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L’inavouable virus

Le management. Non pas l’organisation et la direction en tant que telles mais ce qui, depuis des décennies, les inspire silencieusement, les colonise. L’inavouable virus qui a précédé l’autre, et l’accompagne. Le Covid aurait été moins féroce s’il n’avait reçu le renfort de cette autre malédiction, cette emprise managériale violente et perverse dont le propos ne relève ni de la pensée, ni même de quelque idéologie repérable, mais d’une cynique et complexe soumission au pouvoir de l’argent. Ce serait là une évidence pour tout le monde si les vrais malheurs du peuple intéressaient les élites, si elles osaient dire, comme Flambeau, le héros lui aussi populaire de cet Edmond Rostand que le tout Gallimard de l’époque, à l’exception très notable de Jean d’Ormesson, considérait avec dédain, qu’une flamme brûle, qu’une pointe pique, que les virus tuent et que le management, lui aussi, en est un.

Impossible de ne pas voir qu’à chaque étape de l’épreuve que vivent les Français, c’est la sourde pression des exigences dont le management est l’expression – et non pas la science, et non pas le souci politique – qui a dicté, telle une voix mécanique, ses volontés au pays. De la première étape, celle des masques, à la plus récente, l’ignoble perspective ouverte aux médecins d’avoir à choisir leurs malades, c’est-à-dire à condamner des vivants, l’autre virus a tenu la barre, et personne d’autre. Le Covid, c’est l’accident, c’est l’agent du mal. Le metteur en scène, l’organisateur, c’est le management. Dans l’épisode des masques comme dans celui des lits. Dans celui des tests comme dans celui des vaccins.

Le management est une maladie de la modernité, de loin la plus grave. Il veut entraîner les citoyens dans un délire de puissance au moment même où il les enferme dans des systèmes de contrainte de plus en plus oppressants, imaginant sans doute que, pour dissiper la contradiction, des mots suffiront. Comme la conscience aiguë de l’absurdité d’une telle démarche, même s’ils n’osent pas se la représenter clairement, ne cesse de hanter les citoyens sans leur donner les moyens de s’en affranchir, il leur faut à tout prix non seulement mentir mais se masquer à eux-mêmes leur mensonge. La situation est d’autant plus confuse que la maladie crée objectivement l’obligation de restreindre certaines libertés, occasion que des démagogues s’empressent de saisir pour pousser les hauts cris, alourdissant ainsi l’angoisse générale et faisant le jeu de ce qu’ils prétendent combattre. La manipulation managériale et la plus plate démagogie combinent ainsi leurs effets pour créer une situation accablante que l’une et l‘autre, tels des pompiers pyromanes, jurent naturellement leurs grands dieux de vouloir apaiser.

Le 20 mars 2020, au plus fort de l’épisode des masques, le ministre Olivier Véran déclarait : « Nous étions un pays, hélas, qui n’était pas préparé, du point de vue des masques et des équipements de protection, à une crise sanitaire, en raison d’une décision qui a été prise il y a neuf ans. » Cette décision avait-elle donc valeur de dogme républicain pour n’avoir été remise en question ni par les deux quinquennats précédents ni par celui qui, en 2020, allait déjà fêter ses trois ans ? Un tel propos ne renvoie pas seulement à de possibles négligences ou à l’éventuelle mauvaise volonté des pouvoirs qui se sont succédé durant ces neuf années. Il évoque une sorte de tabou, il délimite l’enclos du sacré économique : on ne revient pas sur certaines décisions, elles relèvent d’une infaillibilité collective – entendons qu’elles portent en elles les intérêts majeurs de l’argent. Si la critique insiste, si ses arguments sont solides, non seulement on ne les entendra pas mais, de manière puérile, on se jettera dans un déni de réalité dont aucun politologue ne fournira jamais l’explication : on trouvera quelqu’un pour raconter que les masques n’ont guère d’intérêt sanitaire.

Quand les blessures des cœurs se seront un peu apaisées, une évidence apparaîtra peut-être enfin et, avec elle, l’espoir d’un changement digne de ce nom. Toute cette classe politique qui ne jure que par le pragmatisme, celle-là même qui exalte les compétences, célèbre les spécialistes et barbote dans les statistiques, traverse la modernité sur les ailes du cauchemar managérial. Elle ne vit pas de lui : elle est comme vécue par lui. Qu’on observe les oppositions, de droite ou de gauche, dans ce quinquennat comme dans les précédents. Si véhémentes que soient leurs critiques, ce n’est jamais à l’esprit de la politique au pouvoir qu’elles s’en prennent mais à ses réalisations, ou à ses intentions. Quelque chose d’infiniment plus fort que leurs différences, et qui ne cesse d’ailleurs de les périmer ou de les réaménager, unit ou amalgame les responsables politiques mais aussi toutes les soi-disant élites, particulièrement celles des administrations et des entreprises. Cette réalité majeure, aucune science humaine ne pourra jamais vraiment la saisir : ce qui se joue là nous envoie aux limites de la conscience, là où elle ouvre sur le mystère, sur l’inconnu.  Seule la poésie, peut-être…

Ce délire managérial, qui ne jure que par la réalité, qui se veut plus réel que le réel, en est plus éloigné que d’aucune planète. La puissance toujours multipliée de l’homme virtuel, ce délire qui exacerbe l’angoisse des hommes réels, les a précipités dans le faire semblant : ces acteurs ne sont jamais des auteurs et les pièces qu’ils jouent, ces épopées du pouvoir, sont toujours signées par le néant. C’est cela qui, au-delà de tout, unit les élites et fait d’elles, la plupart du temps malgré elles, des fabriques d’illusions et de mensonges. On vient de le voir encore. Quelqu’un tente d’expliquer, sur une radio du service public, que le tri des malades est une activité naturelle et somme toute banale, et ose, à ce propos, citer le nom de Xavier Emmanuelli ! Comme si la pandémie ressemblait aux accidents naturels ou aux attentats qui arrivent n’importe où et obligent à improviser en allant, non pas au plus pressé, mais au plus souffrant ! Il importerait assez peu qu’il y eût au monde un tricheur de plus. Il est par contre infiniment grave qu’on travaille à retirer le mot mensonge de notre conscience.

