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Mona Chollet, un journalisme du sens

 

 Ne serait-ce pas que l’aventure est inscrite au cœur profond de la nature ?
René Habachi
 

Je crois n’avoir jamais mis les pieds dans un parc d’attractions. Dans la poussière du patronage de Montrouge, nous n’avions pas besoin que des mercenaires viennent alimenter notre imaginaire, disposition de liberté qui, par chance, m’aura laissé assez profondément étranger à l’univers en toc que tant de mes semblables feignent encore de prendre au sérieux. C’est donc avec la forte amitié que j’ai pour elle, mais aussi avec circonspection, que j’ai abordé, dans Le Monde diplomatique de novembre, le reportage de Mona Chollet sur ce KidzMondo qui s’est ouvert récemment à Beyrouth, et qui a l’ambition d’inculquer à ses jeunes visiteurs, en mobilisant à cette fin toute la séduction des moyens technologiques, les valeurs de la production et de la consommation.

Le titre, déjà ! Une citation entourée de guillemets comme des doigts qui pointent l’imposture : « Seuls entrent ici les enfants au cœur pur ». Pur ou pas, nous voici en tout cas au cœur du sujet. Cette parodie de l’Évangile, très précisément des Béatitudes (« Heureux les cœurs purs car ils verront Dieu »), est tirée d’une mythologie que KidzMondo a bricolée pour les besoins de sa médiocre cause. Symbole parfait de la communicancance mondialisée : une curaillerie décalée, solennelle, insignifiante. Mais je peux laisser mes grands chevaux à l’écurie : ces sottises-là, tout le monde s’en fout. Comme si les moines de Tibérine ou, avant eux, les carmélites de Compiègne se prenaient, dans leurs couvents, pour des mafias de cœurs purs !

Qu’on comprenne bien. Nous ne sommes pas ici dans une affaire libanaise. Il n’y a pas que KidzMondo, nous apprend Mona Chollet, il y a aussi KidZania, invention d’un homme d’affaires mexicain. Et il n’y a pas que Beyrouth, il y a, déjà réalisés ou à venir, des parcs d’attractions cousins et complices : Tokyo, Djakarta, Séoul, Bangkok, Le Caire, Bombay, Manille, Dubaï. Mais l’Europe, vous inquiétez-vous, toujours la mauvaise élève, comme on dit à la radio ? Du tout. Seulement un peu en retard, la paperasse sans doute. Comme sa vérité lui arrive du Ponant, Lisbonne est sur les rangs, j’ai vu en rêve la main tutélaire de José Manuel Durão Barroso bénir l’opération.

Et que font-ils là-dedans, les enfants ? Ils jouent, c’est-à-dire qu’ils font semblant, mais de tout leur cœur. Semblant de travailler quelques minutes dans les stands des sponsors où les accueille, avec le désintéressement qu’on devine, la fine fleur de la modernité : Pepsi-Cola, Burger King, Pain d’Or, Dunkin’ Donuts, Colgate, sans oublier une filiale locale de MTV ou de NRJ. Semblant, ils jouent à faire semblant, les gosses. Semblant de gagner de l’argent. Semblant de le placer en banque. Semblant de l’avoir dépensé quand ils repartent les bras tellement chargés de jouets et de gadgets que tout se casse la gueule sur le trottoir. Semblant d’être comme les grands, qui sont bien les seuls à prendre l’affaire au sérieux, mais les seuls aussi à faire vraiment semblant. Mona Chollet a entendu quelques jeunes clients brailler avec enthousiasme qu’ils avaient joué aux pilotes. Et nous rapporte la réaction anxieuse de la responsable du marketing : « Vous avez joué ou vous avez travaillé ? », les reprend Mme Souad, les plongeant dans la perplexité. »

Pauvre Mme Souad, je ne veux pas la croire entièrement consciente de l’énormité de son propos. Et quelque chose en moi imagine l’effort de volonté que Mona Chollet s’inflige en enfermant sa révolte dans la gentille litote « les plongeant dans la perplexité ».

