Peut-on se débarrasser de Rien ?

LE  MARCHÉ  LXXXIII

Au beau milieu du confinement, j’ai repensé à ma communion solennelle. Mes oncles, mes tantes, mon parrain, ma marraine sont tous venus me faire honneur. Frais et neufs, reluisants, étincelants, les hommes menton levé bien haut, les femmes tête modestement penchée, ils ont arboré, à l’église, l’air grave et inspiré qu’y prennent ceux qui n’y viennent pas souvent mais tiennent à afficher le respect averti qu’ils portent aux choses du sacré. Parfaits, ils sont parfaits. La cérémonie finie, je les ai retrouvés sur le parvis. Mes jeunes tantes me trouvent superbe et m’étouffent de leurs baisers. « Sacré Jeannot ! » crie mon parrain. Toute la journée, ils vont me faire fête mais l’idée se précise peu à peu : quelque part, il y a maldonne. Je n’ai ni les apparences ni la réalité d’un petit saint mais – suis-je naïf ? – cette communion solennelle a changé des choses en moi et aucun d’eux ne semble s’en apercevoir. Mon parrain explique qu’il a eu bien peur : sa voiture ne voulait pas démarrer. Mon oncle italien, qui a des goûts classiques, ricane : « Ce n’est pas une église, ça, c’est un garage ! » « T’as mis des bas, toi ? demande ma tante à ma mère. Moi non, il fait trop chaud. » Tout ça me plaît, je suis heureux de les retrouver comme ils sont, comme je les connais. Mais, en même temps, un peu triste. D’eux, aujourd’hui, j’attendais plus. Un mot, un regard, un geste. Je ne saurais dire si ça s’appelle la religion, la foi ou autrement mais quelque chose en moi est en train de changer, je voudrais que l’un d’eux me le confirme. Mes tantes sont jolies, affectueuses, je leur dois mes premiers soupçons d’émoi. Mon parrain est truculent, il a le verbe haut. J’aime l’entendre raconter sa captivité en Allemagne. Si on l’en croit, il a passé cinq ans à rouler ses gardiens dans la farine, sans toutefois réussir à leur faucher la clef. Mon oncle est un ingénieur très savant. Grand fabricant de calembours, il m’apprend à jouer aux échecs. Comment me plaindrais-je en un jour si glorieux ? Avec ce beau costume Eton, ce brassard immaculé, ces chaussures vernies, comment leur expliquerais-je que le moment, inexplicablement, est dur à vivre ? Pour un peu, ce sont eux qui auraient onze ans, cette idée me fait peur. Seule solution : jouer à l’enfant.

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Rien de neuf. Le monde n’est pas mauvais, pourquoi le serait-il ? Mais, le plus souvent, les signes qu’il envoie sont faux. « Mange ton gâteau, maintenant ! » me dit ma grand-mère quand j’ai fini de réciter, à la demande générale, Le Saut du tremplin, de Théodore de Banville. « Il est bon, tu vas voir, il est très bon, ce dessert. » Objectivement, comme on va m’apprendre à dire, il est excellent. Mais, voilà, je m’en fous. Je n’aime pas qu’ils fassent semblant de se foutre, eux, du clown qui plonge dans les étoiles. Ni leur dessert ni leurs compliments ne m’importent. J’attends qu’ils disent que le poème les touche. J’attends qu’on soit tous à la même hauteur. J’attends qu’on décolle ensemble. Si je dis que le dessert est bon, je dis une chose vraie mais je mens. Ce n’est pas un mentir-vrai. C’est une vérité mensongère. Aujourd’hui ils parlent tous du virus en passant l’essentiel au bleu : eux-mêmes entre la vie et la mort. Et je me pose la même question qu’autrefois : pourquoi ? Ou, plutôt, c’est la question qui se plante devant moi avec un air effronté comme la petite Jacqueline du demi-étage au-dessous quand elle se plaquait contre le mur de l’escalier et tirait sur son corsage pour que je voie ses seins. En soixante-quinze ans, j’ai perdu l’habitude de baisser les yeux, et pas seulement devant les seins de Jacqueline. Ma famille du monde, je la regarde en face maintenant, j’ai appris à la connaître. Et je sais une chose qui tout à la fois me rassure et me terrifie. Ils sont comme moi, je suis comme eux. Il n’en est aucun qui ne se cogne comme moi à son existence. Mais alors, pourquoi ? Pourquoi n’envoient-ils aucun signe ? Pourquoi font-ils semblant à ce point ? Leur destin, est-ce cette « sédation profonde et continue jusqu’au décès » qui les fera tricher avec la mort quand il ne sera plus temps de tricher avec la vie ? C’est cela, vraiment, vivre ensemble et mourir dans la dignité ?

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Je suis né avec une cuillère de bazar dans la bouche mais je n’en éprouve pas moins un grand sentiment de reconnaissance à l’égard de la reine Elizabeth II. La Reine a parlé au peuple, à son peuple. Pas un mot ne sentait le faux. Ni dramatisation tapageuse ni souci d’originalité. Une connivence des profondeurs. La Reine ne communique pas, elle parle. Elle ne s’agrippe pas à la dernière info sur la dernière actu comme l’alpiniste en difficulté à la roche qui s’effrite sous ses doigts. Elle ne cherche pas le plein dans le vide. Le rappel d’un grand souvenir commun et, pour l’espérance, le vert rayonnant de son vêtement. On dit que la Reine se fait du souci parce que l’un de ses arrière-petits-enfants, qui sera élevé dans le Nouveau monde (il y en a beaucoup…), n’aura pas l’accent britannique. Elle a raison. On n’aime pas voir ceux qu’on aime privés de ce qu’on estime bon : à eux de décider s’ils le gardent ou l’abandonnent. Française, la Reine ne trahirait pas le beau mot de foyer et ignorerait cluster.

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J’ai ressenti beaucoup de sympathie pour une initiative du New York Times. Ce journal fait bien et fait du bien quand il publie la longue liste des morts de son pays avec, pour chacun d’eux, outre son prénom et son nom, cette belle idée d’une courte phrase qui rappelle et salue quelque chose de son existence, une trace, un goût, une habitude, une manière d’être ou de faire. Sans doute la rédaction a-t-elle pensé à l’admirable Spoon River d’Edgar Lee Masters où le poète prête successivement sa voix aux deux-cent-quarante-deux morts enterrés dans le cimetière d’un village imaginaire auquel il a donné le nom d’un fleuve de l’Illinois. Forte référence, belle fidélité.

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Je ne sais si les qualités du comptable officiel des victimes françaises lui auraient permis de faire une éclatante carrière dans les Pompes funèbres mais comment n’a-t-il pas senti ce qu’il y avait de terrifiant dans la perfection formelle de ses additions et de ses soustractions ?  Comment peut-on parler ainsi à un peuple de ses morts ? Pourquoi rien n’a-t-il été fait, aucun deuil national décrété, aucune cérémonie envisagée ? Craint-on qu’une telle évocation n’accable le peuple français ? La France n’a pas honoré ses morts et la France a eu tort. Quand les hommages de la République iront, dans la cour des Invalides, à ce que Brassens appelle des cendres de conséquence, c’est à cette pleutrerie que je songerai d’abord. Voulait-on éviter de nous faire de la peine ? Ne nous jugeait-on pas assez mûrs pour affronter la réalité ? Ceux qui roulent des pensées de cette sorte, voient-ils bien que c’est à leur mesure, à leur triste mesure, qu’ils nous jugent ? Peut-être craignaient-ils que la vérité de la mort n‘eût un effet négatif sur l’efficacité économique ? Mauvais point. Très mauvais point, surtout si je songe aux espérances qu’avait ouvertes en moi l’allocution de la Halle Freyssinet.

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On a sans doute jugé optimiste d’exciter dans le peuple la joie vibrante de retrouver la sérénité conviviale du métro, la chaude humanité des managers, le charme des embouteillages, la grâce délicate des pique-niques sur le bitume. L’idée que le confinement n’ait pas du tout déplu à beaucoup de nos compatriotes embarrasse les médias. Qui, du coup, pleurent de toute la sincérité de leur bon cœur sur les ravages de la crise économique et les difficultés des mal-logés durant cette période. De la même manière, l’angoisse étreint Bernard-Henri Lévy quand il considère les souffrances que la mise en veille de l’économie va imposer aux sans-logis et aux pauvres du monde entier. Il ne sera ni indiscret ni inutile de regarder et d’écouter ce que vont faire et dire ces bons apôtres pour soulager ces malheureux. De toute évidence, ils vont copier-coller l’Abbé Pierre et sœur Emmanuelle avec toute la force de frappe que leur donnent leur réputation et leurs relations. Nous allons les voir, c’est certain, se désolidariser des riches et des puissants et les fouetter sur les parvis des temples, des entreprises, des banques. Mais, allons, qu’ils ne perdent pas confiance. De même que l’air des villes est devenu plus respirable, beaucoup de consciences, pas seulement celles des bien logés, ont retrouvé dans le confinement une atmosphère plus fraîche, plus vivante, plus vraie. Qu’il ait fallu ce drame épouvantable pour qu’ils bénéficient de cette prometteuse accalmie ne les a pas empêchés d’en jouir, mais l’a lestée d’une signification éclatante, d’une gravité bouleversante, d’une exigence absolue. Rien ne pouvait les inviter davantage à la liberté, rien ne pouvait déclasser plus sévèrement la pouillerie économico-technique et la prétention de ses superstructures tartuffiées.

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Deux et deux font quatre. Jean-Pierre Chevènement avait raison et ceux qui le contredisaient avaient tort. Point. On ne l’oubliera pas. Les rythmes et les procédures imposés par la mondialisation à la gestion des masques, des tests, des médicaments, ont eu des conséquences catastrophiques. Si les masques étaient restés chez nous, dans leurs entrepôts, à l’abri de la curiosité des rats, quelques centaines de camions les auraient distribués, en une nuit, dans toutes les préfectures. Dans la foulée, on aurait pu aussi, pour une fois, prendre ouvertement modèle sur les Allemands et fabriquer des tests dans les délais convenables. Il sera, je l’espère pour leurs facultés mentales, très difficile aux Français d’admettre que la logique qui vient de se déployer dans le domaine de la santé pourrait devenir bénéfique quand il s’agit d’agriculture, d’alimentation ou d’autres secteurs vitaux. Si la catastrophe a eu au moins le mérite d’aiguiser quelque peu leur lucidité, ils soupçonneront que le fond de la question ne ressortit pas à la réflexion économique ou politique mais au simple jugement et au bon sens. J’ai souvent rencontré de telles aberrations dans les entreprises et mis beaucoup de temps à comprendre comment elles se transmettent. L’obstination obtuse des partisans de la mondialisation reste incompréhensible si l’on refuse d’ouvrir quelques ouvrages de psychanalyse. Dans la vie politique comme dans l’économique, l’incapacité de se séparer du doudou des mythes universalistes est l’une des caractéristiques essentielles de la névrose des élites. Un conformisme sourcilleux et une mauvaise foi d’airain, tels sont les symptômes principaux de cette affection, liés à une stratégie d’évitement de soi-même, à une dénégation de son propre désir et à sa subordination plus ou moins volontaire à des puissances irrationnelles. Au débit de qui imputer les décisions catastrophiques qui nous ont paralysés n’est pas, à mes yeux, la question la plus importante. En tout cas, ce n’est pas la mienne. Par contre, je me sentirai non seulement en droit mais dans l’obligation de regarder comme des gens dangereux ceux qui persisteront à défendre, même sous une version hypocritement européenne, une logique de déresponsabilisation qu’il n’est plus possible, désormais, de ne pas reconnaître meurtrière. Personne, naturellement, n’aura l’idée saugrenue de plaider pour une autarcie absolue qui n’a jamais existé nulle part. Mais de simples corrections de trajectoire ne suffiront pas à nous rassurer. Il nous faudra radiographier, dans ses moindres détails, le mythe de la mondialisation. Il nous faudra, ce mythe, le fouiller à corps. Chercher où il est né, quand, comment, dans quelles circonstances. Trouver, sans oublier personne, à qui il profite et à qui il nuit. Garder ce qu’il peut contenir d’utile et envoyer le reste, sans faiblesse, à la décharge en ne se laissant intimider par aucune sorte de chantage. Il en est ainsi de tous les mythes : se libérer d’eux, c’est se libérer de ce qui, en soi, n’est pas libre.

