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Bienheureuse canicule !

LE MARCHÉ LXXX
Tout le monde s’est adapté, soit par la volonté de ne s’apercevoir de rien, soit par la dédramatisation la plus inerte.
Pier Paolo Pasolini
 

Personne n’a été autrement surpris dans nos contrées quand, trois semaines après la canicule de fin juin, l’arrivée de sa petite sœur a été annoncée. Il est désormais évident que papa Délire et maman Technique ne s’en tiendront pas là. On parlait depuis longtemps de leur discutable comportement. Le constat était prêt, il n’y manquait que la signature. Elle est venue en juin, le coup de tampon décisif en juillet. Jusque-là on savait, maintenant on comprend. La chose est vraiment là, le dégât évident, la gravité confirmée. Confirmé aussi qu’il n’y a pas d’issue de secours. Ni personne à qui refiler le mistigri. Si l’on demande à la planète si c’est elle qui a fait ça, elle répond comme Picasso à l’officier allemand qui lui pose la même question en regardant une photo de Guernica : « Non. Ça, c’est vous. »

Dans le corridor inter-caniculaire de juillet, j’ai découvert au musée de la rue de Thorigny une autre toile du même peintre, le Portrait de Madame Rosenberg et de sa fille 1une œuvre de 1918, entre Dada et surréalisme, qu’on trouve aussi sur Internet. Par un cheminement inattendu, mais fort simple, elle m’a reconduit au climat. Madame Rosenberg, épouse de Paul Rosenberg, marchand de tableaux et ami de Picasso, est assise dans un haut fauteuil droit, vêtue d’une robe sombre dont le drapé renvoie à l’académisme le plus solennel. Elle tient sa fille sur ses genoux, un beau bébé vraiment, bien portant comme tout, avec un chou de cheveux sur une drôle de tête. Lorsque la toile fut présentée au public, plusieurs ont pu penser que cette petite fille avait de bien grosses joues : ils ont toutefois évité de s’étonner trop fort 2. Aujourd’hui encore, sans s’en émouvoir plus que cela, des visiteurs ou des internautes probablement amoureux de la litote trouvent ce bébé un peu trop potelé. En regardant attentivement ce Portrait de Madame Rosenberg et de sa fille, je me suis dit qu’il faudrait lui donner un autre nom, clandestin celui-là : Voyez donc ce que vous voyez. Il faut en effet beaucoup de bonne volonté pour ne pas comprendre que cette toile est une provocation. Cette petite fille n’a pas une tête de petite fille. Plutôt celle d’un sénateur radical-socialiste du Beaujolais au sortir d’un banquet électoral de la Troisième République. Une tête stupéfiante, et qui n’a rien à faire ici. Partout ailleurs, on s’en indignerait, ou on en rirait. Dans ce classicisme sévère, dans ce décor hautain, sous le regard d’aigle de Madame Rosenberg, on n’ose pas la voir, on ne veut pas la voir, on ne peut pas la voir : ce serait incorrect, indécent, désobligeant. Et pourtant, cette toile est une énorme blague effrayante, une projection sur l’enfance de tout ce qui use l’âge adulte, de tout ce qu’il n’ose pas affronter. Mais, finalement, on se tait. Finalement on élude. Et l’on emporte avec soi la honte légère d’être un peu lâche. On s’écrase. On s’est fait avoir et on s’écrase. Toile pédagogique. Toile de formateur. Protestation anti-bourgeoise pur jus. Toile politique. Vous ne croyez pas ? Vous pensez que Picasso ne savait pas peindre les bébés ? Et que son ami Paul ne savait pas regarder la peinture ?

Pour comprendre ce qui nous arrive, il suffit de remplacer, d’une part, Madame Rosenberg, le drapé de sa robe, son salon et son fauteuil Henri II par la sérénade politico-médiatique et, d’autre part, la petite fille par la canicule. Dans les deux cas, l’opération est la même : se demander ce qu’on voit, et donc ce qu’on sent, et donc ce qu’on comprend. Rien de plus simple, rien de plus vrai, rien de plus fort, rien de plus utile, rien de plus salutaire. Au regard de cette humble et héroïque démarche, tout est stupide, même et surtout ce qui semble le plus intelligent. Cette manœuvre, aucune raison supérieure n’est fondée à la gouverner. Aucun projet grandiose n’est appelé à l’encadrer. Aucun drone n’a le droit de la survoler, aucun ange. La raison est en elle. Le sens est en elle. La transcendance est en elle. Elle est, c’est vrai, terriblement inquiétante. Mais a-t-on le choix ? L’envie d’ouvrir les yeux, même si l’on sait qu’on va se trouver en face d’un double chaos, le sien propre et celui du monde, a déjà la fraîcheur de ce qu’elle espère. Tandis que la crainte d’être tout à fait pleutre pèse plus lourd que la canicule.

Il en est de cette chaleur décourageante comme de la fille de Madame Rosenberg. On voit rarement la réalité toute nue dans son berceau. Naguère, à la même époque, les marronniers poussaient gentiment au milieu des journaux télévisés. Les amoureux batifolaient sous les jets d’eau, les bambins pataugeaient dans le bassin du Luxembourg. C’était la fête à la grenouille en plein été, pour tout le monde, sous le large sourire de Phœbus. La technique n’avait pas encore frappé, la nature restait dans les clous, les commentateurs y allaient de bon cœur. Ces temps-ci, les journaux télévisés n’ont plus de quoi rire. Et pas encore le goût de dire.

