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La liberté contre la communication

 

On le sait, ou l’on s’en doute : la communication, ce médicament générique que la séduction médiatique décline en toutes sortes de spécialités financières, économiques, commerciales, politiques, sportives, culturelles, voire religieuses, est une entreprise de manipulation des masses. Si les bénéficiaires du système affectent d’y voir un élément de culture, la plupart des usagers s’en accommodent plutôt comme d’une verrue regrettable, mais inévitable ; au mieux souhaiteraient-ils qu’on la soumît de temps en temps à l’examen de quelque dermatologue social expert à lisser les apparences. Ils tiennent la communication pour un événement de surface, pour un instrument nécessaire à la bonne gouvernance de la nation et des institutions. Absurde ou inutile de lui reprocher le simplisme de ses thèmes ou la grossièreté de ses suggestions. C’est par une sorte de loi du genre, par exemple, que les publicités déversées tout un été, aux frais de leurs clients, par les héros quasi homériques des banques ou des compagnies pétrolières ont atteint à l’absolu du crétinisme : l’ampleur des intérêts en jeu, comme les dimensions exceptionnelles de l’ego des principaux protagonistes, les ont conduits à faire gros, à faire puéril, à faire bête. Ces dessins maladroits d’avions, de cochons-tirelires ou d’haltères naïvement présentés dans deux versions, l’une, minable, qui symbolise les propositions de l’adversaire, l’autre, triomphante, qu’il faut associer aux projets de l’annonceur, s’ils en disent long sur la mâle ardeur des concurrents, en disent plus encore sur l’épaisseur du mépris dans lequel est taillé leur professionnalisme fervent.

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Ces efficaces sottises ont pourtant le mérite de poser un problème capital. Pas plus que les programmes de télévision ou les slogans électoraux, les campagnes de propagande ne sont laissées à l’initiative des sous-ordres : la valetaille des cabinets en règle l’organisation mais n’en définit pas ce qu’elle appelle avec pompe la philosophie. La publicité d’une grande banque ne saurait déplaire longtemps à son président. De même, la mise en scène d’un congrès politique avec fleurs, lumières, chants et embrassades, ne peut être imposée au leader du parti. Impossible également aux responsables des chaînes de télévision de rester éternellement ignorants des boniments qui s’y débitent. En interdisant aux citoyens de faire porter à des exécutants subalternes la responsabilité de ces messages médiocres, mensongers, dégradants, en les conduisant à mettre en cause des dirigeants de plus haut vol, la généralisation du système de communication rend la critique de plus en plus malaisée. Sans doute, au nom de la fameuse transparence, le pouvoir pourrait-il avoir avantage à l’accueillir, au moins à doses homéopathiques. Mais, bien plus que les pressions extérieures, ce sont les conflits internes des citoyens qui leur font refouler leur mécontentement. Pour la plupart d’entre eux, il y aurait quelque chose de blasphématoire à imaginer que tant de sottise et d’infantilisme puisse être commandé – ou accepté – si haut. L’admettre, ce serait douter de tout : non seulement du respect qu’on doit à l’autorité mais encore de l’ordre du monde et, finalement, par souci de carrière et image de soi interposés, de soi-même ; tout avenir en serait rendu impossible. Dans les périodes troublées, le gage du crédit accordé à la valeur des dirigeants réside moins dans leurs qualités réelles que dans la peur qu’inspire la vacance du pouvoir ; quand il ne s’agit pas seulement d’une période troublée mais d’une liquidation des stocks aussi furieuse que celle que nous connaissons, la conviction qu’une sagesse invisible plane sur les cimes altières prend une allure de dogme en même temps qu’un goût de drogue. Comment d’ailleurs nierait-on une évidence aussi sacrée quand les dirigeants en question ont été oints, dès leur adolescence, de l’huile qui fait l’élite républicaine et quand, nantis de tous les viatiques possibles, ils ont, de surcroît, répondu à tant de dons gracieux par l’acharnement au travail et la constance de la volonté? Ce n’est pas à de tels héros qu’on ira reprocher l’écrasante stupidité de la communication, des médias et de l’ensemble de la non-culture populaire. Cette bassesse généralisée, ils ne peuvent la porter que comme une croix. Leur généreux dévouement la tolère comme une nécessité. Il faut, au contraire, remercier ces grandes âmes de se détourner de leurs immenses élans pour consentir, au nom de tous, à rechercher humblement, en toute chose, la moins mauvaise solution, celle qu’impose l’insuffisance du plus grand nombre.