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Il n’y a guère plus de trois mois, je me disais que l’enfermement de la société française, chaque jour plus étouffant, n’était pas de ceux dont pouvait venir à bout une volonté politique puisqu’à l’évidence ses racines plongeaient bien plus profond que l’aire politique. Je constatais que tout ce qui, de bonne foi, prétendait alléger l’atmosphère, et d’abord les discours, contribuait bizarrement à l’alourdir et me disais sans joie que rien de ce qu’on pourrait imaginer n’aurait jamais d’autres effets. Qu’il ne pouvait plus en être autrement et cela pour deux raisons. D’une part, notre société, très intelligemment imbécile, avait réussi le vertigineux prodige d’abolir toute distance entre le discours et l’objet du discours. Sa veulerie avait laissé les choses s’emparer de la parole, faire d’elles leur émanation, leur étiquette. D’autre part, conséquence de cette désertification, parce que, jour après jour, les relations entre le peuple et ceux qui se tiennent pour ses élites se dégradaient inexorablement. Nonobstant leurs qualités propres, nullement en cause, ces prétendues élites me semblaient bien les seules à se croire telles : dans le désert politique, le sable de l’opinion nivelait tout. Je pensais donc que le changement ne pouvait venir que de plus bas ou de plus haut que la politique, d’infiniment plus bas ou d’infiniment plus haut, d’un bouleversement de la nature ou de quelque nécessité supérieure. Que la terre s’effondre sous nos pas ou que le ciel nous tombe sur la tête, ni nos parents ni nos grands-parents n’auraient jugé convenable d’échafauder de telles hypothèses mais le progrès, ce grand taquin, les a rendues de nouveau présentables. Le scenario le plus plausible était que le dérèglement du climat ouvrirait le bal du désordre universel. Je craignais ses fureurs mais je me demandais parfois, devant l’implacable détricotage du sens et l’apparemment irréversible sabotage de la vie dont des cœurs secs et d’enfantines mini-cervelles osent encore nous faire la promotion, si je ne devais pas me résigner à l’espérer.

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On connaît la réponse généreusement prêtée au grammairien Vaugelas un jour que sa femme l’aurait trouvé en compagnie de sa maîtresse. « Je suis surprise ! », se serait écriée l’épouse si scandaleusement outragée. « Non, ma mie, non, lui aurait fait observer son volage mais pointilleux mari. Vous êtes étonnée. C’est nous qui sommes surpris. » Il y a trois mois, beaucoup de gens sentaient qu’ils allaient être surpris, mais qu’ils ne seraient pas étonnés de l’être. Qu’est-ce que cela voulait dire ? L’exact contraire de ce qu’imagine Bernard-Henri Lévy. Ils ne rêvaient pas de je ne sais quelle fin de l’histoire qui leur serait comme un polochon. Ils aspiraient au contraire à son redémarrage. Ils se sentaient embourbés dans l’artifice. La boue de la mondialisation bloquait les roues de la politique. La boue du management bloquait celles du travail. La boue de la communication celles de l’intelligence et des relations. Ils attendaient une aide, un coup de main. De la réalité. De la nature. Du non-truqué. Du hasard ou de la Providence, qu’importe. Un coup de main ou un coup de pied. Qui débloquerait. Un peu, juste un peu bien sûr, mais assez pour qu’ils puissent respirer, reprendre souffle, reprendre goût, reprendre forme. Car chacun d’eux, sans savoir à qui il faisait écho, aurait pu dire : « Je ne respire plus. »

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Épidémie. Retour de la mort. Non pas la mort individuelle, celle dont l’oubli nourrit l’exaltation sociale. Non pas votre mort ni la mienne. Non pas la mort enveloppée de drapeaux et bercée de musique d’un homme puissant ou d’une célébrité, non pas l’une de ces morts glorieuses qui nous font secrètement espérer que nous serons sauvés par notre petitesse, que notre insignifiance nous fera oublier. La mort au milieu du jeu d’où nous croyions l’avoir chassée. La mort là où elle semblait n’avoir rien à faire, là où nous imaginions qu’elle resterait discrète. La mort là où elle n’oserait pas venir. La mort professionnelle, en quelque sorte. La mort sociale. Le mourir ensemble des affaires économiques. Pour un peu la mort institutionnelle. Communicationnelle. Clair que nous ne nous y attendions pas, clair que ça n’arriverait pas à des gens de notre taille ! Tout était organisé au mieux. Sans elle, naturellement, sans danger majeur, sans danger sérieux. Elle nous a trouvés dépourvus de toute défense, occupés soit à des sottises, soit à de sottes révoltes contre ces sottises. Dans les deux cas, hors-jeu, hors tout. D’un coup de patte, elle a renversé tout ce que « la course effrénée de l’existence et la croyance en un progrès éternel », comme l’a si bien dit Gilles Le Gendre, pensaient avoir installé pour toujours. Avec la mort, pas de concurrence. Avec la mort, pas de compète. Seuls quelques gros malins vaguement salauds ne verront pas que le coronamachin, quand il aura fini d’exercer ses ravages visibles, s’attaquera aux choses sérieuses et grignotera paisiblement, au fond de chacun de nos cœurs, les racines de notre sinistre vie collective. Comme il y mettra un certain temps, ils continueront à faire semblant. Comme si ce n’était pas foutu. Mais ce sera foutu. En puissance et presque en acte. La suite sera à inventer. La suite sera à désirer. Ce qui sera foutu, au juste, demandez-vous, qu’est-ce que c’est ? Ne pas reconnaître comme foutu ce qui est foutu, voilà ce qui sera foutu. C’est à peu près la définition de l’esprit bourgeois.

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L’énorme, la gigantesque machine. Ce donné écrasant qui pèse sur tous et sur tout. Ses moyens extravagants, effrayants. Les complicités qu’il installe partout, même entre les ennemis jurés. Ce filet gigantesque lancé sur le monde, cette horrible sensation de définitif, cet engraissement forcé, cette pétrification. Ce tank. Cette chose irrésistible, ses promesses, ses mensonges. Et puis, le virus, ce minuscule virus couronné. Le malheur. Et, en même temps, comme dans une danse macabre et d’une manière qui pourrait presque paraître obscène, au tréfonds du malheur, cette improbable étincelle. La France n’a pas voulu qu’un hommage solennel à ses morts nous fournisse à tous, en même temps, l’occasion de cette confrontation, de ce choc, sous nos yeux, de la mort et de l’espérance. Elle ne l’a pas éliminé pour autant. Il revient obsessionnellement dans les discours des hommes politiques, de toutes les manières et sous tous les angles possibles. Bien au-delà de la question dramatique des masques, des tests, des médicaments, la rencontre du virus et de la mondialisation fait surgir ou resurgir – avec quelle force et quelle angoisse – les questions les plus profondément enfouies, qui sont aussi les plus violentes, et les attitudes les plus archaïques. Veut-on quelques exemples ?

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« Ni la mondialisation, ni le facteur humain ne sont à l’origine de cette pandémie. » Lire cela, évidemment, fait un choc. Le choc se transforme en coup de massue quand on sait que celui qui tient ce propos a été président de la République, de notre République, de 2012 à 2017. J’avoue que je n’y ai pas cru. Texte tronqué ? Erreur de traduction ? Je me suis précipité sur le Corriere della Sera qui a publié l’entretien d’où ce propos est tiré. Aucune erreur, aucun soupçon. Et quand je découvre la phrase suivante, c’est une impitoyable confirmation : « Mais il est tout aussi vrai que le changement climatique peut avoir, demain, des conséquences encore plus dramatiques. Nous devons changer profondément nos modes de vie ». Alors ? Plus que surprise. Sidération. Modes de vie imposés par qui, par quoi ? Par le pape ? On en bredouille. Au tout début, à l’origine, je veux bien que tout ça soit parti tout seul… Encore qu’on n’en sache rien… La férocité de la concurrence… Et aucun laboratoire n’est à l’abri… Laissons… Mais que le facteur humain n’y soit pour rien, ça, ça m’est incompréhensible. Pour rien, vraiment ? Il n’y a pas faute ? Il n’y a pas main ? Pas penalty ? Il n’y a pas penalty pour omission ?  Il n’aurait pas pu préparer un peu mieux sa sacoche, le facteur ? Y mettre un sifflet, par exemple, pour empêcher les pays de se bagarrer ou de se voler les masques ? Le virus, c’était forcément cette pandémie ? Virus = pandémie ? C’est comme ça ? Ne pas avoir de masques, c’était la raison qui nous dictait cela ? Ne pas avoir de tests, c’était l’esprit des Lumières ? On n’y peut rien ? Pas plus que pour le changement climatique en somme ? Qui, lui non plus, n’a rien à voir avec notre brave facteur, même quand il consomme quatre fois plus que l’énergie disponible sur la planète pour faire bouillir son frichti ? Difficile de s’habituer, les vérités sont changeantes, ces temps-ci. Tous les économistes de la création, sauf les chauves, s’arrachent les cheveux et nous filent le bourdon pendant trois mois en geignant sur la catastrophe économique à venir puis, trois semaines après le déconfinement, Christine Lagarde, professionnellement plutôt sensible, il est vrai, aux dépressions des banquiers, nous explique tranquille que le plus gros est passé. Miracolo ! Miracolo !

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De quoi s’agit-il ? « Mon ennemie, c’est la finance », c’était le cinéma socialiste. « Ni la mondialisation, ni le facteur humain ne sont à l’origine de cette pandémie », c’est faux, mais ce n’est pas un mensonge. Il y a de la nécessité dans cette phrase, un aveu indirect. Elle a été lâchée sans y prendre garde dans une conversation dont on n’a pas surveillé tous les détours. Un propos qui ramène celui qui parle à lui-même, un aparté à haute voix. Surtout ne pas analyser. Aucune intention à chercher, aucune. Un bougonnement. Une récapitulation in petto. Non pas la conclusion de l’homme politique. Une protestation venue de bien plus profond. La bride un instant lâchée à ce qu’on a de plus simple. Comment traduire en clair ? Selon moi, ainsi : « Tout cela nous dépasse, tout cela est horrible, on n’y peut rien. » « Le monde, il est pas gentil » avait dit une fois François Hollande. C’était trop vrai pour plaire aux décrypteurs. Un constat de défaite, d’impuissance. Un aveu d’enfermement qui ne doit rien, ou presque rien, à une complexion particulière, à un tempérament, à une histoire individuelle. Ce qu’on fait de vous, hommes, femmes. D’un côté, le monde. De l’autre, cette chose qu’on appelle histoire, ou humanisme, ou comme on voudra. D’un côté, le temps. De l’autre, le passetemps : camaraderie, carrière, mots d’esprit. L’immense et le lugubre. L’infini, d’un côté, et, de l’autre, ce normal qui n’arrive pas à être normal. L’angoisse de l’inconnu, l’angoisse du trop connu. Entre l’un et l’autre, plus aucun passage. Même plus de conflit. Terrifiant. Quelle chance, cette impatience le jour de ma première communion ! Quelle grâce imméritée, les gouffres ! N’avoir pas le droit de se casser la gueule, quelle horreur ! Quel costume serré de bourgeois resserré ! Et tous ces maniaques qui veulent rajouter leur petit sirop de culpabilité, de gravité, de valeurs et de grandeur morale pipeau au Grand Jeu de la création, mon Dieu que je les emmerde ! Merci, Seigneur, de m’avoir toujours précipité dans les contradictions les plus énormes ! Merci, Seigneur, de m’avoir toujours fait ignorer qui je suis, où je suis, ce que je vaux ! Merci, Seigneur, d’avoir fait que la seule vérité qui me soit évidente, dans quelque oasis de paix ou dans quelque gouffre qu’elle se révèle à moi, dans quelque lumière ou dans quelques ténèbres, soit si évidemment la Vôtre, et si évidemment pas la mienne !

