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Le Réducteur

La fonction du personnage dont je vais parler ne dira rien aux jeunes générations et pas grand-chose aux autres : il s’agit du zélateur de la Croisade eucharistique au patronage de Montrouge. Pas un mot là-dedans, je le vois bien, qui ne soit décourageant, voire accablant, pour de futurs humains augmentés. Ce souvenir de gamin me dit pourtant beaucoup de choses et pourra en dire à d’autres. Internet, en sa sagesse, n’ignore d’ailleurs rien de la Croisade eucharistique, mouvement catholique destiné à des enfants auxquels l’Église voulait donner une formation spirituelle plus approfondie. Le responsable local en était un adulte généreusement baptisé zélateur. Nous dirions aujourd’hui animateur. Un animateur inspiré, en quelque sorte. Voilà pour le cadre, celui de mon enfance. J’aurais pu naître ailleurs et être élevé autrement, ce ne sont pas ces détails qui m’intéressent aujourd’hui. Ce que j’ai senti là, d‘autres l’ont senti comme moi, et le sentent toujours.

Animateur inspiré, le mot est un peu fort. Mais, dévoué, notre zélateur montrougien l’était. Il consacrait au patronage et à la « Croisade » tout le temps que lui laissait son métier de représentant en vins. Il nous parlait souvent de son arrière-grand-tante, la Mère Anne-Marie Javouhey, que le pape Pie XII béatifia en 1950. Son illustre ancêtre, première femme envoyée en mission, avait installé un peu partout dans le monde, notamment au Sénégal et dans les quatre futurs départements français d’outre-mer, la congrégation des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, qu’elle avait fondée. Notre pieux zélateur était fier d’une parente qui fit beaucoup pour les esclaves et un peu contre l’esclavage. Il rapportait avec une modestie appliquée ce cri du cœur qu’elle avait arraché au roi Louis-Philippe et que ne peuvent ignorer plus longtemps les pointilleuses pourfendeuses du patriarcat : « Madame Javouhey, quel grand homme ! »

Apparemment très sociable, ce zélateur-là semblait avoir bâti en lui une sorte de cabane de langage dévot dont il ne sortait qu’avec précaution. Seule pouvait l’en faire sortir, si innocente qu’elle fût, une allusion à une femme. Nous le voyions alors précipité dans une sorte d’excitation sauvage qui lui faisait déballer en quelques secondes, avant qu’il ne les remballe en un clin d’œil comme un marchand douteux quand s’approchent les gendarmes, un paquet de sentiments hétéroclites qui me fascinaient toujours un peu plus qu’ils ne m’inquiétaient. Dans ces circonstances, sans jamais proférer d’insanités, sans le moindre propos vulgaire, il projetait sur nous quelque chose comme une puérilité vacante qu’une considération spirituelle venait vite tenir en laisse. La moindre évocation d’une femme, même la plus banale, le faisait rire. Ni insolence, ni agressivité dans ce rire, encore moins supériorité. Une femme, pour lui, comme on dit aujourd’hui en mettant dans ce mot toute la ferveur dont on est capable, c’était trop. Le mot femme fracassait en lui toutes les barrières, il l’adoubait et, pour un instant, faisait de lui un découvreur, un explorateur, un pirate. Je ne savais que penser. Il n’entrait, à ces instants-là, dans aucune des catégories à ma disposition. Je ne l’admirais pas. Je ne le détestais pas. Je ne me demandais pas si ce qu’il nous livrait par ce rire était bon ou mauvais. Beaucoup moins et beaucoup plus. En lui, j’entendais ce que je n’entendais jamais : quelqu’un qui parlait par l’envers de lui-même. Je veux bien que des gens libérés sur facture m’expliquent aujourd’hui sa névrose. L’univers qu’il me révélait, si confus et peu rassurant qu’il fût, je le sentais infiniment plus vrai que l’édifice moral aimablement bricolé à mon intention. Ce névrosé me réveillait.

Avec le temps, le souvenir de ce bon zélateur s’est unifié en moi. Les deux faces de lui-même qu’il nous présentait ne sont plus contradictoires. Ce qu’il nous enseignait quand les radars de son âme ne signalaient à l’horizon aucune autre femme que sa pieuse ancêtre, je le sens désormais au moins aussi désordonnant que cette sorte d’extase jaculatoire où le jetait l’autre moitié de son ciel. Pirate, il l’était à temps plein, cet homme, par ses bases et par ses sommets, comme les revendeurs d’éthique en tout genre n’en ont plus ni le goût, ni le culot. Il prenait tellement à cœur sa fonction ! Nous étions une vingtaine de croisés répartis en quatre équipes dont chacune s’était placée sous la protection d’un saint patron. La nôtre avait choisi saint François d’Assise, une autre saint François de Sales, les deux autres, je crois, saint Jean et saint Louis. Le zélateur savait tout sur tous les saints, c’était passionnant. Le jour de la Saint-François, nous allions ensemble à la messe au monastère franciscain de la rue Marie-Rose où, traditionnellement, elle était célébrée par un dominicain comme elle l’était, le jour de la saint Dominique, au monastère dominicain, par un franciscain. Un monde s’y révélait à moi qui ne contrariait pas les leçons familiales et scolaires mais les survolait de si haut qu’elles en devenaient anecdotiques, presque grotesques. D’autant qu’à côté de la religion, l’histoire était présente en ces lieux : en juin 1944, un moine, le père Corentin Cloarec, fut assassiné dans ce monastère par deux Français qui travaillaient pour la Gestapo. Et puis, la cérémonie terminée, quand nous passions devant l’immeuble du n°7 de cette même rue, notre guide ne manquait pas de nous rappeler avec un air soucieux que Lénine avait loué là un appartement durant son séjour à Paris.

Croisés ou pas, nous étions des gamins et il nous arrivait de nous disputer. Le zélateur s’efforçait de nous apaiser et, le plus souvent, n’y parvenait guère. Alors, pauvre pécheur, il sortait son arme la plus dissuasive et la plus perverse. « La charité chrétienne… » murmurait-il d’une voix mi-affectueuse mi-grondeuse. Et, à cet instant-là, de tout mon bon petit cœur, je le haïssais. Sa gentillesse, les belles histoires qu’il nous racontait, la respiration nouvelle que je lui devais, tout ce qui en lui, jusqu’à des complexités que j’étais à mille lieues d’imaginer, m’ouvrait des horizons nouveaux, tout cela s’écrasait au sol, je sentais dans sa voix tout ce qui me blesserait jamais. La charité chrétienne ? C’était pour que trois gamins ne s’envoient pas de gros mots à la tête que les saints avaient tout plaqué ? Mon Dieu, faites que je ne dise pas merde à mon copain, c’était ça la vie spirituelle ?  Le diable, c’est le Réducteur, je suis toujours l’enfant trouble qui s’en doute. Je n’en suis pas fier. J’en suis heureux.

29 octobre 2022

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L’esprit bourgeois : un invariant absolu

 

« Nous essayons de mettre des mécanismes en place, ça n’est pas parfait », explique Clémentine Autain en évoquant la lutte contre les violences sexistes. Les sociétés répriment les violences mais elles ne peuvent rien contre la violence, sauf à confondre violences et violence, ce qui est en soi une violence. Les violences ne sont pas des verrues comme celles qu’élimine le médecin par le moyen convenable, bistouri, laser, azote liquide. Elles sont des manifestations de cette sorte de cancer insaisissable qu’est la violence. Car la violence métastase. Elle se cache, se tapit, se métamorphose, resurgit quand on l’a oubliée. Aucune tactique, aucune stratégie n’en triomphe. On dit : éradiquer les violences. Bien d’accord. Mais ce n’est pas ce qu’on fait. Il faudrait, pour cela, prendre le mot au sérieux et tenter de descendre, pour les extirper, jusqu’à leurs racines. Souvent, même si l’on ne veut pas toujours s’en rendre compte, c’est avec ses armes à elle qu’on entreprend de combattre la violence : sa défaite, alors, dissimule sa victoire. Non qu’elle soit invincible : elle ne l’est pas plus que le cancer. Mais, pour la vaincre, les mécanismes et les bonnes intentions ne suffisent pas.

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Plus la société se déshumanise, plus on parle de l’humain. On le salue comme s’il s’agissait d’une qualité particulière et rare. Aberrant. Dire d’un homme qu’il est humain, c’est dire qu’une chaise est une chaise, rien de plus. Tous les hommes sont humains, même Landru, même Hitler : si un seul ne l’est pas, aucun autre ne l’est. L’humain dont on parle est un produit inventé pour masquer la mutilation de l’être humain. Pour échapper au mystère. Pour faire comme si toutes les cartes étaient entre nos mains, comme si nous n’avions plus qu’à les jouer correctement, habilement. Pour oublier qu’à ce jeu nous allons tous devenir de très savants imbéciles et peut-être des monstres. La violence est meurtrière et la haine est haïssable mais elles sont humaines : ne pas accepter cela, c’est renoncer à les comprendre et, en faisant beaucoup de bruit pour faire croire le contraire, renoncer aussi à les vaincre. Exalter l’humain comme une qualité, c’est suggérer au citoyen que l’ordinaire de son humanité est inévitablement et lourdement opaque, évidence mensongère qui, pourtant, l’anesthésiera lentement et le détruira plus sûrement qu’aucune arme, au bénéfice de l’inhumain. .

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Une femme remarquable récemment disparue, Nicole van der Elst, dont les travaux sont restés assez confidentiels, parlait très bien de ces choses. Le mal de notre société, elle le voyait elle aussi comme un cancer qui ne cesserait de progresser à la fois en largeur et en profondeur. Qui, du même élan rageur, conquerrait les espaces et les intérieurs. Qui n’épargnerait personne. Qui deviendrait, malgré nous, notre terrible référence commune. Éprise de poésie, et poétesse elle-même, elle croyait pourtant qu’un point très secret de nous-mêmes, ce point silencieux où naît la parole, est absolument invulnérable à ce cancer et que chacun de nous est capable de lancer sur lui, à partir de ce point, une contre-offensive victorieuse. Cette reconquête du terrain de soi-même qui est aussi œuvre de libération collective, elle l’appelait le cancer à l’envers.