Quand on annonce au micro de France-Inter que demain sera encore plus chaud qu’aujourd’hui, une voix trop rassurée pour être rassurante s’empresse de claironner dans le studio : « Mais c’est l’été, voyons, c’est l’été, nous sommes en été ! » Les chaînes d’infos jetables, elles, ne claironnent pas. Elles matraquent, elles pilonnent, elles vocifèrent. Impitoyablement, elles assènent des chiffres exacts avec des accents dans lesquels on sent nager des intentions suspectes. Il y a de la cruauté dans la frustration qu’elles imposent et qu’elles s’imposent. Et quelque chose de meurtrier dans ces cataractes d’informations répétitives. Elles disent tout mais en retenant l’essentiel, l’indéchiffrable et inchiffrable essentiel. On les imagine au musée devant un Picasso oublié que le peintre aurait appelé Canicule. Pas une goutte de la sueur qui ruisselle sur les visages anguleux des personnages ne leur échappe. Mais elles n’ont pas le droit de voir que cette sueur est rouge.

C’est pourtant sur l’une de ces chaînes que j’ai vu poindre un peu de vérité. Une journaliste et un consultant sont saisis d’un doute et de beaucoup de scrupules. Faut-il faire un tel cas de quelques degrés de plus, se demande le consultant, quand les États-Unis et l’Iran sont peut-être au bord de l’affrontement ? La journaliste, elle aussi, hésite : cette vague de chaleur qui nous vient du Sud, ne pouvons-nous d’abord penser à ceux qui, les premiers et bien plus que nous, en souffrent ? Ces deux-là ne trichent ni ne mentent. Ils voient que la sueur est rouge. Le détail leur a sauté aux yeux, ils hésitent à en faire précisément mention mais il pèse sur leur cœur, il perturbe leur voix, il brouille leurs mots. Ceux-là ne sont pas des propagandistes, ni des distributeurs de vérités toutes faites. Ils sont entre dire et ne pas dire. Comme nous tous. Ce qu’ils entrevoient leur semble si ahurissant qu’ils ne peuvent pas le reconnaître tout de suite, la vérité est souvent si peu digeste ! Mais, au-dedans, ils ont vu. Ils ont pris la mesure de la chose, ils ne l’oublieront plus. Un jour, je le crois, la transmission se fera. C’est que parler de ce coup de chaud, ce n’est pas rien. C’est regarder ce monde, ce monde qui est notre monde, et l’asseoir sur le banc des accusés. Les mots sévères qu’ils ne prononcent pas, les excellentes mauvaises raisons qu’ils avancent pour justifier leur embarras les disent pour eux, mieux qu’eux, plus haut qu’eux. Les situations qu’ils choisissent pour les comparer avec la canicule, les plus violentes qu’ils puissent trouver, parlent d’elles-mêmes. Ils peuvent détourner les yeux de ce tableau. Ils y ont vu, une fois pour toutes, ce qu’il importe au progrès et à la police de la communication qu’ils ne voient pas : l’absurde et le terrible.

Greta. L’arme secrète. Comme elle est confortable cette voix de l’enfance qui vient de loin ! Elle émeut délicieusement le citoyen-consommateur sans rien lui rappeler de lui-même, sans le mettre aucunement en porte-à-faux, sans faire aucune allusion à sa capitulation ! Ses rêves à lui, il y a longtemps qu’il ne les entend plus, il les a enterrés trop profond. Mais quelle doublure, Greta ! Une enfance étrangère munie de tous les sacrements médiatiques. Une enfance en règle avec l’opinion, une enfance officielle qui, de plus, parle le langage des adultes. Une enfance de secours pour les mutilés de l’expression. Greta ou la prothèse d’âme. L’enfance de tout le monde, et de personne, surtout pas la sienne ! Pauvre petite. Ce montage est tellement gros doigts, comme disent les Réunionnais ! Exactement à son âge, dans la chapelle du patronage de Montrouge, je commentais la messe devant une centaine d’enfants et autant d’adultes. Ce qu’il faut de culot et de confiance pour s’exposer ainsi à seize ans, je le sais d’expérience. Rien à voir avec un désir de gloriole. On obéit à un mouvement puissant dont on ne sait rien, plus fort que soi, quelque chose comme une solitude qui n’en peut plus. En dépit de la disproportion de nos audiences, c’est peu dire que je me mets à la place de Greta ! Mais il y a une grande différence. Pour cet exercice, personne, je le jure, ne m’a jamais donné le moindre conseil, suggéré la moindre idée, je ne parle même pas d’éléments de langage ! Nous étions trois ou quatre à assurer cette sorte d’animation spirituelle, chacun y jetait ce qu’il voulait et ce qu’il pouvait trouver de lui-même, de ses doutes, de ses problèmes, de son espérance. Greta, bien sûr, croit dur comme fer à la cause qu’elle défend, mais ce n’est pas sa parole que j’entends. De son discours, peu m’importerait, en ces temps où tout le monde a sa plume, de savoir qui a écrit quoi si ce mélange de vraie et de fausse enfance n’était si détonnant. Cette dévotion technocratique, la véhémence ringarde de ces interpellations d’hémicycle et ce nous les enfants qui sonne si atrocement faux, comment peut-on imaginer que cette purée, aussi lourde que les canicules passées ou à venir, ait quelque vertu nutritive ? Pour vendre des bagnoles, on a besoin du corps des femmes. Pour vendre de l’optimisme politique, on a besoin de l’âme de Greta. Quelques-uns de nos impitoyables censeurs de la moralité publique auront-ils le courage de ne pas faire comme s’ils n’entendaient rien ? On ne sauvera pas la planète en utilisant l’enfance. On ne sauvera pas la planète en trichant avec l’enfance. Pas plus qu’on ne la sauvera avec des générosités narcissiques de milliardaires. Mais là, c’est à pleurer de rire. Là, comme d’habitude, le faux sérieux montre ses fesses. Ce voilier, cette luxueuse économie d’énergie que des meutes médiatiques venues de partout pour accueillir l’héroïne fabriquée se feront un honneur écologique d’annuler vingt fois, comment ose-t-on tourner un nanard d’une telle pouillerie ? Quand la canicule aura versé à nos peuplades le fond de casserole d’énergie que suscite brièvement le désespoir, Lamartine prouvera une fois de plus qu’il est un grand homme : comme il l’a annoncé, la prochaine révolution, dans nos contrées, sera celle du mépris.

