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La cabane (Nouvelle)

par Stéphanie Henry

La porte était restée ouverte. Et pourtant. Insidieusement, la porte ouverte sur son âme de femme de 51 ans se referma peu à peu, il lui manquait un cale-porte, de la volonté sûrement. Son psychiatre lui avait conseillé depuis le mois de juin de s’adonner à la méditation, d’explorer son intérieur, d’échafauder une image mentale qui lui ferait du bien. Quittée par son mari Jean-René il y a 15 ans, sans enfant, directrice comptable dans une société anonyme, entourée de collègues anonymes, un bureau vitré anonyme qui avait assisté à la mort de trois lierres, deux amaryllis et un ficus en pot, un pavillon glauque en banlieue, une solitude pesante : quelle image pourrait lui faire du bien ? Quel intérieur explorer ? Le sien se résumait à un aspirateur sans sac et des canapés en nubuck. Seule originalité : un couple de chiens en porcelaine d’un style english kitch achetés par son ex-mari dans un vide-greniers en Bourgogne. Les chiens postés derrière le côté rue de la Véranda – elle avait réussi à éviter le verre fumé – avaient pour mission de protéger leur bonheur.

Elle avait tenté d’expliquer avec ses mots, au psychiatre, qu’elle avait développé un drôle de syndrome. Celui de la cabane. Un repli sur elle-même, sur son enfance dans le Sud-Ouest, à Tarnos. Son pavillon qui ressemblait à tout sauf à une cabane, en abrita une, dressée dans le salon. Elle avait 51 ans et malgré tout elle construisit une cabane, avec des vieux draps en lin, des manches à balai, des coussins, une lampe tempête, des lampes de poche. Cela ne ressemblait pas à « l’esprit cabane », « roulotte » ou « gipsies » décrits dans les magazines de déco. Le psychiatre qui s’assoupissait très souvent, ne comprit goutte à son histoire de cabane. Cette cabane l’aspira encore plus profondément dans sa solitude, son étrangeté. Au fur à mesure, elle arrêta de se présenter à son travail aux Ulis, prétexta qu’elle ne pouvait laisser ses chiens seuls. Son directeur fut un peu étonné, il n’avait jamais entendu parler de ces teckels à poil long. Elle était extrêmement sérieuse, jamais elle n’aurait imposé à sa direction le télétravail. Le seul lien social qu’elle maintenait à cette époque pré-cabane, étaient ses courses chez le primeur, le fromager, à l’épicerie. Elle décida de se faire livrer de la nourriture toute prête, comme sa voisine qui avait bientôt 102 ans, et dégringola très vite vers la restauration rapide, livrée. Ce qu’elle mangeait, sa façon de vivre étaient en opposition complète avec la pratique du yoga. Elle persévéra en suivant tous les matins des cours en ligne. C’était ce qui l’ancrait à la réalité, le seul moment qui rythmait sa journée. Ce qu’elle préférait était la méditation, la recherche de cette image mentale qui lui ferait du bien. Ce jeudi, elle la débusqua enfin. Elle est assise, elle tient serrée la main de sa maman, elle regarde par la petite fenêtre ronde, elle délaisse son Pif Gadget pour regarder de tous ses yeux l’élévation dans les nuages, le ciel bleu après la vitesse sur le tarmac qui lui fit un nœud au ventre. Elle ferma les yeux, la porte était pourtant restée ouverte. Elle ferma les yeux et repartit en Corse en avion pour la première fois de sa vie. Elle retint son souffle, lovée à l’intérieur d’elle-même, un autre continent surgit bientôt. Elle fut aspirée par l’ivresse des profondeurs de ses souvenirs, cette époque du baptême de l’air où tous les possibles existaient. Elle choisit de ne pas remonter à la surface et de fermer la porte de son âme.

L’inavouable virus

Le management. Non pas l’organisation et la direction en tant que telles mais ce qui, depuis des décennies, les inspire silencieusement, les colonise. L’inavouable virus qui a précédé l’autre, et l’accompagne. Le Covid aurait été moins féroce s’il n’avait reçu le renfort de cette autre malédiction, cette emprise managériale violente et perverse dont le propos ne relève ni de la pensée, ni même de quelque idéologie repérable, mais d’une cynique et complexe soumission au pouvoir de l’argent. Ce serait là une évidence pour tout le monde si les vrais malheurs du peuple intéressaient les élites, si elles osaient dire, comme Flambeau, le héros lui aussi populaire de cet Edmond Rostand que le tout Gallimard de l’époque, à l’exception très notable de Jean d’Ormesson, considérait avec dédain, qu’une flamme brûle, qu’une pointe pique, que les virus tuent et que le management, lui aussi, en est un.

Impossible de ne pas voir qu’à chaque étape de l’épreuve que vivent les Français, c’est la sourde pression des exigences dont le management est l’expression – et non pas la science, et non pas le souci politique – qui a dicté, telle une voix mécanique, ses volontés au pays. De la première étape, celle des masques, à la plus récente, l’ignoble perspective ouverte aux médecins d’avoir à choisir leurs malades, c’est-à-dire à condamner des vivants, l’autre virus a tenu la barre, et personne d’autre. Le Covid, c’est l’accident, c’est l’agent du mal. Le metteur en scène, l’organisateur, c’est le management. Dans l’épisode des masques comme dans celui des lits. Dans celui des tests comme dans celui des vaccins.

Le management est une maladie de la modernité, de loin la plus grave. Il veut entraîner les citoyens dans un délire de puissance au moment même où il les enferme dans des systèmes de contrainte de plus en plus oppressants, imaginant sans doute que, pour dissiper la contradiction, des mots suffiront. Comme la conscience aiguë de l’absurdité d’une telle démarche, même s’ils n’osent pas se la représenter clairement, ne cesse de hanter les citoyens sans leur donner les moyens de s’en affranchir, il leur faut à tout prix non seulement mentir mais se masquer à eux-mêmes leur mensonge. La situation est d’autant plus confuse que la maladie crée objectivement l’obligation de restreindre certaines libertés, occasion que des démagogues s’empressent de saisir pour pousser les hauts cris, alourdissant ainsi l’angoisse générale et faisant le jeu de ce qu’ils prétendent combattre. La manipulation managériale et la plus plate démagogie combinent ainsi leurs effets pour créer une situation accablante que l’une et l‘autre, tels des pompiers pyromanes, jurent naturellement leurs grands dieux de vouloir apaiser.