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Nicole van der Elst était une femme puissante. Mais cette puissance n’était pas démonstrative. Ni mimétique. Ni fabriquée. Ni agressive. Ni satisfaite. C’était, en un être particulier, attentif et rieur, et qui n’aspirait qu’à l’être toujours plus, la puissance de la vie, une force à laquelle elle ne s’identifiait pas et qu’elle semblait découvrir en elle en même temps que son interlocuteur. Elle était l’illustration vivante de cette définition moqueuse de la vie intérieure qui ne cesse de me réjouir : « La vie intérieure, c’est une vie qui est à l’intérieur. » Ceux qui ne comprennent pas, dodo, un rêve leur expliquera.

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Parfois, ce monde, c’est à rire tant c’est bête. J’entends qu’à Orpéa, au-delà de deux biscottes, pour les vieux, c’était tintin ! Il m’en faut six tous les matins. Quatre avec du beurre, le reste confitures. Il m’arrive même, en faisant semblant de ne pas voir les yeux qui me regardent, d’engloutir des biscottes à deux chiffres. La ruine, j’aurais été pour l’entreprise ! Le PDG aurait dû s’acheter un vélo d’occasion, à crédit naturellement. Avec des pinces à pantalon. Et tous ces gens que j’aurais mis au chômage ! La honte !

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Une radio se demande gravement si faire des enfants est encore un projet raisonnable. Je n’aime pas cette expression, je la trouve pataude, prétentieuse, industrielle. Sur le sujet, deux thèses s’affrontent, la gringalette et la tiédasse. Pour les uns, lucides et valeureux rescapés de la chose parentale, faire des enfants, surtout à notre époque, c’est inscrire sur son agenda bien des fatigues, bien des soucis, bien des déceptions. Les autres voient plus loin. Puissamment prospectifs, ils prophétisent qu’un monde sans enfants deviendrait bientôt un monde de vieux : quoi de plus assommant que de s’occuper de cette engeance ? Entre ce piteux Charybde et ce calamiteux Scylla, le débat a gentiment nageoté, très correctement assaisonné de pépins de sciences humaines et d’inévitables rappels aux valeurs. Je survole un peu sans doute, mais survoler n’est pas trahir. Pour citer la conclusion, je puis sortir les guillemets. Quel était le but de cette parlote ? S’interroger sur l’avenir d’une civilisation ? Chercher les bases d’un nouvel humanisme ? Du tout. Le but, c’était de trouver le moyen d’assurer aux gens une vie « longue et agréable ». Longue : à 89 ans, je coche la première case. Agréable ? Je ne sais pas répondre. Un sorbet au citron est agréable, ou un peu de fraîcheur dans la canicule, mais la vie ? Me demanderai-je en mourant si j’ai passé une vie agréable ? Votre monde, Mesdames et Messieurs, est un orgue brisé. Le clavier principal est en réparation. Pour cause de sabotage. Pour l’instant, vous n’avez droit qu’au mirliton.

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Ce n’est pas toujours le drame, mais le virus se loge partout. Au prochain tour de Wimbledon, cette championne va rencontrer sa meilleure amie. Elle dit que, pendant le match, elles ne seront plus copines du tout mais que, la dernière balle échangée, tout redeviendra comme avant. Curieux. Pas trop mauvais au ping-pong, je n’ai jamais éprouvé ce sentiment quand je me suis trouvé dans une situation certes infiniment moins glorieuse mais pas fondamentalement différente. Aucun smash agressif, aucune amortie vicieuse n’a jamais mis une amitié entre parenthèses. Pas une seconde. Juste le contraire : marqués ou encaissés, les beaux points la faisaient grandir. Ah, non, nous n’étions pas meilleurs, vraiment pas ! Nous avions seulement de la chance. L’argent n’avait pas encore déchaîné sa pandémie de gagne. C’est grave de ne plus savoir jouer, jouer pour jouer. Grave pour les individus, grave pour la société. Il y a des gens si encombrés de leur image qu’ils sont incapables d’aborder avec simplicité une partie de cartes ou de boules. Une circonstance comme celle-là leur fait déployer une énorme activité mentale pour se composer une attitude. La gratuité de la situation la leur rend inaccessible. Ils ne jouent pas, ils jouent à jouer. Ils font ceux qui jouent et multiplient les plaisanteries, les mines, comme autant de manières de désamorcer le jeu. Ou lancent soudain dans la partie, pour mettre à distance leur malaise, un sujet ou une préoccupation hors de propos. La gravité légère du jeu leur est insupportable, ne pas prendre la pose les affole : il leur faut esquinter ces instants-là. L’impossibilité dans laquelle ils se trouvent raconte à livre ouvert leur histoire. Les enfants, généralement, ne s’y trompent pas. Ils devinent qu’en dépit de toutes les apparences, le jeu – un grand jeu, celui-là – sera l’étoffe véritable de leur vie d’adultes. C’est là que les plus costauds chercheront la liberté, les autres auront le reste.

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Dans cette banlieue qu’une visite chez un médecin me fait traverser, rien d’effrayant apparemment et rien d’attirant. On passe. On voit à peine ce qu’on regarde. D’une commune à l’autre, la même image : une thrombose résignée. Bien sûr qu’il y a de la vie là-dedans, mais où, où, où se cache-t-elle ? Sentiment de me trouver au dernier maillon d’une chaîne de conséquences tirée par un inconnu pervers, un abruti majeur. J’espérerais presque une révolte, une émeute. Non par excessif désir de révolution. Par inquiétude. Pour être sûr que tout le monde n’est pas mort. Comme le tout petit peu de bruit qu’on fait quand on veille un malade endormi et que, soudain, ce silence… Ce n’est pas mauvais esprit si l’on ne voit plus ici que le plus laid : quelque chose, au moins, en lui, à sa manière, signale qu’il existe. Ah ! cet énorme biscuit, ce menhir de béton où trônent, devant l’immeuble du syndicat, les trois lettres C G T ! Ce machin vous agrafe au bitume. Quel poids, quelle angoisse ! S’arracher, vite, de l’air ! À cinquante mètres de là, un vieil homme est allongé en plein trottoir, sous une couverture, des chiffons lui bouchent les yeux et les oreilles. La foule respectueuse le contourne comme un rond-point, sans un regard. Le pire m’attend dans la salle d’attente du médecin. Un gamin maigre s’agite dans son fauteuil en brandissant un portable d’où sortent d’horribles hurlements, des cris déchirants. Il se précipite vers moi et me met sa petite boîte noire sous le nez. Je vois des taches rouges, des éclairs, je ne sais quoi. Sentiment d’un appel désespéré, désolation de ne pas savoir répondre. Puis il retourne dans son fauteuil, s’y tapit et, en se tortillant comme un possédé, répond aux braillements de sa machine par un rire effrayant, comme s’il essayait en vain de se consoler lui-même.

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Divorce imbécile ! Chez les riches, le monde n’est pas atroce, mais il est faux. Chez les pauvres, il n’est pas faux, mais il est atroce. Ce qu’ils appellent civilisation, c’est remplacer peu à peu le monde atroce par un monde faux qui deviendra plus atroce encore. L’affaire est en bonne voie. Les certitudes carcérales sont sorties depuis longtemps des beaux quartiers. Le renforcement des privilèges bourgeois s’accommode désormais parfaitement de la prolétarisation de l’esprit bourgeois. Pauvres et riches, dit-on, ne sont d’accord sur rien. Oh, que si, hélas ! Sur la prison. Sur l’impossibilité de ne pas vivre sa liberté en prison.

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Elle était gentille, ma marraine bourgeoise de Sceaux, elle m’aimait bien et me faisait de beaux cadeaux. Elle me comparait même à son acteur préféré. Son mari, mon parrain, était un bon camarade de mon père. Aussi fauché que lui, il avait épousé une femme riche, la seule bourgeoise de mon enfance. Je l’aimais bien, moi aussi, mais elle avait une manie qui m’intriguait : elle laissait dans son assiette une petite bouchée de chaque plat. On m’a expliqué que c’était là un réflexe de classe, qu’elle montrait par ce geste que l’argent n’était pas un problème pour elle, qu’elle était au-dessus des soucis ordinaires. Difficile à croire, elle était tellement dépourvue d’arrogance ! Hypothèse pour hypothèse, je choisis une autre interprétation. Dans ce cérémonial de la feuille de salade, des trois haricots verts ou du petit morceau de rôti que sa bonne raccompagnait gravement à la cuisine, rite qui était sans doute un souvenir parmi d’autres de son éducation, je vois maintenant un symbole infiniment significatif. J’imagine qu’il s’agissait là d’un aspect du dispositif anti-inconnu qu’on lui avait appris à dresser autour d’elle. Une manière de se rassurer, un gri-gri, un sacrifice censé la protéger de tout, de la faim et de la fin. Une assurance. Une façon de contourner la réalité, de pratiquer l’élusion. L’esprit bourgeois, c’est de ne pas aller jusqu’au bout de soi, l’esprit bourgeois est une précaution, l’esprit bourgeois est une rétention, l’esprit bourgeois est un préservatif. Ma chère marraine faisait la costaude mais, avec cette manie, elle affichait sa crainte révérencielle de l’inconnu. Comme si elle avait signé un pacte avec le destin : une bouchée par plat et il l’épargnerait. « Jean, mon ami Jean, il faut manger, tout est payé » m’a dit, plus tard, dans la salle à manger déserte du Maréchal-Foch voguant vers la Terre sainte au milieu d’une formidable tempête, ce séminariste allemand taillé en armoire à glace dont la météo n’affectait pas l’appétit. Ce conseil amical reste, soixante-sept ans après, l’une des rares choses sérieuses que j’aie entendues. Ma marraine ne mangeait pas tout : elle ne connaissait pas Ernst Ludwig. Personne aujourd’hui ne semble l’avoir jamais rencontré, cela m’attriste parfois atrocement. Il m’a aidé à supporter le monde, et à me supporter moi-même.

