Les textes d’accueil de Résurgences

Dès la parution de Résurgences, en 2003, ces deux citations figuraient sur la page d’accueil :

« Je voyais que tout devenait rien. » (Léon-Paul Fargue)

« Je suis arrivé à ce qui commence. » (Gaston Miron)

1 (2003)

Choisir le pessimisme ? Non. Mais il est tiré, il faut le boire. Et vider le verre d’un trait. À faible dose, c’est le pire des poisons. Alibi du renoncement, il mène au dégoût paresseux, au pourrissement. Les malgré tout et les quand même ne font vivre personne. Badigeonner de rose la crasse du monde sous prétexte de protéger l’avenir, c’est le dépouiller du seul trésor qu’on puisse utilement lui léguer : un peu de désir, même blessé, même humilié.
Tout le monde a éprouvé, au moins un instant, cette évidence : tout devient rien. Si minuscule qu’ait été cet instant, aucune drogue ne le fait oublier ; les matelas de consolations, de comparaisons, de statistiques, de savoirs, de résignation, de philanthropie entassés sur lui ne l’étouffent pas.
Quand tout devient rien et qu’on se sent encore vivant, on est arrivé à ce qui commence. Alors la vie n’est plus simulacre ni répétition, mais naissance perpétuelle, éclosion constante. Et l’existence humaine devient ce qu’elle est, un opéra fabuleux, une aventure intérieure et extérieure, individuelle et collective. Mais tout commence par un non qui est l’envers d’un oui, le passage obligé vers lui.

2 (novembre 2013)

La page d’accueil de Résurgences est un peu souffrante, je suis à son chevet, quoique assez mauvais médecin. Les textes, eux, sont là, chacun à sa place, pas fâchés de montrer qu’ils ne sont pas des « contenus » comme disent les zozos, mais des messages d’amitié qui, en période de crise, peuvent se passer du décor. Donc, si vous voulez bien, pour quelque temps, on bavarde sur le pouce…

3 (décembre 2013)

Il m’est difficilement compréhensible que les propos insanes d’une gamine mal élevée aient été ainsi montés en épingle par tant de présumés responsables. Les soupçons qu’ils se plaisent à agiter blessent ceux que l’idée de cette infamie n’a jamais effleurés et en renouvellent la morsure dans les esprits faibles qui ont à combattre des tentations de cette espèce. Corruptio optimi pessima : la pire corruption, c’est celle du meilleur. On ne joue pas ainsi avec la morale. On ne se sert pas d’elle pour nourrir, à des fins sinistrement intéressées, la guerre de tous contre tous. On ne remue pas ainsi la vase. Inintelligente et perverse, cette méthode de gouvernement tend pourtant à se généraliser. Ainsi, dans une question aussi lourde que celle de la prostitution, désigne-t-on au public, au gré des circonstances et des nécessités politiques, des victimes à plaindre et des coupables à accabler. Hier, la séduction des prostituées était la cause de tout ; aujourd’hui, c’est la lubricité des clients. Simplisme terrifiant qui fait honte à la démocratie, et qui révèle en quelle piètre estime ce pouvoir tient les citoyens, ces figurants auxquels des conseillers doctement incultes, soucieux de susciter en eux ces passions négatives qui, mieux que tout, obscurcissent l’esprit, préconisent de jeter leur pâtée d’indignation prescrite et de pitié commandée. Quelque chose ne va plus.

4 (25 décembre 2013)

« Le désordre n’est pas le contraire de l’ordre. De même que l’ordre n’est pas un arrangement, le désordre n’est pas un dérangement. Le désordre, ce n’est ni la tempête, ni la vibration des vitres secouées par les roues des véhicules, ni la tête à l’envers, ni la charrue avant les bœufs. C’est la vie même. L’ordre suppose l’apparence des disciplines, des immobilités, des tombes, des lois, des structures, et ne donne naissance qu’à des iconoclastes. Car la fatalité de l’ordre, c’est l’invitation à la débandade, à l’injure, aux fêlures et au dégel. L’ordre, c’est Dieu statique. Tandis que le désordre, tel que le comprennent les âmes véritables, c’est l’homme en mouvement. » J’ai toutes les raisons de recopier ce texte de Léon-Paul Fargue. La première est qu’il est vrai, donc beau et bon. À moins qu’on ne dise : beau, donc vrai et bon. La deuxième est qu’un ordre imbécile nous asphyxie (voir ci-dessous). La troisième (désordonnée) est qu’il me faut faire oublier la présentation de Résurgences, actuellement défectueuse, à quoi remédiera en février, inch’Allah, une nouvelle version du site. Bon Noël, bonne année.

5 (février 2014)

On ne peut se dire citoyen si, quelque jugement qu’on porte sur elles, on ne respecte pas les autorités légitimes et les institutions. On ne peut non plus se dire citoyen si on les laisse abuser de leur pouvoir en s’immisçant dans les consciences et en pesant sur leur liberté. Ce respect et cette intransigeance se garantissent réciproquement : qu’un des deux disparaisse, la tyrannie est là. Le masque qu’elle prend aujourd’hui, c’est celui du management mondialisé. On sait les ravages qu’il exerce dans les entreprises, le voici désormais aux portes de l’école. Deux initiatives récentes, un projet de loi sur la formation professionnelle, d’une part, le programme des ABCD de l’égalité, d’autre part, dont la présentation officielle ne dissimule pas qu’ils s’inscrivent dans la perspective idéologique de la compétition économique, témoignent de son agressivité. La nature de ce poison, toujours mêlé au miel des bons sentiments, c’est de faire de nous des êtres pour le monde, des êtres pour la compétition, des êtres pour les choses. Ses effets, c’est de mutiler notre humanité et d’installer parmi nous, comme l’a bien vu Jean-Claude Michéa, « la guerre de tous contre tous ». Là est le combat sérieux de l’époque, il n’est pas étonnant que les partis politiques l’ignorent.

6 (2 mai 2014)

Nous ne pouvons entendre la musique du monde si nous prêtons l’oreille à la cacophonie d’intérêts dont la prétendue communication ne cesse de la recouvrir. Cette attention et cette surdité sont les deux faces du même goût de vivre. J’appelle culture cette façon patiente et intraitable de libérer la vie de ce qui veut en faire une succursale de la mort aux enseignes, diverses et semblables, du pouvoir, de l’argent, de la réussite hargneuse, c’est-à-dire de la sottise et de la guerre. En 1941, dans Haute solitude, Léon-Paul Fargue écrivait déjà : « De nos jours, et surtout depuis la chirurgie esthétique, la télévision, les water à musique et la musique migraineuse, depuis le flan Popurel et le cirque intellectuel, le moindre boy-scout, le plus naïf des grooms savent bien que le Diable est un sentiment. Mais un sentiment général, et non pas un sentiment individuel. Un sentiment d’assemblée, de nation, de place publique et de fédération. Quelque chose comme une opinion à la puissance cent. Un sentiment qui se voit, qui se vomit dans les coins comme un ectoplasme. »

7 (2 août 2014)

Sur le terreau de la guerre, poussent parfois, fleurs abominables, d’effroyables inventions. Ce ne sont pas les plus meurtrières, elles n’ôtent pas la vie, elles la corrompent. L’eau sale et puante de Jérusalem-Est, cette eau baptismale à l’envers, ceux qui la projettent en sentiront l’odeur plus longtemps que ceux qui la reçoivent. « Haïssez-nous, dit-elle, nous qui avons cru pouvoir fixer des limites au pardon, dites-nous pour l’éternité que cette saleté est impardonnable. » Nous ne vous haïrons pas, votre orgueil ne fermera pas cette porte, nous ne vous accorderons pas cette sombre jouissance. Vous êtes des créatures, comme vos victimes, comme vos bourreaux, comme nous. Personne n’est à la dimension de la vérité, personne n’est à la mesure du pardon, personne n’est à la hauteur du jugement. Nous ne vous haïrons pas.

8 (1er septembre 2014)

« L’intérêt, la question, l’essentiel est que dans chaque ordre, dans chaque système, la mystique ne soit point dévorée par la politique à laquelle elle a donné naissance. L’essentiel n’est pas, l’intérêt n’est pas, la question n’est pas que telle ou telle politique triomphe, mais que dans chaque ordre, dans chaque système chaque mystique, la mystique ne soit point dévorée par la politique issue d’elle. En d’autres termes il importe peut-être, il importe évidemment que les républicains l’emportent sur les royalistes ou les royalistes sur les républicains, mais cette importance est infiniment peu, cet intérêt n’est rien en comparaison de ceci : que les républicains demeurent des républicains ; que les républicains soient des républicains. Et j’ajouterai, et ce ne sera pas seulement pour la symétrie, complémentairement j’ajoute : que les royalistes soient, demeurent des royalistes. » (Charles Péguy, Notre jeunesse)

9 (25 octobre 2014)

« L’avenir ne se déduit pas du présent. Il faut le reprendre sur des potentialités encloses en nous-mêmes, sur des avenirs jadis refoulés. » (Jacques Berque)

« La communication, la grande maquerelle des formalismes enchevêtrés les uns avec les autres dans une sorte de coït sans joie (mais non sans profit), régnant sans partage dans le monde. » (Jacques Berque)

10 (22 décembre 2014)

« J’ai l’impression de vivre, dans cette patrie informe appelée univers, sous une tyrannie politique qui, sans m’opprimer directement, offense cependant quelque principe caché de mon être. Alors descend en moi, lentement, sourdement, la nostalgie anticipée d’un impossible exil. » (Fernando Pessoa)

11 (8 février 2015)

Il était une autre fois un professeur de sciences naturelles très savant, spécialiste de botanique. Il ne partait jamais en vacances car, sur le rebord des fenêtres de son petit appartement, il faisait pousser des plantes mystérieuses dont il ne pouvait confier le destin à personne. Quand il en parlait, il avait un petit sourire dubitatif puis, avant de courir les soigner, disait, comme pour s’excuser : « Peut-être que cela ne servira pas à rien… » Je lui dédie cette nouvelle version de Résurgences.