Ainsi se met en marche, jour après jour, âme après âme, une machine infernale d’auto-dénigrement et de suffisance individualiste. Autodénigrement puisque le peuple, dans son ensemble, se tient pour définitivement médiocre et ne croit pas mériter mieux que ce qu’on lui propose. Mais aussi suffisance individualiste puisque la parade secrète de chacun est évidemment, au moment où il porte ce jugement négatif sur le peuple, de s’en exclure. D’un côté, donc, la généralisation des pratiques de communication met directement en cause les capacités et les intentions des élites ; mais comme, d’un autre côté, cette mise en cause est impossible à formuler, on aboutit au plus vaste système de mauvaise foi et de facticité jamais inventé, système qui peut d’ailleurs fonctionner tout seul comme une manipulation sans manipulateurs, comme un refus universel et concerté de la lucidité et de l’expression. Tout se passe comme si l’élimination progressive des instances intermédiaires de pouvoir (qui est d’ailleurs, dans les entreprises, un des articles du credo managérial des dirigeants) mettait l’ensemble de la société en situation de quitte ou double. Se comporter en manager économique ou en champion de la communication, c’est miser sur quitte, c’est-à-dire faire le pari de l’inexpression en confortant les hésitations et la peur de la plupart, et en affirmant que ce pari est le seul possible et le seul raisonnable ; c’est ensuite masquer l’angoisse ainsi provoquée en inventant, dans tous les domaines, du simili, du pseudo, de l’à peu près : quand ces déviations et divertissements auront encore aggravé la facticité, on redoublera de simili, de pseudo et d’à peu près.

Ceci ne se passe pas en des temps très anciens. Choisir entre l’insatisfaction quotidienne ou l’improbable rébellion, tel est le destin des modernes consommateurs de communication. Ou bien faire éternellement semblant, se repeindre chaque matin de vérités frelatées, se laisser infantiliser, s’absenter toujours un peu plus de son désir et devoir passer, pour le retrouver, par des itinéraires de plus en plus confus et délirants. Ou bien nourrir d’effrayants fantasmes de destruction universelle, s’accuser d’irréductible narcissisme, sinon de meurtre et de sacrilège, se prendre au piège de sa propre agressivité, s’obliger à trouver dans ses pensées une menace, dans ses songes une folie, dans ses élans la marque d’un irréductible égoïsme. Ou bien tricher avec le désir, ou bien tricher avec la réalité. Se sentir incapable d’articuler l’un sur l’autre. Demander au système de la communication des moyens toujours nouveaux, même s’ils sont de plus en plus incohérents, d’apaiser la morsure douloureuse de cette secrète impossibilité.

La réponse est sadique. Intrinsèquement pervers, non seulement le système décourage ses adeptes obligés de se délivrer de leurs maux, mais encore il fait en sorte que le projet même de les surmonter leur apparaisse absurde ; à moins, naturellement, qu’ils ne se résignent à n’attendre de salut que du progrès constant de leur servilité. De fait, le consommateur de communication régresse souvent jusqu’à un stade prélogique. Son état ne lui est tolérable que s’il réhydrate constamment l’absurdité majeure qui le fonde, s’il fuit avec toujours plus d’épouvante ce que lui suggèrent sa raison et son désir. En ce sens, la logique sectaire est la vérité cachée de la société de communication qui, tout en en combattant les manifestations par trop aberrantes, se comporte avec elle d’une façon souvent ambiguë. Comme les sectes, en effet, la communication ne cesse d’appliquer le principe du redoublement : la seule manière d’échapper à ce qui meurtrit, c’est de faire en sorte d’en être meurtri davantage. D’où, dans les pratiques sectaires comme dans la tyrannie communicationnelle, ce contraste si frappant entre le discours, illuminé de tolérance, de séduction et d’amitié, et le projet, toujours calculateur, toujours cruel, toujours inhumain. Toutefois, quand l’aliéné de la communication, qui cherche à s’inventer une issue, apprend à ses dépens que la seule possible, c’est l’abandon toujours plus confiant au système dominant, cet abandon ne peut aller sans la nécessité d’admirer, en quelque manière, ceux qui sont plus avancés que lui dans la logique de ce système, ou qui en ont une expérience plus vaste, ou qui y exercent des responsabilités plus importantes. Il faut bien que ceux-là dépassent, au moins un peu, les contradictions des gens ordinaires ; au fur et à mesure qu’ils grandissent en savoir communicationnel, sans doute grandissent-ils aussi en humanité et en sagesse.