Jour après jour vont s’entasser les oreillers de données, les polochons de commentaires, les matelas de statistiques, les couettes et les traversins de décryptages en tout genre sous lesquels des régiments, des divisions, des armées d’informés mal formés vont tenter de faire disparaître l’étonnante nouvelle que Léon-Paul Fargue nous a annoncée, au siècle dernier, avec une tranquille précision quand il nous a dit que « l’univers grillait comme une andouille ». L’info n’est pas un bobard. Personne ne peut plus la contredire. La seule solution est donc de tenter de l’oublier sans l’oublier, de l’amadouer, de la repeindre aux couleurs du possible, du tolérable. Il y a tant de manières d’éluder ! Très efficace, celle qui consiste à se lancer dans une chasse minutieuse aux symptômes de la canicule : excellente façon de retarder le moment de l’affronter. Plus classique, bien sûr, la stratégie de reconnaître en elle du connu, ce qui permettra – au moins un temps – de remettre en selle les objectifs et les méthodes qui auront conduit le monde à ce désastre. Les responsables leur renouvelleront leur confiance avec un enthousiasme redoublé, même s’il sera devenu impossible au plus naïf des terriens de dénicher dans ces manœuvres plus de modernité que dans un curriculum vitæ de dinosaure. Pour chasser les doutes du populaire, on lui fera un devoir sévère de s’inspirer de l’exemple de ses premiers de cordée, de ses premiers enchaînés. Ainsi l’humanité pourra-t-elle marcher en ordre, en rangs et à reculons vers son parking définitif. Je parie pourtant bien qu’elle ne s’y enfermera pas tout entière, même si, parfois, dans ses moments de désespoir, elle sera tentée de le regretter. Ce qui lui arrivera – en essayant de le dire, je me dis que je rêve mais je ne me crois pas – ne sera finalement que l’envers d’une naissance, l’envers massif et effrayant d’une éclosion délicate. Elle entrera dans une nouvelle ère dans laquelle la question de sa survie sera son pain quotidien et, avec elle, l’évidence de sa fragilité. Elle en sera bouleversée de fond en comble, et d’abord bouleversée de se sentir à ce point bouleversée. Peut-être la mort ne lui sera-t-elle plus un très gros problème. Peut-être lui apparaîtra-t-il, comme à Léon-Paul Fargue ou à Simone Weil, que mourir n’est rien d’autre que se détourner de la naissance.

S’adressant à de jeunes dirigeants d’entreprise dans une ancienne gare devenue une halle, un homme politique qui venait d’arriver à d’importantes fonctions, leur tenait, il y a deux ans, un étrange langage. Filant la métaphore de la gare, il alla droit au but. Une gare, constata-t-il, « c’est un lieu où l’on passe ». Mais, précisa-t-il, c’est aussi « un lieu qu’on partage ». Et d’en faire le modèle de notre vie à tous. Nous y sommes. La conséquence lointaine de la canicule, c’est que les habitants de la terre vont être invités jour après jour par leur planète elle-même – et non plus seulement par des religieux ou des penseurs – à partager l’évidence qu’ils sont des passants et à reconnaître dans ce passage et dans ce partage ce qui s’y trouve effectivement depuis le commencement du monde : le sens même de leur humanité et sa plénitude. Cet homme politique s’appelait, je crois, Emmanuel Macron. Le Président de la République a sans doute les moyens de le retrouver. Je souhaite de tout cœur – pour lui et pour nous – qu’il en fasse très vite son plus proche conseiller.

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » Je devais avoir treize ou quatorze ans quand j’ai rencontré l’avertissement de Paul Valéry. Je ne crois pas en avoir été troublé, bien au contraire. Cette limite était libératrice, elle me décollait d’un monde qui m’engluait, une solidarité nouvelle s’installait entre lui et moi. Elle était fondée sur notre commune fragilité, mais la mienne n’était pas une nouveauté et qu’elle fût aussi la sienne était plus consolant que désastreux. Pourtant l’essentiel n’était pas là, un autre sentiment m’envahissait. L’image qui l’évoquerait le moins mal serait un château et, dans ce château, les portes des appartements, en enfilade, qui s’ouvrent les unes après les autres, jusqu’à un je ne sais quoi que je peux appeler l’infini. J’ai repensé à cette image quand j’ai entendu le programme de fin de vie qu’on propose à ceux que l’on ne peut plus soigner : « La sédation profonde et continue jusqu’au décès. » C’est exactement mon rêve. Mais à l’envers.