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Entièrement décollé du monde ou hermétiquement collé à lui, c’est kif-kif. Si le monde m’est trop lointain, aucun dialogue possible. Si c’est ma chemise de nuit, même constat. Pour Alain Minc, « la circulation des capitaux équivaut à l’air que l’on respire ». J’ai voulu vérifier. J’ai fait une pause. J’ai humé du profond de mon âme le parfum du CAC 40. J’ai pensé intensément à la vérité, à la pureté, à Wall Street. Puis j’ai éclaté de rire. Alain Minc est un tragique grimé en optimiste mondain. Un grand spécialiste de l’humour noir, reconnaissable à ceci qu’il est impossible de savoir quand il joue et quand il ne joue pas, s’il joue ou s’il ne joue pas. Capable de toutes les pirouettes, lui-même, probablement, n’en sait rien. La pente naturelle du citoyen moyen est de se demander comment et en quoi la mondialisation a produit, aggravé, accéléré la pandémie. Alain Minc, lui, cherche gravement comment et en quoi la pandémie a nui à la mondialisation. Sa réponse est rassurante : seule la mondialisation « culturelle et vacancière », celle qu’il nomme plaisamment « la transhumance de masse » a souffert. [Attention aux droits d’auteur : la formule, si fraternelle, si charitable, est du cardinal Lustiger.] Et encore. Rien de grave. Elle sera seulement « un temps écornée ». Les trois autres – car, plus forte que la Trinité, la mondialisation est une en quatre, quatre en une – sont indemnes. La financière n’a pas souffert. La numérique « sort renforcée de la crise ». Quant à la mondialisation des produits, elle ne sera que « marginalement affectée ». On prendra des précautions, nous rassure notre auteur, « pour ne pas avoir une seule source de production en Chine ». Si la Chine ne suffit pas, peut-être pourrions-nous nous tourner également vers les États-Unis, si performants contre le virus, si prévenants sur les tarmacs ? Et, cela va sans dire, vers l’Europe. Vous n’avez pas vu comme ils s’aiment, les enfants de l’Europe ? Quel fils de salaud, quel propagandiste obtus, quel terroriste de l’esprit, quel défaitiste cynique oserait insinuer que, quand ça va vraiment mal, les Européens se tirent la bourre comme des voyous ?

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La mondialisation comme un insurmontable destin. La mondialisation comme un irrefusable cadeau. Deux manières de capituler. L’a-t-on vaguement senti ? La crise a-t-elle aidé quelques caciques à soupçonner que ces deux attitudes n’étaient ni sensées ni tenables ? Est-ce pour cela que le plus périmé des conservateurs se croit aujourd’hui obligé de céder au lyrisme prophétique de l’avant et de l’après ? Bonne intention sans doute, désir d’intériorisation. Notons pourtant au passage que, quand l’intériorisation se pointe dans les médias, cela tourne à la catastrophe et à l’hilarité. Un sociologue vient un jour expliquer à la radio qu’en ces temps d’épidémie, les gens se posent des questions liées à la conscience plus aiguë qu’ils prennent de la mort et qui portent naturellement sur des choses essentielles le plus souvent éludées. Sitôt dit, sitôt fait. Le fichier essentiel est créé sur-le-champ. Le lendemain, à peine son invité s’est-il installé devant son micro que l’animatrice, sur le ton qu’elle choisirait pour l’interroger sur sa passion des boules de gomme ou son intérêt pour les bains de siège, lui lance d’un air entendu : « Ces temps-ci, j’imagine, vous vous occupez de l’essentiel ? »

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Un jour, on comprend que le tragique ne gâche pas le comique et que le comique ne dégrade pas le tragique. Alors, c’en est fini des poses, et de bien d’autres choses. Alors le monde se déchire comme un vieux drap. Et c’est la fête, furtive, puissante, lumineuse. La fête incertaine. Insatisfaisante. Comme toutes les fêtes ! Mais capable de susciter l’espérance, comme le malheur aussi peut le faire, même sans autorisation ministérielle, syndicale, académique ! Des gens qui avaient perdu de vue leur jeunesse ou l’avaient très peu fréquentée n’ont pas trouvé étonnant que cette circonstance effroyable les y reconduise : cette idée que demain ne sera pas comme hier, cette évocation d’un après qui ne sera pas l’avant ne signifient pas autre chose. Je ne me scandalise pas de retrouver, dans les discours des politiques, ces élans de confiance comiquement associés à la réaffirmation têtue du plus épais conformisme. « Chaque homme porte en soi la forme entière de l’humaine condition. » Pour expliquer le propos de Montaigne, le bon professeur met tout de suite l’accent sur le mot central de la phrase : entière. Un être humain est un puzzle auquel il manque des pièces. L’amitié c’est, par la pensée qu’on a de lui, de lui en restituer le plus possible.

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Cela n’empêche pas de rire. Thierry Breton ne se contente pas de dire, comme Gilles Le Gendre : « Il y aura un avant et un après ». Il dit : « Il y aura un avant et un après, c’est évident. » La précision donne tout son sel à la suite : « Il est hors de question, continue-t-il, de remettre en cause nos accords de libre-échange, parce que c’est dans ce monde que nous vivons et que c’est aussi grâce à ces échanges que nous surmonterons cette crise. » Mais on n’est pas plus religieux, Monsieur le Commissaire européen ! Pas plus dévot ! Pas plus curé ! Pas plus sacristain ! Comparée à celle de Thierry Breton, la foi du charbonnier est une virulente contestation d’anarchiste ! Notre commissaire fait ici un gentil coucou à la proposition augustinienne qui mettait Simone Weil hors d’elle, ce fameux etiam peccata par lequel l’évêque d’Hippone suggérait que les péchés eux-mêmes pourraient aussi, indirectement, coopérer au bien. Pour son disciple Thierry Breton, pétri de grâce économique, il est mystiquement clair que les échanges pourris qu’a mis en évidence l’affaire des masques, des tests et des médicaments vont nous faire surmonter la crise qu’ils ont précisément si puissamment contribué à créer. Celle-là et toutes celles qui suivront, naturellement.

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Un dernier mot sur Gilles Le Gendre. Son style ressemble beaucoup à celui de Maurice Schumann. « La course effrénée de l’existence et la croyance en un progrès éternel » qui sabrent nos solidarités, c’est vraiment bien, c’est vraiment juste. Alors, pourquoi cet homme grimpe-t-il sur la trottinette de la mondialisation ? Il n’est pas fait pour ça. Il lui faut une bagnole confortable, avec de bons coussins. Comment peut-il parler de course effrénée et ne pas en rejeter la logique ? Comment peut-il feindre d’accorder du crédit au délire que suscite cette croyance en un progrès éternel ? Si l’acte de décès de la mondialisation, comme il l’affirme, est une « vieille lune », n’est-ce pas que la mondialisation est une lune d’un gâtisme encore infiniment plus préoccupant, quelque chose comme un astre mort ou un satellite crevé ? Cet homme pour qui, de toute évidence, l’esprit compte, qui, comme on le dit dans le 9.3, calcule la pensée, pourquoi reste-t-il dans cette gadoue, pourquoi ne s’écrie-t-il pas, comme Maurice Schumann, dont on disait qu’il était le plus gaulliste des démocrates-chrétiens et le plus démocrate-chrétien des gaullistes, que « l’Europe communautaire est l’antidote du libéralisme mondial ou n’est rien » ? Ce qui nous oblige, nous qui avons vu la suite, à avouer paisiblement qu’elle n’est rien.

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Ne jamais oublier Ionesco. Amédée, ou comment s’en débarrasser, voilà la tragédie burlesque dont nous sommes tous à la fois les auteurs, les acteurs et les spectateurs. Mondialisation, ou comment s’en débarrasser. Nul besoin de savoir son Lacan par cœur pour comprendre que les discours et les attitudes que je viens de présenter sont des discours et des attitudes d’empêchement. Ces politiques se débattent contre des forces qui s’imposent irrésistiblement à eux et qu’il serait faux de confondre avec les difficultés spécifiques de leur activité. En cela, même si la pression qui s’exerce sur eux est plus lourde et plus exigeante que celle que ressentent les citoyens ordinaires, elle n’est pas d’une nature différente. En les comprenant, nous nous comprenons.

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Pour eux comme pour nous, cette chose qui pèse toujours plus lourd. Ce cadavre qui grandit. La place de la liberté chaque jour plus réduite. D’autres politiques sont possibles ? Certes, mais qui se cogneront au même mur, qui verront, comme dans un film d’horreur, le même plafond descendre lentement pour le même écrasement. Est-il possible, est-il même pensable d’affronter ce monstre à mains nues ? Et sinon, quoi ? Réponse effroyablement insuffisante mais réponse quand même, début de réponse : tout sur la table. Montaigne. Le parler ouvert, qui est notre tradition. Non pas la communication, qui est notre trahison. Que je sois chômeur, ingénieur, paysan, ou président de la République, dire ce que je ressens, moi, non pas ce que j’imagine de mon devoir de raconter. Oser exister. Inutile de mimer lourdement l’attitude pédagogique : les vrais pédagogues exècrent les attitudes. Dire ce qu’on sent vraiment, ce qui pourrit dans son cœur comme les masques dans les dépôts mal gardés.

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Il m’est apparu évident que, dans les entreprises, les souffrances, si lourdes qu’elles soient, dont les causes sont repérables, restent infiniment moins pénibles que cette chose diffuse qui circule dans l’air, qui s’insinue dans les esprits, dans les règlements, dans les comportements, dans les mots, dans les textes et qui éclate aux yeux les plus réticents lors de la visite de quelque personnage important qui met toute sa naïve habileté à vous la jouer simple, et copain, et optimiste comme tout. Alors tout se glace. Comment l’appeler cette chose ? Comme on parle de l’esprit du mal, c’est l’esprit de l’argent, c’est l’esprit du pouvoir, l’esprit de la suffisance, l’esprit de l’importance. Le mot est affreux car les choses n’ont pas d’esprit, mais le plus juste me semble de l’appeler esprit des choses. C’est un principe d’érosion, de lent anéantissement. Quand il est là, l’entreprise n’est plus l’entreprise, ni l’école l’école, ni l’hôpital l’hôpital. Tout ce qui a du sens se décale imperceptiblement de soi-même, de sa liberté constitutive. Nonobstant les bonnes et fondantes paroles des grands chefs, tout ce qui vaut se met à ne plus valoir. Rien n’est plus soi-même.

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Ministre ou employé de banque, les parades sont les mêmes. D’abord coller au mal, faire semblant de l’épouser, d’être de son côté. Fanatisme. Généralement impossible sauf quand la fortune vous permet de jouer à l’esthète. C’est l’attitude du boxeur en difficulté qui, en collant au corps de son adversaire, l’empêche provisoirement de frapper. Mais la vie n’est pas un ring, le mal trouve toujours un passage. Alors méthode Coué. Je suis là mais je n’y suis pas. Ce n’est pas à moi qu’on parle. Tout cela ne compte pas. La vraie vie est ailleurs. Et finalement, le temps faisant son œuvre, et le découragement, l’aller et retour sinistre, plus sinistre que cynique, entre l’accord et le refus, le faux amour et la haine obligée. La civilisation occidentale n’est rien d’autre que cela. Pour s’en contenter, il faut détester ou mépriser celles et ceux qui y vivent. Et d’abord soi-même.

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Ne soyons pas tout à fait aveugles. Une autre attitude est en train de se développer. Des groupes entiers ne jouent plus. Viennent poliment vous voir, vous écouter et vous expliquent finalement qu’ils n’ont plus rien à faire de ce cirque, qu’ils ne le calculent plus. Le plus grave n’est pas qu’ils ne votent plus. Ils avaient tant à dire et vous ne les avez écoutés que pour leur vendre votre camelote. Vous saviez déjà qu’ils avaient raison et que vous leur donneriez tort.

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Je ne reproche pas aux gens en place, ceux d’hier ou d’aujourd’hui, de ne pas résoudre les problèmes qu’ils ont l’audace d’affronter. Ils sont insolubles. Je leur reproche de briguer des postes en sachant qu’ils ne les résoudront pas. Je leur reproche de ne pas laisser les places vides. En sorte qu’une vraie situation d’urgence se crée et qu’on s’en aille par les rues et les chemins chercher celles et ceux qui, bouclés dans leurs caves, prient Dieu qu’on ne les trouve pas et qui, une fois installés là où ils ne voulaient pas aller, diront les deux ou trois choses chaleureuses qu’ils ont sur le cœur, qui sont les moins mauvaises, et s’enfuiront.

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Le capitalisme est un malade hypocrite et manipulateur. Il pousse des cris d’orfraie au moindre bobo mais, quand il est à deux doigts de clamser, pouf, aussi sec, il fait sa résilience, et même sa résurgence, et le spectacle continue.

