L’inavouable virus

Le management. Non pas l’organisation et la direction en tant que telles mais ce qui, depuis des décennies, les inspire silencieusement, les colonise. L’inavouable virus qui a précédé l’autre, et l’accompagne. Le Covid aurait été moins féroce s’il n’avait reçu le renfort de cette autre malédiction, cette emprise managériale violente et perverse dont le propos ne relève ni de la pensée, ni même de quelque idéologie repérable, mais d’une cynique et complexe soumission au pouvoir de l’argent. Ce serait là une évidence pour tout le monde si les vrais malheurs du peuple intéressaient les élites, si elles osaient dire, comme Flambeau, le héros lui aussi populaire de cet Edmond Rostand que le tout Gallimard de l’époque, à l’exception très notable de Jean d’Ormesson, considérait avec dédain, qu’une flamme brûle, qu’une pointe pique, que les virus tuent et que le management, lui aussi, en est un.

Impossible de ne pas voir qu’à chaque étape de l’épreuve que vivent les Français, c’est la sourde pression des exigences dont le management est l’expression – et non pas la science, et non pas le souci politique – qui a dicté, telle une voix mécanique, ses volontés au pays. De la première étape, celle des masques, à la plus récente, l’ignoble perspective ouverte aux médecins d’avoir à choisir leurs malades, c’est-à-dire à condamner des vivants, l’autre virus a tenu la barre, et personne d’autre. Le Covid, c’est l’accident, c’est l’agent du mal. Le metteur en scène, l’organisateur, c’est le management. Dans l’épisode des masques comme dans celui des lits. Dans celui des tests comme dans celui des vaccins.

Le management est une maladie de la modernité, de loin la plus grave. Il veut entraîner les citoyens dans un délire de puissance au moment même où il les enferme dans des systèmes de contrainte de plus en plus oppressants, imaginant sans doute que, pour dissiper la contradiction, des mots suffiront. Comme la conscience aiguë de l’absurdité d’une telle démarche, même s’ils n’osent pas se la représenter clairement, ne cesse de hanter les citoyens sans leur donner les moyens de s’en affranchir, il leur faut à tout prix non seulement mentir mais se masquer à eux-mêmes leur mensonge. La situation est d’autant plus confuse que la maladie crée objectivement l’obligation de restreindre certaines libertés, occasion que des démagogues s’empressent de saisir pour pousser les hauts cris, alourdissant ainsi l’angoisse générale et faisant le jeu de ce qu’ils prétendent combattre. La manipulation managériale et la plus plate démagogie combinent ainsi leurs effets pour créer une situation accablante que l’une et l‘autre, tels des pompiers pyromanes, jurent naturellement leurs grands dieux de vouloir apaiser.

Le 20 mars 2020, au plus fort de l’épisode des masques, le ministre Olivier Véran déclarait : « Nous étions un pays, hélas, qui n’était pas préparé, du point de vue des masques et des équipements de protection, à une crise sanitaire, en raison d’une décision qui a été prise il y a neuf ans. » Cette décision avait-elle donc valeur de dogme républicain pour n’avoir été remise en question ni par les deux quinquennats précédents ni par celui qui, en 2020, allait déjà fêter ses trois ans ? Un tel propos ne renvoie pas seulement à de possibles négligences ou à l’éventuelle mauvaise volonté des pouvoirs qui se sont succédé durant ces neuf années. Il évoque une sorte de tabou, il délimite l’enclos du sacré économique : on ne revient pas sur certaines décisions, elles relèvent d’une infaillibilité collective – entendons qu’elles portent en elles les intérêts majeurs de l’argent. Si la critique insiste, si ses arguments sont solides, non seulement on ne les entendra pas mais, de manière puérile, on se jettera dans un déni de réalité dont aucun politologue ne fournira jamais l’explication : on trouvera quelqu’un pour raconter que les masques n’ont guère d’intérêt sanitaire.

Quand les blessures des cœurs se seront un peu apaisées, une évidence apparaîtra peut-être enfin et, avec elle, l’espoir d’un changement digne de ce nom. Toute cette classe politique qui ne jure que par le pragmatisme, celle-là même qui exalte les compétences, célèbre les spécialistes et barbote dans les statistiques, traverse la modernité sur les ailes du cauchemar managérial. Elle ne vit pas de lui : elle est comme vécue par lui. Qu’on observe les oppositions, de droite ou de gauche, dans ce quinquennat comme dans les précédents. Si véhémentes que soient leurs critiques, ce n’est jamais à l’esprit de la politique au pouvoir qu’elles s’en prennent mais à ses réalisations, ou à ses intentions. Quelque chose d’infiniment plus fort que leurs différences, et qui ne cesse d’ailleurs de les périmer ou de les réaménager, unit ou amalgame les responsables politiques mais aussi toutes les soi-disant élites, particulièrement celles des administrations et des entreprises. Cette réalité majeure, aucune science humaine ne pourra jamais vraiment la saisir : ce qui se joue là nous envoie aux limites de la conscience, là où elle ouvre sur le mystère, sur l’inconnu.  Seule la poésie, peut-être…

Ce délire managérial, qui ne jure que par la réalité, qui se veut plus réel que le réel, en est plus éloigné que d’aucune planète. La puissance toujours multipliée de l’homme virtuel, ce délire qui exacerbe l’angoisse des hommes réels, les a précipités dans le faire semblant : ces acteurs ne sont jamais des auteurs et les pièces qu’ils jouent, ces épopées du pouvoir, sont toujours signées par le néant. C’est cela qui, au-delà de tout, unit les élites et fait d’elles, la plupart du temps malgré elles, des fabriques d’illusions et de mensonges. On vient de le voir encore. Quelqu’un tente d’expliquer, sur une radio du service public, que le tri des malades est une activité naturelle et somme toute banale, et ose, à ce propos, citer le nom de Xavier Emmanuelli ! Comme si la pandémie ressemblait aux accidents naturels ou aux attentats qui arrivent n’importe où et obligent à improviser en allant, non pas au plus pressé, mais au plus souffrant ! Il importerait assez peu qu’il y eût au monde un tricheur de plus. Il est par contre infiniment grave qu’on travaille à retirer le mot mensonge de notre conscience.

Qu’avons-nous sous les yeux ? Un an après la première vague, la France, ce vieux et riche pays qui aspire à un destin mondial, n’a pas été capable d’installer quelques milliers de lits supplémentaires pour soigner ses malades. D’où vient l’impossibilité ? Une nation qui attache tant de prix à l’organisation des Jeux olympiques ne serait pas capable de cet exploit ? Absurde. Alors ? Le cynisme des gouvernants ? Non. Quelque chose de plus grave, d’à la fois indiciblement compliqué et redoutablement tranchant. Là encore, la limite magique à ne pas franchir. Une loi non écrite à ne pas transgresser. La transcendance de l’argent, la bribe de sens pourrie qui rattache à la réalité. Une caricature de religion, avec des mots qui sonnent étrange, qui sonnent sectaire, qui sonnent sale. Qui sonnent petit, surtout quand ils sont appliqués à l’hôpital. Des « critères exigeants en termes d’efficience ». La « soutenabilité financière ». La « valeur ajoutée ». Les « trajectoires de retour à l’équilibre ». Des vies humaines vont être sacrifiées. Comment ose-t-on ? Ces mots-là, dans cette circonstance-là, comment peut-on les prononcer ? Comment ne pas se révolter ? Pas besoin d’héroïsme ni même d’altruisme. Une certaine idée de soi suffit, et même un égoïsme bien placé. Le refus de se laisser détruire. Une réaction de vivant, même et surtout si l’on est entouré de cadavres.

Sans le virus managérial, le Covid aurait tué. Moins assurément, mais il aurait tué. Pourtant, tout aurait été différent, surtout pour la jeunesse. Il y a quelque chose de tristement hilarant dans ces élites qui se bousculent dans les studios de radio ou de télévision pour gémir sur les inquiétudes des jeunes et excuser d’avance leurs éventuelles révoltes dans l’espoir de sauver hypocritement un peu de leur propre confort. Ces angoisses auraient été assurément moins violentes, peut-être même auraient-elles laissé la place à d’autres sentiments si les jeunes avaient senti qu’il n’y a pas d’en même temps quand il s’agit de la vie humaine, et que, quelles que soient les difficultés de la situation, le parallèle entre l’économie et la santé est une invention de manager à ranger dans le même tiroir de l’absurde que le misérable sophisme de ceux qui ne veulent pas installer davantage de lits dans les hôpitaux au prétexte ahurissant que plus de gens y mourraient. L’angoisse des jeunes, c’est d’être laissés à leur angoisse. L’angoisse des jeunes, c’est le refus des adultes d’affronter la leur. L’angoisse des jeunes, c’est la puérilité compétente et creuse des adultes. L’angoisse des jeunes, c’est la servitude des adultes.