Pourvu que vous ne sachiez pas, Mme Souad ! Bien sûr que, de leur point de vue, ils ont joué, ces gosses ! Joué à piloter des avions, à faire des gâteaux, à compter des billets ! Joué comme ils auraient joué dans tous les pays du monde et sous tous les régimes, même les plus détestables. Comprenez bien, Mme Fouad, c’est la seule réalité dont accouchera jamais votre organisation : des enfants qui jouent. Le reste n’est rien, exactement, proprement et définitivement rien. En montrougien classique : peau d’balle et peau d’zébi. Et la seule réalité que votre opiniâtre labeur aura contribué à faire émerger, vous voulez la faire disparaître ? Vous voulez que ces enfants vous disent qu’ils ont travaillé ? Qu’ils fassent comme si le bonheur d’imaginer et de rêver qu’on appelle jouer, ces cloisons qui tombent, ces espaces qui s’ouvrent, cet écran qui s’élargit, c’était ce qu’on désigne de nos jours par travailler ? Dans vingt ans, quand ils s’emmerderont en live pour que le zizi financier de leur pays soit plus long que celui des autres, et qu’en écoutant les billevesées d’un attaché de communication, ils songeront à ce KidzMondo où, pour la première fois, l’entreprise leur aura dévoilé ses charmes, vous voulez qu’ils pensent : « Nous y étions venus. Nous y avions joué. On nous y a cassés. » ?

On appelait autrefois repuerescentia l’attitude de l’adulte qui, pour enseigner les enfants, se refaisait comme eux. Non qu’il retombât en enfance, ni qu’il se laissât emporter par une nostalgie délétère. Le contraire : il essayait, loin de tout mimétisme, de toute puérilité, de toute grimace, d’accueillir en lui et d’y rénover quelque chose comme l’élan premier de son existence, de s’y replonger lucidement, d’en réaffirmer la présence, d’en retrouver les signes. Il s’ouvrait ainsi à sa propre enfance pour mieux s’ouvrir à celle des enfants, et c’était le chef-d’œuvre de son âge adulte. En affirmant a posteriori la continuité mystérieuse de l’élan qui portait son existence, il les aidait, eux, à projeter leur propre désir dans l’avenir, à se le représenter dans son mouvement.

C’est le contraire aujourd’hui, là est le sens de cette terrible réplique et de cet article si légitimement tendu. Il s’agit ici, en effet, du drame central de l’époque, cœurs et crânes délicats s’abstenir. D’une époque qui a perdu son enfance. D’une époque dont les élites et les semi-élites n’ont pas eu l’élémentaire courage de se révolter quand on les en a dépouillées, faisant au contraire de leur lâcheté le costume du dimanche où elles épinglent leurs brevets de conformité civique, culturelle, religieuse : leur annoncer qu’aucune simagrée, même citoyenne, ne dissipera jamais cette honte définitivement honteuse, ce n’est pas leur faire injure, c’est leur marquer un minimum d’attention. Les  « gens qui comptent » aujourd’hui, nonobstant les qualités et les mérites qu’on saura leur reconnaître, se sont construits sur une débâcle première et fondamentale qui leur souffle, pour justifier leur inutile et prétentieuse agitation, de faire de leurs enfants et de ceux des autres des caricatures d’adultes, c’est-à-dire des modèles réduits d’eux-mêmes. Pour oublier que leur enfance n’est plus qu’un filet d’eau usée incapable d’irriguer leur vie, ils n’ont de cesse de tarir celle des petits. Ils n’ont ainsi à leur proposer, pour qu’ils s’y développent, que l’univers achronique où ils traînent leur agressif ennui parmi de sautillantes baudruches politiques et culturelles diversement gonflées et identiquement crevables – et que faire d’autre quand toute perception d’un commencement est abolie, et donc toute réflexion sur la mort impossible ? En un mot, ce que les élites appellent désormais éducation, à Bruxelles et ailleurs, c’est le meurtre symbolique de l’enfance dans les enfants.

Un texte digne de ce nom, on a envie de lui faire écho : là, je n’en finirais pas. « Nous travaillons, explique encore Mme Souad à Mona Chollet, avec des entreprises « triple A », très connues au Liban, au Proche-Orient et dans le monde. Elles saisissent l’occasion car elles savent que la loyauté envers une marque [brand loyalty] se construit très tôt. » Va pour la brand loyalty ! Mais enfin, les grands responsables sortis des grandes écoles qui se cassent la nénette pour savoir comment on va piéger les mômes, comment on va leur planquer dans les neurones la puce de la dépendance, il ne vous arrive pas de penser, vous, qu’ils sont aussi des prédateurs, ces mecs-là ? J’en suis certain : nos moralistes officiels vont leur régler leur compte, voyons !

[Je sens sur moi depuis quelques instants la caresse d’un regard. Shadow, le chat d’Angélique, attiré par mes marmonnements, est entré par la fenêtre ouverte. Il s’est installé sans façon sur le fauteuil qui me fait face et me considère. Mme Souad eût-elle dit cette sottise si sa main avait caressé un chat ? Il l’eût fallu bien perverse ! À propos, toute cette attention qu’on feint aujourd’hui de porter aux animaux, et qui fournit tant de travail aux moralistes et aux juristes, ne dirait-on pas un cadeau de rupture ? Tu n’intéresses pas vraiment tes zélés protecteurs, mon pauvre Shadow ! Tu aimes les enfants qui jouent, eux préfèrent les voir travailler, c’est inconciliable. Et puis, même au fond de ce fauteuil, tu es nature, mon cher. Noblement, j’en conviens, mais nature. Ça, tu comprends, ils ne supportent pas, ça les rapetisse. Il faut, comme disait quelqu’un que tu n’as pas connu, qu’ils t’arraisonnent.]