12 (12 avril 2015)

Soigner la société sans s’attaquer à la vision de l’homme perverse qui la fonde est un acte médical inutile, dangereux, illégitime.

13 (19 mai 2015)

« Nous n’assistons pas à la fin naturelle d’une grande civilisation humaine, mais à la naissance d’une civilisation inhumaine qui ne saurait s’établir que grâce à une vaste, à une immense, à une universelle stérilisation des hautes valeurs de la vie. » (Georges Bernanos, La France contre les robots)

14 (3 juin 2015)

« La première, ou plutôt l’unique nécessité de ce monde, c’est de fournir à la spéculation les éléments indispensables. Oh! sans doute il est malheureusement vrai que, en détruisant aujourd’hui les spéculateurs, on risquerait d’atteindre du même coup des millions de pauvres diables qui en vivent à leur insu, qui ne peuvent vivre d’autre chose, puisque la spéculation a tout envahi. Mais quoi ! le cancer devenu inopérable parce qu’il tient à un organe essentiel par toutes ses fibres hideuses n’en est pas moins un cancer. »  (Georges Bernanos, La France contre les robots.)

« La libération, l’élargissement, la nouvelle découverte du monde ne sera pas due à un système ou à un homme, mais à la somme croissante des résistances humaines à un système inhumain. » (Georges Bernanos, La France contre les robots.)

15 (16 juillet 2015)

« Accepter les hommes vivants dans leur réalité au stade où ils se trouvent : au stade de l’instinct, au stade de la loi ou à celui de la liberté, au lieu de leur jeter les valeurs à la tête. Les valeurs, je ne sais pas ce que c’est. Si, je sais : ce sont des idoles. La morale n’existe pas toute faite quand il s’agit des vivants. » (Jean Sulivan)

16 (octobre 2015)

« Il y a une pensée qui arrête la pensée. C’est la seule pensée qu’on devrait arrêter. » (Gilbert Keith Chesterton)

17 (16 février 2016)

S’échapper, se cacher, alerter : trois précieux conseils officiels dont on fera bien de s’inspirer si l’on se trouve directement menacé par un attentat terroriste à moins que, d’aventure, doué d’une exceptionnelle intelligence citoyenne, on y ait songé soi-même. Mais, de nos jours, les dangers s’accumulent. Ainsi ce burn-out qui afflige les travailleurs et auquel on va consacrer de nouvelles et savantes études alors que tout le monde sait, sauf les patrons, sauf les syndicats, sauf les gouvernements qui se sont succédé depuis près de trente ans, qu’il est la conséquence directe et sauvage de cette idéologie managériale qu’on a vicieusement installée dans les entreprises, de ses manipulations avares, de sa prétentieuse sottise, de ses pratiques misérables. Aussi ne faut-il pas manquer de prodiguer aux travailleurs que dévaste ou menace cet autre fléau les trois conseils qui leur permettront de le combattre : refuser l’idéologie qu’il leur impose, refuser les pratiques qu’il leur impose, refuser la cruauté qu’il leur impose. Non sans faire observer aux autorités qu’elles ont le pouvoir d’écarter les nuisances de cette saleté en la chassant des administrations, des services publics et des entreprises qu’elles contrôlent et en abandonnant à leur honte les entreprises privées qui ne les imiteraient pas.

18 (février 2016)

Mais oui, #OnVautMieuxQueÇa !

Ils ont pesé leurs mots, ces jeunes vidéastes. Leur ton est simple, tranquillement grave, sans facilités rhétoriques. Leur propos se tient entre deux pôles. D’une part, ce mieux possible, ce mieux qu’ils sentent en eux, ce désir, cette nécessité d’être qui leur interdit de se résigner et d’attraper cette société. D’autre part, une sensibilité très vive à la misère des autres et le désir de la faire parler, de lui rendre amicalement le courage de se dire, l’audace d’avouer son espérance. Simple et juste. L’altitude et la profondeur. La vie peut circuler, et l’amitié.

Bon courage. Vous avez la meilleure part. Aider humblement les autres à s’exprimer, quoi de mieux ? Surtout, n’en demandez pas plus. Porte close et grand rire moqueur pour les légions de réalistes, de concrets et d’efficaces, pour ces gros malins en tout genre qui s’accrocheront à vous comme des boulets pour vous faire sombrer avec eux. Porte close et regard sévère pour ceux qui voudront jeter leur rêvasserie dans vos rêves.

La loi que vous combattez n’est qu’un signe parmi tant d’autres de l’horreur où s’enfonce le monde. Sans doute pas le plus cruel. Vous l’oublierez, mais non pas ce qu’elle signifie, non pas d’où elle sort ni ce qu’elle annonce. Ne riez pas si je vous dis que vous inventez une chevalerie, et qu’au sale train où va le monde, vous en avez pour la vie. Ou riez, après tout, et appelez ça comme vous voudrez. Bon courage.

19 (mars 2016)

« Celui qui veut comprendre, calculer, interpréter au moment où son émotion devrait saisir l’incompréhensible comme quelque chose de sublime, celui-là sera peut-être appelé raisonnable, mais seulement au sens où Schiller parle de la raison des gens raisonnables. Il ne voit pas certaines choses que l’enfant est capable de voir, il n’entend pas certaines choses que l’enfant est capable d’entendre. Et ces choses sont précisément les plus importantes. Parce qu’il ne les comprend pas, sa compréhension est plus enfantine que celle de l’enfant et plus niaise que la niaiserie même – malgré tous les plis de la ruse que prend son visage parcheminé et l’habileté de virtuose que ses doigts possèdent à démêler ce qu’il y a de plus enchevêtré. Ce qui fait qu’il a détruit et perdu son instinct. Dès lors il ne peut plus se confier à cet « animal divin » et lâcher la bride quand son intelligence chavire et que la route traverse le désert. C’est ainsi que l’individu devient incertain et hésitant et ne peut plus avoir foi en son jugement. Il s’engloutit en lui-même, dans son être intime, c’est-à-dire dans le chaos accumulé de tout ce qu’il a appris et qui ne saurait agir au-dehors, de l’instruction qui ne saurait devenir de la vie. […] Personne n’ose plus mettre sa propre individualité en avant, il prend le masque de l’homme cultivé, du savant, du poète, du politicien. Si l’on s’avise d’attaquer de pareils hommes, avec l’illusion qu’ils prennent les choses au sérieux et qu’il ne s’agit pas pour eux d’une farce – attendu qu’ils font tous parade de sérieux – on s’aperçoit au bout d’un moment qu’on n’a plus entre les mains que des loques et des chiffons bariolés. C’est pourquoi il ne faut plus se laisser tromper, et leur enjoindre : « Enlevez votre déguisement ou soyez véritablement ce que vous semblez être. » L’homme d’esprit sérieux ne doit pas être forcé de faire le Don Quichotte, car il a mieux à faire que de se battre avec ces prétendues réalités. En tous les cas, chaque fois qu’il aperçoit un personnage masqué il doit jeter un coup d’œil perçant et crier : « Halte ! Qui va là ? » et lui arracher son masque ! » (Nietzsche, De l’utilité et de l’inconvénient de l’histoire pour la vie).

20 (19 juin 2016)

« Ce qui rend notre culture si difficile à communiquer au peuple, ce n’est pas qu’elle soit trop haute, c’est qu’elle est trop basse. (…) C’est le peuple qui a l’expérience la plus réelle, la plus directe de la condition humaine. Dans l’ensemble, sauf exceptions, les œuvres de deuxième ordre et au-dessous conviennent mieux à l’élite, et les œuvres de tout premier ordre conviennent mieux au peuple. Par exemple, quelle intensité de compréhension pourrait naître d’un contact entre le peuple et la poésie grecque, qui a pour objet presque unique le malheur ! »  (Simone Weil, L’enracinement)

21 (20 août 2016)

« J’appelle bourgeois quiconque renonce à soi-même, au combat et à l’amour, pour sa sécurité. » (Léon-Paul Fargue)

22 (13 septembre 2016)