Nous avons vu, durant cette crise, se déployer la batterie de grosses astuces que les esprits faibles nomment communication. La liste en serait ici trop longue, chacune et chacun aura l’aigre plaisir d’établir la sienne. Je signale pourtant la dernière. Un comité s’est réuni à qui l’on ne peut rien cacher. Il a finement compris que l’humeur populaire n’est pas au beau fixe et jugé qu’il est urgent de la stimuler un peu. Des experts reconnus vont donc, paraît-il, nous vanter les atouts français : tout cela, n’en doutons pas, est une partie de bridge, ou de belote. Ainsi nous donnera-t-on d’excellentes nouvelles de nos performances financières, économiques et, naturellement, culturelles. Ainsi nous fournira-t-on sur le classement de la France dans les compétitions mondiales ou européennes des chiffres propres à nous faire retrouver le sommeil. Pour finir, peut-être nous annoncera-t-on quelques exploits techniques à venir dans des domaines dont presque tout le monde ignore à peu près tout. Que dire ? C’est sot. C’est sot et c’est lugubre. Rien de tout cela n’est sans intérêt, mais rien de tout cela n’est de nature à donner à personne le goût de vivre. Rien de tout cela n’est vivant. Je ne veux pas douter de la bonne volonté de ces missionnaires du bonheur mais je ne veux pas non plus les tromper : ils ne seront vraiment au monde que lorsqu’ils auront tout oublié du fatras dont on les a embrouillés, quand ils auront admis qu’il n’est pas de sens qui puisse les atteindre sans passer par leurs sens à eux, puis par leur esprit à eux, puis par leur cœur à eux et que tout ce qui veut court-circuiter cet itinéraire, c’est poubelle ! Que la liberté n’est pas un agrément de promeneur mais l’inséparable compagne que rien ne décourage, même pas les virus, même pas celui qui nous détruit sans le savoir, même pas celui qui nous dégrade en le voulant.

31 mars 2021

 

Du Monde à resurgences.net

                                                                                                             

Le confinement, surtout quand il est prolongé par les périls de l’âge, est une superbe occasion de remuer des papiers anciens. Les trois articles que voici, que j’ai envoyés au Monde et qui y ont été publiés en 1988 et 1989, ne m’ont, quand je les ai relus, ni ébloui ni atterré. Par contre, une question s’est imposée, que je partage avec mes lecteurs, question naïve et qui ne dissimule aucune réponse inavouée : à l’adresse de quel journal devrais-je aujourd’hui les poster ? (J. S.)

 

 I.

« Communication » et imposture

(Le Monde, 13 septembre 1988)

Comme les pires gargotes peuvent toujours parer d’appellations prestigieuses les plus détestables mixtures de produits médiocres ou avariés, on nous sert aujourd’hui sous le beau mot de communication une nourriture intellectuelle si grossière et si malsaine qu’il est surprenant qu’elle n’ait pas encore conduit notre société à l’indigestion chronique et au vomissement endémique.

Que cet assemblage hâtif de manipulation publicitaire, de fascination technologique et de psychologie comportementaliste, lié à la sauce du profit, ait le clinquant, le tape-à-l’œil qui racole la jeunesse, rien de bien surprenant : tout le monde, à vingt ans, n’est pas Rimbaud. Mais voir les adultes et notamment ceux qui, à quelque titre, ont une parole à délivrer – enseignants, formateurs, écrivains, responsables d’entreprises – monter avec une telle allégresse dans ce train de foire, assister à la prolifération maligne d’officines spécialisées, pister cette gangrène jusque dans les plus vénérables universités, voilà des épreuves qu’un esprit moyen ne devrait pas supporter sans protestation.

.

On me dira bien naïf. Il n’est pas un crâne une seule fois visité par un atome de réflexion qui ne soit capable de démonter ce cirque et de trouver, sous les paillettes de la séduction, le pouvoir féroce de l’argent et son obsession d’asservir. Les têtes pensantes savent mais les têtes pensantes ne disent rien. Si elles n’ont pas fui dans des recherches éthérées la vulgarité de ce monde, elles n’ont généralement pas trouvé d’autre choix que d’avoir besoin de ce qu’elles méprisent : les revenus de leur pensée leur sont alors plus précieux que leur pensée.

Des stars médiatiques – puisque c’est ainsi qu’on parle – au plus obscur des citoyens, se met en place la soumission hypocrite à la « communication », véritable dissociation de la personne : par la moitié de soi, celle qui agit dans la société, penser comme on vous dit, dans la zone de liberté où l’on vous parque au nom des règles de la réussite (de qui ? de quoi ?), de l’efficacité, en un mot jouer le jeu (quel jeu ?) et y prendre plaisir ou feindre le plaisir, par l’autre moitié de soi souffrir une colossale frustration, s’imaginer lucide quand on devient aboulique, faire du désenchantement sa confidence préférée. Si un interlocuteur un peu exigeant s’étonne de la contradiction, la réponse est toute prête, c’est la revendication d’impuissance.

Là-dessus, du haut en bas de l’échelle sociale, si l’air est différent, la chanson est la même. En voici les couplets : « il y a des contraintes », « il faut s’adapter », « le pouvoir est l’une des données de la vie », « il ne faut pas rêver », « il ne faut pas dire ce qu’on pense », « il faut se soumettre ou se démettre ». Et surtout, lorsque tout le reste a été chanté : « on ne peut rien faire ».

.

La prétendue communication est une violente contrainte douce. Elle sert à faire défendre par les faibles les intérêts des forts, à donner aux pauvres les mêmes soucis que les riches, à faire penser les démunis comme pensent les nantis. L’écart est surprenant entre l’agitation et le bavardage d’une société qui court derrière le stress et les défis qu’elle s’invente et le découragement qui saisit les individus quand ils quittent un instant le carnaval. Aggraver cet écart pour mieux les chasser d’eux-mêmes et les rendre plus dépendants, voilà, sous ses bonnes manières, l’objectif de la communication.

.

Sans doute, loin de méconnaître la nécessité des zones de liberté, en encourage-t-elle au contraire la protection. Il lui plaît de voir ses victimes gambader dans l’enclos de leur vie privée, s’enfermer dans les réserves naturelles de leurs passions. Là tout est possible. Là rien n’est interdit. Là l’homme est souverain. L’essentiel est qu’imperceptiblement le centre de gravité d’une vie passe d’une conscience personnelle à une adhésion de plus en plus aveugle à des objectifs extérieurs et contingents.

C’est à cela que travaillent les grands et les petits communicants, c’est à cela que travailleront demain les jeunes qui se pressent en foule, paraît-il, aux portes de la carrière.

Il faut le dire tranquillement. C’est un vilain travail et c’est une imposture. Ceux qui s’y engagent, une fois épuisé l’émerveillement devant les machines, tarie la satisfaction d’être à la page, envolés les mythes de la carrière et de la réussite, ne pourront voir s’étendre en eux qu’un désert de désolation et apprendront trop tard qu’à tout prendre mieux vaut un franc cynisme qu’une communication perverse. Non qu’on ose leur reprocher, dans l’état du monde, de courir cette mauvaise fortune. Ils seraient fondés, si c’était le cas, à demander qui leur a jamais appris ce qu’est la vraie communication et la postiche. Ils poseraient la question aux enseignants essoufflés à poursuivre l’inaccessible modernité, aux instituts de formation dont les préoccupations pédagogiques sont aussi profondes que celles des agences immobilières, aux écrivains qui font retraite à Saint-Tropez, aux éditeurs qui ont renoncé à tout sauf à la caisse.

Qui leur répondrait que communiquer c’est éclairer patiemment sa lanterne pour mieux voir le visage d’autrui ? Qui leur avouerait que c’est une entreprise secrète et gratuite et qu’attendre d’elle autre chose que cette gratuité fait basculer d’un seul coup dans l’insignifiance ? Qui leur donnerait la fierté de repousser du pied ce qui fait si laidement écho à leur jeunesse ?

Qui leur dirait la parole d’amitié où s’est toujours tenue, se tient toujours et se tiendra toujours la seule communication qui vaille ? Qui leur montrerait que la seule vie sociale possible est celle qui se construit sur cette gratuité, sur ce secret, sur cette fierté, sur cette amitié ?

Qui aurait enfin le courage de leur expliquer que chercher une place n’est pas l’excuse de tout et qu’il faut parfois retourner la sagesse pessimiste du dicton et se dire à soi-même : qui va à la place perd sa chasse ?

 

II.

Servitude et considération

(Le Monde, 26 novembre 1988)

Étrange destin des mots. On défile aujourd’hui dans les rues pour réclamer ce qui dégoûtait si fort, il y aura bientôt cinquante ans, le petit garçon que j’étais, cette « considération » déjà fort vieillotte à l’époque et dont les images étaient à chercher dans les livres de classe de mon grand-père : un monsieur moustachu soulevant délicatement son chapeau melon au passage d’une dame gonflée de crinoline, un épicier obséquieux s’inclinant devant un client au lorgnon distingué. Et il paraît qu’il y a eu Sartre ! Et il paraît qu’il y a eu Les mots !

.

Ce retour en force du vocabulaire petit-bourgeois est plus tragique que ridicule. Mon petit doigt me dit que si les gens veulent de la considération, ils vont être servis, et ce pour deux raisons. D’abord, parce que c’est une denrée qui ne coûte pas très cher. Ensuite, parce que, pour une fois, ils demandent exactement ce qu’on souhaite qu’ils demandent.