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À peine le chiffre des morts baisse-t-il qu’un grand bricoleur de bagnoles, disons l’illustre Macaisse, pour faire générique, nous saoule d’une voix de femme haletante de désir et ivre de grands espaces qui, pour nous séduire jusqu’au fond du tréfonds, nous invite « à poursuivre ensemble notre chemin de liberté » ! Un chemin de liberté ! Poursuivre mon chemin de liberté avec Macaisse ! Crétins ! Mais comment pouvons-nous prendre ça au sérieux, mais comment, mais comment… Où sommes-nous rendus ?

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Des meutes de ballots sans jugeote racontent qu’on leur sucre leur liberté quand on les oblige à se tenir tranquilles ! La liberté d’aller crever ? Ok d’accord, allez-y si vous y tenez, mais contre la loi, alors, hein, contre le bon sens, contre la vie, et que toute la connerie du monde vous escorte ! Je me demande. Les gens instruits et tellement républicains qui élevaient leurs protestations documentées contre ces insupportables mesures, ces monstrueux attentats à la liberté et à la démocratie, où s’étaient-ils installés pour les rédiger ? Au bord du canal Saint-Martin, je suppose ? À l’heure de l’apéro, pour mieux sentir frissonner l’âme profonde du peuple ?

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Une question m’obsède. Parmi ces jeunes qui, à peine le confinement levé, viennent s’agglutiner en s’agitant et en hurlant, certains que, s’il y a une note à payer, elle ne sera pas pour eux mais pour les vioques – pour leurs vioques –, et qui, en rigolant grassement, ânonnent dans les micros qu’ils profitent, combien comprennent que les vrais perdants de l‘histoire, les vrais dindons de la farce, c’est eux ? Quelques-uns seulement ? Au fond de soi, chacun d’eux le pressent ? Mystère.

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Le virus m’a laissé du temps, j’ai rouvert des dossiers, renoué avec de vieux souvenirs. Pas de solution à proposer à la fin de ces souvenirs d’un confiné, aucune réunion à organiser en lui donnant, à tout hasard, le nom de ma rue. Ah ! si j’avais pu inventer le Mouton, du nom d’une voie disparue du VII° arrondissement, quelle image je me serais mijotée ! « Tu viens au Mouton, n’est-ce pas, on compte sur ta contribution originale ! » Pas de Mouton, mais j’ai trouvé la perle rare : un partisan de l’Europe qui tente de parler juste. Il s’agit de Philippe Sollers. J’avais découpé dans La Quinzaine européenne de mars 2002 son entretien avec un journaliste spécialiste de l’Union européenne, Daniel Riot. Une fois de plus, il y chante son amour pour l’Europe et, d’emblée, je me dis que, probablement, je ne le suivrai pas. J’aurais, à vrai dire, beaucoup de mérite à faire autrement puisque le texte se termine par un fracassant « je crois à une prochaine renaissance européenne » qui, dix-huit ans après, se passe de commentaires. Je vais pourtant trouver mon bonheur dans ses propos, un vrai bonheur. Pas seulement parce que l’Europe, pour lui, c’est Casanova, mais surtout Mozart, « un Européen absolu, un authentique révolutionnaire européen ». Pas seulement parce que ce qu’il déteste et qui, selon lui, empêche notre continent de naître, tous les esprits libres le détestent. Pas seulement pour ce qu’il dit si bien de ce « train fantôme Vichy-Moscou » qui l’obsède : « Il est toujours en gare, ce train. C’est lui qui bloque la France. Il y a les wagons du défaitisme, de la lâcheté et de l’arrogante fierté d’être lâche et défaitiste. Et il y a les wagons de l’illusion révolutionnariste, du mirage universaliste, du rêve messianique. D’un côté, la nostalgie d’un paradis perdu qui n’a jamais existé. De l’autre, le fantasme d’un paradis qui n’existera jamais. » Pas seulement non plus pour sa parfaite lucidité dans les domaines que ne visite pas la passion : « Dans trente ou quarante ans, c’est la Chine qui sera la première puissance mondiale. » Pour aucune de ces raisons ou pour elles toutes ensemble, mais surtout parce que deux lignes m’alertent, nullement scandaleuses, mais un ton au-dessous du reste, comme si l’enthousiasme de l’auteur fléchissait : « L’Europe se réveillera-t-elle d’ici là ? Il faut un sursaut de l’intelligence et du courage européens. Pour ce continent, en ce siècle, c’est l’Europe unie ou la mort. » Cet avertissement m’étonne. Il est devenu la ritournelle de notre démocratie, une dernière carte fatiguée entre les mains des politiques à court d’inspiration, un cantique de campagne électorale. Retrouver ce couplet ici m’attriste un peu. Avant de ranger le papier, donc, ma perplexité m’y fait jeter un dernier coup d’œil. Diable ! Comment n’avais-je pas vu le titre, pourtant imprimé en caractères de bonne taille, entre une photo fidèlement énigmatique de Sollers et son nom, en lettres énormes ? « Pour aimer l’Europe, il faut s’aimer soi-même. » La phrase est entre guillemets, je vais la retrouver dans le texte. Sollers lui a même donné une petite sœur qu’il a cachée ailleurs : « Pour que l’Europe se fasse, il faut que chacun des peuples soit en paix avec lui-même. »

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Complètement, comme disent les gens distingués pour absolument, montrant ainsi, ces éternels bons élèves, que la quantité est leur absolu. Ses peuples ne s’aiment pas, voilà pourquoi l’Europe, depuis dix-huit ans, au lieu de se bâtir, a commencé à se défaire. Et l’idée vaut pour le monde entier comme elle vaut pour notre continent : autrement difficile, le problème n’en est pas moins rigoureusement semblable. Nous ne nous aimons pas, les autres non plus ne s’aiment pas : ils font comme nous, ils se préfèrent, ce qui est le contraire de s’aimer. Nous ne nous rassemblons pas pour nous unir ou nous réunir, mais pour nous oublier ensemble. D’où ce mélange d’agressivité latente et de ressentiment. Aucune de nos nations n’est vraiment fière d’elle-même. Chacune fabrique sa pub, sûre qu’aucune des autres ne la croira. Les images parlent aux images. Au fond, elles sont un peu honteuses. Elles doutent d’être à la hauteur de leur histoire. Cette décivilisation, ce drame abominable qu’elles affrontent en commun les épouvante. Cette dégradation. Cette ruée vers l’égout. Cette cochonceté. Cette aliboronisation. Ce bavardage incessant, et le silence cadenassé qu’il suscite. Elles ne savent pas, les nations, elles ne savent plus. Alors elles nient tout, maquillent tout, dénient tout, repeignent tout, éludent tout. L’Europe est une opération de dénégation collective. Le nom complet de la Communauté européenne est Communauté européenne de dénégation. L’occupation principale des nations européennes est d’installer ensemble sur elles la bâche qui les recouvrira toutes. Et chacune tire la bâche à soi de peur d’être un peu moins planquée que les autres. Cette bâche, c’est cela qu’elles appellent Europe. La Communauté européenne, c’est la Bâche.

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Certes, en feignant d’oublier qu’une nation reste une convention abstraite qui n’aime rien et n’a rien à aimer, on pourrait espérer voir cette Bâche se transformer en Canopée. Si les nations s’aimaient elles-mêmes, elles pourraient aimer les autres, elles grandiraient ensemble, leurs feuillages s’élargiraient, se rencontreraient, s’embelliraient les uns les autres, les uns des autres, etc. Mais voilà. Si les nations ne s’aiment pas, ce n’est pas qu’elles se détestent, c’est qu’elles n’ont jamais eu rien à voir avec l’amour, ce qui ne les empêche pas, nous ne le savons que trop, d’avoir souvent beaucoup à voir avec la haine. Il ne suffit plus aujourd’hui de reconnaître, comme Philippe Sollers il y a près de vingt ans, que les nations ne s‘aiment pas. Nous sommes en train de faire, une fois de plus mais, comme d’habitude, tout autrement, l’expérience de la haine. Plutôt que de vouloir stupidement la chasser comme nous ferions d’une guêpe ou d’un moustique, il nous faut chercher pourquoi elle est là, comment elle est venue, quelle absence elle signale, quel désir elle bredouille. Tous les citoyens ont à mener cette enquête, quels que soient leurs choix, leurs croyances, leurs désirs. Mais, s’ils la mènent au nom de l’amour ou, au moins au nom de la paix, et non en celui de la haine, il y a à cela une condition absolue, et qui ne souffre aucune exception : qu’ils parlent en leur nom propre, seulement en leur nom propre, jamais au nom d’un groupe, d’une catégorie, d’une doctrine, d’un attelage quelconque, d’où qu’il vienne, où qu’il aille. L’histoire nous apprend que la haine peut devenir un sentiment collectif, comme peut l’être aussi la joie de la victoire ou la célébration de la liberté. Mais seule une personne peut aimer. Nous n’avons besoin de personne. Nous n’avons besoin que de personnes.

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Jean-Pierre Chevènement avait raison. Didier Raoult aussi a raison. Qu’un personnage de cette sorte acquière soudain une telle célébrité est un signe des temps et, je n’hésite pas un instant à l’affirmer, un signe heureux, un signe salutaire. Je veux dire trois fois du bien de ce professeur, de ce savant, de ce médecin. Extrêmement prudent sur les développements à venir du mal et ses éventuelles réapparitions, il annonçait, sinon comme une certitude, du moins comme une forte probabilité que l’épisode en cours s’achèverait, dans nos contrées, à partir de la fin mai. Ce qui, si j’ai bien compris, est en train d’arriver en juin et se serait peut-être produit un peu plus tôt si, averties de leurs immenses souffrances de confinées par les médias et galvanisées par les hurlements de joie de stars de toutes sortes jaillissant enfin de leurs taudis de Neuilly ou du VII° arrondissement, les foules mimétiques n’avaient joyeusement surjoué leur libération et repeint en bagne ou en camp de concentration quelques semaines d’Internet et de belote. En tout cas la courbe de l’épidémie, comme il nous le montrait, était bien en cloche, non pas en dos de chameau. J’apprécie aussi qu’il ait eu le courage de reprendre à son compte la formule gaullienne fondamentale : L’intendance suivra et de l’appliquer à Marseille. Et surtout, je salue Didier Raoult pour ce qu’il dit de lui-même. Quand il parle de l’écosystème dans lequel il vit et qu’il a inventé, je ne trouve dans cet homme ni forfanterie ni vanité. S’il se considérait vraiment comme membre d’une élite au sens où l’entendent les autres, il ne le dirait pas et en jouirait cyniquement avec ses pairs ou complices. Il ressent tout autre chose qu’une stupide gloriole. Quelqu’un qui s’est vraiment consacré à sa tâche, du fond de soi, et qui, peu à peu, a bâti des certitudes inséparables du bien des autres, celui-là, quelque reproche qu’on puisse lui adresser – ou qu’il puisse lui-même s’adresser -, sent bien que sa situation est singulière. Il ne peut pas se reprendre, il ne peut pas se refaire. Il ne peut pas agir comme s’il ne savait pas ce qu’il sait. Aucun esprit de supériorité ! Libre à chacun de faire comme lui ! Aucun numerus clausus ne s’y oppose ! Numerus apertus, au contraire, apertissimus ! L’audition du professeur Raoult m’a semblé merveilleusement courte. Tel ne semblait pas être le sentiment de la présidente de la Commission. Voulait-elle modérer la note d’électricité de l’Assemblée nationale ?  Ne pas retenir trop longtemps les huissiers ? Ou quelque chose sur le feu, peut-être, en danger de brûler ? À moins que ce ne fût, plus vraisemblablement, l’insupportable malaise que lui infligeait ce parler ouvert dont Montaigne nous dit pourtant – l’ai-je répété dans mes sessions et sur ce site qui les prolonge ! – qu’il « ouvre un autre parler et le tire hors, comme fait le vin et l’amour » ?