J’ai souvent déjeuné avec de hauts responsables des entreprises. Je les comparais en secret aux hannetons dont me parlait ma grand-mère. Les petits campagnards de son temps prenaient un vilain plaisir à baigner ces pauvres insectes dans les encriers encastrés dans leurs tables d’écoliers, puis à les lâcher dans la classe après avoir attaché un long fil à l’une de leurs pattes. Le hanneton explorait alors les contours de sa liberté ; affolé et bourdonnant, il se posait sur un cahier, sur un rideau, sur le bureau du maître en signant d’un beau pâté violet chacune de ses tentatives d’évasion. Les dirigeants d’entreprise sont ces hannetons-là : leur liberté ne va pas plus loin que le fil. D’où, dans les zones d’eux-mêmes autorisées, une propension compensatoire au lyrisme. Nos déjeuners ranimaient en eux le goût adolescent de l’impossible. Ils se mettaient en devoir de célébrer la liberté avec un enthousiasme qui me laissait pantois. Jamais je n’aurais trouvé de tels accents. Pour moi, obscur combattant de l’existence, c’est une femme bien difficile à vivre, et fort ingrate ; le lien qui m’attache à elle doit être noué bien serré pour que je ne l’aie pas plantée là depuis longtemps. Je n’ai pas la moindre envie de célébrer ses mérites ni de m’extasier sur ses formes. Ces coléoptères supérieurs, eux, ne cessaient d’en chanter les louanges. J’en ai vu des dizaines, tous prompts à s’émouvoir, ivres d’idéal, affamés de ce qu’ils appelaient les relations vraies, flatulents d’humanisme. Leur vie était une légende dorée. Leur premier patron avait été l’éveilleur de leur âme, leur carrière un itinéraire initiatique, une leçon de philosophie. Ils me prenaient à témoin, pathétiquement : quoi d’autre que l’humain qui ait quelque valeur ? Ils étaient souvent touchants, un instant. Car, quoi qu’ils disent, quoi qu’ils tentent pour s’évader, je ne voyais dans leurs élans désespérés que le fil qui les attachait à l’entreprise, à sa morale plate, à la peur qui dégouline. J’attendais le moment où, pour donner naissance à ce double d’eux-mêmes dont ils prenaient soudain une conscience aiguë et puissamment spirituelle, ils allaient crever la poche aux confidences. Quand nous en arrivions au fromage, il arrivait que les hannetons me laissent deviner, après d’immenses protestations de tendresse à l’endroit de leur légitime, voire de leur régulière, les affres de leur humaine sexualité. Je comprenais à ce signe qu’ils étaient parvenus au bout de leur expression : le fil n’allait pas au-delà, c’était leur ultime pâté violet. Alors commençait la retraite désenchantée, le retour dans l’atmosphère économique. Ils se redressaient, sortaient leur calepin, retrouvaient un ton plus ferme. Ils étaient vraiment contents de s’être exprimés aussi librement et ils espéraient bien que les stagiaires auraient l’occasion d’en faire autant. Mais évidemment, ajoutaient-ils à l’instant où ils déposaient leur carte de crédit dans le pli de l’addition, évidemment, ce serait dans les limites que pourrait tolérer l’entreprise. (Extrait de L’entreprise démaquillée, voir sur ce site)

23 (16 octobre 2016)

« La liberté d’expression totale, illimitée, pour toute opinion quelle qu’elle soit, sans aucune restriction ni réserve, est un besoin absolu pour l’intelligence. Par la suite, c’est un besoin de l’âme, car quand l’intelligence est mal à l’aise, l’âme entière est malade. » (Simone Weil, L’Enracinement, Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, 1943)

24 (13 novembre 2016)

« L’homme atteindrait son ultime libération s’il pouvait en toutes ses actions s’adonner entièrement à l’agir lui-même, insufflant toujours à son activité l’inspiration de l’amour. Alors la fin ne justifierait jamais les moyens, alors l’homme pourrait élever en règle suprême de son action le principe : ″Ce qui ne vaut pas la peine d’être fait en vertu de son intérêt propre, ne le fais pas en fonction d’autre chose.″ Alors la vie tout entière jusqu’en ses moindres ramifications serait vraiment chargée de sens ; vivre voudrait dire : célébrer le festival de l’existence. » (Moritz Schlick, Du sens de la vie)

25 (26 janvier 2017)

À l’attention de Benoît Hamon, qui sait ce que rêver veut dire, et à l’intention de ses interlocuteurs « réalistes » qui n’osent pas se le rappeler, ces quelques lignes de Jacques Berque dans L’Orient second : « Rêver, c’est mourir peut-être, si cela veut dire lâcher pied devant les duretés de l’action et du combat. Au contraire, si cela veut dire émouvoir en soi les possibles, en appeler d’un présent inerte au rapatriement du passé et de l’avenir, c’est permettre l’action créatrice. Mais si l’alternance reste lâche ? Alors, le positif et le négatif fondent dans ces limbes, envasent les contradictions, opposent à la violence des renouvellements la pente des accoutumances. »

26 (6 février 2017)

« Aussi longtemps que le mystère existe, la santé mentale est préservée : c’est en supprimant le mystère qu’on engendre un état morbide. L’homme ordinaire a toujours été sain d’esprit parce qu’il a toujours été un mystique. Il ne refuse pas la pénombre. Il a toujours un pied sur terre et l’autre dans le royaume des fées. Il se donne toujours la liberté de douter de ses dieux, mais aussi celle de croire en eux. Il accorde toujours plus d’importance à la vérité qu’à la cohérence. S’il voit deux vérités qui semblent se contredire, il les accepte toutes les deux avec leurs contradictions. Sa vision spirituelle est stéréoscopique, comme sa vision physiologique : il voit d’autant mieux qu’il perçoit deux images distinctes en même temps. Ainsi a-t-il toujours cru que le destin existait, mais qu’il existait également le libre arbitre. » (Gilbert Keith Chesterton, Orthodoxie)

27 (6 avril 2017)

« La com’ est devenue l’opium des politiques. Passagère clandestine de la démocratie, elle promeut bien plus qu’une technique : une vision du monde. Elle est l’écriture d’un temps sans profondeur – ou qui se refuse à accepter  l’histoire. Des dirigeants hébétés par les forces centrifuges d’une époque qui les dépasse – mondialisation, fin du conflit Est/Ouest, décolonisation, accélération de la science et de la  technologie – s’en remettent plus que jamais à ce qui ne constitue in fine qu’un ersatz d’action. […] La com’ est vaincue. Elle s’est vaincue elle-même.  Elle a longtemps exercé une fascination sans borne chez ceux qui, postulant aux responsabilités, n’étaient de facto plus responsables. Car entrer en responsabilité suppose d’accepter l’action. Et l’action signifie d’abord non pas prendre le parti pris des choses mais s’en libérer, y résister, se faire le maître d’une situation. » (Arnaud Benedetti, La fin de la com’)

28 (4 mai 2017)

Dimanche, je m’abstiendrai. Si une très improbable réincarnation m’était accordée ou infligée, et que le destin me désignât un sort politique, deux passages de Simone Weil, tirés de L’Enracinement, inséparables et indissociables, inspireraient mon action et déclasseraient toutes les autres considérations. Voici le premier : « Le fait qu’un être humain possède une destinée éternelle n’impose qu’une seule obligation ; c’est le respect. L’obligation n’est accomplie que si le respect est effectivement exprimé, d’une manière réelle et non fictive ; il ne peut l’être que par l’intermédiaire des besoins terrestres des hommes. La conscience humaine n’a jamais varié sur ce point. Il y a des milliers d’années, les Égyptiens pensaient qu’une âme ne peut pas être justifiée après la mort si elle ne peut pas dire : ˮJe n’ai laissé personne souffrir de la faim.ˮ Tous les chrétiens se savent exposés à entendre le Christ lui-même leur dire : ˮJ’ai eu faim et tu ne m’as pas donné à manger.ˮ » (Lire l’article)

29 (12 mai 2017)

Les plus obtus finiront par comprendre que la com’ et le marketing politique ne nous dispenseront pas de nous poser quelques questions de fond. Ces pensées tirées du livre de Jean Baudrillard, Le paroxyste indifférent, peuvent y aider :

« L’identité est un rêve d’une absurdité pathétique. On rêve d’être soi-même quand on n’a rien de mieux à faire. »

« Seule est nihiliste l’analyse pieuse des événements. »

« Il y a une sorte d’illusion féroce, et, disons-le franchement, de bêtise, à s’obstiner dans le bon sens quand il n’y a pas de sens, à vouloir changer la forme de l’équation quand elle est égale à zéro. »

« Tous à la fois victimes, meurtriers et complices : c’est ça la vérité du consensus, de l’interactivité et du tournage en boucle. »

« Le snobisme de la différence, snobisme de la culture européenne, qui se construit sur toutes les distinctions, y compris celles des valeurs morales. »

« Il ne faut pas croire que le réel reste le réel quand on en a chassé l’illusion. »

« Liberté singulière, spacieuse, celle de n’être plus aux prises avec votre propre image. »

30 (3 juillet 2017)

Macron a raison. Je découvre à l’instant ce qu’il a dit aux jeunes créateurs de startup dans la Halle Freyssinet. C’est exactement ce qu’un cœur attentif peut sentir et ce qu’un esprit juste peut penser.

Dans mon article Le pas gagné, publié ici il y a deux jours, j’ai parlé de la réussite, de la loi Travail, de La France insoumise et de quelques autres affaires en cours. J’y ai aussi expliqué quel choix, à mes yeux fondamental, s’impose au président de la République. J’y ai même évoqué mes dispositions à la sauvagerie et mon goût de rouler à contresens. On s’y reportera. Et on trouvera aussi, sur ce site, les critiques que j’ai adressées, et que j’adresse toujours, à Emmanuel Macron.

Je ne m’attendais pas à prendre, deux jours plus tard, la défense, la défense furieuse, d’un homme trop facilement et trop bassement attaqué. C’est la première fois, depuis la mort de Charles de Gaulle, que j’ai envie de défendre le pouvoir contre ceux qui l’attaquent. Je vais le faire sans chercher à démêler, dans ces attaques, la part de la mauvaise foi de celle, probablement dominante, de l’immense et générale stupidité qui descend en procession ou dégouline en pluie tiédasse des supposées élites au peuple bien réel.

