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Cahuzac et les satisfaits

LE MARCHÉ LXI

Oh ! n’exilons personne ! oh ! l’exil est impie !
Victor Hugo
 

La morale à l’école, pourquoi pas ? Et qu’on la veuille laïque ou autre chose, qu’importe si elle est droite et juste ? Pour cela, des considérations sur le préservatif et le code de la route assorties de beaux élans d’indignation contre le racisme, la xénophobie et l’homophobie ne suffiront pas. Au-delà de l’actualité, l’enseignement de la morale devra retrouver les questions d’hier qui resteront, quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, celles de demain. Ainsi faudra-t-il inviter les élèves à s’interroger, par exemple, sur l’amitié, sur la responsabilité, sur la faute, sur le pardon : il le faudra parce qu’ils en ont besoin, parce qu’ils le désirent, parce que ce sont des sujets plus actuels que l’actualité et plus urgents que l’auscultation de ses flatulences, parce que, de surcroît, ils sont aujourd’hui infiniment plus refoulés que ne l’était naguère la sexualité. De ces questions toujours neuves, on débattait autrefois dans la douce quiétude de la classe. La parole du maître se mêlait au ronronnement du poêle pour tenir à distance le monde des adultes, l’enfance bénéficiait d’une sorte d’exterritorialité, ses rêves avaient tout leur temps pour séduire la réalité. Fini tout cela. Les actes, les pensées, les désirs, les fantasmes des adultes sont partout. Le cours de morale laïque sera l’impitoyable miroir où se reflètera l’image du monde et, dans bien des cas, sa plus sévère contestation. Réjouissons-nous, il va falloir choisir. Ou bien la leçon de morale méritera son nom, et elle portera le fer dans la plaie. Ou bien, renonçant à toute vérité et vendue à la fourberie, elle deviendra le plus hideux des instruments d’asservissement.
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Quand, dans les petites classes, on parlera morale, il faudra prendre des exemples qui parlent aux enfants. On les fera réfléchir sur des événements de l’école, un élève qui se serait mal conduit, par exemple, et qu’il aurait fallu exclure. Appelons-le… Appelons-le Jérôme. Mettons qu’il ait un peu triché et pas mal menti. On expliquera à ses camarades qu’il a été convoqué par Madame la Directrice, qu’on a délibéré sur son cas, qu’une sanction a été prise contre lui. Le professeur ne manquera pas de montrer l’utilité et le sens de cette mesure, mais il le fera sans hargne, sans esprit de vengeance, et n’oubliera pas de prévenir les comportements pervers que la faute du petit Jérôme pourrait induire chez ses camarades. C’est pourquoi il leur rappellera les grandes qualités du coupable, et comme il était entouré d’admiration et d’affection dans la cour de récréation. En même temps qu’il condamnera fermement ses mensonges et justifiera sans faiblesse la sanction prise contre lui, il rappellera à ses camarades que, s’il a blessé leur amitié, il ne l’a pas pour autant détruite. Il leur fera observer que, pensant autrement, c’est contre eux-mêmes qu’ils travailleraient. Il saisira cette occasion de confirmer aux enfants que les êtres humains ne se partagent pas entre bons et mauvais, que tout le monde est faillible, et que le sentiment de supériorité morale est une illusion risible. Pour mieux se faire comprendre, il s’amusera à caricaturer les pharisiens et les satisfaits. Il pourra, par exemple, feindre de glisser ses pouces sous son gilet (à moins qu’il n’en porte un…), bomber le torse, prendre l’air avantageux et, sur un ton de stupide vanité, se mettre à chantonner : « Moi, je ne suis pas Jérôme, moi ! Moi, je suis parfait, moi ! Moi, je suis au-dessus de Jérôme, moi, la la la ! Moi, je ne commets aucune faute, moi ! Moi, je ne suis pas menteur, moi ! Moi, je ne suis pas tricheur, moi ! Moi, je ne suis pas vaniteux, moi ! » Il pourra aussi imiter des enfants qui s’adressent à la directrice, tantôt en prenant une voix pointue et un air supérieur, tantôt en se faisant une tête de victime hypocritement accusatrice : « Jérôme, Madame, ce n’est plus notre copain, c’est notre ex-copain, Madame, notre ex-copain ! Ce qu’il nous a fait, Madame, on ne l’oubliera pas, Madame, on ne l’oubliera jamais, Madame, on vous le jure, Madame, nous, on l’aime trop, l’école, Madame, on l’aime trop, l’école, Madame ! » Ou bien, de bout en bout et de part en part, j’aurai raté ma vie de formateur, ou bien le rire qui secouera ces enfants les remuera jusqu’au fond d’eux-mêmes et, leur donnant accès aux musiques que la sottise du monde leur refuse, renouvellera entre eux une amitié dont Jérôme, si coupable qu’il ait été, ne sera pas exclu.
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Je ne m’intéresse nullement à Jérôme Cahuzac, mais je m’intéresse beaucoup à ceux qui parlent de lui. L’agenda de ce bon professeur, apparemment, ne passait pas par le Palais-Bourbon. Les grands copains du grand Jérôme ne se sont pas conduits comme il l’enseigne aux petits copains du petit Jérôme. Ce fut un bœuf de déclarations pathétiques, de fureurs vengeresses, de soupirs accablés. Chaque député, une main sur le cœur, désignait de l’autre le coupable en détournant noblement son regard. Une anthologie de la bonne conscience. « Son honneur à lui s’il en a ! », grandiloquait le Premier ministre tandis qu’un député socialiste évoquait en écho le « reste de l’honneur dont il disposait ». Invectives de comptoir, hilarante scène de famille. Ainsi la tante chez laquelle nous allions en vacances, qui s’était sans doute disputée avec mon cousin, nous invitait-elle solennellement à boire à la santé de celui qui n’était plus son fils, tandis que le banni multipliait les signes d’apaisement à la cantonade. Cette fois, l’État lui-même, en majesté, s’est associé à l’exorcisme. « Une faute impardonnable », a tranché publiquement le Président de la République sans qu’on sache quel mandat lui faisait obligation de lancer ce surprenant anathème. Obsédé par l’insupportable image d’un Jérôme Cahuzac se rasseyant narquoisement à son banc de député, le président de l’Assemblée nationale n’a pas hésité à opposer aux textes qui le lui autorisaient un contexte qui le lui interdisait, sans paraître s’aviser que ce surprenant contexte pourrait lui-même créer un autre contexte qui permettrait à d’autres indignés officiels, dans d’autres situations tragi-comiques, de mettre à distance, à leur tour, d’autres textes. Avec la hardiesse qui caractérise le centre, un député UDI, soucieux de faire entendre les décibels de l’opposition, a franchi le Rubicon de la philosophie du droit et hautement affirmé : « Il en a peut-être le droit, mais il en a perdu le droit moral », laissant les esprits médiocres que ne visitent pas de si fulgurantes intuitions s’interroger lourdement sur la nature et le fondement juridique de ce droit moral. Enfin le réalisme, le vrai, le dur, a parlé par la voix de deux députés UMP, sans doute musclés, qui se sont fait fort d’empêcher physiquement le proscrit d’atteindre sa place, sans qu’on puisse savoir si des huissiers plus musclés encore avaient été prévenus qu’ils auraient à décourager leur héroïsme.
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Quelques-uns, depuis, contraints et forcés, ont versé trois gouttes de sagesse dans le vin de leur sainte fureur en acceptant de s’en remettre au choix des électeurs si d’aventure leur ex-ami Jérôme souhaitait se présenter à leurs suffrages : on voit mal, au vrai, ce qu’ils pouvaient faire d’autre. Pour ma part, j’aurais souhaité qu’on se gardât, dès le début, de toute pression et qu’on laissât cet élu de la République prendre seul la décision de revenir siéger ou d’y renoncer. Quand on m’explique que, dans d’autres démocraties, la question de ce retour ne se serait même pas posée, cela ne les grandit nullement à mes yeux et témoigne seulement de la légèreté de leurs lois et de leurs usages : ce qu’elles appellent éthique, je l’appelle puritanisme. S’il m’avait demandé mon avis, j’aurais conseillé sans hésitation à Jérôme Cahuzac de récupérer son siège en lui faisant valoir que c’est au peuple seul de décider de son mandat. Il n’aurait pas été nécessaire de lui dresser un arc de triomphe et aucun silence n’aurait été trop glacial. Mais tous les députés, lui comme les autres, auraient montré en cette circonstance qu’au-delà de toute culpabilité et de toute innocence, ils sont là pour servir la loi et les citoyens, non pas les mouvements de leurs affects et l’humeur de l’opinion. Pour une fois, les fameuses valeurs n’eussent pas été bramées dans l’insignifiance des tréteaux : qui sait si elles n’en auraient pas repris quelque couleur. Dans le blizzard qui aurait soufflé sur l’hémicycle, chaque Français, au fond de soi, aurait senti le meilleur de la République. Cela eût été simple et grand. « Jérôme Cahuzac a le droit de venir. Il viendra donc s’il le souhaite. » Rien de plus ne devait être dit, rien d’autre. Et cela devait être dit. Et cela n’a pas été dit. Et tout ce qui a été dit d’autre était de trop. De trop, les leçons de morale. De trop, les colères utilitaires. De trop, les vertus autoproclamées. De trop, les bannissements hystériques. Il viendra s’il le veut, voilà tout. Et nous, nous serons là. Et chacun de nous sentira au fond de soi ce que tout cela signifie. Et, pour une fois, comme le pilote devant la mer, nous ferons face à quelque chose que nous n’aurons pas boutiqué. Et nous chercherons ce que ce quelque chose veut nous enseigner. Et nous ne le remplirons pas de notre peur. Et nous n’irons pas quémander les anxiolytiques consignes des partis. Et nous aurons le vertige. Alors, un instant, un brouillard enfermé en nous se dissipera, un trouble sans nom qui nous tourmente, nous les députés, comme il tourmente tout le monde. Une étrange culpabilité sans faute. Et autre chose finira par commencer, plus large, tellement plus large.
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Que craignaient-ils de cette séance, nos députés ? Les comptes en Suisse ne se transmettent pas par le voisinage des bancs ! Redoutaient-ils le « tous pourris » des braillards ? Absurde. Si c’est le cas, en quoi cette exclusion théâtrale les en protège-t-elle ? En quoi cette fuite par escamotage de l’autre les cache-t-elle ? Ce serait plutôt le contraire, non ? Bizarre. D’autant que la plupart se sentent à mille lieues de ce qui est reproché à l’ancien ministre, fifty par vertu, fifty par manque de tempérament ; cela, les Français ne l’ignorent pas. Pourtant, en jouant la pudeur offensée et la dignité meurtrie, en inventant ce qu’on pourrait appeler l’exclusion d’urgence, ils prennent le risque d’aggraver les soupçons. Quel conditionnement de terreur, quelle pathétique méfiance d’eux-mêmes les empêche d’affronter la présence de leur collègue, de s’asseoir à côté de lui ? Qu’est-ce qui les menace, ces innocents ?
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Facile à vivre le tous pourris ! Assez injuste et un peu pénible, d’accord, mais si protecteur, si efficacement protecteur ! Il va si bien au teint grisâtre de l’époque et des lieux, ce sentiment de culpabilité qu’on tricote une maille à l’endroit une maille à l’envers, qu’on traîne comme une vieille robe de chambre à qui l’on veut épargner la poubelle ! Le soupçon des autres, quel masque régénérateur, hydratant, pacificateur ! Ils vous le posent sur le visage, on passe sa vie à l’ajuster, à se l’ajuster. Désagréable, certes, mais il protège si bien de ce quelque chose que, pour en finir, on voudrait aussi nommer culpabilité : mais non, ce pincement de l’âme n’évoque pas la moindre Suisse, pas le moindre tribunal. Le tous pourris, au fond, il est facile de s’en dédouaner, facile de prouver qu’on n’est pas plus malhonnête qu’un autre, peut-être même un peu moins, qu’on est plutôt du bon côté de la moyenne. Facile de montrer qu’on est clean, ultra-clean, archi-clean : facile, mais terrifiant. À l’instant où l’on proclame sa pureté, on ne comprend pas seulement qu’on n’en a fini avec rien : on comprend surtout qu’on n’en a commencé avec rien. Ils l’ont senti tout de suite, les députés, c’est pourquoi, pour se protéger, ils se sont vite bricolé un film d’horreur : s’ils avaient siégé à côté de Jérôme Cahuzac, il aurait absorbé toute leur culpabilité, il l’aurait bue comme un buvard, il les en aurait dépossédés. Que leur reste-t-il sans elle, que nous reste-t-il ? Tout est bâti sur elle, les armes, les lois, les existences.
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L’affaire Cahuzac est l’illustration parfaite des thèses de René Girard sur le bouc émissaire. On espère que quelque thésard s’en apercevra, et qu’il trouvera un directeur pour le suivre. Le cœur en est probablement la violence des sentiments déployés par tous ceux qui, contre la lettre et l’esprit des institutions, faisaient pression pour empêcher l’ancien ministre de venir siéger. L’indignation étalée, la colère surjouée, l’autosatisfaction mise en scène, ce ton martial dans les voix les plus ternes, les formules définitives et creuses, le chamboule-tout des principes au nom d’une émotion travaillée dont l’objectif conscient était de faire oublier les minuscules intérêts qu’elle masquait, mais qui était elle-même asphyxiée par l’ignorance où elle était de ses sources secrètes, tout conspirait à nous dire : « L’humain, ce n’est pas lui ! L’humain, c’est nous ! » Et c’est là un abominable enfantillage, une abominable fuite, un abominable reniement. Qui n’a rien de commun avec la justice. Qui ne verse que de l’amertume dans le cœur des citoyens, quand bien même leur lugubre plaisir serait de hurler avec les loups.
