Un instant, je vous prie

LE MARCHÉ XLV

NE DOIT CIRCULER QU’AVEC LE
TOIT FERMÉ ET VERROUILLÉ

DARF NUR MIT GESCHLOSSENEM
UND VERRIEGELTEM DACH IN
ZÜGE EINGESTELLT WERDEN

DEVE SOLO CIRCOLARE CON IL
TETTO CHIUSO E BLOCCATO

Ce matin-là en attendant mon train à la gare de Nemours-Saint-Pierre je considérais une fois de plus cet avertissement trilingue sur le flanc rouillé d’un wagon de marchandises en feignant de me rappeler ma quatrième quand je comptais combien de lettres il fallait au français et à l’allemand pour dire la même chose quarante-quatre lettres pour nous soixante-six pour eux trois lignes là-bas deux ici un texte qui se contente de deux volumes à Paris en demande donc trois à Berlin où l’on doit construire trois bibliothèques quand deux suffisent en France la nouveauté dans ce petit jeu obsessionnel c’était que l’italien était entré dans la danse quarante-deux lettres seulement campionissimo et je commençais à sentir que ces quarante-deux lettres étaient comme un fleuve musical ou une couette parfumée ou peut-être un fleuve parfumé ou une couette musicale je ne sais plus et je m’y laissais tomber jusqu’à ce que la sécheresse des dentales me réveille je me rappelle aussi que je fuyais en brasse coulée vers le u de chiuso et encore que je me heurtais à l’intraitable double c de bloccato et je voulais songer à ma mère dont la riche nature avortait souvent en ressentiment en colère en malheur en réalité je ne pensais ni à ma mère ni à rien d’autre je regardais le wagon que j’avais devant moi je voyais à quel point il était rouillé le pauvre et que le toit qui devait rester bloqué durant la marche était également bloqué à l’arrêt si bien qu’il n’était jamais ouvert ce toit il me paraissait évident qu’il y avait un lien entre la rouille du wagon et le bloccato de son toit et je pensais que j’étais comme ce wagon que ce n’était pas seulement la vieillesse qui me couvrait de rouille enfin du côté des articulations sûrement mais personne ne vit pour ses articulations n’est-ce pas et je comprenais sans comprendre que la rouille du wagon et la mienne nous venaient du bloccato que nous subissions tous les deux parce que nos toits respectifs étaient chiusi et bloccati ok ? et ainsi nous empêchaient de voir le ciel parce que comme y a insisté un poète le ciel EST par-dessus le toit pas toujours si bleu si calme c’est vrai il arrive même comme l’a observé son confrère qu’il soit bas et lourd et pèse comme un couvercle mais enfin le ciel est toujours le ciel et la terre toujours la terre c’est de la terre qu’on regarde le ciel et du ciel qu’on a pitié de la terre inutile de s’étendre là-dessus
et je n’aurais sans doute pas parlé de cet épisode matinal si l’après-midi du même jour je ne m’étais rendu au cimetière du Père-Lachaise où l’on célébrait une cérémonie en l’honneur d’une amie récemment défunte dont l’idée j’ose espérer que ce n’était pas sa dernière avait été de se faire incinérer ce qui paraît-il est moins désagréable pour la famille mais entre nous pas pour les employés qui s’habituent difficilement au fracas caractéristique par quoi se signale l’explosion du crâne et qu’on doit pour cette raison changer souvent de poste eu égard aux frais de sécurité sociale qu’entraînent les dépressions mais pour nous la cérémonie était si j’ose dire sans le son hormis quelques morceaux de musique entre les platitudes désertiques que nous débitait un jeune homme triste et poli et nous écoutions pieusement les CD qu’il nous faisait entendre même si les exigences de productivité ne lui permettaient pas toujours de les faire tourner jusqu’au bout mais enfin comme tout le monde les savait par cœur ça n’avait pas grande importance pendant ce temps je tournais les yeux dans toutes les directions et peut-être même jusqu’au plafond pour en estimer le bloccato et je remarquais que la salle était aussi propre et ennuyeuse que la mort et qu’il y avait même près de l’urne préparée derrière le cercueil un petit plateau sur lequel on avait disposé quelques fleurs et quelques pierres polies comme on en trouve dans les salons de massage me souffla sur la musique de Bach quelqu’un qui semblait bien connaître ces endroits-là et comme cela m’avait fait un peu rire j’avais détourné les yeux et ils s’étaient portés sur l’un des murs de la salle dont la peinture sans doute à cause d’un dégât des eaux avait disparu sur une surface à peu près aussi haute et large qu’un homme et comme on en avait soigneusement égalisé les bords le plâtre dessinait un personnage drapé dans un manteau ancien une sorte de péplum l’idée m’était d’abord venue que ce pouvait être l’image du Christ mais impossible deux petites cornes m’obligeaient à penser plutôt à Satan même si j’étais presque certain que ce n’était ni l’un ni l’autre et là j’ai eu le sentiment de vivre une journée deux fois assiégée une fois par le sommet à Nemours-Saint-Pierre une fois au Père-Lachaise par le flanc
un type comme toi m’avait-on dit un jour c’est la prison qu’il devrait souhaiter pas la libération ce n’était pas une chose tout à fait fausse sinon je m’en serais débarrassée tout de suite pas une chose tout à fait vraie non plus j’aurais fini par la digérer c’était le pire de tout c’était une question ça vous freine en même temps que ça vous pousse une question ça vous libère tout en vous emprisonnant ou le contraire elle était revenue deux fois dans la même journée la question à Nemours-Saint-Pierre et au Père-Lachaise où commence la prison où commence la libération voilà ce que je me suis toujours demandé d’un côté rien de mieux pour vous donner des envies de libération qu’un type qui s’est enfermé tout seul dans une forteresse ou une autre et qui vous explique à quel point il s’y sent bien et libre et tout et tout d’un autre côté rien de tel pour vous faire sentir l’odeur de la prison pour vous mettre dans l’oreille le cliquetis des clefs qu’un gars qui vous explique qu’autrefois il était prisonnier aliéné névrosé mais qu’il est maintenant heureux comme Baptiste qu’il s’est libéré qu’il s’en est sorti qu’il s’en est tiré patin couffin sorti de quoi tiré de quoi et pour aller où j’aimerais bien qu’on me fasse un dessin il est vrai que tout le monde paraît si libéré aujourd’hui tout le monde est si content de soi tout le monde se félicite tellement de vivre une belle aventure humaine comme dit ce bon M. Proglio qui doit en connaître un rayon sur les aventures des têtards ou du duralumin naturellement l’aventure humaine des M. Proglio tout le monde s’en tape tout le monde fixe le plâtre de son bureau ou de sa chambre en se demandant s’il a envie ou non que quelqu’un en sorte pour lui changer la vie et l’aider à quitter sa cambuse tout le monde négocie comme il peut avec son chiuso et son bloccato d’avoir fait ça deux fois dans la même journée je me sentais déjà beaucoup moins prisonnier peut-être que beaucoup de gens qui se retrouvent pour de vrai en prison ne se seraient pas fatigués à faire des bêtises pour qu’on les y mette s’ils avaient compris à temps qu’en prison ils y étaient déjà moi je me dis souvent qu’en attendant le mieux est de ne pas trop bouger de ne pas me prendre la tête pour l’aventure humaine de M. Proglio et toutes les bêtises de ce genre même si elles me gavent le chou grave ce soir-là je n’étais ni plus ni moins chiuso et bloccato que d’habitude je me disais en douce et ce n’était pas la première fois que l’enfermement vaut peut-être encore mieux que les libérations dont on vous bourre le mou je me disais cela comme d’habitude sans vraiment le penser la différence entre la libération et la prison c’est quand même que la libération ne libère jamais assez tandis que la prison emprisonne toujours trop enfin je crois que je pensais à des choses comme ça le plus vrai c’est que j’ai à la fois besoin d’enfermement et de libération c’est très embêtant d’être comme ça mais je ne crois pas être le seul dans ce cas
et j’aurais pu penser à François Sornay qui lui aussi venait de mourir il avait fait HEC comme M. Proglio mais il n’avait jamais fait chier personne avec son aventure humaine il était inextricablement libre et prisonnier François Sornay plus je l’imaginais libre plus je le trouvais prisonnier plus j’avais envie de l’aider à se libérer plus c’était lui qui de sa prison me libérait sa vie avait été une longue histoire d’amour avec la maison de Lamartine comme il l’avait constaté prévu voulu à quinze ans quand il dormait chez son grand-père dans le lit où avait dormi son héros il avait fait HEC pour se faire beaucoup de blé dans le pétrole jusqu’à ses quarante-cinq ans le jour de cet anniversaire il avait tenu parole il avait envoyé paître les affaires et était revenu dans la maison de son enfance de son désir de son avenir de sa vie de sa mort vivre une de ces grandes aventures négatives dont je ne crois pas que M. Proglio puisse même avoir idée depuis deux ou trois ans il y touchait une retraite qui l’émerveillait parce qu’aux gens qui croient que le ciel EST par-dessus le toit tout vient du ciel et si j’avais eu le temps de cliquer sur ce souvenir à Nemours-Saint-Pierre ou au Père-Lachaise j’aurais éclaté de rire en pensant à François Sornay mes histoires de bloccato auraient volé en éclats et je n’aurais rien cherché d’autre sur le mur de la salle funéraire que l’itinéraire d’une fuite d’eau parce que c’est ça un homme libre il vous shunte vos questions il vous empêche de vous demander ce qui pourrait arriver si votre toit se débloccatait ou si quelqu’un sortait du plâtre il vous fait oublier de chercher si vous préférez l’enfermement ou lé libération si le ciel est ou n’est pas par-dessus le toit parce que dans les deux cas si vous vous posez la question ça veut dire qu’il n’est pas en vous et alors il peut aller se coucher le ciel voilà ce que François Sornay dit encore mieux mort que vivant