La canicule et les désastres qui vont sans doute s’ensuivre ne raniment pas forcément en nous la pensée de la mort. À peine sommes-nous inquiets. Pas indifférents pour autant. Dégoûtés et résignés. Résignés au dégoût, dégoûtés de la résignation. Trop, c’est trop. Le monde finira-t-il par ressembler à une prison dont les détenus, las de crier et de pleurer, prendront le parti de rire si fort de leur condition que leurs geôliers seront eux-mêmes gagnés par une hilarité énorme qui secouera leurs clés dans leurs poches ? Triomphe du dérisoire ! Le grand perdant perdant des énarques ! Monsieur le Dérisoire général, c’est ainsi qu’on s’adressera au président du monde ! Allons. Vilaines rêveries. Chacun se retrouvera dans le paysage intérieur que lui aura laissé son expérience du monde, voilà tout. Je ne puis parler que du mien, il est rude. Contingence, incertitude, formes ouvertes, scepticisme absolu sur presque tout et d’abord sur moi-même, voilà mon kit de survie, voilà les quelques mots que je jetterais, avant de m’enfuir, à qui voudrait savoir ce qui me laisse vivant. Si je crois en Dieu, questionneur, demande-le à ta petite sœur. Peut-être que je n’en sais plus rien, peut-être que je n’ai plus envie d’en parler. Mais ne me pollue pas la question, j’y tiens : la réponse est dans la manière dont on la pose. Questionneur, tu n’es pas neutre. Questionneur, tu n’es jamais neutre. Questionneur, quand tu crois que ta science te fait neutre, tu es un ballot. Personne, un seul instant, n’est neutre. Tu ne joues plus aux billes, questionneur, tu n’as plus droit aux coups d’essai, aux coups d’ess’, comme on disait. Tous tes coups sont des coups bons, questionneur ! Être neutre, questionneur, c’est la manière bourgeoise d’être nul, c’est la manière bourgeoise de s’annuler ! Être neutre, questionneur, c’est la manière bourgeoise d’ « accumuler dans un coin », c’est la manière bourgeoise « d’oublier d’où l’on vient et où l’on va » comme disait l’ancien conseiller du Président de la République, celui qu’il va rappeler.

« Ah ! non ! me lance la boulangère comme si on lui avait tagué sa boutique, ah ! non ! cette fois c’est trop, c’est insupportable, moi je dis Non ! » On peut dire autre chose. Il reste beaucoup d’autres choses à dire. Pourtant, elle a tout dit. Si ses mots ne sont pas le ciment et l’armature de ce qu’on va ajouter, tout ce qu’on racontera sur le climat sera inepte et mensonger. Même et surtout si c’est très savant : aucune pensée ne peut tenir debout, ne serait-ce qu’un instant, ne serait-ce qu’une infime fraction d’instant si elle n’a pas mesuré, sous la drôlerie de la formulation, la largeur et la profondeur de cette protestation. En l’ignorant, en la minimisant, en la méprisant, on est un monstre. Non pas l’un de ces monstres grandioses d’autrefois qui désignaient la beauté en exhibant l’horreur : un monstre de série, un monstre ordinaire, un monstre homologué, un monstre validé, un monstre conforme bourré de principes nés de personne et de rien, un monstre à objectifs, un honnête monstre qu’il est légitime de décorer, un terrifiant monstre rassurant au-delà duquel rien n’est à chercher, ni la vie ni la mort, ni l’amour ni la haine, un monstre banalement destructeur, machinalement destructeur, un monstre efficacement nul, éternellement ballotté entre lui-même et lui-même, entre un oui qui a des allures de non et un non qui a une gueule de oui, entre une soumission qui est une révolte inavouée et une révolte qui ne peut étouffer une soumission secrète.

Hormis son pain, je ne sais rien de la boulangère. Mais elle ne m’a jamais parlé de cette façon. Généralement elle me dit : bien cuit ou pas trop cuit ? Ou elle me dit : le flan, nature ou aux fruits ? Ou elle me dit : au revoir, Monsieur, merci, bonne journée à vous. Elle parle une langue qui n’a rien à prouver, rien à conquérir. Une langue pour faire ce qui est à faire, dire ce qui est à dire. Qui ne lui remplit pas la bouche, l’esprit, le cœur. Qui n’est pas la vitrine de son âme, pas non plus une pâtée pour étouffer autrui. Une langue discrète, qui occupe peu de place. Une langue pourtant qui a de la réserve, une langue qui en a gardé sous le pied. Avec la prudence de l’honnêteté, elle a mis de côté l’espace dont elle aurait besoin un jour qui ne serait pas un jour ordinaire. Je vois bien d’où part cette langue et comment elle s’affirme, comment elle s’impose sans violence. La boulangère ne déclare la guerre à personne mais, dans les grandes circonstances, elle ouvre le coffre-fort secret de son cœur dans lequel, jour après jour, baguette après baguette, croissant après croissant, s’est constituée toute seule, miette après miette, sa réserve de sens.