On doit la vérité aux amis : s’il vous faut la considération de l’autorité, c’est que vous êtes passablement intoxiqués. Notons au passage que cette réapparition de la considération dans le monde social n’est pas due au hasard. Elle vient tout droit de la psychologie sociale d’inspiration américaine, et tout particulièrement d’un certain Maslow, inventeur d’une « pyramide des besoins humains » qu’escaladent chaque jour sans sourciller dans les déserts de la formation des centaines et des milliers d’ouvriers, d’employés et de cadres.

L’extraordinaire est que cet excellent outil d’aliénation n’est contesté par personne. Il parvient à faire admettre sans douleur que la considération est une étape nécessaire et prestigieuse de l’itinéraire de l’individualiste. C’est la même inspiration qu’on retrouve dans le fameux Prix de l’excellence, navrant bréviaire des managers, construit sur une idée voisine : il faut que les gens aient l’impression d’être libres.

Ici finira une ironie qui, on le sent, n’est pas pour les victimes. Comment on a réussi à troubler à ce point leur désir que cette misérable, cette ringarde « considération » devienne en eux presque synonyme de dignité, ce serait la plus pathétique des histoires, la geste à rebours du vingtième siècle, le lamento des cocufiés, la chronique du plus cruel hold-up des temps modernes.

Comment cet humble et profond souci d’être digne, ce « blanc souci » de dire vrai et de faire bien, qui revient plus obstinément encore en chacun de nous que les pires de nos turpitudes, finit par bredouiller cette lâche et minable demande de considération, implorant ainsi la reconnaissance du pouvoir et de l’argent, c’est peut-être la tragédie première de notre temps.

Ils réclament la considération parce qu’ils savent bien qu’ils ne peuvent pas réclamer la dignité. L’argent, les conditions de travail, le statut, oui, mais pas la dignité : l’article ne s’échange pas ou seulement dans l’amour ou l’amitié. Ils se laissent aller à vouloir la considération comme une cote mal taillée entre le oui et le non, le difficile refus et l’impossible collaboration. Le drame désolant, ce n’est plus l’affrontement classique de ceux qui possèdent et de ceux qui ne possèdent pas : c’est là une vieille pièce encore tragique mais qu’on commence à savoir comment jouer. Le drame le plus désolant, c’est de voir la dignité s’adresser à ce qui bafoue la dignité.

Au besoin de considération des salariés répond le cynisme du Prix de l’excellence : « Si vous voulez la productivité et les sanctions financières qui en découlent, vous devez considérer votre personnel comme votre atout le plus important. » Sur quoi prolifèrent dans les entreprises, pour valoriser les atouts, les relations humaines, le développement humain, le potentiel humain, les ressources humaines, tant d’humanité en vitrine pour mieux en solder le stock ! Ce n’est pas par la complicité mercantile et la considération qui en est la façade mensongère que les gens de ce temps se rencontreront jamais ! Réveiller en eux les espérances véritables, c’est d’abord dissiper les illusions serviles. Étienne de la Boétie l’avait compris qui voyait dans la solitude des hommes « tous singuliers dans leurs fantaisies » – quelle définition de l’érotisme informatique ! – la conséquence même de leur servitude, de leur impossibilité tragique de vivre « en compagnie ».

.

Quand on est immergé dans le monde du travail, il y a des passages du Discours de la servitude volontaire qu’on ne peut entendre sans frémir de tristesse et d’espérance. À quatre siècles près, les images se superposent. On dira qu’on n’a pas fait de progrès. Sait-on ? Mais la voix est restée, elle sera encore dans la mémoire des hommes quand Maslow et l’Excellence n’habiteront plus que celle de l’ordinateur : « Ils disent qu’ils ont toujours été sujets, que leurs pères ont ainsi vécu, ils pensent qu’ils sont tenus d’endurer le mal (…) et fondent eux-mêmes sous la longueur du temps la possession de ceux qui les tyrannisent, mais pour vrai les ans ne donnent jamais droit de mal faire. »

Je ne saurais dire ici le millième de l’affolante actualité de ce bref Discours, de La Boétie, la tendresse vigilante et forte du jeune homme qui l’écrit à moins de dix-huit ans, le souffle de confiance intrépide qui anime ces pages et transforme le paysage de la vie comme la vraie jeunesse, au bal, disqualifie les fards. Quel extraordinaire formateur aurait fait ce La Boétie si d’aventure quelqu’un avait songé à l’employer ! La conscience la plus aiguë des difficultés, des lourdeurs, se marie chez lui sans effort à la plus désirable, la plus aérienne des exigences. Le voici sans sévérité devant les habitudes qui nous enserrent et que nous chérissons pourtant, devant les frontières, les limites que nous défendons contre ce qui, en nous, voudrait les franchir. Et soudain la voix s’élève, mozartienne : « À l’homme toutes choses lui sont comme naturelles à quoi il se nourrit et s’accoutume : mais cela seulement lui est naïf, à quoi la nature simple et non altérée l’appelle. »

.

Nous manquons de livres, et ce n’est pas la « modernité » qui nous en offre de bien nourrissants.

À quand, Monsieur le ministre de l’Éducation nationale, le Discours de la servitude volontaire au programme de toutes les classes de seconde ?

 

III.

La révolution d’exister

(Le Monde, 19 mai 1989)

Comme tout finit aujourd’hui en jeu de société, on nous vendra peut-être bientôt, pour quelques assignats, le jeu de la Révolution. Les dés du destin à la main, munis de conventionnels en carton et de prêtres réfractaires en plastique, nous pousserons nos Danton et nos Robespierre du Jeu de paume à la guillotine. Qui y aura envoyé tous les autres sera déclaré vainqueur. L’effort étant peu violent, nous pourrons surveiller en même temps la télé pour savoir quelles catégories socio-professionnelles sont plutôt indulgentes pour Charlotte Corday. Tels sont les prestiges de la modernité. Et vive l’ignorance, le béant mystère de l’ignorance plutôt que ce cannibalisme qui digère tout, passé, présent, avenir et le renvoie en rots de satisfaction. L’ignorance, au moins, laisse la place au songe.

.

Des gens plus véridiques, heureusement, prennent aussi la parole. Ils nous invitent à nous demander ce que nous avons fait des principes de nos aïeux, de leurs États et de leur Déclaration et si, pour leur reprocher leur violence, nous prenons assez garde à la nôtre. Un tel exercice est utile en tout point et nous devons nous y consacrer avec méthode et réflexion.

Il n’est pas certain toutefois qu’il nous enthousiasmera. Un examen de conscience est un pensum un peu triste. Surtout, au fur et à mesure de notre étude, notre sérieux risque de nous paraître fade et pâle au regard des passions de nos ancêtres et de leurs fortes couleurs. Nous allons redécouvrir malgré nous qu’une révolution c’est quand on proteste contre l’inadmissible et que les plus nobles maximes, les lois les plus généreuses ont leur berceau dans cette protestation. Rien ne peut nous jeter plus sûrement dans le malaise que cette découverte-là. Elle nous suggère que, nous aussi, nous pourrions bien avoir à nous révolter.

Voilà une perspective bien encombrante. À peine l’envisageons-nous qu’un statisticien vicieux et un moraliste dévoyé, sortes de poussières animées venues du poste de télévision, prennent possession de notre esprit pour expliquer, l’un, que notre sort n’est pas si mauvais, l’autre que protester est une bassesse et que les grands cœurs souffrent en silence. Ces simulacres ont du verbe et des arguments, nous baissons très vite pavillon. Qu’ils décident à notre place. Non, rien n’est vraiment intolérable. Sauf la bêtise et la méchanceté, mais qu’y pouvons-nous, elles sont universelles. Et a-t-on le droit de se plaindre quand on est nanti ? En outre les souvenirs de 89 nous éclaboussent de sang, de fureur, de trahison. Qu’avons-nous de commun avec ces illustres barbares ? Nous, gens de consensus, nous laisserions-nous prendre à cette partie de bouc émissaire aussi cruelle que naïve ? Rien de tout cela ne nous ressemble. Se révolter est pire qu’un crime, c’est une faute de goût. Le temps des révolutions est lui-même révolu.

.

Il arrive pourtant que le carcan se desserre. Je me rappelle cette journée de formation dans une entreprise qui est loin d’être un bagne. Une dame d’une quarantaine d’années nous avait avertis, au début d’un stage de cinq jours, qu’elle ne participerait pas au dernier après-midi, son supérieur la destinant, ce jour-là, à d’autres tâches. Elle en était peinée, d’autant qu’elle commençait à s’intéresser au stage, mais ne voyait pas le moyen de faire autrement. Puis, le temps passant, nous la vîmes balancer entre la soumission et la révolte, jurer qu’elle resterait envers et contre tout, nous assurer que c’était impossible, revenir en larmes après avoir croisé le supérieur dans l’escalier. À la fin de la dernière matinée, elle nous fit des adieux, nous demandant de l’excuser. Et, l’après-midi, elle revint, s’assit et, d’une voix à la fois lasse et follement joyeuse, nous dit très exactement ceci : « C’est la première fois depuis vingt ans que je me sens exister. »

Ceux à qui je raconte cette histoire grommellent que j’ignore de quel prix elle a payé son fait d’armes, la dame… Je sais bien en tout cas que ces bougons sentent se réveiller en eux-mêmes une nostalgie première. Qu’ils le veuillent ou non, l’histoire les conduit, avec la dame, au dernier après-midi de leur stage ou de leur révolution : cela les attire et les effraie mais ils sont là un instant dans la lumière crue de leur vérité et ils sentent que tout ce qu’ils inventeront pour fuir cet instant sera mensonger.

