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L’honneur de sentir

LE MARCHÉ LIV

Parfois, quand quelque circonstance solennelle marquait le dimanche, j’étais invité à laisser la chapelle du patronage, ses bancs poussiéreux, son harmonium poussif, pour aller grossir les rangs des enfants de chœur à l’église Saint-Jacques de Montrouge, un parallélépipède de béton qui m’intimidait. Je me solennisais le cœur en y entrant, un peu comme dans le beau pavillon de Sceaux de ma riche marraine, ou quand quelque bonne nouvelle décidait ma mère à mettre le couvert dans la salle à manger. Cette église est trop vaste, trop haute, mais elle a quelque chose d’emprunté qui la rend touchante comme une adolescente grandie trop vite. Tout y était pour moi à déchiffrer, les personnages anguleux des fresques et les armoiries qui figuraient dans les vitraux, parmi lesquelles celles du curé d’alors, le chanoine Louis de Boissieu, un petit monsieur affable et doux qui portait un pince-nez, signait à l’ancienne, avec des s en forme de f, et semblait pouvoir tout supporter sur cette terre, hormis les voyous, qui le jetaient dans de terribles colères. L’église, c’était la religion du vaste et du mystère ; la chapelle, celle de l’intime et du secret. Enfant de chœur occasionnel, mon statut de figurant – nous disions pot de fleurs – laissait à cette dialectique tout le temps de se développer en moi : je n’avais rien d’autre à faire durant la cérémonie que de me tenir à mon banc ; arrivé avec la procession, je repartais avec elle.
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Le pot de fleurs, c’est le deuxième classe des enfants de chœur. Je n’étais pas sans rêver qu’un jour, moi aussi, comme ces camarades un peu plus âgés que je voyais s’agiter dans le chœur, je pourrais peut-être faire thuriféraire, et même cérémoniaire. Tout cela est bien ancien, et la grand-messe est devenue la grande messe des journalistes. Mais qu’importe le décor d’une enfance, qu’importe le lit où l’on a rêvé ! J’admirais le cérémoniaire, cet adolescent qui est comme le chef du protocole, arbore une grande croix sur son surplis et tient dans ses mains jointes un claquoir de bois par lequel il intime aux enfants de chœur, aussitôt imités par les fidèles, l’ordre de se lever, de s’asseoir, de s’agenouiller. J’enviais le thuriféraire, je rêvais de porter l’encensoir, de le présenter au diacre pour qu’il répande un peu d’encens sur les charbons, d’être inondé de sa fumée odorante, de le balancer lentement avant d’aller saluer, par trois fois trois encensements, le peuple chrétien debout, tandis que la chaînette dorée, en heurtant le foyer, scande le rite d’un tintement cristallin.
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Toutes les joies, tous les soucis du pot de fleurs… L’ambition, bien sûr, si évidente, si épaisse, un désir de gloire qui arrive par tous les sens, par le bruit sec du claquoir – une branche qui se casse, un destin qui se rompt -, par le parfum de l’encens – certitude sauvage et douce -, par la pluie d’or des ornements des prêtres, par les éclats de l’orgue, par la petite grimace rieuse que nous adresse de temps à autre le chanoine de Boissieu. Ivresse, exacerbation des sens, exaltation, certitude du havre, humilité orgueilleuse ou humble orgueil, le pot de fleurs ne manque rien de tout cela, il en est arrosé plus que de besoin. J’ai envie, férocement envie, d’être cérémoniaire, je donnerais tout pour être thuriféraire. Mais, en secret, – est-ce que je l’invente, ce secret, est-ce bien ainsi que déjà je sentais ? – la partie se joue autrement. Ce que je devine, c’est que le plus dur n’est pas de manquer, de ne pas être ce qu’on voudrait être. Moi, pot de fleurs, j’ai mieux, j’ai tout, et tous les autres pots de fleurs, violettes ou orchidées, sont ainsi. Aucun besoin de prendre, ni de chercher à prendre. Tout ce que je n’ai pas, je le tiens entre mes mains vides. Tout ce que je ne fais pas, le parfum en est sur moi mieux que l’encens sur le thuriféraire, la musique en est en moi plus triomphante que celle de l’orgue. Et c’est cela le plus dur, l’insupportable. Non pas le désir déçu, non pas l’ambition entravée : le plus dur, l’insupportable, c’est que tout soit là, toujours, si près, si loin.