Tout est ici infiniment concret, mais d’un concret qui ridiculise celui des spécialistes, des politiques, des chroniqueurs. Un concret qui vient de loin, et qui pèse son poids.  Derrière la boutique, entre pétrin et four, son mari, en tricot de peau, s’éponge le front, les bras, les épaules. Par la porte entrebâillée, le jeune commis passe la tête ahurie d’un gamin qui n’a pas révisé le bon chapitre. Les clients sont nerveux, faussement joviaux, pas un qui n’y aille de sa blague inquiète sur le climat. La boulangère fait tout pour rester aimable, elle sourit, elle confirme, elle remercie, elle passe son épreuve de bonne volonté. Elle s’appuie un peu à son comptoir, la sueur lui fait constamment essuyer ses lunettes. Tandis que ses doigts pianotent sur la caisse, elle regarde les clients, le débraillé qu’impose la chaleur ne leur va pas bien. Ce qu’elle voit tous les jours, aujourd’hui elle le regarde, ou le contemple. Tout est habituel mais rien n’est comme d’habitude.

S’adapter, ils mâchouillent tous ce mot. Ce n’est pas celui de la boulangère. Ni le mien. Subir, oui, bien sûr, subir ce qu’on ne peut éviter. S’adapter, il y a de la démission là-dedans. Une militante écologiste de premier plan, confondante d’humilité, témoigne de sa vertu sur le ton légèrement hésitant du pénitent qui avoue ses péchés. Oui, c’est vrai, plutôt que les jeter, elle fait réparer ses appareils ménagers. Oui, elle en convient, la viande, elle en mange chez ses amis, pour ne pas les embarrasser, mais jamais chez elle. L’avion, elle le prend maintenant tous les trois ans, non plus tous les ans, quand elle ne savait pas. Ses vêtements, elle les porte plus longtemps puis les donne à recycler. Le journaliste lui aussi se fait humble. Il admire respectueusement. Il sait que tout le monde n’agit pas comme cette femme exemplaire mais son cœur généreux connaît les contradictions humaines. Il admet que les gens aient en eux ce qu’il appelle des paradoxes, un apôtre se doit d’être doux et patient. Tout cela est magnifique, magnifiquement magnifique. Mais j’ai beau faire, j’ai beau n’être payé ni par la boucherie, ni par Air France, j’ai beau comprendre ce qu’on me dit et ne pas avoir la moindre envie d’en prendre le contrepied, j’ai beau faire et j’aurais beau dire, de tout ce bavardage que je sais pourtant sincère je ne crois pas un mot. Un vin trop léger, et qui veut trop prouver. Un vin de circonstance. Pas assez de corps. Un produit. « Nature ou aux fruits, le flan ? », demande la boulangère.

Je ne récuse pas le point de vue de cette écologiste. Mais son discours me convainc peu et deux mots de la boulangère me convainquent beaucoup. L’écologiste s’adresse à une part de moi, la boulangère s’adresse à moi. Elle parle comme ma sœur en humanité, l’écologiste comme l’honorable représentante d’une honorable théorie. Celle-ci a droit à mon respect, celle-là suscite mon amitié. Celle-ci veut m’empêcher de mourir, celle-là veut que je continue à naître. Et moi, c’est la naissance qui m’intéresse, pas la mort. Et donc je ne veux pas m’adapter à la canicule. Et donc je ne veux pas collaborer avec la canicule. Je ne veux pas m’adapter à l’avidité, à la soumission, à l’orgueil dément qui l’ont produite. Contraint de la subir, je veux la considérer dans toute sa réalité, avec toutes ses causes, avec toutes ses conséquences et, surtout, avec tous les présupposés, toutes les prétentions et tous les abandons qu’elle nous a suggérés ou imposés. Je veux qu’elle nous reconduise à ce point de nous-mêmes où nous avons choisi la folie pour que, de ce point, nous repartions tout autrement.

Entre cette écologiste et ce qu’elle a raison de combattre, il existe une terrifiante complicité dont je ne pense pas un instant qu’elle ait conscience et dont je suis certain, si tel était le cas, qu’elle la dénoncerait hautement. Son discours colle au monde autant et plus que celui qu’il refuse et qu’il condamne, celui du productivisme cynique, des affaires, de l’argent-roi, de la tyrannie de la marchandise. Ce n’est pas en effet seulement par ce qu’il impose que l’économisme managérial dévitalise la Terre et ses habitants, les individus comme leur société. C’est aussi, et surtout, par ce qu’il refuse, par le lugubre non-sens d’une vie qu’il veut vider de son intériorité, d’une imagination dont il entend limiter la portée au visible et au connu, d’une liberté dont il n’autorise le déploiement que dans la cour que ferment l’utilité et la misérable morale de surveillants qu’elle engendre, d’une existence dominée par la tyrannie morbide de la réussite, d’une culture mécanisée, d’un mépris radical de soi-même dont les plus jeunes et les plus démunis apprennent à leurs frais à quelle exaltation barbare il peut conduire.

Notre univers ? Un « canton détourné de la nature », dit Pascal. Le « petit cachot » où l’homme se trouve logé. Les changements climatiques ? Moins que la griffe d’un chaton sur un tronc d’arbre. Mais, pour nous, l’absolu de l’immense. Le suicide, pour un être comme pour l’humanité, c’est quand on se ferme le mystère. Non pas le mystère comme question, non pas le mystère comme exercice de l’esprit. Le mystère comme source, comme miroir, comme propulsion, comme gouffre d’évidence. Et surtout, le mystère comme relation. La canicule ? Tout s’y rencontre, le monde, notre histoire, nos cœurs, l’infiniment grand et l’infiniment petit, mon minuscule destin et la procession des univers. Tout ce que notre époque veut fuir en s’inventant un concret sur mesure qui n’est qu’une paire de bretelles dont l’une soutient la bêtise et l’autre la lâcheté.