Et s’ils ne fuyaient pas, et si nous ne fuyions pas ? Et si nous préférions nos sentiments vrais aux images dont on nous rassasie pour nous étouffer, dont on nous flatte pour nous châtrer ? Et si nous ne rêvions pas en imaginant une révolution qui ne serait pas foudre et tonnerre mais entêtement doux à vivre et capacité de dire non ? Et si la foule n’était pas si solitaire que cela ? Personne ne sait rien de la vie superficielle des autres, mais si chacun devinait tout de la vie profonde de tous ? Et si célébrer un anniversaire nous donnait le goût de nous évader de nos modernes oubliettes ?

Notre révolution, c’est la révolution d’exister. Que celui qui n’est jamais fatigué nous jette la première pierre quand nous avons trop de goût à nous retirer en nous-mêmes avec nos proches, nos talents et nos manies, quand nous prenons trop de soin à mettre à l’abri ce que nous avons de meilleur. Soyons lucides pourtant. À trop le faire, nous courons le risque de laisser le champ libre aux brutes et même de fabriquer des brutes. Si nous n’y prenions garde, le monde ne serait bientôt plus le nôtre, il ne nous resterait que nos rêves et d’eux aussi on viendrait nous déloger.

Le défi de 1989 c’est que, comme naguère les armes, aujourd’hui les cœurs, les intelligences et les volontés sortent de leurs caches. La servitude, c’est que nous ressemblions au monde. La révolution d’exister, c’est que le monde nous ressemble. Il y a deux siècles, c’est par tous que l’on allait à chacun, désormais c’est par chacun que nous allons à tous. Nous sommes tous devenus le lieu d’une révolution qui engage tous les autres. Nous sommes tous à nous-mêmes notre propre Bastille où nous tenons les autres prisonniers de notre captivité : prendre cette Bastille-là est notre première affaire. Pour la première fois peut-être, les hommes vont agir solidairement et ensemble. Plus de soumission puisqu’ils sont solitaires, plus de désespoir puisqu’ils sont ensemble. Contrairement à ce que voudrait nous faire croire une modernité de papier crépon, le monde ne commence pas avec la technocratie. Mais nous ne sommes pas non plus voués à l’obsession du passé et au démêlage souvent bien problématique du bon et du mauvais. Ni table rase ni reproduction. Il s’agit que nous nous consacrions à ce que Jacques Berque appelle l’authentique, qui n’est pas « l’antique comme rabâchage mais l’innové comme retrouvailles » (1) et qui suppose que nous en finissions avec les images paralysantes, celles du passé et celles du présent. Les soi-disant idéalistes de rire. Ils ont raison. Comme le dit Agnès Gueneau, une poétesse de l’île de la Réunion (2) :

Au-delà
de toute impatience
ce qui aujourd’hui
très lentement
naît et croît
n’a pas de nom
au regard las
des cœurs sceptiques.

23 septembre 2020

————————

  • 1. Jacques Berque, L’Orient second, (Gallimard, 1970).
  • 2. Agnès Gueneau, Ferveurs, AGM, 34, rue Monthyon, Saint-Denis-de-la-Réunion, 1988, p.66.

 

 

 

 

 

 

 

Sauvage ? Et comment !

pour Sonia

Sauvage, sauvagerie, ces mots me reconduisent à Saint-Julien-en-Born, chez Jacques Berque, quand il évoque devant nous les vacances d’enfant qu’il passait, venant d’Algérie, dans la maison où il nous reçoit et où il s’amuse à conseiller à mi-voix à son grand chien airdale d’aller mordre un peu les mollets de ma compagne. Il raconte longuement ces étés interminables, les inépuisables découvertes qu’ils lui offraient. Parlant de cette forêt gigantesque où, le matin même, nous nous promenions, il dit qu’il avait l’impression, enfant, de s’y ensauvager. « C’est un beau mot, s’ensauvager, vous ne trouvez pas ? » Oui, nous le pensons aussi, c’est un très beau mot. Et s’il sonne sans doute différemment dans nos têtes, aucun de nous trois n’aura l’idée de l’associer à un spectacle de violence auquel il aura assisté. Je comprends bien. Monsieur le Ministre a de l’expérience. Il a vécu les moments héroïques et pathétiques d’une campagne électorale alors que j’ai dû me contenter, moi, de quelques guéguerres de débutant… Ses communicants, pourtant, l’ont trompé : quelques brutes ne tuent pas un beau mot. Jacques Berque et Claude Lévi-Strauss lui parleront mieux du sauvage et de l’ensauvagement. Et bien d’autres encore qui sont prêts à le faire profiter gratis de leur savoir et même, s’il le faut, de leur expertise. Ainsi, si le 9-3 n’est pas entièrement persuadé de l’excellence des préconisations officielles, Ovide exilé prêtera une des clefs du mystère à M. Darmanin : celui que personne ne comprend, c’est celui-là le barbare. Si toutefois le ministre préfère la douceur confucéenne à la vigueur romaine, qu’il aille donc visiter, pour se donner du courage avant une périlleuse tournée des territoires en danger, le chapitre IX des Entretiens, point 13, dans la traduction de Séraphin Couvreur : « Le Maître aurait voulu aller vivre au milieu des neuf tribus barbares de l’Est. Quelqu’un lui dit : « Ils sont grossiers ; convient-il de vivre parmi eux ? » Il répondit : « Si un homme honorable demeurait au milieu d’eux, le resteraient-ils encore ? »

Jean-Pierre Chevènement avait parlé de sauvageons. Son tort était évidemment de s’exprimer en français, tare majeure qu’on ne peut reprocher à cette troupe de responsables politiques formée au yoga qui se tient prête, en toutes circonstances, à se tordre rituellement les bras d’horreur et d’épouvante. Sauvageon. Le mot nuance sauvage et le reflète. Un jeune qui grandit à la diable, qui n’a pas été greffé, qui s’est élevé tout seul et multiplie les bêtises. On lui fait les gros yeux mais l’indulgence ne peut pas être bien loin. Alain Rey, si savant, y voyait pourtant « un mot-masque pour définir l’ennemi de la société ». Une sorte d’invective, alors ? Mamma mia ! N’avait-il pas senti dans cette bougonnerie ministérielle une pointe de sourire, et même d’affection ? Qui a jamais entendu Jean-Pierre Chevènement invectiver quelqu’un ? Il gronde, il ironise, il fait un peu la leçon. Il n’injurie pas. Quand, bien plus tard, un autre ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, crut opportun de parler, comme lui, de sauvageons, je n’y vis qu’une maladresse, mais elle me toucha vivement. Sauvageons, cette fois, n’était pas le bon mot pour désigner quelques jeunes las de piétiner derrière une dialectique marxiste qui permet difficilement de se dégourdir les jambes et qui voulaient sans doute se persuader qu’en s’en prenant à une voiture de police ils contribueraient efficacement à effacer de leur pays toute trace d’aliénation en même temps qu’ils y consolideraient la paix civile. Cette erreur m’avait renvoyé à une expérience très difficile : je m’étais mis en tête, il y a quelques décennies, de venir en aide à quelqu’un dont la bonne foi me semblait évidente mais qu’il m’était impossible d’approuver sans réserve. Tâche presque impossible. Être utile à ces jeunes théorisés est moins aisé encore. Avec les sauvageons, on sourit. Avec ceux-là, on ne peut pas sourire et moins encore rire. On peut soutenir leur courage s’ils sont en prison, on peut leur offrir de l’amitié. Mais on ne triche pas. On ne s’extasie pas quand ils récitent leur leçon, on ne les tient pas pour des prophètes, des maîtres à penser, des héros, des pointures. Avec eux, on discute, et sec, et dur. On ne fait pas semblant d’approuver en eux ce qu’on n’approuverait pas en soi. On ne joue pas au joli révolutionnaire comme on joue au joli cœur. L’amitié, c’est de leur dire qu’ils se sont trompés et qu’autre chose est devant eux. C’est de vérité qu’ils ont besoin, non pas d’habileté ni de “pédagogie”. Tout calcul les méprise, les enfonce et participe de la fumisterie communicationnelle. Il est moins inquiétant de les voir injurier ceux qui veulent les aider que de les voir patauger avec eux dans la bouillasse du bavardage. Quand on lui fit remarquer que les petits goujats dont parlait Jean-Pierre Chevènement étaient assez loin de ce profil de théoriciens agressifs, Bernard Cazeneuve m’a beaucoup amusé en argumentant penaudement que, dans sauvageon, il y a sauvage. Incontestable. Mais, comme dirait un professeur, ni la dénotation ni la connotation de ces deux mots ne coïncident. Pas plus que celles de corniche et de cornichon, sauf peut-être à Saint-Cyr.