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Je ne parle pas ici de la religion dans laquelle je suis né, encore moins de la foi, mais du climat qui fut celui de mon enfance, de quelques impressions premières que d’autres, j’en suis certain, ont rencontrées sur d’autres chemins. J’ai besoin de les évoquer. C’est par elles que m’est arrivé ce que Léon-Paul Fargue appelle l’honneur de sentir, et qui tisse le fil très solide qui lie toute existence à elle-même. Solide et discret. Quand les échauffements du cœur, du corps ou de l’esprit exigent la vedette, il la leur laisse, et revient quand on l’attend le moins. À l’hôpital, par exemple. Le brancardier vient de garer mon chariot à l’entrée du bloc dont la large porte coulissante s’ouvre et se ferme comme un cœur. Instants redoutés, magnifiques. Liturgie de la vie, plus belle encore que celle de Montrouge. Je suis recouvert d’un drap blanc, linceul ou robe baptismale. Me voici, moi, vieux pot de fleurs, dépouillé, comme de mes vêtements, de mes regrets et de mes calculs, de mes mérites et de mes fautes, me voici au carrefour où destin et liberté s’étreignent, où subir et choisir marchent du même pas. Situation ordinaire. La banalité, loin d’en gâter l’intensité, en multiplie le sens à l’infini. Pour un quart d’heure, pour une demi-heure, l’honneur de sentir me fait savoir, comme il fait sentir à chacun des autres, qui il est, et qui je suis. Je ? Non pas. À cet instant, je n’est pas seul ; en lui, il y a toute la procession, comme à Saint-Jacques. Tous les autres, chacun à son rang. Les plus proches je les vois à peine, ils sont entrés sans que je les remarque, leurs places sont réservées.
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L’honneur de sentir. L’église Saint-Jacques, l’hôpital : la circonstance n’est pas toujours si solennelle. Ça vient comme ça peut, quand ça veut. Le plus souvent, ça arrive comme un voleur. L’irruption est si rapide, si forte, on ne se préoccupe pas de ce qui l’a provoquée. Si naturelle, si évidemment vivante, on la reçoit comme un sourire, une caresse, un baiser, un bienfait. Ça s’enfuit aussi vite. On n’a pas eu le temps de songer à penser, mais on a eu mieux : c’est presque comme si l’on avait été pensé, finement pensé, avec une générosité incroyable. Il arrive aussi que le voleur oublie son manteau, laisse derrière lui ses traces. Alors, comme un rêve qui se prolonge dans la veille, elles émigrent dans le souvenir et vont offrir à l’existence ses jalons lumineux. Ainsi, pour moi cette église, ainsi cet hôpital. Tellement évident ! Et pourtant, quand je cherche, avec une joie mêlée d’un peu d’inquiétude, ce qui a bien pu arriver de si important à ce jeune garçon et à ce vieux patient dont les liens semblent bien étrangement serrés, il m’arrive encore de me demander si j’ai bien le droit, en ce monde où nous sommes, de me poser des questions aussi teintées de subjectivité, et peut-être, je le dis en tremblant, de narcissisme.
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J’ai le droit. Et si je ne l’ai pas, je le prends ! Je ne vis pas en caisson étanche, en rêve encapsulé, en autosuffisance intérieure. Je les vois, les autres, je les entends, les gens, j’ai mille occasions de surprendre en eux les frissons d’angoisse et les éruptions de vérité. Je les vois, je les entends comme un pauvre homme voit et entend de pauvres gens. Nous sommes entre désarçonnés, entre désolés. Et si je cours au fond de moi plutôt que de discuter le bout de gras sur les niouses du jour ou, plus dégoûtant encore, de jouer à qui grattera le plus salement les plaies du monde, c’est comme j’irais vérifier à la cave qu’il me reste bien une bouteille, une vraie bouteille, que nous puissions sérieusement boire ensemble. Parce que je n’entends pas me moquer d’eux, encore moins de moi. Je les entends, les gens, mais je sais que je n’ai rien à leur répondre, ou du flan. Et je sais aussi que ce qu’ils me disent n’est pas ce qu’ils voudraient me dire. Alors je tâche d’installer entre nous, le temps d’un sourire, d’un regard, d’une blague, quelque chose comme une fosse d’orchestre, ou comme un large vide sanitaire, ou comme un bac à linge sale, ou comme un crachoir gigantesque pour que nous nous y débarrassions ensemble de ce qui nous fait du mal.