peut-être est-ce un peu suspect de trouver de la liberté chez un homme dont la première partie de l’existence a consisté à faire de l’argent en fabriquant de la pollution de nos jours il faut faire attention à ce qu’on dit mais enfin avec ou sans CO2 le vent souffle quand même où il veut et d’ailleurs je ne vais pas me mêler de la fonte des glaciers ni de celle du sucre roux je n’ai rien contre une planète propre vous comprenez et contrairement à ce que croyait ma mère je n’avais rien contre une chambre propre non plus seulement j’avais autre chose à faire disons que j’étais requis par d’autres urgences simplement quand j’ai entendu une des représentantes les plus distinguées de l’écologie répondre à un auditeur qui lui reprochait de dramatiser trop vite que non non non il avait le droit d’être optimiste ce monsieur et même de s’éclater à sa convenance qu’elle-même était une personne très joyeuse elle voulait simplement dire que pour favoriser ce bonheur cet optimisme cette façon de prendre la vie du bon côté du bon pied il suffisait d’une toute petite chose de penser à la planète voilà tout au tri sélectif et qu’après ça on avait bien le droit de se marrer alors quand j’ai entendu ça ma mémoire n’a fait qu’un tour on ne me la fait pas sur les discours cléricaux vous comprenez ils me font gerber un max et celui-là n’a pas échappé à la règle j’ai eu le sentiment profond et assuré que les thèses des écologistes étaient cléricales ce n’est pas que j’en savais plus long qu’eux sur la fonte du sucre roux mais une bonne cause c’est comme une belle fille elle n’a pas besoin de mauvais arguments pour se faire valoir ce qui est beau et vrai et bon se défend tout seul voilà tout vous comprenez que je n’ai rien contre la propreté de la planète que je ne milite pas pour qu’on la salope je repère seulement un vicieux de processus qui traîne partout bien sûr pour ça il faut avoir un peu de bouteille moi l’astuce cléricale universelle je la flaire comme le cochon la truffe les cléricaux sont partout maintenant surtout chez les bouffe-curé les vrais curés sont devenus des enfants de chœur tellement les révérends pères communicateurs les ont surclassés martyrisés crucifiés le système est toujours le même on veut bien que vous existiez mais pas avant qu’on ne vous ait prélevé une petite retenue à la source on veut bien vous laisser faire ce que vous voulez mais pas avant que vous n’ayez donné quelques gages pas avant que vous n’ayez dit OK d’accord pas avant que vous n’ayez signé dans la bonne case alors on vous laisse filer où ça vous chante parce qu’on est certain que vous n’irez plus nulle part parce que vous êtes un poulet avec le cou coupé parce qu’écologiste ou non un clérical sait d’instinct que quand vous avez dit OK d’accord à la grosse bête qu’il défend à la grosse bête qui le protège quand il vous a installé direction bonheur sur des rails qui ne sont pas les vôtres alors vous êtes comme un garçon qu’on châtre avant de l’envoyer aux filles et vraiment les écologistes ne sont pas les seuls cléricaux de l’époque à côté des entreprises par exemple ils sont même franchement des débutants mais enfin quand un clérical vous annonce que vous allez être libre il commence toujours par vous retenir à la source une partie de votre liberté le comique c’est que tous les cléricalismes dénoncent le cléricalisme des autres un clérical c’est quelqu’un qui dénonce le cléricalisme ce qui m’oblige à faire encore plus attention même l’archevêque de Paris Mgr Jenesaispluscombien a eu pour une fois miracolo une réaction intelligente quand il a rigolé sous sa mitre de voir ressurgir dans la modernité libérée le même goût des catastrophes qu’on reproche depuis des siècles à sa boutique c’est vrai que les écolos sont un groupe de pression comme un autre ni pire ni meilleur ils ont loué comme tout le monde leur petit emplacement sur le Marché de la Peur et sans doute il y a sur cette terre des problèmes de CO2 et bien d’autres encore entre nous si vous trouvez un individu ou une société qui n’ait pas je ne dis pas un problème je ne dis pas deux problèmes je ne dis pas trois problèmes je dis tous les problèmes et je ne dis pas des problèmes accessoires je ne dis pas des problèmes subalternes je dis des problèmes vitaux cruciaux je vous paye des cerises celles de l’Yonne les meilleures et cueillies de ma main mais la question importante n’est pas là du tout du tout du tout
comprenez que je ne me soucie pas d’ennuyer la dame écolo ni personne d’autre je fais une mission de reconnaissance je reconnais un terrain un langage bien plus ancien qu’elle et que vous et même que moi et même qu’Hérode ça finit par me fatiguer d’être pris du matin au soir pour un débile par tous les cléricalismes ambiants de devoir planquer mon existence sous la table pour avoir le droit de vivre tranquille c’est toujours la même affaire tu es libre mon gars qu’ils disent tu peux partir à l’aventure mais laisse-nous ton adresse au cas où ça vous pourrit la vie les faux départs obligés et c’est vrai que quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent je pourrais accepter moi aussi de faire semblant que quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent je pourrais donner un accord à quatre-vingt-dix-neuf pour cent en faisant semblant qu’il est à cent pour cent c’est vrai que quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent je me sens capable de négocier avec la Peur comme tout le monde c’est vrai que quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent parce que je suis fatigué de chercher tout seul une libération qui m’emprisonne ou une prison qui me libère je jette un œil sur les mensonges qu’on glisse sous ma porte sous ma conscience sous ma volonté mais la centième Deo gratias ça fait un bug et je n’en suis plus du tout capable rapport à Montrouge peut-être rapport aussi à des tas de gens rapport à je ne sais quoi et cette fois-là cette centième fois-là je crois comme un con que j’en veux au monde entier et la machine à culpabiliser se met à turbiner alors que pour une fois pour une seule fois pour cette seule fois sur cent ce n’est pas vrai
ainsi le pétrole est venu au secours de Lamartine peut-être que la barque d’Elvire a vogué au super sur le lac du Bourget les riches qui veulent rester riches et les pauvres qui veulent le devenir ça peut se comprendre mais ça n’a jamais fait grandir personne d’un poil l’étonnant c’est un pauvre qui n’a pas envie de devenir riche l’étonnant c’est un riche qui a envie de devenir moins riche un type comme François Sornay prouve que personne n’en voudrait aux riches d’être riches s’ils savaient envoyer braire tout ça le moment venu si ce moment-là était le seul vraiment important de leur vie le seul qu’ils aient longtemps mitonné dans leur cœur et je dis que des riches comme ça ne peuvent pas faire de mal à cela près que je n’en vois aucun de ce tonneau parce que les riches d’aujourd’hui rétrécissent au gavage et que loin de les faire surnager à la surface du tolérable les Fondations du Schnoque qu’ils fabriquent les précipitent au fond même si en s’y abîmant ils glougloutent vaguement de la culture
