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Et ce sera la démocratie…

LE MARCHÉ XXVII

La lettre de motivation exigée par les entreprises, mais aussi par toutes sortes d’écoles, instituts, administrations ou associations, est l’un des rites les plus significatifs de la décivilisation occidentale. Cette pénible cérémonie constitue l’épreuve initiatique par laquelle le candidat renonce à sa subjectivité, c’est-à-dire à soi-même, et se présente humblement à ceux qui vont le recruter comme fondamentalement menteur. La lettre de motivation n’a qu’un but : tenir celui qui l’écrit en le contraignant à manifester publiquement sa soumission et à s’en sentir vaguement déshonoré. Le cinéma nous l’a assez appris, les grands truands et les petits voyous n’agissent pas autrement : les nouveaux venus dans le gang ou dans la bande, ils les mouillent dans un crime ou un vol de mobylette. Désormais universelle, cette pratique contribue efficacement à fabriquer des « personnalités rapportées ». En reconnaissant d’emblée que la réussite excuse, justifie, nécessite le mensonge, le candidat se livre tout entier aux intérêts du groupe qu’il sollicite, s’agenouille devant ses valeurs, autre nom de ses intérêts, et se déclare prêt à célébrer sans réticence son esprit de corps. Cette lettre, qui le tient quitte de lui-même, va être la mère de ses démissions ultérieures. Naturellement, toute passion inférieure tâchant de s’arrimer à une raison supérieure, les membres du groupe ne manqueront pas de mettre en avant les intentions les plus pures et le feront avec d’autant plus de conviction qu’ils éprouvent l’obscur besoin de conjurer l’amertume secrète que leur vaut leur propre sujétion. Quant au candidat, porté et assourdi par la satisfaction bruyante des siens, il se dit in petto qu’après tout personne n’échappe à la formalité et qu’il serait assez prétentieux d’être le seul à la contester. Si rien ne vient modifier les paramètres de son intelligence, il lui restera alors quelques décennies de platitude plus ou moins prospère pour se raconter que cette page d’écriture n’était qu’une ruse inévitable et que son vrai moi flotte bien au-dessus de ces contingences, en un mot pour contresigner et valider son irrémédiable défaite.
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Je venais d’apprendre mon succès au Brevet élémentaire, prudemment passé à la fin de la troisième. Seul dans la cour du patronage, l’abbé lisait son bréviaire sur un banc. Je lui ai sobrement annoncé la bonne nouvelle puis, avec une discrétion peut-être un peu calculée, me suis dirigé vers la chapelle où je suis resté quelques minutes. « Tu n’es pas un ingrat », m’a-t-il dit quand il m’a vu sortir. Ces mots m’ont laissé stupide. Je venais donc de régler mes comptes avec Dieu ? Lui rembourser ma dette, comme chez l’épicier ? Quel procédé misérable ! Quelle manière de traiter avec Dieu ! Fait-on la part du Créateur comme celle du lion, comme celle du diable ? J’avais un énorme besoin de croire : sans que j’ose vraiment me l’avouer, cette logique petite-bourgeoise m’en détournait. Toute ma vie, j’aurai cru en contre, contre une religion de greffiers, contre le bavardage trop savant ou trop exalté qui voulait en dissimuler la mesquinerie. Non, je n’étais pas venu remercier Dieu comme le président d’un jury céleste, comme un commerçant qui fait crédit, comme un flic compréhensif. J’avais besoin de contact, d’étreinte, de mystère chaud ; je ne voulais pas d’une religion qui fasse signer au cœur sa lettre de motivation. Dieu superior summo meo, dit saint Augustin, mais aussi interior intimo meo : plus haut que les altitudes que je suis capable d’imaginer, mais plus intérieur que ce que je peux ressentir d’intime. La foi, pour moi, c’est cette jonction-là. Comment elle se trouve ou se perd, qui la possède ou non, je n’en sais rien. Je la décèle parfois en moi à l’état de désir, ou plutôt de soupir. Rien de plus. Dans le domaine sexuel, l’intime de l’intime, le lamentable divorce du naturel et du surnaturel faisait des ravages. Faute, absolution ; faute, absolution : le logiciel de l’enfer. Dieu applique le règlement et ne veut rien savoir d’autre. Mourir, c’est solder son compte.
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Était-ce dans Quick et Flupke ? Sur la première image, un petit garçon ravi joue au train électrique avec son père. Sur l’image suivante, il sort de sa chambre en pleurant et se précipite dans les bras de sa mère : « Papa veut toujours faire dérailler la loco ! » Un intellectuel, ce papa-là ; les apocalypses l’excitent.
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En vieillissant, on apprend à tirer ses peurs de la malle et à les apprivoiser les unes après les autres. Attention, toutefois ! Le fond de la malle peut réserver des surprises. Et voilà ! Une peur de plus !
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Le gros poisson citoyen de l’aquarium mondialisé gobe inlassablement les informations qui passent à sa portée.
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Les soixante coups de Gabin vont bientôt sonner à l’horloge : mon ami syndicaliste raccroche. D’un ton las, il évoque ses anciens patrons de la banque, ses collègues, des militants : la routine. Puis se prend à rêver. Ce qui a changé, finalement, c’est qu’au temps de la monstrueuse répression sexuelle dont Dany a guéri l’humanité, les gens, dans la boîte, en parlaient, en parlaient même tellement, et de si drolatique manière, que le futur retraité, bousculé par ses souvenirs, s’en étrangle. Avant d’entrer dans certains bureaux, raconte-t-il, il était indiqué de tousser plusieurs fois. Aujourd’hui, ça bamboche comme pas possible tous les week-ends, mais rien ne filtre jamais. Pas la moindre gaudriole pour dérider les partenaires sociaux. Du Bentham amélioré, chacun contrôle tous les autres. Sale climat, pense le syndicaliste. La dissociation absolue, le rhumatisme unidimensionnel, la castration fondamentale. Si, pour que la beauté surgisse, il faut, comme le croyait Pierre Reverdy, que des réalités apparemment sans lien entrent en relation, comment y aurait-il encore beauté, ou vie, ou vérité, quand rien ne rencontre plus rien ?
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Mes bavardages ont distrait bien des gens dans les entreprises ! Je voyais dans leurs yeux s’abattre toutes sortes de barrières. Cette société sans grâce, comme ils la prenaient soudain de haut, au moins jusqu’à la fin de la séance ! Leur hiérarchie, comme ils la foulaient aux pieds jusqu’à la reptation au sol du lendemain ! Parfois mes critiques arrivaient jusqu’à leurs enfants : elles leur seraient utiles pour les concours.
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Le Comité d’entreprise d’une grande banque d’affaires m’a invité à venir parler de Mai 68. Tout a été fait pour que personne ne l’ignore. Dans le gigantesque édifice, archi-luxueux, des affiches partout, des panneaux lumineux sur lesquels défilent, gloire des gloires, des citations tirées du Marché. À deux pas du restaurant d’entreprise, où mille cinq cents salariés finissent leur déjeuner, une salle immense nous a été réservée. Onze personnes s’y présenteront, dont trois organisateurs. Le contraire m’eût étonné, presque embarrassé. Voici la problématique que j’avais choisie. Le pouvoir et la contestation sont maintenant d’accord. Sarkozy veut en finir avec 68 et Cohn-Bendit donne pour titre à son livre Forget 68. Parfait. Mais si les événements ne sont plus qu’une ombre ou un rêve, pourquoi se donner tant de mal pour les exorciser ? Réponse : parce que nous sommes en plein Ionesco. Mai, c’est le cadavre irrépressible d’Amédée ou Comment s’en débarrasser ? Un cadavre plein de vie, qui ne cesse de grandir, et dont les efforts conjugués des anciens adversaires ne viendront pas à bout. Pas plus que les individus, les sociétés ne contrôlent leur mémoire, ni leur oubli. Mai, dans l’arrière-fond de notre conscience, c’est l’instant où la société occidentale flaire sa mort prochaine et, comme elle le peut, hurle son désir de vie. Et ça, c’est peu dire que ce n’est pas terminé : ça commence à peine. Toutes les différences que Daniel Cohn-Bendit peut repérer entre les années soixante et ce début poussif du XXIe siècle n’y changeront rien. La pub vomira ce qu’elle voudra, l’Histoire a une dimension intérieure, une densité, une intensité à laquelle les chroniqueurs à la mode et les politiciens réalistes n’ont pas accès. Pour comprendre 68, il faut changer radicalement de niveau d’intelligence, de niveau de perception, de niveau d’être. Tant que la vie restera, aux yeux des élites, cette minable compétition pour le pouvoir qui rassasie leurs appétits minuscules, aucun de ces regardez-moi n’aura intérêt à parler de cette révolution-là, encore moins à la provoquer. Mais, de tout cela, 68 se fout, le présent idem et l’avenir itou. Qu’on parle encore de Mai dans cinquante ans ou qu’on en ait tout oublié n’a pas la moindre importance. Quelque chose d’irrémédiable a été senti par tous et pensé par quelques-uns : la flèche a atteint son but, la technocratie est ferrée. De 68, quand même ce serait seulement au plus secret des consciences, « la flamme brûle encore et peut se ranimer ». S’il n’en était pas ainsi, les mille quatre cent quatre-vingt-neuf absents n’auraient certainement pas refusé de venir mettre leur brillant grain de sel, une fois de plus, dans un inoffensif dialogue des morts.
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Il y a Point barre, il y a aussi C’est bon. Dans cette illustre librairie de province, les piles de Césaire n’attendent plus que le dernier souffle du grand homme pour monter en ligne. Le téléphone sonne, un responsable décroche. « C’est bon ? demande-t-il avec inquiétude, c’est bon ? ». Puis, à la cantonade, ton de commandement : « Allez. C’est bon ! » C’est ainsi que j’ai appris la mort de ma mère. J’étais allé la voir la veille au soir. Le samedi matin, un employé de la maison de retraite m’a appelé. « Je vous téléphone pour vous dire… Enfin, pour vous prévenir… » Un silence. Et, tout à coup : « Enfin, je veux dire… C’est bon. » Les mots de la tribu moderne classent les événements et archivent les destins à la chaîne ; les cœurs n’en souffrent pas moins. Que voulez-vous, une mort, même s’il est encore convenable de tirer une tête de circonstance, c’est la dernière étape de la production, l’ultime tri sélectif. Au suivant ! Pourtant, pas trop de tristesse. Si je tends la bonne oreille, ou l’oreille incurablement optimiste, il m’arrive de percevoir dans ce C’est bon l’écho déformé du Tout est grâce de Bernanos.
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De temps en temps, merci, un mot qui fait plaisir. En visitant, à Saint-Denis de la Réunion, une belle exposition Odilon Redon, je tombe en arrêt devant le titre que l’artiste a donné à l’un de ses dessins : « Moi, la première conscience du chaos. » Mon cheval et mon royaume pour cette phrase-là ! Oui, c’est comme chaos que je m’éprouve, et quelque chose me dit que je ne suis pas le seul. Non pas un de ces chaos démonstratifs et cabots, comme en vit tant il y a quarante ans, qui disaient la terreur et l’effroi, quand ce n’était pas la sottise. Plutôt un chaos timide, incertain, un chaos désolé d’être là, navré d’encombrer. Un fond de teint, un fond d’écran, un fond d’être. Un chaos qui m’isole et me fait présent malgré moi, entrave et aiguillon, irréductible à tout ce que je peux faire, dire, penser, sentir. Un chaos muet qui gronde. Une nuit plus lumineuse que les clartés du monde qui l’entoure, reflets sinistres de la pire des absences, l’absence de rien.