Si sauvageon nuance et fait oublier sauvage, sauvagerie et ensauvagement le renforcent et l’aggravent. Trêve de délicatesse, c’est le terme que vient de choisir un troisième ministre de l’Intérieur, l’actuel. Les uns, naturellement, s’indignent de sa sévérité tandis que les autres, cela va de soi, se réjouissent de sa fermeté. Débat sans intérêt. Je renvoie à Paris Match les amateurs de parler pour ne rien dire : pour trois euros on pouvait y avaler, l’autre semaine, un papier sur la question qui la dévitalisait et la rendait insignifiante : après les arracheurs de dents, les arracheurs de sens. Parlant d’ensauvagement, c’est-à-dire condamnant frontalement et sans nuances des pans entiers de la société qu’il est censé servir, notre ministre me semble participer de la même insensibilité – sans doute compréhensible chez un homme politique dont le référent majeur est un personnage assurément fort intelligent et avisé mais si peu attentif à la signification de son époque qu’il confondait naguère l’un de ses plus lucides témoins, Roland Barthes, avec une ancienne gloire du tennis. La question, s’il y en a une, n’est pas du tout de savoir si le ministre est ferme ou sévère : avec des mots différents, le baragouin approbateur et le charabia désapprobateur disent la même chose. Et là, il faut rendre grâces à M. Darmanin, presque autant qu’à Christophe Colomb. Son outrance découvre un continent de pensée alors que le président de la République, quand il choisit prudemment de parler de banalisation de la violence, ne découvre rien du tout. La question universellement éludée ne peut en effet apparaître dans sa largeur et dans sa vérité que lorsqu’une évidence majeure est versée au dossier : pour les uns comme pour les autres, à la seule exception de Jean-Pierre Chevènement, l’idée de sauvage est péjorative, fondamentalement péjorative, seulement péjorative. Ces deux syllabes ne peuvent s’entendre qu’en mauvaise part. Ne peuvent susciter que de la réprobation. Dans tous les cas, sauvage, c’est mal. Sauvage, c’est négatif. Sauvage, c’est à bannir. Ou à cacher. Sauvage, ça fait peur. Voilà trèsprécisément ce qui ne va pas de soi. Qui ne va pas du tout de soi. Voilà précisément – personne, dans son for intérieur, n’en doute – une énorme sottise. Peut-être quelque chose comme la sottise originelle de nos sociétés, la mère de toutes nos sottises.

.

Saint-Julien. L’hôte a beau être un puits de science, ce n’est pas le savoir qui donne son parfum à cette maison. On se sent dans un beau campement. On est arrivé à un point de départ. On y regarde le monde et le temps avec les yeux d’Ulysse, méfiance et connivence. Par-dessous. De bas en haut, comme pour leur donner forme. En vérin. C’est beau, c’est dangereux, c’est vrai, c’est sauvage. Sont exclus la curiosité, la comparaison, le pittoresque. Tout est jaillissement, résurgence, correspondance. Pesanteur légère. Simplicité, mais affirmation. Indissociablement présence et passage. Pas de part d’ombre, l’ombre est dans la lumière. Quand des êtres, des lieux, des œuvres ne me donnent pas ce sentiment, je les sais inaboutis et, en tout cas, insincères. Au re-voir ! Au re-faire ! Contrairement à ce que dit Gérald Darmanin – mais en est-il si sûr ? ne trouverait-il pas en lui parfois, par exemple, un certain goût de la solitude ? – le seul label de vérité, le seul poinçon de la valeur, c’est le sauvage. L’étonnant, à Saint-Julien, c’était que le travail du penseur et le climat qu’il suscitait dans sa maison étaient profondément en harmonie. Toute l’œuvre de Berque tourne autour de cette problématique du sauvage, de l’ensauvagement et du désauvagement, du mystère que réveillent ces mots, de l’inquiétant entremêlement qu’ils évoquent, de l’impossibilité de séparer en eux ce qu’ils suggèrent de désir et de refus, de naissance et de mort, de danger et de salut, de clair et d’obscur, de désastre et d’espérance. Tous les aspects de l’immense dialogue entre le monde arabo-musulman et les sociétés occidentales que constitue cette œuvre sont imprégnés de cette dialectique de l’historique et du fondamental qui en est comme la formulation abstraite ; elle vaut pour le monde comme pour chaque société, pour chaque pays comme pour chaque classe sociale, comme pour chaque individu considéré dans la diversité de ses « sortes ».  Mais ce qui, surtout, me touchait, c’était que la vie profonde qui anime cette pensée, sa générosité, sa largeur étaient perceptibles dans son expression elle-même, dans son ton, dans la musique de la parole ou de l’écriture de Jacques Berque. Elle ne s’inclinait devant personne et ne chassait personne. C’était une pensée de compréhension, de consentement, le contraire d’un moralisme de frustrés et d’aigris. C’était une pensée de force, d’espérance, de patience – et, en dépit de tout, une pensée de joie.

Alors ? Si le sauvage est le monstrueux, plus d’inconnu à l’horizon. Plus d’inquiétude doublée d’heureuse curiosité. Plus de je ne sais quoi. Plus d’au-delà, donc plus d’élan. Le monde est à crever, que ceux qui y tiennent y crèvent mais, nom de Dieu, que les autres se réveillent, et sans en demander l’autorisation, ceux qui tiennent à la terre et à la vie par le cœur et par le sang et par l’esprit et non pas par des valeurs de plastique vendues par des gens qui n’ont que de la carrière dans le ciboulot !

Christiane Taubira n’a pas tort de juger que les mots qu’emploie le ministre en disent davantage sur lui-même que sur les personnes qu’il prétend viser. Je ne pense pas, par contre, que l’imaginaire colonial, devenu l’une de ces précieuses éponges de la gauche militante qui lui permettent de ne jamais s’en prendre sérieusement à une modernité qu’elle n’a ni le goût ni les moyens électoraux de refuser vraiment, joue un très grand rôle dans cette affaire. Le mot ensauvagement, quand je l’ai entendu dans la bouche d’un ministre – et qui, Taubira a raison, était une photographie de sa vision du monde – n’a pas évoqué en moi les souvenirs de la colonisation mais bien l’actualité de la société dont il est l’un des protecteurs : plutôt que Lyautey ou l’Algérie française, j’y ai reconnu l’horreur économique, le règne technocratique, la suffisance des élites et le triomphe de la propagande. J’ai eu envie de crier, comme sur le terrain de foot : Hors jeu ! J’ai eu un sentiment de mort, comme en 2002, chez le spécialiste qui venait de me tirer de mon cancer, ce jour où je lui avais parlé d’un ami de trente ans, mon conscrit de 1933, qui souffrait du même mal et m’avait communiqué la veille le résultat de ses analyses. « Il est à 50, Docteur, est-ce que vous pensez… » Il m’avait regardé droit dans les yeux, il ne s’habituait pas à l’habitude. « Il est foutu, M. Sur. »  Quinze jours après, au Père-Lachaise, je parlais à son cercueil. Un cimetière où plus rien n’est vraiment sauvage, voilà ce que m’ont évoqué les propos de ce ministre, un cimetière de l’espérance où les gens comme lui semblent ignorer qu’ils s’enterrent les premiers.

Je regrette et réprouve de toutes mes forces la violence qui envahit certains de nos quartiers mais je ne peux oublier où est son modèle, où son moule, et que les provocateurs que l’on montre du doigt ne sont au mieux que de médiocres accélérateurs. Parlant d’un jeune homme récemment arraché par une vingtaine d’abrutis à l’autobus dans lequel il était installé, une journaliste observait finement que non seulement la lâcheté de l’opération ne troublait pas ces imbéciles mais qu’ils étaient fiers de se filmer et entre-filmer 1. « Quand on a la force, c’est très bien comme ça », ironisait-elle. Une République digne de ce nom aurait la droiture et le courage de comprendre que ce propos résume très exactement le langage de sa vie économique, de ses médias, de ses élites congénitalement mesquines. Que ce cynisme est devenu son fondement, sa structure, son principe. Qu’elle l’a projeté sur la détresse de ces banlieues ou territoires qu’elle ne sait même plus de quel nom désigner comme elle l’a projeté sur la veulerie satisfaite de ses beaux quartiers, fabriquant ici une jeunesse hautaine, hypocrite, intéressée, servile, et là une jeunesse affolée, hurlante, vacante, dégoupillée, que des responsables légers et papillonnants, moins gueulards mais bien plus durs qu’elle, enfoncent impitoyablement dans les contradictions de son impuissance.