En dépit de ces laborieuses constructions et de ces mutilations volontaires, la vie ne fait pas grève, ni les sens, ni la raison. Le regard que jette un manipulé de la communication sur ces figures de pouvoir dont l’exemple est censé le réconforter est à la fois celui de l’esclave qu’on lui enseigne à devenir et celui de l’homme libre qu’on ne peut pas l’empêcher de demeurer. Il cherche sur le visage des puissants la confirmation du bien-fondé de sa soumission, mais il ne peut s’empêcher d’y chercher aussi des traces de liberté. Or, loin de les trouver, il observe au contraire que ces dirigeants, au fur et à mesure qu’ils déroulent le tapis d’apparences de la communication et qu’ils nient, avec toujours plus d’aplomb, la facticité qu’elle ne cesse d’engendrer, deviennent malgré eux des miroirs vivants. Contraints de mentir de plus en plus fréquemment et de plus en plus lourdement pour assurer la sauvegarde du pouvoir qu’ils défendent et leur propre prospérité, ils sont pris dans un zoom impitoyable. Bien au-delà du jugement qu’on peut porter sur leur comportement individuel, ils réfléchissent de plus en plus nettement la vérité du système lui-même : ils deviennent la contre-épreuve vivante de leurs mensonges obligés. Ce que le totalitarisme communicationnel fait de l’être humain s’inscrit dans leurs yeux, dans leur voix, dans leur présence. Peu à peu, les citoyens devinent que leur tête-à-tête quotidien, par médias interposés, avec les représentants du pouvoir constitue une expérience cruciale ; ils la redoutent, mais savent qu’ils doivent l’affronter. Non pas parce qu’elle leur permettrait soudain, en retournant l’aberration, de se faire les inquisiteurs de ces puissants, ni parce qu’elle leur offrirait une bien problématique occasion de vengeance, mais parce qu’elle pose la seule question sérieuse : Ce qu’on impose aujourd’hui aux hommes et aux femmes les rend-il heureux? Leur trouble, c’est de découvrir progressivement sur les visages qui occupent les écrans la même réponse que celle que leur souffle leur propre cœur : non, définitivement non. Plonger leur regard dans celui des princes de la communication authentifie et renforce le refus instinctif des citoyens ; mais ils comprennent très bien, trop bien, quelles conséquences entraîne cette découverte, et dans quelle aventure, s’ils sont droits et courageux, elle va immédiatement les jeter. Alors ils détournent les yeux et baissent la tête. Le seul projet spirituel et politique digne de ce nom, c’est de les aider à relever la tête et à voir ce qu’ils voient.

C’est peu dire que ce face-à-face est ambigu : tous les éléments du drame de la modernité s’y donnent rendez-vous. Faut-il répéter que, dans sa version médiatique comme dans sa version institutionnelle, la prétendue communication est une farce précisément destinée à empêcher toute possibilité de communication en mettant en scène, sous mille masques divers, le même soliloque du pouvoir? Faut-il rappeler que, dans quelque domaine qu’ils déploient leur bavarde industrie, les puissants qui l’utilisent n’ont qu’un objectif et un seul, l’affirmation ou l’élargissement de leur influence? Tout cela est analysé et suranalysé sans qu’on prête assez d’attention à ce qu’en pense un peuple cadenassé dans le silence, muré dans les geôles de la répétition ou dans celles, plus pitoyables encore, de la contestation simulée, et dressé, de surcroît, à remercier le Grand Casting de lui avoir distribué ce rôle de figurant.