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L’arête du poisson 68, ce ne sont pas les manifs étudiantes, les slogans, les braillements, les gauchistes, etc. Tout cela grouille de tant de fantasmes et de symboles que le moins doué des historiens y trouve encore aisément de quoi faire son beurre. L’arête, ce sont les grèves ; celle-là va rester durablement plantée dans le gosier de Clio. Comment expliquer un mouvement d’une telle ampleur et d’une telle durée au plus fort de ces années que la gentillesse bien informée de Jean Fourastié imaginait glorieuses ? Alors qu’une croissance, sinon à la chinoise, du moins à l’allemande, témoignait de l’excellente santé économique du pays, une croissance qui, sans doute, ne frustrait guère les riches, mais dont les moins riches, et même les pauvres, n’étaient, ô miracle, nullement exclus ? Alors que les réfrigérateurs et les machines à laver faisaient leur entrée solennelle dans les cuisines, que les téléviseurs commençaient à présider les salles de séjour ? Que toutes sortes de petites voitures toussotaient gaiement sur les routes, et même sur des embryons d’autoroutes ? Pour venir à bout de ce mystère, un historien tirait de sa poche, l’autre jour, deux curieuses hypothèses. Selon la première, les grèves de 68 se situaient dans la continuité des mouvements sociaux des années précédentes. La seconde mettait en avant l’attitude mimétique d’un monde ouvrier fasciné par les révoltes étudiantes. Deux explications absurdes.
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Pour liquider la première, il suffit de se reporter à l’article de Wikipédia sur les grèves en France. Si, en 1963, les grandes grèves des mineurs, spécifiques à une profession qui se savait menacée et probablement condamnée, avaient conduit à enregistrer 6 millions de journées non travaillées, on n’en dénombrait, pour l’ensemble des quatre années suivantes, de 1964 à 1967, que 10,2 millions, soit une moyenne annuelle de 2,5 millions de journées. Pour la seule année 68, en revanche, on a compté 150 millions de journées non travaillées, soit soixante fois plus ! À moins qu’un arrosoir malencontreusement percé par un serpent assoiffé ou myope n’ait provoqué les inondations du Nil, cette première hypothèse campe nettement en deçà de la limite du sérieux.
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La seconde, qui n’en est guère moins éloignée, témoigne d’une méconnaissance des êtres qui me la rend profondément antipathique. Ainsi ces 150 millions de journées seraient dues à la fascination de la classe ouvrière pour des incendiaires de bagnoles, des bourreaux de véhicules au jargon incompréhensible ? Voyons donc ! Avec de telles motivations, ceux des grévistes qui auraient échappé à la matraque policière auraient péri sous les coups du rouleau à pâtisserie conjugal. « Non, mais des fois ! Tu fais grève pour ces morveux, maintenant ? T’es pas bien ? » Durant les dernières émeutes de banlieue, j’ai observé avec amusement, dans un gros village de l’Yonne, les mêmes comportements qui m’avaient frappé, en 68, dans une petite ville de Seine-et-Marne : plus une voiture ne couchait dehors. Entraide générale contre les barbares ! Les moteurs et les carrosseries d’abord ! Gare qui peut ! En 68, elles représentaient déjà tant, ces caisses, pour les familles ouvrières ! À tort, je veux bien, mais accroche-t-on toujours ses rêves où l’on veut ? La petite ville où j’habitais était le siège d’une grosse usine Jeumont-Schneider. Ce nom était un test d’appartenance sociale : les ouvriers prononçaient Schnéderre, les bourgeois et les gens dans le coup Schneidre. Je disais Jeumont. Je connaissais bien les syndicalistes de cette usine, et notamment le secrétaire de la CGT, Jean Audin, qui participa à la rédaction du fameux Programme commun. Nous parlions beaucoup. J’admirais sa lucidité sur les étudiants. Leur bavardage l’amusait, l’agaçait souvent, le fâchait parfois. J’aimais sa manière comique de décrire leurs tribulations trotsko-érotiques. Mais il m’expliquait surtout ses copains de l’usine. Non, vraiment, ils ne tenaient pas à ressembler à ces ostrogoths. Mieux valait d’ailleurs pour eux ne pas se pointer dans l’usine en grève : il y aurait de la fessée dans l’air. N’empêche, les copains réfléchissaient, les copines aussi, beaucoup. Dans quelques années, certains de leurs enfants pourraient se retrouver dans la même situation : il fallait quand même faire un effort pour comprendre ce que les gamins du quartier Latin avaient dans la caboche. C’était un solitaire, Jean Audin, quand il ne haranguait pas ses troupes. Je n’ai jamais rencontré personne qui fût aussi libre de tous les préjugés possibles, les siens, ceux du groupe, de la classe, du clan, de la tribu. Son détachement tranquille et ironique conférait à sa simplicité une hauteur admirable. Il montrait aux ouvriers de Jeumont que ces étudiants illuminés avaient touché, presque malgré eux, quelque chose d’essentiel. Les copains s’en doutaient, d’ailleurs, mais hésitaient à le reconnaître. Ces petits bourgeois prétentieux qui voulaient tout leur apprendre, et même l’amour, ils avaient toutes les raisons de les détester. L’exact contraire d’une fascination, d’un mimétisme : plus ils s’éprouvaient différents des étudiants, plus la conscience de cette différence, les laissant seuls avec eux-mêmes, les obligeait à regarder comme jamais le monde, l’avenir, la vie, leur vie.
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Mai a été un dévoilement et, pour beaucoup, un déniaisement. On a vu ce qu’on ne voulait pas voir. Des événements finalement très limités se sont, pour ainsi dire, échappés d’eux-mêmes, se sont mis à parler de ce qui n’était pas eux. Le filigrane est monté à la surface du papier, s’est fait texte. Cette banale révolte d’étudiants a parlé à chacun de son existence propre et de l’existence humaine. Le monde était toujours le monde, les autres toujours les autres ; pourtant, un court instant, on a hésité à les identifier, on a tissé avec eux, malgré soi, un rapport étrange. Les autres étaient vivants, vraiment vivants, presque trop vivants parfois et, par là, inquiétants. L’absolu s’invitait dans le quotidien, l’aspirait, le révélait. On se sentait chargé d’une pesanteur légère, d’une antériorité retrouvée. Chacun s’éprouvait proche des autres, mais entièrement distinct : ce sentiment trop violent, trop élaboré, semait la panique dans le cœur et l’esprit des jeunes. Impossible, dans tout cela, de « démêler le tien du mien » ! Personne, jamais, n’aurait les clefs de soi-même, mais l’évidence de cette impossibilité, la toute présence d’autrui, loin de fondre les consciences dans je ne sais quelle tisane de théoricien, éveillait en chacun le sentiment presque sauvage d’être quelqu’un, inexplicablement quelqu’un. Quelqu’un avec, quelqu’un pour, mais quelqu’un. Une contingence historique banale avait à ce point épousé le désir secret de chacun que le dialogue avec le monde était devenu, pour un temps, débat avec soi-même. Ce printemps n’a pas duré, bien sûr. Mais il a vraiment existé. Il n’était fait que d’existence : il ne peut mourir. Retour du refoulé ? Dialectique berquienne du fondamental et de l’historique ? Ou, dans le langage de Péguy, du mystique et du politique ? Surgissement transcendantal ?
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De Gaulle, en tout cas, avait compris. La visite à Massu, la vacance du pouvoir durant quelques heures, c’est l’instant où l’historique se heurte au fondamental et, forcément, décroche. C’est le déchirement, le trou noir ; mort et renaissance, l’empereur de Chine descend aux enfers. D’un côté, la politique ; de l’autre, le sens : soudain, la jonction est impossible. David Rousset m’a raconté à l’époque qu’il avait parlé de la jeunesse avec le Général, de la fascination qu’exerçait sur elle Che Guevara. « Si j’avais leur âge, avait répondu De Gaulle, je ferais comme eux… » Croyait-il encore à sa politique, à son langage ? Il lui restait la mauvaise humeur, affecter de voir un monôme dans la révolte étudiante. Sans doute rêvait-il d’écart, de distance. Sa page d’histoire était écrite. Le voyage d’Irlande, la solitude. Il était arrivé quelque chose…
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Quelque chose ? Ouverture serait le mot. Mais qu’est-ce aujourd’hui ? S’aérer la cervelle ? S’obliger à écouter gentiment ses petits camarades pour mieux leur river leur clou ? Faire du pied aux plus impatients, aux plus fragiles pour les rallier à sa cause et à ses intérêts ? Bavardage. Petite bière sans alcool, sans houblon et sans eau. Pâtée pour consultants. Ouverture est à prendre au sens chirurgical : organes qui saignent et palpitent. Pour quelques jours, en 68, le corps social est sur le billard. Dans son amour réparateur, le grand Chirurgien l’a décidé : « On ouvre ! » Et tout est à nu : on est nu avec soi-même, avec les autres, avec le monde. Absolu et sens. Prendre sens, s’il vous plaît, dans ses deux sens, le sens et les sens, qui sont en relation vectorielle. Car la logique des sens exige par elle-même un sens, elle l’appelle ; juste le contraire d’une morale parachutée, contraignante ou permissive, dans les deux cas aliénante. Ce mot Ouverture, bien sûr, rameute des fantasmes de mort et de guérison. Il ne faut pourtant pas se laisser prendre à la métaphore. Le passage sur le billard n’est pas la préparation à la guérison : c’est la guérison elle-même. L’Ouverture n’est pas l’acte de chirurgie esthétique, ou culturelle, ou sociale, ou politique, ou morale, qui remettrait le train sur les rails, les pendules à l’heure, les compteurs à zéro. C’est la vie elle-même. Non pas le moyen, le but ; plus exactement, le but dans le moyen, le moyen reconnaissant et engendrant le but. Vivre, c’est se laisser opérer, se laisser ouvrir. Car l’Ouvert a les propriétés d’une personne : « Ami, viens à l’Ouvert. » Une personne comme vous et moi qu’on jettera dans la terre mais qu’on n’enterrera pas dans le temps.
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Nous ne cessons d’aspirer à une Ouverture à laquelle, pourtant, nous ne consentons pas. Plus qu’à la prunelle de nos yeux, nous tenons à quelque domaine réservé, et peu importe si nos vices l’ont construit, ou nos vertus, ou nos points de vue, ou nos manies. Nous voulons, avant tout, savoir qui nous sommes ; nous entendons disposer d’une identité dont le miroir puisse nous renvoyer une image acceptable, à peu près cohérente. C’est cela vouloir être un acteur, et c’est dérisoire. Quand l’Ouverture nous sollicite, nous comprenons même que c’est parfaitement humiliant ; le supposé acteur est un histrion juste capable de jouer des pannes. En 68, ce n’est pas un individu ou une série d’individus qui se trouvent soudain en présence de l’Ouvert, c’est une société tout entière. Comment cette intrusion ne réveillerait-elle pas, comme autant de répliques au séisme qu’elle provoque, toutes les formes possibles de fermeture ? Ce fut cela, Mai. Chacun l’épousa dans son langage et chacun, pourtant, le répudia. Mais ce durable rejet – tout le monde le sent et personne ne veut le savoir – n’est rien d’autre que la continuation de l’Opération. Mai, c’est chacun de nous et nous tous ensemble en tant que nous refusons, avant toute forme politique particulière qu’il a prise ou qu’il prendra, l’esprit même de la décivilisation occidentale.
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Chacun voulait ouvrir, et chacun fermait. Chacun songeait ouverture et pensait, parlait, agissait fermeture. Les plus drôles, les plus enfantins furent incontestablement les communistes et la CGT. Dans leurs instances dirigeantes, les Jean Audin n’étaient pas légion. J’avais tort de le lui rappeler : il le savait tellement ! Le matérialisme du Parti, dialectique ou non, le mettait hors jeu, voilà tout ; l’air de l’Ouverture l’étouffait. Plus gros, plus encombré, plus cadenassé, il souffrait plus que les autres. Sans être forcément pire. Car les maos, les trotskistes, les situationnistes, les anars, les libertaires, les ceci et les cela, et même les militants du sexe, sans compter les innombrables défenseurs de toutes les causes légitimes de la terre, y compris peut-être – ô cher Maurice Clavel ! – ceux qui systématisaient un peu trop la transcendance, ne faisaient pas autrement : tout le monde voulait ouvrir et tout le monde fermait.