Le 20 mars 2020, au plus fort de l’épisode des masques, le ministre Olivier Véran déclarait : « Nous étions un pays, hélas, qui n’était pas préparé, du point de vue des masques et des équipements de protection, à une crise sanitaire, en raison d’une décision qui a été prise il y a neuf ans. » Cette décision avait-elle donc valeur de dogme républicain pour n’avoir été remise en question ni par les deux quinquennats précédents ni par celui qui, en 2020, allait déjà fêter ses trois ans ? Un tel propos ne renvoie pas seulement à de possibles négligences ou à l’éventuelle mauvaise volonté des pouvoirs qui se sont succédé durant ces neuf années. Il évoque une sorte de tabou, il délimite l’enclos du sacré économique : on ne revient pas sur certaines décisions, elles relèvent d’une infaillibilité collective – entendons qu’elles portent en elles les intérêts majeurs de l’argent. Si la critique insiste, si ses arguments sont solides, non seulement on ne les entendra pas mais, de manière puérile, on se jettera dans un déni de réalité dont aucun politologue ne fournira jamais l’explication : on trouvera quelqu’un pour raconter que les masques n’ont guère d’intérêt sanitaire.

Quand les blessures des cœurs se seront un peu apaisées, une évidence apparaîtra peut-être enfin et, avec elle, l’espoir d’un changement digne de ce nom. Toute cette classe politique qui ne jure que par le pragmatisme, celle-là même qui exalte les compétences, célèbre les spécialistes et barbote dans les statistiques, traverse la modernité sur les ailes du cauchemar managérial. Elle ne vit pas de lui : elle est comme vécue par lui. Qu’on observe les oppositions, de droite ou de gauche, dans ce quinquennat comme dans les précédents. Si véhémentes que soient leurs critiques, ce n’est jamais à l’esprit de la politique au pouvoir qu’elles s’en prennent mais à ses réalisations, ou à ses intentions. Quelque chose d’infiniment plus fort que leurs différences, et qui ne cesse d’ailleurs de les périmer ou de les réaménager, unit ou amalgame les responsables politiques mais aussi toutes les soi-disant élites, particulièrement celles des administrations et des entreprises. Cette réalité majeure, aucune science humaine ne pourra jamais vraiment la saisir : ce qui se joue là nous envoie aux limites de la conscience, là où elle ouvre sur le mystère, sur l’inconnu.  Seule la poésie, peut-être…

Ce délire managérial, qui ne jure que par la réalité, qui se veut plus réel que le réel, en est plus éloigné que d’aucune planète. La puissance toujours multipliée de l’homme virtuel, ce délire qui exacerbe l’angoisse des hommes réels, les a précipités dans le faire semblant : ces acteurs ne sont jamais des auteurs et les pièces qu’ils jouent, ces épopées du pouvoir, sont toujours signées par le néant. C’est cela qui, au-delà de tout, unit les élites et fait d’elles, la plupart du temps malgré elles, des fabriques d’illusions et de mensonges. On vient de le voir encore. Quelqu’un tente d’expliquer, sur une radio du service public, que le tri des malades est une activité naturelle et somme toute banale, et ose, à ce propos, citer le nom de Xavier Emmanuelli ! Comme si la pandémie ressemblait aux accidents naturels ou aux attentats qui arrivent n’importe où et obligent à improviser en allant, non pas au plus pressé, mais au plus souffrant ! Il importerait assez peu qu’il y eût au monde un tricheur de plus. Il est par contre infiniment grave qu’on travaille à retirer le mot mensonge de notre conscience.

Qu’avons-nous sous les yeux ? Un an après la première vague, la France, ce vieux et riche pays qui aspire à un destin mondial, n’a pas été capable d’installer quelques milliers de lits supplémentaires pour soigner ses malades. D’où vient l’impossibilité ? Une nation qui attache tant de prix à l’organisation des Jeux olympiques ne serait pas capable de cet exploit ? Absurde. Alors ? Le cynisme des gouvernants ? Non. Quelque chose de plus grave, d’à la fois indiciblement compliqué et redoutablement tranchant. Là encore, la limite magique à ne pas franchir. Une loi non écrite à ne pas transgresser. La transcendance de l’argent, la bribe de sens pourrie qui rattache à la réalité. Une caricature de religion, avec des mots qui sonnent étrange, qui sonnent sectaire, qui sonnent sale. Qui sonnent petit, surtout quand ils sont appliqués à l’hôpital. Des « critères exigeants en termes d’efficience ». La « soutenabilité financière ». La « valeur ajoutée ». Les « trajectoires de retour à l’équilibre ». Des vies humaines vont être sacrifiées. Comment ose-t-on ? Ces mots-là, dans cette circonstance-là, comment peut-on les prononcer ? Comment ne pas se révolter ? Pas besoin d’héroïsme ni même d’altruisme. Une certaine idée de soi suffit, et même un égoïsme bien placé. Le refus de se laisser détruire. Une réaction de vivant, même et surtout si l’on est entouré de cadavres.

Sans le virus managérial, le Covid aurait tué. Moins assurément, mais il aurait tué. Pourtant, tout aurait été différent, surtout pour la jeunesse. Il y a quelque chose de tristement hilarant dans ces élites qui se bousculent dans les studios de radio ou de télévision pour gémir sur les inquiétudes des jeunes et excuser d’avance leurs éventuelles révoltes dans l’espoir de sauver hypocritement un peu de leur propre confort. Ces angoisses auraient été assurément moins violentes, peut-être même auraient-elles laissé la place à d’autres sentiments si les jeunes avaient senti qu’il n’y a pas d’en même temps quand il s’agit de la vie humaine, et que, quelles que soient les difficultés de la situation, le parallèle entre l’économie et la santé est une invention de manager à ranger dans le même tiroir de l’absurde que le misérable sophisme de ceux qui ne veulent pas installer davantage de lits dans les hôpitaux au prétexte ahurissant que plus de gens y mourraient. L’angoisse des jeunes, c’est d’être laissés à leur angoisse. L’angoisse des jeunes, c’est le refus des adultes d’affronter la leur. L’angoisse des jeunes, c’est la puérilité compétente et creuse des adultes. L’angoisse des jeunes, c’est la servitude des adultes.

