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Les grandes amitiés, version moderne

(À propos de La tyrannie de la réalité, de Mona Chollet)

Mona Chollet entretient avec quelques écrivains ce que Raïssa Maritain, la femme du philosophe, appelait les grandes amitiés. L’expression a un sens précis. Il s’agit de relations situées d’emblée en une zone de nécessité intérieure ou spirituelle, et qui s’y maintiennent. On pourrait parler de rencontres sur l’essentiel si l’expression ne renvoyait aujourd’hui à une provisoire concordance d’opinions toute tournée vers l’intérêt réciproque, c’est-à-dire, nonobstant l’habillage savant et avantageux de la chose, à des acoquinements de négociants ou à des marchandages de gredins.

Je ne savais rien de Mona Chollet avant qu’on ne me mette sous les yeux, publié sur son site Périphéries, un texte d’elle sur mes dialogues avec Jacques Berque. Elle allait droit à l’essentiel. Je retrouvais avec stupéfaction, chez cette toute jeune femme, le sens aigu de la relation signifiante qui caractérisait précisément les grandes amitiés. Elle saisissait avec une extrême précision de quoi il était question entre Jacques Berque et moi, elle allait droit à notre souci commun. L’amitié intellectuelle enfante, pourvu qu’elle soit droite et désintéressée, un quelque chose que je ne sais nommer. Fantôme crédible ? Appel de vérité, comme on dit appel d’air ? Bulle d’être ? Ce quelque chose, Mona Chollet l’avait immédiatement et fortement repéré

Quoique venue du journalisme, et donc très capable de fédérer la capacité d’agacement de Berque et la mienne, elle entrait de plein droit dans notre ronde. J’étais certain qu’il l’y aurait, comme moi, accueillie avec joie, qu’il aurait aimé, lui aussi, sa manière chaleureuse et intraitable d’être au monde. Dans les grandes amitiés, j’oubliais de le signaler, le pacte de non vulgarité, c’est de ne jamais se demander qui reçoit et qui donne, ni à qui, ni comment, ni dans quelles proportions, ni quand la roue tourne et pourquoi.