Il y a plusieurs manières de se débarrasser d’un système de codes ou d’une contrainte formelle. La provocation est la plus grossière. Le parti pris d’invention et de créativité permanente s’essouffle assez vite. La troisième parade est la plus forte, mais aussi la plus difficile à pratiquer car elle exige beaucoup d’intelligence et sang-froid. Elle consiste à pousser si loin le respect des codes et des contraintes qu’ils finissent par avouer leur insuffisance et que, vaincus par cette sorte d’aïkido mental, ils désignent eux-mêmes les espaces et les interrogations qu’ils étaient censés masquer. C’est cette méthode que la journaliste Mona Chollet met en œuvre avec une efficace discrétion. Ainsi ce papier du Monde diplomatique, précis, net, rigoureusement objectif, et (ou mais) qui cultive ces qualités avec une telle exigence qu’elle exclut cette complaisance un peu graisseuse, manière de faire du genou au lecteur, qui fait l’ordinaire de la presse. C’est comme si la journaliste nous disait : « Voici ce que j’ai à écrire. Voici comment je l’écris. Pourquoi me demanderiez-vous autre chose ? Kidzmondo, Mme Souad et ces gamins manipulés, ça ne vous paraît pas assez pour réfléchir ? »

L’effet est saisissant. Restez ici, semble insister la journaliste, restez ici et taisez-vous un instant, vous parlerez mieux ensuite. Aucune position là-dedans, aucune proposition. Une ascèse d’une très forte intensité, un peu trop forte craint-on parfois. Lisez, c’est sérieux, il s’agit de vous. Je lis. Cette limpidité remue en moi la vase qu’y dépose l’opinion, avec de grosses bulles de colère. Et sur ce KidzMondo que j’imagine, se projettent des bribes de choses vues ou entendues, comme si se mettaient en action dans ma tête des éboueurs de médias, des balayeuses d’actualité, comme si je me purgeais de ces âneries d’aujourd’hui qui étaient déjà les âneries d’hier, et d’avant-hier, et de toujours, et qui pourriront comme les autres avec leurs gueules de découvertes sous les sarcasmes de ceux qu’elles méprisent.

J’ai retrouvé dans le texte de Mona Chollet, dans son écriture fluide et toujours légèrement distante, le souvenir de ces très rares moments de formation où quelqu’un qui semblait se parler à haute voix résumait dans un monologue nos certitudes et nos doutes, notre ferveur et notre lassitude. Sur l’instant, il n’y avait rien à ajouter. Je souhaitais laisser le sentiment que celui qui avait ainsi parlé aurait plus tard autre chose à nous dire ou, plutôt, nous dirait les mêmes choses sur un autre ton, à un autre niveau d’être, sur une autre musique. C’est pourquoi, pas plus que ces monologues inspirés, je ne jugeais utile de commenter un article où je voyais, sur un sujet capital, le dialogue d’une femme avec elle-même, d’une femme vivant indubitablement dans ce monde mais se battant avec lui en présence de tous, avec tous : on ne met pas le mot fin sur un commencement, on ne discute pas un mouvement.

Mais voilà, Mona Chollet a publié un second texte, cette fois sur son site Périphéries. Il est bref. C’est un commentaire, ou une scholie, de l’article du Monde diplomatique. J’invite mes lecteurs, s’ils ne l’ont pas déjà fait, à en prendre connaissance avant de continuer :

http://www.peripheries.net/article336.html

Il y a sur la terre un temps pour toute chose. Le temps du reportage était celui de la rencontre loyale. La journaliste n’était pas arrivée à KidzMondo avec l’esprit prévenu (prévenu et convenu sont des mots si proches) de l’opposante systématique. Un parc d’attractions, des enfants : il fallait voir, il était bon et honnête de voir. M’a frappé sa bienveillance à l’égard de cette gentille dame qui disait de si grosses bêtises. Et puis les enfants l’amusaient, l’intéressaient, la touchaient. D’où, sous la réserve qui ponce l’écriture, un texte d’une criante vérité où se heurtent violemment des sentiments contradictoires. Je ne sais ce qui s’est passé après, comment s’est faite la décantation, comment s’est scellé le désenchantement. Il est vrai, comme disait Aragon, que ce KidzMondo est finalement d’un triste….