Il y a de magnifiques pensées qu’on hésite maintenant à recopier tant l’usage qu’on en a fait est sordide. Rien ne résiste à la vulgarité. Ce n’est pas en songeant aux affaires des partis politiques, même transparentes, que Friedrich Hölderlin nous affirme que « Quand grandit le danger, grandit aussi ce qui sauve ». J’imagine, par contre, que cet étrange conflit qui s’est ouvert entre nous et le monde, et qui ne semble pas devoir se fermer de sitôt, est une occasion, digne du poète, de méditer sur sa profession d’espérance. Le seul danger, c’est de ne pas nous sauver par ce qui nous grandit et de ne pas nous grandir par ce qui nous sauve. Le reste, vie et mort et tout ce qu’il y a entre elles, amour et haine et tout ce qui les sépare et les réunit, le reste c’est notre ordinaire, c’est-à-dire – à nos yeux effarés et incrédules – notre extraordinaire. Toute cette histoire de climat…  J’allais dire que c’est une pédagogie mais là encore le mot n’est plus un cadeau. Et pourtant, voyez la complication, cette histoire, elle, si nous savons la lire, est un cadeau. Bienheureuse canicule !

11 août 2019

Notes:

  1. On trouve la toile de Picasso à l’adresse suivante : https://en.wikipedia.org/wiki/File:Pablo_Picasso,_1918,_Portrait_de_Madame_Rosenberg_et_sa_fille,_130_x_95_cm,_Mus%C3%A9e_Picasso,_Paris.jpg  
  2. On trouve le détail dont il est question à cette adresse : https://www.flickr.com/photos/btempel/18823036474

Management : éradication immédiate

En quelques jours, l’annonce de vingt-huit suicides en quatre mois dans la Police et les comptes rendus terrifiants du procès de France Telecom. S’ajoutant au reste. On a le droit de se taire. On a le droit de parler. On n’a pas le droit de raconter des histoires. Il y a trois manières principales de se moquer du monde. La première consiste à chercher et trouver des boucs émissaires en espérant que l’horreur se noiera dans leur véhémente désignation. S’il y a des responsabilités personnelles, à la Justice de les établir mais, si lourdes qu’elles soient, elles s’appuient sur la constante complicité des pouvoirs et des supposées élites politiques et économiques avec ce monument de bassesse et d’hypocrite violence que constituent l’idéologie et les pratiques du management. La deuxième manière de tricher, plus grossière mais non moins perverse, consiste à en appeler pitoyablement aux valeurs et, par exemple, à exhorter les entreprises à se montrer plus « humaines » : les bons apôtres qui s’en tiennent à ces pieusetés sont généralement agrégés de double langage et docteurs en ambiguïté. La troisième fumisterie, c’est d’imaginer que ces questions se résoudront « autour d’une table » par trois rencontres entre patrons et syndicats, et deux signatures au bas d’un papier.

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Telecom, la Police, Renault-Guyancourt, etc. Pour avoir assisté, dans de très nombreuses entreprises, aux transformations du monde du travail survenues au début des années quatre-vingt, pour avoir alors exercé mes activités de formateur avec le souci principal de comprendre les lourdes conséquences de ces bouleversements sur les travailleurs, pour avoir proposé les remèdes qu’il conviendrait de leur opposer, je porte sans hésitation le diagnostic suivant : intoxication au management. Je répète : intoxication au management. Je ne dis pas : intoxication au mauvais management. Ceux qui me trouveront excessif et me réciteront la fable du bon et du mauvais management valideront plus ou moins consciemment une escroquerie linguistique. En France, à la fin des années soixante-dix, le mot management a désigné cet ensemble de pratiques et de prescriptions venues principalement des États-Unis et du Japon dont Jean-Pierre Le Goff, une fois pour toutes, a établi le caractère idéologique. Puis, snobisme de cadres sup aidant, il est devenu un synonyme de direction, ou d’organisation, ou d’administration. Il faut donc mettre les points sur les i. On peut parler d’une bonne direction, d’une bonne organisation, d’une bonne administration. On ne peut jamais parler d’un bon management. Sauf si l’on se tient pour un manager, et qu’on manipule comme on éternue. Le management est intrinsèquement pervers. 1

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Management. Comment ce mot et cette chose ont pu être tatoués ensemble, au début des années quatre-vingt, dans l’esprit des travailleurs, cela n’est concevable que si l’on se représente l’écart vertigineux qui s’est creusé entre les illusions qu’a suscitées la technique et la réalité qu’elle a sécrétée, dont nous commençons à voir partout, et d’abord dans l’impitoyable verdict du climat, le caractère lourdement démentiel. Le management est une exploitation vicieuse de l’angoisse et, surtout, de la peur de l’angoisse. Il suggère à ses victimes, en les entraînant dans des aventures entièrement illusoires, qu’elles sont incapables d’affronter leur destin et de vivre leur vie singulière. Le management est une dénégation dramatiquement puérile du tragique, c’est-à-dire de l’existence elle-même. Le management est mensonger par nature, d’où son activité polymorphe, d’où sa capacité de chanter les airs les plus contradictoires. Le management est une machine à aliéner. Il brouille les consciences comme le cuisinier les œufs : il les casse, il les vide, il les mélange. Le management est une discipline servile. Le management est une activité nuisible.