Nous avons vu, durant cette crise, se déployer la batterie de grosses astuces que les esprits faibles nomment communication. La liste en serait ici trop longue, chacune et chacun aura l’aigre plaisir d’établir la sienne. Je signale pourtant la dernière. Un comité s’est réuni à qui l’on ne peut rien cacher. Il a finement compris que l’humeur populaire n’est pas au beau fixe et jugé qu’il est urgent de la stimuler un peu. Des experts reconnus vont donc, paraît-il, nous vanter les atouts français : tout cela, n’en doutons pas, est une partie de bridge, ou de belote. Ainsi nous donnera-t-on d’excellentes nouvelles de nos performances financières, économiques et, naturellement, culturelles. Ainsi nous fournira-t-on sur le classement de la France dans les compétitions mondiales ou européennes des chiffres propres à nous faire retrouver le sommeil. Pour finir, peut-être nous annoncera-t-on quelques exploits techniques à venir dans des domaines dont presque tout le monde ignore à peu près tout. Que dire ? C’est sot. C’est sot et c’est lugubre. Rien de tout cela n’est sans intérêt, mais rien de tout cela n’est de nature à donner à personne le goût de vivre. Rien de tout cela n’est vivant. Je ne veux pas douter de la bonne volonté de ces missionnaires du bonheur mais je ne veux pas non plus les tromper : ils ne seront vraiment au monde que lorsqu’ils auront tout oublié du fatras dont on les a embrouillés, quand ils auront admis qu’il n’est pas de sens qui puisse les atteindre sans passer par leurs sens à eux, puis par leur esprit à eux, puis par leur cœur à eux et que tout ce qui veut court-circuiter cet itinéraire, c’est poubelle ! Que la liberté n’est pas un agrément de promeneur mais l’inséparable compagne que rien ne décourage, même pas les virus, même pas celui qui nous détruit sans le savoir, même pas celui qui nous dégrade en le voulant.

31 mars 2021

 

Le fer à cheval irlandais (Théâtre)

Deux monologues…

Solo pour Vanina et Le fer à cheval irlandais sont deux monologues écrits dans la seconde moitié des années soixante-dix. Jamais je n’aurais osé aborder le théâtre si la rencontre de Vanina Michel, en juillet 1975, au carrefour des boulevards Saint-Michel et Saint-Germain, ne m’y avait conduit comme à une presque évidence. Pourquoi et comment, sans que jamais ne s’abolisse une distance qui, au contraire, tend à s’accroître, on se sent proche d’une manière d’être dont on ignore tout, c’est là une question que notre collaboration a maintenue vive et, à sa manière, a imposée.

Nous eûmes d’autres occasions de travailler ensemble mais le Solo et le Fer à cheval portent plus vivement – et différemment – la marque de la nécessité. Sans doute trop démonstratif et, de surcroît, un peu trop visiblement séducteur, le Solo n’en témoigne pas moins d’une méditation sur la femme qui se dit dans l’élan et la ferveur plus que dans l’aigreur et le ressentiment. À cette réflexion masculine sur la féminité, Vanina répondit en jouant, dans Le fer à cheval, le rôle d’un homme accablé de paquets qui sont autant de soucis ordinaires aisément identifiables.

Ces deux pièces furent très bien reçues par le public et la critique. La musique composée pour elles par Vanina et ses intelligentes mises en scène y contribuèrent beaucoup. Divers théâtres parisiens les accueillirent, mais aussi des festivals comme celui du café-théâtre, du Marais, de Villeneuve-lès-Avignon, de Carthage, etc. Pour Vanina, à chaque fois, c’était la première fois. Je me réjouissais des applaudissements enthousiastes et chaleureux qu’elle recevait. Parfois, pourtant, c’était encore mieux : un temps d’attente, de silence, d’hésitation, était-ce vraiment du théâtre ?

Dans un entretien avec un journaliste, elle cite une phrase du Solo qui, selon elle, en traduit bien l’esprit : « Ça va bien. Le monde comme il est, ça va bien. Parce que c’est juste celui-là que j’ai envie de changer. » Je ne vais pas la contredire. Là non plus, ce n’est plus du théâtre…

Il faut que je pose un peu mes paquets. C’est trop lourd.

En avance ou en retard ?

Rien ou quelque chose ?

Du bruit pour rien

L’esprit s’assèche

Le corps va au ruisseau

Les mots se boutonnent de moisissures

Rien ne tient plus debout

C’est la gare ou déjà manquée ?

Joie ? Est-ce si sûr ?

Tristesse ? Qui me le montre ?

Sur le bitume des choses, il y a mon cœur

Je me suis peut-être trompé de bout en bout

Ou si j’ai eu raison ?

Raison de qui ?

Mais il y a mon cœur

L’ai-je écouté ou non ?

A-t-on été méchant avec moi ?

Il y a mon cœur

Dans le pareil et le nonpareil

Il y a mon cœur

Cela crie dans ma petite cuisine

Cela crie dans ce qui me fabrique

Dans les bouquets, même fanés

Quand l’aile de l’avion courtise les montagnes

Il y a mon cœur

Qui jamais ne chavire

Et je voudrais presque qu’il se taise

Il y a mon cœur,

Et je roule…

 

Et je roule… Je roule avec la peur terrible de manquer d ‘essence. Si je manque d’essence, les Indiens me rattrapent, me scalpent. Si je manque d’essence, je n’atteins pas le fort. La garnison se meurt. Le trompette hurle. Je provoque un peu la panne. L’essence est presque au zéro, cela va encore bien tenir pendant dix kilomètres ?

Ça ne les tiendra jamais et je le sais. Je me prépare au supplice, j’offre mon scalp. Je roule avec la peur de la panne que je provoque.