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Je ne m‘attendais pas à me faire un jour l’avocat de Madonna, même à titre gracieux. Elle vit, dit-on, avec un compagnon qui est son cadet de quarante ans. Ce que j’en pense ? Rien. Je ne pense rien de ce dont j’ignore tout et je pense moins que rien de ce que je ne pourrai jamais cesser d’ignorer. Mais il y a, semble-t-il, des gens qui, eux, savent. Ils sont les arbitres des libertés comme, en un autre temps, ils auraient été les arbitres des élégances. Ils disent à la star qu’elle n’a pas à se comporter ainsi. Elle n’a pas à. Oh ! l’étrange, l’horrible, la stupide expression ! Qu’a-t-il dans le ventre, leur elle n’a pas à ? Où est-il né, de quoi est-il fait ? Peut-être, comme c’est désormais la mode en France, est-il le produit d’une soirée de discussion avec une poignée de copines et de copains qu’on aurait baptisée, après whisky, Convention morale internationale sur les comportements sexuels appropriés et inappropriés? La CMICSAI, pour faire simple. Je n’insulte pas ces gens si je dis qu’ils sont bouchés. Pas plus que je n’insulte la bouteille de champagne pas encore ouverte. Mais ce elle n’a pas à fait froid dans le dos. Rien de nouveau, d’ailleurs. Je l’ai entendu pendant toute mon enfance nullement bourgeoise quand le comportement de quelqu’un semblait remettre en question quelque manière de vivre, ou de penser, ou de sentir. Il n’a pas à faire ça, elle n’a pas à dire ça : j’ai senti très tôt ce qu’il y avait de détresse dans ces mots-là. Ceux qui se plaignaient ainsi semblaient avoir été victimes d’une traîtrise, avoir reçu un coup bas. Je m’expliquais leur manière de dire par le peu de culture qui nous avait caressés. Je me disais que d’autres, plus savants, plus intelligents, plus affinés, auraient su répondre autrement. Nenni. Quatre-vingts ans après, j’entends les mêmes mots à la radio, dans la bouche de gens instruits. Ainsi ces bourgeois farcis de science, de pouvoir et de manières affutent leur éloquence et leur rhétorique dans les cuisines ou les toilettes d’un peuple qu’ils méprisent, dont ils ignorent tout et dont ils ne savent pas parler. Certes, Luc de Goustine a raison : l’esprit bourgeois, cet état spirituel qui, désormais, l’a emporté partout, n’est pas à confondre avec la classe bourgeoise. De cela, quelques professeurs et beaucoup d’amis m’ont aisément convaincu. Mais cet état spirituel, personne ne le combat plus, même pas – surtout pas ? – la gauche. Elle l’a fait sien et cela m’a éloigné d’elle. Je me suis senti profondément du côté d’Aragon, de Berque et de Jeanson et n’ai pas cessé, durant un demi-siècle, de me nourrir de leurs œuvres et de leur souvenir. Aucun de ces bourgeois n’avait l’esprit bourgeois. Ce n’est pas le cas de celles et ceux qui parlent aujourd’hui le plus fort au nom de la gauche. Je ne soutiendrai jamais des politiciens qui miment ce que le peuple a de plus laid pour lui faire oublier ce qu’il a de meilleur et, plutôt que les aider à se reprendre, flattent la violence et le délire des plus déshérités de ses enfants. Je rejette entièrement leur prétentieuse et tyrannique négation de toute transcendance et de toute dimension fondamentale : ce sectarisme les identifie parfaitement à l’arbitraire qu’ils prétendent combattre. Je rejette entièrement leur défense passionnelle et leur constante illustration publicitaire du produit de cette mutilation, honteusement baptisé réalité. Je rejette entièrement leur acharnement moralisateur compensatoire qui me fait songer à une installation de pots de fleurs dans le désert. Dans leurs provocations puériles et appliquées, je ne lis rien d’autre que leur ressentiment.

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Ce que j’aimais dans ma marraine, c’était le petit espace de liberté où elle s’engageait de tout son cœur même si, elle avait beau faire, sa gaîté, son charme, sa gentillesse ne faisaient pas oublier que c’était là une liberté enclose. Si j’ai retrouvé autrefois ses manières chez d’autres bourgeoises, j’ai rarement reconnu en elles son impatience, son désir juvénile et obstiné d’échapper à l’artifice. Aujourd’hui, obéissant à l’ordre économique, leurs filles et surtout leurs petites-filles veulent s’imaginer complètes et puissantes. Elles se font opérationnelles et balancent à tout va des jugements et des excommunications dont la férocité aurait rendu jalouses les douairières les plus caricaturales. Elles ne prouvent qu’une chose : l’esprit bourgeois reste l’esprit bourgeois. Invariant absolu. Les grands principes ont changé mais, dès qu’ils touchent le sol, l’étroitesse et l’avarice qui les fondent se répandent semblablement dans l’air. Confort de la morale et morale du confort. Ainsi, si j’avais eu des filles, il m’aurait fallu, à l’instant où je les aurais devinées amoureuses, balancer dans l’océan de leurs sentiments la vedette de la police anti-patriarcale ? Oublier que la vie est vivante pour en surveiller l’organisation, toute la médiocrité perfectionniste de la bourgeoisie est là, tout ce qu’elle a de lugubrement laborieux, toute la peur sur laquelle elle a bâti son pouvoir. Ma marraine était une personne aérée, voilà pourquoi je me souviens d’elle avec tendresse. Elle ne défendait pas sa cause comme on défend ses partis pris et son compte en banque. Sa fortune et son mari pauvre ne la faisaient pas, il est vrai, très représentative de sa classe. Elle n’était ni complète ni puissante, encore moins parfaite, mais il y avait en elle de l’écho ; en la voyant et en l’écoutant, je sentais que vivre est une chose compliquée mais qui en vaut la peine. J’ai pensé à elle récemment quand j’ai appris qu’une jeune femme que son activité conduit à rencontrer des féministes en vue explique, sans paraître s’en étonner et encore moins s’en indigner, qu’elle reçoit fréquemment de ses aînées l’étrange conseil de vivre comme un homme. Je ne sais rien de mieux en fait d’aliénation. J’ai beau imaginer, je ne me vois pas suggérer cette manière de vivre à une jeune femme. Pas plus, d’ailleurs, qu’à un jeune homme.

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Quand, après avoir lu ou entendu les plus connues de nos féministes modernes, je songe à ces bourgeoises d’autrefois, les ressemblances me frappent plus que les différences. J’ai beaucoup de mal à opposer l’élan révolutionnaire des unes au conservatisme des autres. Vous riez, non ? Vous croyez qu’une société aussi subtilement contrôlée que la nôtre ouvrirait avec un tel empressement ses portes à des femmes dont la pensée et l’action menaceraient ses fondements ? Vous ne voyez pas de quel monde il vient, le féminisme guerrier ? On crache trois fois rituellement sur Trump, idéal paravent, et on oublie tout le reste, n’est-ce pas ? Les bourgeoises d’autrefois défendaient et peaufinaient le prétendu ordre social. Au sein de leur famille comme dans leur salon, elles combattaient férocement ce qui leur semblait le menacer. Notre ordre n’est guère meilleur que celui qu’elles soutenaient mais il a appris à jouer sur des cordes nouvelles et compte beaucoup, pour assurer sa survie, sur la multiplication des lignes de fracture entre les citoyens et, au besoin, sur leur élargissement. Quelle chance inespérée pour lui, quel cadeau des dieux qu’un féminisme qui, rompant avec la force de sa générosité, devient un grotesque logiciel à opposer les femmes et les hommes et fait semblant de ne pas le savoir !

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Je ne sais d’elle que ce que tout le monde sait mais je pense souvent à Louise Michel. Elle est pour moi indissociable de ce Louis que j’ai, lui, très bien connu. Un frère et une sœur. Eux, leur naissance les a jetés au cœur du vrai problème, le face-à-face avec l’esprit bourgeois. Tout ce qu’ils font, tout ce qu’ils pensent, tout ce qu’ils souffrent est un corps-à-corps, un âme-à-âme avec lui. Le monde où ils vont vivre, Louise Michel et Louis Aragon ne le découvrent pas dans la presse. Ni dans les palabres confuses et dociles du syndicalisme étudiant. Pas davantage dans les bouquins à la mode. Ils y sont entrés hagards et incertains après qu’il leur a infligé, avant même qu’ils ne naissent, la plus cruelle des injustices. Ils n’en parlent pas en maîtres d’école, en donneurs de leçons, en spécialistes de ceci ou de cela, en aigres et doctes militants, en sauveurs autoproclamés. Ils ne vont pas chercher ailleurs que dans leur détresse le chemin qu’ils vont prendre, un chemin de tous les dangers et de toutes les angoisses qu’il leur faudra chaque jour réinventer. Incertitudes, hésitations, contradictions. Quand ils parlent des femmes, ces deux-là, je les crois. Ils ont eu l’admirable courage et le formidable culot de ne pas tricher avec l’âpre vérité qui leur a enseigné à vivre comme à penser et qui, au beau milieu de leurs épreuves, a ouvert d’autres cœurs à leur cœur. Je ne les imagine pas sans pouffer de rire bricolant leur antipatriarcat et installant le produit bien en vue, sur les rayons de l’Épicerie des Valeurs, entre la résilience et la sobriété, le vivre ensemble et l’en même temps.

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Louise Michel nous le dit : « La question des femmes est, surtout à l’heure actuelle, inséparable de la question de l’humanité. » Notre misérablement nombriliste époque ne la ferait pas changer d’avis. Et sans doute approuverait-elle Louis :

Le malheur où te voilà pris
Ne se règle pas au détail
Il est l’objet d’une bataille
Dont tu ne peux payer le prix

Apprends qu’elle n’est pas la tienne
Mais bien la peine de chacun
Jette ton cœur au feu commun
Qu’est-il de tel que tu y tiennes

Ici comme là, métanoïa : changement de pensée, changement de regard, changement d’intention. On cesse de renvoyer en cuisine l’essentiel de la réalité. On se présente de face à soi-même, de face au monde, de face aux autres, de face à l’existence, de face à ces mystères premiers qui nous fondent et nous unissent et que personne, jamais, nulle part, n’abolira. Se présenter de face, il faut le dire aux jeunes gens, ce n’est pas se faire transparent. Qui se fait transparent n’est plus que son mensonge. Attention, toutefois. D’abord, faire le ménage. Dans ces temps d’essuie-glaces truqués, tous les mots sont salopés et la métanoïa est devenue un produit de la positive thinking, c’est-à-dire une manière hypocrite de patauger peinard dans le privilège de son confort, une excitante fumisterie qui laisse dans son assiette tout ce qui n’est pas le progrès d’un égoïsme dévorant peinturluré de nobles principes. Imposture. Aucune indulgence.