parce que si la plupart des gens cherchent sans trop d’espoir une prison qui les libère ou une libération qui les emprisonne si cette situation les met généralement assez mal à l’aise mais pas franchement très mal à l’aise s’ils vivent dans l’inconfort mais pas dans le désastre les riches et les pauvres qui n’ont d’idée que de rester ou de devenir riches prélèvent sur leur liberté une telle retenue à la source qu’ils n’ont plus à choisir qu’entre une prison qui les emprisonne et une libération qui les volatilise l’argent est un frein moteur comme on dit un frein au moteur pas nécessairement une monstruosité mais nullement un bienfait une chance une bénédiction plutôt une grippe une défaite ordinaire pas toujours une défaite dramatique définitive mais une défaite quand même c’est le nerf de la guerre ok mais ce n’est pas le nerf de la paix l’argent c’est le linge sale qu’il faut laver en société d’accord mais pas de quoi être tellement fier la seule chose qu’il permette vraiment c’est de performer son chiuso et son bloccato je ne dis pas qu’il soit démoniaque ni intrinsèquement pervers mais enfin il est inférieur et la place des choses inférieures est en bas et pas en haut même si tout le monde s’excite à nous prouver le contraire chacun peut vérifier ce que je dis en se rendant à sa banque même si tout y patauge dans l’élégance et le sexy et la déontologie et l’éthique et le respect enfin une élégance de seconde zone quand même une élégance de prêt-à-porter un sexy un peu désamorcé il y a toujours un moment à la banque où le respect l’élégance le sexy l’éthique tout ça finit dans l’énorme grossièreté de l’intérêt et alors c’est exactement comme une défécation la dernière fois que j’ai vu le directeur de mon agence il devait être si anxieux de la préparer sa défécation qu’en me parlant il mâchouillait je ne sais quoi comme une vache même que je lui en ai fait illico la remarque sur le ton pète-sec que j’adore prendre quelque chose entre Louis de Funès et Dominique de Villepin c’est alors que ma chargée de clientèle qui assistait à l’entretien avec respect éthique et sexy et qui mâchouillait aussi quelque chose sans doute pour plaire au patron peut-être même que c’était quelque chose qu’il avait préalablement mastiqué à cause des économies d’échelle s’est soudain étranglée avec ce quelque chose qui ne voulait plus ni descendre ni remonter et nous étions le patron et moi à lui tapoter le dos c’était l’été elle avait le dos nu c’était pas désagréable et quand elle a fini par cracher le morceau j’ai bien vu qu’ils se sont fait leur petite révolution pointilliste à leur manière peut-être ont-ils vaguement constaté que leur activité était plus défécatoire et vomitive qu’autre chose dans ce cas ça a dû les faire rire du bon rire de celui qui remet le pot de chambre à sa place quand il le trouve sur la table du salon peut-être que ça a favorisé leur relation voilà voilà moi j’étais content et je n’avais plus qu’à me barrer
la retenue à la source je vous dis c’est ça qui n’est vraiment pas catholique même si la plupart du temps ce ne l’est que trop catholique ce n’est pas un livre pas une encyclopédie pas une collection c’est une bibliothèque que je devrais écrire sur la retenue à la source catholique et en italien encore pour que ça tienne moins de place mais là des souvenirs terrifiants me remontent dans le gosier des êtres humains qui se déshoméïnaient sous mes yeux et même comme on me l’a dit un jour il faut que je sois sacrément accro pour n’avoir pas quitté entièrement la boutique mais peut-être bien que je l’ai quittée Dieu seul le sait moi souvent je me dis quand même que je crois enfin que je crois que je crois ou que je crois que je crois que je crois et tous ces croa croa je ne sais plus si c’est moi qui les entends ou moi qui les croasse mais ils me ramènent au curé de Montrouge de mon enfance le chanoine Louis de Boissieu même qu’il signait à l’ancienne avec des s qui ressemblaient à des f comme s’il était le chanoine de Boiffieu c’était un gentil monsieur très doux avec un pince-nez mais Montrouge malgré tout c’était pas tellement son genre et il nous avait raconté une aventure une fois qu’il était passé près d’un groupe d’ouvriers qui avaient fait précisément croa croa dans sa direction et alors ce qu’il leur avait répondu le chanoine de Boiffieu m’avait préoccupé pendant quelque temps il leur avait répondu que les corbeaux n’étaient jamais très loin de la charogne même que cette parole d’amour fraternel leur avait claqué le bec mais tout ça restait gentiment nigaud le pire est venu bien plus tard le pire c’était les futurs cadres technocathocratiques et ça même si tout le Crazy Horse venait me tapoter le dos j’aurais du mal à le dégurgiter allez savoir pourquoi je m’étais foutu dans ce cirque les gens qui se déshoméïnent c’est pas possible le problème c’est que moi aussi je me déshoméïne et que je ne peux pas honnêtement expliquer que c’est la faute au chanoine de Boiffieu ni aux freluquets précocement rouillés que je viens d’avoir la tristesse d’évoquer devant vous
si bien que la question de la retenue à la source il faut lui donner toute sa dimension bien sûr qu’à plus de deux comme disait Brassens on est une bande de cons et la retenue à la source on voit tout de suite à quoi elle ressemble quand on a été couillonné par la propagande catho ou pire encore par celle qui s’en est inspirée sans rien y comprendre là alors c’est gros comme une maison du peuple et on croit longtemps que dénoncer ça comme on dit ça va vous dégager la tête comme le Sirop des Vosges Cazé d’autrefois vous dégageait les bronches mais bernique et même si vous arrivez à recracher la maison du peuple la retenue à la source change de cavalier un point c’est tout et se met à la colle avec la première idée qui vous passe par la tête la richesse on a beau dire ce n’est pas seulement celle du fric tous les coffres-forts ne sont pas dans les banques la richesse on a beau dire ce n’est pas seulement les riches ce n’est pas seulement les pauvres qui veulent devenir riches il ne suffit pas de s’insurger contre la richesse et l’injustice pour ne pas être un riche pour ne pas être un mauvais riche même les pauvres qui s’insurgent contre les injustices peuvent être des riches eux aussi ils peuvent porter en eux la souffrance des riches la souffrance de la retenue à la source dont souffrent les riches regardez bien les gens qui se battent pour la justice regardez comme un agacement une colère rentrée soulève leur poitrine celle des femmes on voit encore mieux je ne parle pas ici des farceurs des imposteurs des fumistes je ne parle pas des appointés de la revendication des brasseurs de communication je parle des honorables des modestes chercheurs de justice même ceux-là on dirait que c’est à eux qu’ils ont d’abord besoin de s’en prendre que c’est d’abord d’eux-mêmes qu’ils souffrent on dirait qu’ils sont les premières victimes de ce qu’ils veulent guérir chez les autres comme si les protestations pour la justice je ne parle pas des protestations truquées bidonnées je parle des protestations droites courageuses tapaient bizarrement à côté de la plaque injustement à côté de la plaque comme si toute bonne idée tout bon sentiment tout bon n’importe quoi chassait d’eux-mêmes ceux qui le ressentent comme si toute amitié pour l’autre devait commencer par un reproche à soi-même toute protestation de justice par la désignation d’un coupable comme s’il fallait tout payer d’avance et plus cher que ça ne vaut encore une fois je parle ici des honnêtes chercheurs de justice de ceux qui sont droits et respectables je ne parle pas des grands épris de justice professionnels ceux-là il ne faut jamais arriver en retard quand on vient les écouter les deux premières minutes sont les plus importantes celles où ils règlent leurs comptes où ils vous expliquent quel genre de gaziers les grandes bontés qui vont suivre ont d’abord besoin d’assassiner ceux-là on se demande toujours si c’est pour sauver des gens qu’ils ont besoin d’en assassiner d’autres ou si ce ne serait pas plutôt pour pouvoir en assassiner une tripotée qu’ils sont obligés d’en sauver une poignée
si vous avez eu la patience d’arriver jusqu’ici vous aurez repéré que ce Marché rampe comme un serpent pas un boa même pas une couleuvre à peine un orvet si toutefois les défenseurs de l’identité de l’orvet ne me font pas un procès pour faire de leur protégé le serpent qu’il n’est pas je voudrais tellement ne pas entrer dans le jeu que je déplore et jouer à mon tour au grand épris de justice je voudrais tellement éviter la retenue à la source qui va nécessairement avec ce cinéma-là on n’y échappe jamais je le sais bien mais pour essayer quand même d’y échapper je me fais tout petit je me réfugie dans mon sous-sol dans mon parking j’ai envie d’explorer des contrées où l’on ferme sa gueule je vous fais des clins d’œil comme les gens en font aux filles dans les bars pas pour vous demander on monte ? plutôt pour vous demander on descend ? tout ça pour trouver le point où l’on n’a plus personne à sauver c’est-à-dire plus personne à tuer le point où on l’on ne fait plus le Jacques à caresser d’une main et à étrangler de l’autre le point sans communication aucune le point de la simplicité nue qui est le seul point possible de la communication le seul point qui ne soit pas un point d’indifférence je sais bien qu’il n’a pas de surface dans le temps ce point-là qu’il va falloir remettre son maillot et revenir sur le terrain avec son numéro dans le dos et peut-être même la marque d’un épicier tout ça je le sais bien mais laissez-moi croire quand même qu’on en sera un tout petit peu seulement un tout petit peu rafraîchi ça je le crois vraiment je le crois vraiment