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Je ne fuis pas le monde, je ne trahis pas les autres quand la criaillerie lugubre de l’époque me précipite au fond de moi-même. Je n’y cherche pas un refuge, une noble retraite : un recours plutôt, une archéologie de sens, des germes de présence, des armes pour lutter plus dur et, finalement, même si les doctes bredouilleurs du néant n’y voient rien, quelque chose comme de l’amitié. Je ne m’isole pas parce que je m’imagine d’une autre essence, mais parce que je sens notre essence commune menacée, et que c’est ainsi que je peux aider à la protéger. Mais voilà : parmi tant d’intelligences si lucides, si certaines de ce qu’il faut faire, moi, je ne sais pas, je ne sais rien. Quelque chose me dit seulement qu’il faut brouiller les cartes, toutes les cartes. Alors j’envoie un signe à l’enfant qui, le dimanche après-midi, dispersait en riant les dominos que la famille alignait sur la table de la cuisine. Ils pesaient pourtant leur poids de raison, ces dominos, et de bonne volonté, et de sagesse, et presque de paix. Ils valaient de l’or au regard de ce qui s’ajuste désormais entre les humains. Et je ne retrouverais pas le tour de main de mes dix ans ? Malheur à toi, bonhomme, si c’était le cas. Il n’y aurait qu’un mot à écrire sur ta tombe : Loupé.
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Que va-t-on faire au fond de soi quand l’infernal bavardage du monde ne laisse plus d’autre choix ? Mûrir une stratégie ? Préparer son come back ? Se mitonner un ulcère en maudissant l’époque ? Rêver d’un très hypothétique bon vieux temps ? Non. Se recueillir peut-être, mais alors en arrachant au mot, d’un même mouvement, la connotation sirupeuse, douceâtre, écœurante que lui a infligée l’éducation religieuse et l’ennui dont l’ont empesé les cérémonies républicaines. Non pas mimer les sentiments nobles qu’on croit devoir faxer à la statue de la Vierge ou au monument aux morts. Se recueillir, oui. Comme les débris d’un vase. Comme celui qui est tombé de sa bicyclette se ramasse : les lunettes dans le trèfle, une chaussure dans le fossé, la pompe à vélo dans la bouse de vache, la roue en huit, débrouille-toi mon gars. Récupérer les bouts de soi-même que le formidable pouvoir de disjonction de la modernité a dispersés. Les dominos qu’il a fallu brouiller pour ne pas crever dans le désordre de l’ordre imposé.
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Hier matin, des étudiants parlaient de la crise, de ses acteurs, de ses figurants. J’entends murmurer, tout près de moi : éponges à poncifs. C’est cela, exactement cela, et c’est terrible. Des gens malades d’eux-mêmes, des bouffons bouffis de fausse science ont dressé ces enfants à déchiqueter des bouts d’actualité, à gratter les médias jusqu’à l’os, et, comme une mauvaise viande en une mauvaise saucisse, à transformer ces reliefs en ce qu’ils appellent fièrement des problématiques et des thématiques, sortes d’abats de pensée qu’on leur a appris à assaisonner méthodiquement d’indignations calculées, éculées. Leur évidente bonne volonté a la même voix, une seule voix, la voix de personne. Des gens qui ont perdu leur clef, est-ce toi qui l’as emportée, ou toi, ou toi peut-être ? Pas un mot cuisiné maison, pas un pli de sourire, pas un souffle de souffle. Et Patricia Martin admire qu’ils aient si bien su se dégager des idéologies, s’émeut de sentir en eux un tel sens du terrain, elle les trouve vraiment pragmatiques, ces jeunes, sa voix vibre quand elle prononce le mot magique. Nous ne trouvons rien à dire, rien. Rien à penser, rien. Le cañon de silence et de lassitude dont parle Fargue. Le pain de cette boulangère est vraiment très bon, tu ne trouves pas ?