31 (19 juillet 2017)

« J’appelle fonctionnement pervers tout exercice du pouvoir de la science dans le domaine mental. Cet exercice sur autrui se fait à son insu. J’appelle perversion toute entreprise visant à remplacer l’individu par un numéro, à le faire disparaître dans des catégories diagnostiques ou administratives, à le transformer en objet de la science, à le fondre dans le collectif et enfin à l’endoctriner dans une idéologie. » (Serge Tribolet, L’abus de la « psy » nuit à la santé)

« Comme on respire mieux, quand on ne fait qu’obéir ! Comme la vie soudain devient plus facile ! » ( Henry de Montherlant, Port-Royal)

32 (14 septembre 2017)

« Le consentement général aux opacités particulières est le plus simple équivalent de la non-barbarie. Nous réclamons pour tous le droit à l’opacité. » (Edouard Glissant, Poétique de la relation)

33 (19 octobre 2017)

« J’ai peur que nous allions vers un état de satisfaction lisse, de déréliction sinistrement prospère. La colère menace de s’éteindre, la colère et ses puissances constructives, la revendication et ses laves. Ne resteraient que l’envie et ses petites fièvres. Mais quoi ! L’humain ne peut abandonner ce qui est lié à sa nature même, elle-même liée à une remise en cause de lui-même et de ses paysages. […] Notre atonie actuelle est limitée dans le temps comme dans la géographie. Elle pèse peu devant les désespoirs et les espoirs accumulés. » (Jacques Berque, Il reste un avenir, entretiens avec Jean Sur)

34 (11 novembre 2017)

Weinstein et cetera : oui à Juliette Binoche

Le 24 octobre, sous le titre « Deux ou trois choses que je sais d’Harvey Weinstein », Le Monde a publié un témoignage de Juliette Binoche recueilli par Franck Nouchi. C’est un texte remarquable, presque inespéré. Allons, Hölderlin avait raison, « là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve ». Dans ce fait divers et ce qui s’est ensuivi, le désespérant, jour après jour, s’est ajouté au désespérant. Mais, grâce à Juliette Binoche, le vent a soudain tourné et quelque chose de sensé, d’intelligent, de généreux et de profondément ouvert est apparu. (Lire l’article)

35 (28 janvier 2018)

La tradition fausse, c’est la tyrannie de la répétition, elle fabrique des domestiques et des esclaves volontaires. La continuité vraie, c’est quand chaque matin périme et renouvelle en l’approfondissant le matin de la veille. La tradition fausse, c’est quand la liberté radote. La continuité vraie, c’est quand elle hésite et balbutie. La tradition fausse, c’est la vanité de savoir déjà. La continuité vraie, c’est la grâce de chercher toujours. La tradition fausse, c’est la satisfaction. La continuité vraie, c’est le désir. La tradition fausse, c’est l’objectif. La continuité vraie, c’est le projet. La tradition fausse, c’est le désordre établi. La continuité vraie, c’est le désordre créateur. La tradition fausse, c’est l’identité comme explication et justification. La continuité vraie, c’est l’identité comme référence et élargissement. La tradition fausse, c’est le slogan. La continuité vraie, c’est le signe. La tradition fausse, c’est la propagande. La continuité vraie, c’est le parler ouvert de Montaigne, celui qui « ouvre un autre parler et le tire hors, comme fait le vin et l’amour. »

36 (1er avril 2018)

Pâques. Voici quatre citations de Jean Sulivan :

« Un jour je me suis aperçu que les questions éternelles se jouaient au niveau de la terre, dans l’expérience humaine, dans la chair et le souffle.  Pour moi, tout a changé. »

« Ne pas céder. Être intransigeant sur la part la plus folle de soi. Ce qu’ils refusent en moi, c’est cela qu’il faut exprimer. On ne s’en fait pas gloire. On est ainsi. »

« Le bonheur est dans l’obscur, hors du temps abstrait et mécanique. Là où s’origine la singularité. »

« Qui ne sait porter sa mort en silence ne sait pas vivre. »

37 (30 mai 2018)

« Le bonheur parfait des hommes sur la terre (s’il a jamais lieu) ne sera pas quelque chose de plat et de solide, comme la satisfaction animale. Ce sera un équilibre exact et périlleux, comme celui d’un roman d’amour désespéré. » (G. K. Chesterton, Orthodoxie)

38 (22 juillet 2018)

Le héros de la nouvelle de Tchekhov Une banale histoire, un illustre professeur, parle ainsi : « Dès l’enfance je me suis habitué à résister aux influences extérieures et je me suis assez bien trempé le caractère : les catastrophes de l’existence telles que la célébrité, l’accession au rang de général, le passage de l’aisance à une vie au-dessus de nos moyens, les relations avec l’aristocratie, etc., m’ont à peine effleuré et je suis resté sain et sauf ; mais sur des êtres faibles, insuffisamment préparés, comme ma femme et Lisa, tout cela a roulé comme une masse de neige et les a écrasées. » Qui potest capere capiat.

39 (16 novembre 2018)

Je veux commencer cette inquiète recherche de ce qu’il y a dans le cœur enfoui des masses et par quoi elles aspirent à se délivrer, à se convertir à une vie véritable, bientôt la seule possible. (…) L’ailleurs est là. (…) Il ne faut pas « changer le monde », il faut changer ce monde en accouchant l’autre monde, dont il est gros. (Maurice Clavel, Délivrance)

40 (8 janvier 2019)

Un grand débat national ?

Si Dieu le veut, je dirai bientôt sur ce site ce que m’inspire la question des Gilets Jaunes qui me touche au plus profond. Mais je ne dois pas attendre plus longtemps pour prendre parti sur un point précis que je veux considérer en lui-même et pour lui-même, à savoir ce « Grand débat national » dont j’oublie, au moins ici et pour l’instant, quelles circonstances en ont fait apparaître l’idée, dans quel dessein il a été conçu et de quels espoirs l’ont chargé ceux qui l’ont imaginé. De ce débat, je veux aujourd’hui tout ignorer sauf l’essentiel, c’est-à-dire comment il va être animé. Quitte à tuer trop vite le suspense, j’affirme ici que la seule position possible est celle que défend Chantal Jouanno en s’opposant avec fermeté à toutes les réductions et censures qui pourraient en limiter le champ et, par conséquent, la portée. Je dis bien la seule solution possible. Non pas la solution préférable. Non pas la solution la meilleure. La seule possible. Les autres, toutes les autres, relèvent de la logique managériale, c’est-à-dire – j’ai eu trente ans pour m’en persuader – de la sottise, de la servilité et de l’escroquerie.

Il y a deux sortes de formateurs. L’intraitable frontière qui passe entre eux est infiniment simple à reconnaître : elle sépare ceux qui sont prêts à se battre pour la liberté d’expression parce qu’ils en font un absolu non négociable et ceux qui, de quelque manière, la soumettent à toutes sortes de considérations dont l’arbre généalogique touffu reconduit, par mille chemins mais infailliblement, au pouvoir et à l’argent.

Toute ma vie de formateur a été tournée vers l’expression des salariés. Dans un petit livre publié en 1973, je définissais l’expression comme la charte de la formation. C’est ce fil que j’ai toujours suivi, ce seul fil. Presque toujours, ce fut la bataille. J’ai pris des coups : trop. J’en ai donné : pas assez. J’ai vu des gens qu’on dit de haute culture déverser sur les travailleurs un dédain qui était sans doute la seule production possible de leur sécheresse, et y ajouter, en prime, une morale glaireuse. C’était la guerre. Je faisais la guerre. C’était la guerre ou le néant, la capitulation. C’était la guerre ou rien. La guerre paisible contre la paix agressive des managers.

Quand un homme d’exception, Pierre Le Gorrec, qui venait, lui aussi, de la formation, sut convaincre la Direction générale d’EDF d’accueillir mon projet de Mise en expression, ce fut contre l’avis et avec l’opposition active d’à peu près toute la hiérarchie. De cette expérience je veux ici rappeler un point, un seul. Je ne commençais jamais une action sans qu’un contrat écrit ne fasse obligation au chef d’unité de la laisser aller jusqu’à son terme, telle que nous l’avions ensemble définie, sans la modifier ni l’interrompre en aucune façon. Une fois, ce contrat fut rompu. J’écrivis au directeur du centre concerné une lettre sévère dont tous les salariés eurent copie. Ils étaient tous, ce jour-là, des Gilets Jaunes. On ne rit pas avec l’expression. On ne ruse pas avec l’expression. On ne joue pas avec l’expression. Chantal Jouanno, vous avez raison. Ne lâchez rien. N’en imaginez même pas la possibilité.

41 (22 janvier 2019)

« L’honnête homme n’approuve pas un individu parce qu’il soutient une certaine opinion, ni ne rejette une opinion parce qu’elle émane d’un certain individu. » (Confucius)

42 (12 mars 2019)

« Le chef-d’œuvre de l’art d’informer, c’est de tromper en ne disant jamais que la vérité. » (Jean Guitton)

43 (16 avril 2019)

« Singulier Hugo. Singulier comme ce peuple, dans ce peuple, qu’il représente éminemment. Pair de France. Vieux malin. La gloire de Notre-Dame, dans son œuvre, ce n’est pas seulement, ce n’est pas tant ce poème et ce roman, ce poème en prose en forme de roman de sa demi-jeunesse, que la persistance perpétuelle, que l’éternelle présence, dans toute son œuvre, de ces deux tours dressées, du monument debout. Dans toute son œuvre, dans son imagination, dans sa vision perpétuelle, dans sa création même. Dans sa perpétuelle vision de Paris, de son Paris toujours présent. » (Charles Péguy, Notre patrie)

44 (13 mai 2019)

« Avilir le travail est un sacrilège exactement au sens où fouler aux pieds une hostie est un sacrilège. Si ceux qui travaillent le sentaient, s’ils sentaient que du fait qu’ils en sont les victimes ils en sont en un sens les complices, leur résistance aurait un tout autre élan que celui que peut leur fournir la pensée de leur personne et de leur droit. Ce ne serait pas une revendication ; ce serait un soulèvement de l’être tout entier, farouche et désespéré comme chez une jeune fille qu’on veut mettre de force dans une maison de prostitution ; et ce serait en même temps un cri d’espérance issu du fond du cœur. » (Simone Weil, La personne et le sacré.)