Qu’avons-nous sous les yeux ? Un an après la première vague, la France, ce vieux et riche pays qui aspire à un destin mondial, n’a pas été capable d’installer quelques milliers de lits supplémentaires pour soigner ses malades. D’où vient l’impossibilité ? Une nation qui attache tant de prix à l’organisation des Jeux olympiques ne serait pas capable de cet exploit ? Absurde. Alors ? Le cynisme des gouvernants ? Non. Quelque chose de plus grave, d’à la fois indiciblement compliqué et redoutablement tranchant. Là encore, la limite magique à ne pas franchir. Une loi non écrite à ne pas transgresser. La transcendance de l’argent, la bribe de sens pourrie qui rattache à la réalité. Une caricature de religion, avec des mots qui sonnent étrange, qui sonnent sectaire, qui sonnent sale. Qui sonnent petit, surtout quand ils sont appliqués à l’hôpital. Des « critères exigeants en termes d’efficience ». La « soutenabilité financière ». La « valeur ajoutée ». Les « trajectoires de retour à l’équilibre ». Des vies humaines vont être sacrifiées. Comment ose-t-on ? Ces mots-là, dans cette circonstance-là, comment peut-on les prononcer ? Comment ne pas se révolter ? Pas besoin d’héroïsme ni même d’altruisme. Une certaine idée de soi suffit, et même un égoïsme bien placé. Le refus de se laisser détruire. Une réaction de vivant, même et surtout si l’on est entouré de cadavres.

Sans le virus managérial, le Covid aurait tué. Moins assurément, mais il aurait tué. Pourtant, tout aurait été différent, surtout pour la jeunesse. Il y a quelque chose de tristement hilarant dans ces élites qui se bousculent dans les studios de radio ou de télévision pour gémir sur les inquiétudes des jeunes et excuser d’avance leurs éventuelles révoltes dans l’espoir de sauver hypocritement un peu de leur propre confort. Ces angoisses auraient été assurément moins violentes, peut-être même auraient-elles laissé la place à d’autres sentiments si les jeunes avaient senti qu’il n’y a pas d’en même temps quand il s’agit de la vie humaine, et que, quelles que soient les difficultés de la situation, le parallèle entre l’économie et la santé est une invention de manager à ranger dans le même tiroir de l’absurde que le misérable sophisme de ceux qui ne veulent pas installer davantage de lits dans les hôpitaux au prétexte ahurissant que plus de gens y mourraient. L’angoisse des jeunes, c’est d’être laissés à leur angoisse. L’angoisse des jeunes, c’est le refus des adultes d’affronter la leur. L’angoisse des jeunes, c’est la puérilité compétente et creuse des adultes. L’angoisse des jeunes, c’est la servitude des adultes.

Nous avons vu, durant cette crise, se déployer la batterie de grosses astuces que les esprits faibles nomment communication. La liste en serait ici trop longue, chacune et chacun aura l’aigre plaisir d’établir la sienne. Je signale pourtant la dernière. Un comité s’est réuni à qui l’on ne peut rien cacher. Il a finement compris que l’humeur populaire n’est pas au beau fixe et jugé qu’il est urgent de la stimuler un peu. Des experts reconnus vont donc, paraît-il, nous vanter les atouts français : tout cela, n’en doutons pas, est une partie de bridge, ou de belote. Ainsi nous donnera-t-on d’excellentes nouvelles de nos performances financières, économiques et, naturellement, culturelles. Ainsi nous fournira-t-on sur le classement de la France dans les compétitions mondiales ou européennes des chiffres propres à nous faire retrouver le sommeil. Pour finir, peut-être nous annoncera-t-on quelques exploits techniques à venir dans des domaines dont presque tout le monde ignore à peu près tout. Que dire ? C’est sot. C’est sot et c’est lugubre. Rien de tout cela n’est sans intérêt, mais rien de tout cela n’est de nature à donner à personne le goût de vivre. Rien de tout cela n’est vivant. Je ne veux pas douter de la bonne volonté de ces missionnaires du bonheur mais je ne veux pas non plus les tromper : ils ne seront vraiment au monde que lorsqu’ils auront tout oublié du fatras dont on les a embrouillés, quand ils auront admis qu’il n’est pas de sens qui puisse les atteindre sans passer par leurs sens à eux, puis par leur esprit à eux, puis par leur cœur à eux et que tout ce qui veut court-circuiter cet itinéraire, c’est poubelle ! Que la liberté n’est pas un agrément de promeneur mais l’inséparable compagne que rien ne décourage, même pas les virus, même pas celui qui nous détruit sans le savoir, même pas celui qui nous dégrade en le voulant.