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Ils m’étonnent, ces jeunes, avec leur façon de grimper sur la chaise du juge-arbitre pour regarder les balles s’échanger, leur manière de prendre d’eux-mêmes et du monde une vue cavalière, et cette sagesse trop sage qu’ils savent affecter à l’occasion, même à leurs dépens, entre deux séquences folâtres, comme s’ils étaient toujours et simultanément le juge et le suspect. Passe pour leur vocabulaire, pour leur manie de poser sur des réalités futiles des mots trop sérieux qui me restent dans l’oreille comme les arêtes du poisson dans le gosier. Où en trouveraient-ils d’autres, les pauvres, depuis que l’école elle-même, colonisée par les managers, croit puissamment réaliste de leur servir une tisane sociétale tiédasse dont le seul avantage, côté maîtres, est d’être nettement moins difficile à préparer que l’explication d’une scène de Racine ? Si les étudiants qui parlaient ce matin à la radio me rendaient visite, je crois que je les écouterais avec attention. Je découvrirais probablement en eux de meilleures qualités que celles qui enthousiasment Patricia Martin, des traits dont les générations précédentes sont dépourvues, une simplicité de bon aloi, une certaine agilité à l’égard de la vie, toutes choses que ne favorise pourtant pas une prestation médiatique. Je les admirerais sincèrement de passer, tellement plus facilement que je ne le faisais à leur âge, des problèmes du monde aux soucis de leur existence. Et je ne prendrais pas contre eux le parti des adultes.
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Il paraît qu’ils les trouvent égoïstes. Qu’espéraient-ils donc ? Avaient-ils imaginé que leur docilité à épouser le cynisme du monde, leurs courbettes compulsives, leurs reniements réalistes, leurs indignations rituelles, leurs précautions anxieuses, leur chatouilleuse insensibilité mériteraient mieux ? Un égoïste, disait ma petite cousine, c’est quelqu’un qui ne pense pas à moi. En ce sens, c’est vrai, cette jeunesse est égoïste. Non qu’elle veuille du mal à son papa et à sa maman ! Mais elle a beau faire : ce qu’ils lui ont proposé ne pèse rien, ne vaut rien, ils l’ont envoyée à la vie à la fois désarmée et encombrée. Ah ! Les ai-je vus fleurir, les champs de l’impossible, dans les vies de leurs parents ! En ai-je entendu de ces protestations de liberté, de ces éclats de justice que le moindre trouble entrevu dans une existence machinale, le moindre noyau de cerise dans ce clafoutis de confort mental qu’on veut prendre pour une sagesse, congédiait plus rapidement et plus durement que nulle brute managériale ne le fit jamais pour aucun salarié ! Je l’avoue, je doute. Si trente ans étaient soudain effacés de mon ardoise, croirais-je encore ce que j’ai voulu croire, irais-je encore chercher à ranimer dans ces gens ce souffle de la parole dont ils n’ont voulu faire qu’un appréciable élément de confort pour leur prison ? Allons, bien sûr que je le ferais.
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Rien ne m’autorise, quand je songe à ma confuse jeunesse, à poser sur les jeunes un regard de condescendance. Ni facile désespérance, ni optimisme professionnel. Mais ils m’obligent à me demander ce qui, dans ma vie, a eu du sens, ce que le tamis du temps a retenu, ce qui a fait écho, un peu. Cela, ils pourront le recevoir et, s’ils ne l’accueillent pas en l’état, ils le transmuteront. Et cela, c’est dans les instants privilégiés du sentir que je le trouve, dans les impulsions qu’ils ont proposées à mon existence. Je dis qu’ils surviennent à l’improviste, que rien ne les annonce. C’est vrai, mais il y a d’autres signes. Ces instants-là suscitent un assentiment qui vient de plus loin que nous, une adhésion qui se donne en nous sans nous, et que nous reconnaissons. Le temps, les événements, le hasard, l’âge, le colorent de mille nuances diverses, mais chacun de ces rayons annonce un même soleil, chacune de ces facettes un même cristal. L’exaltation de l’enfant, l’étonnant printemps de la vieillesse, toutes les visites de l’honneur de sentir n’ont pas été si solennelles. Il y en eut beaucoup de furtives, de presque indétectables, il y en eut de surprenantes. Aucune circonstance ne l’arrête, aucun lieu, pas même ceux dont on disait autrefois qu’il s’y commettait de grrrros péchés. Là aussi, oui, il m’a visité, l’honneur de sentir, ce seigneur est chez lui partout, il s’est glissé dans les pas de l’angoisse et du désir, il m’a dépouillé de moi-même, il m’a fait danser au-dessus du vide, il m’a rendu distant et familier. Assentiment, assentiment, assentiment. Refus, refus, refus. L’un et l’autre ouvrent un espace et procèdent de lui. Un espace qui s’ouvrira à chaque jeune, inch’Allah, comme il s’est ouvert pour moi, un peu, assez.