« Arthur Rimbaud fut un mystique à l’état sauvage, une source perdue qui ressort d’un sol saturé. » Tel est le début de la préface de Paul Claudel aux Œuvres complètes de l’auteur des Illuminations. Les sources perdues. La curiosité qu’elles provoquent. L’attrait qu’elles représentent. Le désir qu’elles suscitent. L’irréfutable présence de cet ailleurs. Voilà la dimension du sauvage, hors de laquelle la vie est aussi nulle que mon agence bancaire, une page d’informations Orange, un conseil d’administration de Veolia ou une session de formation au management. C’était un puissant qui tenait ce langage, homme d’affaires fortuné, diplomate, ambassadeur à Tokyo et à Washington, académicien, auteur dramatique et poète glorieux sur tous les continents, mais un puissant que sa puissance n’enfermait pas dans un bavardage agencé par une écurie de communication. Ce Rimbaud que les services de police d’un lointain prédécesseur de notre ministre connaissaient parfaitement, et que Paul Claudel, d’emblée, a « cru sur parole », n’était pas pour le poète une rencontre pittoresque. Ce n’est pas en dépit de sa sauvagerie qu’avec l’Évangile – à un moindre rang, mais dans le même ordre que lui – Arthur Rimbaud restera pour lui, toute sa vie, l’Interlocuteur, le Parlant, le Voyant : c’est à travers cette sauvagerie, par elle, avec elle. Disons-nous bien que la dimension que méprise aujourd’hui la légèreté convenue du pouvoir était le pain et le vin de Paul Claudel. Entre les deux, il faut choisir. Il y a, au sommet de la société bourgeoise, une contre-révolution d’une violence inouïe et d’une immense signification. Le monde moderne en est le produit mais la quasi-totalité des grands esprits du XXe siècle, tous ou presque d’origine bourgeoise, seraient en désaccord radical avec les intuitions et les intentions de nos oublieuses et ingrates élites. La passion de la justice, une vision héroïque de l’homme, le mépris de la férocité marchande, ces rivières se jettent dans le même fleuve de refus. N’oublions pas d’ailleurs que la sauvagerie était aussi entrée dans la vie du poète par une autre voie, celle du génie de Camille, cette autre sauvage, sa sœur. Entre cette terrible affaire que la pesante famille ne sut ou n’osa jamais résoudre – Claudel parle quelque part de ses « iniquités énormes » – et le « Nous ne sommes pas au monde ! » de Rimbaud, il fut, toute sa vie, confronté au sauvage. Tous les humains le sont, sauf ceux qui lèchent les sociétés crevées. Le contraire du sauvage, ce n’est pas le civilisé. C’est l’enfermé, le niais, le lâche.

Le personnage de femme qui donne son titre à la pièce de Jean Anouilh, La Sauvage, a fourni au théâtre français l’une de ses plus célèbres répliques : « J’aurai beau tricher et fermer les yeux de toutes mes forces… Il y aura toujours un chien perdu quelque part qui m’empêchera d’être heureuse… » Je veux bien qu’on la dise pessimiste, cette réplique, mais l’optimisme qu’on lui opposera, s’il refuse d’accorder à la conscience cette dimension infinie, s’il hésite à la penser comme un grand pont de hardiesse lancé sur le vide, comme une provocation adressée au néant et qui le nargue, ne rassurera que de doctes nigauds. La Sauvage a compris la nature du sauvage. Pour reprendre le mot de Claudel dans Le Soulier de satin, il est l’Irrépressible. Le sauvage, c’est ce qui, en nous, résiste à l’enfermement. Le sauvage, c’est la voix, en nous, de ce qui étouffe. Poète, cordonnier ou attaché de communication, tout être humain a les pieds, ou la tête, ou les deux, dans l’inachevé. Naturellement, sa frousse aidant – qu’il appelle le plus souvent liberté – il peut faire comme si cela n’était pas et les agiter avec tant de vigueur, ses pieds, sur le plancher des choses connues que tout le monde finisse par oublier son lieu de naissance. Mais, dans ce cas, c’est l’inquiétude humaine qui se trouve déclassée. Qui se sent inutile et désaccordée. Qu’il condamne à errer sur des routes qui ne vont nulle part, dans des ports vides de navires. Elle n’est plus cette voie semblable et différente que tout être humain se sait invité à emprunter et qui, à la fin des fins, le rapproche de ce qui est, de ce qui vaut, de ce qu’il est grand et fort de calculer. Elle n’est plus qu’une agitation prétentieuse, un embarras inutile, un lugubre vertige, une crétinissime accumulation de ce que le diable, qui aime se moquer du monde, appelle des biens. L’inquiétude humaine déclassée, c’est cette femme qui raconte à la radio son travail de commerçante. Certains produits se vendent tout seuls mais, pour d’autres, il faut expliquer, rassurer, convaincre. « C’est là, dit-elle, qu’on voit toute la valeur de l’humain. » La valeur de l’humain ! Mais c’est vous, Madame, l’humain, et si ce n’est pas vous, c’est une foutaise ! C’est vous avec tout ce que vous n’osez pas dire, même pas à vous-même ! Rien d’autre à chercher, pas la peine de regarder les nuages et, encore moins, les courbes et les statistiques ! L’humain pour vendre les produits ! Voyez-vous, oui ou non, où nous en sommes quand le cœur du langage populaire, violé par surprise, est salopé par un langage inventé par des escrocs ? À ce point de dévitalisation générale, personne ne peut reprocher à personne, quelque rang qu’il occupe, de n’avoir plus les moyens de faire face. Quand la vie politique, vidée de toute substance, meurt de dessèchement, quand la vie culturelle, privée de transcendance, périt d’indifférenciation, quand il faut avoir de très solides intérêts dans les affaires pour continuer à associer l’adjectif économique au grand nom de vie, il est injuste de mépriser ceux qui ne peuvent plus se tenir debout dans le cyclone, à moins que, s’ils y réussissent encore un peu, ce ne soit l’effet des vents contradictoires que déchaînent sur eux les mécontentements. Quitter un poste pour bondir sur un autre, comme on le voit à chaque élection, est un réflexe de lapin de garenne affolé. Partir pour rentrer chez soi, pour regagner sa base, pour se nourrir de ses fondamentaux, rien de plus digne et de moins contestable, des Romains à nos jours. Si vous ne pouvez plus, ne faites pas semblant. Partez. Notre estime vous accompagnera.

.

Pour gagner son combat contre la violence, le ministre de l’Intérieur dénonce les sauvages, la sauvagerie et l’ensauvagement. Si, ces violents, il les qualifiait de brutes, on ne le lui reprocherait pas. Sauvage est d’un tout autre registre. Un sauvage peut être violent – un civilisé aussi – mais ne l’est pas forcément. Ni le mot ni l’idée ne se laissent enfermer sur le territoire de la violence.  À quoi s’en prend donc M. Darmanin ? À qui, au juste ?  À qui et à quoi qui n’est pas la violence ? La réponse est évidente : à tout ce qui se réfère – ou pourrait se référer – à l’inconnu, au mystère de l’origine, à l’impensé, à l’impensable. À ce qui, dans le mot sauvage, évoque l’inconnu, l’inconnaissable, l’incernable. Nous sommes ici entre Gustave Flaubert et Léon Bloy. Une bourgeoisie néo-positiviste défend ce qu’elle considère non pas seulement comme sa réalité mais comme la Réalité : entreprise, patrimoine, réussite, gros sous. Toutes choses, naturellement, qu’elle ne désigne pas ainsi mais par toutes sortes d’euphémismes plus ou moins transparents qu’elle renouvelle de siècle en siècle. Valeur est le plus classique – au singulier ou au pluriel. On dit aussi maintenant nouveau monde. Selon l’aspect particulier de cette réalité épaisse qu’on souhaite évoquer, on pourra également solliciter un vocabulaire particulier. Celui de la démocratie, évidemment, si l’on parle politique. Celui du progrès favorisera les synthèses idéologiques. Côté morale, on a tolérance – toujours contradictoire, mais néanmoins toujours tendance – et, depuis peu, le performant vivre ensemble. Quel est le point commun de tout cela ? Rien n’y est sauvage. Tout est bien d’ici, bien de ce temps. Tout est bien technique. Tout est bien circonscrit, bien défini, bien clos. Et c’est pour que tout soit encore mieux circonscrit, mieux défini, mieux clos, qu’en bannissant le sauvage et son insupportable odeur de vie, en l’assimilant au meurtre et aux meurtriers, le pouvoir resserre un peu plus les boulons. Et revient à l’essentiel du programme masochiste constitutif de la société qui installe les ministres : éliminer partout – mais d’abord là où elle fait le plus mal, c’est-à-dire en soi-même – l’insupportable pensée que l’horizon de l’ordre bourgeois ne serait pas le tout de l’aventure humaine et, idée plus monstrueuse encore, que cet ordre aurait à se référer. En dénonçant sauvages, ensauvagés et en cours d’ensauvagement, M. Darmanin nous désigne notre prison, il offre à un dieu imaginaire qui ne mérite pas la majuscule le sacrifice qui le retiendra de rendre la vie intolérable au bourgeois, je veux dire vraiment vivante. Et, de manière accessoire, il nous dit la vérité du gouvernement auquel il appartient, la même, évidemment, que celle de ses prédécesseurs, la même, probablement, que celle de ses successeurs. Névrose ? Du tout. La névrose se soigne. Mauvaise volonté, alors ? Plus grave, je le crains. Goût du néant. Toute chose comme un pur signe de Rien.

.