J’imagine des moments de solitude sur fond de parc d’attractions. Capital, cet instant où, allez savoir pourquoi et comment, Mona Chollet comprend que l’article du Monde diplomatique, même s’il a droitement rendu compte de sa visite, ne suffit pas. « Celui qui pense plus n’est véritablement celui qui pense plus que s’il est aussi celui qui dit plus. » Dans la solitude, une pensée a fleuri, une fleur qui, une fois cueillie, porte encore la trace de la terre. De ce remuement, de ces émotions divergentes, a surgi la nécessité d’une parole. Non pas d’une mise au point, d’un arbitrage, d’une synthèse, et finalement d’un arrangement : ça, c’est pour les domestiques. Une parole aussi simple que ce qui l’avait produite était complexe, une clarté à la hauteur de cette confusion. Une simplicité et une clarté – toujours ce même mouvement – puisées au tréfonds de leurs contraires.

Et voici la référence à Annie Le Brun. Et voici la référence au petit élève de M. Renauld dont elle a trouvé la trace dans un livre de Gaston Bachelard. L’une tranchante, lumineusement affirmative, un éclair, une épée. L’autre comme un chant profond, une mélodie essentielle, une sourde nécessité, une vague d’évidences. Et voici la pensée. Et voici la vie.

Je sais bien que Mona Chollet ne découvre pas Annie Le Brun, et qu’elle l’a souvent citée. Peu importe. L’essentiel n’est pas ici la référence elle-même, pourtant infiniment pertinente, mais la relation qui s’est soudain établie entre ce souvenir et l’état d’âme, ou de conscience, de la journaliste après son expérience libanaise. L’essentiel, c’est que le propos d’Annie Le Brun, cette idée que la disparition du rêve « représente une catastrophe aussi grave que la destruction de la biosphère 1 », se greffe intimement sur les souvenirs de KidzMondo. L’essentiel, c’est que l’expérience et la pensée s’accolent, s’interpénètrent, s’interpellent. L’essentiel, c’est que l’avertissement d’Annie Le Brun devienne tout à coup la vérité du visage de ces enfants. L’essentiel, c’est que chaque parole prononcée, ou plutôt innocemment récitée, par Mme Souad, échappant au naturel appliqué et à la bénignité raisonnée avec lesquelles nous accueillons le plus souvent la logomachie des affaires, montre ce qu’elle est en réalité, en réelle réalité : une agression monstrueuse contre l’enfance. L’essentiel, c’est que la vie et la pensée, séparées par la conjuration hétéroclite de leurs imbéciles ennemis, décident de se remettre ensemble, et que cette réconciliation en entraîne une autre, celle du rêve et de la réalité. L’essentiel, c’est que l’arc électrique de l’existence, de la relation, de la création, brille à nouveau entre la vie et la pensée, entre le rêve et la réalité, pour les unir en les distinguant. L’essentiel, c’est que tout finisse par un commencement, un de ces « commencements de la créature » dont parlait le philosophe libanais René Habachi. Inutile alors de le chercher, le petit élève de M. Renauld : il s’éveille en nous en se frottant les yeux, et se perd dans la nuit lumineuse où nous le suivons, la nuit « commune et incommunicable ».

Facile à dire, mais vrai : tout part du regard libre que nous portons sur le monde, en nous et hors de nous. Facile à dire, mais vrai : c’est lui qui féconde la solitude dans laquelle nous retrouvons le fil de notre enfance, si éloignée et si abîmée qu’elle nous paraisse. Facile à dire, mais vrai : c’est en cette enfance que nos yeux apprennent à s’ouvrir, en elle que, tout à la fois, la certitude nous vient que nous ne sommes pas seuls et que, pourtant, ou à cause de cela, il nous faut de toute urgence penser ce que nous sommes seuls à pouvoir penser, à vouloir penser, à désirer penser.

Vrai, oui, je crois. Mais facile à dire, en effet. Le monde où nous vivons n’est pas ainsi. Porter sur lui un regard libre est devenu un invraisemblable exploit et pourtant, sans ce regard libre, absolument libre, souverainement libre, il n’y a rien, rien de rien, peau d’balle et peau d’zébi. Sans la liberté du regard, on ne retrouve pas son enfance et, si on ne la retrouve pas, on perd à la fois le chemin des autres et le chemin de soi-même, se condamnant, pour entasser vaille que vaille les jours et les années, à de puériles et tortueuses manigances. C’est un article sur l’enfance, sur l’enfance en proie au monde moderne, qui a conduit Mona Chollet à cette belle réflexion en étagement. Je crois savoir pourquoi j’ai voulu essayer de reprendre sa chanson : le petit élève de M. Renauld nous aura soufflé la même chose.