« Si ce monde est un piège vicieux, il en va également ainsi de celui qui le dit, et c’est l’hôpital qui se moque de la charité. » Assez juste ce propos d’Alan W. Watts, même s’il faut quand même que les choses soient dites ! Comprenez que vous ne trouverez pas dans La tyrannie de la réalité un énième démontage de la mécanique de la modernité : sauf quand Baudrillard fouille avec gravité les ruines des Twin Towers, ce genre d’opération tourne désormais au caquetage. Non. Mona Chollet parle aux autres en se parlant à elle-même. Elle se tient avec ses lecteurs dans la seule relation qui vaille : elle a besoin d’eux et ils ont besoin d’elle. Elle est en eux. Ils sont en elle. Elle parle avec eux, en leur nom. Il y a entre elle et eux un on rapide et pudique, manière d’éviter un nous trop solennel. « C’est pas une vie la vie qu’on vit ! » disait-on jadis au café-théâtre. Le temps n’est plus à cette gentille dérision. La phrase a perdu son point d’exclamation, s’est alourdie d’affirmation ; sa drôlerie s’est chargée de tristesse, d’amitié aussi, et d’exigence, et de fermeté. « Pas une vie, la vie qu’on vit. » Berque le pensait. Je le pense. Mona Chollet le pense. Aucune raison de faire semblant. Il suffit d’ouvrir les yeux, de sortir un instant de sa monomanie existentielle, de tolérer un peu de vague dans son regard, de laisser traîner une oreille. Toute cette fatigue, toute cette méfiance. Le plus terrible n’est pas là d’ailleurs, mais dans le désir de vivre que chaque visage tente vainement de réprimer, dans cette fraîcheur qui devine qu’elle sera trahie, ou qu’elle se trahira.
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J’étais plongé dans La tyrannie de la réalité quand m’est arrivé un message de quelqu’un que j’avais perdu de vue depuis trente ans. Grande école, cadre, famille nombreuse, des principes : tout pour être heureux, comme grognent les porcs. Ça donne ceci : « Je sais que je fais semblant. Je le sais en permanence, je ne l’oublie pas une minute. Mais quelle fatigue, quel poids, de vivre en permanence dans la schizophrénie. Et quelle honte. Et quel gâchis. Et quel temps perdu… Je me replie, comme tant d’autres, sur ma famille, petite sphère égoïste, pré carré, château fort, d’où on lutte pied à pied pour tâcher de sauver l’essentiel. Mon épouse (…) continue à y croire, à aller vers les autres, à s’ouvrir au monde. Pour moi, je me transforme de plus en plus en ours, en grognon, en Alceste. (…) Une épouvantable désolation m’envahit devant ce que devient notre monde. Mon seul espoir réside dans l’attente de l’Apocalypse : nous allons vivre, au cours des cent prochaines années, une catastrophe climatique de grande ampleur et, parallèlement, la fin des sources d’énergie fossile. Même si quelques guerres ne s’y rajoutent pas, des hommes vont disparaître, beaucoup. Bach, Shakespeare, et quelques autres, continueront-ils à tenir compagnie aux survivants ? (…) Tout cela est un peu lointain et pas très folichon. À court terme, deux questions m’obsèdent. La première a trait aux enfants. (…) Que leur dire ? En choisissant une famille nombreuse, mon épouse et moi pensions, notamment, contribuer à la construction d’un monde meilleur. Aujourd’hui, nos enfants voient bien que je n’y crois plus. Je ne peux que leur transmettre ma conviction que nous nous enfonçons toujours plus avant dans le totalitarisme, l’américanisation de notre mode de vie et de nos consciences, l’« économisme », la veulerie, la fascination de la consommation et de l’avoir, la recherche du confort matériel, la peur, l’obsession du sexe, etc. Nous réussissons tant bien que mal à leur éviter de tomber dans le piège des objets, du prêt à penser, du déshonneur… même si c’est parfois dur, pour eux, d’être « décalés ». Mais si j’arrive à leur dire contre quoi lutter, je ne trouve plus à leur dire pour quoi… Ma seconde question : comment entrer en résistance ? »
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Être informée, ça a quand même du bon. Mona Chollet va au centre du problème quand elle cite cette prodigieuse formule d’Ernest-Antoine Seillière : « L’entreprise est la cellule de base de la société. » Une telle pensée suffit à désigner en cet auteur le plus grand marxiste français de l’époque, et sans doute le seul. Un cran au-dessous de Marx, peut-être, mais enfin… Seillière est à la fois théoricien, praticien, philosophe, homme politique : qui dit mieux ? Quelle clarté dans cette définition, quelle puissance dans ce qu’elle sous-entend ! Si l’entreprise est la cellule de base de la société, tout le reste en est, au mieux, la superstructure ; au pire, l’accident ou l’alibi. Que dire d’autre ? Si la mauvaise fortune avait englouti les œuvres de Descartes à l’exception des trois mots du cogito, il serait tout de même passé à la postérité. Réduit à dix mots, Ernest-Antoine Seillière domine de son haut la pensée de l’époque. Vous croyez que je plaisante ?

Cogito ergo sum appelle le commentaire, l’éclaircissement, l’interprétation. L’affirmation seillièrienne, elle, n’admet que l’adhésion ou le refus. L’entreprise est-elle, oui ou non, la cellule de base de la société ? C’est oui ou c’est non ; ce ne peut être ni oui ni non. Seillière dit oui. Je dis non. Le seul débat possible entre nous consiste à examiner ce point. Je ne vais pas lui reprocher d’être baron, ou riche, ou je ne sais quoi. Je ne vais pas jouer à la table ronde avec ses domestiques. D’autres sont bien obligés d’y jouer, direz-vous. Ouais… J’hésite à l’avouer tant je vais faire rire, ou indigner : ils ont tort. Il y a une chose et une seule à dire à Ernest-Antoine Seillère : l’entreprise n’est pas la cellule de base de la société ; cette idée est contraire à la raison et constitue une offense pour l’esprit. Les gens qui négocient avec le Medef doivent entrer en séance, exprimer solennellement leur condamnation du propos présidentiel et se retirer immédiatement si le débat n’est pas ouvert sur ce point. Toute autre attitude est une capitulation ; elle aggrave mécaniquement le désastre ; sous prétexte d’apaiser des difficultés qui réapparaîtront forcément, elle valide la déraison et accorde ses lettres de noblesse au néant.

