du râpé, du foutu. À rire ? À pleurer ? Plus de réserve de rêve pour les riches. Je me répète : la modernité les fait chaque jour plus différents des pauvres par l’argent et plus semblables à eux par les signes. Alors ? Alors, bientôt, les pauvres ne rêveront plus des riches. Dans les banlieues, c’est fait. Je ne crois pas ce mouvement réversible.
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« Aujourd’hui, à chaque homme, écrivait encore Arthur Adamov, reste une tâche, arracher toutes les peaux mortes, les dépouilles sociales, se dénuder jusqu’à se trouver lui-même. » Oui. C’est la seule tâche vraiment indispensable, la première urgence intime, la première nécessité collective. Elle seule est capable de donner sens à l’exigence de justice. Pour ne pas le penser, il faut avoir décidé de ne rien voir, de ne rien comprendre, de ne rien sentir de tout ce que le monde nous jette à la face ; il faut s’être retiré à soi-même, par un pacte de peur et de folie, le droit de commencer.
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Quand il parle des banlieues, Nicolas Sarkozy prend un air accablé, indigné, peiné. Le chef hoche la tête, gravement, tristement. Les réactions de ces gens-là, il regrette de ne pas pouvoir les comprendre, mais qui comprend l’incompréhensible ? Puis il se ressaisit, hausse le ton, ferme son visage, promet justice et châtiment aux voyous, enfer et damnation à la voyoucratie, tandis qu’une inflexion de sa voix laisse entendre à quel point il souffre de devoir en venir à cette extrémité. Et le sentiment qui m’habite est alors très étrange.
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Ségolène Royal a raison de considérer qu’il y a de l’archaïsme dans l’attitude du président de la République. Je n’ose imaginer qu’elle m’ait suivi sur ce point. Toutefois, pour que l’accord soit complet, il faudrait qu’elle acceptât la suite du constat, à savoir que cet archaïsme, tout inopérant et discutable qu’il soit, a au moins le mérite pédagogique, auquel un formateur ne peut être insensible, de ne pas garnir la table du banquet de langoustes en plastique et de canards en carton.
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La vérité du chef. La peine qu’on fait au chef. La bonne volonté du chef mise à bout par les voyous. Le chef qui sanctionne malgré son grand cœur. Ce langage est terriblement daté. Ainsi parlait l’abbé du patronage morigénant les « voyous de la communale ». Ainsi parlaient les anciens, ces petits artisans du coin qui, pour fuir leurs acariâtres épouses, venaient lui donner un coup de main : au moindre dégât infligé à une chaise, ils se prenaient douloureusement la tête entre les mains en manifestant leur incompréhension. « Pas la peine de vous dévouer comme vous le faites, mon pauvre Robert ! » disait l’abbé. Et ils filaient tous les deux prendre l’apéritif. J’ai dix mois de moins que Jacques Chirac, c’est la première fois qu’un président se trouve être mon cadet, et je m’étonne de voir réapparaître le langage oublié de la gronderie. Comme à l’école. Comme à l’armée. Comme dans l’entreprise d’avant le management vicieux. Vraiment étrange, ce sentiment qui m’habite. Je suis presque touché. Tout cela n’était pas si mauvais, c’était mon enfance, ma jeunesse. Délicieuse nostalgie. Puis je me réveille. Comment est-ce possible ? Où faut-il avoir vécu pour ressortir ce langage ? Parmi les riches, bien sûr, dans la réussite et la satisfaction. Étrange, vraiment étrange. Est-ce antipathique ? Non. Même si je ne suis d’accord à peu près sur rien avec la politique de Nicolas Sarkozy. Il y a de la réalité là-dedans. Pas de vérité, mais du vérisme : ses concurrents n’ont ni l’un ni l’autre. Je repense à mes affrontements avec des patrons de petites entreprises familiales. Pour être dur, c’était dur. Et parfaitement inégal : je ne pouvais rien contre eux, mon sort était entre leurs mains. Ça gueulait très fort. Je ne me souviens pas d’avoir calé une seule fois : la seule vertu que je me reconnaisse. La détestation était réciproque et radicale, mais ils sentaient comme moi que nous ne nous parlions pas pour ne rien nous dire.