(15 novembre 2013)

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Notes:

  1. Au regard de l’agression de la technique, qui menace l’essence même de l’homme et le conduit à s’ériger en maître et possesseur de la nature, Heidegger pense pareillement que « l’explosion d’une bombe à hydrogène ne signifie pas grand-chose. »

Les grandes amitiés, version moderne

(À propos de La tyrannie de la réalité, de Mona Chollet)

Mona Chollet entretient avec quelques écrivains ce que Raïssa Maritain, la femme du philosophe, appelait les grandes amitiés. L’expression a un sens précis. Il s’agit de relations situées d’emblée en une zone de nécessité intérieure ou spirituelle, et qui s’y maintiennent. On pourrait parler de rencontres sur l’essentiel si l’expression ne renvoyait aujourd’hui à une provisoire concordance d’opinions toute tournée vers l’intérêt réciproque, c’est-à-dire, nonobstant l’habillage savant et avantageux de la chose, à des acoquinements de négociants ou à des marchandages de gredins.

Je ne savais rien de Mona Chollet avant qu’on ne me mette sous les yeux, publié sur son site Périphéries, un texte d’elle sur mes dialogues avec Jacques Berque. Elle allait droit à l’essentiel. Je retrouvais avec stupéfaction, chez cette toute jeune femme, le sens aigu de la relation signifiante qui caractérisait précisément les grandes amitiés. Elle saisissait avec une extrême précision de quoi il était question entre Jacques Berque et moi, elle allait droit à notre souci commun. L’amitié intellectuelle enfante, pourvu qu’elle soit droite et désintéressée, un quelque chose que je ne sais nommer. Fantôme crédible ? Appel de vérité, comme on dit appel d’air ? Bulle d’être ? Ce quelque chose, Mona Chollet l’avait immédiatement et fortement repéré

Quoique venue du journalisme, et donc très capable de fédérer la capacité d’agacement de Berque et la mienne, elle entrait de plein droit dans notre ronde. J’étais certain qu’il l’y aurait, comme moi, accueillie avec joie, qu’il aurait aimé, lui aussi, sa manière chaleureuse et intraitable d’être au monde. Dans les grandes amitiés, j’oubliais de le signaler, le pacte de non vulgarité, c’est de ne jamais se demander qui reçoit et qui donne, ni à qui, ni comment, ni dans quelles proportions, ni quand la roue tourne et pourquoi.

