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Point zéro

Si l’on m’avait demandé de qui sont ces vers, je n’aurais pas su dire :

Nous voulons retourner dans l’ancienne demeure
Où nos pères ont vécu sous l’aile d’un archange,
Nous voulons retrouver cette morale étrange
Qui sanctifiait la vie jusqu’à la dernière heure.
Nous voulons quelque chose comme une fidélité,
Comme un enlacement de douces dépendances,
Quelque chose qui dépasse et contienne l’existence :
Nous ne pouvons plus vivre loin de l’éternité.

Ils sont de Michel Houellebecq 1. On les trouve dans La Poursuite de bonheur, un recueil de 1991. Je les ai lus plusieurs fois, surpris qu’ils me renvoient, étrangement, au tout début du Fou d’Elsa, quand Aragon explique que son immense poème est sorti d’une bizarrerie d’écriture – à vrai dire d’une faute de français – ce « la veille où Grenade fut prise » qu’il avait trouvé dans une ancienne chanson, cette contraction abusive, ce raccourci illicite par où s’étaient engouffrées l’Histoire et la poésie. Ma gêne et ma curiosité ne venaient nullement de ce que ces vers expriment, de ce qu’ils expriment très bien – et qui ne m’est pas étranger. Si le souvenir du Fou d’Elsa s’est imposé à moi, c’est parce que la bizarrerie que je ressentais m’apparaissait, là aussi, liée à la forme plus qu’au fond et qu’au fur et à mesure que je les relisais, que je les comprenais et que je pouvais m’y accorder, quelque chose, un petit quelque chose qui était un grand quelque chose, faisait que ces vers m’échappaient en même temps qu’ils échappaient à la musique qu’ils composaient, comme une rivière ou un ruisseau qui, soudain, exige de sortir de son lit.

La raison en est simple pourtant, même si elle surprendra sans doute les générations dont le rythme des alexandrins n’a pas bercé les rêves, n’a pas canalisé les émotions. Elle relève en effet de la métrique. Les quatre premiers vers sont des alexandrins pur jus. Parmi les quatre autres, un seul – Comme un enlacement… – mérite cette appellation contrôlée. Les trois autres sont de faux alexandrins, des alexandrins obèses, à qui douze pieds ne suffisent pas, ou qui boitent dans des souliers trop petits.

Médiocre connaisseur de l’œuvre de Houellebecq, je ne chercherai pas à savoir si cette étrangeté est volontaire ou non, ni pourquoi il n’a pas voulu corriger une faute qui, de toute évidence, ne lui a pas échappé. Je prends les choses comme elles sont…. Ou plutôt comme les prend parfois, de nos jours, comme il les prenait au temps de François Mauriac ou de Julien Greene, voire de Gilbert Cesbron, le romancier ou l’essayiste catholique. Sa tactique était simple. Planqué à l’angle d’une rue, le goupillon à la main, il contemplait avec une bienveillance un peu envieuse l’errance spirituelle, sociale et souvent sexuelle d’un quidam choisi pour sa capacité de rêver et de souffrir autant que pour sa faiblesse devant les séductions de l’existence. Longuement, pieusement, il jouait avec lui comme le chat avec la souris, le laissait batifoler dans l’erreur et la volupté puis, soudain, tirant ferme sur la laisse, lui plongeait la tête dans l’angoisse. Il soufflait ainsi le chaud et le froid durant deux ou trois cents pages, le temps pour le quidam épuisé et confiant de venir assez près de lui pour qu’il lui décoche le coup de goupillon fatal qui leur assurerait à tous deux l’entrée au Paradis de la littérature. Alors, pour finir, comme dans les vers de Houellebecq, sortait d’un phono du bon vieux temps un hymne spirituel chaleureux qui arrachait le lecteur à l’horreur des temps et faisait monter en lui, au tournant de sa retraite, toutes ses affaires faites et bien faites, l’irrésistible et si confortable nostalgie de la foi de son enfance. Michel De Jaeghere a cru le sentir : c’est bien là la filiation de Houellebecq. Du vrai Houellebecq. Non pas le prophète cynique du malheur, non pas le contempteur de la modernité, non pas l’horrible personnage qui dit s’intéresser surtout dans l’homme à ce qu’il y trouve de dégueulasse. Pas ça, non. Le vrai visage. La part de pureté de Houellebecq, son ticket de rédemption. On savait bien qu’il avait un bon fond. Qu’il faisait partie de la petite phalange de ceux qui ont bon fond et bonne nostalgie. C’est, écrit Michel De Jaeghere, « la certitude de n’être lu, compris, que par le petit nombre [qui] l’autorise soudain à cette confidence. » Allez, il est des leurs ! Tout lui est pardonné. C’est bien d’être un catho conservateur, ça roule, ça, Madame !

Manque de pot ! La moitié des alexandrins sont pourris. La consultation est gratuite mais, aux yeux du psy que je ne suis pas, si ce n’est pas fait exprès, il y a du lapsus calami dans l’air. Le goujat ! Comme Arsène Lupin, il a laissé sa carte de visite, sa carte de dérision au milieu du poème ! Ainsi il s’en prend même à l’intériorité, à la bonne nostalgie, au bon fond, au petit Jésus de notre enfance. Et en écrivant comme Péguy, par-dessus le marché ! À qui se confier ici-bas ?

Je ne vous cache pas que ça m’intéresse. Remballez vos bonbons à l’eau bénite. Remballez vos émotions, chère troupe innocente d’enfants chéris des cieux ! Je crains que Houellebecq ne vous ait baisée. Et ne vous mettez surtout pas en tête qu’il travaille pour l’équipe d’en face. Je crois qu’il ne travaille pour personne et, au fond, même pas pour lui. Ni contre personne, d’ailleurs. Il a ses partis pris, il pourrait en avoir d’autres. Peu importe. Aucune nécessité de le suivre. La terre, au fond, il la sent encore informe et vide, vous vous rappelez ? Même si elle est pleine d’ordures qu’il déblaie sans joie. Pas de vérité en réserve, voilà ce que je lis dans son œuvre. Pas de vérité en tirelire, en cagnotte, en roue de secours. Ce n’est pas tant que ce point de vue me paraisse vrai. C’est que les autres me paraissent faux. Il y a du point zéro dans l’air, celui qui veut me le faire sentir n’a pas forcément raison mais celui qui veut me le faire oublier a forcément tort, même s’il y va de ses grandes orgues.

2 août 2016

Notes:

  1.  Ces vers sont cités dans l’éditorial de Michel De Jaeghere qui ouvre le numéro hors-série du Figaro consacré à Michel Houellebecq, le grand désenchanteur.