31 mars 2021

 

Trouble au Palais Bourbon et autres affaires

LE MARCHÉ LXXXII

Trouble au Palais Bourbon

Il aurait fallu la majorité à la fois bien cruelle et bien stupide pour ne pas trouver légitime d’accorder quelques jours supplémentaires de congé aux parents qui viennent de perdre un enfant. Pourtant, par deux fois, elle a mis en échec la mesure, au demeurant fort peu coûteuse, proposée par l’opposition. Ce bug parlementaire, ou ce pataquès politique, est probablement dû à la volonté du gouvernement d’exploiter à son profit, et non à celui de l’opposition, une idée identique ou semblable qu’il aurait autrement présentée. Qu’à cela ne tienne, l’occasion était belle pour l’opposition de jouer le grand air de l’accablement des justes devant la dureté de cœur des méchants. François Ruffin excelle dans ce genre d’improvisation. Sans doute l’inspiration première lui en a-t-elle été soufflée à Amiens, chez les Jésuites de La Providence qui ont également formé, en la personne d’Emmanuel Macron, même si son répertoire est très différent, un autre virtuose de la vibration morale, moralisante, moralisatrice. Mais, comme le vin blanc pétillant, la morale n’est vraiment elle-même que dans l’excellence et ne saurait, en outre, être servie dans n’importe quelles circonstances. En réalité, nous n’avons pas eu devant nous, dans cette affaire, des méchants et des bons mais, en deux camps distincts, une même sorte d’aveugles ou d’aveuglés : ni ceux qui la jouaient ni ceux qui la regardaient ne semblaient comprendre quoi que ce fût de la pièce.

Pour cause. Imaginez une famille que frappent, le même jour, au même instant, le coronavirus et le dernier méfait du réchauffement climatique. Trop c’est trop, n’est-ce pas ? Eh bien, à l’Assemblée, trop c’était trop. S’abattaient, ce jour-là, sur elle deux circonstances dont chacune pouvait, à elle seule, la paralyser ou la rendre folle. Le premier, c’était la possibilité terrifiante, soudain entrevue par la majorité, d’avoir peut-être à désobéir, d’avoir peut-être à envisager de désobéir. Le second, qui concernait tout le monde, c’était que le vrai sujet du débat, loin des chicaneries habituelles, n’était autre que la mort. Comment les deux angoisses coexistaient, comment les deux épreuves s’emboîtaient, quel étau se formait qui prenait nos parlementaires entre ses mâchoires féroces, je n’aurai pas le souffle de le dire. Nos marcheurs erraient entre deux versions de la pire catastrophe qui puisse s’abattre sur la représentation nationale, républicaine, démocratique, écologiste : l’irruption, par toutes les entrées à la fois et au mépris de toutes les lois et convenances, du fondamental soi-même et de cette redoutable transcendance qu’il porte à son flanc comme un glaive. L’opposition, elle, tel le chœur de la tragédie antique, alourdissait la tension par l’écho que son émotion stupéfaite offrait à l’événement.

« Un peu d’humanité dans le traitement des députés » demandait Olivia Grégoire, porte-parole du groupe LREM de l’Assemblée. C’est ce que je tente de faire ici en ne me laissant impressionner ni par l’écharpe qu’ils ont en commun ni par les opinions qui les divisent et en cherchant en eux, en eux tous, ce qui les fait ressembler à tous les citoyens. Ce n’est pas là une tâche insurmontable, surtout quand l’un d’eux, qui se souvient peut-être du personnage d’Adémaï qu’incarnait Noël-Noël, se plaît à exposer ses mésaventures à la télévision avec une feinte naïveté. Enfin. Voyez donc. Il explique qu’on lui dit de s’opposer. Bon. Il s’oppose. Que croyez-vous qu’il arriva ? Voici qu’on l’engueule ! Ce récit drolatique a de la réalité. Cet aveu pudique dit quelque chose. Dans ce faire-semblant roublard, si français, je retrouve ce que j’ai entendu partout, au-delà de toutes les différences, dans les ateliers et dans les bureaux. Nous sommes ici au vrai de l’âme, au creux de l’âme inquiète du peuple que nous sommes. Que sa pudeur et son goût pour la litote ne nous égarent pas. Il s’agit là de choses graves, de vie, de mort. D’un peuple que menace quelque chose comme l’avortement de son être et à qui des menteurs appointés chargés, aujourd’hui comme hier, de vendre une politique aliénée et impuissante n’auront bientôt guère plus à proposer qu’une forme cousine de la « sédation profonde et continue jusqu’au décès » qu’on réserve aux malades incurables.

Devoir exister personnellement. Devoir penser individuellement. À ses risques. Devoir s’opposer solitairement. À ses frais. Voilà l’obligation, entièrement incontournable ce jour-là, qui s’est invitée, ou plutôt imposée, dans l’hémicycle. Agression inhumaine quand tous les excellents principes que la famille et l’école vous ont inculqués ne peuvent vous faire oublier que cet échafaudage de vertus repose en réalité sur les deux piliers de la décivilisation occidentale que sont le respect hypocrite de l’autorité et la noire méfiance de soi-même. Agression inhumaine quand la modernité mercantile et l’avarice ordinaire qui la suit comme un caniche travaillent sans relâche à faire de ce faux respect et de cette folle méfiance la substance de votre être et la chair de votre raison. Aucun député macroniste n’en doutait : rien, absolument rien ne pouvait expliquer, encore moins justifier, ce nouveau veto. Et pourtant, ils allaient encore l’infliger aux Français. Et, plus cruellement encore peut-être, se l’infliger à eux-mêmes. Absurdement. Contre leur intérêt. Contre l’intérêt général. Contre l’intérêt de leur parti. Contre l’intérêt du président de la République. Ils l’ont immédiatement compris : rien ne pourrait jamais faire oublier une telle catastrophe symbolique, pas même des injections de communicants accourus en hâte par le train, par l’avion, par voie de messageries hautement sécurisées, pour tenter d’enterrer cette extravagante révélation de la conscience publique sous des brouettées de scandales croustillants et secs, pour dissimuler sous des bâches de morale miteuse, hâtivement recyclée, l’évidence que la représentation nationale s’était retrouvée, pour une fois, bien malgré elle, au cœur saignant du tourment quotidien de tous les travailleurs : ne pas oser dire ce qu’ils pensent.