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Instant de contre-révolution. Les textes ? Non ! Notre loi, disent-ils, la loi de l’indignation utile, la loi de la colère stratégique ! Il ne doit pas revenir, c’est la loi des lois, la vérité au-dessus des textes. La loi écrite, le contexte la balaye. Vive la loi non écrite, vive la loi de l’exclusion, notre loi, dont la fureur tout à la fois nous protège et nous donne consistance ! Voici Antigone à l’envers, devenue la putain du réel. Voici sa loi non écrite devenue la voiture-balai des manœuvres, des arrangements, des circonstances. Non plus la voix du dedans, non plus l’exigence de l’amour fraternel, non plus le risque de la liberté : le carrefour des opinions, la surveillance réciproque des inhibitions, le point de convergence des médiocrités, le qu’en dira-t-on de la chambrée médiatique. Non pas une pensée plus haute à laquelle on se confie : un canapé de démissions où l’on va s’avachir. Non pas une invitation à se dépasser : la permission de se lâcher. Ah ! Les infects grumeaux du mal quand, dans une société, dans un groupe, dans une famille, la haine agglutine ses ferveurs anxieuses !
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Je sais comment on va me répondre. On va regarder le ciel, dilater ses poumons, respirer amplement. On va me parler de l’honneur. De la parole donnée. De tout ce qu’on ramassera de grand et de noble. Du mensonge aussi, en baissant la voix. Tout cela pour que la présence de Jérôme Cahuzac ne vienne pas changer la donne. Tout cela pour qu’elle ne vienne pas obliger chacun à descendre en soi. Tout cela pour qu’elle ne vienne pas imposer à chacun d’être chacun. Tout cela pour qu’on ne confonde pas les bons avec le méchant désigné par les bons. Les fonctionnaires des partis vont me mettre l’humain dans les pattes. Comme les managers, après qu’ils ont garrotté les gens, après qu’ils les ont abrutis de principes vicieux qui sont autant de menaces, autant de poignards, autant de poisons, après qu’ils leur ont brouillé l’intelligence et la volonté, comme les managers quand leurs victimes sont prêtes à baisser leur culotte, leur raison, leur fierté, on va me dire, comme les managers, qu’en toute chose il faut considérer l’humain. Comme les managers, on va faire de l’humain le drap de dessus qui cache la literie dégueu, ou le dais, ou le catafalque. En espérant que, peut-être, je me révolterai, que je l’enverrai chier, cet humain-là, et qu’on pourra ainsi, en pleurnichant, me désigner comme un salaud, comme un type sans générosité qui ne reconnaît que la lettre, qui ne fonctionne qu’au droit, qui ne marche qu’à la loi.
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Alors, dans un rapide fondu-enchaîné, l’hémicycle du Palais-Bourbon devient ce supermarché de l’Yonne où je mène depuis des années le plus dérisoire des combats, et pourtant le plus sérieux. Dans ce lieu sans grâce, il paraît qu’on vole beaucoup, qu’on pique, qu’on fauche, qu’on chourave. La direction s’en émeut, même si cela ne la met pas sur la paille. Parmi les coupables, des jeunes venus d’une ville voisine, mais aussi des gens du cru, parfois les moins soupçonnables. La crise n’arrange rien. Des affichettes ont été placées près des caisses, priant les clients de présenter leurs sacs ouverts aux caissières. La plupart se défilent, laissent leurs sacs dans leur voiture et replacent dans le caddie les emplettes scannées. D’autres plient les sacs dans leur poche et, trois pas après la caisse, y rangent leurs achats. Un bon tiers s’exécute.
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Les femmes d’un certain âge apportent à l’opération une résignation rieuse où l’on sent poindre une secrète jouissance. Trace de perversité issue des temps d’imparité, elles font comme si elles étaient les organisatrices de ce contrôle et non ses victimes. Comme dans l’entreprise, les hommes tentent lugubrement de transformer l’humiliation en jeu et lancent deux mots idiots à la caissière. Garçons ou filles, les plus jeunes ouvrent leur sac sans un coup d’œil à l’employée. En rigolant. En téléphonant. En s’en foutant. Te prends pas la tête, ce soir on s’éclate.
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Les clients obéissent, ou contournent la difficulté, mais personne ne refuse jamais. Une bonne vingtaine de fois, je me suis présenté à la caisse, un grand sac accroché à mon caddie. Une formation-action, comme on disait autrefois. Aucune provocation, parfaite politesse, pas la moindre collaboration. Mon sac ? Mais oui, naturellement, Madame, je vais vous le présenter. Une toute petite chose auparavant. Heu… Auriez-vous la gentillesse de me montrer votre carte d’officier de police ? Sinon, comme votre direction vous l’a sans doute expliqué, la loi ne me fait aucune obligation, vraiment aucune…
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« Si vous avez votre conscience pour vous, hurle un jour une femme qui attend dans la file, pourquoi ne l’ouvrez-vous pas, votre sac ? » « Moi, le mien, je l’ouvre, ajoute-t-elle. Tenez ! Tenez ! » Et elle l’ouvre, elle l’ouvre large, de plus en plus large, à le faire craquer. Elle l’ouvre pour la caissière, pour moi, pour toute la file. Elle l’ouvre comme elle s’ouvrirait elle-même. La haine dans les yeux, elle exhibe son vide. C’est plus obscène qu’obscène. Une expiation immonde. Un sacrifice barbare. Une demande effrayante, à quoi rien ne peut répondre.
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Tout ce que j’aurai jamais humé de vrai me le confirme : les exhibitions de vertu sont plus sales que les vices. Mais prenons garde. Les politiciens croyaient avoir tout à gagner, bien sûr, à cette curée inutile, même si elle ne servait pas la justice. Leur image en bénéficierait, la plâtrée de maquillage qu’elle leur balancerait sur la tronche tiendrait bien deux mois. Je vois d’ici la fébrilité des communicancants : dénoncez, dénoncez le mensonge, c’est bon pour vous, c’est bon pour la démocratie, c’est bon pour nous, c’est bon, le mensonge, c’est bon ! Mais l’essentiel n’est pas là. À supposer que les politiciens aient réellement intérêt à se démarquer de l’image de leur ancien collègue, à quoi peut donc bien servir aux clients du super de clamer si haut qu’ils ne sont pas des voleurs, pas des piqueurs, pas des chouraveurs ?
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Députés et clients, même combat : ils se défendent, ils défendent les frontières à l’abri desquelles la vie n’est pas tout à fait la vie. Animée, discutailleuse, pittoresque, mais pas vraiment vivante. Une vie sans contrepoint, légèrement édentée, avec des combats programmés, et des arènes pour les accueillir. Une vie sans autre danger que l’irrémédiable, qui n’est pas un danger. Une vie sans menaces. Une vie sans le mal. Ils n’ont rien à voir avec le mal, ils ne sont pas de son côté, il est impossible qu’ils le soient. Il n’y a rien entre les clients du super et les voleurs, rien du tout, absolument rien. Il n’y a rien entre les députés et Jérôme Cahuzac, rien du tout, absolument rien. Les députés et les clients n’ont pas la moindre relation avec le mal, ils ne savent de lui que ce qu’on leur en a dit. C’est une menace théorique, une fatalité distante qui flotte sur le monde comme un nuage noir. Parfois, comme on le rapporte, elle descend sur quelqu’un, et l’effleure. Elle devient alors si effrayante qu’il ne faut même plus prendre le temps de vérifier s’il s’agit d’elle ou d’une ombre, il ne faut plus se soucier que de s’en protéger, et hurler qu’on ne la connaît pas, qu’on ne sait rien d’elle, qu’on ne l’a jamais vue, qu’on ne la verra jamais.
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Cette femme qui ouvre son sac de cette abominable manière, comme elle s’arracherait les entrailles, et qui exsude la peur, je ne parviendrai pas à dire ce qu’elle évoque en moi, rien ne peut me toucher aussi profond. Comment, un seul instant, la regarderais-je de haut quand, à bientôt quatre-vingts ans, je continue à me débattre comme elle contre l’horrible conditionnement qui la persécute, quand je bredouille en tentant de l’évoquer, quand les souvenirs et les idées se télescopent, quand la haine inassouvie et la tendresse impossible luttent incompréhensiblement en moi.
Ce qu’on fait de vous hommes femmes
O pierre tendre tôt usée
Et vos apparences brisées
Vous regarder m’arrache l’âme
Pareils, tous pareils avec vos différences de pacotille ! Chacun devant son océan, ne bougez pas de cette idée, ne vous occupez de rien d‘autre. « La nuit commune et incommunicable », Claudel a tout dit. Et Cendrars : « Quand tu aimes, il faut partir. » Si vous ne quittez pas les êtres, quittez l’univers qui les meurtrit, ne songez pas à le convertir, à le transformer, à l’améliorer : son destin, c’est la poubelle ! Faites la guerre, pas l’amour, personne n’a jamais fait l’amour, vivre est chose militaire, l’amour c’est, au cœur de la guerre, ce que vous ne pourrez jamais nommer, l’amour c’est ce qui vous fracasse, pas ce qui vous tracasse quand, aides-comptables de vous-mêmes, vous procédez stupidement à l’évaluation de vos désirs et à l’étiquetage de vos pulsions ! Comment pouvons-nous ignorer le mal au point qu’un vol de whisky ou un compte en Suisse nous plonge dans cette terreur, au point qu’il nous faille jurer devant tous que nous, nous sommes des purs, des purs étincelants de pureté, châtrés de la vie comme il est convenable, désactivés de nous-mêmes comme il est nécessaire, et que tous les mensonges du monde nous conviennent pourvu qu’ils y mettent les formes, qu’ils roucoulent les vertus, les valeurs, la famille, l’âme, les ancêtres, la grande distribution, n’importe quoi ! Qui nous a volés, qui ? Ce n’est pas Cahuzac, les amis, ni les petits connards du coin !
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Chercher. Non pas chercher des solutions, elles n’arrivent que lorsque les problèmes sont partis. Chercher les instants où le sac s’est ouvert tout seul, sans qu’il y ait besoin de simagrées, chevaucher le souffle ancien et le laisser nous mener à sa guise.
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J’ai trouvé sur Internet un texte de Harold Vasselin sur Claude Lévi-Strauss qui m’est allé droit au cœur, surtout quand il cite cette phrase : « Non pas que nous devions retourner à la pensée sauvage – elle est toujours là, elle est en nous -, mais que nous ne devons pas en être honteux. » Vasselin la commente ainsi sur sa revue en ligne Alliage : « Cela m’a vraiment traversé, culbuté. On rencontre ainsi quelquefois, très rarement, une phrase qui déchire : voile, brume, paroi lisse, impossible d’avancer – et puis, tout d’un coup, « c’est possible, ça passe.  » Elle se déplie, cette phrase : « toujours là », « pas en être honteux », « non pas que nous devions ». On peut la goûter, la mâcher longuement. »
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Elle me reconduit à mon enfance, cette phrase de Claude Lévi-Strauss, une enfance qui me pousse, m’illumine, me jette hors de moi-même, loin des vicieuses vertus qu’on voulait m’enseigner, et dont je retrouve l’haleine dans ce climat de susceptibilité pointilleuse qui m’étouffe, dans la voix de ces petits donneurs de leçons qui tournent comme des guêpes, dans ces instructeurs sociaux aigres et avares, dans ces légions d’âmes organisatrices plus promptes à l’indignation que des vipères ; chatouilleuses, disait Fumet, nullement sensibles. Tout était rugueux dans mon enfance, parce que tout était à vif, les mots comme les passions, parce que tout était flagrant.
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« Non pas que nous devions retourner à la pensée sauvage – elle est toujours là, elle est en nous -, mais que nous ne devons pas en être honteux. » Quoi de plus simple, de plus clair ? Quoi de plus inconditionnellement ouvert à tous les tempéraments, à toutes les formations, à toutes les différences ? Nul besoin de pédagogie, comme chantent des régiments de crétins, pour faire passer le message. La pensée sauvage, c’est ton cœur aux prises avec le monde, elle est en toi, en toi aussi, en toi aussi, en toi aussi, il suffit que tu n’en sois pas honteux. Elle a la complexité des grands nœuds routiers urbains et la simplicité des flammes dans le foyer. Elle ne suppose aucun préalable : c’est en elle que l’ordre des choses s’établit, que les urgences se précisent. Elle ne suppose aucun militantisme, elle ne nous demande pas de jouer à l’infirmier, à l’éducateur, au confesseur, à l’analyste, au policier. Elle est attention aux autres par elle-même, en elle-même, sans qu’on ait besoin de s’appliquer, encore moins de se motiver : elle est attention aux autres parce qu’elle est attention à nous-mêmes. À la fois antérieure et actuelle, et donc puissante, elle réside au beau milieu de ce qui nous blesse ou nous a blessés, elle a sa demeure dans les interstices qui subsistent, et subsisteront toujours, entre les fardeaux dont nous sommes accablés, elle vibre dans le jeu premier, irrépressible, qui nous fait être ce que nous sommes, et qu’aucun coup de sifflet jamais n’interrompra.