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Le langage de Robert et de l’abbé, langage de M. Pluche, langage de l’autorité sévère, bienveillante et souffrante, langage de l’autorité rédemptrice, est encore bien vivant. En régression, sans doute, mais vivant. On continue à parler sérieusement au nom de la loi, au nom de l’ordre, au nom de la vérité, au nom de Dieu, au nom de l’Entreprise. Mais il faut s’aveugler pour ignorer encore ce que cache ce langage, ce qu’il vaut, ce qu’il signifie, de quel couvercle il ferme les consciences et la vie sociale, ce qu’il laisse mijoter d’insatisfaction, d’infantilisme, de frustrations. Malins comme des singes, les managers ont flairé le danger et, comme d’habitude, ils ont truqué : un peu de choix subjectif dans l’obéissance vous dispensera de vous demander à quoi, au juste, vous obéissez. Manœuvre habile, manœuvre efficace : les apparences de la liberté et la réalité de l’irresponsabilité, voilà qui est bien séduisant. Personne n’est jamais très chaud pour changer son regard, pour recentrer en soi le principe de la responsabilité, pour refuser de sous-traiter sa pensée, de délocaliser sa sensibilité. Et pourtant, ce lent glissement de la parole, signe et instrument de l’idée nouvelle que l’humanité pourrait avoir d’elle-même, c’est cela la vraie modernité ; c’est en en sentant la beauté, la grandeur, l’âpre difficulté aussi, qu’on est moderne, qu’on est absolument moderne.
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Les banlieues, les quartiers, sont un des lieux privilégiés de ces changements. Elles en vivent la douleur, elles en manifestent la violence. Ce ne sont pas leurs supposés voyous qui font peur, c’est la négation obstinée et irrépressible qu’elles opposent, presque malgré elles et sans comprendre ce qu’elles font, à l’ordre de notre monde. Ce n’est pas ce qu’elles produisent qui est intéressant, c’est ce qui les travaille. Naturellement, on va tâcher de les subvertir : il sera bientôt enfantin, en banlieue, de devenir un poète remarqué ou un musicien commenté. Tentative inutile : on peut pourrir syndicats et partis, on ne pourrit pas les banlieues. Pourrir quoi, d’ailleurs ? Ce qui part d’elles, elles ne le savent pas plus que vous, bien moins même ! Pas de leaders à coffrer, pas de documents à saisir. Les banlieues sont la chance paradoxale de notre civilisation, une chance assurément tragique et plus que dangereuse, mais une vraie chance. Elles sont le seul endroit où les questions centrales de notre société soient vraiment posées : faut-il s’étonner si de telles questions, dans de tels lieux, naissent dans le chaos, la fureur, l’ignorance ? Sans les banlieues, tout, grosso modo, pourrait fonctionner tranquille. Tout le monde pourrait jouer le jeu. On réunirait un congrès pour expliquer que le roi n’est pas nu, ou que sa nudité n’est qu’un signe de sa liberté sexuelle. Impossible. Même silencieuses, même semoncées par les grands frères, même auscultées par les sociologues, même protégées par les CRS, même invitées à la télé, il y a les banlieues et elles cassent le jeu. Elles le cassent même à donf.
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De ce lieu de naissance, plein de cris et de sang, ils se servent de débarras pour leurs vieilleries, de banc d’essai pour leurs élucubrations. Ils vont s’y comparer, s’y rassurer sur leur bonheur, y tester leurs thèses, y éponger leurs ressentiments, y recycler leurs rêves tordus, y expérimenter leurs recettes d’amateurs. S’ils échouent, de toute façon, ce sera la faute des banlieues, n’est-ce pas ? Ils sont pourtant tellement moins hideux, les quartiers, que les bons sentiments qui les quadrillent. Eux, ils sont seulement terribles. Et le terrible, si l’on songe à Lautréamont, c’est l’ultime degré du beau.