Troublés, ces députés l’étaient évidemment. Meurtris. Mais, surtout, stupéfaits de cette fenêtre soudain si largement ouverte sur leurs âmes. Revivant la scène, la même Olivia Grégoire se doutait-elle qu’elle était en train d’entrer dans les livres de grammaire ? « On ne peut pas leur reprocher de suivre leur majorité » s’écriait-elle avec cœur. Quel modèle d’antiphrase ! Les mots sont lourds de la contradiction qu’ils se donnent à eux-mêmes. Mais si, Madame, on le peut ! Et même, comme vous le devinez si fort, on le doit !

Dans leur trouble, je sais bien ce qu’ils regardaient, les députés de la majorité. Ils regardaient ce qui, à la fois, les dédouanait et les enfonçait dans leur embarras. Ils regardaient le banc du gouvernement où siégeait Madame Muriel Pénicaud, ancienne DRH et présentement ministre du Travail. Et Madame Pénicaud, qui comprenait tout et devait en souffrir plus que tout le monde, ne levait pas le petit doigt pour crever l’abcès. D’une seule phrase, d’un seul mot, Madame Pénicaud avait le pouvoir d’effacer cette stupide ardoise. Personne, je crois, n’aurait eu l’imbécile mauvaise foi de le lui reprocher. Mais Madame Pénicaud ne disait rien. Madame Pénicaud parlait comme à l’ordinaire, quand il ne se passe rien. Madame Pénicaud parlait comme Madame Pénicaud. Quand elle évoquait les parents éprouvés par la perte de leur enfant, j’observais qu’elle multipliait tellement les mots de compassion, les malheureux et les malheureusement qu’ils en devenaient presque artificiels et un peu gênants. Et certes je ne croyais pas un instant à l’insensibilité de Madame Pénicaud. Elle était affligée, vraiment affligée. Et même deux fois affligée. Par le sujet du débat et par le tour misérable qu’il avait pris. Mais, ce débat, Madame Pénicaud ne le remettait pas sur ses pieds. Ni sur ses rails. Et sur la bonne voie. Madame Pénicaud renvoyait aux députés l’image d’eux-mêmes comme ils lui renvoyaient la sienne. C’est alors que je me suis souvenu d’un autre DRH, il y a trente ans. Nous nous combattions sans nous détester. Nous discutions souvent. Ses hésitations, ses soupirs, sa manière brusque de changer de sujet ou, parfois, de mettre fin trop vite à notre entretien, me laissaient une impression étrange. Un jour où je m’occupais moins, sans doute, de mes arguments que de comprendre d’où il tirait les siens, j’eus le sentiment que ce qu’on n’appelait pas encore l’hypertexte de son propos, le lien de ses contradictions, tenait en quelques mots infiniment simples qu’il n’avait jamais prononcés et ne prononcerait jamais : « Moi aussi, je suis un subordonné. »

J’ai lu que le président de la République avait mis en cause le sens politique de Madame Pénicaud. Bobard ou indice ? Je pense que Madame Pénicaud a tout de suite mesuré l’étendue des dégâts politiques et que son silence n’est pas la conséquence de sa pusillanimité. Je pense que, tout aussi vite, elle a réalisé dans quelle situation l’Assemblée nationale se trouvait et qu’elle ne pouvait l’en tirer qu’au prix d’une initiative d’une nature exceptionnelle qu’elle ne s’est pas, comme on dit en Provence, sentie d’assumer. Je pense que le sens politique n’avait rien à voir là-dedans. Je pense que le spectacle que nous avions sous les yeux ne relevait pas de l’étage de l’historique et du politique, mais de celui du fondamental et de l’anthropologique. Je pense que nous avons vu ce jour-là ce que nous ne voyons presque jamais, ce que, du protocole à la communication en passant par l’information, tout a fonction de nous dérober : des êtres vivants aux prises avec eux-mêmes et nous signalant ou, du moins, nous laissant percevoir, les vrais mouvements de leur esprit et de leur cœur. Je pense qu’ils nous livraient ainsi, sans le vouloir, beaucoup plus qu’un secret politique. Je pense qu’ils nous parlaient de ce chimérique et fameux monde du travail qui, s’il est vraiment monde, ne l’est que parce qu’il est mondifié par une dramatique dépendance des personnes qui n’a rien à voir, ni de près ni de loin, avec les exigences de l’organisation ou de la production. Je pense que si le président de la République, ou quelque autre autorité officielle, a vraiment eu la réaction rapportée par la presse, cette interprétation erronée est un indice d’une importance capitale pour comprendre les prétendus dysfonctionnements de notre société, euphémisme qui évite de donner son nom à la maladie sociale qui pervertit et corrompt la quasi-totalité des travailleurs à tous les étages de la hiérarchie. Je pense que c’est cette maladie qui, franchissant tous les barrages de la prophylaxie managériale, a envahi, ce jour-là, le Palais Bourbon. Je pense que Madame Pénicaud a eu très exactement le comportement qu’on attend d’un DRH. Je pense que, si l’idée l’a jamais effleurée qu’il était nécessaire, ce jour-là, d’en prendre l’exact contrepied, tout en elle s’est rebellé. Je pense que la classe politique supérieure est composée de gens qui, dans le jeu de petits chevaux du pouvoir, sautent directement d’une bonne case à une autre bonne case, d’une case confortable à une autre case confortable, sans avoir jamais à s’arrêter aux cases intermédiaires ou ordinaires où grouillent tous les virus que la société bourgeoise, version laïque ou version non laïque, y a délibérément installés. Je pense que la désinvolture de ces favorisés leur vient de ce qu’ils imaginent être leur supériorité quand ils considèrent le reste de la population. Je pense qu’ils n’ont en cela raison qu’à moitié car, à l’instant même où ils se félicitent de cette apparente supériorité, ou s’en consolent ou s’en rassurent, ils ne s’aperçoivent pas que ce cadeau du sort est bien ambigu, qu’il les condamne à des relations de regard et de mesure avec les autres humains et que, s’il leur épargne les souffrances de l’aliénation ordinaire, il les charge d’illusions extraordinaires qui, si elles se dissipent jamais, mettent un temps infini à le faire. Je pense que les épreuves des travailleurs sont douloureuses mais qu’elles les mettent en face d’une réalité non inventée alors que les illusions des soi-disant élites leur feront toujours ajouter de la fumée à la fumée. Je pense que leur virtuosité langagière et l’hésitation du plus grand nombre à s’exprimer sont les deux manifestations de la même aliénation. Je pense que les uns peuvent s’exprimer parce qu’ils n’expriment rien et que les autres ne peuvent pas s’exprimer parce qu’ils voudraient exprimer tout. Je pense que la plus grande partie de la société étouffe et que l’autre partie s’évapore. Je pense que ce contresens sur l’attitude de Madame Pénicaud pourrait être le point de départ d’une réflexion sur l’expression du peuple français. Je pense que la vraie révolution est là, non pas dans des rêvasseries robespierriennes. Madame Pénicaud, dans cette affaire, a agi en subordonnée loyale, c’est-à-dire, dans le système de relations pervers d’une organisation perverse, en aliénée. Je n’ai jamais vu autre chose dans les entreprises quand un grain de sable en perturbe le fonctionnement parfait, parfaitement inhumain. Je pense que l’incident du Palais Bourbon montre que ce système n’est pas seulement nocif aux petits subalternes qui le subissent mais que les grands subalternes qui l’installent peuvent se le prendre dans la poire. Je pense qu’il n’y a que de mauvaises raisons de prolonger sa détestable existence et que seuls des personnages plus détestables encore peuvent imaginer le contraire. Je pense qu’une telle chose ne convient qu’à une population de domestiques imbéciles qui n’existe que dans le délire de quelques gangsters déments. Je pense que tous ceux qui ont contribué à son installation n’ont plus maintenant, en fait de droits, que le devoir de se taire et de se faire oublier.