J’aime les pannes. Surtout quand, après avoir sorti tous les paquets, je m’aperçois que le bidon d’essence est vide. Quand c’est dans une montée. Quand la police ne peut rien dire et que nous sommes tous égaux devant la fatalité. Quand il n’y a pas de postes d’essence en vue. La panne absolue. Alors je parle, je fume, je commente, j’explique, je suis disert, souriant, galant. « Ah ! ces voitures, ne m’en parlez pas ! Si l’on pouvait s’en passer… Veuillez me pardonner, Madame, je… » Mes paquets tombent les uns après les autres et les passants m’aident à refaire la pile. « Oui, je suis un peu encombré… Pardon… » Je suis le roi, tout est là, tout est bien et je me repose. Personne n’a rien à dire, je suis dans mon droit. Je suis conforme. Je ne peux pas rouler, je ne roule pas. Je suis installé à côté de mes paquets. Tout est à moi. Tout ce qui attend, là, sur le trottoir, est à moi. Quand finalement je serai allé chercher de l’essence, quand je l’aurai versée dans le réservoir, quand tous les paquets recouvriront à nouveau le bidon toujours vide, vous savez comment j’appelle cela? J’appelle cela la panne de la panne. Et roulez…

Dis, est-ce qu’un jour on en finira de mourir ?

Est-ce qu’on comprendre un jour pourquoi je n’aurai pas fui la tristesse ?

Est-ce qu’on comprendra pourquoi, vers ce qui ne vient pas, je vais obstinément…

Dis, mon cœur, est-ce qu’on comprendra, un jour, pourquoi je reviens à ta grande panne ?

Dis, mon cœur, est-ce qu’un jour on comprendra pourquoi, à la faveur de cette grande panne, j’aime voir ma vie étendue devant moi, plate et grise ?

Dis, mon cœur, est-ce qu’un jour on comprendra que la panne n’est pas la panne ?

Dis, mon cœur, est-ce qu’un jour on comprendra que le refus, poisson bizarre en vérité, est quand même pris dans les filets de la vie, est-ce qu’on comprendra, mon cœur, que tu es la panne de la panne, la grande panne positive où les petites pannes négatives frétillent comme des sardines ?

Un oui est un oui, un non est un non, un poisson-scie qu’il ne faut pas faire semblant de trouver aimable. Mais c’est très beau un grand poisson terrible, comment peut-on aimer la mer et ne pas en aimer tous les poissons ?

Un jour viendra où l’on entendra de grands craquements. Les poissons oui et les poissons non sauteront ensemble de la mer sur les genoux de la terre, on ne saura plus où sont les oui, où les non, peut-être se reconnaîtront-ils, on ne sait pas, on n’y verra plus que du feu.

Alors, ce jour-là, mon cœur, on dira : « Mais il n’était pas fou, le fou… »

Tout ceci m’est utile, vous comprenez ? Tout. Absolument tout. Prenez tout ou ne prenez rien. Tout ou rien, je ne connais pas d’autre sagesse. Je vous demande de prendre tout. Si vous ne prenez pas tout, Monsieur, dans votre voiture, vous ne me dépannez pas. Vous m’empannez, Monsieur. Réfléchissez un peu, voyons. Si vous me faites monter avec seulement la moitié de mes bagages, comment je ferai, moi, pour tout vous donner ? Car, c’est ainsi, je veux tout vous donner. Qui ne donne rien n’a rien. Je veux tout, je donne tout. Je veux tout garder sur mes genoux pour tout vous donner au dernier moment, vous ne comprenez pas ? Vous comprenez mais trop c’est trop, vous ne pouvez pas tout prendre. Bien. Combien faut-il laisser de paquets ? Deux, trois ? Quatre ? Comme vous y allez… Ces quatre-là, je ne pourrai pas vous les donner, donc… Les autres, si ça me fait plaisir ? Si ça me fait plaisir ? Parce que vous n’en avez pas tellement besoin. Vous n’avez pas besoin de mes paquets. Même pas un peu. Ah ! c’est vrai, je suis sot, j’ai pensé à tout sauf à cela, je croyais tellement… Et puis j’avais un peu économisé, je croyais vraiment, vous comprenez… Mais je comprends bien. Le mieux serait encore que je laisse tout ? Ah oui, c’est vraiment le plus simple, évidemment j’aurais dû y penser. Mais, moi, je ne vous dérange pas, moi ? Je peux monter ? Je peux monter puisque c’est votre chemin ? Enfin, là, oui. Jusque-là, c’était votre chemin, après je… Non, non, je comprends bien. Enfin, je ne vous dérange pas, je ne voudrais pas.

C’est que j’ai peu l’habitude de me promener sans mes paquets, ça me change un peu, voilà tout. Vous vous promenez toujours comme ça, sans rien, vous ? Décontracté. Décontract… Ah ? Vous dormez n’importe où ? Ça, moi aussi. Si ce n’était que moi, je pourrais, notez, mais c’est à cause des paquets, il faut quand même que j’aie la place de les ranger, vous comprenez ? Quoi ? Maintenant que je les ai abandonnés, vous croyez que ça va être plus facile ? Ah ! oui, c’est bien vrai. Maintenant que je n’ai plus rien… Ce que ça va être facile, ah ! oui ! Je vais pouvoir faire ce que je veux. Oui, vous avez raison, je suis libre. Ça, pour être libre, je suis libre, tout ce qu’il y a de libre. On ne peut vraiment pas s’imaginer ce que c’est que d’être libre comme ça…

J’ai eu beau faire, il a fallu que je revienne les chercher. Ils m’attendaient là où je les avais abandonnés. Personne n’y avait touché. Il y a des choses auxquelles les gens ne touchent pas, même les plus mal intentionnés. Alors, ces choses-là, vous pouvez dire qu’elles sont vraiment à vous. Paquets, vous êtes à moi. Peut-être faudrait-il les porter deux par deux ou quatre par quatre ? Ou faire un seul gros paquet. C’est tordu tout ça, c’est rouillé, ça a traîné partout, ça a servi à je ne sais quoi. De la bricole, rien que de la bricole. Le plus beau, ce serait sans doute le fer à cheval irlandais, mais il paraît que c’est un faux. Quand je les regarde comme ça, ils paraissent si bêtes ! Mais j’ai tort de les regarder comme ça, ils ne sont pas faits pour être regardés mais pour être portés. Ils sont faits pour vous rendre lourd. Puis léger, quand on les pose. Ils sont faits pour vous obliger à vous inventer une démarche. Et, même quand on ne les porte plus, la démarche reste. Ils sont faits pour vous obliger à les oublier. Je ne peux quand même pas expliquer à tout le monde que je transporte un fer à cheval irlandais…

Quand on ne porte pas de paquets, pas étonnant qu’on soit obligé de se demander toutes les cinq minutes qui l’on est, et de se le prouver. Quand on porte ses paquets, on n’a plus de problème d’identité. On s’appelle scoliose, on s’appelle lumbago, on s’appelle tour de reins. S’appeler lumbago, vous ne pouvez pas savoir ce que ça rattache à la terre.