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Le fonds de commerce du management : ruiner l’individu en faisant partir en fumée son passé et en rabattant son avenir, comme une enveloppe qu’on ferme, sur l’instant présent. Ainsi le passé ne laisse pour tout héritage, et l’avenir pour toute promesse, que la rage folle de n’être rien et l’illusion grotesque qu’un activisme mécanique peut faire de ce rien quelque chose. Mais rien, même saupoudré de grands mots, n’est jamais autre chose que rien. Mieux vaut, pour s’en apercevoir, ne pas attendre qu’il soit trop tard.

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Le manager idéal ressemble à un vieux gamin refoulé. L’entreprise est sa mauvaise mère, elle le gâte. Sous sa protection, il joue aux petits soldats, sans danger, avec les vies des autres. Ce qu’il sait, ce qui l’obsède, ce qu’il n’ose pas avouer, le pauvre, c’est que sa première victime, c’est lui.

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Le meilleur des hommes et la meilleure des femmes, quand ils mettent en œuvre dans leur secteur d’autorité les méthodes du management, nuisent plus sûrement à leurs subordonnés et à la vie sociale tout entière que les pesticides à la nature.

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« Le travail donne sens », dit Daniel Cohn-Bendit. Non, non et non. Le sens désigne le travail.

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Sur chaque lieu de travail, mettre en place une cellule anti-management, une c. a. m. Pour y faire quoi ? 1. Se parler. 2. Parler ensemble des autres. 3. Parler ensemble du monde. 4. Faire sentir qu’on n’acceptera plus n’importe quoi.

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« La police et la gendarmerie ne sont pas malades du suicide » se rassure le ministre de l’Intérieur. La dénégation vaut aveu. Les « responsables » de France Telecom voyaient dans les suicides des salariés une addition de drames personnels. Profondément déconcertés hors des mondanités, énarques et polytechniciens ne savent plus raconter, devant le drame, que des histoires de trains qui arrivent à l’heure ou de verres à moitié pleins. Ils sont aussi paumés que les autres, et de cela, s’ils pouvaient seulement l’admettre, seuls des imbéciles les blâmeraient.

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J’admire que le ministre considère que, dans la police, « on n’est peut-être pas assez vigilant à la façon dont on vit avec son collègue ». En somme, la faute aux copains si on déprime ou si on se suicide ! Jusque dans cette circonstance, la machine managériale à diviser fonctionne cinq sur cinq. Et, après avoir divisé dans la réalité, elle tâche, comme d’habitude, de rassembler dans le délire en proclamant que la police est une famille ! Mais naturellement ! La gendarmerie aussi, n’est-ce pas, et toutes les entreprises, bien sûr, et les administrations, cela va sans dire ! Des familles ! De belles familles ! De grandes familles !

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Deloitte et Accenture ne sont pas des comiques troupiers mais « deux géants du conseil » dit Le Monde. Ils ont inventé un truc épatant, l’évaluation à 360°. Fini l’entretien d’évaluation de papa. Beaucoup trop mesquin. Désormais, tout le monde évalue tout le monde. De l’instant où l’on arrive au boulot à celui où l’on en sort, toute personne qu’on rencontre, dans un bureau ou à la cantine, dans les couloirs ou dans les toilettes, devient un juge et un suspect. Admirables Deloitte et Accenture ! Offrons-leur vite deux trottinettes jumelles ! Naturellement, avec un peu de retard, le chewing-gum est arrivé en France où une cadresse supérieure d’une entreprise de fourniture industrielle a tout de suite compris l’intérêt de la chose : « Ce qui se passe entre deux personnes, dit-elle, reste subjectif. C’est mieux que d’autres donnent leur point de vue. » C’est vrai, c’est vrai. À plusieurs, on fait plus attention à ce qu’on raconte, on se lâche moins. On ne dit que ce que tout le monde est payé pour dire. On engage, en somme, un processus d’intelligence collective tout à fait positif pour les intérêts de l’entreprise.

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Ce « Suicidez-vous » que des excités lancent aux forces de l’ordre, je ne l’aurais pas pris mieux que les fonctionnaires. Révoltant. Mais il faut se méfier des injures, elles cachent parfois bien des choses. « Suicidez-vous », ce n’est pas « On va vous faire la peau ». C’est à la fois plus et moins. Moins parce que ce n’est pas une menace. Plus, parce que cette allusion à ce que vivent les policiers est particulièrement cruelle. Et c’est cela qui m’intrigue. Sous l’injure, je sens comme une demande, un espoir de connivence. Comme si ceux qui crient ce « suicidez-vous » avaient peur pour eux-mêmes, peur de se suicider eux aussi, comme s’ils s’identifiaient, malgré eux, malgré leur haine, aux disparus. Comme s’ils se sentaient pris dans le même péril impossible à nommer. Peur d’être suicidés par le monde. Comme si, au beau milieu de la fureur, il y avait comme une esquisse de reconnaissance, comme la conscience infiniment lointaine, mais non pas absente, d’une solidarité de destin :

Nous vivons sous le même règne
Et lorsque vous saignez je saigne
Et je meurs dans vos mêmes liens

13 mai 2019

Notes:

  1. Au fronton du site de Baptiste Rappin, Bernanos est cité deux fois. « Le Bon Dieu ne m’a pas mis une plume entre les mains pour rigoler », tel est le constat exigeant qui s’impose et donne sens à son travail. Mais le nom même de ce site – les plus jeunes lecteurs s’en apercevront-ils ? – est une allusion à Bernanos. Donnons-leur un indice. Sous le soleil du management reprend, à un mot près – le dernier – le titre de l’un de ses plus beaux romans. Je ne doute pas de leur stupéfaction quand ils auront trouvé. Qu’ils sachent alors que cette comparaison, je l’approuve et la confirme. Je ne me la suis jamais formulée aussi clairement mais quand j’ai vu à quel enfermement, à quelle détresse l’idéologie et les pratiques du management condamnaient tous ceux, puissants ou non, qui s’y trouvaient soumis, c’est autour de ce mot-là, de ce nom-là, et de nul autre, que mon indignation et ma rage tournaient. Qu’ils entrent donc vaillamment, et avec confiance, dans ce site. D’autres surprises, très heureuses celles-là, les y attendent.