Le but de la communication, c’est d’entraîner le peuple à renoncer. Chacune des attractions médiatiques de ce Luna Park de la résignation l’y conduit à sa manière. Pour le tout-venant, la porcherie des jeux télévisés dont les jeunes animateurs semblent déjà s’initier à leur futur emploi de vieux beaux. Pour quelques-uns, les fines joutes de l’esprit où Dupont et Duval, à qui l’on a hardiment demandé de succéder à Duval et Dupont, mettent un entrain de termites à suggérer aux gens qu’il leur faudra encore les supporter pendant des décennies avant de pouvoir parler eux-mêmes de leurs affaires. Le peuple a le choix : il peut renoncer à son destin en se reconnaissant ignoble ou en s’avouant stupide. Ou les deux. Qu’il n’oublie pas, en tout cas, de remarquer comme ceux qui le gouvernent lui font gentiment la leçon, comme ils s’appliquent à lui parler humain, comme ils sont touchants et informés quand ils lui racontent sa vie quotidienne avec autant d’accablement discret que si c’était la leur! Toutefois ces visages de l’écran resteraient bien lointains s’il n’y avait au bureau, à l’atelier, l’autre face de la communication : les réunions où l’on parle pour ne pas être écouté, le bavardage oiseux sur les détails et le verrouillage féroce de l’essentiel, les actes qui tournent le dos aux paroles, la débandade de la responsabilité, la lâcheté institutionnalisée, le chantage au chômage. Peu à peu, dans les rêves ou au fond des consciences, les images se juxtaposent. L’ici du quotidien ressemble à l’ailleurs des puissants. Les plans se télescopent et s’écrasent. De tant de mensonges naïfs, naît une évidence tellement nue! On serait enfin vraiment en face de soi, des autres, du monde? On pourrait commencer à écouter sa propre voix, sans s’exalter, bien sûr, et avec humour, mais, enfin, sans fausse honte? Qu’elle est désirable, cette perspective, mais qu’elle est terrible!

Le peuple sait d’expérience intérieure que rien de ce qu’agite le système de la communication n’a la moindre existence véritable, ni dans les choses ni dans les gens. Cette permanente et morbide justification de la médiocrité au nom de la nécessité, il la reconnaît : c’est la sienne quand il manque de courage, quand il parle avec la voix des autres, quand il met son âme en statistiques. Comment pourrait-il aimer ou haïr, encore moins juger, ce qui appartient au royaume des ombres? Plus ça jacasse dans ce monde en déroute, plus ça fait silence en lui. Et plus il se sent indifférent aux puissants, plus se précise l’évidence qu’il a à être, qu’il a à devenir, qu’il a à dire. Plus le truquage s’affine et se barde de grands mots prétentieux, plus il le sent mesquin, plus il y flaire la haine putride qu’exhalent les tyrans dépossédés. Plus on tente de l’aguicher en suscitant en lui l’espoir misérable d’un univers sans angoisse, plus il se recueille sur la croissance hasardeuse, improbable, presque impossible, d’une fleur dont il ignore tout. Non que le peuple rêve de miracles! Il se serait bien passé de tant de frustrations. Mais on l’a conduit au fond du malheur : il faudra bien qu’il remonte. Rien d’angélique en lui. S’il pouvait s’arranger, il le ferait. C’est vrai que, le plus souvent, il collabore. Qu’il s’enferme, qu’il s’aveugle, qu’il se moque cruellement de lui-même, qu’il se diffame. Mais on est allé trop loin. Les gentillesses venues du haut ne suscitent plus en lui que la rage douloureuse du mépris. Comme il préférerait ne pas en être là! Le voici en stand by devant le gouffre, comme ces banlieues qu’il redoute et qui le préfigurent : plus de passé, plus d’avenir, un sur place furieux avec, de temps en temps, un crachat dans un micro.