Attention, hein ! je ne suis pas un domestique. Je laisse tout quand je veux et où je veux. Mais je ne veux pas. Je veux les porter parce que porter est utile. Tout le monde se moque de moi, mais moi je sais bien que c’est utile. « Encore, celui-là, disent les gens, encore celui-là, passe… Mais celui-ci, mon pauvre vieux, à quoi ça vous sert de vous en charger ? » Alors, c’est celui-ci que je prends sur mon cœur, c’est celui-ci qui m’apparaît soudain absolument indispensable. Tout est utile.

La question, bien sûr, je me la suis posée. Est-ce que vraiment, je n’ai gardé que l’essentiel ? J’aurais peut-être pu en balancer un ou deux ? J’ai hésité. C’était difficile. Je me suis demandé d’abord lesquels j’allais garder, c’était facile de me dire que je n‘en garderais que deux ou trois. Mais c’est une très mauvaise question. Il fallait que je me demande lesquels j’allais abandonner. Et là, aucun. Je ne sais pas abandonner. Ça me fait trop gros sur le cœur d’abandonner, après je ne suis pas élégant. Quelqu’un qui a le cœur gros, ce n’est pas élégant, ça se mouche, ça se râcle la gorge, ça pleurniche, ça fait semblant d’écouter mais ça n’écoute pas, ça dit tout le temps « C’est comme moi, Monsieur… C’est comme moi, Madame… » C’est lourd quelqu’un qui a le cœur gros. C’est indigeste. C’est même inesthétique.

Ce n’est pas léger, quelqu’un comme ça… Quand je suis au café avec les paquets, j’envie les autres. Ils sont là avec une belle fille, on sent que ça n’a pas d’importance, ils sont là comme s’ils faisaient du patin à glace, les hasards d’un beau huit, je te croise et tu me croises, on se reverra peut-être ou peut-être pas, on a laissé une trace dans la glace, chacun son chemin, ma jolie, tu m’as touché mais je n’en suis pas mort ! C’est beau les gens comme ça, qui sont élégants, et légers, et tout… C’est beau les gens qui savent vivre. C’est beau les gens qui ont appris à vivre. C’est beau les gens qui connaissent la musique, c’est beau les gens à qui on ne la fait pas, c’est beau les gens qui savent ce que vivre veut dire. C’est beau comme des modèles réduits. C’est beau mais, au fond, je me demande si ce n’est pas un peu con. Ça glisse trop, ça baigne trop dans l’huile, c’est trop lisse, c’est trop mode. Ça ne fait jamais patatrac ! Être un homme, c’est faire patatrac. Pas exploser, non, pas s’éclater. Faire patatrac. Ces gens-là qui connaissent la vie, c’est du vin qui ne voyage pas. Ce n’est pas du sérieux.

Moi, avec mes paquets, j’encombre. Ça, j’encombre. Évidemment, j’encombre. Je peux même dire que je gêne. Je sors de mon rôle, je sors de mes attributions. Je gêne le garçon, je déborde sur les autres tables. J’ai beau être discret, j’ai beau commander un Vittel menthe pour faire sobre, j’occupe le quart du café à moi tout seul. Si vous saviez comme j’en suis navré ! Je déménage tout, tout le temps, pour que ça tienne moins de place mais, au fur et à mesure que j’empile, ça se désempile et je suis toujours à courir derrière le paquet qui va mettre toute la pile en question. Et je suis rouge, et j’ai honte, et j’essaye de faire des mots d’esprit qui ne font rire personne, et je reviens à ma place, et je renverse le Vittel menthe, et ça coule sur les paquets, et je me lève à cause des taches, et je me prends les pieds dans les paquets, et je me retrouve à plat ventre dans les cacahuètes du voisin. Alors il y a toujours quelqu’un, un mec genre idéal, un mec on sent que quand il est né il était à l’aise, qui me regarde du coin de l’œil, qui prend le parti de s’amuser – je sens qu’il a hésité, qu’il s’est demandé s’il n’allait pas m’engueuler mais non, il a choisi de s’amuser, il lui a fallu une délibération pour en arriver là mais, finalement, c’est le parti qu’il a pris, le parti qu’il a embrassé – et alors, en rigolant, il dit : « Il a fini de danser, celui-là ? »

Je danse comme je peux, moi, Monsieur. C’est un peu lourd, d’accord. Je ne suis pas un grand sujet, moi, Monsieur. C’est que je danse avec mes paquets, moi, Monsieur, je ne les abandonne jamais. Et comme, dans mes paquets, il y a du minéral et du végétal, du naturel et du fabriqué, je danse avec le monde, moi, Monsieur. Un grand sujet ne danse pas avec le monde, Monsieur. Un grand sujet danse avec lui-même. Moi, Monsieur, quand je danse, tout danse avec moi, l’Etna danse, l’Acropole danse, tout danse ensemble. C’est pourquoi je garde mes paquets, Monsieur, pour que le monde tienne debout. C’est pourquoi je m’attache, Monsieur, c’est pourquoi je n’ai pas peur d’être attaché, moi, Monsieur. Les gens qui ne s’attachent pas ne pèsent rien, Monsieur. Ce sont des hommes-faveurs, pas des hommes-cordages. Tout le monde est fait pour le Bois de Boulogne aujourd’hui, nous sommes au temps des hommes déshoméinés. C’est pourquoi je garde mes paquets, Monsieur. Ça m’encombre, apparemment. Ça m’empêche de grimper aux arbres, mais ça me rattache, Monsieur. Monsieur, vous n’aimez pas la terre, vous n’êtes pas un homme de la terre.