Pas « infox » : bobard !

À quatre-vingt-dix ans, mon cousin de Grasse se sent de monter à Paris pour nous faire la bise. Avec Titine, bien sûr, sa petite Renault. De même, il y a des gens qui se sentent d’enrichir la langue française : je ne conseille à personne de monter dans leur bagnole. À l’origine de l’affaire, un certain Donald qui a lancé sur le marché mondial une expression qui cartonne, fake news, à laquelle il importait absolument, et urgemment, de fournir un équivalent français qui s’imposerait à nos autorités administratives. Si quelque nouveau Roland Barthes s’emparait de l’affaire, il se poserait sans doute une question préalable sur ce volontarisme linguistique et sur l’étrange rapport à la langue qu’il suppose. Mais venons-en au fait. On s’est réuni, on a commissionné et, finalement, comme pour l’Oscar ou le César, il y a eu des nominés. Cinq, si j‘en crois les gazettes : craque, fallace, infaux, infausse, intox. J’imagine qu’infaux et infausse ont fait long feu, qu’intox a été renvoyé aux archives de l’Armée, que fallace a été jugé savamment farfelu. Restait craque, qui s’emploie le plus souvent au pluriel, un peu démodé peut-être. Et le gagnant fut : infox. Un mot venu de nulle part, pas plus français qu’anglais, épinglé d’une grosse astuce ambiguë qui nous ramène en douce chez Donald : quand on entend fox, si l’on a plus de soixante ans, Movietone n’est pas loin, et le tout-puissant cinoche américain du bon vieux temps…

Infox ou pas, il y avait un mot, un vrai mot français. Et là, le Roland Barthes à venir aura du pain sur la planche quand il se demandera pourquoi le comité d’enrichissement a écarté le substantif qui s’imposait, qui a de la branche et de la chair, qui vient de loin, qui a laissé sa trace dans la politique, dans la littérature autant que dans l’âme populaire. Certes, je ne vais pas dire « Ils ont écarté bobard !» comme on disait « Ils ont tué Jaurès ! ». Ni le dire ni le penser ! Mais si, un instant, en moi, cette connexion inattendue s’est faite, je vois trop bien pourquoi. La société occidentale a peur de la vie. Dans les gens comme dans les mots, elle l’aime, mais pas trop vivante. Au fond, elle la trouve un peu vulgaire. C’est pourquoi, les mots, elle les préfère plutôt ternes et, en France, si possible, anglais, donc moins chargés. Chaque fois que se murmure un mot d’amour, que résonne un mot vivant qui n’a demandé à personne une autorisation de séjour, la civilisation occidentale a deux réactions. D’abord, elle s’oublie de terreur dans sa culotte virtuelle. Puis, se ressaisissant, se débarrasse du mot en l’embaumant. Quand le futur prince de la sémiologie cherchera pourquoi bobard a été éliminé, il trouvera, à mon avis, que ce mot-là, comme on dit, il était trop… Il n’avait pas la légèreté du vide. Il n’était pas éligible pour un passeport diplomatique.

Bobard, nous dit pourtant le Centre national de ressources textuelles et lexicales, est attesté depuis le XIIe siècle. Il se rattache à l’ancien français boban, qui signifiait vanité. Au XIIIe siècle, on trouve le verbe bober, qui veut dire tromper, et l’adjectif bobert, pour présomptueux, sot. Au XVIe siècle, pour mensonge, on dit bobeau. Ainsi nous avons cette bouteille dans la cave et nous servons une piquette ? Trop chargé d’histoire, bobard, non ? Pas assez de savoir vivre ? Pas assez de savoir être ? Un peu trop physique aussi peut-être ? Voyez son radical bob- : c’est une onomatopée, il sonne comme le mouvement des lèvres quand elles font la moue, quand elles expriment le dégoût. Bobard, c’est du tout vivant, c’est du trop vivant, un mot trop riche peut-être pour le comité d’enrichissement. Je l’entends encore dans la bouche de ma mère, parlant, furieuse, de la ligne Maginot. Ou du bobard de Paul Reynaud, en 1939 : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ». Ou, du même Paul Reynaud, un an après, l’autre bobeau cynique quand il explique que « la ligne du fer est coupée ». Trop de vérité dans ce mot bobard, vraiment, vérité et graisses animales sont néfastes aux citoyens. Infox, ce nom tout couillon de médicament, voilà qui est malin et sautillant, relax et branché. Bobard n’est pas assez convivial et trop intrusif. Jamais de réalité, voilà tout le programme des réalistes ! Et, côté mémoire, juste les séquences autorisées. Sans compter, entre nous, que fake news, à côté de bobard, ça fait un peu léger, un peu raplapla, un peu cucul, on ne peut quand même pas faire ça à Donald ! Et puis, c’est si gentil, infox ! Il est si mignon ce petit toutou tout libre au bout de sa grande laisse !

1er février 2019