« Si ce monde est un piège vicieux, il en va également ainsi de celui qui le dit, et c’est l’hôpital qui se moque de la charité. » Assez juste ce propos d’Alan W. Watts, même s’il faut quand même que les choses soient dites ! Comprenez que vous ne trouverez pas dans La tyrannie de la réalité un énième démontage de la mécanique de la modernité : sauf quand Baudrillard fouille avec gravité les ruines des Twin Towers, ce genre d’opération tourne désormais au caquetage. Non. Mona Chollet parle aux autres en se parlant à elle-même. Elle se tient avec ses lecteurs dans la seule relation qui vaille : elle a besoin d’eux et ils ont besoin d’elle. Elle est en eux. Ils sont en elle. Elle parle avec eux, en leur nom. Il y a entre elle et eux un on rapide et pudique, manière d’éviter un nous trop solennel. « C’est pas une vie la vie qu’on vit ! » disait-on jadis au café-théâtre. Le temps n’est plus à cette gentille dérision. La phrase a perdu son point d’exclamation, s’est alourdie d’affirmation ; sa drôlerie s’est chargée de tristesse, d’amitié aussi, et d’exigence, et de fermeté. « Pas une vie, la vie qu’on vit. » Berque le pensait. Je le pense. Mona Chollet le pense. Aucune raison de faire semblant. Il suffit d’ouvrir les yeux, de sortir un instant de sa monomanie existentielle, de tolérer un peu de vague dans son regard, de laisser traîner une oreille. Toute cette fatigue, toute cette méfiance. Le plus terrible n’est pas là d’ailleurs, mais dans le désir de vivre que chaque visage tente vainement de réprimer, dans cette fraîcheur qui devine qu’elle sera trahie, ou qu’elle se trahira.
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J’étais plongé dans La tyrannie de la réalité quand m’est arrivé un message de quelqu’un que j’avais perdu de vue depuis trente ans. Grande école, cadre, famille nombreuse, des principes : tout pour être heureux, comme grognent les porcs. Ça donne ceci : « Je sais que je fais semblant. Je le sais en permanence, je ne l’oublie pas une minute. Mais quelle fatigue, quel poids, de vivre en permanence dans la schizophrénie. Et quelle honte. Et quel gâchis. Et quel temps perdu… Je me replie, comme tant d’autres, sur ma famille, petite sphère égoïste, pré carré, château fort, d’où on lutte pied à pied pour tâcher de sauver l’essentiel. Mon épouse (…) continue à y croire, à aller vers les autres, à s’ouvrir au monde. Pour moi, je me transforme de plus en plus en ours, en grognon, en Alceste. (…) Une épouvantable désolation m’envahit devant ce que devient notre monde. Mon seul espoir réside dans l’attente de l’Apocalypse : nous allons vivre, au cours des cent prochaines années, une catastrophe climatique de grande ampleur et, parallèlement, la fin des sources d’énergie fossile. Même si quelques guerres ne s’y rajoutent pas, des hommes vont disparaître, beaucoup. Bach, Shakespeare, et quelques autres, continueront-ils à tenir compagnie aux survivants ? (…) Tout cela est un peu lointain et pas très folichon. À court terme, deux questions m’obsèdent. La première a trait aux enfants. (…) Que leur dire ? En choisissant une famille nombreuse, mon épouse et moi pensions, notamment, contribuer à la construction d’un monde meilleur. Aujourd’hui, nos enfants voient bien que je n’y crois plus. Je ne peux que leur transmettre ma conviction que nous nous enfonçons toujours plus avant dans le totalitarisme, l’américanisation de notre mode de vie et de nos consciences, l’« économisme », la veulerie, la fascination de la consommation et de l’avoir, la recherche du confort matériel, la peur, l’obsession du sexe, etc. Nous réussissons tant bien que mal à leur éviter de tomber dans le piège des objets, du prêt à penser, du déshonneur… même si c’est parfois dur, pour eux, d’être « décalés ». Mais si j’arrive à leur dire contre quoi lutter, je ne trouve plus à leur dire pour quoi… Ma seconde question : comment entrer en résistance ? »
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Être informée, ça a quand même du bon. Mona Chollet va au centre du problème quand elle cite cette prodigieuse formule d’Ernest-Antoine Seillière : « L’entreprise est la cellule de base de la société. » Une telle pensée suffit à désigner en cet auteur le plus grand marxiste français de l’époque, et sans doute le seul. Un cran au-dessous de Marx, peut-être, mais enfin… Seillière est à la fois théoricien, praticien, philosophe, homme politique : qui dit mieux ? Quelle clarté dans cette définition, quelle puissance dans ce qu’elle sous-entend ! Si l’entreprise est la cellule de base de la société, tout le reste en est, au mieux, la superstructure ; au pire, l’accident ou l’alibi. Que dire d’autre ? Si la mauvaise fortune avait englouti les œuvres de Descartes à l’exception des trois mots du cogito, il serait tout de même passé à la postérité. Réduit à dix mots, Ernest-Antoine Seillière domine de son haut la pensée de l’époque. Vous croyez que je plaisante ?

Cogito ergo sum appelle le commentaire, l’éclaircissement, l’interprétation. L’affirmation seillièrienne, elle, n’admet que l’adhésion ou le refus. L’entreprise est-elle, oui ou non, la cellule de base de la société ? C’est oui ou c’est non ; ce ne peut être ni oui ni non. Seillière dit oui. Je dis non. Le seul débat possible entre nous consiste à examiner ce point. Je ne vais pas lui reprocher d’être baron, ou riche, ou je ne sais quoi. Je ne vais pas jouer à la table ronde avec ses domestiques. D’autres sont bien obligés d’y jouer, direz-vous. Ouais… J’hésite à l’avouer tant je vais faire rire, ou indigner : ils ont tort. Il y a une chose et une seule à dire à Ernest-Antoine Seillère : l’entreprise n’est pas la cellule de base de la société ; cette idée est contraire à la raison et constitue une offense pour l’esprit. Les gens qui négocient avec le Medef doivent entrer en séance, exprimer solennellement leur condamnation du propos présidentiel et se retirer immédiatement si le débat n’est pas ouvert sur ce point. Toute autre attitude est une capitulation ; elle aggrave mécaniquement le désastre ; sous prétexte d’apaiser des difficultés qui réapparaîtront forcément, elle valide la déraison et accorde ses lettres de noblesse au néant.