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« L’imparfait du subjectif », dit drôlement Bernard Lubat, musicien qui a le sens du langage. C’est très bien. Ça laisse place, ça fait respirer. Le but n’est pas de faire école. On entend cette blague, on oublie celui qui l’a inventée. Pour peu que la machine à réprimer se mette quelques instants en panne, on prend goût à ce qu’elle ouvre… « Le monde dans lequel j’habite et qui m’habite » dit-il aussi. Tout cela qui est en nous et en dehors de nous, à la fois. Tout cela qui n’est pas nous. C’est ça, l’horreur moderne : nous faire croire que le monde, c’est nous, nous coller, nous plaquer à lui, nous confondre avec lui en le trahissant et en nous dégradant de sorte que toute relation avec lui devienne impossible ou odieuse. « Je me suis grillé par réflexe de survie », explique Lubat en évoquant la période où il a balancé au diable le succès et l’argent. Un modèle pour un genre de vie ? Contresens. La liberté sur modèle, ça fait rire et c’est nul. Mais savoir que nous ne sommes ni les produits ni les rouages du monde dans lequel nous habitons et qui nous habite, la conscience de cette vérité-là est le premier pas de vivre. Là, nous pouvons nous parler, l’horizon est dégagé, nous pouvons passer ensemble du plus secret au plus large, de l’immense à l’intime. Là, la bête à calculer a crevé, nous revoici marins. Là, entre splendeur et récifs, nous arrivons à ce qui commence, à ce qui continue de commencer. « Je ne suis pas au point » constate en souriant le musicien. Une pensée navrée pour ceux qui pensent y être. Ou, plus sottement encore, espèrent y être un jour.

28 septembre 2022

Penser âme et corps

Penser ce qu’on ne sent pas, c’est mentir à soi-même. Tout ce qu’on pense, il faut le penser avec son être tout entier, âme et corps.
Joseph Joubert

 

 

 

Penser n’est pas piétiner en chœur dans les données, à la manière des vignerons qui foulaient le raisin. Je connais des clubs de gens fort distingués et croulant sous le poids de leurs diplômes qui, la retraite venue ou s’approchant, nostalgiques de leur immense passé de managers, ne cessent de rivaliser d’intelligence et d’échanger leurs informations sur le monde, soucieux de maintenir entre eux une sorte de fermentation qui semble n’avoir d’autre raison d’être que de prêter encore un peu de vie aux illusions de leur jeunesse. Ni raisin ni vin dans ce vignoble. Quand l’un d’eux s’en va faire profiter les anges de son expertise, les autres le saluent pieusement, et continuent. Je ne sais rien de plus triste. Comprendront-ils un jour, oseront-ils comprendre ? Personne ne méconnaît leurs qualités, leurs capacités, mais pourquoi en faire éternellement état ? Douteraient-ils d’elles ? Voudraient-ils faire sentir à quel point elles leur pèsent ? Et s’ils changeaient de manière ? S’ils se mettaient soudain à parler par l’envers d’eux-mêmes…  Eux comme nous tous, bien sûr. Mais eux, particulièrement. Pas à cause de leurs médailles, de leur quotient ceci ou cela. À cause de leur énorme refoulé. Pas à cause de leurs fichiers. Pas à cause de leurs dossiers. À cause de leur corbeille.

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Il faut souvent du recul pour comprendre la poésie. Le temps doit avoir dénudé une époque pour qu’apparaisse clairement le lien entre ce qui la travaille et les mots que les poètes ont arrachés au langage pour se sauver et la sauver. Ainsi, par exemple, Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, le négateur, et Pierre Reverdy, l’esprit le plus religieux qui soit. À partir de leurs points de vue inconciliables, de leur commune lucidité et de leur courage, ils nous ont envoyé le même signe. Quand Lautréamont trouve le beau dans la « rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie », quand Reverdy nous demande d’établir, entre les mots et entre les choses, ces « rapports inouïs » qui créeront « le choc poésie », l’un et l’autre, chacun à sa manière, parlent à cette société future, la nôtre, dont ils pressentent l’étroitesse agressivement satisfaite. Elle ne les entend pas, bien sûr, ils sont trop vrais pour cette faiseuse avare. Pour protéger le même ordre bourgeois anxieusement possessif, étroit, jaloux, avare, les bigots de la religion ont fait de Lautréamont un infréquentable blasphémateur pendant que les bigots du rationnel rigolaient grassement de la pauvreté inspirée de Reverdy. Si nous lisions ces deux poètes, si nous les lisions ensemble, nous n’y trouverions le remède d’aucun de nos maux mais nous comprendrions à quel point il est vain de demander à ce qui enferme de libérer, à ce qui condamne de sauver, à ce qui rapetisse de grandir. Ne confondant plus ce qui relève de l’esprit et ce qui n’en relève pas, nous pourrions commencer à voir plus clair.

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Le monde bourgeois sait parfaitement ce qu’il fait quand il mêle à dessein l’or pur et le fumier pour s’inventer une solidarité frelatée avec le peuple qu’il jettera aux orties dès que la moindre menace s’approchera des privilèges sacrés qui sont à la fois sa drogue, sa malédiction et sa première raison de vivre. Partout, absolument partout, grâce à cette arnaque fondamentale, ses affaires tournent rond. La conjonction de sa réussite et de sa perversité constitutive lui vaut toujours plus d’abonnés. Tolérance bienveillante, très légèrement grondeuse et infiniment compréhensive, pour la déconstruction des valeurs sur lesquelles il s’est fabriqué mais engagement massif dans le réseau providentiel des servitudes nouvelles. Les mêmes qui sabotent la culture dont ils ont été allaités en mettant au même niveau Shakespeare, Dante et le communicancant du coin auraient honte de ne pas s’exposer matin, midi et soir, aux radiations salvatrices de la propagande et trouvent entièrement naturel qu’on leur chante les mérites de l’intelligence artificielle, ce concept, comme disent ceux qui le vendent, qui, si l’école avait encore quelque lointain rapport avec la connaissance désintéressée, vaudrait à ceux qui l’ont mis en circulation un bonnet d’âne dont au moins cinquante-trois générations garderaient le souvenir hilarant et navré.

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La phalange macédonienne, ou tortue macédonienne, vieille tactique militaire et ancêtre de la modernité conquérante : se protéger pour mieux attaquer. Hérissée de lances, la troupe avance lentement et serrée. Les boucliers des soldats périphériques couvrent ses flancs, ceux des autres combattants, dressés au-dessus de leurs têtes, stoppent les flèches et les traits. On ne vient pas à bout de cette machine de guerre en braillant des slogans ou en gigotant sur des estrades. Seule solution, sans succès garanti : chercher la faille.

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Une intuition, parfois, et le monde, pour un temps, s’éclaircit, comme si elle décapsulait un secteur de l’esprit. Je vais en proposer deux pour le prix d’une. J’ai trouvé la première chez Jacques Berque, la seconde dans un vieux souvenir d’étudiant. Elles n’ont apparemment aucun rapport avec ce qui nous préoccupe, ne mettront pas fin à la guerre d’Ukraine, ne feront pas peur au virus, ne rendront pas au climat sa sérénité. Pourtant, loin de les disqualifier, leur apparente inactualité leur confère une force qui serait irrésistible si nous la prenions en considération. Pourquoi ne le ferions-nous pas ? Pour une seule mauvaise bonne raison : parce que ce serait envoyer au diable – pourtant son unique destinataire – tout ce que notre fin de civilisation proclame avec une solennité comique. La pauvre ! Elle n’a plus que ses haillons à se mettre, toutes les fringues que l’Histoire lui a léguées, elle les a salopées ! Pour muscler nos cœurs et nourrir nos esprits, il lui reste le slogan fièrement proclamé par le nouveau Nouveau monde : Rapidité, Efficacité, Résultats. Facile à retenir : le RER. Pour nulle part.

Première intuition, celle de Berque. Il s’intéressait aux mots. Il était, dirait-on, un homme de langage, formule dans laquelle peu de gens verraient encore un pléonasme vicieux : n’est-on pas un homme de langage comme on est un homme de droite ou un homme de gauche, un homme d’action ou un homme de science ? Dans l’une de nos conversations, il s’étonne ou feint de s’étonner : pourquoi le français ignore-t-il le mot élusion ? Pourquoi le français élude-t-il élusion ? Il était bien informé. Élider et élision marchent ensemble mais éluder se promène tout seul. L’ordinateur accepte le verbe mais souligne de rouge élusion. Littré ne reconnaît pas non plus ce mot. Le Dictionnaire de l’Académie française, Larousse et Le Robert pas davantage qui, tous les trois, proposent pourtant l’adjectif élusif. Les écrivains ne parlent guère d’élusion. À l’exception, paraît-il, de Georges Bataille : je n’ai pas vérifié. Et, indirectement, d’Albert Camus qui, Berque l’avait noté, emploie parfois élision dans le sens d’élusion.