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Le monde moderne fragmente nos existences et uniformise nos pensées. La pensée sauvage unifie nos vies et diversifie nos jugements. Le monde moderne se construit tout entier sur sa négation, sur la haine qu’il nourrit pour elle, sur sa volonté d’en finir avec cette éternelle rebelle. Prendre le parti du monde moderne, c’est choisir la mort de la pensée sauvage ou, du moins, le délire de l’imaginer possible. Choisir la pensée sauvage, ce n’est pas tuer le monde moderne, c’est lui donner son sens. Je ne puis en dire plus. Ce qui me requiert d’exister m’appelle depuis des zones de moi-même dont j’ignore presque tout : comment connaîtrais-je en mes semblables ce que j’ignore en moi ? Mais si je ne sais rien des mouvements secrets de cette résistance créatrice, je vois bien se masser, jour après jour, les forces monstrueuses qui rêvent stupidement d’en finir avec elle. À l’évidence, rien d’autre n’a de véritable importance que de les décourager ; seule peut le faire la liberté vécue, imprévisible, non négociée, jaillie de la nécessité du dedans. Au regard de ce combat central, les querelles de l’époque sont des manœuvres de diversion, le néant y affronte le néant. Le « Il n’y a plus rien à faire » de Tristes tropiques prend ici tout son sens. Pas un sou de résignation là-dedans, pas un sou d’abandon. Une stratégie inspirée. Où j’entends l’écho d’une invitation : « Laissez les morts enterrer leurs morts. »
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Ainsi, du supermarché à l’Assemblée nationale, la faute d’un homme ou de quelques-uns affole les nobles citoyens. Ils se précipitent en bêlant dans la bergerie de leur bonne conscience puis, s’y sentant protégés, osent poser la tête sur la barrière et vomissent leur peur. Là, est la misère de l’époque, et non pas que quelqu’un cède à l’argent, ou au mensonge, ou se noie dans le plaisir. Et si la docilité des clients du super émeut en moi une sorte de pitié fraternelle, la satisfaction des puissants me met en tentation de mépris. Ce n’est pas que je protège les coupables, comme il se trouvera bien un beauf pour le suggérer ! C’est qu’il ne m’étonne pas qu’on puisse être coupable, que cela ne fait pas chavirer mon univers, que cela m’incite tout juste à réfléchir un peu plus, et à me taire. Et même si mon casier judiciaire est d’une parfaite virginité, je ne me sens pas du tout, mais pas du tout, du côté des innocents. Parce qu’il n’y a pas de côté des innocents. Un innocent ne se planque pas dans un club, il ne brait pas son innocence. À vrai dire, il est innocent de son innocence, il n’en sait rien, il fait ce qu’il fait, il vit sa vie.
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Je dis « la faute d’un homme… ». Ils ne disent plus la faute, maintenant, les influents. Ils disent le dérapage. Machin a dérapé. Machin est sorti de la piste. Machin a quitté les rails. Je ne voudrais pas terminer ces terrestres vacances avant d’avoir alerté quelques personnes sur l’incurable imbécilité de cette formule et la honte que laisseront à leurs descendants les pauvres gens qui la répandent. Quelle piste ? Quels rails ? Fantasmés par quels malades ? Moi qui suis sorti de je ne sais où pour aller je ne sais où, les décennies que je passe sur cette terre ont donc été balisées par de puissants esprits, jalonnées de panneaux indicateurs par des spécialistes du sens de la vie, et chacun de mes pas, par conséquent, et chacun de mes désirs, soumis au contrôle de savants vérificateurs agréés ? De qui se fout-on ? Pourquoi trois cent mille radios ou trois cent mille télés ne se ferment-elles pas immédiatement dès qu’une demi-portion d’intelligence nous parle de dérapage ? Voilà un beau jeu vraiment républicain, un grand jeu vraiment citoyen.
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Peut-être l’a-t-on remarqué, je n’écris pas ces Marchés pour faire de la promotion pour quoi que ce soit, même pas pour le catholicisme de mon enfance, que j’ai aimé. Et je sais trop ce que ce mot de péché peut évoquer de niaiserie sournoise et libidineuse pour oser le proposer encore. Alors « appelez ça comme vous voulez, moi j’m’en fous », comme chantait Maurice Chevalier. Mais pour qui cherche à comprendre, au-delà du gouffre de sottise qu’il trimballe, ce que ce mot veut vraiment dire, je vous assure que l’univers qu’il porte a plus de gueule que celui du dérapage. Parce que c’est une logique de désir, pas de calculette. Parce que ces péchés, fussent-ils aussi énormes qu’injustes et désordonnés, en même temps qu’ils nous écartent de nous-mêmes, nous y reconduisent par l’insatisfaction, par le vertige, par la béance de l’inachevé, par l’impossibilité de planter sa tente dans l’imaginaire. Parce qu’il n’y a pas de notice pour leur échapper, parce que c’est affaire de vivant qui cherche la vie et s’y cogne, et s’y heurte, et s’y obstine, et la provoque, parce que le péché nous est connaturel, et qu’il y a du rire là-dedans, une immense simplicité, une invitation souvent taquine à une dépossession que tout indique, plaisir comme douleur, malheur comme bonheur, joie de vivre comme force de mourir. Parce que le péché, ce n’est pas quand je fais semblant de regarder mon désir avec condescendance, c’est quand je m’aperçois qu’il rate sa cible, quand le supposé bonheur tourne boudin et qu’instantanément le croupier du casino céleste me refile une cagnotte trois fois plus grosse que celle que j’ai dilapidée, le règlement lui faisant d’ailleurs obligation de renouveler l’opération septante fois sept fois, c’est-à-dire de manière illimitée. Tandis que la prétention d’être un pur, un vrai, un bon, un juste, quand l’orgueil, assisté de sa fidèle compagne, la très studieuse bêtise, la souffle à notre lassitude, non seulement nous enferme derrière nos propres barreaux, mais projette leur quadrillage sur la gueule des autres.
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Qui est innocent à ses propres yeux, d’ailleurs, sauf l’hypocrite, sauf l’idiot ? J’aime le coupable qui ne se laisse pas intimider par les clubs de soi-disant innocents. J’aime le coupable qui garde sa faute au fond de lui, en une cache qu’aucune lampe ennemie n’éclairera. J’aime le coupable assez généreux pour faire face à la meute. Si coupable qu’il soit, j’aime qu’il se laisse encore traverser par les grands élans de son âme, j’aime cette dépossession salutaire, j’aime cette affirmation solitaire, j’aime ce pari contre le désespoir. Et si, tout à coup, il réduit les vertus hargneuses à leur statut de grotesques, je ris avec lui, je ris d’elles avec lui. Et, en secret, je pleure avec lui.
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Quand, après l’interview de Jérôme Cahuzac, on parle de la « part d’ombre » qui est en chacun, le Premier ministre explique que sa part d’ombre à lui, c’est son combi Volkswagen. Je vois bien que cette blague n’est pas pendable mais – qu’y puis-je ? – elle me meurtrit plus que d’effroyables aveux. Les fautes abîment la carrosserie de notre être, un mot comme celui-là jette le doute sur son moteur. Que je le connais, cet humour ! Cette drôlerie qui élude, c’était le lot quotidien dans les sessions, elle ouvrait sur des paysages intérieurs désolés. Comme si toute notre société se tenait hors de la présence du mal, comme si les épreuves quotidiennes, même les plus rudes, étaient protégées par un statut rassurant de soucis, comme si les souffrances étaient l’effet d’un dysfonctionnement, comme si l’ordre du monde n’était pas affecté par d’autres perturbations que celles qu’identifient les mécaniciens sociaux ! Qu’un homme de ce rang puisse se faire le héraut d’un univers aussi plat sans que personne ne s’en étonne, voilà de quoi notre époque aura à rendre compte, et non pas des frasques de celui-ci ou de l’avidité de celui-là.
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Tous ces susceptibles vertueux me sont bien suspects. Se mettre dans des états pareils parce que le copain a fait une connerie, c’est y pas Dieu possible ! À croire que cette société de cyniques est aussi une société de puceaux. Les puceaux cuculs et bêlants, le côté idiot de Mai 68. Les puceaux technocrates, et leurs écrans qui font écran. Les puceaux moralisateurs, dénonciateurs, inquisiteurs, plus puceaux encore que les autres, des puceaux au carré qui veulent imposer leur loi à la pucellerie. Mais ça a douze ans et demi, tout ça, mon pote ! Les belles leçons de morale spéciales petites tailles qu’ils nous distribuent ! Vous aimez le décaféiné, vous ? Avec un petit-beurre sans beurre ?
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La crétinissime collusion de la foi chrétienne avec la société industrielle a fait du péché une chose si immonde que quiconque avait un peu de fierté s’est détourné de cette saleté, comme disait Berque. L’obsession de la chair, le culte épais de la famille deux fois productrice, à l’intérieur et à l’extérieur, la soumission au devoir d’état, c’est-à-dire à la manufacture et à sa logique castratrice, les crasseuses vertus bourgeoises et leur projection sur les choses de l’esprit ont réduit la morale à un statut ridiculement diététique. Le christianisme y a perdu, le faux-culisme y a gagné. Comment, au travers de cette horreur, des leçons fortes et vivantes ont pourtant continué de filtrer, c’est affaire de romancier que de le montrer. Trop difficile pour moi. Je m’en tire par une formule, celle de saint Augustin : « Être un homme, c’est pouvoir infiniment tomber. » Quoi ? Ma mémoire me trahit ? Elle n’est pas de saint Augustin, dites-vous ? D’Aragon ?
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La banlieue où j’ai vécu était bruyante, elle retentissait de rires, de colères, de disputes, mais rien d’autre ne pesait sur nos esprits que ce que nous avions sous les yeux et ce que nous essayions d’en sentir et d’en penser. Nous n’avions aucun rôle à jouer, aucune pose à prendre, nous n’étions les dépositaires de rien, même pas de la banlieue, même pas de la pauvreté, tout était quotidien et surquotidien, tout se passait entre le monde et nous ; c’est pourquoi, si laid qu’il fût, nous le trouvions beau. Le soleil m’interdisait de douter de cette beauté, même quand ses rayons n’avaient à chauffer que le ciment, même quand ils se glissaient sous la voûte encombrée de poubelles renversées par les chiens, même quand ils n’éclairaient que la misère. Je voyais aussi qu’il faisait la laideur encore plus laide, comme une lumière trop vive sur un visage mal fardé. La beauté ne m’a jamais fait oublier la laideur, ni la laideur la beauté. Ni vous sans moi, ni moi sans vous. Très tôt, je les ai senties indissociables, et que les séparer était plus qu’une erreur : une faute de goût, une puérilité, un défaut d’espérance. La coexistence du beau et du laid dans le HBM inondé de soleil me troublait, m’angoissait, me faisait fébrile ; tantôt je voulais oublier le soleil, tantôt la grisaille du ciment. Puis la coexistence est devenue confrontation et combat. Puis le combat s’est changé en étreinte. J’ai senti, entre le beau et le laid, une fatalité d’amour que Léon-Paul Fargue, quand j’ai découvert Haute solitude, m’a rendue évidente, irrémédiable. De ce choc, de cette double évidence, m’est venue l’espérance – la presque certitude – de voir naître, ici ou ailleurs, aujourd’hui ou demain, ce que Jacques Berque aurait appelé une beauté seconde, jaillie, ou à jaillir, de la tension entre le beau et le laid, entre le vrai et le faux, entre le bien et le mal. Et, en l’attendant – ou en ne l’attendant pas, ce qui, au fond, est pareil -, m’est venu aussi le goût de chercher dans mes rêves à quoi peut bien faire allusion ce monde qui pue si fort la mort, et qu’on n’aimerait pas vraiment si l’on ne pouvait retrouver en soi quelque chose de son chaos.

(19 mai 2013)

L’honneur de sentir

LE MARCHÉ LIV

Parfois, quand quelque circonstance solennelle marquait le dimanche, j’étais invité à laisser la chapelle du patronage, ses bancs poussiéreux, son harmonium poussif, pour aller grossir les rangs des enfants de chœur à l’église Saint-Jacques de Montrouge, un parallélépipède de béton qui m’intimidait. Je me solennisais le cœur en y entrant, un peu comme dans le beau pavillon de Sceaux de ma riche marraine, ou quand quelque bonne nouvelle décidait ma mère à mettre le couvert dans la salle à manger. Cette église est trop vaste, trop haute, mais elle a quelque chose d’emprunté qui la rend touchante comme une adolescente grandie trop vite. Tout y était pour moi à déchiffrer, les personnages anguleux des fresques et les armoiries qui figuraient dans les vitraux, parmi lesquelles celles du curé d’alors, le chanoine Louis de Boissieu, un petit monsieur affable et doux qui portait un pince-nez, signait à l’ancienne, avec des s en forme de f, et semblait pouvoir tout supporter sur cette terre, hormis les voyous, qui le jetaient dans de terribles colères. L’église, c’était la religion du vaste et du mystère ; la chapelle, celle de l’intime et du secret. Enfant de chœur occasionnel, mon statut de figurant – nous disions pot de fleurs – laissait à cette dialectique tout le temps de se développer en moi : je n’avais rien d’autre à faire durant la cérémonie que de me tenir à mon banc ; arrivé avec la procession, je repartais avec elle.
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Le pot de fleurs, c’est le deuxième classe des enfants de chœur. Je n’étais pas sans rêver qu’un jour, moi aussi, comme ces camarades un peu plus âgés que je voyais s’agiter dans le chœur, je pourrais peut-être faire thuriféraire, et même cérémoniaire. Tout cela est bien ancien, et la grand-messe est devenue la grande messe des journalistes. Mais qu’importe le décor d’une enfance, qu’importe le lit où l’on a rêvé ! J’admirais le cérémoniaire, cet adolescent qui est comme le chef du protocole, arbore une grande croix sur son surplis et tient dans ses mains jointes un claquoir de bois par lequel il intime aux enfants de chœur, aussitôt imités par les fidèles, l’ordre de se lever, de s’asseoir, de s’agenouiller. J’enviais le thuriféraire, je rêvais de porter l’encensoir, de le présenter au diacre pour qu’il répande un peu d’encens sur les charbons, d’être inondé de sa fumée odorante, de le balancer lentement avant d’aller saluer, par trois fois trois encensements, le peuple chrétien debout, tandis que la chaînette dorée, en heurtant le foyer, scande le rite d’un tintement cristallin.