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La surprise, ce fut, un peu plus tard, la réaction d’un jeune médecin hospitalier fort sympathique. Non pas fort sympathique. Je n’ai pas pensé fort, j’ai pensé trop. J’ai écouté ses premières phrases. Il dit qu’il est un médecin de base, il parle de son boulot, des patients. Comment pourrait-on penser du mal de lui ? Il fait ce qu’il peut, et davantage. Il ne grenouille pas avec les laboratoires. Il est loin de rouler sur l’or. Mais, dans sa voix, dans sa manière de donner tout de suite dans l’émotion, dans ce besoin de justification, je reconnais ma grand-mère qui veut que je lui dise que le gâteau est bon pour arranger ses affaires et faire oublier le reste. Elle a peur de tout, ma grand-mère, et d’abord de son époux, mon grand-père, lequel a appris au petit séminaire toutes les façons chrétiennes d’être une peau de vache. Mais moi je ne veux pas dire que le gâteau est bon parce que, si je le dis, j’accepte le hold-up qu’ils viennent de faire tous ensemble. Et je ne dirai pas qu’il est bon, même s’il l’est,  parce que tous ces braves gens qui font semblant de m’aimer ne veulent pas du poème que je viens de leur envoyer dans les gencives et qui est pourtant tout ce que je voudrais qu’ils aiment en moi, et pas mes godasses, et pas mon brassard, et pas ma mémoire, et pas les images pieuses sur lesquelles des anges nigauds comme tout font semblant de tomber dans les pommes.

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Oui, le gâteau est bon. Oui, ce médecin est dévoué. Oui, le gâteau est garni de crème Chantilly qui fait grossir et que j’adore. Oui, le médecin se met en quatre pour ses patients. Oui, le gâteau est parsemé de fraises. Non, le médecin n’est pas vendu aux labos. Oui j’ai mordu dans le gâteau à la Chantilly. Il y avait du rhum dedans, du rhum Negrita, une dame avec le turban qu’on revoit maintenant – mais le sien est moins cossu. Oui, le médecin mord souvent sur son temps à lui, sur son sommeil, sur ses loisirs. Voilà des vérités, il suffit de les ranger dans deux tiroirs, le tiroir Première communion et le tiroir Covid-19. On voulait me faire dire que le gâteau était bon, ce qui était vrai, parfaitement et absolument vrai. On veut faire dire au médecin – en tout cas on aime bien l’entendre le dire – qu’il fait son travail avec courage et dévouement, ce qui est vrai, parfaitement et absolument vrai. Mais ce gamin-là et ce médecin ont un point commun : ils ne sont pas plus bêtes que la moyenne. Le gamin a tout de suite senti que si l’on voulait qu’il dise ce qu’on voulait lui faire dire, c’était pour enterrer ce que toute la famille voulait enterrer, le flottement terrible que tout le monde avait senti quand il a eu fini son poème, ce flottement qui, de toute la fête, avait été le seul événement à la hauteur de ce qui se passait en lui en ce jour solennel et qui a tiré de la bouche de son grand-père deux ou trois mots en latin que personne n’a compris, sauf sa grand-mère qui, sans les comprendre, avait l’air de savoir qu’ils annonçaient l’orage. Et le médecin, lui, a tout de suite compris que si on le pousse à dire qu’il fait son travail avec courage et dévouement, c’est parce que, le disant, il jette scandaleusement sur le fonctionnement d’un hôpital en déroute et sur la santé d’une société qui suffoque une nappe aussi immaculée que celle du repas de première communion. Je ne sais pas du tout ce qui se serait passé si le gamin avait été le médecin et si le médecin avait été le gamin. Je ne peux en aucune manière en préjuger. Mais il est clair, puisque nous en sommes à énoncer des vérités aussi incontestables que partielles, que ce médecin courageux, dévoué et scrupuleusement honnête a perdu l’esprit d’enfance et que c’est pour cela que, probablement malgré lui, il a, comme on dit chez les brutes, fait le job.

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Mémoire. Au milieu des années soixante, le débat sur le réalisme socialiste avait agité le monde des artistes et des intellectuels français. Ce dogme esthétique soviétique était apparu à la fin des années vingt, avait triomphé sous Staline, s’était fait plus discret sous Nikita Khrouchtchev. Leonid Brejnev venait de le remettre au premier plan. Célébration lugubre et convenue de la production, de l’armement et de la puissance servie par des artistes aux ordres ou les devançant, sa naïveté épaisse et agressive avait trouvé en France quelques défenseurs et beaucoup de perroquets. Il était certes fort loin, on le sait, d’être l’invention soviétique la plus monstrueuse. Rapporté à l’univers de la communication, il a maintenant, à nos yeux, quelque chose de désuet et d’enfantin. L’idée était que l’art et la littérature ne pouvaient être dissociés de la politique et que la tâche essentielle des écrivains et des artistes était d’illustrer, de la manière la plus lisible et figurative qui soit, les idéaux et les vertus révolutionnaires. Entièrement étranger à des débats qui concernaient surtout le parti communiste français et venu d’une tout autre tradition, j’ai été plus que surpris de constater à quel point cette affaire me touchait. Je l’ai suivie avec d’autant plus d’attention que j’étais en train d’écrire un essai sur Aragon. Directeur de l’hebdomadaire Les Lettres françaises, il était alors à la pointe du combat contre une absurdité culturelle dans laquelle il voyait le visage d’une tyrannie dont il avait constaté, contre tous ses espoirs, et de la manière la plus directe, le caractère monstrueux.

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Pour Aragon, ce combat du vrai réalisme n’était pas seulement le refus d’une imposture esthétique. En une époque encore incertaine, il réaffirmait son rejet virulent du stalinisme et du souvenir même de ce Staline en qui il avait cru et qu’il n’appelait plus désormais que « l’assassin ». Et il ajoutait un nouveau chapitre à sa dénonciation de l’homme double occidental et de son aliénation, qui est le fil rouge de son œuvre romanesque. C’est ce troisième aspect, bien sûr, qui me touchait le plus. Il éclairait puissamment mon existence, redonnait vie à ce qu’une morale étroite avait déjà flétri, m’invitait à inventer la suite de l’histoire plutôt qu’à la subir et gardait à l’avenir une fraîcheur que la société bourgeoise – même et, parfois, surtout la catholique – ne cessait de pourrir. Je ne la supportais plus que dans ses exceptions qui étaient aussi ses sommets. C’est sans colère mais avec un peu d’accablement que je songe maintenant à ces aumôniers de ma jeunesse qui me représentaient mes vieilles années comme s’ils avaient déjà parcouru à ma place toute mon existence, et m’invitaient à ne pas mettre trop de distance entre moi et cette « foi de ma jeunesse » avec laquelle je me réconcilierais forcément et dont ils parlaient avec une nostalgie lugubre qui m’était suspecte. Aujourd’hui, quand je me retourne, ce mélange d’incitation à l’espérance et d’ennui me navre. Alors quoi ? Où en suis-je ?  « Et nos credidimus caritati… » « Et nous, nous avons cru en l’Amour… » Si ces paroles de confiance que, dit-on, le vieux saint Jean ne cessait de répéter machinalement définissent bien la foi, alors je ne l’ai pas perdue. Et si ce n’était pas le cas, tant pis. Quoi qu’il en soit, occupé du monde où je vis et de ceux qui y resteront après moi, je relis, en pensant aux enfants d’aujourd’hui, quelques lignes d’une nouvelle d’Aragon, Le Mentir-vrai, que j’ai déjà recopiées dans ce Marché. Elle parle de ses premières années, des vôtres, des miennes : « Je traçais sur des bouts de papier des phrases qui n’avaient sens que de l’exaltation. J’en faisais de petits rouleaux que je glissais dans les marches de l’escalier de ma mère, souvent mal jointoyées. […] J’imagine ainsi que dans les cachettes des maisons, sous des pierres de jardin ou des détritus dans les terrains vagues, il y a des enfants qui enfouissent leurs incompréhensibles secrets. Personne heureusement ne les retrouve, on en rirait, et rien au monde à penser ne me paraît plus insupportable. Le Monde réel est aussi fait de ces rêveries, je dirais même qu’il est bâti dessus. » Je demande à Dieu, avec la foi de ma jeunesse, que les enfants aient toujours envie d’avoir des secrets, de les cacher, de les perdre et de les retrouver dans d’autres cœurs. C’est la seule chose qui compte, je voudrais être certain qu’on ne les en a pas privés. Les énarques, j’en suis convaincu, se rappelant les fondements de leur formation, vont en convenir : une politique, une action culturelle, une société qui, dans leurs tréfonds, se donnent d’autres objectifs sont des divertissements d’étourdis, n’est-ce pas ?

 3 juillet 2020

Trouble au Palais Bourbon et autres affaires

LE MARCHÉ LXXXII

Trouble au Palais Bourbon

Il aurait fallu la majorité à la fois bien cruelle et bien stupide pour ne pas trouver légitime d’accorder quelques jours supplémentaires de congé aux parents qui viennent de perdre un enfant. Pourtant, par deux fois, elle a mis en échec la mesure, au demeurant fort peu coûteuse, proposée par l’opposition. Ce bug parlementaire, ou ce pataquès politique, est probablement dû à la volonté du gouvernement d’exploiter à son profit, et non à celui de l’opposition, une idée identique ou semblable qu’il aurait autrement présentée. Qu’à cela ne tienne, l’occasion était belle pour l’opposition de jouer le grand air de l’accablement des justes devant la dureté de cœur des méchants. François Ruffin excelle dans ce genre d’improvisation. Sans doute l’inspiration première lui en a-t-elle été soufflée à Amiens, chez les Jésuites de La Providence qui ont également formé, en la personne d’Emmanuel Macron, même si son répertoire est très différent, un autre virtuose de la vibration morale, moralisante, moralisatrice. Mais, comme le vin blanc pétillant, la morale n’est vraiment elle-même que dans l’excellence et ne saurait, en outre, être servie dans n’importe quelles circonstances. En réalité, nous n’avons pas eu devant nous, dans cette affaire, des méchants et des bons mais, en deux camps distincts, une même sorte d’aveugles ou d’aveuglés : ni ceux qui la jouaient ni ceux qui la regardaient ne semblaient comprendre quoi que ce fût de la pièce.

Pour cause. Imaginez une famille que frappent, le même jour, au même instant, le coronavirus et le dernier méfait du réchauffement climatique. Trop c’est trop, n’est-ce pas ? Eh bien, à l’Assemblée, trop c’était trop. S’abattaient, ce jour-là, sur elle deux circonstances dont chacune pouvait, à elle seule, la paralyser ou la rendre folle. Le premier, c’était la possibilité terrifiante, soudain entrevue par la majorité, d’avoir peut-être à désobéir, d’avoir peut-être à envisager de désobéir. Le second, qui concernait tout le monde, c’était que le vrai sujet du débat, loin des chicaneries habituelles, n’était autre que la mort. Comment les deux angoisses coexistaient, comment les deux épreuves s’emboîtaient, quel étau se formait qui prenait nos parlementaires entre ses mâchoires féroces, je n’aurai pas le souffle de le dire. Nos marcheurs erraient entre deux versions de la pire catastrophe qui puisse s’abattre sur la représentation nationale, républicaine, démocratique, écologiste : l’irruption, par toutes les entrées à la fois et au mépris de toutes les lois et convenances, du fondamental soi-même et de cette redoutable transcendance qu’il porte à son flanc comme un glaive. L’opposition, elle, tel le chœur de la tragédie antique, alourdissait la tension par l’écho que son émotion stupéfaite offrait à l’événement.

« Un peu d’humanité dans le traitement des députés » demandait Olivia Grégoire, porte-parole du groupe LREM de l’Assemblée. C’est ce que je tente de faire ici en ne me laissant impressionner ni par l’écharpe qu’ils ont en commun ni par les opinions qui les divisent et en cherchant en eux, en eux tous, ce qui les fait ressembler à tous les citoyens. Ce n’est pas là une tâche insurmontable, surtout quand l’un d’eux, qui se souvient peut-être du personnage d’Adémaï qu’incarnait Noël-Noël, se plaît à exposer ses mésaventures à la télévision avec une feinte naïveté. Enfin. Voyez donc. Il explique qu’on lui dit de s’opposer. Bon. Il s’oppose. Que croyez-vous qu’il arriva ? Voici qu’on l’engueule ! Ce récit drolatique a de la réalité. Cet aveu pudique dit quelque chose. Dans ce faire-semblant roublard, si français, je retrouve ce que j’ai entendu partout, au-delà de toutes les différences, dans les ateliers et dans les bureaux. Nous sommes ici au vrai de l’âme, au creux de l’âme inquiète du peuple que nous sommes. Que sa pudeur et son goût pour la litote ne nous égarent pas. Il s’agit là de choses graves, de vie, de mort. D’un peuple que menace quelque chose comme l’avortement de son être et à qui des menteurs appointés chargés, aujourd’hui comme hier, de vendre une politique aliénée et impuissante n’auront bientôt guère plus à proposer qu’une forme cousine de la « sédation profonde et continue jusqu’au décès » qu’on réserve aux malades incurables.