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Il s’ouvrira. Le mot du Père Sanson est indépassable. L’espérance spirituelle porte avec elle un peu d’espoir temporel et l’offre à notre simplicité. Et prière de ne pas trafiquer des quotas, prière de ne pas exiger quelque carte de séjour, quelque ancienneté dans la compagnie, quelque certificat de virginité, ou de conformité morale. Cet un peu a pour destinataire tout homme venant en ce monde, omnem hominem venientem in hunc mundum, je ne vois pas qu’il puisse y avoir égalité plus décisive, plus totale, plus complète et, s’il faut lâcher ce mot idiot, plus concrète. Mais, en même temps, cet un peu qui est accordé à chacun, c’est à sa mesure, et selon son besoin qu’il l’est, non pas à la mesure d’un autre ni selon son besoin : peut-on imaginer traitement plus personnel, attention plus rigoureuse ? Cette égalité ne conduit pas à une distribution mécanique, elle ne cherche pas à satisfaire un principe, à appliquer une théorie, à valider une équation : elle est la conséquence d’une infinité de dons particuliers éternellement et inconditionnellement renouvelés, si énormes, si inattendus, si libres de tout marchandage qu’ils ne peuvent se proposer autrement que dans l’humour et le paradoxe. Et ainsi l’égalité et la différence, deux bonnes copines, jouent-elles à se faire réciproquement la courte échelle : l’une grandit avec l’autre, sans limites, personne n’oserait rêver si haut, si simple. Même si personne n’a jamais rêvé autrement.
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Un peu. Ou, comme on me disait autrefois : déjà pas encore. Un rai de lumière, oui, mais où brillerait-il si ce n’est dans les ténèbres ? Et les ténèbres, aujourd’hui, ou bien nous nous empressons de les appeler lumières, ou bien, terrifiés, nous leur tournons le dos, laissant Pamino et Tamina les affronter à notre place. Nous ne voulons pas accepter que le déjà pas encore nous enseigne à la fois l’humilité et l’espérance, nous ne voulons pas que l’absolu et le relatif s’y conjoignent. Alors, scénographes de nos peurs, nous ouvrons de fausses fenêtres sur des paysages en carton, l’air conditionné devient le climat de nos âmes, et je ne cesse de me demander si, comme le croyait Fargue, « l’affaire Terre est liquidée » ou si cet énorme refus, ce monstrueux enfermement prépare, dans l’effroi, quelque imprévisible naissance, quelque miraculeuse éclosion. Puis je songe au déjà pas encore de ma jeunesse, et il m’écarte de ces facilités. Il me rappelle que le vent souffle où il veut, que l’Apocalypse n’est pas dans mon contrat, que le combat continue, obscur, ambigu, incertain, que je ne sais rien des printemps ni des métamorphoses, et qu’un pas, c’est assez pour moi. Mais encore faut-il que ce soit mon pas, vraiment mon pas, et qu’une trop arrangeante modestie ne me précipite pas vivant dans la consensuelle marmite des facilités triomphantes et des démissions beuglantes. « Voir le monde et dire ma vision du monde » : je fais mien le programme de Victor Segalen, et il m’importe fort peu de savoir le prix de mes découvertes. Si elles ne valent pas un clou, peut-être en vaudront-elles la moitié d’un : c’est sur cette moitié de clou que je joue mon existence, c’est du haut de cette moitié de clou que je jette sur les évaluations, les évaluateurs, les évalués cocus et complaisants et tout le bazar qui les fonde, les soutient, les entoure, les surplombe et les contrôle, comme une pelletée de terre sur un cercueil, un œil faussement désolé et carrément rigolard.