Mona Chollet n’écrit pas pour les spécialistes du débat truqué, pour les pitoyables du malgré tout et du quand même, pour ceux qui se contentent de l’envers d’eux-mêmes. Elle écrit pour les écrasés que nous sommes. Le plus beau dans son livre, le plus rare, c’est l’attention qu’elle porte à son lecteur, même et surtout quand elle se fait, à bon droit, tranchante. « La source des dysfonctionnements de la société, écrit-elle, est en nous, à travers la conception que nous nous faisons de notre identité, de notre place dans le monde, des relations que nous entretenons avec les autres, avec notre environnement. » Phrase centrale. Je jette ce gant sans hésiter au visage de Seillière ; c’est la seule déclaration de guerre à son égard qui soit autre chose qu’une élégance de style ou une restriction mentale. Oui, la source des dysfonctionnements et des drames de la société est en nous. Oui, nos malheurs individuels et collectifs viennent premièrement de l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes. Oui, cette idée-là copine comme cul et chemise avec la définition de Seillière, même et surtout si nous faisons profession de marxisme, de socialisme, de christianisme : s’il en était autrement, l’homme du Medef, à peine voudrait-il articuler son propos, serait changé en une montagne de tomates. Non, un Seillière ne serait pas concevable si le fond de nos existences n’était pas en accord profond avec les prémisses de sa proposition, à savoir que tout commence et tout finit par l’argent. Oui, riches ou pauvres, nous croyons avec Seillière, même quand nous feignons de le déplorer, qu’il y a dans la sécurité financière et dans le progrès matériel la condition de tout. Oui, toute l’éducation des enfants tient dans cette idée barbare : le reste est décoration. Oui, ce que nous appelons liberté, et qui se transforme vite en une cagnotte de rêves oiseux, nous leur apprenons à le vendre d’emblée, comme nous l’avons vendu. Oui, nous élisons les politiciens qui favorisent cette liquidation : nous nous lions à eux par cette vilenie secrète, la meilleure alliée de leur ambition. Oui, c’est de ce renoncement discret, tolérable, gentiment quotidien, que personne n’irait nous reprocher, que procèdent, par un enchaînement impitoyable, les servitudes sur lesquelles nous faisons semblant de gémir, celles qu’on nous impose et celles, plus délicieuses encore, que nous nous imposons à nous-mêmes : nous les aimons tant, nous les aimons à en mourir. Oui, presque tout le monde, en France, en Europe, en Occident, est seillièrien. Tous les partis, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, sont seillièriens : ils se distinguent seulement par la manière dont ils font semblant de ne pas l’être, par le genre. Toutes les religions sont seillièriennes, et surtout ce christianisme qui devrait pourtant avoir tellement en horreur le souci de l’argent, et qui, abruti comme le reste par le marketing, baptise à tour de bras ce qu’il devrait nous inviter à brûler.

Ces délicats d’Occidentaux renoncent vite à la bonne herbe de la liberté pourvu qu’en échange on leur promette du bonheur en croquettes. C’est qu’ils ne supportent pas le pessimisme, ces chérubins ! Au fond de la marmite de l’esclavage, il leur faut encore lécher un peu de plaisir. Je ne sais si je l’ai bien ou mal lu : le livre de Mona Chollet me rend les choses très simples. Continuez comme ça, mes amis, vivez entre l’illusion de la liberté et la réalité de l’étouffement. C’est parfait. Mais n’allez pas jusqu’à exiger qu’on se montre optimiste à votre égard, ni quant à l’avenir du monde où vous fourmillez : là, vous seriez vraiment des imbéciles. Car, continuant comme ça, vous aurez tout, la peste, les sauterelles, Raffarin, Seillière, leurs descendants, leurs symétriques opposants, la totale jusqu’à la fin du monde ! Bien fait pour vous. Oui, tout ça, vous l’aurez, et mieux encore : ceux qui vous disent le contraire sont des maquereaux. Par contre, si vous voulez, vous pouvez changer. Ça ne tient qu’à vous. Je ne suis pas ivre : ça ne tient qu’à vous. Dur, très dur, évidemment, mais imparable. Vous rendre l’aventure, vous rendre vous-mêmes à vous-mêmes, vous rendre les autres, et le chant, et les matins fragiles, et les aurores qui frémissent : tout ça, vous le pouvez, et plus encore. Vous le pouvez tout seuls, c’est-à-dire en direct avec les autres. Sans aucun César, le grand diviseur, étrange anagramme de races… Sans tyrans imbéciles, sans cons sultans. Pas besoin de faire profession d’optimisme ; le bonheur, vous l’enclenchez à volonté, comme la cinquième sur l’autoroute.