Ce qu’on oublie, c’est qu’au moment où il est soumis comme jamais à l’emprise tantôt brutale, tantôt séductrice, d’un pouvoir multiforme expert à brouiller désirs et volontés, le peuple fait une expérience décisive de la liberté. Expérience presque incommunicable, si secrète, si clandestine qu’il jurerait tout en ignorer. Si violente qu’il se la reproche comme une incongruité ou comme une indécence, mais qui jette sur la réalité quotidienne une lumière irréfutable. Non seulement il se découvre une formidable capacité à distinguer le vrai du faux, aptitude qui borde toutes ses réactions, jusqu’à son apparente docilité, d’une frange d’ironie et de dédain, mais encore il constate que cette science ne lui vient de personne, qu’aucun donneur de leçons ne la lui a suggérée, qu’elle est en lui comme une propriété aussi naturelle que le souffle et la parole. Ce que valent les mots qu’on lui dit, les sentiments qu’on tente de fabriquer en lui, il le sait. Et aussi ce que pèse la violence conquérante de l’argent, ce qu’elle décline d’abject. Les prétendues valeurs que des responsables terrifiés fabriquent à la demande pour masquer la déroute générale, il en connaît le prix. L’humanisme, le respect d’autrui, la tolérance, la religion, la charité : au conformisme carnassier, tout est paravent! Il sait, le peuple, il sent, il devine. Il est devenu, malgré lui, un portique à détecter la vieillerie! Mais quelle solitude est la sienne le jour où il reconnaît, dans tous ces discours qui lui vantent le réalisme, l’écho des humiliations qui le meurtrissent, l’acceptation de la défaite maquillée en victoire, l’obséquiosité en élan spontané, le constat de décès en objectif de vie ; quand il s’aperçoit que la lâcheté ordinaire exige l’abolition brutale de toute existence vraiment personnelle et de toute relation droite avec les autres! Et quelle détresse quand il constate que ce ne sont pas seulement les hommes d’argent et de pouvoir qui se sont faits les rouages dociles de la mécanique sociale ; qu’elle est devenue, cette mécanique, pour la quasi-totalité des intellectuels et pour le plus grand nombre des syndicalistes, une interlocutrice respectée!

Naissance? Avortement? Qui le dira? En tout cas, c’est au sein du peuple, et seulement là, que réside l’espérance. Inutile d’inventer une alternative au bafouillage d’un parti ou d’un autre. Ou de cuisiner autrement les ingrédients avariés du pouvoir. Ou de défiler, ou de décapiter, ou de vénérer. Tout devient plus simple. Ceux qui, de quelque manière, sentent leur destin obscurément lié à celui du peuple, ceux qui n’ont pas renoncé à garder mémoire de l’avenir, ceux que couvre de honte la pensée d’esquisser un seul pas de danse sur la piste carcérale de la modernité gâteuse, ceux-là n’ont plus qu’une idée, qu’un désir, qu’une obsession : contribuer à une naissance qu’ils ne verront pas mais qui, en les libérant de tout souci pour eux-mêmes et en leur offrant ainsi les fruits les plus exquis de la liberté, les comble déjà, sinon de bonheur, au moins de paix. Aucun mot d’ordre entre ces gens-là, nulle présentation de curriculum vitae : ils ne se reconnaissent qu’à leur passion de vivre et à leur certitude, même clignotante, même fugitive, même sarcastique, que la vie d’un seul va toujours à l’impasse si elle ne s’articule sur celle de tous, qu’il y a de l’enfer dans tout corporatisme, dans tout club, dans toute tribu, que le désir désire toujours au-delà, que seule la largeur est exacte et que le moindre hommage à la liberté comme la plus secrète concession à la servitude retentissent jusqu’aux confins de l’univers. Ils croient que la vie modeste et incertaine qui les attend ne sera pas vaine, qu’il y aura en elle un peu de tragique mais aussi, pourvu que le rire le plus vaste accompagne ce mot, du glorieux.

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Dégager et tresser les libertés éparses et fragiles que, paradoxalement, la stupide modernité révèle et conforte, voilà un projet pour les amateurs de vie, et peu importe d’où ils viennent, ce qu’ils font, à quelles sources ils ont bu et quels déserts les ont asséchés. Projet pour les vieux, dont c’est l’âge d’entrer dans le « champ sacré » dont parle Platon. Projet pour les jeunes qui y trouveraient des raisons d’étudier, de chercher, de comprendre, d’aimer, plus dignes d’eux que celles que leur proposent les aigres jouissances et les pauvres assurances des carrières pré-consommées. Et qui sait – mais est-ce possible? – projet politique pour quelque responsable non totalement déserté par la liberté. Dans une commune, un canton – si l’on rêve, dans une nation tout entière -, en tout cas dans quelque lieu ou circonstance où, par miracle, par erreur, soufflerait encore le vent, se mettre ensemble, après avoir chassé sondeurs et communicateurs, à l’écoute amoureuse des êtres, à la recherche du point de convergence de leurs libertés, de ce qu’elles désignent pour demain et révèlent déjà pour aujourd’hui.

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Texte publié dans la revue Cité (n° 32, 4e trimestre 1999)