Accrochez-vous, Monsieur, ça va chahuter. Tout va tellement danser qu’il n’y aura bientôt plus de place pour les danseurs. Rien que la danse, seulement la danse. Elle m’attrapera par un coin de paquet, la danse, je suivrai comme je pourrai, je suivrai en zigzaguant. Attention, Monsieur, vous allez être dévalué, vous allez être dévalorisé, vous allez perdre le nord, vous allez avoir l’estomac barbouillé. Ce n’est pas une farce, Monsieur, la danse, ce n’est pas une élection. Regardez mes paquets comme ils font une gentille cavalière, ce n’est pas léger, ça, ce n’est pas mutin, ce n’est pas gracieux, ce n’est pas désinvolte, ce n’est pas spirituel ?

Écoutez, ils me parlent. Ils me disent qu’ils sont tout et que je ne suis rien, ils me disent que, sans eux, je ressemble à un attaché, à un attaché de direction, à un attaché de conviction, à un attaché d’illusion, à un attaché de diversion. Ils me disent qu’avec eux c’est la gravitation universelle, ils me disent qu’avec eux c’est le mouvement perpétuel, le soufre, le feu. Ils me disent qu’ils s’en foutent de ma volonté, ils me disent qu’ils s’en foutent de mes opinions, ils me disent qu’ils s’en foutent de mes sensations, ils s’en foutent que je sois le moins con.

Regardez ma gentille cavalière, Monsieur, ce n’est pas du sensuel, ça, ça ne sent pas le carton, ça ne sent pas la rouille, ça ne sent pas le cheval mort, on ne dirait pas un bain d’algues, ça ne sent pas la sueur ? Écoutez ce qu’ils me disent : ils me disent de ne pas inventer ma danse, ils me disent que je ne pourrai pas m’alléger tout seul, que même amaigri et nu, je pèserais encore trop lourd, infiniment trop lourd. Ils me disent que c’est dans le poids universel que je deviens léger, quand je n’invente plus mon atmosphère, quand je la désire, quand je la regrette, quand je la quémande. Ils me disent que je ne deviens léger que dans ce qui pèse. Ils me disent que je suis un drapeau qui flotte, que je dois prendre tous les vents et qu’aucun ne doit m’emporter.

Ne dansez pas, Monsieur. J’entends de la musique par-là, n’y allez pas Monsieur, c’est mauvais. Ou alors, sachez bien ce que vous faites. Mais vous ne le savez pas. Alors, Monsieur, si vous ne savez pas ce que c’est que la danse, n’y allez pas. Après on vous fera du mal, Monsieur, ça vous perdra. Restez-là. Restez à votre table, tenez-la avec vos deux mains. Vous êtes aux commandes, Monsieur, vous êtes aux commandes d’un navire qui vous échappe. Épousez votre navire, Monsieur. Non, tenez-le mieux que ça, un navire se tient par la taille, là où c’est mince mais si vivant, un navire se tient serré, Monsieur.

Bien ! Ne pensez à rien, restez là, écoutez la musique de loin, écoutez-la bien au milieu des bruits de verres, écoutez comme tout est merveilleusement discordant… N’essayez pas d’imiter, Monsieur. Pour que tout joue si faux, il faut que vous, vous jouiez juste. Restez là, Monsieur, caressez votre navire, écoutez comme vous allez un jour mourir. Ne dites pas mais. Mais est un mot de faible, mais est un mot de lâche.

Mes paquets n’aiment pas que je parle. Ça me gêne de ne pas parler, mais ils n’aiment pas ça. Tyrans ! Je les secoue, mais ça ne sert à rien, ils encaissent. On ne peut rien contre des paquets, il n’y a pas de stratégie contre des paquets, pas de conseil de guerre, pas de conseil de paix. Et si je vous brûlais, hein ! si je vous brûlais ? Qu’est-ce que vous feriez ? Qu’est-ce que vous diriez ? Rien. Ils ne diraient rien. C’est cela le plus fort, ils ne diraient rien. Et moi, si ça m’arrivait, je ne sais pas, à supposer que je les déchire, que je les éventre, que je les froisse, que je les brûle, que je les disloque, que je les brise… Je ne sais pas, je ne sais pas ! C’est plus fort que moi, je ne peux pas.

Ils n’aiment vraiment pas que je parle. Encore, là, ça va, je parle doucement et je me parle à moi-même. Faites semblant que je me parle à moi-même, vous voulez ? Tout à l’heure, je criais trop, je le sais bien. Quand je parle fort, surtout à quelqu’un d’autre, ça leur fait peur.
Paquets… Paquets… Paquets… C’est dans les gares qu’ils sont le plus exigeants. Pas moyen de les faire se presser, il faut toujours attendre le train suivant. À condition qu’il y ait de la place… Une fois installés, ils font les bêtes, ils tombent du porte-bagages, ils se jettent dans les pieds des voyageurs, ils se coincent dans les portes. Alors, je ne dis rien. Je fais semblant de rien. Je fais comme si je m’étais trompé, je descends, je les rassemble et je descends. C’est stupide quand même d’être dans le bon train et de faire comme si l’on s’était trompé. Il est long à venir, le sourire d’excuse : « Je suis désolé, Monsieur, de vous déranger, excusez-moi, vraiment suis-je bête, suis-je bête… »

Sur le quai, je leur dis ce que je pense. « C’est de votre faute, une fois encore, comment voulez-vous que je fasse, moi ? » Ils sont là. Ils ne bougent pas. Alors je crie, je tempête, fort, fort, fort, et je finis toujours par les regarder. Vous ne savez pas ce que c’est des paquets qui ont honte. C’est là, c’est comme des manchots, c’est comme des culs-de-jatte. Ça ne peut pas bouger. Ça ne peut pas exprimer. Alors je me calme. Je descends du train de ma colère. Peut-être que c’était le bon train, je ne sais pas, je ne sais plus quand je suis dans le bon train, tous mes trains sont mauvais ou quoi ?

Alors, on se remet ensemble. La gare est presque vide, on dirait un grand paquet qui nous prend tous. Alors on voit un train, il est presque vide. Alors on monte. Alors on ne dit rien puis on s’en va, comme ça, on s’en va on ne sait pas où, on s’en va comme on s’en va. On arrive à Pithiviers, parfois même à Étampes… Être à Étampes avec ses paquets ! Puis la vie passe. Tenez, ils s’endorment. Oh ! je le savais, je sais bien ce qu’il leur faut, je les connais comme si je les avais faits. Voilà. Ils dorment.