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Patrick Poivre d’Arvor parle de traversée du désert. Comme je le comprends ! Vingt ans à TF1, ça doit donner soif !
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1955, durant le pèlerinage de Terre sainte avec le Centre Richelieu. Nous passions au large de l’Acropole. Je regardais la mer en compagnie du jeune abbé Lustiger, mon aîné de sept ans, jour pour jour. Je me suis soudain entendu lui proposer d’aller un jour, tous les deux, plastiquer le Parthénon. Il m’a regardé avec intensité et m’a répondu qu’on ne lui avait jamais fait un plus grand plaisir. Provocation de jeunes gens, mais non dépourvue de sens. J’ai eu la sottise de faire confidence de cet échange à de beaux esprits élégamment humanistes, fournissant ainsi à leur fétichisme, bien inutilement, une inépuisable réserve d’indignation. Lulu, lui, comprenait. C’était un cri de rage et de détresse, un avertissement aussi : l’humain fermé sur lui-même, avec ses valeurs, sa morale, ses projets, sa beauté, ça pourrit vite, même sublime, et ça crève sec, surtout parfait. D’une belle mort, peut-être, mais il n’y a pas de belle mort. Toute ma vie, j’aurai pensé à Lustiger, avec autant de respect que de colère, dans une telle ambiguïté que je n’ai jamais imaginé pouvoir renouer avec lui. Je sentais dans sa façon de défendre le christianisme une fermeture plus effrayante encore que celle du Parthénon. Nous étions d’accord sur la transcendance, mais nous ne pensions pas à la même. Sa magnifique construction spirituelle et intellectuelle manquait, à mes yeux, de chair, de vérisme. Clavel voyait plus juste avec son idée d’autotranscendance humaine. Je me sentais à la fois si proche et si éloigné de Lustiger ! Ainsi vont peut-être les vraies relations.
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La société, c’est le collage, ou la réduplication, ou l’amplification de ce qui travaille et tourmente nos existences. Cette évidence majeure émerge en 68 de façon irrépressible. Vingt ans auparavant, en 1948, alors que la reconstruction du pays et le progrès de l’économie, sans oublier divers règlements de comptes, occupent tous les crânes, Jacques Ellul, dans un texte intitulé Présence au monde moderne, écrit ceci : « Ce n’est pas en s’attaquant directement [aux structures], en essayant de faire des modifications spectaculaires, en voulant reconstruire un monde de toute pièce que l’on peut arriver à un résultat. La seule attaque efficace contre les structures, c’est d’arriver à leur échapper, d’arriver à vivre en marge de cette société totalitaire, non pas en la refusant simplement, mais en la passant au crible. » 1948, dis-je ! En finira-t-on un jour avec le fétichisme de 68 ? Mai désigne la liberté et l’idiot regarde Mai. Ellul, lui, avait vu juste. On n’arrêtera pas le bulldozer technique. Il n’est pas susceptible d’être moralisé. Il donne une forme et une puissance nouvelles aux vieux démons de l’humanité, il en fait des valeurs. Il est, avec l’État et la production, « le nœud de la véritable religion moderne, la religion du fait acquis – religion de qui dépendent les religions inférieures du dollar, de la race ou du prolétariat, qui ne sont que des expressions de la grande divinité moderne, le Fait-Moloch. »
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Nous voulons ouvrir, et nous fermons. Ce que nous appelons civilisation est maintenant un rempart contre l’Ouvert. Seule nouvelle importante : ce rempart se fissure. Les enjeux se simplifient. De l’insignifiance triomphante, du dégoût et de la fatigue qu’elle engendre, peut naître une simplicité inouïe, primordiale, absolument moderne. Qu’espérer d’autre, que choisir d’autre ? Mourir dans un désespoir convivial, la langue fourchue, après quelques décennies d’insincérité, de précautions lugubres, de victoires lamentables ? Il est vrai que la béance de l’Ouvert nous est presque insupportable et qu’il est difficile d’échapper à la tentation de la combler. En un sens, personne n’y parvient jamais. Pourtant, s’engager dans cette aventure, même si l’on s’y perd, c’est se trouver, et le monde avec soi. Au hasard de mes lectures, ou de celles de mes proches, j’observe le pas de deux que les meilleurs esprits dansent avec l’Ouvert. Ils le désirent, ils le fuient. Ainsi ce magnifique Jacques Ellul qui, à trente-cinq ans, a compris son temps comme presque personne et qui, soudain, dans le texte dont je viens de parler, sort de sa boîte un Saint-Esprit auquel on peut certes croire ou ne pas croire, mais dont l’arrivée inopinée dans le paysage désolé du siècle évoque soudain une péripétie de théâtre de boulevard. Ainsi le grand Aimé Césaire, dont on me fait remarquer que le Discours sur le colonialisme comporte non pas une, mais deux conclusions. La première, conclusion selon l’Ouvert, dont Daryush Shayegan reprendra l’esprit, est invitation : il faut que l’Europe « galvanise les cultures moribondes et suscite les cultures nouvelles », qu’elle se fasse « réveilleuse de patries et de civilisations ». La seconde, conclusion selon le deus ex machina marxiste, exalte de façon navrante « la prépondérance de la seule classe qui ait encore mission universelle […] : le prolétariat. » Loin de moi d’ironiser sur Ellul et Césaire ! Mais ces géants ne sont pas des surhommes ; c’est aussi par leurs faiblesses qu’ils nous touchent et nous instruisent. Comme l’homme moderne a peur du grand écart ! Qu’il est habile à l’éviter ! Qu’il est rapide à se débarrasser des questions qui le troublent, à jeter à ses inquiétudes des réponses toutes faites, à s’annexer Dieu, l’Histoire, la vérité ! Comme il revient vite aux débats rassurants, aux indignations numérotées ! Sent-il à quel point cette attitude est meurtrière ? Et de quoi il se prive quand il chasse le trouble fécond qui est le socle de son intelligence, le foyer de sa sensibilité, l’énergie de son amour ?
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Le livre d’Ellul et celui de Césaire ont, l’un et l’autre, plus de cinquante ans. Ce qui a changé, c’est que nous sommes un peu plus méfiants avec les formulations imposées. Non que nous soyons devenus plus sages : la propagande nous a mithridatisés. Quand nous cherchons encore les solutions à nos maux dans des formules, des idées, des principes, nous savons, au fond de nous, que c’est en pure perte. La quête des solutions, ou des issues, est une pharmacopée inutile, souvent ridicule, parfois cruelle, toujours sotte. Dans son Traité du Style, Aragon l’avait déjà expédiée en enfer : « Nos hannetons, je veux dire nos ablettes, se croient dans ce qu’ils appellent un cul-de-sac et cherchent ce qu’ils appellent une issue. Issue à quoi, c’est ce que l’on se demande. Ce sont les possédés du mot impasse. » Impasse ? Quelle impasse ? Quel gendarme a installé ce panneau ? Sur l’ordre de qui ? Il n’y a pas d’impasse humaine. Toute âme humaine loge dans un château. Assiégée, elle peut s’enfuir par l’intérieur. Elle dispose pour cela d’un fabuleux réseau de galeries, de souterrains, de détours, de caches, de subterfuges. Ceux qui nous aident à explorer nos fondations, donc à accepter l’idée que nous sommes fondés, sont nos amis ; ceux qui nous en détournent, nos ennemis. Point barre.
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Ne pas trop lire, et seulement les livres qui protègent la béance.
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Au gré du vent, les feuilles d’un arbre de Judée habillent et déshabillent les tuiles de la maison d’en face. Je ne suis pas spécialement gai aujourd’hui. Becoming. Ça me va.
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Du très beau roman de Luis Sepúlveda, Le vieux qui lisait des romans d’amour, cette phrase pour les moments difficiles : « Il laissa toutes ses pensées s’apaiser comme les cailloux lorsqu’ils touchent le fond du fleuve. »
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Qu’importe d’avoir brisé le fil de tes idées
Si tu portes en toi le ciel de ton enfance
Aragon
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Vous n’aimez pas l’Europe qu’on vous propose ? De deux choses l’une. Ou bien on ne vous a pas suffisamment expliqué ses mérites. Entendez par là que vous êtes un imbécile. Ou bien on ne s’est pas mis à votre place, on n’a pas tenu compte de votre mal de vivre, on n’a pas assez dorloté votre « quotidien ». Entendez par là que vous êtes un débile léger. Mais voyez l’humilité du pouvoir ! Tout est de sa faute. Si vous pensez mal, c’est qu’il s’y est mal pris. Ainsi procède Clamence, le juge-pénitent de La chute : s’accuser pour mieux accuser. Pourquoi ? Parce que « quand nous serons tous coupables, ce sera la démocratie. »
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D’accord, certains supporters du PSG méritent d’être grondés. Mais la plupart de ces gracieux gentlemen, que demandent-ils donc à leurs champions chéris ? Des résultats. Quoi de plus naturel ? La culture des résultats, n’est-ce pas notre credo officiel ?
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À ceux qui protestent contre les mesures de contrôle d’Internet que le gouvernement compte prendre, la ministre de la Culture rétorque, copiant-collant ainsi une bonne demi-douzaine de ses collègues, qu’il ne s’agit nullement d’un flicage, mais d’une mesure de responsabilisation. Décidément, je n’ai pas le cuir assez dur. Voilà quarante ans que je vois tout ce qui dispose d’un pouvoir, réel ou supposé, considérable ou minuscule, se mettre en tête de responsabiliser les gens. Et je ne m’habitue pas ? Et quelque chose me souffle toujours qu’il y a de l’insulte là-dedans ? Qu’une réponse académique n’est pas, pour parler comme Bush, appropriée ? Je pourrais, si cela relevait de mes fonctions et s’ils le méritaient, faire cracher mes semblables au bassinet ou les précipiter au fond d’une geôle ; je ne pourrais pas, sans me sentir minable, me prendre pour leur professeur de responsabilité. Je n’oserais pas les regarder en face, je ne me sentirais plus partager avec eux notre condition précaire et ambiguë, je n’en tirerais plus de consolation. « Mesdames, Messieurs, je vais vous responsabiliser. » Je me vois d’ici. La honte !
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Plus vite, le TGV, plus vite ! En face de nous, un couple de la trentaine, tous deux farcis d’écouteurs et de jeux électroniques. Trois heures de voyage, ils ne se diront pas un mot. Pas de doute, ils sont ensemble : deux ou trois fois, elle s’est penchée vers lui et a boutiqué quelque chose dans son oreillette. À gauche, un couple et deux enfants remuants. La peine que se donnent ces gens vous arracherait des larmes. Double peine en vérité : tenir tête aux petits monstres et faire savoir aux voyageurs qu’ils sont des parents modèles. Et démocratiques. Le plus petit pleurniche pour que papa ouvre la fenêtre. Bref conciliabule de papa avec maman, puis de maman avec le grand frère. Elle peut alors communiquer au wagon le résultat de la consultation : trois voix contre une, la fenêtre restera fermée.
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Les Neuilléens habitent Neuilly : c’est tout naturel. Ils votent à droite : c’est leur affaire. Ils sont riches : chacun son destin. Ils enferment un gamin dans la démesure de son père : ça, non.

(18 juin 2008)

L’entreprise démaquillée

Tirées de divers textes publiés sur Résurgences, voici des notes sur l’entreprise. Elles ont un but et un seul : s’efforcer de faire sentir le climat de ce lieu hautement représentatif du monde moderne lorsqu’on ose l’envisager indépendamment de toutes les contingences. Pour lui-même, en quelque sorte.  Sans hostilité et sans indulgence. À hauteur d’homme, comme dit Senghor, comme on le ferait pour n’importe quel autre lieu, cathédrale ou musée, hôpital ou mairie. Je l’ai vu avec mes yeux : je n’ai que ceux-là.

Même si l’on devait leur y promettre toutes les sécurités du monde, je ne pourrais pas conseiller à des jeunes d’entrer dans une grande entreprise. Je dis cela sans colère, sans parti pris. J’ai eu le temps de m’en forger la conviction : l’entreprise n’est pas un bon terreau pour le végétal humain. Les médiocres s’y enferment dans leur médiocrité, les meilleurs y perdent leurs qualités ou sont contraints de les mettre en veilleuse. De la base au sommet, elle développe les petites habiletés et cisaille les grands élans. Il faut s’y montrer plus avisé qu’intelligent, plus calculateur que volontaire, plus opportuniste que sensible. Ou se taire, ronger son frein, se préparer sa dépression ou son ulcère. L’entreprise est le paradis des fausses rencontres, de l’expression truquée, des enthousiasmes mimétiques, de la soumission à la force des choses ou, plutôt, à ceux qui se sont soumis, pour en tirer avantage et gloriole, à la force des choses. On s’accoutume à l’entreprise comme à une drogue : moins par plaisir ou par goût que parce qu’on se croit incapable de s’en défaire. Il serait léger, et même injuste, de rendre les dirigeants responsables de cet état de choses. Ce serait aussi leur faire trop d’honneur : la plupart d’entre eux sont des suiveurs qui se prennent pour des prophètes. Mieux vaut chercher les raisons de la faillite du côté du destin, ou de l’histoire des deux derniers siècles. La grande entreprise est probablement la première institution au monde où la logique des choses, loin d’être contrebalancée, comme elle le fut presque toujours, par des instances de l’humain, est devenue la voie, la vérité, la vie.

L’entreprise est une serre à l’envers, un lieu pour empêcher de mûrir. On y paye de douleurs réelles les certitudes imaginaires qu’on y achète ; cet échange inéquitable, chaque jour qui passe rend plus difficile de le dénoncer. Fabriquer et vendre des produits utiles pourrait être une activité heureuse, stimulante, inventive, source d’amitié et de bonne humeur. Mais la logique économique, dont le management est le bras armé, pervertit tout. J’enfonce des portes ouvertes ? Rien n’est plus important, dans l’entreprise, que de les laisser ouvertes. Sur la vie, sur le rêve, sur soi-même, sur les autres tels qu’on les voit. La première urgence, pour les salariés, c’est de garder leurs distances, leurs grandes distances. D’aménager en eux des caches, des réserves de sens à quoi l’entreprise n’aura pas accès. De se dire et de se redire que le voisin d’atelier ou de bureau, lui aussi, a sa cache, et aussi le concurrent, et aussi le chef.

Rien de commun entre l’insécurité comme liberté et l’insécurité comme loi de l’argent. Les « responsables » économiques encoconnés dans leur fortune et leurs privilèges qui osent prêcher aux travailleurs la loi, et peut-être les vertus, de l’insécurité, ne font qu’exhiber leur égoïsme, leur inculture, l’étroitesse de leurs âmes. Rien n’est plus étranger à ce cynisme que l’effort difficile, secret, audacieux qui pousse quelqu’un, dans un monde qui veut l’en dissuader, à marquer son existence de la couleur de son âme. La sécurité matérielle n’est le dernier mot de rien. Peut-être les itinéraires les moins absurdes et les moins décevants de ce temps sont-ils faits d’errance, de consommation spartiate, de recherche constante d’authenticité, voire d’une connaissance approfondie du vocabulaire de Cambronne. Ceux qui choisissent de se confier à une voie hasardeuse, loin des objectifs de production, des exhortations à la compétition et du lyrisme gras des décideurs économiques, ne sont nullement amoureux de l’insécurité à laquelle ils s’exposent : ils ne l’acceptent qu’au nom d’une sécurité qu’ils jugent supérieure.

Une jeune Africaine raconte que, dès l’adolescence, les troubles de son pays l’ont contrainte à porter les armes, que des soudards l’ont maltraitée, violée, humiliée. Elle dit que pour offrir le moins de prise possible au désespoir, « il fallait que tout soit mort à l’intérieur ». Cette phrase m’évoque étrangement des confidences entendues dans les sessions de formation ; des gens que l’entreprise ne maltraitait ni ne violait trouvaient des mots très voisins pour parler de l’anesthésie qu’il leur fallait s’infliger s’ils voulaient persévérer dans la logique imbécile de la compétition économique et de la servitude volontaire. À ces instants-là, je sentais que j’avais sous les yeux l’étrange maladie dont souffre l’entreprise, et je ne doutais pas qu’elle la transmettrait peu à peu à toute la société. Je devinais aussi que si tout le monde contribuait à sa contagion, personne n’était entièrement responsable du mal. Sous les désaccords sociaux et politiques, se tisse un accord beaucoup plus profond pour accepter de vivre une existence tronquée ; des arguments contradictoires et des énergies venues de tous les horizons se mobilisent pour transformer cette mutilation en un destin inexorable. Et la société finit par ressembler à un corps qui fonctionnerait presque normalement, mais avec une angoissante altération du souffle. À un esprit capable de raisonner, mais à qui toute interrogation sur lui-même serait interdite. À un cœur dépourvu de tout sentiment gratuit. À un texte sans points d’interrogation. À un enfer qu’on n’oserait jamais appeler par son nom, tant il exhiberait de bonnes raisons d’exister.

Dans les cas les plus violents, le travailleur impose lui-même une limite à sa réflexion. Comme le dit ce jeune policier de la Police de l’air et des frontières, il met la barrière. C’est un très bon jeune homme, il aime son métier, il veut bien faire. Il parle avec un peu de naïveté de son désir d’humaniser la police, de donner d’elle une image moins grincheuse. Il bavarde avec les passagers dont il contrôle les passeports, leur demande s’ils ont bien bronzé, bien dansé, et toutes choses charmantes. Raccompagner un clandestin dans son pays l’est beaucoup moins. Il faut mettre le gars de force dans l’avion, il se débat, il hurle, il pleure, il crie qu’on le conduit à la mort. Ce jeune policier avoue que s’il entrouvre la porte à son débat intérieur, il n’a plus à choisir qu’entre la dépression et le chômage. C’est pourquoi, il le proclame inlassablement, terriblement, il met la barrière. Il est là pour faire ce travail-là, il est payé pour ça, il ne veut pas en savoir plus. Sinon, dit-il, je pleurerais avec ceux que je reconduis. Pleurera-t-il un jour de n’avoir pas pleuré ? Je ne connais pas un salarié qui ne soit contraint un jour ou l’autre, même dans une situation moins dramatique, de mettre la barrière, qui ne doive se chasser de lui-même à l’instant où il est censé se mettre au service des autres. À moins que je n’aie rien compris à ce que j’ai vu pendant plus de trente ans, cette souffrance secrète, qu’on devine irrémédiable, est infiniment plus pénible à supporter que les contraintes ordinaires de l’organisation et de la discipline. Mais personne n’en parle jamais.

J’ai souvent déjeuné avec de hauts responsables des entreprises. Je les comparais en secret aux hannetons dont me parlait ma grand-mère. Les petits campagnards de son temps prenaient un vilain plaisir à baigner ces pauvres insectes dans les encriers encastrés dans leurs tables d’écoliers, puis à les lâcher dans la classe après avoir attaché un long fil à l’une de leurs pattes. Le hanneton explorait alors les contours de sa liberté ; affolé et bourdonnant, il se posait sur un cahier, sur un rideau, sur le bureau du maître en signant d’un beau pâté violet chacune de ses tentatives d’évasion. Les dirigeants d’entreprise sont ces hannetons-là : leur liberté ne va pas plus loin que le fil. D’où, dans les zones d’eux-mêmes autorisées, une propension compensatoire au lyrisme. Nos déjeuners réanimaient en eux le goût adolescent de l’impossible. Ils se mettaient en devoir de célébrer la liberté avec un enthousiasme qui me laissait pantois. Jamais je n’aurais trouvé de tels accents. Pour moi, obscur combattant de l’existence, c’est une femme bien difficile à vivre, et fort ingrate ; le lien qui m’attache à elle doit être noué bien serré pour que je ne l’aie pas plantée là depuis longtemps. Je n’ai pas la moindre envie de célébrer ses mérites ni de m’extasier sur ses formes. Ces coléoptères supérieurs, eux, ne cessaient d’en chanter les louanges. J’en ai vu des dizaines, tous prompts à s’émouvoir, ivres d’idéal, affamés de ce qu’ils appelaient les relations vraies, flatulents d’humanisme. Leur vie était une légende dorée. Leur premier patron avait été l’éveilleur de leur âme, leur carrière un itinéraire initiatique, une leçon de philosophie. Ils me prenaient à témoin, pathétiquement : quoi d’autre que l’humain qui ait quelque valeur ? Ils étaient souvent touchants, un instant. Car, quoi qu’ils disent, quoi qu’ils tentent pour s’évader, je ne voyais dans leurs élans désespérés que le fil qui les attachait à l’entreprise, à sa morale plate, à la peur qui dégouline. J’attendais le moment où, pour donner naissance à ce double d’eux-mêmes dont ils prenaient soudain une conscience aiguë et puissamment spirituelle, ils allaient crever la poche aux confidences. Quand nous en arrivions au fromage, il arrivait que les hannetons me laissent deviner, après d’immenses protestations de tendresse à l’endroit de leur légitime, voire de leur régulière, les affres de leur humaine sexualité. Je comprenais à ce signe qu’ils étaient parvenus au bout de leur expression : le fil n’allait pas au-delà, c’était leur ultime pâté violet. Alors commençait la retraite désenchantée, le retour dans l’atmosphère économique. Ils se redressaient, sortaient leur calepin, retrouvaient un ton plus ferme. Ils étaient vraiment contents de s’être exprimés aussi librement et ils espéraient bien que les stagiaires auraient l’occasion d’en faire autant. Mais évidemment, ajoutaient-ils à l’instant où ils déposaient leur carte de crédit dans le pli de l’addition, évidemment, ce serait dans les limites que pourrait tolérer l’entreprise.

Dans la prison de suffisance des grands patrons, un mince filet de frustration, un rai d’insatisfaction par où pourrait s’infiltrer quelque chose qui ressemblerait à de la vie : ils ne sont pas des artistes, ils ne le seront jamais. Qu’on remédie à ce dysfonctionnement, vite, qu’on étale l’emplâtre du mensonge sur cette blessure de vanité, qu’on leur fasse croire qu’ils sont les Bach du nucléaire, les Fra Angelico de la grande distribution, les Verlaine du pétrole ! Des pinceaux, valets, et qu’on veille à ce qu’ils ne tachent pas des mains si blanches ! Et l’orchestre, pas encore arrivé ? Allons ! Confiez la baguette du chef au grand manager, il l’agitera comme il pourra, les musiciens connaissent leur affaire. Je n’invente rien. Cela existe. Et je ne sais qui je plains le plus fort des gogos décorés qui se font prendre à ce jeu, des salsifis qui l’organisent ou des artistes qui s’y résignent.

Ce cadre va partir en retraite. D’un ton las, il évoque d’anciens patrons de la banque, des collègues, des militants syndicalistes. Puis se prend à rêver. Ce qui a changé, finalement, c’est qu’au temps de la monstrueuse répression sexuelle dont les bourgeois libertaires ont guéri l’humanité, les gens, dans la boîte, en parlaient, en parlaient même tellement, et de si drolatique manière, que le futur retraité, bousculé par ses souvenirs, s’en étrangle. Avant d’entrer dans certains bureaux, raconte-t-il, il était indiqué de tousser plusieurs fois. Aujourd’hui, ça bamboche comme pas possible tous les week-ends, mais rien ne filtre jamais. Pas la moindre gaudriole pour dérider les partenaires sociaux. De la vertu à tous les rayons, un concours de sérieux. Il ne s’y trompe pas, ce cadre, il connaît la maison : c’est un sale climat. Il a raison. La dissociation absolue, le rhumatisme unidimensionnel, la castration fondamentale. Si, pour que la beauté surgisse, il faut que des réalités apparemment sans lien entrent soudain en relation, comment y aurait-il encore beauté, ou vie, ou vérité, quand rien ne rencontre plus rien ?

De jeunes retraités inondent les associations de leur CV dûment accompagné d’une lettre de motivation pour y solliciter des postes de bénévoles. À cette drogue-là aussi, on s’accoutume. Je le pressentais vaguement. La nécessité de gagner sa vie, cette évidence trop évidente, n’est pas tout à fait le fond du problème. On demande en secret à la société de raisonnables occasions de soumission. Je m’étonnais de l’attachement un peu excessif, quoique largement fondé, que les cadres dirigeants des entreprises nationales portaient à leur activité professionnelle. S’il était difficile d’entrer dans ces sanctuaires de la République, il ne semblait pas toujours plus facile d’en sortir. Pour beaucoup de ces responsables, l’entreprise nationale prenait des allures de couvent ; elle était le centre ardent de leur existence, le point d’attache de leurs amitiés, l’aliment de leur pensée. Dans L’emprise de l’organisation, livre capital, Max Pagès a montré, à propos d’une entreprise privée, quel poison secret distillent les sociétés qui prétendent donner réponse à tous les désirs des travailleurs. Elles se comportent en mères possessives : Maman comprend tout, Maman permet presque tout, Maman arrange tout. Mais Maman doit tout savoir et être aimée plus que tout.

L’attachement des grands cadres n’a pas faibli, s’il a changé de nature, quand les entreprises nationales sont passées de la logique classique du service public à la logique de résultats, perspective purement financière. L’entreprise était une gigantesque famille, elle est devenue un camp d’entraînement. Signe des temps, l’agressivité l’a emporté sur la solidarité. Ce n’est pas par son contenu idéologique que le libéralisme a séduit toute une génération de dirigeants : la plupart d’entre eux ne s’intéressent guère à ce genre de débats. Mais le volontarisme que proclame la mondialisation libérale les a incités à se montrer autoritaires et suffisants devant leurs subordonnés, complaisants et serviles devant leurs supérieurs : quoi de plus confortable, quoi de plus rassurant ? Ceux qui ont un penchant pour le cinéma du pouvoir l’assouvissent. Les autres, s’ils ne l’acquièrent pas, restent en porte-à-faux. Exaltation de la compétition, infantilisme de l’équipe soudée et prête au combat, cette sorte de scoutisme tardif devient, pour ces dirigeants, un parfait alibi. Ils oublient leur immaturité en tapissant leur existence de mots d’ordre économiques. Ils privilégient les chiffres, les statistiques, toute cette vêture mathématique qui protégeait déjà leur studieuse adolescence de l’air trop frais des passions et de la liberté. L’entreprise leur donne du pouvoir en leur rendant leurs quinze ans, de l’importance en allaitant leur irresponsabilité : les malheureux n’y résistent pas, ils s’y grillent tout vifs. Sans s’apercevoir que ce narcissisme collectif a lourdement aggravé le climat de l’entreprise : il était étouffant, il est devenu meurtrier.

Le malaise – le malheur – qui, depuis une vingtaine d’années, ne cesse de grandir dans les entreprises n’est ni la somme ni la conséquence des difficultés qu’on y repère aisément. Les insatisfactions et les colères touchant aux salaires, aux horaires, à la promotion, aux contrats, à la précarité, à la formation, aux problèmes de sûreté et de sécurité, etc. ne suffisent ni à le provoquer ni à l’expliquer. Il atteint de la même manière des travailleurs régis par des statuts très différents. Les salariés des entreprises publiques n’y échappent pas plus que ceux du privé. Les cadres en éprouvent autant, et parfois plus que d’autres, la morsure. Certains hiérarchiques de très haut rang sont parfois sur le point de s’en expliquer. Le travail moderne blesse. Il peut tuer. Il a tué. Il tue.

Chesterton disait qu’un fou est quelqu’un qui a tout perdu, sauf la raison. La rationalité fonctionnelle, tout ce qui reste aux entreprises, n’est que le squelette de la raison. Un élève moyen de terminale doit être capable de distinguer rationalité et raison. Quand je rappelais cette évidence aux patrons des entreprises, ils la découvraient avec un enchantement qui, pour un peu, m’aurait fait croire à ma science. Ces aimables polytechniciens m’ouvraient ainsi d’intéressantes perspectives sur leur formation. À l’ombre d’une image de philosophe entièrement usurpée, je rêvais à leur itinéraire. Une jeunesse enfermée à triple tour : rationalité technique, morale conventionnelle, bridge. Puis, un jour, par la grâce d’une copie de concours réussie, cet amalgame de formalismes divers débouche sur la vie économique et le pouvoir qu’elle offre. Le toboggan !

Le malheur propre au travail moderne ne vient pas des choses. Il n’est pas fait d’accidents. Pas plus que les choses, ce n’est pas le temps qu’on passe avec elles, même s’il est excessif, qui le tisse. Personne ne veut ce malheur, ni les patrons ni les salariés, mais tout le monde préfère le subir en silence plutôt que d’aller voir de quoi il est fait. Stress est un mot d’évitement, rien d’autre. Un travail digne de ce nom peut fatiguer, il ne stresse pas. Il est vain de suivre la piste frauduleuse du stress, plus vain encore de chercher quel massage, quelle gymnastique, quelle pitrerie en délivrera les travailleurs. Le stress du monde du travail est la conséquence directe de l’idéologie du management, elle-même conséquence directe de la mondialisation économique, elle-même conséquence directe de la maladie de l’intelligence occidentale. Il existe un seul et unique remède à ce supposé stress. Il est radical. Il tient en trois lettres qui forment un mot, il est vrai, de moins en moins usité : Non. Libre aux partenaires sociaux de ne pas le prononcer pour ne pas nuire aux intérêts du progressisme économique qu’ils servent avec ferveur et discipline. Libre à eux de couper les dépressions en quatre. Libre à eux, patrons et syndicats, de rivaliser d’ingéniosité dans l’aménagement de salles de repos, de détente, de relaxation, dans l’organisation du décrassage physique matinal ou des jeux de construction censés améliorer les relations. Libre à eux de gaspiller leur temps dans ces sottises, de capituler devant une maladie illusoire et de valider le système qui la crée. Un fauteuil de relaxation n’a jamais empêché personne de broyer du noir. Au contraire. La détente qu’il procure favorise la réflexion. Tandis que les muscles se détendent, les évidences s’accumulent dans la tête. On comprend qu’il n’est pas possible de s’habituer agréablement à l’absurdité. On quitte le fauteuil un peu plus malade que lorsqu’on s’y est assis. On a reposé son malheur.

Quand des bataillons de psychologues, dont on ne sait plus s’ils sont des secouristes ou des CRS de l’esprit, sont appelés d’urgence pour lutter contre ce qu’on appelle pudiquement le malaise des salariés, c’est la société tout entière qui se joue la comédie. Faudra-t-il poster un soignant derrière chaque travailleur dans le seul but de l’empêcher de savoir de quoi il souffre vraiment ? Ceux qui font appel à ces renforts psychologiques ne devraient-ils pas en être les premiers patients ? Et ces thérapeutes, où dessinent-ils la frontière de leur lucidité ? Jusqu’où leur contrat les autorise-t-il à comprendre ?

Les conflits visibles de l’entreprise, ceux qui sont liés aux salaires et aux conditions de travail, cachent un conflit plus secret, plus profond, dont personne n’a intérêt à parler et qui alourdit les confrontations classiques. Ce conflit-là n’oppose pas les patrons aux salariés, les cols blancs aux cols bleus, les puissants aux faibles : il oppose à eux-mêmes tous ceux qui travaillent dans l’entreprise. Il y a les conflits sociaux et économiques. Et il y a le trouble de tout un groupe humain qui ne sait pas pourquoi il fait ce qu’il fait. S’il est insensé de prendre prétexte de ce doute pour nier ou minimiser des injustices criantes, l’éluder toujours et partout relève de l’aveuglement et de la malhonnêteté. En ne l’abordant jamais, on condamne l’entreprise à un discours de propagande auquel personne ne peut croire, on la condamne à vivre de mensonge et à y entraîner toute la société. Cette dénégation collective révèle un pessimisme effroyable, une peur de l’avenir, une étroitesse intellectuelle, un mépris de la pensée et de la vie qui sont les causes directes du malheur des salariés, et qui rendent dérisoire, et même obscène, l’optimisme tapageur que les patrons font proclamer à grands frais par leurs esclaves joueurs de flûte. Personne dans l’entreprise qui, du matin au soir, ne s’efforce de refouler l’évidence qui s’impose à tous : elle pourrait être un lieu de sens, elle est un lieu de non-sens. Consacrer son existence au fonctionnement d’une machine économique tout entière soumise à la loi de l’argent : non-sens. Chercher des valeurs, de la dignité, des raisons de vivre dans la soumission à la logique des choses : non-sens. Espérer fonder là-dessus des relations dignes de ce nom : non-sens. On le sait, tout cela, on se dit qu’il faut l’oublier. Et on l’oublie.

On est étonné, et vite terrifié, par le nœud de passions silencieuses qui enserre l’entreprise, par cette fureur rentrée, ces émotions convenues, cette insincérité organisée, ces mots mécaniques, ces jeux de rôles constants, ces fausses confidences, ces commérages, ces éclats calculés, ces enthousiasmes en toc, cette lucidité suspendue au-dessus du vide. Ce lieu ne peut rien inspirer de vivant. On ne s’y intéresse qu’à des choses inertes ou abstraites, on feint d’attendre d’elles le salut. Toutes les entreprises fabriquent le même produit : le faire semblant. Puis, du patron au technicien de surface, chacun apporte son talent à sa promotion. La parole y est le déguisement du mensonge, du silence, du secret. Comme le sucre dans certaines boissons, l’humain dont parle l’entreprise est un humain ajouté, plus meurtrier que l’inhumain. Si les salariés disaient tranquillement ce qu’ils pensent, l’entreprise en serait anéantie, dissoute par l’acidité que sécrèterait leur parole. Personne ne peut vouloir cela, ni même l’imaginer. Infiniment plus forte que les conflits qui l’agitent, la complicité de résignation qu’elle suscite la protège.

Quand on ne veut même pas imaginer qu’un refus pur et simple soit possible, quand l’idée de planter là les managers est vécue comme une pulsion terroriste, il ne reste qu’à prendre la pose qui justifie la résignation. Presque tous les travailleurs la prennent. Ils se racontent, via la peur domestiquée, que tous ces efforts leur feront une vie heureuse. Ou, via la peur moralisée, qu’ils doivent préparer l’avenir de leurs enfants. Ou, via la peur démocratisée, que les prochaines élections remettront les choses d’équerre. Ou, via la peur marxisée, que tout cela est une partie de qui perd gagne. Ou, via la peur sanctifiée, qu’ils travaillent à leur rédemption. Ou, via la peur esthétisée, qu’ils regardent tout cela de si loin, de si haut qu’ils s’en foutent, s’en foutent, s’en foutent…

Je ne voudrais pas être à la place de ces travailleurs qui doivent accepter, pour survivre, le chantage que leur impose leur direction. L’autre nuit, j’étais pourtant l’un d’eux. Vingt ans avaient passé, et j’écrivais à mon fils, né pendant la crise. « Mon cher fils, lui disais-je, il y a vingt ans, j’ai eu tort. Pardonne-moi de n’avoir pas eu le courage de te plonger, avec ta mère et tes frères et sœurs, dans l’incertitude et peut-être dans la misère. Tout aurait mieux valu que de dire oui au patron… » Même réveillé, je le crois encore. Et pourtant, presque tous cèdent. Je ne suis pas dans leur situation. Je ne puis que m’efforcer de comprendre leur choix. La seule idée de leur donner un conseil me fait honte. Qu’ils fassent comme ils peuvent mais qu’au moins, ensuite, ils se taisent ! Ces cortèges où l’on promène le cercueil de l’entreprise, ou de la prime attendue, ou de je ne sais quoi encore, sont d’une effroyable tristesse, d’une inutilité délétère, d’un insupportable masochisme. Surtout quand le délégué syndical, au premier rang, explique aux caméras qu’il espère au moins que le patron ne licenciera pas dans trois ans. Trois ans ?

Le travail salarié favorise le plus souvent l’ennui, la lâcheté, la docilité infantile, les relations fielleuses et l’illusion. Il en est ainsi depuis longtemps pour les hommes ; depuis moins longtemps pour les femmes. Les premiers savent par cœur, et comme d’instinct, les airs d’importance qu’il convient d’afficher, la liberté de jugement qu’il faut mimer, les ruses qu’il est habile de déployer pour faire semblant de tenir debout. À ce jeu qui ne les trompe pas un instant, puisqu’elles ont vu les hommes s’y décomposer, et auquel il leur a fallu, à leur tour, se résigner, les femmes se sont brillamment adaptées, feignant de trouver dans le bavardage général sur la convivialité une occasion de mettre en valeur leurs qualités spécifiques, leur sensibilité, etc. Si bien qu’on ne sait ce qui est le plus triste de l’effort héroïque des hommes pour ne pas ouvrir les yeux ou de l’effort héroïque des femmes pour les fermer.

J’étais frappé par la facilité et la souplesse avec lesquelles les cadres issus de la bourgeoisie catholique entraient dans les perspectives de l’entreprise, y compris les plus dures. Des femmes et des hommes élevés dans la religion de l’amour et de la pauvreté se prenaient de passion pour le charabia prétentieux et guerrier qu’on leur enseignait et en faisaient leur langage. Ils étaient bien loin d’être les seuls, mais la juvénilité, l’ardeur, la conviction avec lesquelles ils le défendaient me troublaient. Le discours de l’entreprise les rassurait, il créait entre eux une complicité de combat qui leur faisait croire à leur force et leur imposait des efforts qui atténuaient la violence de leur culpabilité. Le tout, naturellement, en harmonie parfaite avec leurs intérêts personnels : le paradis, le paradis du confort.

Je lis La Croix dans l’avion. Un peu d’altitude fait du bien aux journaux. Soudain, le trou d’air. Une photo montre le visage ouvert, le regard intelligent, le sourire à la Zazie d’une assistante sociale devenue une religieuse fort savante dont les compétences vont de la théologie et la philosophie à l’anthropologie et l’épistémologie. De surcroît, elle travaille à mi-temps comme coach spirituel et managérial. Ses clients sont des dirigeants d’entreprise qui « essaient de ne pas se laisser enfermer dans une logique seulement comptable ». L’un d’eux témoigne. Il explique qu’elle l’a aidé à comprendre que l’entreprise, c’est comme le conjoint dans le mariage : il faut sans cesse la re-choisir. Grâce à Sœur Zazie, le voici vraiment heureux, sa vie est unifiée. Une belle photo couleurs le montre avec son équipe : une petite blonde a dégagé son épaule gauche de sa robe, son soutien-gorge est noir. Réconciliation de la foi et de la modernité. Ce que vous ferez au plus performant des miens… Sur deux pages, un titre agressif : « Pourquoi Dieu détesterait-il les entreprises ? » Tout est écrit en minuscules, mais le mot entreprises, dans un corps plus gros que le reste, doit mériter une vénération particulière. Au fond, oui, pourquoi Dieu détesterait-il les entreprises ? L’hôtesse de l’air est près de moi à distribuer ses plateaux, je lui demande son avis. Rien ne surprend une hôtesse. « Dieu ne déteste personne, Monsieur, me dit-elle en souriant. Enfin, s’il existe ! Que prendrez-vous comme boisson ? » Bravo, Dieu ne déteste probablement personne. Mais une entreprise, est-ce quelqu’un ? Dieu aime les grands patrons, les banquiers, les souteneurs : aime-t-il les entreprises, les banques, les bordels ? Vingt centilitres de vin de table aident peu à y voir clair, mais assoupissent. Voici que descend une grosse voix grondeuse : « Sœur Zazie, sœur Zazie, tu es religieuse, pas de coachonneries ! »

La complicité de silence, qui est la peste noire de l’entreprise, seuls les salariés peuvent la briser. Qu’ils parlent ! Qu’ils parlent donc ! Qu’ils parlent enfin ! Sans demander avis à personne ! Ils en ont le droit ! Et le devoir ! Ne serait-ce que pour leurs enfants : dans dix ans, dans vingt ans, que leur racontera-t-on ?

Le livre noir de la formation est à écrire. Un reportage télévisé montre un animateur qui fait travailler les stagiaires d’un supermarché sur la gestion des stocks. Comme ils ne parviennent pas à trouver la formule la plus avantageuse pour la société, donc, logiquement, pour eux, il leur lance : « Quoi, vous n’aimez pas l’argent, non ? » Dans les années 90, EDF avait ouvert ses portes à des consultants québécois dont le programme d’individualisation des salariés avait séduit les dirigeants les plus éclairés de l’entreprise. Leur méthode consistait à persuader les agents que chacun d’entre eux devait être à lui-même sa « petite entreprise personnelle » sa PEP, et qu’il devait avoir pour objectif son BIN, son « bénéfice individuel net ». On ne peut mieux dire que l’entreprise performante est une coexistence d’égoïsmes. Appuyées par l’autorité, devenues des vérités stratégiques, contrôlées lors des entretiens d’évaluation, ces sottises coûtent très cher à ceux qui les subissent. Formateur est pourtant un beau mot. Former, c’est donner forme. Consultant aussi est un beau mot. Consulter, c’est à la fois délibérer en soi-même et prendre conseil auprès des autres. Un consultant digne de ce qu’il prétend être pratique une activité de liberté, d’inquiétude active, d’imagination en alerte. Par contre, s’il est assez veule pour quémander ses « objectifs » auprès des directions, il n’est plus qu’un esclave joueur de flûte, un imbécile affamé de pouvoir, un con sultan.

Il y a une dizaine d’années, une grande surface proposait à ses caissières et à ses livreurs de s’initier aux arts, à la photographie et même, carrément, à l’œnologie. Le but de la manœuvre était d’améliorer leurs relations avec les clients. Le responsable de cette formation s’était senti superbement récompensé de ses efforts quand, au sortir d’un séminaire sur Picasso, un magasinier était précipitamment revenu dans son atelier pour le ranger de fond en comble. Les entreprises firent un triomphe à ce pédagogue : grâce à lui, les travailleurs comprenaient que le but de l’art, c’est de mettre de l’ordre dans les boutiques.