Devoir exister personnellement. Devoir penser individuellement. À ses risques. Devoir s’opposer solitairement. À ses frais. Voilà l’obligation, entièrement incontournable ce jour-là, qui s’est invitée, ou plutôt imposée, dans l’hémicycle. Agression inhumaine quand tous les excellents principes que la famille et l’école vous ont inculqués ne peuvent vous faire oublier que cet échafaudage de vertus repose en réalité sur les deux piliers de la décivilisation occidentale que sont le respect hypocrite de l’autorité et la noire méfiance de soi-même. Agression inhumaine quand la modernité mercantile et l’avarice ordinaire qui la suit comme un caniche travaillent sans relâche à faire de ce faux respect et de cette folle méfiance la substance de votre être et la chair de votre raison. Aucun député macroniste n’en doutait : rien, absolument rien ne pouvait expliquer, encore moins justifier, ce nouveau veto. Et pourtant, ils allaient encore l’infliger aux Français. Et, plus cruellement encore peut-être, se l’infliger à eux-mêmes. Absurdement. Contre leur intérêt. Contre l’intérêt général. Contre l’intérêt de leur parti. Contre l’intérêt du président de la République. Ils l’ont immédiatement compris : rien ne pourrait jamais faire oublier une telle catastrophe symbolique, pas même des injections de communicants accourus en hâte par le train, par l’avion, par voie de messageries hautement sécurisées, pour tenter d’enterrer cette extravagante révélation de la conscience publique sous des brouettées de scandales croustillants et secs, pour dissimuler sous des bâches de morale miteuse, hâtivement recyclée, l’évidence que la représentation nationale s’était retrouvée, pour une fois, bien malgré elle, au cœur saignant du tourment quotidien de tous les travailleurs : ne pas oser dire ce qu’ils pensent.

Troublés, ces députés l’étaient évidemment. Meurtris. Mais, surtout, stupéfaits de cette fenêtre soudain si largement ouverte sur leurs âmes. Revivant la scène, la même Olivia Grégoire se doutait-elle qu’elle était en train d’entrer dans les livres de grammaire ? « On ne peut pas leur reprocher de suivre leur majorité » s’écriait-elle avec cœur. Quel modèle d’antiphrase ! Les mots sont lourds de la contradiction qu’ils se donnent à eux-mêmes. Mais si, Madame, on le peut ! Et même, comme vous le devinez si fort, on le doit !

Dans leur trouble, je sais bien ce qu’ils regardaient, les députés de la majorité. Ils regardaient ce qui, à la fois, les dédouanait et les enfonçait dans leur embarras. Ils regardaient le banc du gouvernement où siégeait Madame Muriel Pénicaud, ancienne DRH et présentement ministre du Travail. Et Madame Pénicaud, qui comprenait tout et devait en souffrir plus que tout le monde, ne levait pas le petit doigt pour crever l’abcès. D’une seule phrase, d’un seul mot, Madame Pénicaud avait le pouvoir d’effacer cette stupide ardoise. Personne, je crois, n’aurait eu l’imbécile mauvaise foi de le lui reprocher. Mais Madame Pénicaud ne disait rien. Madame Pénicaud parlait comme à l’ordinaire, quand il ne se passe rien. Madame Pénicaud parlait comme Madame Pénicaud. Quand elle évoquait les parents éprouvés par la perte de leur enfant, j’observais qu’elle multipliait tellement les mots de compassion, les malheureux et les malheureusement qu’ils en devenaient presque artificiels et un peu gênants. Et certes je ne croyais pas un instant à l’insensibilité de Madame Pénicaud. Elle était affligée, vraiment affligée. Et même deux fois affligée. Par le sujet du débat et par le tour misérable qu’il avait pris. Mais, ce débat, Madame Pénicaud ne le remettait pas sur ses pieds. Ni sur ses rails. Et sur la bonne voie. Madame Pénicaud renvoyait aux députés l’image d’eux-mêmes comme ils lui renvoyaient la sienne. C’est alors que je me suis souvenu d’un autre DRH, il y a trente ans. Nous nous combattions sans nous détester. Nous discutions souvent. Ses hésitations, ses soupirs, sa manière brusque de changer de sujet ou, parfois, de mettre fin trop vite à notre entretien, me laissaient une impression étrange. Un jour où je m’occupais moins, sans doute, de mes arguments que de comprendre d’où il tirait les siens, j’eus le sentiment que ce qu’on n’appelait pas encore l’hypertexte de son propos, le lien de ses contradictions, tenait en quelques mots infiniment simples qu’il n’avait jamais prononcés et ne prononcerait jamais : « Moi aussi, je suis un subordonné. »

J’ai lu que le président de la République avait mis en cause le sens politique de Madame Pénicaud. Bobard ou indice ? Je pense que Madame Pénicaud a tout de suite mesuré l’étendue des dégâts politiques et que son silence n’est pas la conséquence de sa pusillanimité. Je pense que, tout aussi vite, elle a réalisé dans quelle situation l’Assemblée nationale se trouvait et qu’elle ne pouvait l’en tirer qu’au prix d’une initiative d’une nature exceptionnelle qu’elle ne s’est pas, comme on dit en Provence, sentie d’assumer. Je pense que le sens politique n’avait rien à voir là-dedans. Je pense que le spectacle que nous avions sous les yeux ne relevait pas de l’étage de l’historique et du politique, mais de celui du fondamental et de l’anthropologique. Je pense que nous avons vu ce jour-là ce que nous ne voyons presque jamais, ce que, du protocole à la communication en passant par l’information, tout a fonction de nous dérober : des êtres vivants aux prises avec eux-mêmes et nous signalant ou, du moins, nous laissant percevoir, les vrais mouvements de leur esprit et de leur cœur. Je pense qu’ils nous livraient ainsi, sans le vouloir, beaucoup plus qu’un secret politique. Je pense qu’ils nous parlaient de ce chimérique et fameux monde du travail qui, s’il est vraiment monde, ne l’est que parce qu’il est mondifié par une dramatique dépendance des personnes qui n’a rien à voir, ni de près ni de loin, avec les exigences de l’organisation ou de la production. Je pense que si le président de la République, ou quelque autre autorité officielle, a vraiment eu la réaction rapportée par la presse, cette interprétation erronée est un indice d’une importance capitale pour comprendre les prétendus dysfonctionnements de notre société, euphémisme qui évite de donner son nom à la maladie sociale qui pervertit et corrompt la quasi-totalité des travailleurs à tous les étages de la hiérarchie. Je pense que c’est cette maladie qui, franchissant tous les barrages de la prophylaxie managériale, a envahi, ce jour-là, le Palais Bourbon. Je pense que Madame Pénicaud a eu très exactement le comportement qu’on attend d’un DRH. Je pense que, si l’idée l’a jamais effleurée qu’il était nécessaire, ce jour-là, d’en prendre l’exact contrepied, tout en elle s’est rebellé. Je pense que la classe politique supérieure est composée de gens qui, dans le jeu de petits chevaux du pouvoir, sautent directement d’une bonne case à une autre bonne case, d’une case confortable à une autre case confortable, sans avoir jamais à s’arrêter aux cases intermédiaires ou ordinaires où grouillent tous les virus que la société bourgeoise, version laïque ou version non laïque, y a délibérément installés. Je pense que la désinvolture de ces favorisés leur vient de ce qu’ils imaginent être leur supériorité quand ils considèrent le reste de la population. Je pense qu’ils n’ont en cela raison qu’à moitié car, à l’instant même où ils se félicitent de cette apparente supériorité, ou s’en consolent ou s’en rassurent, ils ne s’aperçoivent pas que ce cadeau du sort est bien ambigu, qu’il les condamne à des relations de regard et de mesure avec les autres humains et que, s’il leur épargne les souffrances de l’aliénation ordinaire, il les charge d’illusions extraordinaires qui, si elles se dissipent jamais, mettent un temps infini à le faire. Je pense que les épreuves des travailleurs sont douloureuses mais qu’elles les mettent en face d’une réalité non inventée alors que les illusions des soi-disant élites leur feront toujours ajouter de la fumée à la fumée. Je pense que leur virtuosité langagière et l’hésitation du plus grand nombre à s’exprimer sont les deux manifestations de la même aliénation. Je pense que les uns peuvent s’exprimer parce qu’ils n’expriment rien et que les autres ne peuvent pas s’exprimer parce qu’ils voudraient exprimer tout. Je pense que la plus grande partie de la société étouffe et que l’autre partie s’évapore. Je pense que ce contresens sur l’attitude de Madame Pénicaud pourrait être le point de départ d’une réflexion sur l’expression du peuple français. Je pense que la vraie révolution est là, non pas dans des rêvasseries robespierriennes. Madame Pénicaud, dans cette affaire, a agi en subordonnée loyale, c’est-à-dire, dans le système de relations pervers d’une organisation perverse, en aliénée. Je n’ai jamais vu autre chose dans les entreprises quand un grain de sable en perturbe le fonctionnement parfait, parfaitement inhumain. Je pense que l’incident du Palais Bourbon montre que ce système n’est pas seulement nocif aux petits subalternes qui le subissent mais que les grands subalternes qui l’installent peuvent se le prendre dans la poire. Je pense qu’il n’y a que de mauvaises raisons de prolonger sa détestable existence et que seuls des personnages plus détestables encore peuvent imaginer le contraire. Je pense qu’une telle chose ne convient qu’à une population de domestiques imbéciles qui n’existe que dans le délire de quelques gangsters déments. Je pense que tous ceux qui ont contribué à son installation n’ont plus maintenant, en fait de droits, que le devoir de se taire et de se faire oublier.

Toute angoisse de mort renvoie à une angoisse de vie. De la circonstance qui était à l’origine des débats et qui planait sur eux, je ne dirai qu’un mot. Ma mère, dans sa jeunesse, avait travaillé quelque temps à la Librairie italienne et y avait rencontré les frères Fratellini, les plus célèbres clowns de l’époque. Elle évoquait souvent avec émotion la soirée où elle avait vu l’un d’eux – ils étaient quatre – plus déchaîné que jamais sur la piste du cirque alors qu’il avait, quelques heures auparavant, enterré l’un de ses enfants. Elle revenait régulièrement sur ce souvenir, sur ce deuil impossible immédiatement associé, inextricablement mêlé à ce jeu bienfaisant, à cette haute expression de la vie. Je sentais que ce pari des profondeurs l’avait bouleversée. Loin de la conduire à une rumination morose, cette ineffaçable tragédie avait provoqué en elle une insolente affirmation de vie qui, dans ses périodes dépressives, la rendait à elle-même. Je n’ai rien senti de semblable à l’Assemblée nationale. Je l’ai regretté pour moi, pour les Français et surtout pour les jeunes, à la formation desquels les exhibitions de névrose ne contribuent guère. Le contraire eût été miraculeux : rien d’autre ne s’est exprimé qu’une compassion solennellement maladroite ou maladroitement solennelle. Sincère évidemment, sincère. Sincère mais embarrassée. Sincère mais apeurée. Sincère mais presque coupable. Une compassion compassée. Un discours de pompes funèbres, aurait dit Sartre. Les morts enterraient leurs morts. Le triomphe des choses. Si, devant ce parterre de fleurs artificielles, quelqu’un s’était écrié Vive la République ! il eût fallu expliquer qu’il parlait à l’optatif, ce mode grammatical dont disposent ou disposaient certaines langues, notamment le grec, pour exprimer le souhait ou le désir. Personne, je crois, n’aurait eu le front d’affirmer qu’elle était vivante.

 Données ou prises ?