Lune, dame lointaine, cristal, lune, prends-pas la peine, c’est sale, lune va-t’en, va-t’en, va-t’en…
Lune, dame lointaine, cristal, ô ma déveine fatale…

Ils dorment. Je pourrais peut-être m’enfuir, les planter là une bonne fois pour toutes ? Mais ça ne dort pas des paquets, je le sais bien. Ça ne s’endort pas, ça ne se réveille pas. C’est là, et puis voilà. Je pourrais très bien partir et ne plus m’occuper d’eux. Personne ne me dirait rien. Qu’est-ce qui prouve qu’ils sont à moi, après tout ! « Vous avez raison, Monsieur, c’est dégoûtant, ces paquets, c’est bon à mettre aux ordures, tout ça… »

Je pourrais très bien partir. Je dirais ce que je voudrais à qui je voudrais. Avec les mots que je voudrais, rien que ceux-là. Je les choisirais, mes mots. Dans le train, au lieu de me bagarrer avec des paquets, je pourrais aller dans le couloir, je pourrais tenir la barre d’appui à deux mains, je pourrais parler à ma voisine sans la regarder, tout en la regardant, sans la regarder. Je pourrais chercher mes mots dans la fumée de ma cigarette. Je pourrais me laisser porter au lieu de porter. Ils ne seraient pas là, les paquets, ils ne m’auraient pas suivi, ils ne seraient pas derrière mon dos. Je pourrais, oui, je pourrais… Ça serait peut-être bien. Peut-être, je ne dis pas… Ça serait peut-être un peu bien, mais ça ne serait pas bien. Elle le sentirait, la voisine, que je suis en cavale. En évasion. Pas libre, vous comprenez. Pas libre. Évadé. Ce n’est pas évadé que je veux être, c’est libre. Un évadé, ça n’a même pas la patience de boire son café jusqu’au bout. Ça prend une gorgée, puis une autre gorgée, puis ça va à la fenêtre pour voir s’il n’y a pas quelqu’un, puis ça revient, puis ça reprend une autre gorgée, puis ça efface une trace. Ça parle badin, ça parle surface, ça parle hors-bord. Ce n’est pas évadé que je veux être, c’est libre. La voisine, d’ailleurs, elle le sentirait, la voisine ! Je lui ferais le quatorze-juillet dans le train… Une belle rouge, une belle bleue… Mais j’ai beau faire, je ne suis pas un feu d’artifice, ça doit être pour ça que je ne les quitte pas, mes paquets. Ce n’est pas que je les aime… Enfin si, je les aime, mais je ne les aime pas d’amour. Au fond, je ne sais pas bien. Je sens qu’il vaut mieux les garder, c’est tout, je sens que je suis comme eux, alors je les garde.

Parfois une femme passe. Alors, je me jette à la fenêtre, j’appelle, je lui souris, précisément j’étais là, j’étais libre, j’étais avec ces paquets grotesques mais j’étais tout juste en train de penser à elle, elle est juste ce qu’il me faut, juste ce qu’il me faut vraiment, elle n’a pas pu ne pas sentir que nous étions faits pour nous comprendre. Et puis elle passe, et je reviens. Ils sont là, ils m’attendent, pour un peu ils me feraient sourire.

Et, doucement, ils se mettent à faire un peu de bruit, à s’inventer un peu de vent et très doucement, avec une voix de bazar tendre, ils me disent : « Tu l’aimes, tu ne l’aimes pas… Tu l’aimes, tu ne l’aimes pas… » Puis ils ne bougent plus et ne disent plus rien, comme s’ils avaient peur de sortir de leur rôle. Alors je leur pose des questions, je leur demande n’importe quoi, combien de citron pour le thé, combien de bosses aux dromadaires, comment on fait le fromage blanc, dans quel sens tourne la terre…

Vous voulez danser, Mademoiselle ? Non, vous êtes un peu fatiguée ? Et vous, Mademoiselle, cette valse, puis-je vous la retenir, j’ai le bras solide, vous savez. Non ? Vous avez promis ? Je comprends. Mademoiselle, puis-je vous inviter ? Vous avez trop dansé ? C’est bien. Il y a beaucoup de poissons non, ces temps-ci. Personne ne veut plus danser, ma parole, personne ne veut plus danser. On va bientôt être tout seuls ensemble, ma parole, les paquets et moi. Jusque-là on jouait à être seuls mais on ne l’était pas vraiment. On croyait toujours que, derrière les poissons-non, se cachaient des poissons-oui, on jouait pour l’autre face de la terre, en somme. Mais, vous avez entendu, personne ne veut plus danser. C’est la grande panne, tout le monde sur le pont ! Le moteur est pété et il n’y a pas de vent. On est juste un peu trop loin du départ pour avoir le droit de penser à autre chose qu’à l’arrivée. C’est la grande panne lourdingue.

Quel mot as-tu dit, matelot ? Nous sommes seuls ensemble ? Seuls ? Seuls ? Huit jours de cale, mon trésor. Seuls, petit idiot ? Seuls, que c’est drôle ce mot-là, c’est un mot sans vitamines, ma parole, c’est un mot sans paroles. Seuls ? Jamais seuls, matelot, quand il y a la mer ! C’était la panne, ça n’a rien à voir. Souviens-toi matelot, souviens-toi. C’était un pari de prendre ce rafiot-là. Fragile qu’il était, on l’a vu tout de suite. Il nous a plus à cause de ça. Cher, on s’est ruiné pour lui, toutes les économies y sont passées et vingt ans de dettes. Beau aussi, il tenait sur la mer, on aurait dit sur un seul pied, et qu’il allait s’envoler… Une vraie cigogne ! Familier aussi. En une semaine, il était devenu copain avec tous les bateaux du port. Mais précis, aussi, et distant, et pressé. On l’a pris tout de suite, tu te souviens, on ne l’a même pas visité. On n’a pas osé inspecter les machines, les cales, ça ne lui aurait pas plu. On l’a pris comme ça, d’un seul coup, sans en avoir l’air, comme on invite une cavalière pour une danse. On l’a pris une fois pour toutes, mais cela ne pesait pas de le faire. Tu te souviens, matelot, le jour où l’on a installé les paquets, tu te souviens ce bric-à-brac… En nous voyant partir, les gens qui nous regardaient du quai devaient avoir l’idée que c’était une jeune fille qui emmenait un quinquagénaire. Les premiers jours, on n’osait pas le toucher, le bateau, on faisait ce qu’il fallait, sans plus, ce qu’il fallait pour que ça avance, et ça avançait. On pêchait un peu. Ça mordait, ça ne mordait pas, on ne cherchait pas à savoir pourquoi. On riait, tu te souviens ? Moins on remonterait de poissons, moins le pont serait encombré. Le soir, on laissait traîner les lignes au hasard ; on les oubliait puis, parfois, un clapotis un peu insistant nous faisait savoir que cela avait servi à quelque chose. Alors on remontait la ligne et l’on renvoyait le poisson à la mer. C’était du bon temps. On allait tranquillement dans la vie. On savait bien qu’un jour ça finirait, mais l’on s’était habitué. On était en navigation chronique, on allait peinards vers la mort, on se disait qu’on n’était pas les seuls. Puis, soudain, c’est venu.

On croyait savoir ce qu’était la vie, avec une petite mort au bout. Ça pétait de partout, ça giclait de partout. Il y a eu l’orage. L’eau et le feu se bagarraient, on ne savait plus lequel était l’ami, lequel l’ennemi. On ne savait plus si l’eau éteignait le feu ou nous inondait. Et ça dansait, avec ça ! Vous vous souvenez ? C’était la vraie panne, vous vous souvenez ? On ne sait pas comment on s’en est tiré.

La solitude, c’est pareil, c’est la grande panne. Si, après, on dit « c’est la vie », c’est qu’on sait ce que parler veut dire. Vous avez déjà vu quelqu’un revenir d’un naufrage avec un petit attaché-case à la main ? Moi, c’est pareil. Je me promène avec mon naufrage autour de moi pour ne jamais l’oublier. Et mon naufrage devient forteresse, rempart, tour, promontoire. « Monsieur veut-il se débarrasser de son naufrage ? Monsieur sera plus à l’aise. » Non, mon ami, je garde tout avec moi, sur moi, en moi. Je me garde avec moi-même. Je ne m’en vais pas de moi-même. Le mauvais temps peut revenir à chaque instant. Encore, si ce n’était que le mauvais temps, mais savez-vous que les tempêtes commencent toujours par un petit vent tiède et rapide qui grise mieux que l’alcool ? Je suis si léger, il ne mettrait guère de temps à m’emporter, ce petit vent-là. Je me regarderais partir loin de moi, ce serait trop terrible. Si je m’en vais, il faut que je m’en aille tout entier. Les petits vents tièdes ne peuvent rien contre mon naufrage. Il y faudra une tornade. J’attends la tornade, j’attends la vie, j’ouvre, pour la recueillir, toutes les voiles dont je dispose. On ne se sauve du grand vent qu’en s’en laissant emporter. On ne se sauve de la vie qu’en s’en laissant envahir. J’ouvre les voiles et j’attends.

Où suis-je ? Dans un fort menacé par les Indiens ? Sous un tilleul d’Île-de-France ? Sous les tilleuls aussi on peut entendre les cavaliers. Rien n’a été fait sur terre pour les hommes en réduction. Le joli n’envahira pas la planète, ni le propre, ni le pratique. Où suis-je ? Ici ? Là ?Où en suis-je de mes rêves ? Est-ce que cela s’appelle rêver quand on est obligé de récapituler les songes, est-ce qu’il y a des poteaux indicateurs dans les rêves, est-ce que rêver est une stratégie ? Rêver, est-ce que c’est aimer son malheur, est-ce que c’est être faible, rêver ? Il est tombé trop de pommes d’un seul coup, c’est décourageant de les ramasser. Le monde me dépasse de partout, mes sentiments me dépassent. Les fruits de la terre ne sont pas faits pour nos corbeilles, les passions de la terre ne sont pas faites pour nos récits, les musiques de la terre ne sont pas faites pour nos portées, les désastres de la terre ne sont pas faits pour nos mouchoirs. Au large ! Je ne m’éloigne pas. Passants, je vous cherche dans votre juste mesure et votre juste mesure est de passer. Je passe. Tout entier, je passe.

Vous ne voulez pas danser, Mademoiselle ? Non, vraiment, vous ne voulez pas ? C’est que je ne suis pas assez jeune pour vous, n’est-ce pas, et fauché avec ça… C’est bien, c’est bien tout ça. Délivrez-moi de l’illusion de moi-même, Mademoiselle ! Si je crie encore, que mon cri vienne seulement de mon corps tordu par les paquets, de mon corps lumbago, de mon corps tour de reins, que je crie ce que je pèse d’os, de chair, de muscles. Mademoiselle du grand désir, enfermez-moi si fort dans mon impossible qu’il devienne autrement le possible ! Mademoiselle de la mort imminente, faites-moi sourire de la peur de vieillir. Mademoiselle de l’élégance enfuie, enseignez-moi la musique qui ne ment pas…

.

Il fallait que je pose un peu mes paquets. C’était trop lourd.

En avance ou en retard ?

Rien ou quelque chose ?

Du bruit pour rien

L’esprit s’assèche

Le corps va au ruisseau

Les mots se boutonnent de moisissures

Rien ne tient plus debout

C’est la gare ou déjà manquée ?

Joie ? Est-ce si sûr ?

ristesse ? Qui me le montre ?

Sur le bitume des choses, il y a mon cœur

Je me suis peut-être trompé de bout en bout

Ou si j’ai eu raison ?

Raison de qui ?

Mais il y a mon cœur

L’ai-je écouté ou non ?

A-t-on été méchant avec moi ?

Il y a mon cœur

Dans le pareil et le nonpareil

Il y a mon cœur

Cela crie dans ma petite cuisine

Cela crie dans ce qui me fabrique

Dans les bouquets, même fanés

Quand l’aile de l’avion courtise les montagnes

Il y a mon cœur

Qui jamais ne chavire

Et je voudrais presque qu’il se taise

Il y a mon cœur,

Et je roule…