et je sais bien quand je dis ça quel genre de nostalgie je prends le risque de nourrir je sais bien qu’on va penser que je célèbre l’instant comme disent des régiments de prétentiards à peine installés dans leur berceau ils ne pensent à rien d’autre qu’à regarder mijoter leur futur confort mais de temps en temps ils prennent la pose ils jouent au gratuit ces épiciers ah ! l’instant l’instant un rayon de soleil un visage la fumée d’une sèche une gorgée de bière ils s’extasient l’instant seigneur Jésus c’est l’Himalaya l’instant le désert de Gobi la petite gorgée de bière truqueurs petites natures cœurs de plastique crânes de piafs la gorgée de bière ploucs distingués c’est juste là pour faire désirer les torrents de bière les océans de bière les infinis de bière c’est parce que vous vous en branlez de la bière qu’une gorgée vous suffit c’est parce que vous êtes aussi radins avec l’instant qu’avec votre pèze ce que vous kiffez ce n’est pas la bière c’est de faire les clowns dans le monde dans le demi-monde dans le quart de monde dans le quart-monde que vous êtes si vous la goûtiez vraiment votre bière même hyperlégère même débièrisée elle vous rendrait frappadingues mais vous ne savez rien goûter d’autre que vous-mêmes vous êtes le seul pieu où vous pouvez pioncer toute vie vous terrifie les plaisirs vous les piquez sans en avoir l’air comme des amuse-gueule vous n’êtes pas plus sérieux avec eux qu’avec les choses sérieuses vous passez votre temps à décorer votre chiuso et votre bloccato c’est pour ça que vous jouez les nostalgiques pour ça que vous prenez ces mines d’esthètes qui débectent en douce ceux qui ont encore en eux quelque chose de vivant vous faites semblant de regretter de n’être jamais allés là où vous n’avez jamais voulu aller là où vous ne voulez toujours pas aller et en plus vous exigez qu’on admire votre trouille et qu’elle passe en prime time à la télé
l’instant c’est le passage le plus difficile de la course en montagne le plus beau et le plus mauvais le pied qui glisse sur la roche humide juste quand on croit avoir tout le paysage pour soi juste quand on se sent exister le plus personne bien sûr ne peut donner à personne des leçons d’instant mais attention l’instant c’est piégeant vous croyez que c’est seulement beau mais c’est « le premier degré du terrible » l’instant n’est pas là pour vous enrichir pour meubler l’album de photos la galerie de souvenirs la collection de rêves l’instant c’est le grand déménageur il n’est pas là pour ajouter mais pour retrancher pas tout de suite d’accord au début c’est une porte qui s’ouvre c’est le monde qui se transforme en direct en live mais très vite l’instant vous met le pied à l’étrier de l’absolu tout le monde le sait ça même les pros de l’instant les truqueurs de l’instant c’est pourquoi ces petites natures veulent une petite gorgée de bière avec leur petite amie pour un petit moment dans le petit bistrot c’est vrai que devant l’instant on est presque toujours un touriste au bord des chutes du Niagara une photo et on se tire ce n’est pas qu’on ne se sente pas capable de descendre des tonneaux de bière ce n’est pas qu’un amoureux soit très content de rester éternellement devant les portes ce n’est pas à cause de la quantité qu’on se méfie des tonneaux de bière personne ne pense sérieusement que la qualité vaut mieux que la quantité en tout cas pas mon grand-père italien dont l’admirable devise était molto ma buono la méfiance devant les tonneaux de bière la fausse sagesse qu’on prête à la petite gorgée de bière c’est parce qu’on sait qu’au bout du beaucoup il y a le rien et qu’un peu au contraire on croit toujours que c’est quelque chose un peu on croit toujours que ce n’est pas rien un peu on s’imagine toujours que ça protège de rien tandis que beaucoup et beaucoup de beaucoup on s’attend à ce que d’un jour à l’autre ça devienne rien tout le monde comprend que l’idée de l’instant l’idée superbe de l’instant ce n’est pas d’enrichir mais d’appauvrir pas de vêtir mais de dénuder pas d’enseigner mais de faire des gens les ignorants qu’ils n’osent pas être tout le monde comprend bien l’idée de l’instant même si la plupart du temps forcément on cale mais même si quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent on se console on se raconte en douce qu’on a bien raison de caler il y a toujours quelqu’un pour fracasser cette évidence sans crier gare et démasquer la peur qui lui file le train celui-là ne sait rien de ce qu’il anéantit ni de ce qu’il fait naître s’il le savait peut-être ne serait-il pas content de lui peut-être irait-il dare-dare sonner chez un psy la vie n’est pas faite de gens paumés et de gens dans le coup la vie n’est pas faite de sauveurs et de sauvés la vie n’est pas faite de souteneurs et de soutenus la vie n’est pas faite de belles consciences et de consciences d’occasion la seule solidarité la seule ressemblance entre les humains c’est que le vent les emporte où il veut comme il veut que leur chiuso et leur bloccato leur liberté et leur ouverture sont des histoires qu’ils se racontent pour paraître costauds en sciences humaines l’instant c’est un grand coup de vent et rien n’est vrai que le vent qui ne fait aucune différence entre les gens ouverts et les gens bloccati entre les grands repris de justice et les grands épris de justice et il importe peu que nous ne sachions presque rien du monde de nous des autres de la vie il importe peu que le vent jette par la fenêtre le baluchon de nos idées de nos sentiments de nos valeurs et tandis que nous cavalons pour les ramasser nous décourage définitivement en nous assommant avec le sac où il a enfermé nos vertus tout cela importe peu pourvu que nous sachions qu’il est le vent et que le seul mot d’amour possible la seule demande possible le seul programme possible qui renaît à chaque fois de la mort de la mort c’est DU VENT !
ainsi ce matin quand une petite dame bien mise est sortie du super avec un sandwich tout frais et l’a gentiment donné à un boiteux il la guettait sans doute puisqu’il courait d’une porte à l’autre en activant sec sa béquille il faisait très froid je ne les ai pas regardés longtemps mais je les ai saisis comme le froid m’a saisi si on ne comprend pas tout de suite qu’un instant comme celui-là n’est pas une gorgée de bière pour demi-portion pas la peine d’envisager de se payer une formation qualifiante j’ai bien vu quand elle est sortie avec son sandwich que ce n’était pas une image d’Épinal mais j’ai vu aussi et du même regard que tout ce que je pourrais raconter pour expliquer savamment que ce n’était pas une image d’Épinal pour la dénoncer même en me déguisant en grand épris de justice serait une autre image d’Épinal pire que la première et je voyais bien de quelle satisfaction vicieuse la petite dame pouvait se contenter et aussi de quelle détestation secrète le boiteux pouvait la charger et il ne restait plus que le froid et ce sandwich qui passait de la main de l’une à la main de l’autre et j’avais beau tout imaginer tantôt que ce type était un grand repris de justice qu’en prison il avait suivi une formation qualifiante pour apprendre à trotter avec une béquille que la dame elle était une grande éprise de justice qu’elle avait des causes des œuvres des colloques des valeurs tantôt que c’était une pécheresse sur le retour qui essayait de se racheter des points pour le paradis avec des sandwichs et lui un résistant à je ne sais quoi à qui on avait cassé la jambe dans une séance de torture sans totalement exclure que ce pouvait être aussi une petite dame à qui ça faisait plaisir de donner un sandwich à un malheureux content qu’une petite dame lui donne un sandwich je tournais ça de toutes les façons possibles rien n’entrait vraiment dans aucune case voyez-vous je ne savais pas de quoi ils étaient les acteurs comme dit M. Touraine et je savais qu’eux non plus n’en savaient rien parce que rien encore une fois n’entrait dans aucune case le sens de tout ça il n’y avait que M. Touraine pour le connaître mais il ne peut pas courir d’une ignorance à l’autre avec une béquille M. Touraine au fond la seule évidence qui me saisissait presque aussi durement que le froid c’est que les histoires d’acteurs d’acteurs politiques sociaux économiques culturels ça ne sert qu’à attraper des unités de valeur pour faire adjoint au chef marketing dans le super qui vend des sandwichs à moins qu’après tout la question ne fasse que rebondir et que l’adjoint au chef marketing ne joue dans le même film que la petite dame le mendiant trotteur et votre serviteur qui parle de tout ça inutilement j’envisage tout vous voyez enfin tout ce que je suis capable d’envisager et même que tout soit une illusion après tout mais il restait le froid et des images trompeuses et ces images trompeuses je les sentais pourtant
vraies
vraiment vraies