Les chercheurs se mettent à la torture pour trouver dans notre trop petit pays toutes les données dont il leur faudrait nourrir la prétendue intelligence artificielle, le plus loufoque des oxymores. Ils expliquent qu’à partir de ces données se construit l’information et, sur cette dernière, la connaissance dont ils n’attendent rien de moins – et rien de plus – que l’amélioration de nos conditions de vie. On reste toutefois frappé de la disproportion qui semble exister entre la complexité de la science informatique et la nature des découvertes dont elle peut accoucher. Il y a quelques années, dans sa leçon inaugurale au Collège de France, un éminent savant se félicitait de voir la recherche établir un rapprochement – pour elle inattendu – entre les utilisateurs de couches-culottes et les consommateurs de bière. Rassurante quant à la tempérance des chercheurs, cette découverte paraîtra moins étonnante à ceux qui sont familiers des effets de cette sympathique boisson. Et ce ne sera pas par excessive extrapolation qu’on verra dans cet exemple la limite des fameuses données. Elles valent pour l’inerte, pour les choses, pour les produits, pour rien d’autre. Elles ne disent rien, jamais rien, des êtres humains. Rapportées à eux, elles ne sont que leurs déchets. Ou leurs excréments, comme dit, non par provocation mais par loyal souci de justesse, le formidable Tchouang-tseu. Si les textes d’un penseur de cette taille étaient proposés à la réflexion des futurs dirigeants plutôt que des dissertations d’économistes de petite envergure, la notion de données serait très vite renvoyée au statut subalterne et confus qui est le sien. Et d’ailleurs, ces données, sont-elles vraiment données ? Nullement. Comment y aurait-il données sans donneurs ? Ces données sont des prises, comme au catch, aux échecs, à la guerre. Il n’y a rien en elle des échanges et de la vie que leur nom, mensonge ordinaire de la communication, suggère. Quand nous sommes assez naïfs pour leur demander de nous éclairer sur l’existence humaine, ces malheureuses données ne peuvent nous parler que du passé ou de l’insignifiant. La vérité et la sagesse seraient de prendre acte de leurs limites. Et de chercher sans elles, hors d’elles, la solution de problèmes qui les dépassent et sur lesquels elles n’ont rien à nous dire. Quand l’humanité ne se dérobe pas à son destin, elle imagine ses chemins ou, ce qui est la même chose, elle les retrouve en parcourant par l’intelligence et le cœur les réserves secrètes de la mémoire et du désir. La science manque de données ? Qu’elle demande donc aux citoyens d’en inventer, celles-là ne seront pas truquées et seront vraiment données.

Cœurs incomplets

Tous les deux, ils travaillent. Leurs métiers sont différents mais le climat qui règne dans les deux boîtes est le même. Avec les concurrents, compétition. Avec les collègues, compétition. Évaluation permanente. Blabla de la motivation. Apprentissage de l’insincérité. Objectifs inventés par des ballots. Bruits de couloir. Masques invisibles. Incertitude du lendemain. Lugubres pots de retraite. Fausses réjouissances. Faux enthousiasme. Fausses relations. Fausses confidences. Séduction truquée. Personnalité rapportée. Et, sur tout ce mensonge, sur tout ce déséquilibre constitutif voulu et provoqué, sur toute cette fabrique de nullité et de ressentiment, sur ce pied-de-nez à ce qui compte et à ce qui vit, un sourire comme un vernis. Le soir, chacun des deux retrouve l’autre sans pouvoir se retrouver soi-même. Terrible jeu de miroirs sur fond de tracas quotidiens. Insatisfaction, querelles, rancune d’amour, exaspération, colère, brutalité, vraiment ça vous étonne ? Vous croyez qu’en ouvrant sa porte on se débarrasse de cette saleté, on se vide de ce vide ? Mais vous avez un grand cœur, vous vous opposez aux violences et comme les femmes en sont le plus souvent les victimes, vous les défendez en priorité. Bravo. Chapeau. Normal. D’accord. Mais attention. Ne faites pas semblant de ne pas comprendre ce qui se passe vraiment. Le jeu, si l’on peut appeler cela un jeu, ne se joue pas à deux, mais à trois.  Avec le monde.

Au mais pas du

Quand mon univers ne dépassait guère l’espace du patronage et de la paroisse, je voyais avec rage l’esprit bourgeois s’accaparer l’élan chrétien et le corrompre en l’affadissant. Mon regard s’est, je crois, élargi. Ma rage aussi. Une bourgeoisie bien plus cruelle que celle qu’on retrouvait, le dimanche, à la confortable messe de onze heures dicte maintenant à une société froussarde et paniquée ses principes et ses choix. Aujourd’hui comme hier, être au monde, pour elle, c’est être du monde. Là est le fossé, là est le gouffre entre elle et moi. Tout, absolument tout – force et faiblesse, amour et haine, vice et vertu, liberté et captivité – m’en a convaincu : être vraiment au monde, c’est ne pas être du monde.

Rien n’est rien

Se montrer nu et dans sa misère, pour rien. Parce que. Parce qu’on a imaginé, une fraction de seconde, qu’il y aurait là-dedans je ne sais quelle issue, je ne sais quelle affirmation, je ne sais quelle libération. Parce qu’un instant ça a paru avoir du sens, réveiller du vrai, chasser du mensonge. Parce qu’à force de vivre dans du raisonnable délirant, on finit par se convaincre que le délire sera raisonnable. Parce que, comme le disait un ami de Maurice Clavel, votre nature ne vous supporte plus. Le citoyen-consommateur comprend parfaitement cela. Mais son devoir, sa mission, son identité – donc son intérêt – est de ne pas le comprendre. Il doit être bien d’accord : cet incident ne parle pas de détresse, cet incident n’a rien d’un appel, cet incident n’a aucun sens. Ce soir, avant de s’endormir, il se dira trois fois : « Cet incident ne me concerne en rien. » Trois fois. Une fois pour la liberté, une fois pour l’égalité, une fois pour la fraternité. Après cela, il pourra dormir comme un plomb. Et vivre de même, jusqu’à ce que le plomb pète.

Ni plus, ni moins

 Polanski. Il ne devrait plus y avoir matière à commentaires une fois qu’on a affirmé qu’un artiste est un justiciable comme les autres, ni plus ni moins. Ce qui est inquiétant dans les affaires de ce genre, c’est la privatisation de la justice que trop de gens rêvent de réaliser à leur profit et qui est entièrement contradictoire avec l’idée même de civilisation. On peut parfaitement entendre que des consciences douloureusement affectées soient tentées de céder à une rage vengeresse : elles ont droit à ce que les fermes explications qu’on leur donne soient vraiment respectueuses de leur douleur et délicatement attentives à leur émotion. On ne s’obligera pas, par contre, à considérer les diktats des spécialistes auto-proclamés du juste comme autre chose qu’un chapelet d’inepties qui ne méritent pas qu’on leur consacre plus de temps qu’il n’en faut pour les écarter sèchement. Enfin on s’étonnera qu’un ministre de la Culture qui n’a pas été spécialement désigné pour ses compétences cinématographiques se mêle de souffler ses décisions à un jury parfaitement responsable et autonome, s’attribuant ainsi à lui-même le titre très peu enviable de ministre de l’Opinion. Il est heureux que les temps antiques n’aient pas été encombrés de ces grandes âmes qui ne prennent, à vrai dire, toute leur dimension que sous les projecteurs. Les livres d’André Gide, qui ne fut pas précisément un modèle de moralité, auraient été censurés et le gamin que j’étais à la fin de la guerre n’aurait pas trouvé en eux non seulement sa première émotion littéraire mais surtout un élan et une force de désir dont il était bien incapable de se demander ce qu’ils alimentaient mais qu’il sentait comme un fleuve puissant où se noyaient beaucoup de ses inquiétudes. Polanski est un justiciable comme les autres, ni plus ni moins. Point final. Pourquoi donc en doute-t-on ? Parce que la peur. Parce que la bourgeoisie. Parce que la bourgeoisie a peur. Il lui faut du pouvoir. Le monde qu’elle a patiemment tricoté perd ses mailles les unes après les autres. Elle sent qu’elle n’aura bientôt plus prise sur rien et elle en panique. De la même manière qu’elle achetait naguère en Bourse du pétrole, de l’aluminium ou du chemin de fer, elle achète désormais de la Justice à tout va. Et, comme autrefois les matières premières ou l’industrie, tâche de la refaire à son image, à son goût, à son profit, à sa médiocre taille. Retenir, empêcher, privatiser. Elle ne peut pas accepter que l’homme porte en lui du plus grand que lui-même qui le fait divers, complexe, contradictoire. Ses fautes et ses crimes doivent l’empêcher de laisser échapper de la beauté et si, d’aventure, elle s’échappe, il ne faut pas qu’il le sache. L’homme bourgeois ne se déploie pas, il s’agrippe. Pour lui, c’est l’étroit qui commande, jamais le vaste. L’avarice, ce sacrifice à l’absurde, est le prix à payer pour ne pas être, pour coller au monde, à soi-même, à son image, à sa mort. Eh bien, non. Un artiste est un justiciable comme un autre, ni plus ni moins. Quel que soit le destin judiciaire de Polanski, ses films resteront beaux. Et il n’y aura aucune raison, jamais, de ne pas les proclamer tels. Et il ne sera jamais juste de ne pas les proclamer tels.

3 mars 2020

1968 – 2020 : fin de l’homme fini ?

LE MARCHÉ LXXXI

Très symbolique cadeau d’un ami de quarante-cinq ans, j’ai reçu, il y a quelques semaines, peu avant que ne s’ouvre la crise des retraites, un petit livre de Maurice Clavel publié en 1968, chez Jean-Jacques Pauvert, et dont le titre Combat de franc-tireur pour une libération rassemble les noms des trois Mouvements Unis de la Résistance. Il s’agit d’un recueil d’articles, généralement courts, parus dans Le Nouvel Observateur et dans Combat entre novembre 66 et juillet 68. Ainsi, au fur et à mesure que le conflit social et les grèves s’étendaient, ai-je entendu, comme en contrepoint, Maurice Clavel me rappeler ce qui, à l’époque, lui venait à l’esprit, au cœur, à l’âme. On ne résiste pas à la Providence des lectures : je vis, depuis un mois, comme désarticulé, tantôt dans un temps tantôt dans l’autre, essayant non pas de comparer mais de com-prendre ce passé qui m’a été comme une seconde naissance et ce présent auquel je ne survivrai guère.

De Mai, personne n’a mieux parlé que Clavel. On n’a pas tort de faire grand cas de l’article fameux de Pierre Viansson-Ponté, paru quelques semaines avant les événements, et dont le titre reprenait un mot de Lamartine, « Quand la France s’ennuie ». Panorama large et profond de la vie politique nationale et internationale, il est vrai qu’il a de l’allure. Mais ce n’est pas le dénigrer que d’y voir, plutôt qu’une annonce prophétique de Mai, une présentation grave et inspirée du décor, ou encore, – au sens que l’opéra donne à ce mot -, une sorte d’ouverture. La prophétie, c’est du côté de Clavel qu’il faut la chercher. « Espérons l’événement, la convulsion salutaire, préparons-la. Je dirai bientôt ce qui l’annonce… », écrivait-il dans Le Nouvel Observateur du 7 décembre 1966. Et, dans le même hebdomadaire, le 15 janvier 1967, s’adressant au général de Gaulle, il précise : « Quelque chose viendra, je parie de l’extrême-gauche, où, encore vivant, vous refuserez de vous reconnaître, où, mort, le monde entier aussitôt vous reconnaîtra. Avec une chance sur deux, j’ose le prophétiser. Tel est mon espoir en la France. »

Le prophète, pourtant, avant d’être celui qui annonce l’avenir, est d’abord celui qui parle au nom de. Au nom de Dieu. Au nom de la vérité. Au nom de ceux qui ne parlent pas. Et Michel Foucault, est, en ce sens, pour Clavel, un prophète de première grandeur : « J’accepte point par point tout le tableau de Foucault, son implacable constat du décès de l’homme fini. » Le mot est lâché : Mai 68 enterre l’homme fini, l’homme né à la Renaissance, celui qui retrouve l’Antiquité et le paganisme, celui qui, dans à peu près tous les domaines, de l’art au commerce international et de la philosophie à l’architecture en passant par l’éducation, installe, sous la bannière de la raison et de la science, le règne de l’homme délivré, dans son intelligence comme dans sa morale, de sa sujétion à un Dieu trop présent, trop actuel, trop intrusif. C’est cet homme qui, enjambant le XVII° siècle, grandira en force – d’aucuns ajoutent et en sagesse – sous les Lumières puis, s’épurant et se fortifiant d’épreuve en épreuve et de révolution en révolution, acheminera lentement l’humanité vers cette modernité dont nous savons aujourd’hui quels craquements effrayants menacent ses prestiges.