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Toutes les joies, tous les soucis du pot de fleurs… L’ambition, bien sûr, si évidente, si épaisse, un désir de gloire qui arrive par tous les sens, par le bruit sec du claquoir – une branche qui se casse, un destin qui se rompt -, par le parfum de l’encens – certitude sauvage et douce -, par la pluie d’or des ornements des prêtres, par les éclats de l’orgue, par la petite grimace rieuse que nous adresse de temps à autre le chanoine de Boissieu. Ivresse, exacerbation des sens, exaltation, certitude du havre, humilité orgueilleuse ou humble orgueil, le pot de fleurs ne manque rien de tout cela, il en est arrosé plus que de besoin. J’ai envie, férocement envie, d’être cérémoniaire, je donnerais tout pour être thuriféraire. Mais, en secret, – est-ce que je l’invente, ce secret, est-ce bien ainsi que déjà je sentais ? – la partie se joue autrement. Ce que je devine, c’est que le plus dur n’est pas de manquer, de ne pas être ce qu’on voudrait être. Moi, pot de fleurs, j’ai mieux, j’ai tout, et tous les autres pots de fleurs, violettes ou orchidées, sont ainsi. Aucun besoin de prendre, ni de chercher à prendre. Tout ce que je n’ai pas, je le tiens entre mes mains vides. Tout ce que je ne fais pas, le parfum en est sur moi mieux que l’encens sur le thuriféraire, la musique en est en moi plus triomphante que celle de l’orgue. Et c’est cela le plus dur, l’insupportable. Non pas le désir déçu, non pas l’ambition entravée : le plus dur, l’insupportable, c’est que tout soit là, toujours, si près, si loin.
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Je ne parle pas ici de la religion dans laquelle je suis né, encore moins de la foi, mais du climat qui fut celui de mon enfance, de quelques impressions premières que d’autres, j’en suis certain, ont rencontrées sur d’autres chemins. J’ai besoin de les évoquer. C’est par elles que m’est arrivé ce que Léon-Paul Fargue appelle l’honneur de sentir, et qui tisse le fil très solide qui lie toute existence à elle-même. Solide et discret. Quand les échauffements du cœur, du corps ou de l’esprit exigent la vedette, il la leur laisse, et revient quand on l’attend le moins. À l’hôpital, par exemple. Le brancardier vient de garer mon chariot à l’entrée du bloc dont la large porte coulissante s’ouvre et se ferme comme un cœur. Instants redoutés, magnifiques. Liturgie de la vie, plus belle encore que celle de Montrouge. Je suis recouvert d’un drap blanc, linceul ou robe baptismale. Me voici, moi, vieux pot de fleurs, dépouillé, comme de mes vêtements, de mes regrets et de mes calculs, de mes mérites et de mes fautes, me voici au carrefour où destin et liberté s’étreignent, où subir et choisir marchent du même pas. Situation ordinaire. La banalité, loin d’en gâter l’intensité, en multiplie le sens à l’infini. Pour un quart d’heure, pour une demi-heure, l’honneur de sentir me fait savoir, comme il fait sentir à chacun des autres, qui il est, et qui je suis. Je ? Non pas. À cet instant, je n’est pas seul ; en lui, il y a toute la procession, comme à Saint-Jacques. Tous les autres, chacun à son rang. Les plus proches je les vois à peine, ils sont entrés sans que je les remarque, leurs places sont réservées.
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L’honneur de sentir. L’église Saint-Jacques, l’hôpital : la circonstance n’est pas toujours si solennelle. Ça vient comme ça peut, quand ça veut. Le plus souvent, ça arrive comme un voleur. L’irruption est si rapide, si forte, on ne se préoccupe pas de ce qui l’a provoquée. Si naturelle, si évidemment vivante, on la reçoit comme un sourire, une caresse, un baiser, un bienfait. Ça s’enfuit aussi vite. On n’a pas eu le temps de songer à penser, mais on a eu mieux : c’est presque comme si l’on avait été pensé, finement pensé, avec une générosité incroyable. Il arrive aussi que le voleur oublie son manteau, laisse derrière lui ses traces. Alors, comme un rêve qui se prolonge dans la veille, elles émigrent dans le souvenir et vont offrir à l’existence ses jalons lumineux. Ainsi, pour moi cette église, ainsi cet hôpital. Tellement évident ! Et pourtant, quand je cherche, avec une joie mêlée d’un peu d’inquiétude, ce qui a bien pu arriver de si important à ce jeune garçon et à ce vieux patient dont les liens semblent bien étrangement serrés, il m’arrive encore de me demander si j’ai bien le droit, en ce monde où nous sommes, de me poser des questions aussi teintées de subjectivité, et peut-être, je le dis en tremblant, de narcissisme.
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J’ai le droit. Et si je ne l’ai pas, je le prends ! Je ne vis pas en caisson étanche, en rêve encapsulé, en autosuffisance intérieure. Je les vois, les autres, je les entends, les gens, j’ai mille occasions de surprendre en eux les frissons d’angoisse et les éruptions de vérité. Je les vois, je les entends comme un pauvre homme voit et entend de pauvres gens. Nous sommes entre désarçonnés, entre désolés. Et si je cours au fond de moi plutôt que de discuter le bout de gras sur les niouses du jour ou, plus dégoûtant encore, de jouer à qui grattera le plus salement les plaies du monde, c’est comme j’irais vérifier à la cave qu’il me reste bien une bouteille, une vraie bouteille, que nous puissions sérieusement boire ensemble. Parce que je n’entends pas me moquer d’eux, encore moins de moi. Je les entends, les gens, mais je sais que je n’ai rien à leur répondre, ou du flan. Et je sais aussi que ce qu’ils me disent n’est pas ce qu’ils voudraient me dire. Alors je tâche d’installer entre nous, le temps d’un sourire, d’un regard, d’une blague, quelque chose comme une fosse d’orchestre, ou comme un large vide sanitaire, ou comme un bac à linge sale, ou comme un crachoir gigantesque pour que nous nous y débarrassions ensemble de ce qui nous fait du mal.
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Je ne fuis pas le monde, je ne trahis pas les autres quand la criaillerie lugubre de l’époque me précipite au fond de moi-même. Je n’y cherche pas un refuge, une noble retraite : un recours plutôt, une archéologie de sens, des germes de présence, des armes pour lutter plus dur et, finalement, même si les doctes bredouilleurs du néant n’y voient rien, quelque chose comme de l’amitié. Je ne m’isole pas parce que je m’imagine d’une autre essence, mais parce que je sens notre essence commune menacée, et que c’est ainsi que je peux aider à la protéger. Mais voilà : parmi tant d’intelligences si lucides, si certaines de ce qu’il faut faire, moi, je ne sais pas, je ne sais rien. Quelque chose me dit seulement qu’il faut brouiller les cartes, toutes les cartes. Alors j’envoie un signe à l’enfant qui, le dimanche après-midi, dispersait en riant les dominos que la famille alignait sur la table de la cuisine. Ils pesaient pourtant leur poids de raison, ces dominos, et de bonne volonté, et de sagesse, et presque de paix. Ils valaient de l’or au regard de ce qui s’ajuste désormais entre les humains. Et je ne retrouverais pas le tour de main de mes dix ans ? Malheur à toi, bonhomme, si c’était le cas. Il n’y aurait qu’un mot à écrire sur ta tombe : Loupé.
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Que va-t-on faire au fond de soi quand l’infernal bavardage du monde ne laisse plus d’autre choix ? Mûrir une stratégie ? Préparer son come back ? Se mitonner un ulcère en maudissant l’époque ? Rêver d’un très hypothétique bon vieux temps ? Non. Se recueillir peut-être, mais alors en arrachant au mot, d’un même mouvement, la connotation sirupeuse, douceâtre, écœurante que lui a infligée l’éducation religieuse et l’ennui dont l’ont empesé les cérémonies républicaines. Non pas mimer les sentiments nobles qu’on croit devoir faxer à la statue de la Vierge ou au monument aux morts. Se recueillir, oui. Comme les débris d’un vase. Comme celui qui est tombé de sa bicyclette se ramasse : les lunettes dans le trèfle, une chaussure dans le fossé, la pompe à vélo dans la bouse de vache, la roue en huit, débrouille-toi mon gars. Récupérer les bouts de soi-même que le formidable pouvoir de disjonction de la modernité a dispersés. Les dominos qu’il a fallu brouiller pour ne pas crever dans le désordre de l’ordre imposé.
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Hier matin, des étudiants parlaient de la crise, de ses acteurs, de ses figurants. J’entends murmurer, tout près de moi : éponges à poncifs. C’est cela, exactement cela, et c’est terrible. Des gens malades d’eux-mêmes, des bouffons bouffis de fausse science ont dressé ces enfants à déchiqueter des bouts d’actualité, à gratter les médias jusqu’à l’os, et, comme une mauvaise viande en une mauvaise saucisse, à transformer ces reliefs en ce qu’ils appellent fièrement des problématiques et des thématiques, sortes d’abats de pensée qu’on leur a appris à assaisonner méthodiquement d’indignations calculées, éculées. Leur évidente bonne volonté a la même voix, une seule voix, la voix de personne. Des gens qui ont perdu leur clef, est-ce toi qui l’as emportée, ou toi, ou toi peut-être ? Pas un mot cuisiné maison, pas un pli de sourire, pas un souffle de souffle. Et Patricia Martin admire qu’ils aient si bien su se dégager des idéologies, s’émeut de sentir en eux un tel sens du terrain, elle les trouve vraiment pragmatiques, ces jeunes, sa voix vibre quand elle prononce le mot magique. Nous ne trouvons rien à dire, rien. Rien à penser, rien. Le cañon de silence et de lassitude dont parle Fargue. Le pain de cette boulangère est vraiment très bon, tu ne trouves pas ?
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Ils m’étonnent, ces jeunes, avec leur façon de grimper sur la chaise du juge-arbitre pour regarder les balles s’échanger, leur manière de prendre d’eux-mêmes et du monde une vue cavalière, et cette sagesse trop sage qu’ils savent affecter à l’occasion, même à leurs dépens, entre deux séquences folâtres, comme s’ils étaient toujours et simultanément le juge et le suspect. Passe pour leur vocabulaire, pour leur manie de poser sur des réalités futiles des mots trop sérieux qui me restent dans l’oreille comme les arêtes du poisson dans le gosier. Où en trouveraient-ils d’autres, les pauvres, depuis que l’école elle-même, colonisée par les managers, croit puissamment réaliste de leur servir une tisane sociétale tiédasse dont le seul avantage, côté maîtres, est d’être nettement moins difficile à préparer que l’explication d’une scène de Racine ? Si les étudiants qui parlaient ce matin à la radio me rendaient visite, je crois que je les écouterais avec attention. Je découvrirais probablement en eux de meilleures qualités que celles qui enthousiasment Patricia Martin, des traits dont les générations précédentes sont dépourvues, une simplicité de bon aloi, une certaine agilité à l’égard de la vie, toutes choses que ne favorise pourtant pas une prestation médiatique. Je les admirerais sincèrement de passer, tellement plus facilement que je ne le faisais à leur âge, des problèmes du monde aux soucis de leur existence. Et je ne prendrais pas contre eux le parti des adultes.
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Il paraît qu’ils les trouvent égoïstes. Qu’espéraient-ils donc ? Avaient-ils imaginé que leur docilité à épouser le cynisme du monde, leurs courbettes compulsives, leurs reniements réalistes, leurs indignations rituelles, leurs précautions anxieuses, leur chatouilleuse insensibilité mériteraient mieux ? Un égoïste, disait ma petite cousine, c’est quelqu’un qui ne pense pas à moi. En ce sens, c’est vrai, cette jeunesse est égoïste. Non qu’elle veuille du mal à son papa et à sa maman ! Mais elle a beau faire : ce qu’ils lui ont proposé ne pèse rien, ne vaut rien, ils l’ont envoyée à la vie à la fois désarmée et encombrée. Ah ! Les ai-je vus fleurir, les champs de l’impossible, dans les vies de leurs parents ! En ai-je entendu de ces protestations de liberté, de ces éclats de justice que le moindre trouble entrevu dans une existence machinale, le moindre noyau de cerise dans ce clafoutis de confort mental qu’on veut prendre pour une sagesse, congédiait plus rapidement et plus durement que nulle brute managériale ne le fit jamais pour aucun salarié ! Je l’avoue, je doute. Si trente ans étaient soudain effacés de mon ardoise, croirais-je encore ce que j’ai voulu croire, irais-je encore chercher à ranimer dans ces gens ce souffle de la parole dont ils n’ont voulu faire qu’un appréciable élément de confort pour leur prison ? Allons, bien sûr que je le ferais.