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Il viendra aux jeunes comme il m’est venu, l’honneur de sentir, parmi leurs sottises et leurs hésitations comme parmi les miennes. Je le souhaite, je le crois. Que me serait-il resté sinon ? Qu’aurais-je été ? Un producteur de réussites et d’échecs ? Une mécanique à plaisirs et à douleurs ? Un acteur économique ? Une chair à évaluation ? Ils le rencontreront, c’est sûr, beaucoup sauront ne pas le rejeter. Mais on ne se met pas l’espérance sur le nez comme une paire de lunettes noires. Ce vœu serait une fumisterie de plus sous notre ciel démocratique si, pour les inciter à chercher leurs voies, je ne leur parlais des miennes. Non que je songe à vanter mon expérience comme un produit, non que je l’imagine exemplaire, ni particulièrement intéressante, ni remarquable en aucune façon. Mais je porte en moi, comme un autre, à cette époque comme à une autre, et sans avoir à en demander à quiconque l’autorisation ni la confirmation « la forme entière de l’humaine condition ». Je leur mettrai bien les points sur les i : cette phrase n’est pas un sujet de dissertation. Elle s’adresse à eux ici et maintenant, et exige une absolue priorité. Si haut qu’ils crient, si gentiment qu’ils fassent les perroquets, ils n’auront rien compris à rien tant qu’ils chercheront à lui échapper, tant qu’ils se paieront la tête des uns pour imiter plus fidèlement celle des autres.
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À chaque fois que m’était accordé l’honneur de sentir, c’était comme si je pouvais laisser tomber ma vie dans la vie. Ce n’était pas toujours aisé. Souvent elle s’accrochait, ma vie, à quelque aspérité, à quelque exigence, à quelque beau souvenir, à quelque droit orgueilleux dressé sur ses ergots, à quelque vilain remords. Mais la vie, à chaque fois, comme on revient sur ses pas pour aider un aveugle à traverser la rue, remontait vers ma vie, l’arrachait à ce qui la retenait, l’entraînait en riant. Et je trouvais naturel de m’abandonner à elle, mon enfance m’y avait habitué. Je la vois naviguer, cette enfance, entre le Charybde de la névrose familiale et le Scylla de l’accablant ennui scolaire. Pas un drame. De l’ordinaire, de l’habituel : l’entreprise de démolition au nom des valeurs. À la maison, elle ne se mettait guère en congé que les jours de fête : la joie que je voyais alors chez mes parents, plus précieuse que leurs assommants conseils, me rapprochait d’eux et m’aidait puissamment à supporter comme une grippe le cocktail de crainte, de ressentiment et d’ambition transférée en quoi se résume le plus souvent une éducation. Je les aimais pour ce que je voyais en eux ces jours-là ; le reste du temps, j’essayais de les supporter. De même, au lycée, le lot d’aigres vaniteux qu’il me fallait subir, aussi attirants que des tampons-buvards, était miraculeusement serti de quelques maîtres magnifiques. Les deux prisons n’étaient donc pas sans recours, c’était assez. Vivre était simple et passionnant, excitant comme passer entre les gouttes, heureux comme échapper à la mitraille. Grâce à Dieu, les deux postes-contrôles de l’amour familial et de la science, fondements de la civilisation, s’ignoraient, aucune association de parents d’élèves ne favorisant la copulation des deux virus. Les relations parents-professeurs, c’était moi, et c’était très bien ainsi : j’ai excellé très tôt dans l’imitation des signatures et l’invention des alibis. Et je regarde avec une attentive commisération les adultes qui parlent si haut des affaires de leurs enfants pour digérer le ruban de couleuvres qu’ils ont gentiment avalé dans la journée.
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En m’obligeant à les contourner, ces deux citadelles pimentaient ma liberté. Car, à douze ans, je me sentais libre. Avec de grands pans d’angoisse, mais libre : quand l’étau des contrôles parentaux et scolaires se resserrait, il me restait l’imaginaire, on ne m’y rattraperait pas. Je n’ai jamais vécu comme une contrainte le climat religieux du patronage. Il était large, nourri de la formidable diversité de ceux qui le fréquentaient. Il était l’ami du rêve, comme à peu près tout dans ce quartier populaire. Le cinéma hebdomadaire avait une gravité liturgique, les chansons que j’entendais à la radio fécondaient ma nostalgie. Je marchais beaucoup, j’aimais être seul dans l’obscurité des rues, piquante le matin, douce le soir. Quand on me parlait de ma situation future, je prenais un air sérieux, certain qu’en un clin d’œil j’aurais tout oublié. Le monde était une inépuisable réserve de vie qui ne me refusait jamais, le reste était circonstances. Je ne me demandais pas si j’étais heureux.
