« La véritable affirmation d’un être par lui-même ne saurait être en aucun cas le raidissement dans un état accidentel, mais bien l’abandon, la reddition au secret jaillissement de sa propre origine, à la source de son être. » (Martin Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part)

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En ces temps obscurs et terribles, je n’ai rien trouvé de meilleur, de plus beau et de plus vrai à proposer aux lecteurs de Résurgences que cette pensée lumineuse de Martin Heidegger. De ces fameux « Holzwege », ces Chemins de bois devenus dans notre langue Chemins qui ne mènent nulle part que j’ai parcourus il y a bien longtemps, m’est restée l’image centrale, d’une puissance inouïe, qui n’a cessé de me hanter. Ce chemin, ou ce sentier, qui débouche sur la route où nous nous promenons, nous ne savons pas, à l’instant où nous nous y engageons, à quel point il ressemble à notre existence, et que, comme elle, nous le prenons, à toutes les acceptions possibles du mot, à contresens. Tôt ou tard, pourvu que nous ayons quelque persévérance, nous nous en apercevrons : il ne va nulle part. Il s’arrête brusquement, sans raison, sans savoir-vivre ni savoir-être, sans souci de notre déception, n’importe où. Il n’a rien des allées aimablement fléchées d’une forêt civilisée, il n’a rien des couloirs tapissés de prévenantes informations que se doit d’offrir un musée confortable. Ce qui l’a fait chemin, ce qui l’a creusé sentier, ce sont, débordant de la charrette des forestiers et traînant sur la terre, les extrémités des troncs d’arbres qu’ils sont allés abattre dans ce fond du monde que nous avons pris pour un objectif et qu’ils ont emportés vers la route. Cette image ne m’a jamais quitté. Elle apaise le trouble et trouble la quiétude. Elle ouvre le monde et m’invite à m’ouvrir à lui. Elle me dit que vivre n’est pas l’aventure simpliste que j’invente. Qu’il faut, pour que l’orgue joue de toutes ses sortes, qu’un autre clavier s’associe à celui-là, une musique à la fois future et antérieure dont il n’est personne qui ne devine, un jour ou l’autre, furtivement, l’immense réalité. Tout, alors, en est bouleversé. Pour une fois, sans mentir, on peut parler de révolution : l’avenir et le passé ne sont plus que des pseudonymes de l’origine, d’une origine de plus en plus originelle vers laquelle nous nous précipitons comme, disait Claudel, le torrent vers sa source. Et c’est à l’incoercible prétention de l’accidentel, l’accidentel du bonheur ou l’accidentel du malheur, d’être autre chose que ce qu’il est qu’on reconnaît, en essuyant ses larmes ou en ravalant son orgueil, qu’il n’est vraiment que l’accidentel.

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La section Points chauds a été augmentée le 25 mars 2020

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