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Rien ne m’autorise, quand je songe à ma confuse jeunesse, à poser sur les jeunes un regard de condescendance. Ni facile désespérance, ni optimisme professionnel. Mais ils m’obligent à me demander ce qui, dans ma vie, a eu du sens, ce que le tamis du temps a retenu, ce qui a fait écho, un peu. Cela, ils pourront le recevoir et, s’ils ne l’accueillent pas en l’état, ils le transmuteront. Et cela, c’est dans les instants privilégiés du sentir que je le trouve, dans les impulsions qu’ils ont proposées à mon existence. Je dis qu’ils surviennent à l’improviste, que rien ne les annonce. C’est vrai, mais il y a d’autres signes. Ces instants-là suscitent un assentiment qui vient de plus loin que nous, une adhésion qui se donne en nous sans nous, et que nous reconnaissons. Le temps, les événements, le hasard, l’âge, le colorent de mille nuances diverses, mais chacun de ces rayons annonce un même soleil, chacune de ces facettes un même cristal. L’exaltation de l’enfant, l’étonnant printemps de la vieillesse, toutes les visites de l’honneur de sentir n’ont pas été si solennelles. Il y en eut beaucoup de furtives, de presque indétectables, il y en eut de surprenantes. Aucune circonstance ne l’arrête, aucun lieu, pas même ceux dont on disait autrefois qu’il s’y commettait de grrrros péchés. Là aussi, oui, il m’a visité, l’honneur de sentir, ce seigneur est chez lui partout, il s’est glissé dans les pas de l’angoisse et du désir, il m’a dépouillé de moi-même, il m’a fait danser au-dessus du vide, il m’a rendu distant et familier. Assentiment, assentiment, assentiment. Refus, refus, refus. L’un et l’autre ouvrent un espace et procèdent de lui. Un espace qui s’ouvrira à chaque jeune, inch’Allah, comme il s’est ouvert pour moi, un peu, assez.
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Il s’ouvrira. Le mot du Père Sanson est indépassable. L’espérance spirituelle porte avec elle un peu d’espoir temporel et l’offre à notre simplicité. Et prière de ne pas trafiquer des quotas, prière de ne pas exiger quelque carte de séjour, quelque ancienneté dans la compagnie, quelque certificat de virginité, ou de conformité morale. Cet un peu a pour destinataire tout homme venant en ce monde, omnem hominem venientem in hunc mundum, je ne vois pas qu’il puisse y avoir égalité plus décisive, plus totale, plus complète et, s’il faut lâcher ce mot idiot, plus concrète. Mais, en même temps, cet un peu qui est accordé à chacun, c’est à sa mesure, et selon son besoin qu’il l’est, non pas à la mesure d’un autre ni selon son besoin : peut-on imaginer traitement plus personnel, attention plus rigoureuse ? Cette égalité ne conduit pas à une distribution mécanique, elle ne cherche pas à satisfaire un principe, à appliquer une théorie, à valider une équation : elle est la conséquence d’une infinité de dons particuliers éternellement et inconditionnellement renouvelés, si énormes, si inattendus, si libres de tout marchandage qu’ils ne peuvent se proposer autrement que dans l’humour et le paradoxe. Et ainsi l’égalité et la différence, deux bonnes copines, jouent-elles à se faire réciproquement la courte échelle : l’une grandit avec l’autre, sans limites, personne n’oserait rêver si haut, si simple. Même si personne n’a jamais rêvé autrement.
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Un peu. Ou, comme on me disait autrefois : déjà pas encore. Un rai de lumière, oui, mais où brillerait-il si ce n’est dans les ténèbres ? Et les ténèbres, aujourd’hui, ou bien nous nous empressons de les appeler lumières, ou bien, terrifiés, nous leur tournons le dos, laissant Pamino et Tamina les affronter à notre place. Nous ne voulons pas accepter que le déjà pas encore nous enseigne à la fois l’humilité et l’espérance, nous ne voulons pas que l’absolu et le relatif s’y conjoignent. Alors, scénographes de nos peurs, nous ouvrons de fausses fenêtres sur des paysages en carton, l’air conditionné devient le climat de nos âmes, et je ne cesse de me demander si, comme le croyait Fargue, « l’affaire Terre est liquidée » ou si cet énorme refus, ce monstrueux enfermement prépare, dans l’effroi, quelque imprévisible naissance, quelque miraculeuse éclosion. Puis je songe au déjà pas encore de ma jeunesse, et il m’écarte de ces facilités. Il me rappelle que le vent souffle où il veut, que l’Apocalypse n’est pas dans mon contrat, que le combat continue, obscur, ambigu, incertain, que je ne sais rien des printemps ni des métamorphoses, et qu’un pas, c’est assez pour moi. Mais encore faut-il que ce soit mon pas, vraiment mon pas, et qu’une trop arrangeante modestie ne me précipite pas vivant dans la consensuelle marmite des facilités triomphantes et des démissions beuglantes. « Voir le monde et dire ma vision du monde » : je fais mien le programme de Victor Segalen, et il m’importe fort peu de savoir le prix de mes découvertes. Si elles ne valent pas un clou, peut-être en vaudront-elles la moitié d’un : c’est sur cette moitié de clou que je joue mon existence, c’est du haut de cette moitié de clou que je jette sur les évaluations, les évaluateurs, les évalués cocus et complaisants et tout le bazar qui les fonde, les soutient, les entoure, les surplombe et les contrôle, comme une pelletée de terre sur un cercueil, un œil faussement désolé et carrément rigolard.
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Il viendra aux jeunes comme il m’est venu, l’honneur de sentir, parmi leurs sottises et leurs hésitations comme parmi les miennes. Je le souhaite, je le crois. Que me serait-il resté sinon ? Qu’aurais-je été ? Un producteur de réussites et d’échecs ? Une mécanique à plaisirs et à douleurs ? Un acteur économique ? Une chair à évaluation ? Ils le rencontreront, c’est sûr, beaucoup sauront ne pas le rejeter. Mais on ne se met pas l’espérance sur le nez comme une paire de lunettes noires. Ce vœu serait une fumisterie de plus sous notre ciel démocratique si, pour les inciter à chercher leurs voies, je ne leur parlais des miennes. Non que je songe à vanter mon expérience comme un produit, non que je l’imagine exemplaire, ni particulièrement intéressante, ni remarquable en aucune façon. Mais je porte en moi, comme un autre, à cette époque comme à une autre, et sans avoir à en demander à quiconque l’autorisation ni la confirmation « la forme entière de l’humaine condition ». Je leur mettrai bien les points sur les i : cette phrase n’est pas un sujet de dissertation. Elle s’adresse à eux ici et maintenant, et exige une absolue priorité. Si haut qu’ils crient, si gentiment qu’ils fassent les perroquets, ils n’auront rien compris à rien tant qu’ils chercheront à lui échapper, tant qu’ils se paieront la tête des uns pour imiter plus fidèlement celle des autres.
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À chaque fois que m’était accordé l’honneur de sentir, c’était comme si je pouvais laisser tomber ma vie dans la vie. Ce n’était pas toujours aisé. Souvent elle s’accrochait, ma vie, à quelque aspérité, à quelque exigence, à quelque beau souvenir, à quelque droit orgueilleux dressé sur ses ergots, à quelque vilain remords. Mais la vie, à chaque fois, comme on revient sur ses pas pour aider un aveugle à traverser la rue, remontait vers ma vie, l’arrachait à ce qui la retenait, l’entraînait en riant. Et je trouvais naturel de m’abandonner à elle, mon enfance m’y avait habitué. Je la vois naviguer, cette enfance, entre le Charybde de la névrose familiale et le Scylla de l’accablant ennui scolaire. Pas un drame. De l’ordinaire, de l’habituel : l’entreprise de démolition au nom des valeurs. À la maison, elle ne se mettait guère en congé que les jours de fête : la joie que je voyais alors chez mes parents, plus précieuse que leurs assommants conseils, me rapprochait d’eux et m’aidait puissamment à supporter comme une grippe le cocktail de crainte, de ressentiment et d’ambition transférée en quoi se résume le plus souvent une éducation. Je les aimais pour ce que je voyais en eux ces jours-là ; le reste du temps, j’essayais de les supporter. De même, au lycée, le lot d’aigres vaniteux qu’il me fallait subir, aussi attirants que des tampons-buvards, était miraculeusement serti de quelques maîtres magnifiques. Les deux prisons n’étaient donc pas sans recours, c’était assez. Vivre était simple et passionnant, excitant comme passer entre les gouttes, heureux comme échapper à la mitraille. Grâce à Dieu, les deux postes-contrôles de l’amour familial et de la science, fondements de la civilisation, s’ignoraient, aucune association de parents d’élèves ne favorisant la copulation des deux virus. Les relations parents-professeurs, c’était moi, et c’était très bien ainsi : j’ai excellé très tôt dans l’imitation des signatures et l’invention des alibis. Et je regarde avec une attentive commisération les adultes qui parlent si haut des affaires de leurs enfants pour digérer le ruban de couleuvres qu’ils ont gentiment avalé dans la journée.
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En m’obligeant à les contourner, ces deux citadelles pimentaient ma liberté. Car, à douze ans, je me sentais libre. Avec de grands pans d’angoisse, mais libre : quand l’étau des contrôles parentaux et scolaires se resserrait, il me restait l’imaginaire, on ne m’y rattraperait pas. Je n’ai jamais vécu comme une contrainte le climat religieux du patronage. Il était large, nourri de la formidable diversité de ceux qui le fréquentaient. Il était l’ami du rêve, comme à peu près tout dans ce quartier populaire. Le cinéma hebdomadaire avait une gravité liturgique, les chansons que j’entendais à la radio fécondaient ma nostalgie. Je marchais beaucoup, j’aimais être seul dans l’obscurité des rues, piquante le matin, douce le soir. Quand on me parlait de ma situation future, je prenais un air sérieux, certain qu’en un clin d’œil j’aurais tout oublié. Le monde était une inépuisable réserve de vie qui ne me refusait jamais, le reste était circonstances. Je ne me demandais pas si j’étais heureux.
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Et maintenant, je m’interroge. Comment ferais-je, si la jeunesse m’était rendue, mais si tout conspirait contre ma solitude, contre mon rêve ? Me visiterait-il encore, l’honneur de sentir ? Il ne suffit pas, pour qu’il s’éveille, de regarder le monde et d’examiner son cœur, il naît du terreau du silence, de l’engrais des songes, du bonheur d’être commun et incommunicable, des sentiments qui s’arrêtent au seuil de la parole, d’une façon qu’on a de rire et de souffrir. Ne prendrait-il pas ses jambes à son cou s’il entendait des ordres partout et ne voyait l’ordre nulle part ? Ces deux tours d’autrefois, la famille, l’école. Tout le reste, le meilleur, s’inventait en moi, s’y fabriquait sous mes yeux. J’étais sûr du texte que la vie, jour après jour, m’écrivait, je le lisais avec une confiance énorme. Où vais-je les attendre, comment vais-je les recevoir, les instants de vérité, quand l’inutile s’entasse sur l’inutile, quand l’intérêt engrosse la sottise, quand chaque voix se fait salement impérieuse, quand n’importe qui crache n’importe où son expérience de vivre pourvu qu’un mouchard traîne dans les parages, quand le dernier des domestiques, après qu’il a obéi tout son saoul, éjacule orgueilleusement ses leçons de morale ? Voudra-t-il se manifester, l’honneur de sentir, dans ce climat de terreur ouatée ? Et les mots, tous ces mots autour de lui, tous ces mots préservatifs, tous ces mots paravents, tous ces mots boucliers, tous ces mots comme des arbres qui marchent pour l’étouffer, je n’entends donc pas comme il rit, je n’entends pas ce rire terrible ? Je m’interroge. Il y a de quoi douter. Mais voilà. Il y a aussi le proverbe portugais, en tête du Soulier de satin, et finalement, dans mon cœur, c’est lui qui l’emporte : « Dieu écrit droit sur des lignes courbes. » Qui imaginait, quand j’étais petit garçon, que je nourrissais d’autres rêves que ceux que me prêtait la frustration chaleureuse des adultes qui m’aimaient ?
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Ellul, Debord, Baudrillard, Legendre, Clavel, Berque, maintenant Michéa, d’autres encore : presque tout a été dit, il faut se boucher les oreilles pour ne pas entendre. Mais que faire de ces textes ? Sûrement pas des éléments de doctrine, les chapitres d’un grotesque catéchisme antimondialisation, des pense-bêtes pour panneaux électoraux, des coupe-faim de l’esprit, des barrages rassurants. Ce sont des cris surgis d’expériences vivantes, de contradictions douloureuses, de passions généreuses. Seuls des marchands sans scrupules pourraient s’aviser de les enseigner. Non sans d’abord les embaumer, les momifier, les objectiver. Alors, correctement dévitalisés, convenablement dénaturés, joliment emballés, ils trouveraient aisément leur place dans quelque élégant baise-en-ville de culture générale. Pourquoi pas, entre la gestion et le marketing, un cursus de Déglingologie contemporaine ? Pour en obtenir le diplôme, nos étudiants auraient à choisir deux ou trois unités de valeur parmi celles dont une commission spéciale aurait établi la liste. Par exemple : Consommation et logique de mort. La croissance par la peur. L’infaillibilité financière. La vie intérieure comme obstacle au développement. Apprendre à ne pas parler. La guerre de tous contre tous. La com vous rend comme. Freud, les banques, les toilettes. Une nouvelle spécialité médicale : la médiatrie. La morale, arme fatale. Notre bonne alliée la culpabilité. La culture de l’élusion. La vie privée… de quoi ? Les pauvres, ces intolérants. Outre une majorité de personnalités du sport et des variétés appréciées du grand public, la commission comprendrait un responsable du MEDEF, un cadre de la CGT, un psychosociologue de l’éducation, un fonctionnaire du ministère de l’Intérieur, un représentant des instituts de sondage, tout ce qu’il faudrait de journalistes, et quelques professeurs tirés au sort.