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Et maintenant, je m’interroge. Comment ferais-je, si la jeunesse m’était rendue, mais si tout conspirait contre ma solitude, contre mon rêve ? Me visiterait-il encore, l’honneur de sentir ? Il ne suffit pas, pour qu’il s’éveille, de regarder le monde et d’examiner son cœur, il naît du terreau du silence, de l’engrais des songes, du bonheur d’être commun et incommunicable, des sentiments qui s’arrêtent au seuil de la parole, d’une façon qu’on a de rire et de souffrir. Ne prendrait-il pas ses jambes à son cou s’il entendait des ordres partout et ne voyait l’ordre nulle part ? Ces deux tours d’autrefois, la famille, l’école. Tout le reste, le meilleur, s’inventait en moi, s’y fabriquait sous mes yeux. J’étais sûr du texte que la vie, jour après jour, m’écrivait, je le lisais avec une confiance énorme. Où vais-je les attendre, comment vais-je les recevoir, les instants de vérité, quand l’inutile s’entasse sur l’inutile, quand l’intérêt engrosse la sottise, quand chaque voix se fait salement impérieuse, quand n’importe qui crache n’importe où son expérience de vivre pourvu qu’un mouchard traîne dans les parages, quand le dernier des domestiques, après qu’il a obéi tout son saoul, éjacule orgueilleusement ses leçons de morale ? Voudra-t-il se manifester, l’honneur de sentir, dans ce climat de terreur ouatée ? Et les mots, tous ces mots autour de lui, tous ces mots préservatifs, tous ces mots paravents, tous ces mots boucliers, tous ces mots comme des arbres qui marchent pour l’étouffer, je n’entends donc pas comme il rit, je n’entends pas ce rire terrible ? Je m’interroge. Il y a de quoi douter. Mais voilà. Il y a aussi le proverbe portugais, en tête du Soulier de satin, et finalement, dans mon cœur, c’est lui qui l’emporte : « Dieu écrit droit sur des lignes courbes. » Qui imaginait, quand j’étais petit garçon, que je nourrissais d’autres rêves que ceux que me prêtait la frustration chaleureuse des adultes qui m’aimaient ?
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Ellul, Debord, Baudrillard, Legendre, Clavel, Berque, maintenant Michéa, d’autres encore : presque tout a été dit, il faut se boucher les oreilles pour ne pas entendre. Mais que faire de ces textes ? Sûrement pas des éléments de doctrine, les chapitres d’un grotesque catéchisme antimondialisation, des pense-bêtes pour panneaux électoraux, des coupe-faim de l’esprit, des barrages rassurants. Ce sont des cris surgis d’expériences vivantes, de contradictions douloureuses, de passions généreuses. Seuls des marchands sans scrupules pourraient s’aviser de les enseigner. Non sans d’abord les embaumer, les momifier, les objectiver. Alors, correctement dévitalisés, convenablement dénaturés, joliment emballés, ils trouveraient aisément leur place dans quelque élégant baise-en-ville de culture générale. Pourquoi pas, entre la gestion et le marketing, un cursus de Déglingologie contemporaine ? Pour en obtenir le diplôme, nos étudiants auraient à choisir deux ou trois unités de valeur parmi celles dont une commission spéciale aurait établi la liste. Par exemple : Consommation et logique de mort. La croissance par la peur. L’infaillibilité financière. La vie intérieure comme obstacle au développement. Apprendre à ne pas parler. La guerre de tous contre tous. La com vous rend comme. Freud, les banques, les toilettes. Une nouvelle spécialité médicale : la médiatrie. La morale, arme fatale. Notre bonne alliée la culpabilité. La culture de l’élusion. La vie privée… de quoi ? Les pauvres, ces intolérants. Outre une majorité de personnalités du sport et des variétés appréciées du grand public, la commission comprendrait un responsable du MEDEF, un cadre de la CGT, un psychosociologue de l’éducation, un fonctionnaire du ministère de l’Intérieur, un représentant des instituts de sondage, tout ce qu’il faudrait de journalistes, et quelques professeurs tirés au sort.