Enfin. Si élider donne élision, pourquoi éluder ne donnerait-il pas élusion ? D’autant que les deux mots suggèrent la même idée : supprimer. Toutefois, les processus suggérés n’ont rien de commun, pas plus que les étymologies. Élider, c’est pousser dehors, chasser, expulser. Élider une voyelle, c’est la faire disparaître pour la remplacer par l’apostrophe. Éluder est autre chose. C’est jouer avec, esquiver, dérober (et se dérober) adroitement, brouiller les cartes, chercher l’échappatoire, faire glisser. Pourquoi donc peinons-nous à reconnaître élusion alors que nous acceptons élision ? « L’élusion, m’a répondu Berque quand j’ai cherché à en savoir plus, dissimule les vrais problèmes, les vraies nécessités, pour servir d’autres intérêts. »

Le souvenir de jeunesse me ramène, lui, au temps lointain où je lisais un peu de théologie. J’en ai rafraîchi le souvenir dans le frigo de Wikipédia. Encore une histoire de mots. Hérésie n’a pas toujours eu le sens que nous lui donnons aujourd’hui. Le grec ancien haíresis, qui signifie choix, n’avait aucune connotation négative ni péjorative : ainsi un Grec faisait-il le choix, l’haíresis, de l’école philosophique qui l’attirait le plus. En 1690, dans son Dictionnaire, Furetière constate déjà cette évolution avec une élégante netteté : « Ce mot vient du verbe grec haireomai, [latin] eligo, je choisis. Suivant cette étymologie, ce mot est du nombre de ceux qui tiennent le milieu, et qui peuvent se prendre en bonne et en mauvaise part. Cependant l’usage a tellement prévalu, que par le mot d’hérésie on n’entend plus autre chose qu’une attache opiniâtre à une proposition erronée et condamnée. Hérésie se dit, par extension, des propositions notoirement fausses qu’on avance dans d’autres sciences. C’est une hérésie, en morale, de dire qu’il ne faut pas être reconnaissant. C’est une hérésie, en géométrie, de dire que deux triangles qui ont les angles semblables ne sont pas proportionnels. Ce mot vient du grec, et n’était pas odieux autrefois, et signifiait seulement opinion particulière. »

Dans les années cinquante, j’avais trouvé chez les théologiens qui parlaient de l’hérésie une idée qui, au-delà du domaine religieux, pouvait s’appliquer à beaucoup d’autres et, notamment, à la politique. Ils faisaient observer que, dans le catholicisme, toutes les hérésies n’étaient pas venues d’une contestation de la doctrine et ne consistaient pas toutes à avancer des propositions qui la contredisaient ou lui étaient étrangères. Certaines hérésies, expliquaient-ils, sont filles de la pratique. Elles apparaissent quand la sensibilité de certains fidèles et la situation dans laquelle ils se trouvent les incitent à mettre l’accent sur un point particulier de la doctrine au détriment d’autres points, et les conduisent finalement, sans qu’ils en soient toujours conscients, à en modifier la perspective générale. Le modernisme, ce mouvement de contestation auquel l’Église catholique a dû faire face à partir de la fin du XIX° siècle, leur semblait appartenir à cette catégorie. Ils y voyaient un exemple d’hérésie de glissement, d’hérésie de jeu d’accents, d’hérésie de déséquilibre.

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Les deux intuitions, bien sûr, se rencontrent. Elles désignent le même jeu vicieux avec la réalité : tricher avec elle en l’éludant ou tricher avec elle par un système de choix truqués qui la défigure. Pas un aspect de notre vie collective qui ne soit affecté et infecté par ce mensonge premier, par cette cause première créée de toutes pièces. Là réside le péché originel de la modernité, sa maladie mortelle. Depuis quelque temps, il faut être drogué pour ne pas le sentir, la supercherie commence à vieillir, elle se fane, elle se fendille, elle se craquèle. Mais les mécaniciens de cette saleté, qui en sont aussi les bénéficiaires, ne manquent pas de munitions. Quand se révèle, si peu que ce soit, l’imposture, la découverte est si troublante, l’émoi si profond, qu’ils ont beau jeu de dénoncer le désordre et la violence qui vont presque toujours, presque nécessairement, l’accompagner. Il y a quelque chose de fascinant dans leur mensonge. Il n’est pas seulement le contraire de la vérité, il est une utilisation de la vérité en vue de la confirmation du mensonge. Ainsi nous rebat-on les oreilles avec l’idée lacanienne que « la réalité, c’est quand on se cogne ». C’est vrai, oui, mais quand on se cogne à quoi ? À l’indicible expérience de soi dans le monde ou aux conséquences douloureuses du sous-humanisme technocratique ? À du dur, du vrai dur, à ce qui s’impose à nous qui que nous soyons, quoi que nous fassions et pensions, ou à du faux dur, à ces situations entièrement trafiquées auxquelles on voudrait que nous reconnaissions une nécessité et un sens qu’elles n’ont pas et n’auront jamais ?

L’élusion de la condition humaine, l’escamotage du fondamental, l’incroyable mutilation de l’existence, je l’ai vue dans le monde des entreprises. Elle m’a épouvanté. C’est le code des codes. Je l’ai vue chez ceux qui se moquaient du sort des salariés et chez ceux qui en avaient réellement le souci. Je l’ai vue dans le patronat et dans les syndicats. Si tous, au fond d’eux, en avaient conscience et à quel degré, je n’en sais rien mais je sais bien que, les rares fois où elle se disait ou s’avouait – presque toujours dans une conversation privée -, c’était comme une confidence dangereuse, comme une déclaration de paix qui pourrait avoir des conséquences terribles. Le code des codes, oui. La mutilation première qui donnait sens à tout, faux sens à tout. Qui, une fois mise entre parenthèses la nature même de la condition humaine, permettait à toutes sortes d’ingénieurs de l’intelligence et des affects de résoudre les faux problèmes qu’ils avaient posés. Et tant pis s’ils ne savaient pas à qui ils parlaient, tant pis s’ils ne savaient pas de qui ils parlaient, tant pis s’ils ne savaient pas qui, en eux, parlait.

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Le plus intéressant, aujourd’hui, c’est l’expérience ordinaire qu’on prend au sérieux. Par exemple le dialogue secret qu’on entretient avec une image, un propos tombé des médias, d’Internet, de n’importe où. Pour soi, pour soi seul, ruminer la chose. Non pas la décrypter, le décrypteur a toujours une clef à la main. La contempler. Ne rien penser. La laisser tomber en soi, attendre qu’elle dise son vrai nom. Accepter que ce soit ingrat, ennuyeux, décourageant. Il n’y a pas que la Joconde qui puisse être contemplée. Elle mérite de l’être, certes, mais si on ne s’intéresse qu’à elle, c’est mauvais pour le monde, et pour elle. Contempler une pub jusqu’à ce qu’elle écaille en soi un peu de pensée, qu’elle crache sa vérité, quelques bribes au moins. Expérience dangereuse ? Oui. Pour le confort. Pour l’image. Pour ce qui ne vaut rien.

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La pandémie qu’on fait semblant de croire terminée a été un grand moment d’élusion et de trucage. Le plus souvent, élusion de rattrapage, élusion de confort. Ce maire qui, en se réveillant, découvre qu’au plus fort du Covid, quinze cents jeunes se sont installés dans une usine désaffectée de sa commune pour y faire héroïquement la fête. Il est gentil, cet homme. Quand il va voir les envahisseurs, il trouve que « ce sont des jeunes vraiment bien élevés ». Il a été heureux – et probablement surpris – de constater « qu’ils se montraient très respectueux envers le maire de la commune. » Il a discuté « avec au moins cent cinquante d’entre eux » et n’a pas souvenir de « personnes complètement alcoolisées ». Mieux, il a eu la merveilleuse surprise d’apercevoir un peu partout des sacs-poubelles. Au fond, cette soirée lui a été un chemin de Damas : ces jeunes tout contents de se retrouver ne sont pas du tout ce qu’on dit qu’ils sont. Il a honte de son scepticisme passé : « On a des idées toutes faites sur la jeunesse ». Les choses, en réalité, sont infiniment simples : « C’est là une jeunesse qui voulait faire un 1er janvier entre eux, c’est tout. »

Eh non, ce n’est pas tout, l’essentiel n’y est pas, on l’aura constaté dans les hôpitaux. Mais cet homme sympathique et probablement bien plus désolé qu’il ne le montre n’est nullement responsable de cette invasion. Qui lui en voudrait de ne pas accabler ces jeunes ? On sera moins indulgent pour la maire de Paris. Le lundi 22 juin 2020, six jours avant le second tour des élections municipales, revenant sur la Fête de la Musique dont, en dépit du virus, elle avait voulu, la veille, enfiévrer la capitale, elle déclarait : « Je pensais que, bien sûr, il y aurait du monde parce que les Parisiens, les jeunes Parisiens ont été comme tous confinés pendant deux mois, et on sent bien qu’il y a cette envie de sortir, de faire la fête. Bien sûr, c’eût été mieux avec des masques, c’eût été mieux avec peut-être moins de monde mais c’est difficile de contester cette soif de vivre, de se projeter et d’être à l’extérieur. » Que dire ? Si c’eût été mieux avec des masques, il eût fallu les trouver ou interdire de sortir sans. Si c’eût été mieux avec moins de monde, il eût fallu en tenir compte. Quarante-neuf pour cent pour l’idéal, cinquante-et-un pour le réalisme résigné et efficacement électoral, ça gagne à tous les coups, sa ration correcte de valeurs est distribuée au troupeau avec la certitude qu’il ne vous en voudra pas d’avoir fait semblant. « À partir de la semaine de la Fête de la musique, le taux de reproduction [du virus] augmente. Ça n’a pas été complètement inopérant sur cette tendance. », constate pourtant l’adjointe à la santé. Je ne sais pas estimer ce genre de dégâts mais je crois deviner les conséquences plus lointaines d’un tel langage. Pour qui n’a pas le nez coincé sur le tout de suite, elles sont immenses. Aucune confiance ne peut y résister. Sous les braillements d’une joie forcée, s’alourdit une angoisse pâteuse que chacun enferme férocement en soi, qu’on nie tous ensemble à qui gueulera le plus fort, et qui, un jour, ne trouvant d’autre issue, explosera en violence. « Si le Covid est synonyme de drame, la musique, la danse, la joie tous ensemble est synonyme de vie », roucoulait à la fête un gentil chanteur qui, en ce jour de gloire de l’élusion, tenait à nous faire profiter de sa généreuse sottise.