et plus j’étais certain de ne pas assez les comprendre de mal les comprendre de ne pas vouloir les comprendre plus je les voyais vraies terriblement vraies rien de ce qui les aurait attaquées en les commentant en les soutenant d’un commentaire de souteneur rien de ce qui aurait menacé leur vérité de biais traîtreusement par le côté à la manière du dégât des eaux sur le mur de la salle funéraire n’aurait pu la mettre en danger nous sommes entourés d’une insupportable légion de vérités c’est notre bonheur mais de vérités insaisissables nous ne voulons pas que ce soit aussi notre bonheur quand un instant elles nous sont saisissables nous crions bêtement au miracle au lieu de nous préparer à nous taire nous tentons de ranger les vérités insaisissables dans nos souvenirs dans nos nobles souvenirs pour nous faire croire qu’autrefois jadis naguère nous avons saisi l’insaisissable les choses vraies sont des oiseaux dans le vent des oiseaux dans le vent puissants comme des locomotives vous les reconnaissez à ce qu’elles entraînent vous les reconnaissez à leur ef-fi-ca-ci-té je le mets exprès ici ce mot-là vous ne trouvez pas il détonne salement non il n’a pas la gueule qu’il faut ici non et pourtant avant que les managers ne l’aient fait prisonnier c’était un mot magnifique un mot de courroie de mouvement de musique de plénitude ces sales mecs-là dès qu’ils touchent à un mot ils le déglinguent ils le sabotent ils le cochonnent OK d’accord soyons donc concrets nous aussi et réalistes vous ne savez pas ce qu’on peut être concret quand on sait que les cerfs-volants se dandinent c’est fou ce qu’on voit bien le concret quand les cerfs-volants se dandinent l’arnaque politique l’arnaque culturelle l’arnaque sociale l’arnaque humanitaire l’arnaque communicationnelle on peut voir concrètement tous les sous-ensembles concrets de l’arnaque managériale puisqu’il faut être concret merde soyons concrets c’est ça qu’on devrait enseigner à l’Université tandis que les cerfs-volants disparaissent tout là-haut c’est la chaire de psychosociopathologie de l’arnaque managériale évolutive qu’on devrait ouvrir à l’Université la PAME première qualité du titulaire s’intéresser aux cerfs-volants comme ça quand la suite de sa carrière le tracassera il saura lever vers eux un doigt bien vertical c’est simple la révolution il suffit de ne pas poursuivre les mêmes buts que ceux qui ne veulent pas la faire donc de ne pas attendre les mêmes bonheurs les gens qui veulent faire la révolution en voulant les mêmes avantages et plus que ceux qui ne la font pas je ne me mettrai jamais dans la tête que ce ne sont pas des rigolos des rigolos dialectiques peut-être mais des rigolos quand même surtout quand ils prennent l’air tragique et solennel pour expliquer qu’ils ont bien le droit de revendiquer pour eux-mêmes et d’améliorer leur qualité de vie comme si réclamer du foin pour son râtelier c’était prendre une option sur le Panthéon
bien sûr bien sûr les managers sont comme les autres bien sûr ils ont eux aussi un poids sur l’estomac un poids qui n’a rien à voir avec la peur de la mort les fins de mois la grippe les histoires de cul avec rien de ce qu’il est facile d’avouer et même que ce poids-là qui pèse sur l’estomac de tout le monde on le voit encore mieux peser sur l’estomac des managers tellement ils sont obligés de faire des grimaces pour faire oublier tout ce qui reste coincé dans leur gosier un manager c’est quelqu’un que la vie conduit de la peur à la retraite il faut voir dans quel état il y arrive mamma mia alors il remet ça dans les assoces avec l’air détendu et quand même soucieux qu’on lui a appris à prendre pour avoir l’air d’un chef mais à ce moment-là son vrai souci ce n’est pas l’assoce c’est que sa femme ne le jette pas trop vite enfin pas avant qu’il ne soit tout gâteux c’est terrible un manager à la retraite un manager sans le bureau où il s’activait comme un lapin craintif c’est aussi paumé qu’un escargot sur la banquise le monde tout à coup est trop grand pour lui trop grand inexplicablement injustement trop grand
les cerfs-volants en haut le poids en bas la libération et la prison on n’en sort vraiment pas entre les deux vous croyez vraiment qu’il y a quelque chose j’en doute moi peut-être des instituts de statistiques bizarre quand même qu’on ne parle jamais ni des choses qui sont en haut ni du poids que les gens ont sur la patate qu’est-ce qu’il y a d’autre de sérieux à votre avis les politologues peut-être ou les esthéticiennes notez ça permet de faire des colloques sur esthétique et politologie vraiment dommage qu’on ne parle pas du poids ça pourrait nous réunir nous faire nous comprendre sans nous confondre ce qu’il bloque en nous le poids ce qu’il empêche en nous quand nous faisons semblant de l’oublier c’est juste ce qui fait de nous des humains il pèse il pèse il pèse et nous sommes assez ballots pour le laisser peser et nous le laissons tout étouffer en nous tout filtrer tout contrôler et nous considérons que c’est notre devoir d’agir aussi bêtement parce que le poids est devenu notre règle notre mesure notre bouchon doseur le poids qui nous tue est devenu notre principe directeur et plutôt que de parler de ce poids nous nous envoyons des mails sur le capitalisme le marxisme à mon avis mieux vaudrait encore un film porno parce que ça laisse le gars tout seul avec son poids et l’illusion qu’il va s’en débarrasser et la certitude qu’il ne s’en débarrassera pas permettez que je profite de ce laïus petit boa de ce laïus couleuvre de ce laïus orvet pour dire ça dans un coin de phrase où ça ne se remarquera pas mais les films porno c’est pas le pire pas le pire je suis au courant merci que ce n’est pas le top non plus mais je ne peux pas m’empêcher de penser que là au moins personne ne peut oublier que le poids est le poids alors que tout le reste tout le reste qui est devenu management c’est-à-dire chiure quart de mondaine tout le reste qui est devenu territoire occupé du management colonie du management est une anesthésie illicite du poids une opération d’escamotage du poids une criminelle tentative d’ablation du poids il pèse tellement sur l’estomac des gens ce poids qu’ils se laissent faire qu’ils marchent dans la combine et plus on fait semblant de le leur enlever plus il pèse plus il s’installe plus il s’incruste ils sont bien trop polis les gens pour signaler aux gugusses qui les couillonnent qu’il n’a jamais été aussi lourd alors au lieu de leur régler leur compte ils leur règlent leurs honoraires des honoraires salés comme des larmes tellement salés qu’ils en veulent pour leur argent les gens et pour leurs larmes donc ils font comme s’ils étaient tout légers tout libres ils font comme s’ils étaient des cerfs-volants mais le poids en eux est de plus en plus lourd de plus en plus autoritaire de plus en plus vicieux et les soi-disant cerfs-volants se mettent à ramper sur le béton à traîner dans la poussière et comme les vrais cerfs-volants ont disparu dans les nuages ils se disent que c’en est fini des choses du haut des choses d’en haut ils reviennent tristement à leur poids ils s’abandonnent à leur poids ils laissent le pouvoir les commandes à leur poids et alors le poids est tout libre de trafiquer en eux des choses lourdes d’y installer sa gonzesse préférée sa putain de merde de volonté de puissance aux mille visages avec ses airs de salope distinguée qui vient d’avoir ses diplômes et qui vit des choses fortes tous les week-ends et la garce met dans le ciboulot de tout le monde d’être plus fort que tout le monde en quelque chose et tout le monde veut être premier de la classe en quelque chose et tout le monde veut être le meilleur sauveur en quelque chose tout le monde veut faire en sorte d’être le meilleur sauveur en quelque chose c’est pour ça que tout le monde se bagarre pour son stand sur le marché de l’humanitaire c’est pour oublier le poids pour faire en sorte d’oublier le poids et finalement c’est pour ça que tout le monde se fait le flic de son voisin et de son lointain c’est pour ça que tout le monde va se soulager dans les toilettes publiques de l’humano-sécuritaire c’est pour oublier le poids pour oublier qu’il faut oublier encore oublier toujours oublier c’est pour ça que chacun se précipite sur tous les autres c’est pour ça que chacun vérifie si ce que racontent les autres est conforme finalement ce n’est pas tellement pour faire les flics que les gens vérifient c’est pour s’assurer que les autres ne vont pas encore leur mettre sous le nez quelque chose à oublier est-ce que ça ne vous scie pas à la base vous les indignations qu’on se paie aujourd’hui ça ne supporte vraiment plus rien nom de Dieu un citoyen du XXIe siècle faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de demander un café et encore il faut tout de suite dire je vous demande entre guillemets un café Madame entre guillemets des fois que vous imagineriez que je vous considère comme ma entre guillemets dame parce que je vous respecte trop entre guillemets pour penser que vous pourriez être ma propriété entre guillemets c’est terrible quand les gens veulent oublier le poids qu’ils ont sur la patate quand ils veulent faire en sorte de l’oublier c’est eux qui