45  (2 juillet 2019)

« Un homme abstrait, sans attaches ni communautés naturelles, dieu souverain au cœur d’une liberté sans direction ni mesure, tournant d’abord vers autrui la méfiance, le calcul et la revendication ; des institutions réduites à assurer le non-empiètement de ces égoïsmes, ou leur meilleur rendement par l’association réduite au profit : tel est le régime de la civilisation qui agonise sous nos yeux, un des plus pauvres que l’histoire ait connus. » (Emmanuel Mounier, Le personnalisme)

46  (18 août 2019)

« Le fascisme de naguère, ne fût-ce qu’à travers la dégénérescence de la rhétorique, rendait différent, alors que le nouveau fascisme – qui est tout autre chose – ne rend plus différent : il n’est plus rhétorique sur le mode humaniste, mais pragmatique sur le mode américain. Son but est la réorganisation et le nivellement brutalement totalitaire du monde. » (Pier Paolo Pasolini, Écrits corsaires)

47  (2 septembre 2019)

« Ce n’est pas un changement d’époque que nous vivons, mais une tragédie. Ce qui nous bouleverse, ce n’est pas la difficulté de nous adapter à une époque nouvelle, mais une inguérissable douleur semblable à celle qu’ont dû éprouver les mères qui voyaient leurs fils partir pour émigrer, en sachant qu’elles ne les reverraient jamais plus. La réalité nous lance un regard de victoire, intolérable : son verdict est que tout ce que nous avons aimé nous est enlevé à jamais. » (Pier Paolo Pasolini, Écrits corsaires)

48  (19 novembre 2019)

La compréhension est une faculté noble dans les domaines de la science, en particulier lorsqu’elle vise les objets, les faits tangibles, le monde matériel, mais elle est une imposture intellectuelle lorsqu’elle donne ses conclusions dans le domaine de l’investigation psychique. L’humanité ne se comprend pas ! Le propre de l’homme est incompréhensible. L’essence même de sa liberté tient à cette impossibilité d’enfermement dans une compréhension. […] « Gardez-vous de comprendre », répétait inlassablement Lacan tout au long de son enseignement ; en plein séminaire il se penchait vers les élèves du premier rang en leur demandant d’un air prévenant : « Vous comprenez ? » et devant leur acquiescement intimidé, il leur lançait d’un ton agressif : « Eh bien, vous avez tort ! » (Serge Tribolet, L’abus de « psy » nuit à la santé)

49 (14 décembre 2019)

Le plus important n’est pas de savoir combien l’IGS, ou telle de ses filiales, payait un personnage public. Le plus important est de savoir ce qu’est l’IGS. Pour cela, il suffit de recopier ce qu’il dit de lui-même : « Le Groupe IGS place au cœur de sa pédagogie ses valeurs fondatrices que sont l’Humanisme, l’Entrepreneuriat et le Professionnalisme. » On note que cette présentation solennelle et officielle méprise la langue et ignore la logique. Méprise la langue : il faut évidemment écrire « ces valeurs fondatrices que sont… » ou « ses valeurs fondatrices qui sont… ». Ignore la logique : les mots humanisme, entrepreneuriat et professionnalisme, qui n’ont nul besoin de la majuscule, ne sauraient être mis sur le même plan. Ne pas comprendre que le premier indique une direction aux deux autres, c’est vider l’humanisme de tout sens. Il n’existe pas de spécialistes « du corps, de la jambe et de l’orteil ». Mais il y a mieux. Voici la définition qu’on nous donne de cet humanisme : « Nous croyons en la capacité de chacun à se dépasser et à atteindre ses objectifs. » Quelle convivialité ! Landru peut accepter la formule, Hitler et Staline aussi. Si un élève de troisième la présente à son professeur, j’ose espérer qu’il ne va pas le féliciter. Et l’IGS, lui, la brandit pour faire venir la clientèle ? Où sommes-nous ? Mais il faut un bolduc à tout paquet-cadeau. C’est le slogan même de l’IGS que nous allons, pour finir, tel que nous l’annonce l’ami Google, largement déployer : « Bienvenue dans le monde des possibles ! » Le monde des possibles ? Ça ? Ce bafouillage, il est vrai, ne casse ni le mobilier public ni les vitrines des banques. Seulement l’image du monde dans les êtres humains, dans leur conscience, dans leur désir, dans leur avenir, dans leur amour. Moins grave ? Vraiment moins grave ?  Vous êtes certains ? Vraiment certains ? Et si elle était là, dans cette hésitation, dans ce doute, la vraie frontière entre le vrai monde ancien et le vrai monde nouveau ? (Résurgences)

50 (17 janvier 2020)

« Pour Marx, la société n’existe pas. Cette idée d’apparence paradoxale s’impose avec une force irrésistible dès lors qu’on la rapproche de l’intuition fondamentale de sa pensée, à savoir que la réalité réside dans la vie et seulement en elle et que, d’autre part, cette vie n’existe que sous une forme individuelle, sous la forme d’individus vivants. Dès ce moment, il devient évident […] que la société n’est qu’un mot, au mieux un concept pour désigner une réalité d’un autre ordre, celle des individus vivants qui constituent sa substance. Réalité d’un autre ordre que celle d’une idéalité, d’un concept, puisqu’elle n’est jamais l’objet d’un regard, mais la réalité de la vie dans son irréductibilité à tout regard, écrasée sur elle-même, succombant sous le poids de son propre pathos – une réalité de la faim, de la douleur, de la souffrance, de l’effort de porter, de soulever le poids, de frapper avec le marteau, ou encore de l’irrésistible bonheur d’exister. » (Michel Henry, Du communisme au capitalisme)

51 (16 mars 2020)

« La véritable affirmation d’un être par lui-même ne saurait être en aucun cas le raidissement dans un état accidentel, mais bien l’abandon, la reddition au secret jaillissement de sa propre origine, à la source de son être. » (Martin Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part)

À cette citation a été ajouté le commentaire suivant, le 19 mars 2020 :

En ces temps obscurs et terribles, je n’ai rien trouvé de meilleur, de plus beau et de plus vrai à proposer aux lecteurs de Résurgences que cette pensée lumineuse de Martin Heidegger. De ces fameux « Holzwege », ces Chemins de bois devenus dans notre langue Chemins qui ne mènent nulle part que j’ai parcourus il y a bien longtemps, m’est restée l’image centrale, d’une puissance inouïe, qui n’a cessé de me hanter. Ce chemin, ou ce sentier, qui débouche sur la route où nous nous promenons, nous ne savons pas, à l’instant où nous nous y engageons, à quel point il ressemble à notre existence, et que, comme elle, nous le prenons, à toutes les acceptions possibles du mot, à contresens. Tôt ou tard, pourvu que nous ayons quelque persévérance, nous nous en apercevrons : il ne va nulle part. Il s’arrête brusquement, sans raison, sans savoir-vivre ni savoir-être, sans souci de notre déception, n’importe où. Il n’a rien des allées aimablement fléchées d’une forêt civilisée, il n’a rien des couloirs tapissés de prévenantes informations que se doit d’offrir un musée confortable. Ce qui l’a fait chemin, ce qui l’a creusé sentier, ce sont, débordant de la charrette des forestiers et traînant sur la terre, les extrémités des troncs d’arbres qu’ils sont allés abattre dans ce fond du monde que nous avons pris pour un objectif et qu’ils ont emportés vers la route. Cette image ne m’a jamais quitté. Elle apaise le trouble et trouble la quiétude. Elle ouvre le monde et m’invite à m’ouvrir à lui. Elle me dit que vivre n’est pas l’aventure simpliste que j’invente. Qu’il faut, pour que l’orgue joue de toutes ses sortes, qu’un autre clavier s’associe à celui-là, une musique à la fois future et antérieure dont il n’est personne qui ne devine, un jour ou l’autre, furtivement, l’immense réalité. Tout, alors, en est bouleversé. Pour une fois, sans mentir, on peut parler de révolution : l’avenir et le passé ne sont plus que des pseudonymes de l’origine, d’une origine de plus en plus originelle vers laquelle nous nous précipitons comme, disait Claudel, le torrent vers sa source. Et c’est à l’incoercible prétention de l’accidentel, l’accidentel du bonheur ou l’accidentel du malheur, d’être autre chose que ce qu’il est qu’on reconnaît, en essuyant ses larmes ou en ravalant son orgueil, qu’il n’est vraiment que l’accidentel.

52 (11 avril 2020)

Le pape François a de la chance. Il peut parler des ténèbres où sont plongés les peuples. Moi, quand j’évoque, au début de mon commentaire d’une pensée de Heidegger, ces « temps obscurs et terribles », Google, me citant, remplace la formule par trois pudiques petits points. Si c’est une machine aussi pétocharde qu’un bonhomme qui a fait le coup ou un bonhomme aussi larbin qu’une machine, je n’en sais rien. Mais, en tout cas, message bien reçu. Pas de ça, Lisette ! Pas d’obscurité ni de terreur dans la bauge transhumaine ! Positivez, disait Carrefour, et, à la queue leu leu, les cocus de la liberté positivaient ! Continuez, citoyens, le tracking ne s’annonce-t-il pas juteux ? Google et Apple marchent ensemble, les constellations vont en rester baba ! Eh bien, oui, je le redis, ces temps sont sombres, ces temps sont terribles ! Je ne sais rien de plus beau et de plus fort que l’optimisme quand c’est l’innocence qui me l’offre ou la puissance de la nature, mais rien n’est plus ignoble, plus honteux, plus misérablement péteux et lugubrement enfoiré quand c’est la peur qui, en claquant des dents, le tire de son linceul distingué comme le dernier mensonge possible, la seule arnaque encore envisageable, le dernier croche-pattes hypocrite à la Vérité. Jamais cet optimisme-là, c’est la pire des saletés, c’est la mort maquillée ! Qu’il reste là où il est, et qu’il laisse vivre la vie, même quand elle est effrayante! Et puis, c’est Samedi saint. Il a jeté à l’eau cheval et cavalier, ce n’est pas Google qui va L’impressionner ! Deposuit potentes de sede, et exaltavit humiles ! Esurientes implevit bonis, et divites dimisit inanes ! Je laisse en latin, en latin facile. Clin d’œil à ceux qui l’ont appris plutôt que la gestion. Mais je n’oublie pas les autres, au contraire. Je ne leur enlève pas le plaisir de découvrir eux-mêmes. Il leur suffit de recopier. Google, je vous prie, vous traduirez. (Note du 12 avril : Hier, 11 avril, je publiais ce texte d’accueil. Ce matin, jour de Pâques, Google a rétabli le passage censuré. Dont acte. La protestation durera autant que la censure : vingt-trois jours. Le 5 mai, elle sera retirée.)