Et pourquoi est-il fini, cet homme ? Pourquoi est-il condamné à périr ? Parce qu’il est impossible, dit Clavel, parce que son problème, craintivement dissimulé, est celui de Shakespeare, celui d’Hamlet qui, dans le monde chrétien où il vit, ne peut ni comprendre ni accepter l’effroyable confusion dans laquelle il serait plongé s’il obéissait à l’âme de son père quand, se montrant ainsi ou grecque ou humaine au sens de l’humanisme, elle exige de lui la vengeance. Et qu’il nous est pareillement impossible, à nous, gens du XXI° siècle, même si nous ne sommes pas habités par la nostalgie, même si nous ne nourrissons aucune aversion de principe à l’égard de la technique, d’accepter le monde de plus en plus oppressant qu’elle nous offre ou, plutôt, qu’elle nous impose, tant il est fondamentalement contraire à l’étoffe dont nous sommes faits, aux rêves qui se forment en nous et à l’idée que nous avons de nous-mêmes et de nos semblables. Mais ce n’est pas tout. Quelque chose de bien plus ancien, nous rappelle Clavel, nous interdit aussi de nous identifier à cet homme fini. Pour pouvoir tout savoir, il a fallu en effet aux Grecs refouler l’infini, et même le refouler deux fois : entasser sous la terre les puissances d’en bas, Titans et autres monstres, et soumettre celles d’en haut, les Dieux, à cette même Nécessité qui accable les humains, en sorte qu’en les voyant, dans le spectacle, condamnés à leur propre pesanteur, les spectateurs se sentent exorcisés, délivrés, purifiés. « Ainsi, écrit Clavel, se rétablit l’harmonie dans la perfection de la finitude, sans abîme. Bref les Grecs, au prix du refoulement de l’infini, savaient tout. Socrate ne savait rien. On voit le danger qu’il fut, comment il y fut répondu. Socrate achève Athènes. »

Mais qu’est-ce que l’arrivée – ou le retour – de cet infini ? Pas le moindre dogmatisme chez ce philosophe : d’un côté, au sens classique, c’est-à-dire entendu comme le point de rencontre de l’intelligence et de la sensibilité, le cœur ; de l’autre, dans toute la force et le mystère de leur présence, les êtres. Voilà qui n’est pas loin, apparemment, du message de Camus, à cela près que Sisyphe n’est pas un personnage clavélien. Le cœur  et les êtres. Et, pour soi-même, le meilleur : la simplicité, la modestie de la confiance. « Nous en sommes à inventer en tremblotant un vocabulaire. », reconnaît-il.  Et ailleurs, parlant du monde qu’il contemple : « J’y vois de l’absolu. J’ai appelé ça Esprit. On peut trouver mieux. Est-ce religieux ? Peut-être. En tout cas, à demi reconnu, mal déchiffré. Mais réel, précédant de loin son expression, sa vérité dite, la décourageant parfois. Cela expliquerait cette masse soudaine de jeunes miraculés de Mai que j’ai cru déceler dans les airs, les paroles et les visages. « On dirait que l’averse ouvre des fleurs sauvages« . Oui, ce vers d’Aragon me revenait sans cesse. »

Qu’est-ce que le réel ? Ce qui échappe aux réalistes. Ce qu’ils n’osent pas reconnaître. C’est pourtant si facile : « Tout ce qui est bon a quelque chose d’initiatique et se précède toujours soi-même. » Depuis des siècles, tout ce qui est grand s’inscrit en faux contre le réalisme qui suinte de l’argent comme le pus de la plaie ; tout ce qui est médiocre ou détestable, et qui, en fait, ne sait ou ne peut adorer que soi-même, fait semblant, pour mieux en jouir, de s’en accommoder par raison et par vertu. Que ne me suis-je tourmenté de me voir déchiré par ce que je prenais pour des contradictions ? Quand je suivais Bloy, et Fumet, et Bernanos, c’était pour qu’ils me protègent de la saleté réaliste, de son ignominie réductrice, du monde bourgeois qui attendait, au coin de l’école, le petit gamin du peuple que j’étais. Mais qu’aimais-je d’autre en Aragon que cette Défense de l’infini, ce manuscrit qu’il a brûlé et dont le titre pourrait rendre compte du projet de toute son œuvre et, peut-être, de l’élan de toute sa vie ?

Que peut-il voir aujourd’hui, ce cœur, quand il regarde les êtres ? Qu’aperçoit-il d’autre dans ce désert universel où les banquiers bricolent leurs éléments de langage qu’une dévorante angoisse, tissée ici par la peur du lendemain, là par l’épouvante d’une planète rendue folle, là encore par un vertige de non-sens qui tantôt cadenasse les êtres dans la prison d’eux-mêmes, tantôt suscite en eux des vocations compensatoires de justiciers égocentriques ou de moralistes haineux ? N’allons pas nous inquiéter de tout cela, nous dirait Clavel ! N’allons pas faire semblant de les soigner, ces angoisses ! N’allons pas nous adapter à leur stratégie ! N’allons pas les combattre sur leur terrain ! « Vos réadaptations, lance-t-il fièrement aux champions de la bienfaisance machinique, sont haïssables et nos névroses salubres. »

Car, pour lui comme pour tous ceux qui n’ont pas tué en eux le regard du pauvre, l’angoisse est « signe et fille de l’Esprit », cet Esprit qui, « refoulé depuis vingt ans par notre société, a brisé les barrières et les censures et s’est répandu en désordre, à l’état sauvage, exactement au même sens où Claudel définit Rimbaud comme un mystique à l’état sauvage. » Mai 68 n’est rien d’autre pour Clavel que l’annonce de cette « ré-irruption confuse du refoulé, avec bris et débris, gain, pertes et fracas ». J’imagine sa joie lorsque quelqu’un lui a expliqué que les difficultés de l’homme moderne tenaient à ceci que sa nature ne le supportait plus. Mais le simple et le vrai ne se retirent pas sur la pointe des pieds quand les humains les méprisent. Ils étaient là avant eux. Ils resteront avec eux. Et que font-ils quand on feint de ne plus les reconnaître, quand on se détourne d’eux pour vénérer les experts ? Ils font du tapage comme seuls ils savent le faire, un tapage grandiose, assourdissant. Leur énergie se libère en violence, et « cet esprit même, par l’ignorance qu’on en a, devient la source des angoisses et des convulsions ». Qui sont assurément des souffrances, mais ne sont pas des maux.

Cinquante ans après, le lyrisme de Maurice Clavel, cette exaltation spirituelle, doit paraître bien étrange à ceux dont l’enthousiasme citoyen, cornaqué par les médias, n’applaudit plus guère qu’à leur signal. Quand Clavel affirme que « tout est changé », que l’ordre fou, archifou « se désagrège », que la jeunesse en a été métamorphosée, nous craignons pour la lucidité de ce prophète. Mais non. Il va trop vite, voilà tout. Le mal est encore beaucoup plus profond qu’il ne le pensait. Humain trop humain, il veut voir la récolte. Je ne me reprocherai pas d’être plus circonspect que lui si la patience que l’évidence m’impose n’enlève rien à ma ferveur, si elle ne m’écarte pas d’une certaine impatience qui ressemble plus à la nécessité d’être là, de surgir, de sortir du lit et des habitudes qu’à l’exigence de voir ses espérances réalisées. « J’avais peur, dit-il aux importants, que tous ces jeunes gens se laissent digérer par le boa que vous êtes. J’avais peur qu’ils ne restent ces veaux que vous paissiez. (…) J’avais peur lorsque tel ou tel me confiait : je vais faire ceci, cela, me marier, gagner tant… Foutu ! me disais-je, à moins d’Absolu intime… » Je lis cela. Si l’on s’est vraiment laissé digérer, si l’on s’est vraiment révolté, le sait-on jamais ? Et dans quel camp l’on est, et s’il y a des camps ?

Eh non ! le plus grand danger qui nous menace n’est pas l’angoisse ! Le danger, c’est ce qui la fabrique en chassant et en traquant l’Esprit : « le ronron, l’euphorie générale au rabais, entretenue par la technique et son optimisme diffus ; la technocratie et ses réalisations qui vous occupent, vous honorent, vous donnent brevet de progrès (…) le tout fait pour éviter à chacun, à tout moment, cette fameuse et terrible question : “Qui suis-je ?“, bref pour installer sans retour et sans révolte l’“enrichissez-vous“ de Guizot, généralisé. » Que le propos de Clavel, au temps des Gilets jaunes, nous paraisse singulièrement optimiste quant au progrès matériel assuré par la société de consommation ne change rien à la question. Le besoin, le vieux besoin, est seulement revenu retrouver l’angoisse, sa compagne de toujours. Les deux font la paire.

Pas de quoi en faire une histoire. Ni morts ni blessés. Une simple anecdote, presque rien. Mais je voudrais qu’on lise les quelques lignes que voici aux lycéens et aux étudiants, sans commentaires, en leur demandant, après la lecture, de rester deux minutes en silence. Puis, si l’on veut, débat. Il s’agit d’une soirée au TNP, en janvier 1967. On y avait donné deux pièces : l’une, de l’Algérien Kateb Yacine, Les ancêtres redoublent de férocité ; l’autre, de l’Allemand Tankred Dorst, La Grande Imprécation devant les murs de la ville. Clavel raconte : « C’est moi qui ai fondé en 1952 les avant-premières populaires et culturelles, mères des abonnements actuels. J’applaudis énormément, puis je m’aperçois que je suis seul, je veux dire : le seul dont les applaudissements ne soient pas scandés. Que faire ? Le public que j’ai fondé me regarde. Je me dis : « Ne faisons pas scandale ! Scandons ! » Je ne peux pas, mes bras se refusent ! Que faire ! Je crie bravo ! Bientôt je suis seul, je veux dire : le seul dont les bravos ne soient pas scandés ! Pourtant Dieu sait si le spectacle était beau et destiné profondément à chacun ! »

Un gribouillage sur une nappe en papier et une toile que les musées s’arrachent, la patte du peintre, du vrai, est la même. Toute la pensée de Clavel est en germe dans ce croquis, dans cette modeste « chose vue ». Ce qu’il n’aurait probablement pas imaginé sans craindre de perdre toute espérance, c’est que l’unanimité mécanique, cinquante ans après, ne nous laisserait pas d’autre refuge que le recoin le plus secret de notre âme. Enfin. Nous avons vu le spectacle ensemble, il nous a touchés ensemble, nous applaudissons ensemble. Certes. Mais nous ne l’avons pas vu de la même manière, il n’a pas touché nos âmes de la même manière, nos applaudissements sont différents. Alors, quoi ? C’est leur poids qui compte, le volume sonore, pas l’émotion, pas l’imprévisible ? Le score, pas la vérité ? Déjà, Clavel se demandait : « Mais enfin où aller, pour intéresser quelqu’un, s’il y a quelqu’un ? » Et aujourd’hui, où ? Aux réseaux sociaux ? À la Française des Jeux ? Au catch politique arrangé ? La salle où nous sommes tous réunis s’appelle aujourd’hui le monde. Sur la scène, ça pérore, mais ce n’est pas à nous qu’on s’adresse. À des figurants qui nous ressemblent mais qui ne sont pas nous. Pourtant, presque toujours, par lassitude, nous faisons semblant, nous disons les paroles qu’il faut et nous sentons en nous l’Absolu intime s’émousser tandis qu’on nous débite avec chaleur des raisons dont les mots de sucre fondent avant de nous atteindre. Un suicide, Clavel l’avait senti, une auto-dévitalisation. Une position intenable et, chaque jour, de nouveaux arguments pour nous persuader de la tenir. Jusques à quand, Seigneur..

D’un nigaud prétentieux, nous disons à Paris qu’il se prend pour Napoléon, peut-être même pour Zidane. Ou pour je ne sais qui. Ou pour ce qu’il n’est pas. À la Réunion, on absolutise la formule. D’un vaniteux, d’un paon, d’un jobard, d’un fier-à-bras, on dit simplement : « