“L’anxiété continuelle, l’effort, la lutte, les renoncements – voilà les conditions indispensables dans lesquelles tout homme doit vivre sans songer à y échapper ne fût-ce qu’un instant. Seuls, la bonne anxiété, la lutte et l’effort fondés sur l’amour sont ce qu’on appelle le bonheur. Non point le bonheur, d’ailleurs, c’est un mot stupide ! Point le bonheur : on est bien, tout simplement. Quant à la mauvaise anxiété, fondée sur l’amour de soi, c’est le malheur. Voilà, sous une forme condensée, les changements qui se sont produits ces derniers temps dans ma façon de voir la vie. Je ne peux m’empêcher de rire quand je me rappelle ce que je pensais – qui est aussi, me semble-t-il, ce que vous pensez toujours – qu’il est possible de s’organiser un petit monde heureux, où l’on pourrait tranquillement, sans erreurs, sans embrouilles, vivre sa petite vie, en ne faisant, tout doucettement, rien que des choses bonnes. J’en ris. Ce n’est pas possible, grand-mère ! Pas plus qu’on ne peut bien se porter quand on ne bouge pas, quand on ne fait pas d’exercice. Pour bien vivre, il faut se lancer, s’égarer, se débattre, se tromper, commencer et abandonner, recommencer et abandonner de nouveau, et lutter éternellement et se priver. Quant à la tranquillité, c’est de la bassesse. C’est pour cela que le mauvais côté de notre âme aspire à la tranquillité ! Sans pressentir qu’à l’obtenir, nous perdrions tout ce qu’il y a de beau en nous, non pas de cette beauté humaine, mais de cette beauté qui vient de là-bas.” (Léon Tolstoï, Lettre à sa grand-mère Alexandrine Tolstoï, octobre 1957 – Tolstoï a vingt-neuf ans.)

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La section Points chauds a été augmentée le 14 août 2020

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