deviennent des patates des patates douces si douces entre guillemets qu’elles ne supportent plus rien les pauvresses et qu’elles deviennent méchantes les vaches sans guillemets la vacherie moderne notez elle a des excuses quand on n’a plus l’idée de s’intéresser aux cerfs-volants quand on n’a pas le droit de parler du poids qu’on a sur la patate qu’est-ce qu’il reste sinon la vacherie une vacherie à principes bien sûr une vacherie tout ce qu’il y a de démocratiquement argumentée fraternellement argumentée une vacherie hyperbien maquillée la vacherie des gens qui n’ont plus l’accès direct à rien qui ne cherchent plus l’accès direct à rien la vacherie des gens maqués par des loustics à principes et qui appliquent leurs principes comme ils peuvent en apprenant par cœur les mots qui vont avec c’est qu’ils veulent tous être de bons élèves les gens ils n’ont pas honte à leur âge de vouloir être des bons élèves des merdeux de bons élèves ils prennent les mots qu’on leur dit pour exprimer les pensées qu’on leur dit ils ne vont pas pisser ils font en sorte d’aller pisser ils ne se retiennent pas d’aller pisser ils font en sorte de se retenir d’aller pisser tout ça c’est la vacherie à laquelle on aboutit quand on n’a plus rien à voir avec la réalité quand on n’a plus à voir qu’avec les principes ils sont si loin de la réalité les gens à chaque fois qu’on leur parle d’elle c’est pour les en écarter un peu plus ils en sont bien plus éloignés que les cerfs-volants qu’ils ont oubliés dans le ciel parce que les cerfs-volants si haut qu’ils crèchent ils crèchent quand même quelque part mais eux ils ne sont plus nulle part ils ne sont plus installés nulle part ils sont inscrits partout et installés nulle part ce n’est pas qu’ils voyagent ne croyez pas ils ne voyagent pas du tout ils font du surplace sur le tapis roulant des principes ils regardent défiler des principes on les a dressés à laisser les choses sérieuses au vestiaire et à regarder défiler des principes si vous leur demandez ce qu’ils font ils vous répondent qu’ils font en sorte ils font sans faire ils font mais pas tout de suite ils font si c’est possible entre ce qu’ils font et eux ils glissent une énorme feuille de papier à cigarette ils disent qu’ils font en sorte pour se laisser le temps de fabriquer cette feuille de papier à cigarette qui les protège de ce qu’ils font et qui protège d’eux ce qu’ils font pour se laisser le temps de ne pas avoir l’air de faire vraiment ce qu’ils font exactement ce qu’ils font pour laisser entre eux et ce qu’ils font une petite place pour les principes pour laisser aux autres la possibilité de vérifier qu’ils respectent bien les principes ils pensent que c’est ça la vérité démocratique une déréalisation par les principes enfin ils font en sorte de le penser de penser que vivre c’est s’installer sur le nez le masque des principes se protéger de la réalité de la pollution de la réalité par le masque des principes pas la peine de leur expliquer que c’est beaucoup plus dangereux pour la sécurité publique que toutes les burqas de tous les émirats ils le savent mais comme cette idée-là est contraire aux principes ils font en sorte de ne pas le savoir en attendant c’est que du bonheur comme on dit à la radio vraiment que du bonheur
je ne la déteste pas cette époque je ne me fous pas d’elle comme ceux qui lui passent tout je me bagarre avec elle parce que je ne renonce pas à l’aimer je ne sais pas si c’est pareil pour les zébus mais pour les humains l’époque où ils vivent est bien plus qu’un décor bien plus qu’un arrière-plan bien autre chose qu’un présentoir de nouveautés c’est une part de leur mystère un écho d’eux-mêmes c’est leur photo retournée aucun zébu ni même aucun humain ne peut vivre sans essayer d’aimer son époque sinon sa vie en est écornée rapetissée rabougrie mais ce n’est pas n’importe quoi aimer son époque ça s’aime comme un dompteur aime ses fauves une époque il ne veut pas leur malheur il n’est pas leur ennemi mais il ne les laissera pas le bouffer les tigres ne lui sauteront pas dessus pendant qu’une bonne âme appointée lui expliquera comme ils étaient heureux dans la jungle à bouffer entre guillemets tout ce qui bougeait avec humanité naturellement ou en tout cas avec tigrité elle n’est pas plus mauvaise qu’une tigresse l’époque mais elle a les mêmes griffes la même mâchoire les mêmes muscles pas question de la laisser faire ce n’est pas commode d’aimer son époque pas plus que de s’aimer soi-même d’aimer ses propres griffes ses propres mâchoires au fond tout ça c’est presque pareil s’aimer aimer son époque aimer les autres c’est descendre dans les fondations c’est ne pas se fier aux mots c’est chercher des liens secrets intraduisibles c’est choisir l’incommunicable choisir de communiquer par l’incommunicable choisir de s’absenter pour se présenter choisir une sorte de violence infinie de violence amoureuse contre la violence finie haineuse jalouse une époque ça ne s’aime pas n’importe comment ça ne s’aime pas connement ça ne s’aime pas lâchement aimer une époque c’est plonger dans son inconnu se choisir inconnu pour plonger dans son inconnu on ne suit pas une époque comme une pute on ne se laisse pas expliquer une époque par des zigotos par l’objectivité zigotesque des zigotos quand on se bat contre elle ce n’est pas surtout pour lui enlever ici ou là une ride d’injustice ou une verrue d’inégalité une époque c’est toujours trop jeune ou trop vieux pour la chirurgie esthétique on se bat contre elle pour qu’elle puisse finir par vous aimer pour qu’on puisse finir par l’aimer on se bat contre elle pour qu’elle crache le morceau et pour qu’elle vous le fasse cracher j’ai l’air de gueuler contre l’époque mais finalement je l’aime vous savez elle me fait rigoler avec le paganisme de troisième division dont elle est si fière et les cadres B qui la commentent du matin au soir souvent je me dis qu’elle aussi doit bien rigoler ça me plairait d’être son complice elle est assez abordable finalement il suffit de ne pas lui parler comme un ancien élève d’une école de commerce mieux vaut zyeuter un petit peu dans son corsage zyeuter entre guillemets évidemment une époque vous savez ça a toujours raison mais il ne faut pas lire ses hiéroglyphes à l’envers il faut être aussi vicieux qu’elle avoir pour elle une amitié un peu vicieuse gentiment vicieuse que voulez-vous qu’on comprenne à l’époque quand on a fait une école de commerce on est naïf comme tout on est un puceau de l’intelligence un puceau tout content un train en partance bien installé sur ses rails mais qui ne sait pas qu’ils ne vont nulle part comment voulez-vous qu’un gars comme ça s’aperçoive jamais qu’elle est arrivée au mensonge absolu l’époque que ce n’est plus la peine de se creuser la caboche à démêler le faux du vrai tout est bon dans le cochon tout est faux dans l’époque la terre entière est devenue le Musée Grévin le faux n’a jamais été à ce point faux tout est tellement faux qu’on est peut-être plus près du vrai qu’on ne le croit remarquez-vous comme la gaîté de l’époque est proche de sa tristesse on dirait un cadavre qui chante à ses propres obsèques qui regarde dans la nécro du journal s’il est encore vivant c’est tellement évident que quelque chose est fini que quelque chose est au bout que quelque chose est rincé pas la peine de vous en prendre à celui-ci ou à celle-là pas la peine de monter sur vos grands chevaux à peine arrivé au pouvoir on devient instantanément un cadre B aujourd’hui un cadre B qui gouverne avec trois grammes cinq de management dans le sang personne ne sait faire autrement personne ne peut faire autrement pas la peine de jouer les chasse-mouches
tout ça l’époque le sait et ça ne la décourage pas elle se dit qu’un jour peut-être les gens vont comprendre que ses mailles à l’envers sont bien plus intéressantes que ses mailles à l’endroit que son silence en dit plus long que son zim boum boum peut-être qu’elle attend qu’on la retourne l’époque peut-être même qu’on la culbute doucement amoureusement aucune époque n’est nulle aucune époque n’est vaine aucune époque n’est vide chacune a son code sa clef aucune ne s’ouvre avec la clef d’une autre aucune n’obéit à la logique d’une autre notre époque c’est une commerçante pressée de vider ses réserves parce qu’elle veut reconquérir son arrière-boutique elle entasse tout dans la boutique elle met tout bien en vue pour que les gens achètent alors au fur et à mesure que la boutique se vide ils pensent que l’affaire de la pauvre dame est en train de capoter mais la commerçante voit ça autrement elle reconquiert son arrière-boutique pour y faire elle ne sait pas trop quoi mais c’est beau ce grand espace de vide rien ne ressemble plus au vide du néant que le vide de l’être entre les deux il y a juste un assentiment il y a juste le temps d’un clin d’œil allez savoir pourquoi elle réagit comme ça l’époque peut-être parce que c’est une femme qui a beaucoup vécu qui a beaucoup aimé pas dur de lire dans les rides d’une femme comme ça qu’elle sait qu’elle n’a pas assez vécu pas assez aimé alors elle entre dans l’arrière-boutique de son âme amoureuse pour que le vide du néant s’y métamorphose