La directrice du service culturel d’un grand institut de formation m’avait fait l’honneur de me faire savoir qu’elle envisageait de solliciter ma collaboration. Nous venions de parler trois heures, et j’avais mauvaise conscience. Cette femme était l’intelligence même, comment avais-je pu me montrer si méfiant ? Ce fut presque avec honte que j’accueillis sa proposition. Puis je pris congé, assez confus. Elle me rappela. Elle avait oublié une petite formalité. Puisque j’allais peut-être devenir un nouveau collaborateur, l’habitude était, enfin ce n’était pas obligatoire, mais souhaitable quand même, très souhaitable, parce que, n’est-ce pas, chaque société a ses habitudes, enfin, si je voulais bien écrire quelques lignes de ma main pour qu’à l’occasion, seulement à l’occasion, un ami graphologue qu’elle serait d’ailleurs très contente de me présenter un jour, puisse, mais vraiment à l’occasion… Elle me tendit une feuille, se détourna pudiquement. J’écrivis quatre lignes d’un jet, pliai le papier, et, retrouvant soudain mes esprits, la remerciai avec chaleur de son accueil, certain que le contenu du message lui épargnerait les frais d’une analyse graphologique.

Un salarié n’est plus qu’une volaille prête à cuire dès qu’il voit dans ses relations avec l’entreprise autre chose que ce qu’elles sont : un travail correctement fait échangé contre un salaire correct, et bien le bonsoir. « Rien de plus, s’étranglent managers et consultants, rien de plus chaleureux, rien de plus généreux, rien de plus humain ? » Rien de plus, en effet, tant que vous vous ferez payer pour avoir l’esprit large. Il paraît d’ailleurs que les jeunes ne marchent plus pour l’idéologie de l’entreprise, qu’ils comptent leurs heures, prennent leur salaire et rigolent des laïus pompeux des managers. Bravo ! Formidable progrès ! Attention, toutefois. Si l’adversaire vous a refilé le virus de l’individualisme cynique, c’est lui qui a gagné. Non à l’idéologie de l’entreprise : d’accord. Mais oui à quoi ? Question effroyablement difficile. Tout ou presque tout, aujourd’hui, fonctionne comme l’entreprise : production, résultats, image. Oui à quoi ?

J’ai parfois proposé à des journalistes de venir dans une de mes sessions de formation ; ces trois jours ne seraient pas du temps perdu. Ils ne cachaient pas leur intérêt mais, finalement, refusaient. L’un d’eux m’a répondu avec franchise : « Trois jours comme cela pourraient tout fausser. » Réponse honnête, réponse terrible. On ne saurait donc vivre dans notre société sans s’être fabriqué une armure, un blindage ? Sans s’être bardé d’une « vision du monde » qu’un contact trop direct avec la réalité vécue mettrait en danger ? Il existe différentes sortes de cuirasses mentales. Beaucoup sont sordides. Plusieurs sont infiniment prétentieuses. D’autres, comme celle de mon interlocuteur, sont le fruit d’un effort désespéré pour plaquer sur le monde, malgré tout, une hypothèse de sens. Mais l’hypothèse est si fragile qu’on préfère ne pas la vérifier ; il suffirait, pour l’anéantir, d’écouter des techniciens, des cadres, des ouvriers, des secrétaires, des employés parler du monde où ils vivent, de les laisser ouvrir leur cœur sans exhibitionnisme ni souci de démonstration. Je n’ai pas eu besoin de dire à ce journaliste qu’une expérience de ce genre ne peut fausser que ce qui est faux. Une vérité qu’on protège est une vérité morte ; pour les choses sérieuses, il n’est jamais nécessaire de sauver les apparences. Cet homme honnête savait tout cela. Mais il n’est pas venu.

Les dirigeants me disaient que j’étais bien trop pessimiste. Ils me le disaient avec un sourire rassurant. Un sourire d’optimisme. Un optimisme de mesure. Une mesure de sagesse. Une sagesse de vaincus. Et je me demandais comment ils pouvaient ignorer quel stock d’espérance il faut avoir accumulé en soi pour s’attaquer à ce monde blockhaus.

Pour que rien ne vienne contrebalancer leur toute-puissance, les entreprises doivent se protéger des jugements critiques, des résistances, des oppositions, des aspirations déviantes qu’elles risquent de rencontrer chez les travailleurs. Cette opération de lavage de cerveau porte un nom précis : le management. Manager, ce n’est ni diriger une entreprise, ni l’administrer, ni la gérer, ni la piloter, ni la développer ; rien de tout cela ne suppose le moins du monde qu’on ait recours au management : ni à la chose, ni au mot. Le management est une activité d’un autre ordre. C’est une méthode de gouvernement des esprits. C’est l’ensemble des moyens de pression collectifs et individuels, constamment révisés, par lesquels on s’efforce de soumettre les salariés à la volonté d’une direction elle-même dominée par les intérêts économiques plus vastes auxquels elle participe et qui lui fixent sa ligne de conduite. « Un salarié engagé est un salarié qui adhère aux objectifs et à la stratégie du groupe et qui est prêt à se dépasser pour assurer le succès de l’entreprise. » Ce propos de Carlos Ghosn n’a rien de neuf, ni moteur ni carrosserie. Je l’ai entendu, dans toutes les entreprises où j’ai eu à intervenir, assené, proféré, chuchoté par des patrons de toutes sortes, gros et maigres, jansénistes et jouisseurs, colombes et faucons : partout, leurs disciples se pâmaient devant l’immense originalité de l’idée, devant la grandeur inouïe de la doctrine. Comme l’adhésion en question n’est jamais spontanée, c’est le rôle des méthodes managériales que de créer chez les salariés l’angoisse qui, en les déconcertant, les rend disponibles aux leçons qu’on veut leur dispenser. L’invraisemblable profusion des thèmes managériaux, fourre-tout d’inepties, brocante d’idées fausses ou sommaires, souvent contradictoires, fiévreusement glanées dans l’actualité, ne renvoie à aucun contenu de pensée ni à aucune stratégie cohérente. Ce bazar n’a pour objet que de transmettre, hâtivement et servilement, l’expression passionnelle d’un appétit de domination. Le management ne connaît que la loi de l’avidité instantanée. Il ne sait rien du passé et se moque de l’avenir. La nécessité où il se trouve de faire oublier la bassesse de son inspiration l’oblige à se prévaloir de grands mots : je n’ai jamais rencontré un travailleur, même modestement formé, qui ne pressente que le langage souvent ésotérique du management porte en lui la négation de toute réflexion désintéressée et de toute action sensée. Seuls proclament le contraire ceux qui bénéficient de la manœuvre ; il n’y a pas de managers bénévoles.

Jeremy Bentham a inventé le Panopticon, figure majeure de la prison et, au-delà, de toute organisation totalitaire. Au centre d’un immense camembert dont les portions – les cellules – sont séparées par de hautes cloisons, le Surveillant. Dans les portions, se découpant en ombres chinoises sur la vitre arrière éclairée par la lumière du jour, les prisonniers. Un système de panneaux protège le Surveillant de leurs regards. Voir sans être vu. Les prisonniers, eux, passent leur vie sous la menace d’un observateur hostile. L’individualisation des objectifs qu’ont installée les entreprises, c’est le Panopticon intériorisé. Le salarié s’enferme tout seul. Il est à lui-même sa prison et son surveillant. Il invente ce qui le menace. Il est victime et bourreau. Il place lui-même la barre de ses objectifs au-dessus de la hauteur qu’il sait pouvoir sauter ; ainsi devient-il son propre sur-moi de poche. « Tu n’as qu’à t’en prendre à toi-même », lui disait-on quand, enfant, il se brûlait avec les allumettes. C’est fait. Il s’en prend à lui-même. Il est bouclé, et il le sait. Il traîne ce secret dans les réunions électorales, au lit, au cinéma, à la plage.

Une employée de banque est assassinée par l’un de ses clients, un tout jeune homme. La radio nous apprend qu’il y avait eu de la dispute entre eux, notamment au téléphone. Les employés, nous dit-on, ont souvent à affronter l’agressivité, ils sont même formés à la supporter. Là, j’enrage. J’enrage comme client d’une banque, j’enrage parce que je connais la formation comme ma poche. C’est tellement plus compliqué ! Pauvre femme, pauvre garçon ! Sait-on ce que sont ces séances de formation, en tout point aimables, certes, et conviviales, et séduisantes ? L’apprentissage de la guerre. Les salariés, sans toujours s’en rendre compte, en sortent armés de la violence que les humbles redoutent le plus : la violence du miroir, du miroir parfaitement poli, la violence de l’indifférence glaciale, de la patience affectée, de la courtoisie exhibée, de la gentillesse grinçante, la violence de la répétition, la violence du mur aimable qui a toujours raison ; c’est cette panoplie qu’ils déploieront durant les entretiens ou, mieux encore, au téléphone, sous le contrôle de l’appareil qui enregistre « pour garantir la sécurité et la confidentialité de l’entretien ». J’imagine ce jeune homme. On ne l’a pas formé, lui. Il s’y prend mal, peut-être ne sait-il pas trop s’expliquer. Et s’il est déjà fragile, un peu violent ? Si des ennuis d’argent le terrifient ? Il demande l’impossible, probablement : l’impossible, c’est qu’on l’écoute. Le statut de mécanique soignée imposé à son interlocutrice le surprend, le trouble, l’affole, le rend furieux. Ce n’est pas ainsi que les filles lui parlent dans la vie, elles sont simples, elles sont proches, même quand elles disent non. Il se sent méprisé, humilié. Impuissant. Impuissant devant cette femme revêtue, malgré elle, de son effrayante armure bancaire. Et elle, que peut-elle faire pour supporter ce client-là ? Quoi d’autre, la malheureuse, que de répéter sa leçon ? L’angoisse la gagne, la lassitude, la crainte de laisser monter sa colère, sa détresse, de perdre les nerfs. Elle voudrait être gentille avec ce pauvre gars, bien sûr, ça la tue de jouer les vaches distinguées, ça la tue de parler comme ça. Alors elle en remet, la pauvrette, elle se reverse un autre verre de cynisme. C’est que le patron n’est pas loin, ou que la saleté de machine enregistre, enregistre, enregistre. Tout va se savoir, son emploi est en jeu. La suite, la fin, je ne sais pas. Une jeune femme est morte, un jeune homme l’a tuée. On les a fracassés l’un contre l’autre.

J’ai vu la propagande des thèses managériales bouleverser toutes les relations du travail, exercer sur les salariés, dans tous les aspects et toutes les circonstances de leur activité, une pression formidable qui les jette dans une perplexité sans fond. L’habileté du management, c’est de s’appuyer sur les vieux réflexes de soumission des travailleurs. À la révérence craintive pour l’autorité que leur a le plus souvent léguée une éducation précautionneuse, il ajoute, comme un nouveau tour de verrou, l’obligation qu’il leur fait de « jouer le jeu de l’entreprise », de s’identifier à leurs rôles sociaux, de se considérer comme des « acteurs ». On voit dans les sessions de formation les conséquences de cette intimidation constante : sur tout ce qui compte, les gens y sont comme muets. Si quelqu’un se risque à jeter un jugement personnel dans le silence inquiet de ses collègues, c’est avec un luxe inouï de précautions verbales, comme s’il encourait le bûcher pour propos hérétiques, comme s’il lui fallait s’excuser de ne pas parler comme un spécialiste, de ne pas savoir tout de tout, de ne pas être à lui seul une émission de télévision. Et quand, au prix d’un douloureux accouchement, il livre une pensée qu’il a mûrie dans la solitude, il y a un tremblement dans sa voix, un embarras, une gêne, la crainte d’avoir proféré comme une obscénité.