53 (5 mai 2020)

Rien n’est plus ancien que l’identification du néant de l’esprit à l’excrémentiel. On trouve cette image vigoureuse chez Tchouang-tseu comme chez saint Paul. La fidélité qu’on leur doit et le développement de la modernité imposent de la mettre à l’odeur du jour. L’excrémentiel comme pensée et comme projet se déploie désormais dans ses trois états physiques. La communication en est la forme insinuante et liquide. Le management en est la forme pâteuse et modelable. La mondialisation en est la forme gazeuse et enivrante. Quand ils prennent pour un projet politique l’exaltation juvénile de leurs ambitions convenues, les Young Leaders hument voluptueusement sa fragrance vaguement sauvage.

54 (10 juin 2020)

En quatre-vingt-six ans, j’ai presque toujours entendu Liberté, Égalité, Fraternité. Sauf pendant quelques années, celles de la guerre, où l’on me disait, d’un côté, Travail, Famille, Patrie et, de l’autre, surtout Honneur et Patrie. Je ne croyais pas entendre jamais Travailler et consommer. Je ne croyais pas entendre jamais Osez ressortir, osez consommer. Dans quelles étables s’enregistrent-ils, ces cris pour faire avancer les animaux ? Qui reconnaît là-dedans, croyant, incroyant, agnostique, quelqu’un qu’il ait aimé, qui retrouve quelque chose qui l’ait aidé à vivre ? Vous entendez Jaurès, là-dedans ? Vous entendez Péguy ? Vous entendez Corneille ? Vous entendez Marguerite Duras ? Jeanne d’Arc peut-être ? Chaplin ? Marivaux ? Villon, vous entendez Villon ? Et Hugo, vous l’entendez, Hugo, vous entendez l’exil ? Vous entendez la Résistance ? Vous entendez Tiens y’a du boudin ? Le chant des partisans ? Catholique et français toujours ? Vous entendez les berceuses, vous entendez les romances ? Vous entendez Piaf ? Vous entendez vos rêves ? Moi, j’entends une chose, une seule. J’entends, sous le tumulte, le silence affolé d’un peuple qu’on méprise.

55 (3 juillet 2020)

“Tout ce que je puis révéler, c’est que je voudrais, à mon tour, dire quelques mots de ce qui se passe entre notre âme et les choses.” (Léon-Paul Fargue, Le piéton de Paris)

“Sensible… s’acharner à être sensible, infiniment sensible, infiniment réceptif. Toujours en état d’osmose. Arriver à n’avoir plus besoin de regarder pour voir. Discerner le murmure des mémoires, le murmure de l’herbe, le murmure des gonds, le murmure des morts. Il s’agit de devenir silencieux pour que le silence nous livre ses mélodies, douleur pour que les douleurs se glissent jusqu’à nous, attente pour que l’attente fasse enfin jouer ses ressorts.” (Léon-Paul Fargue, Le piéton de Paris)

“Point n’est besoin d’écrire pour avoir de la poésie dans ses poches. Il y a d’abord ceux qui écrivent, et qui constituent une académie errante. Puis il y a ceux qui connaissent ces secrets grâce auxquels le mariage de la sensibilité et du quartier fabrique du bonheur. C’est pourquoi je pare du noble titre de poète des charrons, des marchands de vélos, des épiciers, des maraîchers, des fleuristes et des serruriers de la rue Château-Landon ou de la rue d’Aubervilliers, du quai de la Loire, de la rue du Terrage et de la rue des Vinaigriers. À les voir, à leur sourire en courant sur le trottoir gravé de fatigues, à demander des nouvelles de leurs filles, à voir leurs fils soldats, je me sens réjoui jusqu’aux écrous secrets de mon vieux cœur sans haine.” (Léon-Paul Fargue, Le piéton de Paris)

56 (1er août 2020)

“L’anxiété continuelle, l’effort, la lutte, les renoncements – voilà les conditions indispensables dans lesquelles tout homme doit vivre sans songer à y échapper ne fût-ce qu’un instant. Seuls, la bonne anxiété, la lutte et l’effort fondés sur l’amour sont ce qu’on appelle le bonheur. Non point le bonheur, d’ailleurs, c’est un mot stupide ! Point le bonheur : on est bien, tout simplement. Quant à la mauvaise anxiété, fondée sur l’amour de soi, c’est le malheur. Voilà, sous une forme condensée, les changements qui se sont produits ces derniers temps dans ma façon de voir la vie. Je ne peux m’empêcher de rire quand je me rappelle ce que je pensais – qui est aussi, me semble-t-il, ce que vous pensez toujours – qu’il est possible de s’organiser un petit monde heureux, où l’on pourrait tranquillement, sans erreurs, sans embrouilles, vivre sa petite vie, en ne faisant, tout doucettement, rien que des choses bonnes. J’en ris. Ce n’est pas possible, grand-mère ! Pas plus qu’on ne peut bien se porter quand on ne bouge pas, quand on ne fait pas d’exercice. Pour bien vivre, il faut se lancer, s’égarer, se débattre, se tromper, commencer et abandonner, recommencer et abandonner de nouveau, et lutter éternellement et se priver. Quant à la tranquillité, c’est de la bassesse. C’est pour cela que le mauvais côté de notre âme aspire à la tranquillité ! Sans pressentir qu’à l’obtenir, nous perdrions tout ce qu’il y a de beau en nous, non pas de cette beauté humaine, mais de cette beauté qui vient de là-bas.” (Léon Tolstoï, Lettre à sa grand-mère Alexandrine Tolstoï, octobre 1957 – Tolstoï a vingt-neuf ans.)

57 (12 septembre 2020)

« Dis-moi ce que tu désires, et je te dirai qui tu es. Maintenant je me soumets aussi moi-même à l’examen : qu’est-ce que je désire ? Je désire que nos femmes, nos enfants, nos amis, nos élèves aiment en nous, non pas des noms, des marques de fabrique, des étiquettes, mais des êtres ordinaires. Quoi encore ? Je voudrais avoir des assistants et des successeurs. Quoi encore ? Je voudrais me réveiller dans cent ans et voir, ne serait-ce que d’un œil, ce que sera devenue la science. Je voudrais vivre encore une dizaine d’années. Et puis ? Et puis rien. Je réfléchis, je réfléchis longuement et ne puis rien imaginer de plus. Et, quel que soit le nombre de mes pensées et les directions où elles se dispersent, je vois clairement qu’il manque à mes désirs quelque chose d’essentiel, le principal. Ma passion pour la science, mon désir de vivre, cette station sur un lit étranger et mon aspiration à me connaître moi-même, toutes mes pensées, tous mes sentiments, toutes les idées que je me fais de chaque chose, manquent de l’élément de liaison qui en ferait un tout. Chacun de mes sentiments et chacune de mes pensées vit pour son propre compte, et dans tous les jugements que je porte sur la science, le théâtre, la littérature, mes étudiants, dans tous les tableaux que me trace mon imagination, l’analyste le plus expert ne découvrirait pas ce qui s’appelle une idée générale ou le Dieu des vivants. Et faute de cela, il n’y a rien. Devant un pareil dénuement, il a suffi d’une maladie grave, de la crainte de la mort, de l’influence des circonstances et des gens pour que tout ce que j’appelais autrefois ma conception du monde et en quoi je voyais le sens et la joie de mon existence se retrouvât sens dessus dessous et volât en éclats. Aussi n’est-il pas étonnant que les derniers mois de ma vie aient été obscurcis par des pensées et des sentiments dignes d’un esclave et d’un barbare, que je sois devenu indifférent et ne remarque plus la venue de l’aurore. Quand on est démuni de ce qui est plus haut et plus fort que les influences extérieures, il vous suffit d’un bon rhume, vrai ! pour vous faire perdre votre équilibre, vous faire voir dans chaque oiseau une chouette et entendre dans chaque bruit le hurlement d’un chien. Et tout votre pessimisme ou votre optimisme, avec leur cortège de grandes ou de petites pensées, n’a plus à ce moment-là qu’une valeur de symptôme, rien de plus. Je suis vaincu. S’il en est ainsi, ce n’est plus la peine de continuer à penser, il n’y a plus rien à dire. Je vais attendre en silence ce qu’il adviendra. » (Anton Tchekhov, Une banale histoire)

58 (19 septembre 2020)

Ce que les jeunes, sans trop le savoir, regardent dans les vieux ? L’avenir de leur jeunesse. Ils cherchent en eux ce qu’elle devient, comment elle évolue. Le reste, ils s’en foutent. Chers adultes, mes enfants, pas la peine de vous fatiguer à vous inventer des rôles, des personnages, de l’importance. Les jeunes observent en vous ce sur quoi vous n’avez aucune prise, ce qui annule vos leçons de morale, vos leçons de morale sévère comme vos leçons de morale compréhensive, toutes vos leçons, tous vos conseils, sans compter votre expérience, votre sagesse, vos confidences, et même vos cadeaux qu’un bref merci périme. Comprenez-les bien. Ce dont on profite, ou ce dont on voudrait profiter, on le hait. Ce monde, les jeunes le haïssent. Les uns – les pauvres – en braillant et en lui tapant dessus. Les autres – les riches – en le sabotant hypocritement au nom de leur intérêt. Ils s’appellent tous un peu Diogène, les jeunes. Ils traînent avec eux une grande boîte plus ou moins virtuelle dans laquelle ils précipitent consciencieusement les adultes qui ne font pas le poids – ou veulent trop le faire. (Jean Sur, Sauvage ? Et comment !)