et l’époque malgré tout sourit
le mal qu’ils se donnent pour comprendre ça ses amoureux le mal qu’ils se donnent pour s’agripper à ses jupes ils la comprennent tout de travers l’époque ils croient qu’elle est encore à séduire ils veulent encore lui acheter des fringues et des bijoux et des bêtises ils veulent même lui inventer des idées ils ne sentent pas qu’ils la gonflent grave qu’elle est arrivée au bout qu’elle n’a plus aucun goût à se décorer se parfumer notez c’est terrible d’être amoureux d’une absence de réaliser qu’on est amoureux d’une absence un vrai cauchemar vous ne croyez pas un cauchemar que n’aura jamais connu aucune autre génération plus moyen de rêver plus moyen de l’embellir l’époque fini le temps des projets heureux même le temps du malheur méchant est fini quand on pouvait encore penser ou se forcer à penser que le temps des projets reviendrait le temps des amours solides des amours bâties construites le temps des pensées édifiantes panique à bord tout ça est foutu alors ils regardent derrière eux les soupirants abandonnés ils se cherchent d’autres appuis d’autres marques d’autres projets ils rêvent au futur antérieur et vlan c’est comme si leur époque déshabillait toutes les autres comme si ces femmes différentes n’étaient plus qu’une seule femme vêtue de ce rien qu’ils continuent à croire effrayant et je comprends bien qu’ils le croient et je comprends bien qu’ils s’accrochent les uns à leur imbécile que du bonheur les autres à ce progrès qui leur dégouline le long des cuisses comme une diarrhée et je comprends bien que d’autres encore se ficellent à leur pauvre petite pureté égrotante en gueulant comme des malades sur tout ce qui bouge et je comprends bien que chacun à sa façon s’échine à le tenir debout le maudit cadavre et que d’autres encore veuillent l’enterrer en plein champ entre les laitues OGM et les salsifis anti-OGM en expliquant aux zébus qu’on est tous pareils eux et nous et tout le monde tout le monde tout le monde je comprends bien qu’ils continuent à se raconter leurs sornettes puisqu’ils n’ont pas du tout du tout compris que même quand elle essaie de faire liste commune avec le règne animal le règne végétal le règne minéral le règne universitaire l’énorme frustration qu’on essaie désespérément de maintenir en vie est
crevée
pas d’autre solution donc que de se frustrer de frustration
morte cette mauvaise façon d’être content morte cette mauvaise façon d’être mécontent morte cette mauvaise façon de s’installer mort l’art déco des consciences morte cette ligature du désir merde à la pierre qu’on roule à l’entrée de soi merde à tous les sam’suffit merde à la dictature des petits désirs qui s’entre-surveillent s’entre-contrôlent s’entre-jalousent voyez comme tout ça finit en putasserie ouvrez bien vos mirettes chacun se fait le manager de soi-même vous voyez le coach de soi-même vous voyez tout le monde se barre en soi-même tout le monde sait que c’est râpé tout le monde va renifler un coup le même macchabée avant d’aller faire sa déclaration à la presse comme après une élection cantonale ils ont tous les foies vous voyez
tant pis j’avoue tout
pas moi
rien à cirer de savoir si c’est parce que je suis le plus malin ou le plus con ou le plus moyen rien à cirer je vous dis moi je n’ai pas les foies même que ça me démange de jubiler publiquement malgré les taches de graisse à toutes les pages de mon cahier de morale une jubilation à faire chier tout ce qui compte le mot est on ne peut plus juste tout ce qui compte qui mesure qui note qui annote qui évalue qui prévoit qui commente qui fait le malin je suis presque sûr que je ne n’aurai pas vécu pour rien vous comprenez surtout ne me plaignez pas d’être presque tout seul pas de souci je ne vais pas tirer ma révérence par anticipation gardez vos consolations nécrophiles pour les congrès de zébus humanistes
et puis une personne tout ce qu’il y a de savant nous a tout expliqué l’autre matin vous pensez bien qu’elle avait les diplômes pour ça l’éternité c’est fini qu’elle a dit notre éternité aujourd’hui c’est dans l’instant qu’elle crèche elle vient nous apprendre ça sans mollir la dame et sûre d’elle je vous dis pas ah bon qu’il fait le journaliste il sent qu’il a déniché là un sacré scoop heureusement dans ces moments-là je pense à mon toubib mollo sur la colère il me dit donc je tourne ça à la rigolade mais quand même vous pouvez péter n’importe quoi sur l’éternité par contre si vous vous gourez sur l’historique des relations entre le vingt-troisième courant socialo et la quatorzième mouvance verte alors là gaffe ils sont tous à se rouler par terre de désolation tandis que si vous dites que l’éternité c’est la gorgée de bière pas grave pas de sanctions prévues un détail sans doute ok d’accord j’aurais tort de me fâcher la théologie en a vu d’autres qu’elle se démerde toute seule c’est pas se fâcher qu’il faut c’est sentir comme ils ont tous peur le sentir jusqu’à ce que ça vous donne des frissons sentir comme ils se savent cernés par le vide comme ils s’accrochent à n’importe quoi on se marre bien tous les deux l’époque quand on parle de trucs comme ça viens à la fenêtre qu’elle me dit on va regarder passer les gens on y va on leur balance des noyaux de cerise on rigole des efforts qu’ils font pour avoir l’air sérieux éthiques et tout ce qu’il faut mais on le sait nous deux comment ils sont on a des lunettes spéciales vous comprenez si vous voyez comme elle regarde les gens l’époque avec quel sourire avec quelle tristesse
au fond du fond si l’éternité tient ou non dans une gorgée de bière je ne peux pas tirer ça au clair si c’était le cas ça ferait une histoire sympa à raconter aux copains le genre d’histoire qu’on est censé rapporter d’un ashram pour le prix du billet il faut bien qu’il se passe quelque chose de fort n’est-ce pas de vraiment fort sinon le client est blousé il suffirait de vérifier qu’on parle de bière dans un ashram vous me direz il y a toujours la bière sans alcool la Tourtel de Jacques Berque à la fin de sa vie on allait la chercher chez Monoprix l’instant délice il dit Monoprix l’instant bien-être c’est pas chouette non une big distrib qui fait de la philo et une femme savante qui fait de la big distrib ce n’est pas encore plus chouette non formidable ce joint venture réciproque surtout prononcé avec l’accent amerloque du mec qui a l’esprit aussi large qu’une pantoufle écrasée enfin bon sur la question de l’éternité et de la gorgée de bière je pourrais me montrer conciliant la vie est pleine de questions insolubles n’est-ce pas le malheur enfin je dis le malheur pour moi c’est plutôt le bonheur le bonheur même si je vous assure que je n’ai pas de fil direct avec la vérité le malheur c’est que j’ai une idée sur le fond de la question et que je crois bien que c’est la bonne pas une idée de philosophe pas une idée de spécialiste une idée de rien du tout une idée qui se pointe quand on écoute les voix des gens sans trop s’intéresser à ce qu’elles récitent une idée qui vous vient quand on est installé à sa fenêtre et qu’on les regarde vaguement passer en se foutant d’eux sans se foutre d’eux
parce qu’après tout la dame peut la trouver où elle veut l’éternité c’est son problème mais je me demande bien ce qui lui permet d’affirmer comme une évidence qu’elle s’est barrée dans l’instant dans la gorgée de bière dans la mousse de la gorgée de bière dans la légère buée fragile sur le verre de la gorgée de bière arrangez ça comme vous voulez c’est du bidon tout ça pas de la littérature elle doit l’avoir la dame le fil direct avec l’éternité elle doit être vraiment au courant de ce qui se passe au fond du verre au fond des gens pour savoir qu’à notre époque elle est dans l’instant l’éternité moi j’en sais bien moins long qu’elle quand on me demande où elle est je rase les murs je mets la tête dans mon pupitre pour ne pas être interrogé je fais signe aux copains de ne pas oublier de me souffler notez je ne suis pas si nul que ça je peux raconter quelque chose sur l’éternité comme tout le monde par exemple que c’est la mer allée avec le soleil la vie avec la lumière l’immanence avec la transcendance ça m’a plu toute ma vie des trucs comme ça donc je ne suis pas entièrement zéro en éternité vous voyez j’ai quand même des choses à dire je me défends quoi oui c’est ça je me défends parce qu’enfin quand on m’explique que l’éternité est dans la mousse de la bière ou dans la buée sur le verre de bière je me sens attaqué pas attaqué dans mes idées ça n’a rien d’important les idées attaqué plus profond ou plus haut comme si on vissait un toit au-dessus de ma tête alors je sors la tête de mon pupitre je veux vraiment écouter je veux vraiment savoir ce qui permet à la dame de dire ça sur ce ton de certitude sur cet impayable ton de compétence médiatique comme si elle nous révélait qu’on se tue davantage de nos jours en bagnole qu’en diligence comme si elle nous expliquait combien de temps un troupeau de trois cents ruminants doit péter avant que la planète n’explose et si nous courons un plus grand danger quand ces frères en écologie pètent de conserve ou de concert plutôt que successivement ou par groupes d’affinités musicales et si les pets mâles sont plus ou moins performants que les femelles le fond de mon idée quand j’entends la dame expliquer sur ce ton-là avec l’autorité hypocrite qui s’attache à ce ton-là avec la jovialité indifférente ou cruelle qui s’attache à ce ton-là avec l’humanité si apparente que revêt l’inhumanité de ce ton-là que l’éternité maintenant c’est dans l’instant qu’elle a sa piaule et pas ailleurs le fond de ce que j’appelle comme je peux mon idée c’est que je suis sûr que c’est