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On trouve dans l’admirable Épilogue, que chantait Jean Ferrat, deux petites choses simplissimes qui sentent la cafetière sur la toile cirée à carreaux, le mégot qui se consume, les miettes qu’on ramasse dans le creux de la main. Deux petits trombones qui tiennent les feuilles d’un poème gigantesque. La première : « Il faut regarder la réalité en face. » La seconde : « Je ne dis pas cela pour démoraliser. » La première marche toute seule. On se donne du cœur au ventre, on en donne à d’autres. On prend les choses au sérieux, on n’a pas peur, on est un grand, un chef, un solide, on connaît la musique, on est brave comme disent mes cousins de Grasse. L’autre ne va pas de soi. Elle a attendu longtemps avant de venir. Elle est infiniment grave. Pas naturelle du tout. Si la réalité est ce qu’on voit, bordel, peu m’importe qu’il veuille ou non me démoraliser : il le fait ! Non, ce n’est pas possible, il se serait tu, ce poème-là ne parle pas pour ne rien dire, il y a une pièce manquante là-dedans, ça boite, ça cloche. Ça a saigné, puis fleuri. Il s’est passé quelque chose entre ces deux phrases, on a descendu la gnole, ou c’est nous qui sommes descendus. Mais où ? Il y a une chute dans cet intervalle, ça s’est éboulé. Mais quoi ?
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Celui que n’étreint pas, quand il regarde le monde des humains, cette chute, ce désastre, celui qui se sent de plain pied avec ce vertige comme on peut l’être parfois avec la nature, celui qui se fait fort de mettre un nom sur ce qui le bouleverse, peu m’importe ce qu’ils disent : je ne les crois pas, je ne les ai jamais crus, je ne les croirai jamais, plus ils parlent fort plus ils mentent, leurs grands mots grandissent mon dégoût. Et je crois moins encore ceux qui jacassent sur ce mystère, ceux qui s’en font une élégance comme une plume à leur chapeau, une restriction mentale distinguée, je hais les goujats qui le dégustent comme une mise en bouche, une mise en gueule avant les choses sérieuses. Mes frères et mes sœurs, quels qu’ils soient, quoi qu’ils fassent, sont ceux qui en ont été meurtris et revigorés. Les autres, je les attends, frères et sœurs des lointains, frères et sœurs potentiels. Aucune porte n’est fermée, comme il est dit dans Épilogue, mais une porte, il faut bien que quelqu’un la franchisse ou ne la franchisse pas, et je n’ai pas de dispenses à distribuer, pas de dérogations, tout cela ne dépend pas de moi, vraiment pas, vraiment pas, je voudrais bien, mais non, non, non, tout cela est plus fort que moi.
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L’honneur de sentir. La jeune infirmière trotte-menu qui se penche sur mon brancard, les paroissiens de Montrouge le nez dans leur missel, le peu de temps que flambent les lumières et la souffrance, ce geyser soudain entre le monde et moi. Mon âme, mon âme, où m’entraînes-tu ?

(8 décembre 2011)

J’ajoute. Le poème Épilogue, on le sait, est d’Aragon. Le vers qui termine ce Marché aussi. Mais si, d’aventure, il se trouvait parmi les lecteurs des étudiants en lettres en quête d’un sujet de thèse, je leur en souffle un fort excitant : Claudel et Aragon. Les liens apparents sont minces même si, dans La Mise à mort, on trouve un texte sur Tête d’or qui est beaucoup plus qu’un hommage littéraire. Et même si la famille Claudel aurait volontiers tenu Louis pour l’héritier de Paul… si leurs milieux sociaux avaient été moins disparates. Mais je dois être juste : avec les Claudel, bourgeois inspiré n’est pas un oxymore. Sur l’essentiel, mon idée est simple, et j’imagine que c’était la leur : Aragon, c’est Claudel vu d’en bas ; Claudel, c’est Aragon vu d’en haut. Nous voici, cela fait trois, en plein René Char : Recherche de la base et du sommet. Reste à trouver un directeur de thèse qui ne trouverait pas le projet trop hasardeux. Qui sait ? Ce ne serait peut-être pas plus difficile que de rester fidèle en même temps à deux poètes dont les perspectives semblent si éloignées : les amis de l’un m’accusent de racoler, ceux de l’autre, mon douar d’origine, de trahir. Comme on dit à la radio, à propos de bottes : J’adore !

M. Pluche

LE MARCHÉ XXXII

Il n’y avait qu’un homme riche dans mon enfance, M. Pluche, le père de ma marraine, qui devait son surnom à Musset. Il vivait en argent comme d’autres en religion. Quand nous allions déjeuner chez ma marraine, nous le croisions au rez-de-chaussée de la maison, où il avait établi ses bureaux. Il se plantait dans le couloir en grommelant, boudiné dans une robe de chambre crasseuse, mal rasé ; en se grattant la tête, il considérait longuement ces endimanchés naïfs avant de leur adresser la parole. Il ne nous méprisait pas : il méditait comme un prêtre sur la distance infinie qui séparait notre monde du sien, et semblait s’en attrister. « Alors, nous disait-il enfin, on vient casser la croûte ? Amusez-vous bien, mes enfants, moi je ne mange plus, je ne mange plus ! Je vais travailler. C’est ça la vie ! Retiens bien ça, petit. C’est ça, la vie : travailler ! » Je ne le détestais pas. À peine rentrés chez nous, ma mère s’étranglait de colère parce qu’il avait réussi à faire attribuer une bourse scolaire à sa petite fille alors que cette aide m’avait été refusée. Je lui donnais raison, pour avoir la paix. Je m’en foutais. L’injuste M. Pluche m’intéressait. Il habitait le monde autrement. Il y était posé comme un presse-papier. Les autres hommes en paraissaient fragiles. Il savait rire, se moquait du chapeau de ma mère, traitait mon père comme son secrétaire puis, soudain, se lançait dans des considérations d’actions et d’obligations auxquelles je ne comprenais goutte et où je retrouvais un parfum de catéchisme. Il décrivait minutieusement les manœuvres boursières de ses adversaires et en concluait invariablement : « Il ne faut s’étonner de rien. » Je me souviens que je ne me suis pas beaucoup étonné de sa mort.
Ξ
La valeur argent, la valeur travail, rien de bien neuf. La victoire des choses, l’installation officielle des choses, mes douze ans en avaient fait le tour. La cérémonie bourgeoise est de retour. Évidemment ! Les partisans du nouveau pouvoir la désiraient. Leurs soi-disant opposants ne l’ont jamais refusée ; nonobstant leurs cris, ils voient en elle leur irrécusable destin. C’est sans doute pourquoi l’inconscient socialiste, dans sa perspicacité, lui a opposé une si faible résistance. Triomphe du langage des choses, de l’esprit des choses, de la raison des choses : comme disait M. Pluche, c’est la vie ! J’aimais bien l’ennui rassurant où ce bonhomme me jetait. Le soir, ma mère rangeait mes beaux habits de prolétaire qui n’avaient épaté personne, je me mettais au lit, on venait m’embrasser et enfin, avec le rêve, la vie, la vraie, commençait.
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Je m’étonnerais de retrouver M. Pluche ? Pourquoi ? Voici, comme prévu, que tout devient rien. Normal. À moins que vous n’ayez vu qu’une manière de dire dans l’intuition du cher Léon-Paul Fargue, une agacerie littéraire, une aimable boutade pour vous donner du cœur au ventre sur le chantier de la modernisation de la démocratie, de l’exaltation de la valeur travail, de la culture du résultat, du rapprochement de l’école et de l’entreprise ? Ou que vous n’ayez attendu d’elle de nouvelles occasions de vous dorer la pilule avec les causes des uns et les identités des autres ? Erreur, erreur, comme eût dit M. Pluche, qui répétait toujours ses phrases. Tout, c’est tout. Rien, c’est rien. Et tout, qui est tout, devient rien, qui est rien. L’appel du siphon au fond de l’évier. La grande lessive. Vos mains sont-elles si délicates que vous hésitiez à les y plonger ? Vos bagues, peut-être…
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Vous me direz qu’après Fargue, il y a Miron, et que nous sommes arrivés à ce qui commence ? Mille fois oui. Mais attention. Entre les deux, il y a un gouffre à franchir, un sas de désinfection obligatoire. Aucun passage dialectique, cette fumisterie demi-mondaine. Chacun devant le grand saut. Tout le monde, mais chacun. Ainsi chantait la délicieuse Petula Clark : « Tout le monde veut aller au Ciel, oui, mais personne ne veut mourir. » Mourir à M. Pluche. Mourir aux adversaires de M. Pluche. Mourir à la théologie financière et activiste de M. Pluche. Mourir aux termites qui s’engraissent de la critiquer. Il est vrai que la petite Éliane, riche, bénéficiait d’une bourse à laquelle elle n’aurait pas dû prétendre et qu’à moi, pauvre, on n’accordait pas. Scandale, scandale, M. Pluche ! J’entends d’ici les énarques socialistes faméliques interpeller les énarques UMP ventripotents ! Et je songe à Baudelaire : Au fond de l’Inconnu, pour trouver du nouveau !
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Le gouffre entre Fargue et Miron me fascine. La considération placide de ce qui disparaît et l’espérance plus que fragile que quelque chose peut naître. Pour ceux qui sont nés – ou re-nés – de 68, c’est une obsession, ce passage. Tant de choses à désapprendre, à réapprendre ! Comme il aurait fallu être attentif ! Il y eut trop de fausses libérations auxquelles on refusait le beau nom de détresse qui les aurait rendues presque aimables. Mais lier détresse et désir, qui y songeait ? Pas possible, m’a dit un jour Maurice Bellet, de combattre la volonté de puissance dans la politique ou l’entreprise et de la sauver dans l’érotisme. Je me suis longtemps défendu, et ici même, contre ce propos. Pourtant, Bellet ne prêchait pas le retour à l’avant-68. C’est ici, précisément, à ce sommet, que s’ouvre le gouffre. Et, en son cœur, l’espérance. Le sentier est très rude, un peu rude pour moi. Je m’assois dans l’herbe avec un Lamartine et, à ceux qui passent devant moi, je dis : « Oui, oui, c’est par là, bonne chance ! »
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Nous sommes entrés dans une période qui annulera, quelle que soit la véhémence avec laquelle les meilleures causes seront défendues, tout ce qui n’aura pas de résonance intérieure, tout ce qui, d’une manière ou d’une autre, ne référera pas à nos réserves secrètes, à nos remous, à notre trouble. Seules atteindront leur but les fusées parties de plus profond que nous, presque malgré nous, de bases de défense ignorées de nous. L’enseignement qu’on dispense aux journalistes, politiciens, patrons et autres penseurs de l’actu, et contre lequel si peu d’entre eux se rebellent, les condamne à n’être que des techniciens de surface, honorables souvent, insignifiants presque toujours. Plus que leurs agitations neuronales, il nous faut « posséder la vérité dans une âme et un corps ».
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J’ai rêvé d’Ernst Ludwig. Un colosse, une armoire, visage brique sur costume de clergyman. C’était il y a cinquante-deux ans, à bord du Maréchal-Foch qui emmenait en pèlerinage, sur une Méditerranée probablement secouée par Satan en personne, des étudiants catholiques de Sorbonne et quelques autres. Les controverses théologiques finissaient par-dessus bord. Ernst Ludwig, séminariste allemand, n’entendait, lui, se laisser troubler par les éléments ni dans son travail, ni dans ses prières, ni dans son appétit, qu’il avait solide. Il m’avait convaincu de venir m’installer avec lui au centre d’une salle à manger déserte, devant une table qu’il faisait garnir des nourritures terrestres les plus substantielles, sans prêter la moindre attention au dégoût du personnel. Je le regardais avec effroi et admiration, cherchant d’avance le chemin d’une retraite obligée. Les plats lui arrivaient au rythme des vagues, il les engloutissait comme la mer les marins. Soudain, il me considéra avec attention et me dit doucement, avec son fort accent, quelques mots dont je n’ai jamais cessé de sentir l’amitié puissante ni à quel point ils consonaient, au fond, avec un pèlerinage dont la portée spirituelle me passait très au-dessus de l’âme : « Jean, mon ami Jean, il faut manger, tout est payé ! »
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La Question humaine : encore un film sur l’entreprise et le management. Mes méchancetés sur les techniciens de surface ne doivent pas faire oublier la très belle page que Le Monde lui a consacrée. Mais précisément. Faut-il un film pour que la presse s’empare d’un sujet aussi central, qui concerne tant de gens, qui a une telle influence sur la vie sociale ? Soit : ces techniciens de surface sont capables, quand ils le veulent, d’aborder des sujets de fond. Mais ils ne le font pas, là est la question, à moins qu’un créateur ne passe d’abord. Eux, c’est la surface, point final. Ils s’occupent du building de la modernité, le font visiter, le commentent, le bricolent, l’astiquent, le font briller. Comme ces cortèges d’Africaines en boubou qu’on croise, au petit matin, dans les quartiers d’affaires. Avec, probablement, la même fascination qu’elles, le même respect appliqué et, peut-être, la même complicité. S’intéresser à l’intérieur du building, se mettre à écouter son cœur, ses mots, ses soupirs, sans doute voient-ils là une activité respectable, éminente même, mais subjective. Or un technicien de surface a fait vœu d’objectivité, notion qu’on l’incite très vite à confondre avec son contraire, l’objectivisme.