Toute angoisse de mort renvoie à une angoisse de vie. De la circonstance qui était à l’origine des débats et qui planait sur eux, je ne dirai qu’un mot. Ma mère, dans sa jeunesse, avait travaillé quelque temps à la Librairie italienne et y avait rencontré les frères Fratellini, les plus célèbres clowns de l’époque. Elle évoquait souvent avec émotion la soirée où elle avait vu l’un d’eux – ils étaient quatre – plus déchaîné que jamais sur la piste du cirque alors qu’il avait, quelques heures auparavant, enterré l’un de ses enfants. Elle revenait régulièrement sur ce souvenir, sur ce deuil impossible immédiatement associé, inextricablement mêlé à ce jeu bienfaisant, à cette haute expression de la vie. Je sentais que ce pari des profondeurs l’avait bouleversée. Loin de la conduire à une rumination morose, cette ineffaçable tragédie avait provoqué en elle une insolente affirmation de vie qui, dans ses périodes dépressives, la rendait à elle-même. Je n’ai rien senti de semblable à l’Assemblée nationale. Je l’ai regretté pour moi, pour les Français et surtout pour les jeunes, à la formation desquels les exhibitions de névrose ne contribuent guère. Le contraire eût été miraculeux : rien d’autre ne s’est exprimé qu’une compassion solennellement maladroite ou maladroitement solennelle. Sincère évidemment, sincère. Sincère mais embarrassée. Sincère mais apeurée. Sincère mais presque coupable. Une compassion compassée. Un discours de pompes funèbres, aurait dit Sartre. Les morts enterraient leurs morts. Le triomphe des choses. Si, devant ce parterre de fleurs artificielles, quelqu’un s’était écrié Vive la République ! il eût fallu expliquer qu’il parlait à l’optatif, ce mode grammatical dont disposent ou disposaient certaines langues, notamment le grec, pour exprimer le souhait ou le désir. Personne, je crois, n’aurait eu le front d’affirmer qu’elle était vivante.

 Données ou prises ?

Les chercheurs se mettent à la torture pour trouver dans notre trop petit pays toutes les données dont il leur faudrait nourrir la prétendue intelligence artificielle, le plus loufoque des oxymores. Ils expliquent qu’à partir de ces données se construit l’information et, sur cette dernière, la connaissance dont ils n’attendent rien de moins – et rien de plus – que l’amélioration de nos conditions de vie. On reste toutefois frappé de la disproportion qui semble exister entre la complexité de la science informatique et la nature des découvertes dont elle peut accoucher. Il y a quelques années, dans sa leçon inaugurale au Collège de France, un éminent savant se félicitait de voir la recherche établir un rapprochement – pour elle inattendu – entre les utilisateurs de couches-culottes et les consommateurs de bière. Rassurante quant à la tempérance des chercheurs, cette découverte paraîtra moins étonnante à ceux qui sont familiers des effets de cette sympathique boisson. Et ce ne sera pas par excessive extrapolation qu’on verra dans cet exemple la limite des fameuses données. Elles valent pour l’inerte, pour les choses, pour les produits, pour rien d’autre. Elles ne disent rien, jamais rien, des êtres humains. Rapportées à eux, elles ne sont que leurs déchets. Ou leurs excréments, comme dit, non par provocation mais par loyal souci de justesse, le formidable Tchouang-tseu. Si les textes d’un penseur de cette taille étaient proposés à la réflexion des futurs dirigeants plutôt que des dissertations d’économistes de petite envergure, la notion de données serait très vite renvoyée au statut subalterne et confus qui est le sien. Et d’ailleurs, ces données, sont-elles vraiment données ? Nullement. Comment y aurait-il données sans donneurs ? Ces données sont des prises, comme au catch, aux échecs, à la guerre. Il n’y a rien en elle des échanges et de la vie que leur nom, mensonge ordinaire de la communication, suggère. Quand nous sommes assez naïfs pour leur demander de nous éclairer sur l’existence humaine, ces malheureuses données ne peuvent nous parler que du passé ou de l’insignifiant. La vérité et la sagesse seraient de prendre acte de leurs limites. Et de chercher sans elles, hors d’elles, la solution de problèmes qui les dépassent et sur lesquels elles n’ont rien à nous dire. Quand l’humanité ne se dérobe pas à son destin, elle imagine ses chemins ou, ce qui est la même chose, elle les retrouve en parcourant par l’intelligence et le cœur les réserves secrètes de la mémoire et du désir. La science manque de données ? Qu’elle demande donc aux citoyens d’en inventer, celles-là ne seront pas truquées et seront vraiment données.