« Non pas que nous devions retourner à la pensée sauvage – elle est toujours là, elle est en nous -, mais que nous ne devons pas en être honteux. » Cinéaste, écrivain, mais aussi ingénieur des Mines et docteur en physique, Harold Vasselin a découvert cette pensée de Claude Lévi-Strauss et en a été bouleversé. « Cela m’a vraiment traversé, culbuté, raconte-t-il sur Internet. On rencontre ainsi quelquefois, très rarement, une phrase qui déchire : voile, brume, paroi lisse, impossible d’avancer – et puis, tout d’un coup, “C’est possible, ça passe”. Elle se déplie, cette phrase : “toujours là”, “pas être honteux”, “non pas que nous devions”.  On peut la goûter, la mâcher longuement : “Non pas que nous devions retourner à la pensée sauvage – elle est toujours là, elle est en nous – mais que nous ne devons pas en être honteux. ” Il y a là un acte de foi, une position politique et morale, un projet intellectuel. Et il y a aussi, au dedans de cela, et c’est ce qui me traverse, un formidable mouvement, le geste d’une liberté gagnée. »

Pour répondre à ces images, une autre image en signe de reconnaissance. J’avais trouvé dans une revue, il y a une trentaine d’années, une très belle photo de Carolyn Carlson, la danseuse, à laquelle était joint ce court poème :

I live round the mountainside
In the cage you made for me
becoming

Un ami angliciste m’avait longuement commenté ce becoming : c’est ça me va, mais avec une nuance différente, l’idée d’un futur ou d’un inchoatif… Quelque chose comme ça me vient… J’y avais vu beaucoup plus qu’une tournure linguistique. Ou plutôt, j’avais senti que la langue accouchait ici, en effet, comme le dit parfaitement Harold Vasselin, d’un acte de foi, d’une position politique et morale, d’un projet intellectuel. Ce becoming, je l’avais entendu résonner dans les sessions quand, le dernier après-midi, quelqu’un reprenait autrement des propos que nous avions tenus et les teintait soudain, presque malgré lui, de sa sensibilité particulière, leur conférant ainsi, par cet autre éclairage, une vie qu’ils n’avaient pas encore jusque-là et changeant radicalement, en un instant, la nature de nos échanges : sous nos yeux, penser devenait un acte, un acte surgi tout seul de nos discussions, un acte sauvage.

.

Je m’engageais ainsi, avec Harold Vasselin, sur le chemin de la rêverie. Je ne l’ai jamais ignoré. Cette rêverie-là, qui ne triche pas avec la réalité, qui ne triche pas avec la solitude, qui ne triche pas avec le tragique, qui nous place et nous replace, mieux que tout, en face de nous-mêmes, et du monde, et de ce que nous pouvons y faire, est une amie fiable, désintéressée, indispensable. J’allais le reprendre, ce chemin de rêverie, ce mardi 15 septembre, quand m’est venue, sur France Inter, à l’heure des tartines, glissée avec indifférence entre deux informations, la nouvelle que la jeunesse ne prenait pas trop bien les conseils de prudence qui lui sont prodigués par le gouvernement. À preuve, une courte phrase d’une jeune fille expliquant que les jeunes entendaient « profiter de leur vie d’étudiants ». J’ai lâché la tartine et haussé le son : les commentaires, bien sûr, ne manqueraient pas. « Profiter de la vie d’étudiants » a ici un sens précis : oublier les risques qu’on fait prendre à d’autres – à des gens, pour la plupart, plus jeunes que moi comme à ceux de mon âge, mes conscrits. J’ai bien écouté. Mais non. Rien. Pas un mot. Pas l’ombre d’une indignation, pas un froncement de sourcil. Les nobles caractères et les âmes d’airain ne manquent pas dans cette station, les crécelles non plus : comment tout ce beau monde a-t-il pu laisser cette rondelle de saucisson pourrie dans le sandwich de l’information ? Pensait-on que le client n’y verrait rien ?

La jeunesse, la jeunesse… Disons plutôt les jeunes adultes : c’est la tranche des 20-30 ans qui s’expose le plus imprudemment au virus. Avec d’autant plus de vaillance qu’elle sait pertinemment que les dégâts sérieux ne seront pas pour elle. Je dois dire que j’ai la nostalgie, ces temps-ci, du vert langage de la Solo – le HBM préféré de Coluche, à Montrouge, qui a été aussi le mien jusqu’à mes vingt et un ans. Entendre dans l’arrière-gorge de tant de commentateurs ou d’invités ce roucoulement de pitoyable indulgence quand ils expliquent avec une émotion grumeleuse que les années d’études sont aussi les années du plaisir met terriblement à l’épreuve ma volonté de résister au mépris. J’ai l’impression de feuilleter le catalogue de chez Nullité.com. Voir des adultes retomber comme des flans est écœurant. Je ne crois pas à leur sincérité. Je ne crois pas à leur loyauté. Je ne crois pas à leurs souvenirs. Je ne crois même pas à leurs fiestas d’antan, ils les truquent. Je ne vois pas en eux un atome d’authenticité, un sous-gramme de vérité. Ils sont lâches et ils lèchent. Enfin, d’où est-ce que je parle ? Est-ce une nouveauté si la jeunesse va au plaisir et si elle y va, dans la majorité des cas, de la manière la plus convenue ? C’est ainsi, voilà tout, le plus souvent elle m’agace et je la plains, parfois la nostalgie me prend et je l’envie, comme tout le monde : où est le problème ? Mais si elle sait, au milieu de la fiesta, qu’une saloperie de petite bestiole contre laquelle elle ne peut rien va en profiter pour tuer des gens avec sa complicité consciente et donc volontaire, peut-on encore considérer ses divertissements avec indulgence ? Qu’est-ce qui le justifierait ? L’âge des victimes attendues ? À quel âge les droits de l’homme sont-ils caducs ? Une sorte de passe-droit accordé par un jury qui, les yeux perdus dans le lointain, se repasse le film de ses premières fois ?

Imaginez l’un de ces jeunes. Il fait la fête. Ou il essaye : c’est ça, faire la fête. Si le virus n’existe pas, rien à dire. Ce que nous avons tous connu ou, si nous ne l’avons pas connu, ce que nous avons tous désiré. Avec le virus, changement de pied et de musique. Même si sa conscience est en pâte de guimauve, il sent bien que le jeu n’est plus du tout innocent. Et que, dans cette affaire, les autres, le groupe, la meute, la chose qui braille, tout cela n’a qu’une idée : jeter un voile sur la réalité, un voile, songera-t-il peut-être, parfaitement autorisé celui-là, et même conseillé. La fête, si désirable, quelle certitude de tout oublier ! Mais il n’oublie rien du tout et en enrage. Le plus vrai de lui, ce n’est pas la fête. Le plus vrai de lui, ce n’est pas d’y renoncer. Le plus vrai de lui se cache dans son hésitation, tout à la fois dans son désir et dans l’impossibilité où il se sent de l’accepter. La question qu’il se pose, au fond, n’est pas celle de la fête. D’ailleurs aucune question ne se pose. Une vibration, un courant d’air, voilà tout. Désir. Fureur de le sentir incertain, bancal. C’est là qu’arrive sur l’écran la poêlée de compréhension que lui tendent des gens qui, quand tout va bien, jacassent solidarité ou pépient vivre ensemble. Bien aimables. Mais trop c’est trop, ils ne sont plus crédibles. Ce point d’affrontement, en lui, cette possibilité de rupture – détestable, franchement détestable, mais inaliénable -, voilà ce qu’ils sont en train de lui sucrer. C’est très déplaisant, ni sa fierté ni son orgueil ne peuvent s’y résoudre . Ça lui semble même franchement dégueulasse parce que, ce point-là, quelque chose lui souffle soudain qu’il est précieux. Bien sûr qu’ils veulent l’arranger, ces baveux ! Mais, pour l’arranger, ils le nient, ils le bousillent. Va-t-il vraiment s’en apercevoir ? Probablement. Et en tirer les conséquences ? Certainement pas. Devant quelle montagne de refus se retrouverait-il, le pauvre gars ! Gros à parier qu’il va foncer dans la fête et qu’il s’étonnera de s’y noyer comme jamais, sans chercher à savoir ce qu’il veut oublier quand il la gâche. Mais quoi ! La manœuvre a réussi. L’objectif est atteint. Notre jeune est cassé. Il est foutu. Il n’y a plus qu’à récupérer en lui ce qu’il a de plus laid et de plus bête et le badigeonner de vivre ensemble pour en faire un citoyen-consommateur exemplaire, un parfait petit agent de la honte. Nos services s’en chargeront. La République est sauvée. Et peut-être même l’élection.