faux
OK mon GPS manque un peu de précision pour m’indiquer la route de l’éternité OK je n’ai pas de réponse décisive à fournir pas d’arguments fulgurants mais l’intime conviction si ça peut condamner ou innocenter quelqu’un ça peut bien marcher pour une idée non une certitude comme ça c’est ahurissant vous ne trouvez pas et le plus ahurissant c’est que ça n’ahurisse plus personne qu’est-ce qu’elle en sait la dame de l’éternité elle est comme moi elle en sait des mots voilà tout on dirait même qu’elle veut se cacher quelque chose et nous le cacher par la même occasion qu’elle veut liquider quelque chose qu’elle a besoin de liquider quelque chose le poids à mon avis le poids qu’elle a sur la patate le poids qu’elle a sur sa science le poids du rôle qu’elle joue qu’elle se joue on dirait une gosse qui se dépêche de fourrer ses secrets dans un tiroir quand elle entend les pas de sa mère une gosse qui cache une lettre d’amour dans son dos je me demande si elle aime vraiment l’instant cette dame-là si elle aime vraiment la bière je me demande si l’instant l’intéresse je me demande même si elle en a déjà vécu des instants enfin c’est comme un éclair non un instant ça illumine de partout en avant en arrière en haut en bas celui qui aime l’instant il se préoccupe pas de le traduire pour les sourds et malentendants il en reste sonné vous ne croyez pas quelque chose lui est révélé même s’il n’en sait pas plus long celui qui vit un instant il ne va pas donner une interview pour dire ce que c’est qu’un instant et ce que ce n’est pas où il loge et où il ne loge pas s’il est propriétaire ou locataire comme si pendant une nuit d’amour on se faisait de la bile pour le style des fauteuils un instant ça vous jette je ne sais où mais ça vous jette quelque part même si vous ne savez rien de ce quelque part un instant ça vous fait tout idiot mais tout rafraîchi et tout réchauffé un instant ça ne vous fait pas la tête pédagogique
je suis certain que sur le verre de bière sur le pichet le bock le demi de bière de la dame il y a écrit chiuso et bloccato la marque de bière préférée de la dame c’est Chiuso e Bloccato là-dessus je ne peux pas être d’accord avec elle je ne sais pas si elle a raison ou tort sur la question de l’éternité peut-être que nous verrons ça un jour peut-être que nous ne verrons rien du tout mais la Chiuso e Bloccato c’est une bière détestable une bière dégueulasse la seule mauvaise bière du marché une sale bibine pour managers et pour zébus humanistes ni la filiale française ni la filiale allemande ne font d’ailleurs mieux c’est une bière qu’il ne faut pas donner aux enfants elle leur coince le cœur et leur siphonne la tête et ce n’est pas parce qu’on foutra la binette du pape ou celle de Karl Marx sur la bouteille qu’elle deviendra meilleure Chiuso e Bloccato c’est la bière des demi-portions des demi-cervelles la bière des couillonnés volontaires je ne parle pas ici en partisan d’un machin ou d’un truc je parle en ami de la bière en ami de toutes les bières et même des bières sans alcool je parle en ami des bulles qui remontent et qui pétillent et qui ne redescendent jamais les bulles je parle en ami de la soif je parle en ami de vous et d’abord en ami de moi-même que personne de vous n’est-ce pas n’a inventé et que personne même au moins personne de connu n’a jamais fait
je me demande si elle ne s’appellerait pas Augustine la dame son petit frère un peu plus jeune serait le gamin Augustin qui voulait verser la mer dans le trou qu’il avait creusé dans le sable avec la jolie pelle en plastique qu’on lui avait achetée au super elle la dame c’est l’éternité qu’elle veut faire tenir dans l’instant c’est pourquoi elle me ramène à mon enfance directo au catéchisme de l’abbé Rollin au patro de Montrouge quand il nous parlait du petit Augustin et l’ange venait le scier à la base en lui apprenant qu’il aurait parfaitement réussi son transvasement avant d’avoir pigé quoi que ce soit au mystère de Dieu sur ce si vous imaginez que je veux l’augustiniser cette bonne dame de la radio vous vous mettez le doigt dans l’œil jusqu’au coude je me fous de la propagande vous savez je ne parle pas en partisan de Dieu en partisan du clan de Dieu je l’emmerde le clan de Dieu comme tous les clans je me méfie de ses fans comme je me méfie de tous les fans et même un peu plus j’ai mes raisons pour ça ne me croyez pas idéaliste ne me croyez pas spirituel je suis à ras de terre comme pas possible je ne vais pas vous convier au passionnant débat du saint et de la libre penseuse de la modernité si vous saviez comme je me fous de ce genre de face-à-face à la con sponsorisé par une marque de moutarde je veux seulement vous faire remarquer que la dame ne verse pas l’éternité dans l’instant de la même manière que le petit bonhomme Augustin verse la mer dans le trou qu’il a creusé et que non seulement ce n’est pas de la même manière mais que c’est d’une manière absolument opposée et même d’une manière qu’il faut bien dire inférieure sans guillemets je veux seulement vous faire remarquer que la manière dont la dame verse l’éternité dans l’instant est à la manière dont Augustin verse la mer dans son trou ce que la bière Chiuso e Bloccato est à une honnête bière à une juste bière dont les bulles ne redescendent jamais je veux seulement vous faire remarquer qu’entre la vérité du geste de la dame la vérité humaine du geste de la dame la vérité simplissime et quotidienne du geste de la dame quand bien même elle n’aurait que des vertus et la vérité du geste d’Augustin quand bien même il serait le dernier des derniers il n’y aurait toujours pas photo parce que ce gamin qui veut verser toute la mer dans son trou il y va ferme et fort ce n’est pas seulement de l’eau qu’il veut y verser c’est tout son cœur toute la vérité de son cœur toute la vérité de son erreur toute la vérité de son illusion toute la vérité de son ignorance toute la vérité de son désir et même toute la vérité de sa volonté de puissance il ne triche pas avec sa source le petit Augustin il n’en envoie pas des échantillons au laboratoire il ne cherche pas à savoir quel genre d’eau elle produit si elle va bientôt s’assécher si elle n’est pas trop mauvaise pour le diabète des zébus il ne pose pas de questions à la source le petit Augustin il ne lui impose aucune retenue mais elle la dame
elle monte la garde contre l’inconnu
elle fait de l’instant sa casemate
parce qu’elle a peur
donc elle se protège
donc elle triche
donc elle s’oblige
donc elle a besoin que les autres la protègent
donc elle cherche à parler comme tout le monde
donc elle se censure
elle ne se lâche pas la dame
elle ne défend pas sa peau
elle défend un point de vue
ce n’est rien un point de vue ce qui est c’est voir ce qui est c’est ce qu’on voit
elle applique le principe d’inhibition la dame
et finalement elle se fout de l’instant
et je dis qu’Augustin aime l’instant et que la dame n’aime pas l’instant
et qu’Augustin se laisse capturer par l’instant tandis que la dame veut capturer l’instant
hou ! la tricheuseeee ! hou ! la tricheuseeee !
et je dis qu’Augustin sait qu’il est chiuso et qu’il est bloccato et c’est pour ça que l’instant le libère que tout instant le libère celui qui lui donne du regret et même celui qui lui donne du remords
et je dis que la dame ne veut pas savoir qu’elle est chiusa et bloccata et c’est pourquoi elle est obligée de se kiouser et de se bloccater toute seule
et c’est pourquoi elle kiouse et bloccate le monde
et s’embête à parler dans les médias
et je dis que le monde d’Augustin est respirable et le resterait même s’il était pollué et le resterait même si Augustin croyait que Dieu n’existe pas
et je dis que le monde de la dame est irrespirable et le resterait même sans le moindre atome de pollution et le resterait même si la dame croyait que Dieu existe
et je ne sais à peu près rien d’autre
moi aussi
décidément
« je suis et je resterai du côté du mystère et de l’injustifiable »

(4 avril 2010)

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