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Tous ces films sur le management ! Et tous si forts ! Pour un peu, j’en concevrais une joie mauvaise. Personne ne voulait me croire quand j’expliquais, il y a trente ans, que nous nous trouvions en face d’un phénomène majeur et terrifiant. On m’imaginait obsédé du confort psychologique des salariés, on m’expliquait qu’il y avait, en France et ailleurs, de plus graves détresses. Je n’étais pourtant atteint d’aucune fièvre compassionnelle. J’étais de ceux qui avaient repéré un virus, voilà tout, un virus auquel je ne comprenais pas grand-chose, qui ne se confondait ni avec l’industrie, ni avec la technique, ni avec la production, mais dont je sentais qu’il irait porter dans le monde entier, pas seulement dans les entreprises, la maladie occidentale. Depuis, comme on le sait, la saleté a bien cheminé. Elle s’acclimate partout et trouve un ami dans chacune de ses victimes. La paresse, la lâcheté, l’orgueil, la vanité lui sont de bons terreaux, mais non moins la générosité, le courage, et même la religion. J’ai applaudi à la critique de l’idéologie managériale que constituait le livre de Jean-Pierre Le Goff, Le Mythe de l’entreprise, même s’il me semble que le mal vient de plus profond que l’organisation du travail et la vie économique. Il est global, hors de nous et en nous. Je me reproche souvent de n’avoir pas fait assez d’efforts pour me faire entendre. Ce n’était pas facile. Les gens de droite se gaussaient de ce qu’ils prenaient pour une protestation morale. Ceux de gauche en revenaient obstinément à leur terrain habituel : salaires et conditions de travail. La difficulté, c’est que ce virus est omnivore, puissamment récupérateur, qu’il fait son miel de toute critique. La propagande qu’on déverse sur les managers consone terriblement avec leurs angoisses secrètes, avec le legs le plus archaïque de leur éducation. En moi aussi ce maudit caillou fait des ronds ; c’est un formidable analyseur de mes grands fonds, de mes bas-fonds. Parler du management, c’est parler de soi, de son fondamental, des chemins de sa liberté. Pas commode d’écrire là-dessus. Rien de mieux jusqu’ici que le superbe livre de Max Pagès, L’Emprise de l’organisation. Le management, c’est la fascination par la mauvaise mère, séductrice et tyrannique. Tout est dit. Mais ces choses-là ne se soignent pas si aisément.
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La Question humaine met en parallèle management et extermination nazie. Cette relation a déjà été suggérée. Un rapprochement hâtif et spectaculaire ne convient pas, mais une levée de boucliers contre cette comparaison n’est pas légitime non plus. Dans la maison du diable aussi, il y a plusieurs demeures ; comme tout ce qui monte, tout ce qui descend aussi peut converger. Ce lien, bien sûr, n’est pas de filiation. Le management n’est pas l’enfant du nazisme, ni son avatar. Ils sont plutôt l’un et l’autre les conséquences d’une même cause, les enfants différents d’une même aberration. Comme l’a bien vu Isabelle Régnier, le jeune psychologue qui est au centre du film perçoit « l’effarante proximité (…) entre la langue administrative nazie et celle qu’il emploie dans son travail. » Cette proximité, ce lien, je l’appelle logique du tri. Ne lit-on pas actuellement sur les panneaux d’affichage de nos villes que « préserver, c’est trier » ? Formule innocente, bien sûr, et utile prescription. N’empêche. Une oreille un peu attentive a le sentiment d’avoir déjà entendu des choses comme ça, elle en est vaguement troublée, et se le reproche.
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Pas de tri sans logique de tri, sans choix entre des possibles. Tout n’est pas toujours aussi simple que pour les ordures. Le plus souvent, la logique de tri est violente parce qu’appuyée sur un principe partiel et partial : choisir une dimension de l’humain pour exclure ou déclasser les autres. « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! » La logique de tri est violente parce qu’elle est violante, parce qu’elle s’impose à une réalité dont elle sait – au moins au début, ensuite elle veut l’oublier – qu’elle va trahir la nature, le sens, le désir plus ou moins exprimé. Elle est violente dans les faits parce que violante dans l’intention. Qui l’exerce ne peut se défendre d’un fort sentiment de culpabilité qui alourdit encore la violence. Très vite, révélant sa nature véritable, la logique de tri disparaît au profit de la brutalité qu’elle engendre : l’instrument prend le pouvoir et se réclame du sens, le moyen s’exalte de sa puissance et rejette orgueilleusement toute finalité. Folie, enfer : devenir toujours plus violent pour tenter de prouver qu’on a raison, qu’on a des raisons. Vrai pour le nazisme. Vrai pour le management. Toutefois, prendre garde aux comparaisons. Parce que l’histoire n’est pas finie. Et parce que des horreurs de cette sorte, en ce qu’elles ont perdu toute mesure, ne peuvent être comparées à d’autres, ni à quoi que ce soit.
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Le principe de tri du management, c’est la rationalité. Ce principe est lui-même une violence faite à la raison, il en est une distorsion, une réduction, une pétrification. Un élève de terminale sait que la rationalité n’est pas la raison. Quand, il y a une quinzaine d’années, je rappelais cette évidence aux techniciens de surface d’EDF – je veux dire aux gens de la Direction générale – ils la découvraient avec un enchantement qui, pour un peu, m’aurait fait croire à ma science. Par là, ces aimables polytechniciens m’ouvraient d’intéressantes perspectives sur leur formation. À l’ombre d’une image de philosophe entièrement usurpée, je rêvais à leur itinéraire. Une jeunesse enfermée à triple tour : rationalité technique, morale conventionnelle, bridge. Cet amalgame de formalismes divers s’arc-boute soudain sur la vie économique et le pouvoir qu’elle offre. Que la vie est simple quand elle perpétue, récompense, sacralise l’immaturité, quand il y a toujours, pour en ranimer l’élan, quelque grande raison d’intérêt général mûrie dans le crâne d’un financier ! Non que ces gens aient forcément la grosse tête. Ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est se rafraîchir avec les sentiments ordinaires ; ils nomment cet exercice relations humaines, ils y trouvent une occasion enthousiasmante de témoigner de leur simplicité, voire de leur fantaisie. Mais hélas ! la mer appelle le marin ! Que la chose économique les siffle, les voici à parler une langue qu’ils ne semblent pas eux-mêmes très bien comprendre, à manier des signes qui ne renvoient à rien, à s’étonner de la perplexité de leurs troupes, à les abrutir de slogans grandiloquents et creux, à s’enfermer entre eux, désappointés, dans un ghetto doré d’incompris. Ces gens sont des victimes. Estimer que leurs gros salaires et leurs satisfactions de vanité leur interdisent d’être ainsi considérés, c’est être soi-même fasciné par les gros salaires et les satisfactions de vanité. Je veux bien qu’on leur prenne un peu d’argent, je ne veux pas qu’on leur dénie leur qualité de victimes. Comment ferais-je confiance à des justiciers qui auraient la vue si basse ? Ce qui les blesse n’est pas ce qui me blesse. Que puis-je attendre d’eux si la grenouille de leurs valeurs grimpe sur la même échelle que celle de mes techniciens de surface ?
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Que demande-t-on à ces élites? Non pas, caporalisme primaire générateur de révolte, de penser et d’agir selon les ordres. À eux d’inventer, on ne leur fera pas grâce de leur créativité. On exige bien plus. Non seulement qu’ils reconnaissent le bien-fondé de la logique de tri en réduisant l’exercice de la raison au maniement de la rationalité fonctionnelle, mais encore qu’ils appliquent à leur propre personne cette mutilation, cette ascèse castratrice, ce choix, cette hérésie. On ne les invite pas à entrer dans un moule, mais dans un broyeur. On leur demande de s’éradiquer eux-mêmes de leur pensée. Une pensée sans penseur, voilà ce qu’ils doivent produire. Non pas une pensée conforme : une pensée, au contraire, qu’alimentent leurs idées personnelles et leur tempérament propre, à condition que, de ces idées et de ce tempérament, ils renoncent à être les sujets, qu’ils soient si profondément à la disposition de la rationalité utilitariste qu’elle puisse se nourrir de leurs spécificités, se repaître de leurs différences. Tous les aspects d’eux-mêmes sont utilisables pourvu qu’à cet eux-mêmes ils aient renoncé. Des kits, il faut qu’ils deviennent des kits.
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Le management n’est pas l’invention de quelque penseur génial, il n’a pas été distillé dans l’athanor d’on ne sait quelle idéologie. De même qu’il n’a jamais fourni à l’humanité le moindre apport sérieux. Je ris encore en pensant à la considération dont on entourait, au beau temps des illusions bushiennes, les intellectuels néo-conservateurs américains, ces illuminés maniaques. S’établir conseiller en communication demande beaucoup moins de connaissances et de génie que se faire plombier. Il n’y faut que de la perversité. Il suffit d’être capable de sentir par où l’époque dépérit et d’avoir assez de cynisme pour l’enfoncer un peu plus encore en protestant partout qu’on veut la sauver.
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Sans doute peut-on contredire M. Pluche. Mais c’est dangereux : ce virus se transmet par le dialogue et la contestation. La maladie, c’est de se fixer sur le terrain de M. Pluche, d’entrer dans la logique qui fait à la fois sa force, son malheur, sa vertigineuse insignifiance. Tant que l’absurde rationalité technique, financière, économique, avec ses innombrables prolongements politiques, culturels, éducatifs, médiatiques, sera au centre de notre société, rien, absolument rien, jamais, ne pourra tourner en bien ; tout, absolument tout, toujours, finira dans les pleurs ou la colère. Et ce n’est pas le déploiement des attitudes soignantes, avec ce qu’elles charrient de résignation secrète et de volonté de puissance compensatoire, qui rendra l’air respirable. Quand soixante-cinq millions de Français, au hasard de leurs marottes, de leurs soucis, de leurs passions plus ou moins cohérentes, seront autant d’intervenants pressés d’oublier leur douleur en courant soigner celle de leurs voisins, ils ne formeront pas l’admirable société mi-technique mi-humaniste que les patrons célébreront à la fin des banquets sous le regard taquin et complice des syndicalistes invités, mais le plus formidable hospice d’aliénés que la terre ait jamais porté.
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Il ne m’a pas échappé qu’il existe des souffrances et je raccompagne à ma porte les jocrisses qui prétendraient me le rappeler. Mais elles demandent plus de retenue, plus de gravité. Merci à qui me soigne : je lui promets de ne pas en parler. Et merci à qui je soigne de garder même silence ; sinon, qu’il se débrouille tout seul. L’exhibition universelle de l’aide, cette transpiration de trouille, m’écœure davantage que le cortège de tous les vices rassemblés. Qu’on s’éclate comme on veut, il y a toujours des morceaux à ramasser, il y a toujours dans l’air du désir et du pardon, il y a toujours le saint accablement de la créature, il y a toujours un être face à soi-même, et la main qui se tend vers lui sait qui elle cherche. La compassion n’est pas généralisable.
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Objectif larmes à sécher ! Il va faire le clown dans les hôpitaux pour dérider les malades et les vieux. Quand ce sera mon tour, je ne suis pas certain d’apprécier. Bah ! Ça ou regarder les murs… Peut-être une grimace me rappellera-t-elle quelque chose ? Un instant suffira. Au revoir, Monsieur, et merci beaucoup. Mais ce n’est pas du tout ainsi qu’il entend sa mission, le bienfaiteur hospitalier ! Il ne fait pas le clown, il prodigue des soins relationnels ! Et, par-dessus le marché, il sait lesquels. Sa prestation, c’est la présence à l’autre, le contact-regard et le toucher. Il dit « qu’il ne vient pas faire le clown, mais établir un contact ». Le monsieur de la radio émet des grognements d’approbation. Moi, je prends date. Essaie donc de venir l’établir, ton contact, mon coco ! Mais, j’y pense, tu as peut-être raison, tu vas peut-être me faire beaucoup de bien ! Ton bla-bla va me faire circuler le sang des pieds à la tête. Une rage délicieuse va mijoter en moi jusqu’à ce que, parvenue à ma bouche, elle explose dans la plus retentissante amabilité que j’aurai jamais signée. Ma parole, coco, t’es un as, tu m’as guéri ! Un bifteck, et vite, et saignant ! Et un Morgon ! Et vive l’infirmière et son joli corsage !
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Au cas où je ne me serais pas fait comprendre, je ne suis pas contre l’intérêt qu’on porte à son prochain quand il souffre. Dans un déchirant effort de bonne foi, je peux même reconnaître que certaines associations ne sont pas entièrement inutiles. Je demande seulement qu’on étale ça le moins possible. Essayer d’être utile aux autres, ce n’est pas une fonction, un rôle, un genre. Le strip-tease ne va pas à la bonté. Quand elle pose, elle a l’air d’une cruche. Un statut de bénévole bienveillant, c’est ridicule. Il se cache de vilains secrets là-dessous, un défaitisme peu ragoûtant. On fait sa BA, on la marquera dans le bilan. C’est comme un hold-up rapide de sens, un vol à l’étalage : toujours ça de pris. Horreur des horreurs, l’amour du prochain devient un alibi pour se faire une raison, pour fermer son couvercle, sa fenêtre, ses bouches d’aération, pour essayer de se suffire, de se contenter, de se résigner. L’amour du prochain vous casse l’infini ! Pas possible, il y a une embrouille là-dedans !