J’entends parler avec beaucoup d’intérêt de projets pour le grand âge. Excellent. Mais il ne faut pas que l’avenir nous écarte du présent. Pas seulement parce que les projets pour le grand âge n’ont d’intérêt que s’il en reste encore quelques représentants. Surtout parce que la question actuellement posée à la jeunesse et, indirectement, à la vieillesse, engage l’avenir comme ne l’a jamais fait aucune disposition, comme ne le fera jamais aucun plan : il s’agit de savoir quel sens peut encore avoir la vie quand elle endosse la casaque de la mort, quand elle joue à et en même temps avec la mort. Il y a des débats que cet en même temps peut éclairer et d’autres pour lesquels il constitue une vilaine imposture : c’est le cas à chaque fois qu’il s’agit de l’être humain en tant que tel. Je n’effacerai rien de ce que j’ai écrit et garderai sur ce site la trace de mon enthousiasme après l’intervention d’Emmanuel Macron, peu après son élection, à la Halle Freyssinet. Mais je n’ai pas lu Berque assez attentivement. Désespérément naïf, j’ai pris pour la conviction fondamentale du président, pour un cri de son cœur, pour un reflet de son âme ce qui n’était qu’une de ses sortes – et Dieu ne sait que trop combien un jeune bourgeois bien doué et un peu greffé de jésuitisme peut en avoir, des sortes ! À la Solo, on en avait moins. Désolé, comme on dit aujourd’hui quand on ne l’est pas trop.

Je ne romps pas l’unité nationale mais je la consolide quand je demande que les pouvoirs publics veillent scrupuleusement et minutieusement à ce que les dispositions qu’ils prennent pour protéger la population soient appliquées par tous et par toutes et, d’abord, par la catégorie qui les respecte les moins, celle des 20-30 ans. L’unité nationale, ce n’est pas d’ouvrir à la jeunesse un océan d’irresponsabilité et un avenir de remords. Je demande que rien ne soit négligé des avertissements et des sanctions sans lesquels ces dispositions relèveraient de la farce. Et je souhaite que les femmes et les hommes de plus de 65 ans, qui ont déjà souffert plus que d’autres de cette crise – et pas seulement à cause de la malveillance du virus – s’accordent à penser qu’un pouvoir qui trouverait quelque détestable raison de ne pas les protéger autant qu’il le peut – je veux dire aussi fermement qu’il le faudra – ne mériterait certainement pas d’être reconduit à la prochaine élection.

.

La mémoire de l’avenir… Une des plus belles pages de Péguy, l’une de ces intuitions prophétiques où le passé et l’avenir coulent ensemble vers leur destin commun, avait tout prévu et tout annoncé. La formidable régression que la modernité a infligée à la conscience des pauvres comme à celle des riches a dénudé, du fait de l’épidémie, une violence élémentaire jusque-là à peu près maîtrisée. À bon droit, elle nous inquiète, nous effraie et, parfois, nous épouvante. Rien pourtant n’est désespéré. Ces quelques lignes de Péguy, tirées de L’Argent (suite), proposent l’avenir en décrivant le passé. On ne leur sera pas fidèle et l’on n’exhibera guère qu’une pleutre rouerie si l’on y voit une sorte d’incantation qu’on se fera gloire de ne pas prendre à la lettre. Il s’agit, à mes yeux, d’un rappel solennel, d’un dernier avertissement. Avec, dans la dernière phrase, un petit signe amical à l’homme politique qui aura le mieux compris : « La pensée antique ne se fût point insérée dans le monde, et elle n’eût point commandé la pensée de tout le monde si le soldat romain n’eût point procédé à cette insertion temporelle, si le soldat romain n’eût point mesuré la terre, si le monde romain n’eût point procédé à cette sorte de greffe unique au monde, unique dans l’histoire du monde, où Rome fournit la force et les Grecs la pensée, où Rome fournit l’empire et les Grecs l’idée, où Rome fournit la terre et les Grecs le point de source, où Rome fournit la matière et le temporel et les Grecs le spirituel et même ce que l’on pourrait nommer la matière spirituelle. Où Rome fournit le sauvageon et les Grecs le point de culture. »

Je plains de tout mon cœur les gens que ce texte ne touchera pas. Je plains de tout mon cœur ceux qu’il ne sortira pas d’eux-mêmes. Je plains de tout mon cœur ceux qu’il ne fera pas renoncer sur-le-champ à ces manœuvres de division – les uns contre les autres, les unes contre les uns – dont les arrière-pensées ne sont pas pacifiques. Je plains de tout mon cœur les ricaneurs. Je plains de tout mon cœur ceux qui se sont faits les esclaves d’une idole mille fois repeinte, mille fois grimée, mille fois déguisée qu’ils appellent toujours réalité. Je plains de tout mon cœur ceux que ce texte ne blessera pas, ceux en qui il n’ouvrira pas une brèche par où déferleront des océans d’inquiétude. Je plains de tout mon cœur les scrupuleux qui s’en imagineront exclus par leurs erreurs ou par leurs fautes. Je plains de tout mon cœur ceux qui se croiront trop grands pour lui. Je plains de tout mon cœur ceux qui se croiront trop petits pour lui. Je plains de tout mon cœur ceux qui ne saisiront pas la main qu’il nous tend. Je plains de tout mon cœur ceux à qui il ne donnera pas envie de ce qu’ils ignorent. Je plains de tout mon cœur ceux qui ne s’avoueront pas cette envie. Je plains de tout mon cœur ceux que ces quelques lignes ne mettront pas en déséquilibre.

Je ne rêve pas. Ce sont ceux qui vocifèrent qui rêvent. Ceux qui divisent et sectorisent. Il est bien vrai que les remuants sauvageons, assommants mais pas toujours antipathiques, ne représentent que l’aspect le moins grave de la question. Il est bien vrai que des crimes atroces sont commis qui n’ont rien à voir avec leur désordre. Mais attention. Nous n’avons pas affaire au problème des banlieues. Nous n’avons pas affaire au problème des territoires. Nous n’avons pas affaire à un problème de vocabulaire. Ce que nous voyons dans les banlieues et les territoires, c’est l’aspect, la tournure, l’allure qu’y prend un problème général, un problème national, un problème de civilisation (ou de décivilisation). Et quand une jeune fille, par ailleurs sans doute fort aimable et policée, explique avec un tel cynisme que les étudiants, quoi qu’il arrive, vivront leur vie d’étudiants et donc prendront des risques qu’ils transmettront, multipliés par dix ou par cent, à des gens plus fragiles qu’eux et qui, eux, en mourront, cette indifférence civilisée à la mort d’autrui, cette exécution souriante de son prochain au nom de son confort, dont je ne peux pas imaginer, sauf à faire de cette fille une machine ou un robot, qu’elle n’ait pas conscience, c’est l’aspect, la tournure, l’allure que prend le même problème général, le même problème national, le même problème de civilisation (ou de décivilisation) chez les plus favorisés ou moins défavorisés.

Il serait étrange que ceux qui combattent non sans raison le séparatisme agissent eux-mêmes comme des séparateurs. Se servir de crimes odieux pour truquer la réalité de l’immense problème qui nous défie, c’est aussi bête que pervers. On ne veut rien comprendre à la situation actuelle quand on refuse d’admettre que ce sont les mêmes causes qui, chez des jeunes de milieux si discordants qu’ils semblent étrangers les uns aux autres, produisent des effets différents. Et pourtant le cynisme et la violence sont frère et sœur. Chacun d’eux, demain, peut conduire à l’autre. Effrayante, cette jeunesse écartée de tout et dont on entretient la frustration. Effrayante, cette jeunesse protégée par des faibles et qui ne cesse de cultiver son égoïsme. Peu importe si l’histoire de chacun de nous le fait plus sensible au sort de l’une ou de l’autre : il faut les sauver ensemble, elles ne peuvent être sauvées qu’ensemble. Toutes deux sont en danger et toutes deux sont dangereuses, mais aucune des deux n’est condamnée. Dans l’une et dans l’autre veille ou somnole une énorme réserve de générosité qu’il s’agit de ne pas laisser pourrir.

Ce que les jeunes, sans trop le savoir, regardent dans les vieux ? L’avenir de leur jeunesse. Ils cherchent en eux ce qu’elle devient, comment elle évolue. Le reste, ils s’en foutent. Chers adultes, mes enfants, pas la peine de vous fatiguer à vous inventer des rôles, des personnages, de l’importance. Les jeunes observent en vous ce sur quoi vous n’avez aucune prise, ce qui annule vos leçons de morale, vos leçons de morale sévère comme vos leçons de morale compréhensive, toutes vos leçons, tous vos conseils, sans compter votre expérience, votre sagesse, vos confidences, et même vos cadeaux qu’un bref merci périme. Comprenez-les bien. Ce dont on profite, ou ce dont on voudrait profiter, on le hait. Ce monde, les jeunes le haïssent. Les uns – les pauvres – en braillant et en lui tapant dessus. Les autres – les riches – en le sabotant hypocritement au nom de leur intérêt. Cependant, ils s’appellent tous un peu Diogène, les jeunes. Ils traînent avec eux une grande boîte plus ou moins virtuelle dans laquelle ils précipitent consciencieusement les adultes qui ne font pas le poids – ou veulent trop le faire.

19 septembre 2020

Notes:

  1. De cette affaire, personne, semble-t-il, n’a plus entendu parler. Quelqu’un m’a vivement intéressé en émettant l’hypothèse d’une comédie, d’une farce dont la prétendue victime ne serait que l’un des protagonistes. Puisse cet optimiste avoir raison. Mimer la violence, c’est la dépasser, renoncer à elle sans renoncer à la protestation qui la fonde. Quelle merveille si la jeunesse était capable de cela – ou, du moins, quelques jeunes! Surréalistes, êtes-vous là?