59  (4 octobre 2020)

« Sommé d’être une bête d’agir, immergé dans les béatitudes de son efficience, l’homme court après son annulation. Les idéaux sont décrétés inutiles, les idées impuissantes. Sous les feux du spectacle, la politique plaide pour sa disparition, le juste s’évanouit dans l’ajustement, la liberté s’éclate jusqu’à la servitude. Pourquoi ? Efficacité et vitesse : la Technique règne, impose ses règles. Appropriation totale de la planète par le calcul, elle transforme la Terre et ses habitants en stocks combustibles, en fluides d’énergie. Inexorable, subreptice, le totalitarisme postdémocratique enlace l’existence de ses rets. Homme, peuple et droit s’effacent sous l’empire des secteurs et des compétences, des appareils et des connivences. Tout est moyen pour le moyen. Nous voyageons vers un monde sans fenêtres. Sommes-nous voués à devenir machinaux ? » (Philippe Forget et Gilles Polycarpe, L’homme machinal, 1990)

60 (26 octobre 2020)

L’équilibre entre l’économie et la santé, cela signifie, pour qui parle français et non médéfien, qu’on met en balance les vies humaines et les bilans des entreprises. Voilà qui me semble un danger nettement plus menaçant que les discours des prophètes de toutes les religions réunies. Les croquis et représentations de M. Roux de Bézieux vont donc se multiplier dans les pages de Charlie aussi vite que la fameuse feuille de nénuphar qui double chaque jour sa surface. Naturellement, la vulgarité à laquelle s’oblige avec dévouement Sofia Aram n’épargnera pas les postérieurs patronaux. En libres penseurs conséquents, tous ces avocats de la vie réelle vont crier qu’un mort ne ressuscite pas alors qu’une situation économique peut toujours se rétablir ou s’améliorer. Qu’un pari où l’on mise des existences pour sauver un peu d’argent est donc un choix aussi rationnellement infondé que moralement ignoble. Bouleversé, Raphaël Enthoven expliquera avec une émotion argumentée pourquoi ceux qui ne soutiennent pas ces nouvelles caricatures sont des lâches – ou des vendus. 

La Bourse ou la Vie, acte II, mardi 27 octobre 2020, 18h34 :

Un type dont l’écharpe rouge traîne depuis des décennies dans la fange des opinions vient expliquer à la télévision que sauver l’économie au prix d’une moins grande attention à la santé de tous pourra nous protéger de maux futurs qui seraient plus coûteux encore en vies humaines. Se compte-t-il, ce généreux prophète, parmi ceux qu’on pourra s’abstenir de soigner ? Ou a-t-il déjà, dans ses lugubres fantasmes, ébauché ce que pourrait être la liste des sacrifiés ? Que notre éclat de rire énorme lui fasse honte ! Demain, dans trois ans ou dans dix, si le pouvoir était assez misérable pour prêter l’oreille à sa folie, il se trouverait d’autres abrutis pour suivre son exemple et, au nom de peurs plus écœurantes encore qu’aurait fabriquées la chiennerie d’une technique encore plus compétitive, de plus grands sacrifices humains seraient annoncés comme des évidences tandis que les portes des prisons s’ouvriraient toutes seules devant les résistants.

Mettons les choses au clair. La perfection, nul ne peut l’exiger de personne, mais si, volontairement, consciemment, des êtres humains, quels qu’ils soient, se trouvaient privés de soins qu’ils auraient pu recevoir si le service de l’économie ne les en avait privés, il faudrait appeler assassins, et les considérer comme tels, ceux qui auraient cédé à cette sinistre, à cette inimaginable aberration. Et il faudrait alors penser non pas que la fin de l’humanité est proche mais qu’elle est déjà derrière elle et qu’elle ne peut plus que foncer dans le vide comme une fusée égarée et hurlante.

Personne n’a donc rien appris à cet homme ? Il ne sait pas que le seul progrès dont on puisse parler sans mentir tient dans l’attention de toute l‘humanité pour un seul de ses enfants ? Il continue à faire semblant ? La vie, c’est pour quand il sera grand, ce vieillard ?  C’est trop pour lui de savoir que le début et la fin de tout tiennent ensemble dans chacun de ses gestes ? Que chaque pas est le pas qui compte ? Finira-t-il de refuser la vie avant d’en priver les autres ? Quel bonheur attend-il de sa sottise, de son atroce, de sa désespérante, de sa crasseuse sottise ?

La Bourse ou la Vie, acte III, soirée du 27 octobre 2020, échos des chaînes d’informations :

Marc Touati, grand consultant financier, trace un tableau apocalyptique de l’avenir si les décisions prises ne volent pas assez fermement au secours de l’économie. C’est presque drôle de voir comment, dès que les vents sont contraires, ces financiers et chefs d’entreprise, hautains et jaloux de leurs privilèges, non seulement tendent la main sans la moindre pudeur mais laissent entendre que, ce faisant, c’est encore un service qu’ils rendent à la nation. Mais le plus frappant dans ces temps de détresse, c’est l’impossibilité dans laquelle ils sont de laisser apparaître, quand même ce serait par habileté, je ne dis pas la moindre compassion à l’égard de leurs compatriotes mais même le moindre signe de compréhension. Je ne vois pas là une preuve de leur méchanceté. Ils sont comme un gamin à qui l’on a promis un cadeau que l’on n’a plus les moyens de lui offrir et qui, physiquement incapable de dépasser sa déception, laisse éclater sa vertigineuse et inquiétante immaturité. J’entends Marc Touati énumérer les catastrophes qui nous attendent, la ruine des entreprises, le chômage phénoménal, la dette laissée à nos successeurs, les troubles dans les quartiers difficiles – oh ! le bref regard quand il les évoque, cet étrange instant où la description des catastrophes se teinte d’une furtive jouissance ! – et je me dis que toutes ces études ne valent pas pipette ! Et me revient le souvenir  de la BFCE qui était l’ancêtre de Natexis ou Natixis, l’un et l’autre se dit ou se disent. J’y ai animé des sessions qui s’inscrivaient dans un programme de formation destiné à des employés. Ma collaboration a duré longtemps, pas loin de dix ans, je crois. Il me reste le souvenir de visages ouverts qui se débarrassaient peu à peu de quelques-uns de leurs masques, de quelques-uns seulement… La banque rend bancal… Surtout en parler le moins possible, juste le temps de s’assurer que tout le monde a compris… J’animais, en réalité, des sessions d’autre chose.

Le télétravail ne plaît pas du tout, au tréfonds du fond, aux patrons et aux syndicalistes. Le virus les oblige à faire semblant mais ils ne perdent pas une occasion de le dire : celui qui est actuellement pratiqué n’est pas appelé à durer, le vrai télétravail doit être repensé, cadré, évalué, etc. Comme j’avais raison de donner ici pour titre à l’article dans lequel je parle d’une rencontre amicale de formateurs venus de tous les coins du monde qui me donna ma dernière occasion de collaborer avec mon magnifique ami Ettore Gelpi : Le monde du travail n’existe pas ! Quelques mois de télétravail nullement saboté (bien au contraire !) et toutes les manies lourdingues de l’entreprise, tous ces mots qui restent dans la cravate des cadres même quand ils n’en portent plus, c’est comme si tout ce fourbi, valeurs, procédures, communication, n’avait jamais existé ! Les chefs et les syndicalistes – figurez-vous qu’au-delà des désaccords planifiés, c’est du pareil au même – vont naturellement tout faire pour redresser la barque et le meilleur moyen (je repense ici à l’instant où Marc Touati s’inquiète si fort pour les banlieues) sera, évidemment, de s’indigner de l’inégalité qui va s’installer entre ceux pour qui le télétravail est concevable et ceux pour qui il ne l’est pas : ce souci, vous n’allez quand même pas en douter, c’est l’intérêt des travailleurs qui leur commande de le bichonner sec ! (Jean Sur)

61 (22 novembre 2020)

Quelques pensées de Vladimir Jankélévitch tirées de l’ouvrage de Guy Suarès « Vladimir Jankélévitch Qui suis-je ? » (La Manufacture, Lyon, 1986) :

Sur le silence : « Il y a deux mots russes pour désigner le silence. Il y a le silence accablant, le silence pesant : « moltchanie« , qui vous accable, dans lequel il n’y a pas de profondeur. Et il y a le silence qui est « tichina« , dans lequel il y a la tranquillité, le calme, la richesse infinie. C’est l’opposition de l’amour et de la mort que j’appelle souvent celle de l’ineffable et de l’indicible. L’amour est ineffable et la mort est indicible. »