Au supermarché de mon quartier, je demande à un grand gaillard vêtu de bleu s’il est du rayon. Il prend un air offensé. Il me dit que non : il n’est pas du rayon, il est du magasin. Il me laisse le temps d’apprécier la différence puis, le coude sur un chariot de haricots, consent à m’expliquer. Le magasin est un navire. Sans doute suis-je déjà monté sur un navire. Tout le monde y est solidaire. Pareil dans le magasin. Surtout à notre époque, où c’est si dur pour le commerce. Il faut que je comprenne qu’il y a deux catégories de marins dans l’équipage, aussi importantes l’une que l’autre pour la vie du navire. Les matelots à poste fixe, et les autres, disons… disons les mousses. Lui, il est un mousse, le pauvre gars, il fait ce qu’on lui dit, il va où on l’envoie, il est au service du capitaine.

Ce technicien travaille dans une de ces grandes sociétés dont on cherche chaque matin dans son journal jusqu’à quel point on peut encore les dire nationales. C’est un homme aimable et sérieux, un esprit attentif, estimé de tous, que j’ai rencontré quand j’animais des sessions de formation dans l’entreprise qui l’emploie. Je lui suis grandement redevable de la leçon d’humilité qu’il m’a administrée. Il me disait en effet apprécier mes séminaires d’expression, et qu’ils avaient des effets favorables sur son existence. Il eut la gentillesse, au début de l’année 2004, de m’envoyer, pour me présenter ses vœux, un document qu’il communiquait à ses nombreux amis et connaissances. Il s’agissait d’un bilan de ses activités et de ses projets, bizarrement rédigé sur le modèle de ceux qu’établissent les entreprises. Dans ce surprenant mémoire, il explique d’abord, rationalisation des tâches oblige, que sa correspondance de fin d’année représente un véritable travail (« plus de cent lettres, cartes et e-mails »), et qu’il a donc décidé d’écrire un message de vœux commun sur lequel, en bon communicateur, il regroupe « l’ensemble des informations » qu’il souhaite apporter à ses ami(e)s. Suivent des précisions sur ses activités. Il a changé de poste et de région et s’en montre satisfait ; il « se sent bien » dans sa nouvelle situation. Vient alors le cœur du message, sa philosophie comme disent les managers. Cet homme, qui paraît être à lui-même sa propre société, s’exprime ainsi devant le conseil d’administration de ses correspondants : « L’enrichissement des acquis et l’évolution personnelle qui en découle se traduisent par la recherche, puis l’atteinte, d’un équilibre souhaité pérenne entre toutes les composantes de ma vie : le travail, auquel je consacre toujours beaucoup de temps et d’énergie ; la santé, que je préserve : c’est un capital vital ; la famille, au sein de laquelle je me ressource et dont je profite de tous les instants comme s’ils étaient les derniers ; la vie amicale – dont l’existence même représente une richesse, une aide et un appui permanent – que j’entretiens par une correspondance soutenue et de nombreuses rencontres ; une vie sentimentale équilibrée et harmonieuse. » Puis on passe aux projets. Ils se rapportent tous aux loisirs : ski, voyages divers, etc. Avec un regret d’organisateur scrupuleux : « Le programme d’activités de 2004 demeure pour l’instant plus flou que celui de 2003 à la même époque. » Et le message se termine ainsi : « Quel que soit l’ordre des événements, je souhaite que l’existence nous fournisse les occasions de partager encore en 2004 des moments vrais et mémorables qui impriment favorablement le souvenir d’une vie. »

Cette jeune femme se rend à l’Anpe où on lui parle d’un poste d’assistante de communication. Elle n’a pas les moyens de se montrer difficile. De quelle entreprise il s’agit, de quels interlocuteurs, elle ne le saura pas. Il convient d’abord qu’elle fasse une lettre de motivation. De motivation pour quoi ? Pour le poste. Dites pourquoi, au tréfonds de votre être, vous vous sentez habitée par le désir de devenir assistante de communication.

La lettre de motivation qu’exigent les entreprises, mais aussi toutes sortes d’écoles, instituts, administrations ou associations, est l’un des rites les plus significatifs de la décivilisation occidentale. Cette pénible cérémonie constitue l’épreuve initiatique par laquelle le candidat renonce à sa subjectivité, c’est-à-dire à lui-même, et se présente humblement à ceux qui vont peut-être le recruter comme fondamentalement menteur. La lettre de motivation n’a qu’un but : tenir celui qui l’écrit en le contraignant à manifester publiquement sa soumission et à s’en sentir vaguement déshonoré. Le cinéma nous l’a assez appris, les grands truands et les petits voyous n’agissent pas autrement : les nouveaux venus dans le gang ou dans la bande, ils les mouillent dans un crime ou un vol de mobylette. Désormais universelle, cette pratique contribue efficacement à la fabrication de ce que Winnicott appelle la « personnalité rapportée ». En reconnaissant d’emblée que la réussite excuse, justifie, nécessite le mensonge, le candidat se livre tout entier aux intérêts du groupe qu’il sollicite, s’agenouille devant ses valeurs, autre nom de ses intérêts, et se déclare prêt à célébrer sans réticence son esprit de corps. Cette lettre, qui le tient quitte de lui-même, va être la mère de ses démissions ultérieures. Naturellement, toute passion inférieure tâchant de s’arrimer à une raison supérieure, les membres du groupe en question ne manqueront pas de mettre en avant les intentions les plus pures et le feront avec d’autant plus de conviction qu’ils éprouvent l’obscur besoin de conjurer l’amertume secrète que leur vaut leur propre sujétion. Quant au candidat, porté et assourdi par la satisfaction bruyante des siens, il se dit in petto qu’après tout personne n’échappe à la formalité et qu’il serait assez prétentieux d’être le seul à la contester. Si rien ne vient modifier les paramètres de son intelligence, il lui restera alors quelques décennies de platitude plus ou moins prospère pour se raconter que cette page d’écriture n’était qu’une ruse inévitable et que son vrai moi flotte bien au-dessus de ces contingences, en un mot pour contresigner et valider son irrémédiable défaite.

Un ami formateur m’appelle, tout remué. Il sort d’une session. Il est en train de développer une idée quand un stagiaire l’interrompt poliment et lui dit son étonnement de l’entendre employer des mots comme en effet, parce que, pourtant, donc, etc. Les autres sourient : ils se posaient la même question. Un formateur en communication leur a expliqué que ces mots-là ne servent à rien, qu’ils sont l’échafaudage qu’on retire quand la maison est construite, que ce sont de simples chevilles, qu’ils gâchent un discours, qu’il faut les éviter. Puisqu’on en était à se parler, une autre stagiaire, elle aussi, s’est étonnée. Non seulement cet ami précommunicationnel emploie des donc et des en effet, mais il lui arrive de se servir de tournures négatives. « Jamais de négation, a dit le communicateur, ça casse une image, la négation. Rien que de l’affirmation. Être positif. Toujours positif. » Mettre ses sales pattes sur la structure de la langue, seul le nazisme a osé le faire. Aussi faut-il que, tels de nouveaux Victor Klemperer, il se trouve des salariés vigilants pour dénoncer le massacre de la langue par les forcenés ignares du management.

À Alger, les théoriciens de l’action psychologique prétendaient s’inspirer de la stratégie du poisson dans l’eau, c’est-à-dire de la complicité du peuple avec les combattants, dont ils avaient fait, au Viêt-nam, la cruelle expérience. Ils ne doutaient pas que quelques services rendus à la population par des militaires organisés en brigades de bienfaisance leur vaudraient sa gratitude et son appui. Ils mirent sur le compte de l’islam ou du communisme international l’obstination avec laquelle les paysans réservaient leurs faveurs au FLN. Quarante ans après, comme on conquiert l’Himalaya, les managers se hissent au niveau intellectuel du Cinquième Bureau d’Alger. Des sinologues leur ont révélé la nature de l’efficacité chinoise, la propension des choses, le non agir. « Ce qui marche pour la Chine va marcher pour l’entreprise » ont aussitôt salivé quelques malins. En avant pour une formation au tao des yaourts, au wou wei des shampooings.

Jusqu’à présent, les travailleurs étaient tenus par le salaire, le chantage au licenciement, les fantasmes de puissance, les promesses de réussite. On prétend maintenant leur imposer des exigences morales. Gageons qu’on parlera bientôt de la nouvelle entreprise moralisée, et qu’on exigera d’eux qu’ils mettent leurs pensées en adéquation avec ses volontés, qu’ils reconsidèrent leur conscience à la lumière de l’efficacité. L’entreprise deviendra leur mère et leur maîtresse, mater et magistra. Les dirigeants joueront les maîtres spirituels. Un salaire convenable contre un travail bien fait, cet échange de bon sens ne satisfait pas la démesure vaniteuse de l’entreprise. Plus encore qu’hier, elle voudra soumettre les salariés à sa pensée : comme elle n’a pas de pensée, et ne peut pas en avoir, elle multipliera les simulacres, les cérémonies, les solennités. Ainsi naîtra un cléricalisme d’affaires dont les ouailles seront dressées à fournir constamment des gages de leur piété. Cette compétition de moralité ne manquera pas de procurer mille et une occasions de jalousie, d’espionnage, de délation, de haine, de guerre ; elle fournira ainsi une nouvelle grille d’évaluation, elle suggérera une nouvelle hiérarchie, elle installera au cœur de la cité une chevalerie d’illuminés. Ce qu’on appelait naguère la Grâce se servait des faiblesses, des erreurs, des fautes, pour élever l’humain, pour l’exhausser. Le management, qui est sa dénaturation grotesque, s’en sert pour l’humilier davantage. Pourquoi ? Pour permettre aux patrons de multiplier leurs revenus par quarante plutôt que par quatre ? Pas surtout, pas d’abord. Par méchanceté ? Pas surtout, pas d’abord. Pour assurer le triomphe de la Cause ? Tout le monde se moque de la Cause, il n’y a pas de Cause, il n’y a que Rien ! Sous les pompeuses âneries qu’on rabâche, le but, c’est de flairer l’odeur de ce que Baudelaire appelait la joie de descendre.

Le jour où le plein-emploi descendra du ciel ou montera de la colère accumulée, le jour où les horaires et les relations humaines seront aménagés au mieux des intérêts de chacun, le jour où les salaires escaladeront convenablement leurs échelles, le jour où la promotion, la formation, l’information, la communication enlaceront harmonieusement leurs bons effets et déploieront leurs étendards à la gloire de la croissance, salut de l’humanité, ce jour-là portera un nom et un seul : l’enfer sur terre. Et le diable, c’est que tout le monde le sait.

Dans une séance de formation, une jeune cadre, interrogée par ses collègues, tente de dire ce qu’elle ressent. Elle y parvient mal. Un poids, balbutie-t-elle, un poids. Et elle répète. Un poids. Et le mot lui-même s’alourdit dans sa bouche. Un poids.