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On trouve dans l’admirable Épilogue, que chantait Jean Ferrat, deux petites choses simplissimes qui sentent la cafetière sur la toile cirée à carreaux, le mégot qui se consume, les miettes qu’on ramasse dans le creux de la main. Deux petits trombones qui tiennent les feuilles d’un poème gigantesque. La première : « Il faut regarder la réalité en face. » La seconde : « Je ne dis pas cela pour démoraliser. » La première marche toute seule. On se donne du cœur au ventre, on en donne à d’autres. On prend les choses au sérieux, on n’a pas peur, on est un grand, un chef, un solide, on connaît la musique, on est brave comme disent mes cousins de Grasse. L’autre ne va pas de soi. Elle a attendu longtemps avant de venir. Elle est infiniment grave. Pas naturelle du tout. Si la réalité est ce qu’on voit, bordel, peu m’importe qu’il veuille ou non me démoraliser : il le fait ! Non, ce n’est pas possible, il se serait tu, ce poème-là ne parle pas pour ne rien dire, il y a une pièce manquante là-dedans, ça boite, ça cloche. Ça a saigné, puis fleuri. Il s’est passé quelque chose entre ces deux phrases, on a descendu la gnole, ou c’est nous qui sommes descendus. Mais où ? Il y a une chute dans cet intervalle, ça s’est éboulé. Mais quoi ?
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Celui que n’étreint pas, quand il regarde le monde des humains, cette chute, ce désastre, celui qui se sent de plain pied avec ce vertige comme on peut l’être parfois avec la nature, celui qui se fait fort de mettre un nom sur ce qui le bouleverse, peu m’importe ce qu’ils disent : je ne les crois pas, je ne les ai jamais crus, je ne les croirai jamais, plus ils parlent fort plus ils mentent, leurs grands mots grandissent mon dégoût. Et je crois moins encore ceux qui jacassent sur ce mystère, ceux qui s’en font une élégance comme une plume à leur chapeau, une restriction mentale distinguée, je hais les goujats qui le dégustent comme une mise en bouche, une mise en gueule avant les choses sérieuses. Mes frères et mes sœurs, quels qu’ils soient, quoi qu’ils fassent, sont ceux qui en ont été meurtris et revigorés. Les autres, je les attends, frères et sœurs des lointains, frères et sœurs potentiels. Aucune porte n’est fermée, comme il est dit dans Épilogue, mais une porte, il faut bien que quelqu’un la franchisse ou ne la franchisse pas, et je n’ai pas de dispenses à distribuer, pas de dérogations, tout cela ne dépend pas de moi, vraiment pas, vraiment pas, je voudrais bien, mais non, non, non, tout cela est plus fort que moi.
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L’honneur de sentir. La jeune infirmière trotte-menu qui se penche sur mon brancard, les paroissiens de Montrouge le nez dans leur missel, le peu de temps que flambent les lumières et la souffrance, ce geyser soudain entre le monde et moi. Mon âme, mon âme, où m’entraînes-tu ?

(8 décembre 2011)

J’ajoute. Le poème Épilogue, on le sait, est d’Aragon. Le vers qui termine ce Marché aussi. Mais si, d’aventure, il se trouvait parmi les lecteurs des étudiants en lettres en quête d’un sujet de thèse, je leur en souffle un fort excitant : Claudel et Aragon. Les liens apparents sont minces même si, dans La Mise à mort, on trouve un texte sur Tête d’or qui est beaucoup plus qu’un hommage littéraire. Et même si la famille Claudel aurait volontiers tenu Louis pour l’héritier de Paul… si leurs milieux sociaux avaient été moins disparates. Mais je dois être juste : avec les Claudel, bourgeois inspiré n’est pas un oxymore. Sur l’essentiel, mon idée est simple, et j’imagine que c’était la leur : Aragon, c’est Claudel vu d’en bas ; Claudel, c’est Aragon vu d’en haut. Nous voici, cela fait trois, en plein René Char : Recherche de la base et du sommet. Reste à trouver un directeur de thèse qui ne trouverait pas le projet trop hasardeux. Qui sait ? Ce ne serait peut-être pas plus difficile que de rester fidèle en même temps à deux poètes dont les perspectives semblent si éloignées : les amis de l’un m’accusent de racoler, ceux de l’autre, mon douar d’origine, de trahir. Comme on dit à la radio, à propos de bottes : J’adore !