En quatre-vingt-six ans, j’ai presque toujours entendu Liberté, Égalité, Fraternité. Sauf pendant quelques années, celles de la guerre, où l’on me disait, d’un côté, Travail, Famille, Patrie et, de l’autre, chaque soir, Honneur et Patrie, voici la France libre. Je ne croyais pas entendre jamais Travailler et consommer. Je ne croyais pas entendre jamais Osez ressortir, osez consommer. Dans quelles étables s’enregistrent-ils, ces cris pour faire avancer les animaux ? Qui reconnaît là-dedans, croyant, incroyant, agnostique, quelqu’un qu’il ait aimé, qui retrouve quelque chose qui l’ait aidé à vivre ? Vous entendez Jaurès, là-dedans ? Vous entendez Péguy ? Vous entendez Corneille ? Vous entendez Marguerite Duras ? Jeanne d’Arc peut-être ? Chaplin ? Marivaux ? Villon, vous entendez Villon ? Et Hugo, vous l’entendez, Hugo, vous entendez l’exil ? Vous entendez la Résistance ? Vous entendez Tiens y’a du boudin ? Le chant des partisans ? Catholique et français toujours ? Vous entendez les berceuses, vous entendez les romances ? Vous entendez Piaf ? Vous entendez vos rêves ? Moi, j’entends une chose, une seule. J’entends, sous le tumulte, le silence affolé d’un peuple qu’on méprise. 

 

Le Tchouang-tseu  (13/e/68-74)

“Le duc Houan lisait dans la salle, le charron Pien taillait une roue en bas des marches.  Le charron posa son ciseau et son maillet, monta les marches et demanda au duc : Puis-je vous demander ce que vous lisez ? — Les paroles des grands hommes, répondit le duc. — Sont-ils encore en vie ? — Non, ils sont morts. — Alors ce que vous lisez là,  ce sont les déjections des Anciens ! — Comment un charron ose-t-il discuter ce que je lis ! répliqua le duc ; si tu as une explication, je te ferai grâce ; sinon tu mourras ! — J’en juge d’après mon expérience, répondit le charron. Quand je taille une roue et que j’attaque trop doucement, mon coup ne mord pas. Quand j’attaque trop fort, il s’arrête [dans le bois]. Entre force et douceur, la main trouve, et l’esprit répond. Il y a là un tour que je ne puis exprimer par des mots, de sorte que je n’ai pu le transmettre à mes fils, que mes fils n’ont pu le recevoir de moi et que, passé la septantaine, je suis encore là à tailler des roues malgré mon grand âge. Ce qu’ils ne pouvaient transmettre, les Anciens l’ont emporté dans la mort. Ce ne sont que leurs déjections que vous lisez là.” (Cité par Jean-François Billeter, Leçons sur Tchouang-tseu, Paris, 2002, éditions Allia, p.21  )

.

La section Points chauds a été augmentée le 14 juin 2020

Parmi les textes récents :



Index alphabétique