Mona Chollet n’écrit pas pour les spécialistes du débat truqué, pour les pitoyables du malgré tout et du quand même, pour ceux qui se contentent de l’envers d’eux-mêmes. Elle écrit pour les écrasés que nous sommes. Le plus beau dans son livre, le plus rare, c’est l’attention qu’elle porte à son lecteur, même et surtout quand elle se fait, à bon droit, tranchante. « La source des dysfonctionnements de la société, écrit-elle, est en nous, à travers la conception que nous nous faisons de notre identité, de notre place dans le monde, des relations que nous entretenons avec les autres, avec notre environnement. » Phrase centrale. Je jette ce gant sans hésiter au visage de Seillière ; c’est la seule déclaration de guerre à son égard qui soit autre chose qu’une élégance de style ou une restriction mentale. Oui, la source des dysfonctionnements et des drames de la société est en nous. Oui, nos malheurs individuels et collectifs viennent premièrement de l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes. Oui, cette idée-là copine comme cul et chemise avec la définition de Seillière, même et surtout si nous faisons profession de marxisme, de socialisme, de christianisme : s’il en était autrement, l’homme du Medef, à peine voudrait-il articuler son propos, serait changé en une montagne de tomates. Non, un Seillière ne serait pas concevable si le fond de nos existences n’était pas en accord profond avec les prémisses de sa proposition, à savoir que tout commence et tout finit par l’argent. Oui, riches ou pauvres, nous croyons avec Seillière, même quand nous feignons de le déplorer, qu’il y a dans la sécurité financière et dans le progrès matériel la condition de tout. Oui, toute l’éducation des enfants tient dans cette idée barbare : le reste est décoration. Oui, ce que nous appelons liberté, et qui se transforme vite en une cagnotte de rêves oiseux, nous leur apprenons à le vendre d’emblée, comme nous l’avons vendu. Oui, nous élisons les politiciens qui favorisent cette liquidation : nous nous lions à eux par cette vilenie secrète, la meilleure alliée de leur ambition. Oui, c’est de ce renoncement discret, tolérable, gentiment quotidien, que personne n’irait nous reprocher, que procèdent, par un enchaînement impitoyable, les servitudes sur lesquelles nous faisons semblant de gémir, celles qu’on nous impose et celles, plus délicieuses encore, que nous nous imposons à nous-mêmes : nous les aimons tant, nous les aimons à en mourir. Oui, presque tout le monde, en France, en Europe, en Occident, est seillièrien. Tous les partis, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, sont seillièriens : ils se distinguent seulement par la manière dont ils font semblant de ne pas l’être, par le genre. Toutes les religions sont seillièriennes, et surtout ce christianisme qui devrait pourtant avoir tellement en horreur le souci de l’argent, et qui, abruti comme le reste par le marketing, baptise à tour de bras ce qu’il devrait nous inviter à brûler.

Ces délicats d’Occidentaux renoncent vite à la bonne herbe de la liberté pourvu qu’en échange on leur promette du bonheur en croquettes. C’est qu’ils ne supportent pas le pessimisme, ces chérubins ! Au fond de la marmite de l’esclavage, il leur faut encore lécher un peu de plaisir. Je ne sais si je l’ai bien ou mal lu : le livre de Mona Chollet me rend les choses très simples. Continuez comme ça, mes amis, vivez entre l’illusion de la liberté et la réalité de l’étouffement. C’est parfait. Mais n’allez pas jusqu’à exiger qu’on se montre optimiste à votre égard, ni quant à l’avenir du monde où vous fourmillez : là, vous seriez vraiment des imbéciles. Car, continuant comme ça, vous aurez tout, la peste, les sauterelles, Raffarin, Seillière, leurs descendants, leurs symétriques opposants, la totale jusqu’à la fin du monde ! Bien fait pour vous. Oui, tout ça, vous l’aurez, et mieux encore : ceux qui vous disent le contraire sont des maquereaux. Par contre, si vous voulez, vous pouvez changer. Ça ne tient qu’à vous. Je ne suis pas ivre : ça ne tient qu’à vous. Dur, très dur, évidemment, mais imparable. Vous rendre l’aventure, vous rendre vous-mêmes à vous-mêmes, vous rendre les autres, et le chant, et les matins fragiles, et les aurores qui frémissent : tout ça, vous le pouvez, et plus encore. Vous le pouvez tout seuls, c’est-à-dire en direct avec les autres. Sans aucun César, le grand diviseur, étrange anagramme de races… Sans tyrans imbéciles, sans cons sultans. Pas besoin de faire profession d’optimisme ; le bonheur, vous l’enclenchez à volonté, comme la cinquième sur l’autoroute.