Comment la vie peut-elle être vivante, demandait déjà Sénèque, comment la vie peut-elle être la vie ? Une espérance discrète parcourt le livre de Mona Chollet. Elle ne préconise pas d’inventer le parti de la liberté, le club des désaliénés, l’association pour la félicité, l’amicale anti-modernité. Elle a raison de le souligner : « Les délivrés-en-vie n’existent pas. » Se méfier des imitations, des raccourcis. Le « changer la vie » de Rimbaud a fini sa carrière en argument pour la construction des gymnases municipaux. En face du Barnum de la modernité, la résistance, c’est forcément une histoire de boiteux, d’aveugles, de paralytiques. Qu’on pense un peu quelle vertigineuse descente dans la bêtise il a fallu pour que l’équipe – le team – qui fabrique les déodorants, les yaourts aux essences de fruits ou le papier hygiénique quadrifolié soit considéré, sans que personne n’éclate de rire, comme la cellule de base de la société ! Les nouveaux seigneurs, bien plus vicieux que leurs prédécesseurs, nous exploitent, mais sans nous protéger ; et nous, tout fiers du décervelage qu’ils nous infligent, nous nous reprochons de mal retenir leurs leçons. Comment repartir ? La politique ? Pas nécessaire de choisir la plus détestable, bien sûr. Mais Mona Chollet a raison : « Ce n’est pas l’engagement politique qui nous permettra de déjouer l’idéologie de la séparation, d’assainir nos relations avec ce qui nous entoure, et d’éprouver notre implication fondamentale dans le monde et dans la communauté humaine. »

Il faut donc chercher plus loin, plus profond. « Là où grandit le danger, grandit aussi ce qui sauve. » La séparation a fait son nid au creux de nos âmes ? Descendre jusque-là, pour remonter. Il ne s’agit pas de nous soigner : c’est Seillière qui ne va pas bien. Juste de retrouver quelques réflexes d’enfant. Le cache-cache, par exemple, quand on se veut absent pour mieux montrer, et se montrer, qu’on est présent et vivant. Se ménager « un endroit où on est inatteignable », comme dit Frédéric, un des héros de L’Âge des possibles, le beau film de Pascale Ferran. Je l’avais vu à Nancy, où j’animais une session : j’en bassinais les stagiaires. Un endroit géographique, un endroit de l’esprit, un endroit de l’âme : n’importe, pourvu qu’il nous renvoie au simple, qu’il nous accule sans violence à nous-mêmes. Tout repenser à partir de là, hardiment mais sans hâte. Ne pas jouer à l’illuminé. Se méfier des poussées révolutionnaires cérébrales, aussi terroristes que ce qu’elles condamnent. Se servir des objections des autres, et de ses doutes, pour tout remettre à plat. Ne pas construire sa pensée en dur, ni sa vie. Attraper des petits morceaux de gratuité, comme on fait avec la viande, au méchoui. Non pas jouir de la petite gorgée de bière : trouver en elle une soif plus intense. Partager sans tricher. Pauvreté, simplicité, goût d’attendre. Tout ça éclaire autrement les autres. Ils prennent un coup de jeune, un coup de beau. Il se fait de l’ineffable. La vie redevient possible. Le monde s’invente en nous, presque sans nous. Et l’aventure revient, ses duretés véridiques, ses joies loquaces. Laisser à Seillière le marxiste la névrose des préalables, la crainte de l’avenir, la lessiveuse à sécurité. Mona Chollet a raison : « Le terme de précarité recouvre bien davantage qu’un statut sur une feuille de paye ; il définit notre condition dans sa globalité. »
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Je me promène comme un éléphant dans un livre tout de douceur et d’audacieuse prudence. Je m’y sens à l’aise, alors je m’y ébroue. Allons, encore une chose qui m’a fait plaisir. Bien vu d’évoquer ces couples qui ont décidé, quoi qu’il arrive, de renoncer à ce qui les sépare et de se consacrer tout entiers à eux-mêmes. Qui vivent ensemble, vraiment ensemble, ici ou là, mais vingt-quatre heures sur vingt-quatre, au grand bonheur des petites chances, à la fortune des circonstances, sans prendre l’avis d’aucun réalisme, sans égard pour les psychologues qui les disent fusionnels parce qu’amoureux leur arrache la gueule. Ces couples qui sécrètent leur histoire, leurs mots, leurs silences sans s’assommer, soir après soir, des racontars du bureau. On dira ce qu’on voudra. Il se peut que le bonheur leur pose parfois un lapin. Mais, au moins, ils ont rendez-vous avec lui. C’est un beau mot, rendez-vous. Un mot pas né d’hier ; un mot de guerre reconquis par l’amour ! Il est vrai qu’il faut être très fort pour cette vie-là. La poterie, c’est un peu court. Ne pas confondre amoureux et amateurs ! Égoïstes, ces couples-là ? Le contraire : ils sont diffusifs d’eux-mêmes. Pour tout ça, oui, je les aime.

(28 septembre 2004)