Le pire n’est pas là. Le pire, le vraiment moche qui était aussi le vraiment idiot, c’étaient ces pleurnicheries de notables venus soutenir à la radio, entre deux zooms d’affaires, les malheureux jeunes gens à qui la monstrueuse inhumanité des pouvoirs publics interdisait d’aller siffler leur inspirante petite bière aux bucoliques abords du canal Saint-Martin. Quel cœur ils y mettaient, Seigneur, quelle indignation, quelle compassion rageuse ! Si vous les aviez entendus, la Cène, c’eût été, comme dit Hidalgo, la bière et non le vin ! Comme quelques autres, j’imagine, le virus m’a filé les foies, les chocottes, peut-être même un brin de trouille. Comme d’autres peut-être, j’ai eu peur pour moi (charité bien ordonnée…), pour elle, pour eux, pour tous. Jamais, je le jure, je n’ai pourtant atteint le point d’abattement auquel m’ont conduit ces pleutreries. Ces jeunes, enfin, vous imaginez ? Le surgissement de la mort. Non pas la mort localisée, étiquetée, cancer ou bagnole. Non pas la mort dûment enregistrée, mise en mémoire. La mort partout, la mort au milieu de la vie, une mort qui ne sait pas vivre ! La mort dans le monde entier, qui s’invite. Sans carton. La mort qui se fout des privilèges. Le monde entier, oui, et tous égaux devant elle, mazette, et pas un bistrot épargné, même pas les clubs chics, même pas la propriété de Bonne Maman, avec la piscine. On rêve ! La mort dans les librairies, la mort à la fac, la mort dans les bureaux. Objectif mort, partout. Tout ce que leur éducation a travaillé à dissimuler, à arranger, à édulcorer. Vous imaginez ce qu’ils ont senti, vous imaginez à quel point la stupidité de leur formation – de leur conformation – les a laissés, au fond d’eux, à un fond qu’on leur a appris à ignorer, démunis, tremblants, affolés. Minéralisés, ces pauvres enfants. Et ils ont dû nier ça de toutes leurs forces, les malheureux, avec les dégâts collatéraux d’une élusion cette fois tellement compréhensible.

Et pour les aider, quoi, qui ? Ils ont quoi dans leur sacoche, les notables ? La petite bière ! Rien d’autre à leur dire. Pas une parole du dedans, pas un souvenir lumineux, rien qui touche le cœur, déserts, déserts encombrés, vieux déserts ! Les vieux gamins parlent aux jeunes gamins. Oh ! qu’un instant j’ai eu de vilaines pensées, qu’il m’aurait semblé juste et équitable de la leur faire avaler, à ces étriqués compatissants d’opérette, par litres et par hectolitres, leur bière ! La colère, c’est comme la musique, c’est comme la messe, ça ne se quitte pas au milieu, il faut aller jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’on revienne à soi. Et là, au bout, j’ai vu leur nullité, j’ai vu leur désarroi, j’ai vu aussi leur hargne et qu’un instant éclipsé par le Covid, le virus Esprit bourgeois, – pseudo : Modernité – quand il se réinstallerait en force, ne ferait de cadeaux à personne et rattraperait vite le temps perdu !

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Un instant, c’est vrai, j’avais pensé que le Covid pourrait tout changer. Macache ! Le monde occidental a un cul de plomb. Tout autrement, tout pareillement que le poète, je me sens, moi aussi, en étrange pays dans mon pays lui-même. Mais, cette fois, rien à attendre de l’extérieur, rien. Si j’écrivais le récit de mes relations avec le monde où j’ai vécu, ça s’appellerait Histoire d’un désamour. Pourtant, le goût de vivre ne m’est pas passé, même à l’entrée de la dernière ligne droite. Alors, on recommence. D’abord, tâcher de sauver quelques bribes qui peuvent servir. Souvenirs, peut-être signes.

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Bribe. Au supermarché du village, il y a quelques années, une famille avait installé son caddie au milieu d’une allée. Quand ils y déposaient les boîtes de sardines ou les paquets de pâtes et de café qu’ils étaient allés chercher dans les rayons, le père, la mère et les deux filles s’amusaient à faire de ce geste une solennité, presque une liturgie. Chacun prenait à deux mains l’article qu’il avait trouvé, l’installait délicatement dans le caddy et disait d’une voix claire et sérieuse, comme dans l’émission de télévision que personne ne manquait à l’époque : « C’est mon choix ! » C’était drôle, gai, gentil. Un peu inquiétant aussi, comme s’ils conjuraient, en public, un mauvais sort. Je ne sais ce que disait exactement la scène mais elle disait qu’elle disait quelque chose. Il y avait quelque chose à comprendre, quelque chose à sentir, même si l’on ne savait pas quoi. Rien n’est plus précieux de nos jours que ce je ne sais quoi. Surtout ne pas le lâcher, c’est notre bouée. C’est lui qui sauvera l’époque de son dogmatisme du néant, infiniment plus pernicieux que l’autre : j’ai connu les deux, je peux témoigner. Le cueillir, le garder en soi. Le je ne sais quoi, c’est la trace laissée en douce par les amis de la vie en exil.

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Bribe. Une philologue qui sait ce qui pèse aujourd’hui sur notre langue française et son expression écrite veut rendre ou donner aux enfants, aux étudiants, et à bien d’autres, le goût et le plaisir de la fréquenter. Elle n’ignore rien de la crise en cours mais refuse, avec raison, de la dramatiser. Elle ne méconnaît pas les ressources de notre langue, elle sait sa capacité de rebond. Il lui paraît toutefois raisonnable, pour ne pas aggraver la situation, de nettoyer l’orthographe du français moderne de ses complications indéfendables et des décourageantes bizarreries dont il a hérité. Et de citer ce h que nous nous croyons obligés de loger, en hommage au thêta grec, derrière le t de bibliothèque. Pourquoi ne pas le supprimer ? Des langues sœurs l’ont fait et ne se sont pas écroulées. Le sacrifice de ce h, s’il ne procure pas un immense plaisir aux plus anciens d’entre nous, ne raccourcira pas leur existence. Il leur sera moins douloureux, de toute façon, que le martyre que leur inflige quotidiennement l’écran des chaînes d’infos, ce paradis des fautes d’orthographe honteuses.

J’avais oublié ce h quand, quelques jours après, un commentaire d’internaute m’y a reconduit. L’article que cet estimable citoyen honorait de son précieux grain de sel racontait avec quelque complaisance les malheurs d’un homme politique. La réaction était courte et probablement lourde de sens, mais j’avais du mal à en mesurer la portée. Elle tenait en un mot : « Tammieux ». L’allusion m’échappait, je n’en étais pas fier. Un fait divers ancien ? Ce Tammieux, un Landru parlementaire de jadis ? Un Petiot ministériel ? Et soudain l’évidence et, pour moi, la dégringolade : Tammieux, c’est tant mieux, tout simplement ! Tant mieux s’il a des emmerdes !

Mettre en présence, laisser tomber ensemble au fond de soi ce Tammieux et la voix de cette philologue. Chercher la relation, si elle existe. Ou avouer qu’on ne la trouve pas, que ces deux êtres de langage ne se rejoignent pas – pas sur un terrain, en tout cas, qui nous soit accessible. Qu’ils resteront deux étrangers, comme les mondes qu’ils représentent. Ne pas argumenter qu’il s’agit, d’un côté, de la boutade d’un illettré et, de l’autre, de l’analyse d’une savante. D’un propos pour rien et d’une démarche culturelle. En Occident comme en Orient, au-delà de toutes les différences et de tous les conflits, la rencontre est longtemps restée possible entre ceux qui savaient tout et ceux qui ne savaient rien, entre l’empereur et le paysan, entre le sage et l’ignorant : c’était même très exactement cet immense détail qu’on appelait civilisation et qu’on essaye aujourd’hui vainement et sottement de retrouver en agençant des événements arbitrairement spectaculaires. On parle de produits de synthèse. Il n’y a pas de relations de synthèse.

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Bribe. Au patronage, Jean-Pierre était le seul vrai bourgeois de nous tous. Un jour où notre imagination avait, une fois de plus, transformé la poussière de la cour en terrain de foot, il eut à tirer un penalty, un péno. J’y suis encore. C’est la fin du match. Un but partout, le péno va être décisif. Le goal, trop serré dans sa chemise, se met torse nu. Deux tas de pull-overs délimitent la cage imaginaire. Jean-Pierre s’essuie les yeux : la poussière, bien sûr, comme toujours ici. Il prend du recul, puis frappe. Et rate. Il regarde ses pieds, comme si c’était leur faute. Il reste un instant ainsi, puis se redresse et crie. Je sens qu’il a envie de crier Merde ! Mais il ne crie pas Merde ! Il crie Miel ! l’imbécile traduction bourgeoise d’alors. Et des sentiments inconnus montent, comme des baleines furieuses, à la surface de mon âme. Je n’ai pas changé d’idée là-dessus. On ne fait jamais bien, et toujours mal, quand on interdit des mots. On ne jette pas des mots au tribunal, aucun ne serait acquitté, aucun, même pas liberté, même pas amour, même pas je t’aime. Même pas déconstruction ! Les mots sont comme nous. Salis, mais l’espérance les sauve. Ils vieillissent, mais elle les rajeunit. On ne sépare pas les pourris des vendables, comme les fruits sur les rayons. C’est ainsi : aucun n’est jamais vraiment pourri, aucun n’est jamais vraiment vendable.

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Bribe. Je suis client de la même agence bancaire depuis 1963. En visite dans les lieux un jour de 2013, année où je fêtais à la fois mes quatre-vingts ans et mes cinquante ans de fidélité à ce noble établissement, je me suis amusé à signaler ce double anniversaire à l’employé qui allait me remettre un carnet de chèques tout neuf. Ce fut un événement majeur, un des grands instants de mon existence, un moment fort comme on dit à la télé, un de ceux où l’époque est toute nue devant vous, où vous ne pouvez pas douter de ce qu’elle est, de ce qu’elle veut, de ce qu’elle vaut. L’homme m’a regardé puis, saisi d’une intuition majeure, a filé comme une flèche avant de revenir tout sourire en brandissant une brochure. « Permettez-moi de vous faire cadeau de ceci », m’a-t-il dit avec chaleur. Je ne savais pas ce qu’il y avait en lui, mais j’étais sûr de l’arnaque. J’ai fabriqué le sourire ravi qu’on attend des vieux. J’ai signé le papier qu’il me tendait. Une formalité, une formalité, balbutiait-il. J’étais presque heureux, il y avait de la nécessité dans l’air, tout cela était horrible et encore plus grotesque qu’horrible mais enfin, pour une fois, dans ce temple de la fausseté, quelque chose se dévoilait. Il ne m’a fallu que trois jours pour être débité de quelques euros – l’abonnement à la brochure – et cracher au responsable de l’agence la lettre qu’il méritait et à laquelle il répondit bêtement, machinalement, misérablement, comme des conformateurs le lui avaient enseigné pour la gloire de la banque.

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Bribe. Les terribles difficultés de certains quartiers ou de certaines zones justifient-elles qu’on qualifie les délinquants de sauvages ? Pourquoi serait-ce un crime, d’ailleurs, d’être sauvage ? Tout le monde a du sauvage en soi, heureusement, même les professeurs à Sciences Peu. Disqualifier en chacun de nous cette dimension fondamentale et tordre l’idée de laïcité pour arracher de la vie sociale toute perspective de transcendance relève de la même intention élusive. Plus de bases, plus de sommets, au turf de l’actu, tous ! Délinquants, ces jeunes qui brûlent les voitures le sont assurément et doivent être traités comme tels, c’est-à-dire, indissociablement, être punis et, autant qu’il est humainement possible, être aidés. Mais ceux qui les disent sauvages devraient y réfléchir à deux fois. Ce mot n’est pas seulement odieux. Il est surtout entièrement inapproprié. Aucun groupe social ne reflète mieux que les quartiers la superbe « civilisation » du management et de la communication. Aucun autre n’a cette particularité d’avoir été condamné à ne boire qu’à cette source. Le monde ouvrier l’a très longtemps ignorée. Le monde paysan vit toujours de ses valeurs propres, même s’il s’en porte mal. Les bourgeois aussi vivent des leurs, et s’en engraissent de mieux en mieux. Les jeunes des quartiers, eux, sont arrivés nus à la modernité. C’est elle qui les a vêtus, nourris, instruits, blessés, c’est elle qu’ils dégorgent dans le flux intarissable et amer de leur musique. Voilà l’œuvre d’un demi-siècle de sottise et de prétentieuse légèreté. Insupportable, n’est-ce pas ? On raconte que Picasso, quand un visiteur allemand lui demande, en désignant du doigt Guernica, si c’est lui qui a peint cette toile, répond : « Non. Ça, c’est vous. » Eh bien, les quartiers, indissociables réalistes de droite et de gauche, c’est vous, ça ! C’est votre œuvre et ce sont vos enfants.

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Bribe. Avant de se saisir du tensiomètre et du stéthoscope, mon médecin, le temps d’une petite plaisanterie, jette sur son patient un regard rapide mais circulaire et enveloppant qu’aucun appareil n’enregistrera. Il est infiniment précis dans ses observations mais je sens toujours plus dans sa parole que le constat auquel elles l’ont conduit. S’établit en lui, à chaque consultation, une correspondance entre ce premier regard – presque un coup d’œil de peintre – et le diagnostic que ses appareils l’aideront à établir. S’il tombe sur une anomalie sérieuse, cette distance qu’il préserve entre lui-même et les informations qu’il va me communiquer me sera plus précieuse que les mots les plus rassurants. S’il ne trouve rien que de bénin, elle m’évitera de sombrer dans un optimisme fabriqué. J’espère évidemment qu’il va m’annoncer de bonnes nouvelles mais je me dis parfois que si je ne sentais plus dans sa voix ce quelque chose qui dépasse, et de beaucoup, l’instant de cette consultation, les heureuses perspectives qu’il m’annoncerait ne me seraient guère moins accablantes que les pires révélations.

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Bribe. Les sirènes d’Ukraine ne chantent pas autrement que celles de Montrouge, il y a plus de quatre-vingts ans, quand d’autres avions s’en prenaient, une fois de plus, à l’usine des Compteurs. Même hurlement mais, surtout, soudain, même décrochage du son qui devient un hululement que l’angoisse fait interminable, comme s’il était lui-même cette machine furieuse qui n’en finit pas de se précipiter sur son objectif. Dans la cave où tout l’escalier 17 du HBM est descendu, je ne songe pas à avoir peur, même si, en m’offrant biscuits et bonbons, les adultes échangent devant moi leurs plus noires inquiétudes et me révèlent avec une totale impudeur le monde où je vis. Je garde de cet instant un souvenir très précis. Tout cela est terrible, infiniment plus terrible que je ne peux l’imaginer. Un gouffre s’ouvre devant moi mais je n’ai pas de temps à perdre avec lui : la présence des deux gracieuses petites filles du quatrième et le sentiment tout nouveau qu’elles m’inspirent, tout nouveau et si extraordinairement ordinaire qu’il me semble couvrir en un instant la planète, me rend invulnérable. Je ne rêve pas. Leur présence ne nie pas le mal, le mal en moi, le mal hors de moi, la guerre, la cave. Elle ne gomme pas la souffrance, celle des autres, celle qui sera forcément, qui est déjà, la mienne. Le fond de mon cœur me dit que tout ça existe, que tout ça est en moi, que je n’ai pas à m’en étonner. Aucun idéalisme là-dedans, aucune rêverie. Le mal est bien en moi et le mal ne gagnera pas.  Dans cette guerre-là, je ne suis pas le général, je ne suis même pas le sous-off. Je suis le troufion de base, le troufion périphérique. Dans la cave, en regardant ces petites filles, je ne peux pas penser aujourd’hui. Je pense aujourd’hui et à l’heure de notre mort. Ce bonjour est un adieu mais, dans cet adieu, il y a un nouveau bonjour. Cette nuit, les bombes ne se sont pas trompées d’adresse, demain sera un autre jour. Je me sens définitivement comme tout le monde c’est-à-dire que, comme tout le monde, je me sens comme personne. Le chant des sirènes garde toujours pour moi quelque chose de ce mystère. Il plane longtemps dans le ciel puis, à l’instant où il va fondre sur sa proie et m’anéantir, je ferme les yeux et c’est comme si, attendri, il me tendait une main secourable. J’étais bien loin de ce souvenir d’enfant quand, il y a dix-neuf ans, dans le premier texte écrit pour ce site, je recopiais cet aveu de Victor Hugo : « Il faut bien que je le dise. J’aime l’exil. Les lieux de la souffrance et de l’épreuve finissent par avoir une sorte d’amère douceur qui, plus tard, les fait regretter. Ils ont une hospitalité sévère qui plaît à la conscience. » C’est vrai. On ne peut pas oublier ces hôtes mystérieux, de quelque nom qu’on les nomme. On ne peut pas faire comme s’ils n’existaient pas. On ne peut pas.

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Bribes, parmi cent autres. Ni jugement ni confession. Journal de bord, journal de guerre. Tâcher de tenir le coup, passer l’épreuve. L’époque est terrible, sauf pour les brutes. La seule chose qu’on puisse souhaiter à ceux qu’on aime, et même à ceux qu’on déteste, c’est de conserver, dans un coin de leur tête et de leur cœur, quelques très forts souvenirs de vérité pour y puiser du courage. Ce bagage est largement suffisant pour vivre, le reste est sottise, prétention, mauvaise graisse. Une époque assez idiote pour s’imaginer qu’elle va « rendre leur dignité » à ceux dont elle déclare, l’imbécile, qu’ils l’ont perdue ou qu’elle va « sauver la planète » ne mérite rien, mieux vaut la laisser flatuler dans son coin. Si vous voulez monter dans mon canot, venez, venez, on se serrera et on partagera le pain qui me reste, mais n’espérez pas que j’irai crever avec vous dans votre cale.

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Mais parfois, il y a du lourd, l’Ukraine par exemple, et il est impossible d’esquiver la question posée. J’ai essayé de regarder la guerre à la lumière de l’intuition de Berque. Ce grand homme n’agitait pas les mots pour le plaisir. On rencontre rarement un esprit aussi construit, aussi attentif, aussi étagé. Il faisait sonner ses intuitions à toutes sortes de niveaux, de l’expérience la plus ordinaire à la perception la plus aiguë, la plus rare. Il avait une manière de relier qui distinguait. Et, quand il distinguait, c’était pour faire sentir un lien plus fort que celui qu’il venait de dénouer. Il se mouvait toujours dans la variation et toujours dans l’unité. Dans cet aller et retour, il puisait son humour, sa gaîté. Parfois, dans une transgression inattendue, le savant un peu solennel ouvrait un instant la porte au gamin indocile qui l’assiégeait discrètement. Le croirez-vous ? Il aimait faire des blagues.

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Élision/élusion, serait-ce l’histoire de cette guerre ? L’élision, c’est quand on tranche. Mais l’on ne peut trancher que si l’on a d’abord construit et ajouté, donc affirmé. L’élision renvoie à une affirmation qu’on protège en tranchant ce qui la menace, donc à l’affirmation d’un pouvoir, quelle qu’en soit la forme politique. D’un pouvoir et d’une identité. Le vieux monde, en somme, celui qui a commencé à prendre de la gîte à la fin du XXe siècle. Pour de bonnes et de mauvaises raisons, c’est encore largement celui de la Russie. Pour de bonnes et de mauvaises raisons, ce n’est plus celui des pays européens, moins encore celui des États-Unis. Là, les révolutions techniques successives ont tout recouvert, tout emporté, tout assujetti. Le pic de l’acceptabilité de l’emprise technique, comme on dit si savamment, a été franchi il y a à peu près un demi-siècle. Mai 68 a été l’éclair avant l’orage mais les décrypteurs n’y ont rien vu : il y a des formations qui aveuglent, ce sont donc, très logiquement, les plus cotées. Depuis cette date, l’Occident court derrière lui-même sans la moindre chance de se rattraper. Incapable de parler sérieusement, il a laissé la parole à une tribu toujours renouvelée de bateleurs pédantesques. Depuis cette date, il est progressivement passé de l’élision à l’élusion, c’est-à-dire à la dissimulation, au faire semblant, à la séparation radicale de la réalité et du discours sur la réalité : plus il se laisse mener par le bout du nez, plus il nous bassine de ses valeurs. Toujours riche et encore puissant, il ne tient pourtant plus grand-chose, ne domine plus ses illusions et reste en tête-à-tête avec ses fantasmes. Sûr de ne plus vouloir comprendre, il s’entoure de machines à tout brouiller qui le font tricher et mentir. Comme il a perdu de vue la réalité, qu’il ne peut plus parler d’elle et qu’il ne le veut plus, il en invente une autre à son goût ou, plutôt, au goût de ses maîtres. Ainsi le but de l’hôpital n’est plus de soigner mais de gagner de l’argent en soignant. Ainsi le but de l’éducation n’est plus d’instruire mais de grossir le potentiel économique en instruisant. Ainsi le développement technique, moyen parmi les moyens, devient fin parmi les fins. Ainsi la morale n’est plus le respect de valeurs transcendantes mais la transcendisation à tout va d’opinions contingentes ou de billevesées démagogiques. Un esprit simple dirait : l’Occident est paumé. Et, sous les applaudissements, s’adjugerait la médaille d’or.

Ce que nous empruntons aux États-Unis nous enfonce un peu plus profond dans notre narcissisme. Il faut reconnaître que nous ne choisissons pas le meilleur. Manie des pétoires, management, Woke, en voilà, semble-t-il pour les goûts les plus divers et, parfois, les plus opposés. Apparemment. Être le plus fort, être le plus malin pour trouver des sous, être le plus vertueux, tout cela marche très bien ensemble et répond au même désir du petit bonhomme occidental du XXe siècle, tout cela soigne la névrose qui le dévore, tout cela construit l’image de lui qu’il veut accréditer pour la vaincre, et qui l’aggrave. Il est au centre de tout, comprenez-vous, au centre de l’espace et au centre du temps. Il fait pan-pan mieux que tout le monde, il joue mieux que tout le monde avec l’argent, sa sagesse et sa science sont universelles et refont le passé à son image, il est vraiment le meilleur, en lui culmine l’humanité, en lui et dans le petit espace de temps miraculeux qu’il habite, il résout la question de l’homme et il sait qu’il la résout. Comprenez qu’il est enfermé comme jamais, le pauvret. Sentez sa frousse de gosse dans le cirque qu’il nous monte. Sous ce ton de fermeté, sentez le désarroi. Sentez la pusillanimité : ces guignolades demandent moins de courage et d’énergie que n’en exigerait la volonté de se repenser fondamentalement, mot majeur de Berque, en prenant le taureau par les cornes : mais, au fait, où est-il donc passé, le taureau ?

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Dans les premières années de mon activité de formateur, une énorme contradiction me posait problème. Au restaurant d’entreprise, quand quelque actualité horrible mais lointaine s’imposait à la conversation, j’étais frappé par la fureur prophétique qui se déchaînait. Une heure après, devant un hiérarchique ou à la seule évocation de méthodes d’entreprise infiniment humiliantes, elle cédait la place à un ton jésuitique, à une hypocrite compréhension, à une fausse générosité de victimes, à un détestable parti pris de conciliation. Les voix elles-mêmes changeaient, elles semblaient vouloir se ravaler, comme s’il fallait s’excuser d’être soi-même, d’oser penser, de s’essayer à sentir. Comment les mêmes individus pouvaient se montrer si différents, je l’expliquais par une raison qui ne me convainquait qu’à moitié. Je me disais qu’ils n’y étaient pas pour grand-chose, qu’on les avait rendus vantards et pleutres. Je ne me sortais pas du lot mais il me semblait vital et prioritaire que nous apprenions tous à en sortir. Le reste attendrait.

Quelque analyse qu’on fasse de la situation, Poutine vient de changer cette donne. Entre les envolées du restaurant d’entreprise et la prudence quand se pointait la hiérarchie, il y avait de la place pour le lyrisme. Le tragique restait loin. De son exil, il exerçait parfaitement la mission qui lui avait été assignée : il permettait de comparer l’horreur de là-bas et les petits ennuis d’ici. En leur faisant honte de pleurnicher, il donnait aux salariés le droit de manquer de courage. Cette époque est terminée. L’Ukraine, c’est la porte à côté. Rien ne dit que nous serons épargnés. Si nous le sommes cette fois, il y aura d’autres occasions. Sans compter la bombe : la diplomatie avait-elle oublié ce détail ? Le tragique, ce monstre lointain qui nous valait de si belles dissertations, s’est soudain dangereusement rapproché. Il est là et ne partira plus. Le souffle des commentateurs en est coupé. Plan fixe sur Poutine.

Terreur. La guerre est là, presque chez nous, plus trop de place pour l’éloquence. Que penser, que dire ? Que c’est terrible, que c’est monstrueux. Et quand on l’a pensé, quand on l’a dit ? Le redire avec plus de rhétorique ? Chercher dans les infos du jour d’autres manières de le répéter ? Et puis ? Cul-de-sac. Chez les gens qui parlent à la télévision, le phénomène est moins visible, le temps est compté, une séquence chasse l’autre. Dans la vie, c’est différent. Des esprits qui ont de la ressource et du langage semblent anesthésiés par l’événement, comme si les chars de Poutine bloquaient leur expression, la contraignaient à tourner en boucle, à se faire de plus en plus répétitive, de plus en plus rhétorique, à se vider de sa substance. Comme si elle ne pouvait plus embrayer sur rien. Comme s’ils étaient arrivés au bout. Comme si, enfin, ils pouvaient affirmer.

Si tout le monde se félicite prudemment qu’il n’ait pas été fait appel, jusqu’ici, aux démentes ressources nucléaires, cette abstention qu’on espère durable n’a pas été sans conséquences. Même si les armes ont aiguisé leur cruauté et si des drones nouveau-nés batifolent au-dessus du champ de bataille, les belligérants semblent nous rejouer des scènes déjà anciennes dont les plus âgés d’entre nous ont gardé le souvenir, voire la cicatrice, et que leurs descendants ont retrouvées dans les livres et sur les écrans. C’est bien ce que déplorent, d’ailleurs, les spécialistes des stratégies internationales : perdre son temps à de pareilles vieilleries quand le monde entier est un chantier d’innovations prodigieuses !

Ces réalistes sont légers, comme d’habitude. Ce réalisme-là, pourtant, va encore perdre du poids. Sans perdre de son sens : il n’en a jamais eu. Ils sont légers comme l’Europe politique est légère, comme est léger le climat bruxellois, comme est finalement légère cette pesante machine, comme est légère la pensée qui l’anime, comme sont légères les disputes qui l’occupent, comme est légère cette permanente répartition des charges et des bénéfices. Même sous des forêts de drapeaux, même arrosée d’une goutte de Beethoven, même si tout le monde, faute d’avoir le cœur sur la main, se met la main sur le cœur. De ce qui se passe vraiment dans les êtres, de leur infini découragement, de leur asservissement à d’absurdes abstractions, de leur néantisation par une propagande d’une exceptionnelle vulgarité, tout ce monde ne voit strictement rien. Les rapports qu’il entasse sont faits pour le lui cacher. Sa position lui est un vaccin contre toutes les angoisses du monde. Dans la solennité de l’hémicycle, il poursuit ses jeux d’enfants.

Nous, en silence, nous regardons la guerre et nous la reconnaissons. Un sentiment tapi au profond de nous-mêmes resurgit avec une force qui nous étonne, nous embarrasse, nous déchire. Le mal existe. Le tragique est une dimension de l’existence. Aucun pass ne nous l’épargnera, aucun. Aucun bavardage, aucune élusion. Autre chose encore, étrangement. Le tragique c’est terrible, certes, vraiment terrible. Mais ce qui arrive quand on prétend le nier est plus terrible encore : l’existence n’est plus alors qu’une écharpe qui se détricote et pourrit. Le tragique, c’est terrible, mais faire croire et se faire croire qu’il n’existe pas ou qu’on l’amadouera avec des balivernes, c’est la fin de tout, c’est l’absolue défaite, la débâcle avant le combat. En refusant de se regarder elle-même, la société occidentale ne fait pas autre chose qu’organiser ce désastre, le fêter et en jouir. Dans ces conditions, plus elle parle haut, plus elle est ridicule. Elle est complice de ses virus.

Guerre d’Ukraine. Devant nous, la violence. Elle n’a pas changé, elle a toujours la même gueule de provocation foireuse. Et ce monde d’éludeurs élusifs qui, faute de vouloir la vaincre, espérait au moins la nuancer, la transformer, la civiliser, la mondaniser ! La culturaliser ! Le traitement homéopathique commençait à faire ses effets, bientôt tout en aurait été saupoudré, parfumé, délicieusement aromatisé, délicatement épicé. Présente partout à sa juste dose, la violence aurait été partout courtoisement ignorée. Elle nous aurait tués, naturellement, mais comme il faut. À petit feu discret, consensuel, résigné, citoyen. Quand, ici ou là, dans une banlieue braillarde ou un immeuble classé, elle resurgissait sous sa forme première, dans sa tenue classique, hurlante et ensanglantée, nous nous pincions le nez et poussions des cris aigus.

On le savait pourtant bien avant le christianisme, le tragique et le sens, ça marche ensemble. La tragédie grecque ne dit rien d’autre. Hölderlin le répète : « Là où grandit le danger, grandit aussi ce qui sauve. » Je n’avais aucune idée de ce poète, à douze ans, quand j’ai appris avec stupeur que le latin altus signifiait à la fois haut et profond. Tout ce qui s’entassait en moi, tout ce qui me rivait à l’obscur, tout ce qui me faisait peur, c’était donc quelque part en rapport avec ce qui me rendait heureux, avec la beauté, avec la joie, avec le rire ? Ce qui stagnait avec ce qui fusait ? L’étang n’ignorait pas le ciel ? Le ciel ne méprisait pas l’étang ? Le vaste, un jour, commanderait vraiment ? Ah, putain, comme on disait à Montrouge !

Le sens… Le premier ballot qui trouve quelque chose à vendre inscrit désormais le mot, bien en gros, sur sa camelote, bientôt il se l’agrafera à l’oreille, comme le cochon à la ferme. Pauvre vieille époque, quel besoin elle a d’être aimée et secouée, comment a-t-elle pu devenir aussi bête ? Pauvres enfants déchiquetés, pauvres cibles pour les marchands d’illusions. Le sens… J’entends encore le mot vibrer dans la voix de Francis Jeanson quand il s’adressait aux fervents animateurs des Maisons de la Culture. Ce secret du cœur, de l’esprit, de l’âme, nous rêvions de le partager avec eux, avec tous, comme une défense, comme une promesse. Il nous rendait graves et heureux.

1er juillet 2022