Comment la vie peut-elle être vivante, demandait déjà Sénèque, comment la vie peut-elle être la vie ? Une espérance discrète parcourt le livre de Mona Chollet. Elle ne préconise pas d’inventer le parti de la liberté, le club des désaliénés, l’association pour la félicité, l’amicale anti-modernité. Elle a raison de le souligner : « Les délivrés-en-vie n’existent pas. » Se méfier des imitations, des raccourcis. Le « changer la vie » de Rimbaud a fini sa carrière en argument pour la construction des gymnases municipaux. En face du Barnum de la modernité, la résistance, c’est forcément une histoire de boiteux, d’aveugles, de paralytiques. Qu’on pense un peu quelle vertigineuse descente dans la bêtise il a fallu pour que l’équipe – le team – qui fabrique les déodorants, les yaourts aux essences de fruits ou le papier hygiénique quadrifolié soit considéré, sans que personne n’éclate de rire, comme la cellule de base de la société ! Les nouveaux seigneurs, bien plus vicieux que leurs prédécesseurs, nous exploitent, mais sans nous protéger ; et nous, tout fiers du décervelage qu’ils nous infligent, nous nous reprochons de mal retenir leurs leçons. Comment repartir ? La politique ? Pas nécessaire de choisir la plus détestable, bien sûr. Mais Mona Chollet a raison : « Ce n’est pas l’engagement politique qui nous permettra de déjouer l’idéologie de la séparation, d’assainir nos relations avec ce qui nous entoure, et d’éprouver notre implication fondamentale dans le monde et dans la communauté humaine. »

Il faut donc chercher plus loin, plus profond. « Là où grandit le danger, grandit aussi ce qui sauve. » La séparation a fait son nid au creux de nos âmes ? Descendre jusque-là, pour remonter. Il ne s’agit pas de nous soigner : c’est Seillière qui ne va pas bien. Juste de retrouver quelques réflexes d’enfant. Le cache-cache, par exemple, quand on se veut absent pour mieux montrer, et se montrer, qu’on est présent et vivant. Se ménager « un endroit où on est inatteignable », comme dit Frédéric, un des héros de L’Âge des possibles, le beau film de Pascale Ferran. Je l’avais vu à Nancy, où j’animais une session : j’en bassinais les stagiaires. Un endroit géographique, un endroit de l’esprit, un endroit de l’âme : n’importe, pourvu qu’il nous renvoie au simple, qu’il nous accule sans violence à nous-mêmes. Tout repenser à partir de là, hardiment mais sans hâte. Ne pas jouer à l’illuminé. Se méfier des poussées révolutionnaires cérébrales, aussi terroristes que ce qu’elles condamnent. Se servir des objections des autres, et de ses doutes, pour tout remettre à plat. Ne pas construire sa pensée en dur, ni sa vie. Attraper des petits morceaux de gratuité, comme on fait avec la viande, au méchoui. Non pas jouir de la petite gorgée de bière : trouver en elle une soif plus intense. Partager sans tricher. Pauvreté, simplicité, goût d’attendre. Tout ça éclaire autrement les autres. Ils prennent un coup de jeune, un coup de beau. Il se fait de l’ineffable. La vie redevient possible. Le monde s’invente en nous, presque sans nous. Et l’aventure revient, ses duretés véridiques, ses joies loquaces. Laisser à Seillière le marxiste la névrose des préalables, la crainte de l’avenir, la lessiveuse à sécurité. Mona Chollet a raison : « Le terme de précarité recouvre bien davantage qu’un statut sur une feuille de paye ; il définit notre condition dans sa globalité. »
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Je me promène comme un éléphant dans un livre tout de douceur et d’audacieuse prudence. Je m’y sens à l’aise, alors je m’y ébroue. Allons, encore une chose qui m’a fait plaisir. Bien vu d’évoquer ces couples qui ont décidé, quoi qu’il arrive, de renoncer à ce qui les sépare et de se consacrer tout entiers à eux-mêmes. Qui vivent ensemble, vraiment ensemble, ici ou là, mais vingt-quatre heures sur vingt-quatre, au grand bonheur des petites chances, à la fortune des circonstances, sans prendre l’avis d’aucun réalisme, sans égard pour les psychologues qui les disent fusionnels parce qu’amoureux leur arrache la gueule. Ces couples qui sécrètent leur histoire, leurs mots, leurs silences sans s’assommer, soir après soir, des racontars du bureau. On dira ce qu’on voudra. Il se peut que le bonheur leur pose parfois un lapin. Mais, au moins, ils ont rendez-vous avec lui. C’est un beau mot, rendez-vous. Un mot pas né d’hier ; un mot de guerre reconquis par l’amour ! Il est vrai qu’il faut être très fort pour cette vie-là. La poterie, c’est un peu court. Ne pas confondre amoureux et amateurs ! Égoïstes, ces couples-là ? Le contraire : ils sont diffusifs d’eux-mêmes. Pour tout ça, oui, je les aime.

(28 septembre 2004)