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Par leur seule existence, les banlieues excitent tout le monde. Ces aimables sociologues qui y déambulent, ces honorables flics, ces bénévoles dévoués n’ont, j’en suis certain, aucune intention provocatrice. Pas plus que n’en avait probablement Nicolas Sarkozy lui-même dans la fameuse visite qu’il leur rendit. Mais il suffit d’un rien pour déchaîner le visiteur des quartiers. La violence latente ou possible, l’entremêlement du fantasme et de la réalité, la mythologie des rodéos, les gars qui tiennent les murs, les entrées d’immeubles, les caves, l’ennui majeur fracassé par les musiques hurlantes qui zèbrent l’architecture tarée, tout cela remue dans le visiteur un sentiment que chacun de nous connaît bien, entièrement dépourvu de violence, presque naturel, et que nos existences tiennent pourtant à distance. J’ai cherché quel nom lui donner, honnêtement cherché. J’ai trouvé que « l’insignifiance des choses » convenait bien. C’est un retraité de Colombey-les-Deux-Églises qui en parle au début de ses Mémoires. « L’insignifiance des choses, beau thème pour un colloque, cher confrère ! » « Mon cher ami, vous le traiterez mieux que moi. » Dans la banlieue, elle est là, elle sent fort et elle sent bon, l’insignifiance des choses, on la hume, on s’en pénètre, on en souffre, on en rit, on en meurt, on en jouit. Voilà pourquoi les plus gentils des sociologues, les plus paisibles des flics et même les présidents de la République, tout chamboulés dès qu’ils y mettent les pieds, se font provocateurs malgré eux. Ils s’y sentent menacés, silencieusement attaqués au plus vif. Citoyens-consommateurs, mes sœurs, mes frères, ne vivons-nous pas, chanceux que nous sommes, parmi les choses signifiantes ?
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Le mieux pour la banlieue serait qu’on n’y fasse rien. Ou le minimum : les services de base proprement assurés, un point c’est tout. Utopie. D’une part, parce que les services de neurologie ne pourraient accueillir tous ces bénévoles, tous ces penseurs, tous ces analystes, tous ces donneurs universels soudain décompensés et déprimés. D’autre part, parce que cela supposerait curable l’immense complexe de culpabilité qui fonde la modernité conquérante.
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Si je dis que les banlieues doivent servir à nous faire réfléchir sur nous-mêmes, je n’entends pas par là qu’elles doivent nous être une occasion de méditer lugubrement sur notre égoïsme de privilégiés, ni une invitation à nous réunir promptement pour fabriquer de nouveaux packages de procédures, de processus, de contenus de formation, de propositions d’éthique, de projets de vie, de bonnes paroles et de factures à la clef. Je ne dis rien d’autre que ce que je dis : elles doivent nous faire réfléchir sur nous-mêmes, voilà tout. « Le comte Mosca s’intéressait avant tout au bonheur du comte Mosca. » J’ai longtemps été surpris, et presque choqué, que Jacques Berque, dont la vie n’a été faite que d’attention aux autres, prenne un si grand plaisir à citer cette phrase de Stendhal. L’égotisme l’aurait-il tenté ? Non, c’est moi qui voyais mal. Ce que nous imaginons faire pour les autres est suspect si nous n’en sommes pas les premiers demandeurs et les premiers bénéficiaires. Ce qui n’a pas de nécessité pour nous, pourquoi cela en aurait-il pour les autres ? Les distributeurs de bonheur, de justice, de principes, toujours contraints de forcer le ton pour faire oublier ce qu’il y a de dérisoire et de compensatoire dans leur prétention, sont les ennemis intimes de la liberté. Ce que je peux « apporter » aux banlieues ? Autant que les autres : rien. Mais cette grande couronne de refus autour des villes, il m’importe de lui laisser faire en moi son chemin. La trace qu’elle y laissera, que je la repère ou non, me rapprochera de moi, et peut-être un peu plus.

(17 décembre 2007)