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Elle est partout, la logique de tri, partout où l’emportent l’objet et la compétition pour l’objet. Je ne vois pas une énorme différence entre le numéro un du string fantaisie et le numéro un de la philanthropie sélective. M. Pluche, c’était dans les ascenseurs qu’il était numéro quelque chose. Mais le plaisir d’être riche ne le faisait jamais monter si haut qu’il en oublie le malheur de ne pas être pauvre. Il ne triait pas, M. Pluche, ça le rendait grinçant et désagréable, mais ça lui donnait du poids. Après l’avoir salué, nous montions l’escalier qui nous conduisait à l’appartement de sa fille, ma marraine : j’ai encore dans l’oreille le ricanement par lequel il prenait congé de nous et enterrait à l’avance les gentillesses qui allaient se débiter au premier étage.
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Sur M. Pluche, mon regard pouvait s’appuyer. Le soir, il nous attendait au bas de l’escalier ; je me sentais alors ce que j’étais, un petit garçon qui, toute la journée, avait fait le malin devant des gens qui avaient besoin qu’il le fasse. M. Pluche avait une famille et il était seul. Comme moi. Il aimait vivre et ça le faisait souffrir. Comme moi. Il était riche. Comme j’étais pauvre. Au bas de son escalier, il était un mendiant ; je lui apportais avec fierté un peu de mon enfance.
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Les M. Pluche d’aujourd’hui ne paient plus en solitude le poids de leur argent. Ils ont socialisé leur angoisse, ils font la fête sur leur banquise ; parce qu’ils parlent pauvre avec les pauvres, ils s’indignent de ne pas être exempts de malheur. Ces riches-là n’attendent personne au pied d’aucun escalier. Souffrir leur semble une injustice : pour la conjurer, ils vous fourguent leur désastre dans des sachets de morale.
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Le rôle, la saleté du rôle. Immense sur le théâtre, crasseux partout ailleurs. Choisir ce que l’on va être, se faire la gueule de l’emploi, devenir à soi-même sa propre communication : rien de bon ne peut venir de ça, nulle part, jamais. Inutile de le tartiner de culture, d’altruisme, de respect, de religion : sur cette mauvaise pâte, toutes les tartes sont infâmes. « On ne choisit pas ses signes », dit Kierkegaard. Je ne sais pas de propos plus doux, plus violent.
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Montaigne a raison, « toutes nos vacations sont farcesques. » Mais les rôles où nous sommes pris ne sont pas des farces. De pauvres copies, de tristes imitations où n’entre aucune fantaisie, aucune rouerie, aucun talent propre. Le langage des puissants a quelque chose de schématique, d’ankylosé ; ces gens parlent comme des infirmes. Peu à peu leur paralysie descend dans le corps de la société, dans ses bras, dans ses jambes, dans ses pieds : la modernisation est en marche. Voilà ce que produisent les moyens classiques de la politique dont parle Lionel Jospin. Je ne peux imaginer sans terreur que cela ne change jamais. En un sens, Ségolène Royal a eu raison de chercher autre chose. Le problème, c’est qu’elle a fait semblant, qu’elle a truqué, qu’elle a voulu arrimer l’expression populaire, à son profit, aux vieilleries qu’elle prétendait remettre en cause. Mauvais calcul, vilaine stratégie, double échec. Pour elle : tant pis. Pour une certaine idée de la parole : gravissime.
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Vers la cinquantaine, cette amie avec qui je déjeune peut se dire non seulement qu’elle a eu de la chance, mais qu’elle l’a bien aidée. Famille, métier, générosité sociale, “développement personnel”, sans compter le charme, le courage, la sérénité, un certain goût du risque, une plus que rassurante sécurité matérielle : elle a choisi tous les bons plans. Mais un plat qui tarde un peu fait un trou dans la conversation et voici qu’elle m’avoue une crainte qui me stupéfie : elle a parfois peur de devenir folle. Aucun risque vraiment, rassurez-vous ! Il me semble pourtant vaguement comprendre. Le retour en force des signes, non ?
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Tant de gens les choisissent, leurs signes ! Se plaquer à soi-même, faiblesse majeure de la modernité, à quelque sauce que vous prétendiez la déguster. Le tri sélectif de soi, universel et laborieux. Se fermer à triple tour pour mieux brailler à l’ouverture. Curieux échanges ces temps-ci. Cet intellectuel catholique multiplie les lapsus où un enfant reconnaîtrait une affolante frustration de désordre. Ce militant polyvalent barricade son cœur, qu’il a généreux, derrière des cérébralités de plus en plus abstruses, de plus en plus enfantines. Personne ne semble plus se donner le droit d’être la contradiction de soi-même. Personne ne veut plus mettre un pied devant l’autre dans la nuit. Ô Ernst Ludwig, sait-on encore que tout est payé ? Qu’il est inutile de se produire soi-même comme une marchandise repérable, comme un numéro de cabaret ? Mai 68 déjà, qui portait pourtant en soi toute la largeur du monde, n’a pas échappé à la tentation : il s’est abominablement trié. Choisir ses signes, c’est choisir la mort. Parler trop favorise peut-être cette maladie. Je me suis sérieusement demandé, ces temps-ci, si je n’allais pas mettre un point final à ce site. Le jour où j’en sentirais la nécessité, je n’hésiterais pas.
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Les bons d’un côté, les méchants de l’autre : les trois religions du Livre nous transmettent cette vision. Mais, dans leurs différentes traditions, c’est toujours Dieu qui trie. L’homme, lui, est du côté du non-jugement, de l’attente respectueuse et confiante du seul Jugement qui vaille, ce qu’exprime la parabole évangélique du bon grain et de l’ivraie. S’il se trompe de rôle, si, par un sot orgueil, il se donne le droit de trier, il entre dans la logique où barbote salement, parmi les autres fanatismes, la rationalité managériale. Nietzsche avait bien vu cela qui préférait à cette répartition latérale du bien et du mal leur répartition verticale, scalaire. Chacun de nous – et, en nous, chacun de nos aspects – est certes susceptible d’ascension ou de chute ; mais tout, ou presque, peut être soit exaucé, soit exhaussé. Non que tout se vaille. Dans ce mouvement ascendant, dans cette reprise perpétuelle, ces aspects se précisent en s’exprimant, se modifient, entrent en dialogue, en hiérarchie, s’affirment ou s’effacent selon la mystérieuse liberté de notre cœur. C’est là que résonnent le bien et le mal. À peine si nous devinons comment ils se combattent en nous : d’autrui, nous ne savons rien, si ce n’est que le combat est aussi en lui. La société définit à bon droit le licite et l’illicite, le permis et l’interdit, elle ne saurait faire davantage. Un bon flic, c’est un bon fonctionnaire ; ni un shérif, ni un professeur de morale. Comme le clown est un clown, pas un soignant. Il y a un rapport étroit entre la majoration des rôles sociaux et l’inflation de sens dont on les accable, d’une part, le fanatisme d’une société qui nous abrutit de ses prétendues valeurs, d’autre part. La volonté se crispe en volontarisme – du vide, dans le vide, pour le vide – parce qu’elle a perdu le goût et le bonheur délicieux de s’abandonner à ce qui la fonde. Une existence, c’est ce dépouillement heureux, difficile mais heureux, douloureux mais heureux, ce cadeau d’être qui ne s’adresse qu’à celui qui le déballe, qui se pique à ses épingles.
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D’accord avec ce commentateur, cent fois, mille fois d’accord : la réconciliation des Français avec l’argent prônée par le nouveau président est la suite logique de la réconciliation avec l’entreprise prêchée par François Mitterrand. Voilà pourquoi il semble si heureux et pourquoi je suis un opposant d’hier, d’aujourd’hui et, inch’Allah, de demain. Mais ce n’est pas rien d’être d’accord sur une thématique, même si on la lit de manière diamétralement opposée : au moins, on sait de quoi l’on parle. Quelque chose me dit que les dernières élections ont balayé l’arène : le vrai combat va commencer. S’il reste des gladiateurs !
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Une amie me téléphone au sortir d’une réunion de féministes. Une dame fort distinguée y a parlé des “sans-papières”.
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Nicolas Hulot à la radio. Ce prosélytisme nuit gravement à ma santé, me suffoque, m’asphyxie. Il n’a pas tort. Mais.
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À la sortie d’une réunion politique, un journaliste interroge une militante. Elle s’embrouille un peu, puis lâche : « C’est de la com. » On le savait, mais le ton indique que le fond du désenchantement est atteint. Si je dis le nom du parti, militants et adversaires trouveront des raisons. Ce sera de la com au carré. Et mes commentaires, de la com au cube. Entendre, ne faire qu’entendre, isoler une vibration. Fermer le robinet des réactions, la vanne des mesures à prendre. Le langage est en rupture de sens, ça fait peur.
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Plus j’ai le sentiment de vieillir, moins je me sens au soir de ma vie.
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On peut essayer de se raconter pourquoi l’on aime, même si c’est tout faux. Aucune chance, en revanche, de savoir pourquoi l’on est aimé. L’amour nage dans le mystère, qui nage dans l’amour. L’essentiel du christianisme, non ? Cet été, j’ai lu deux beaux livres de théologie. Lecture passionnante, convaincante. Mais, les deux fois, j’ai buté sur la dernière phrase, sur le ne… que de la dernière phrase. Du genre : c’est pourquoi il n’y a que le christianisme qui… etc. Peut-être est-ce vrai. En attendant, ça m’horripile. Voyons. Vous vendez un produit, n’importe quoi, une savonnette, des épingles, un rasoir à tête nucléaire. Vous montrez qu’il est parfait, qu’il correspond aux besoins de la clientèle, qu’il est économique et écologique. Cela ne suffit pas ? Vous faut-il proclamer qu’il n’y a que cette savonnette, ces épingles qui vaillent ? Pourquoi ne laissez-vous pas au client le plaisir de le découvrir ? Parce que vous n’en êtes pas sûr ? Parce que vous aimez moins votre produit que vous ne haïssez sa concurrence ? « Il n’y a que toi » n’est pas un beau cadeau à ce qu’on aime. À l’autre de s’en apercevoir, et aux autres. Sa copine ou Jésus, la question est de savoir que l’on aime, et en vivre. L’apologétique en faveur d’une femme ou d’une religion, c’est de la propagande, du marketing. On aime malgré, disait Jacques Berque. Mais alors, Aragon, dont je vous rebats les oreilles, sa célébration d’Elsa ? Précisément. Je l’aime malgré ce cinéma génial qui, selon son humeur, amusait ou agaçait Elsa, mais l’enchantait rarement.
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Comme Simone de Beauvoir, Lacan et bien d’autres, Jean d’Ormesson trouve bon que les hommes soient mortels. Immortels, à l’abri des risques, privés de vrais projets, dévorés d’ennui, nous supplierions le destin, disent-ils d’une même voix, de nous accorder la faveur de mourir. C’est peut-être vrai, même si l’angoisse qui perce dans la voix de l’écrivain me semble démentir une aussi raisonnable résignation. Toutefois, avant de le condamner, peut-être serait-il intéressant de tester le statut d’immortel, même provisoire?  Allons, généreux comme je suis, s’il fallait qu’un cœur altruiste se dévoue pour pique-niquer quelques siècles de plus sur cette terre, je n’hésiterais pas à me proposer : le respect que j’ai pour la science ferait de moi, je demande au jury de le comprendre, un excellent candidat.
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Si la mort est quelque chose, c’est une saleté. On peut ne pas la craindre, voire, quand trop c’est trop, faire semblant de l’espérer. La justifier est pervers. Je ne comprends pas qu’on puisse en examiner l’opportunité avec le sérieux du contrôleur des poids et mesures, de l’observateur de l’indice des prix, du commissaire à la limitation de l’angoisse humaine. Juge de touche de la mort, quelle blague : c’est vous qui allez prendre le but, mondains naïfs ! Il y a plus de science et plus de vérité dans le rite le plus obscur de la peuplade la plus éloignée que dans vos vaticinations comptables, dans la polka funèbre de vos méninges ! Même devant la mort, prendre le point de vue de la généralité, se demander sérieusement si elle convient ! Et, de plus, être d’accord avec elle ! Elles sont bien fatiguées, les petites têtes occidentales.
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M. Forget s’était bien amusé ce jour-là. Clément Marot, nous avait-il dit, les manuels prétendent que c’est un poète de cour. Écoutez-le donc, jeunes gens, le poète de cour. C’est dans l’Églogue sur le trespas de Ma Dame Loyse de Savoye, mere du Roy Françoys, premier de ce nom :
Que faictes vous en ceste forest verte
Faunes, Silvains ? je croy que dormez là :
Veillez, veillez, pour plorer ceste perte :
Ou si dormez, en dormant songez la.
Songez la Mort, songez le tort qu’elle a :
Ne dormez point sans songer la meschante :
Puis au resveil comptez moy tout cela
Qu’avez songé, affin que je le chante.
D’où vient cela qu’on veoit l’herbe sechante
Retourner vive, alors que l’Esté vient ?
Et la personne au Tombeau trebuchante,
Tant grande soit, jamais plus ne revient ?
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Michel Thompson aussi vient de mourir. C’était un très grand peintre, c’était mon ami. J’ai montré une toile de lui dans le Marché VII, on en trouve beaucoup sur Internet. Je publierai bientôt sur Résurgences un long entretien avec lui. Il y dit ceci : « J’ai toujours eu confiance en la vie, en ce que j’appelle la Providence : peut-être un reste de foi ancienne en Dieu. Je crois vraiment que les choses s’arrangent. J’ai quatre-vingt-cinq ans. Si je dois mourir demain, je n’ai pas peur. Aurais-je dit cela à trente ans ? Je ne sais pas. En tout cas, je ne pensais pas plus à la mort que maintenant. La mort n’existe pas : si elle existait, elle ne serait pas la mort. »

(5 octobre 2007)