Sur la mort : « La mort est-elle une fin qui se prépare ? Non, elle ne se prépare pas. C’est une erreur que de le croire. Il faut distinguer le calendrier de la vérité du présent. Sur le calendrier, plus vous vieillissez et plus vous vous en approchez, n’est-ce pas ? C’est comme lorsque vous prenez le train pour Rouen. Au fur et à mesure que le train avance, vous vous rapprochez de Rouen, sur le calendrier. Mais pour vous, à l’intérieur de vous-même, vous êtes dans un présent perpétuel, vous êtes dans l’éternité. Et vous ne vous rapprochez pas de la mort. À aucun moment. Et c’est pourquoi celui qui au dernier moment meurt, meurt subitement. Toute mort est une mort subite. Je ne sais pas si un médecin accepterait cela. Mais je crois que toute mort, quelle qu’elle soit, est une mort subite. Même la mort d’un vieillard de quatre-vingt-quinze ans. Parce qu’il faut toujours un dernier accident pour qu’il meure, n’est-ce pas ? Il pourrait mourir le lendemain, il pourrait mourir l’année prochaine, il n’est jamais absurde qu’un profond vieillard vive une année de plus ! Il pourrait toujours être prolongé. Mais je pense que mourir de vieillesse est une façon de parler. Parce que celui qui meurt de vieillesse meurt quand même parce qu’un petit vaisseau a craqué quelque part. Il y a toujours un petit accident. »

Sur la liberté : « Le centre de la liberté, ce qui fait que l’homme est libre de toute chose et même de soi tient à ce qu’il est toujours au-delà, toujours autre. Dès que vous avez trouvé l’élément dont dépend votre liberté, qui la constitue, vous vous apercevez que vous êtes aliéné. D’homme libre, vous devenez serf. Car la liberté n’est ni ceci, ni cela, mais elle est toujours au-delà. »

Guy Suarès résume ainsi la pensée de Jankélévitch sur les droits et les devoirs : « Les droits ne sont rien d’autre qu’«un plus qui est un moins» et les devoirs «un moins qui est un plus». Le risque est de voir les droits se métamorphoser en pouvoirs, « en avoir statique, inerte et desséché comme tout avoir ». Il en est de même d’une vertu qui s’isolerait des autres vertus. Cette vertu esseulée ne serait plus qu’un vice. Il en est de même de la vérité d’un droit qui, dès l’instant qu’elle s’écarterait du devoir, ne serait plus que mensonge. »

62 (2 janvier 2021)

Le néant nous mord. Pour lui échapper, il nous faut reconnaître que nous sommes revenus, ou arrivés, à la boue élémentaire. Cessons de minauder, cessons de faire les délicats. Devant nous, en nous, la condition humaine à l’état brut. Pas le choix. L’étonnant, c’est qu’il en sourd parfois la plus aérienne des musiques. Mozart : élémentaire et détaché. Se réconcilier avec le trouble. Pas n’importe lequel. Pas celui qu’on fabrique en agitant un peu l’eau dans la mare. Celui qui nous fait, qui nous constitue. Le trouble inaugural qui, si notre cœur ne se ferme pas, renaît de chacun de nos instants. Inévitable débandade des illusions. Plus d’oasis nulle part. Je suis désert parmi le désert. Jamais à ma hauteur : toujours en deçà, toujours au-delà. Cloaque et espérance. Mais nous sommes ensemble, vraiment tous ensemble, plus que nous ne pouvons le croire. Quelque chose commence, à la mesure de ce qui s’écroule. Merci. (Résurgences, Amour et rangement, 18 décembre 2004)

63 (26 janvier 2021)

“La parole constituée, telle qu’elle joue dans la vie quotidienne, suppose accompli le pas décisif de l’expression. Notre vue sur l’homme restera superficielle tant que nous ne remonterons pas à cette origine, tant que nous ne retrouverons pas, sous le bruit des paroles, le silence primordial, tant que nous ne décrirons pas le geste qui rompt ce silence. La parole est un geste et sa signification un monde.”

“Tout est fabriqué et tout est naturel chez l’homme, comme on voudra, en ce sens qu’il n’est pas un mot, pas une conduite qui ne doive quelque chose à l’être simplement biologique – et qui, en même temps, ne se dérobe à la simplicité de la vie animale, ne détourne de leur sens les conduites vitales, par une sorte d’échappement et par un génie de l’équivoque qui pourraient servir à définir l’homme.”

“La parole est l’excès de notre existence sur notre être naturel.” (Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception)

 64 (25 février 2021)

“La pensée de l’humain ne peut venir que d’ailleurs et non pas de lui-même. L’inhumain est son seul témoignage. Lorsque l’humain veut se définir, en excluant l’inhumain précisément, il tombe dans le dérisoire. Lorsqu’il prétend réaliser son propre concept dans l’humanisme et l’humanitaire, il se dépasse immédiatement dans la violence et le ridicule. La pensée ne vit qu’aux confins de l’humain, à la limite asymptotique de l’humain : l’humain ironiquement caché derrière l’inhumain, et l’inverse : l’inhumain ironiquement louchant à travers l’humain, tout comme l’objet ironiquement louchant à travers le sujet. Transparence du mal.” (Jean Baudrillard, Le paroxyste indifférent)

65 (26 mars 2021)

« Tous les problèmes concernant la liberté d’expression s’éclaircissent si l’on pose que cette liberté est un besoin de l’intelligence, et que l’intelligence réside uniquement dans l’être humain considéré seul. Il n’y a pas d’exercice collectif de l’intelligence. Par suite nul groupement ne peut légitimement prétendre à la liberté d’expression, parce que nul groupement n’en a le moins du monde besoin. Bien au contraire, la protection de la liberté de penser exige qu’il soit interdit par la loi à un groupement d’exprimer une opinion. Car lorsqu’un groupe se met à avoir des opinions, il tend inévitablement à les imposer à ses membres. » (Simone Weil, L’Enracinement)

66 (27 avril 2021)

“La Civilisation Mécanique finira par promener autour de la Terre, dans un fauteuil roulant, une Humanité gâteuse et baveuse, retombée en enfance et torchée par les Robots.”

“Vous aimez me traiter de pessimiste. Mais c’est vous qui l’êtes, car si vous fermez volontairement les yeux à l’état désespéré de la Civilisation, si vous refusez d’évaluer la puissance et la rapidité du courant qui l’entraîne, c’est que vous croyez impossible de résister à ce courant, vous en vous en remettez aveuglément à une certaine Fatalité, idée antique et religieuse aujourd’hui dépouillée de toute grandeur, mise à la portée des imbéciles, cette Fatalité moderne que vous appelez Progrès.”

“Il ne s’agit plus de réparer ou même de venger les injustices passées, mais de faire face à une injustice totale, qui transcenderait toutes les autres, et d’en briser l’instrument coûte que coûte.”

Georges Bernanos (Français, si vous saviez)

67 (31 mai 2021)

« La Société moderne est désormais un ensemble de problèmes techniques à résoudre. Quelle place le politicien roublard, comme d’ailleurs l’électeur idéaliste, peuvent-ils avoir là-dedans ? Imbéciles ! Pensez-vous que la marche de tous ces rouages économiques, étroitement dépendants les uns des autres et tournant à la vitesse de l’éclair va dépendre demain du bon plaisir de braves gens rassemblés dans les comices pour acclamer tel ou tel programme électoral ? Imaginez-vous que la Technique d’orientation professionnelle, après avoir désigné pour quelque emploi subalterne un citoyen particulièrement mal doué, supportera que le vote de ce malheureux décide, en dernier ressort, de l’adoption ou du rejet d’une mesure proposée par la Technique elle-même ? Imbéciles ! Chaque progrès de la technique vous éloigne un peu plus de la démocratie rêvée jadis par les ouvriers idéalistes du Faubourg Saint-Antoine. Il ne faut vraiment pas comprendre grand-chose aux faits politiques de ces dernières années pour refuser encore d’admettre que le Monde moderne a déjà résolu, au seul avantage de la Technique, le problème de la Démocratie. » (Georges Bernanos, La France contre les robots, 1944)

« Car tout le malheur de cette pauvre et commune humanité lui vient justement de ce qu’elle est décevante, et mouvante, et précaire, étant vivante. Mais du jour où, nous autres, savants sociomathématiciens thérapeutes, nous la tiendrons immobile et froide, couchée au tombeau de nos calculs éternels, alors ne craignez plus : cette misérable humanité n’attrapera plus de fluxions de poitrine ; elle n’aura plus de troubles cardiaques ni de transport au cerveau ; car son cœur ne battra plus, jamais. » (Charles Péguy, L’esprit de système, 1905)

68 (2 juillet 2021)

« Les fascistes se trompent, et ils se trompent gravement, aussi les combattons-nous sans réserve. On dira qu’il s’agit là d’un combat facile à concevoir, aisément justifiable : en principe, tout le monde est d’accord, les neuf dixièmes de nos concitoyens sont antifascistes. Si toutefois l’on y regarde de près, on ne tarde pas à découvrir que l’antifascisme est une redoutable abstraction. Au même titre, par exemple, que l’antiracisme ou l’anticolonialisme.» (Francis Jeanson, Notre guerre, 1960)

69 (10 août 2021)

« À un moment où nous nous demandons si les normes démocratiques vont survivre, les critiques de l’hubris des élites méritocratiques et de l’étroitesse de leur vision technocratique semblent vaines. Ce sont pourtant leurs politiques qui ont engendré cette situation : elles ont provoqué le mécontentement que les populistes autoritaires ont instrumentalisé. Il faut, pour répondre à ce mécontentement, réinventer une politique du bien commun et assumer les échecs de la méritocratie et de la technocratie. » (Michael J. Sandel, La Tyrannie du mérite)

70 (7 octobre 2021)

« La France doit assumer son islamité et les musulmans de France doivent assumer leur francité. » (Jacques Berque, Il reste un avenir, 1993)

 

 

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