Cœurs incomplets

Tous les deux, ils travaillent. Leurs métiers sont différents mais le climat qui règne dans les deux boîtes est le même. Avec les concurrents, compétition. Avec les collègues, compétition. Évaluation permanente. Blabla de la motivation. Apprentissage de l’insincérité. Objectifs inventés par des ballots. Bruits de couloir. Masques invisibles. Incertitude du lendemain. Lugubres pots de retraite. Fausses réjouissances. Faux enthousiasme. Fausses relations. Fausses confidences. Séduction truquée. Personnalité rapportée. Et, sur tout ce mensonge, sur tout ce déséquilibre constitutif voulu et provoqué, sur toute cette fabrique de nullité et de ressentiment, sur ce pied-de-nez à ce qui compte et à ce qui vit, un sourire comme un vernis. Le soir, chacun des deux retrouve l’autre sans pouvoir se retrouver soi-même. Terrible jeu de miroirs sur fond de tracas quotidiens. Insatisfaction, querelles, rancune d’amour, exaspération, colère, brutalité, vraiment ça vous étonne ? Vous croyez qu’en ouvrant sa porte on se débarrasse de cette saleté, on se vide de ce vide ? Mais vous avez un grand cœur, vous vous opposez aux violences et comme les femmes en sont le plus souvent les victimes, vous les défendez en priorité. Bravo. Chapeau. Normal. D’accord. Mais attention. Ne faites pas semblant de ne pas comprendre ce qui se passe vraiment. Le jeu, si l’on peut appeler cela un jeu, ne se joue pas à deux, mais à trois.  Avec le monde.

Au mais pas du

Quand mon univers ne dépassait guère l’espace du patronage et de la paroisse, je voyais avec rage l’esprit bourgeois s’accaparer l’élan chrétien et le corrompre en l’affadissant. Mon regard s’est, je crois, élargi. Ma rage aussi. Une bourgeoisie bien plus cruelle que celle qu’on retrouvait, le dimanche, à la confortable messe de onze heures dicte maintenant à une société froussarde et paniquée ses principes et ses choix. Aujourd’hui comme hier, être au monde, pour elle, c’est être du monde. Là est le fossé, là est le gouffre entre elle et moi. Tout, absolument tout – force et faiblesse, amour et haine, vice et vertu, liberté et captivité – m’en a convaincu : être vraiment au monde, c’est ne pas être du monde.

Rien n’est rien

Se montrer nu et dans sa misère, pour rien. Parce que. Parce qu’on a imaginé, une fraction de seconde, qu’il y aurait là-dedans je ne sais quelle issue, je ne sais quelle affirmation, je ne sais quelle libération. Parce qu’un instant ça a paru avoir du sens, réveiller du vrai, chasser du mensonge. Parce qu’à force de vivre dans du raisonnable délirant, on finit par se convaincre que le délire sera raisonnable. Parce que, comme le disait un ami de Maurice Clavel, votre nature ne vous supporte plus. Le citoyen-consommateur comprend parfaitement cela. Mais son devoir, sa mission, son identité – donc son intérêt – est de ne pas le comprendre. Il doit être bien d’accord : cet incident ne parle pas de détresse, cet incident n’a rien d’un appel, cet incident n’a aucun sens. Ce soir, avant de s’endormir, il se dira trois fois : « Cet incident ne me concerne en rien. » Trois fois. Une fois pour la liberté, une fois pour l’égalité, une fois pour la fraternité. Après cela, il pourra dormir comme un plomb. Et vivre de même, jusqu’à ce que le plomb pète.

Ni plus, ni moins

 Polanski. Il ne devrait plus y avoir matière à commentaires une fois qu’on a affirmé qu’un artiste est un justiciable comme les autres, ni plus ni moins. Ce qui est inquiétant dans les affaires de ce genre, c’est la privatisation de la justice que trop de gens rêvent de réaliser à leur profit et qui est entièrement contradictoire avec l’idée même de civilisation. On peut parfaitement entendre que des consciences douloureusement affectées soient tentées de céder à une rage vengeresse : elles ont droit à ce que les fermes explications qu’on leur donne soient vraiment respectueuses de leur douleur et délicatement attentives à leur émotion. On ne s’obligera pas, par contre, à considérer les diktats des spécialistes auto-proclamés du juste comme autre chose qu’un chapelet d’inepties qui ne méritent pas qu’on leur consacre plus de temps qu’il n’en faut pour les écarter sèchement. Enfin on s’étonnera qu’un ministre de la Culture qui n’a pas été spécialement désigné pour ses compétences cinématographiques se mêle de souffler ses décisions à un jury parfaitement responsable et autonome, s’attribuant ainsi à lui-même le titre très peu enviable de ministre de l’Opinion. Il est heureux que les temps antiques n’aient pas été encombrés de ces grandes âmes qui ne prennent, à vrai dire, toute leur dimension que sous les projecteurs. Les livres d’André Gide, qui ne fut pas précisément un modèle de moralité, auraient été censurés et le gamin que j’étais à la fin de la guerre n’aurait pas trouvé en eux non seulement sa première émotion littéraire mais surtout un élan et une force de désir dont il était bien incapable de se demander ce qu’ils alimentaient mais qu’il sentait comme un fleuve puissant où se noyaient beaucoup de ses inquiétudes. Polanski est un justiciable comme les autres, ni plus ni moins. Point final. Pourquoi donc en doute-t-on ? Parce que la peur. Parce que la bourgeoisie. Parce que la bourgeoisie a peur. Il lui faut du pouvoir. Le monde qu’elle a patiemment tricoté perd ses mailles les unes après les autres. Elle sent qu’elle n’aura bientôt plus prise sur rien et elle en panique. De la même manière qu’elle achetait naguère en Bourse du pétrole, de l’aluminium ou du chemin de fer, elle achète désormais de la Justice à tout va. Et, comme autrefois les matières premières ou l’industrie, tâche de la refaire à son image, à son goût, à son profit, à sa médiocre taille. Retenir, empêcher, privatiser. Elle ne peut pas accepter que l’homme porte en lui du plus grand que lui-même qui le fait divers, complexe, contradictoire. Ses fautes et ses crimes doivent l’empêcher de laisser échapper de la beauté et si, d’aventure, elle s’échappe, il ne faut pas qu’il le sache. L’homme bourgeois ne se déploie pas, il s’agrippe. Pour lui, c’est l’étroit qui commande, jamais le vaste. L’avarice, ce sacrifice à l’absurde, est le prix à payer pour ne pas être, pour coller au monde, à soi-même, à son image, à sa mort. Eh bien, non. Un artiste est un justiciable comme un autre, ni plus ni moins. Quel que soit le destin judiciaire de Polanski, ses films resteront beaux. Et il n’y aura aucune raison, jamais, de ne pas les proclamer tels. Et il ne sera jamais juste de ne pas les proclamer tels.

3 mars 2020

Management : éradication immédiate

En quelques jours, l’annonce de vingt-huit suicides en quatre mois dans la Police et les comptes rendus terrifiants du procès de France Telecom. S’ajoutant au reste. On a le droit de se taire. On a le droit de parler. On n’a pas le droit de raconter des histoires. Il y a trois manières principales de se moquer du monde. La première consiste à chercher et trouver des boucs émissaires en espérant que l’horreur se noiera dans leur véhémente désignation. S’il y a des responsabilités personnelles, à la Justice de les établir mais, si lourdes qu’elles soient, elles s’appuient sur la constante complicité des pouvoirs et des supposées élites politiques et économiques avec ce monument de bassesse et d’hypocrite violence que constituent l’idéologie et les pratiques du management. La deuxième manière de tricher, plus grossière mais non moins perverse, consiste à en appeler pitoyablement aux valeurs et, par exemple, à exhorter les entreprises à se montrer plus « humaines » : les bons apôtres qui s’en tiennent à ces pieusetés sont généralement agrégés de double langage et docteurs en ambiguïté. La troisième fumisterie, c’est d’imaginer que ces questions se résoudront « autour d’une table » par trois rencontres entre patrons et syndicats, et deux signatures au bas d’un papier.

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Telecom, la Police, Renault-Guyancourt, etc. Pour avoir assisté, dans de très nombreuses entreprises, aux transformations du monde du travail survenues au début des années quatre-vingt, pour avoir alors exercé mes activités de formateur avec le souci principal de comprendre les lourdes conséquences de ces bouleversements sur les travailleurs, pour avoir proposé les remèdes qu’il conviendrait de leur opposer, je porte sans hésitation le diagnostic suivant : intoxication au management. Je répète : intoxication au management. Je ne dis pas : intoxication au mauvais management. Ceux qui me trouveront excessif et me réciteront la fable du bon et du mauvais management valideront plus ou moins consciemment une escroquerie linguistique. En France, à la fin des années soixante-dix, le mot management a désigné cet ensemble de pratiques et de prescriptions venues principalement des États-Unis et du Japon dont Jean-Pierre Le Goff, une fois pour toutes, a établi le caractère idéologique. Puis, snobisme de cadres sup aidant, il est devenu un synonyme de direction, ou d’organisation, ou d’administration. Il faut donc mettre les points sur les i. On peut parler d’une bonne direction, d’une bonne organisation, d’une bonne administration. On ne peut jamais parler d’un bon management. Sauf si l’on se tient pour un manager, et qu’on manipule comme on éternue. Le management est intrinsèquement pervers. 1

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Management. Comment ce mot et cette chose ont pu être tatoués ensemble, au début des années quatre-vingt, dans l’esprit des travailleurs, cela n’est concevable que si l’on se représente l’écart vertigineux qui s’est creusé entre les illusions qu’a suscitées la technique et la réalité qu’elle a sécrétée, dont nous commençons à voir partout, et d’abord dans l’impitoyable verdict du climat, le caractère lourdement démentiel. Le management est une exploitation vicieuse de l’angoisse et, surtout, de la peur de l’angoisse. Il suggère à ses victimes, en les entraînant dans des aventures entièrement illusoires, qu’elles sont incapables d’affronter leur destin et de vivre leur vie singulière. Le management est une dénégation dramatiquement puérile du tragique, c’est-à-dire de l’existence elle-même. Le management est mensonger par nature, d’où son activité polymorphe, d’où sa capacité de chanter les airs les plus contradictoires. Le management est une machine à aliéner. Il brouille les consciences comme le cuisinier les œufs : il les casse, il les vide, il les mélange. Le management est une discipline servile. Le management est une activité nuisible.

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Le fonds de commerce du management : ruiner l’individu en faisant partir en fumée son passé et en rabattant son avenir, comme une enveloppe qu’on ferme, sur l’instant présent. Ainsi le passé ne laisse pour tout héritage, et l’avenir pour toute promesse, que la rage folle de n’être rien et l’illusion grotesque qu’un activisme mécanique peut faire de ce rien quelque chose. Mais rien, même saupoudré de grands mots, n’est jamais autre chose que rien. Mieux vaut, pour s’en apercevoir, ne pas attendre qu’il soit trop tard.

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Le manager idéal ressemble à un vieux gamin refoulé. L’entreprise est sa mauvaise mère, elle le gâte. Sous sa protection, il joue aux petits soldats, sans danger, avec les vies des autres. Ce qu’il sait, ce qui l’obsède, ce qu’il n’ose pas avouer, le pauvre, c’est que sa première victime, c’est lui.

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Le meilleur des hommes et la meilleure des femmes, quand ils mettent en œuvre dans leur secteur d’autorité les méthodes du management, nuisent plus sûrement à leurs subordonnés et à la vie sociale tout entière que les pesticides à la nature.

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“Le travail donne sens”, dit Daniel Cohn-Bendit. Non, non et non. Le sens désigne le travail.

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Sur chaque lieu de travail, mettre en place une cellule anti-management, une c. a. m. Pour y faire quoi ? 1. Se parler. 2. Parler ensemble des autres. 3. Parler ensemble du monde. 4. Faire sentir qu’on n’acceptera plus n’importe quoi.

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« La police et la gendarmerie ne sont pas malades du suicide » se rassure le ministre de l’Intérieur. La dénégation vaut aveu. Les « responsables » de France Telecom voyaient dans les suicides des salariés une addition de drames personnels. Profondément déconcertés hors des mondanités, énarques et polytechniciens ne savent plus raconter, devant le drame, que des histoires de trains qui arrivent à l’heure ou de verres à moitié pleins. Ils sont aussi paumés que les autres, et de cela, s’ils pouvaient seulement l’admettre, seuls des imbéciles les blâmeraient.

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J’admire que le ministre considère que, dans la police, « on n’est peut-être pas assez vigilant à la façon dont on vit avec son collègue ». En somme, la faute aux copains si on déprime ou si on se suicide ! Jusque dans cette circonstance, la machine managériale à diviser fonctionne cinq sur cinq. Et, après avoir divisé dans la réalité, elle tâche, comme d’habitude, de rassembler dans le délire en proclamant que la police est une famille ! Mais naturellement ! La gendarmerie aussi, n’est-ce pas, et toutes les entreprises, bien sûr, et les administrations, cela va sans dire ! Des familles ! De belles familles ! De grandes familles !

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Deloitte et Accenture ne sont pas des comiques troupiers mais « deux géants du conseil » dit Le Monde. Ils ont inventé un truc épatant, l’évaluation à 360°. Fini l’entretien d’évaluation de papa. Beaucoup trop mesquin. Désormais, tout le monde évalue tout le monde. De l’instant où l’on arrive au boulot à celui où l’on en sort, toute personne qu’on rencontre, dans un bureau ou à la cantine, dans les couloirs ou dans les toilettes, devient un juge et un suspect. Admirables Deloitte et Accenture ! Offrons-leur vite deux trottinettes jumelles ! Naturellement, avec un peu de retard, le chewing-gum est arrivé en France où une cadresse supérieure d’une entreprise de fourniture industrielle a tout de suite compris l’intérêt de la chose : « Ce qui se passe entre deux personnes, dit-elle, reste subjectif. C’est mieux que d’autres donnent leur point de vue. » C’est vrai, c’est vrai. À plusieurs, on fait plus attention à ce qu’on raconte, on se lâche moins. On ne dit que ce que tout le monde est payé pour dire. On engage, en somme, un processus d’intelligence collective tout à fait positif pour les intérêts de l’entreprise.

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Ce « Suicidez-vous » que des excités lancent aux forces de l’ordre, je ne l’aurais pas pris mieux que les fonctionnaires. Révoltant. Mais il faut se méfier des injures, elles cachent parfois bien des choses. « Suicidez-vous », ce n’est pas « On va vous faire la peau ». C’est à la fois plus et moins. Moins parce que ce n’est pas une menace. Plus, parce que cette allusion à ce que vivent les policiers est particulièrement cruelle. Et c’est cela qui m’intrigue. Sous l’injure, je sens comme une demande, un espoir de connivence. Comme si ceux qui crient ce « suicidez-vous » avaient peur pour eux-mêmes, peur de se suicider eux aussi, comme s’ils s’identifiaient, malgré eux, malgré leur haine, aux disparus. Comme s’ils se sentaient pris dans le même péril impossible à nommer. Peur d’être suicidés par le monde. Comme si, au beau milieu de la fureur, il y avait comme une esquisse de reconnaissance, comme la conscience infiniment lointaine, mais non pas absente, d’une solidarité de destin :

Nous vivons sous le même règne
Et lorsque vous saignez je saigne
Et je meurs dans vos mêmes liens

13 mai 2019

Notes:

  1. Au fronton du site de Baptiste Rappin, Bernanos est cité deux fois. « Le Bon Dieu ne m’a pas mis une plume entre les mains pour rigoler », tel est le constat exigeant qui s’impose et donne sens à son travail. Mais le nom même de ce site – les plus jeunes lecteurs s’en apercevront-ils ? – est une allusion à Bernanos. Donnons-leur un indice. Sous le soleil du management reprend, à un mot près – le dernier – le titre de l’un de ses plus beaux romans. Je ne doute pas de leur stupéfaction quand ils auront trouvé. Qu’ils sachent alors que cette comparaison, je l’approuve et la confirme. Je ne me la suis jamais formulée aussi clairement mais quand j’ai vu à quel enfermement, à quelle détresse l’idéologie et les pratiques du management condamnaient tous ceux, puissants ou non, qui s’y trouvaient soumis, c’est autour de ce mot-là, de ce nom-là, et de nul autre, que mon indignation et ma rage tournaient. Qu’ils entrent donc vaillamment, et avec confiance, dans ce site. D’autres surprises, très heureuses celles-là, les y attendent.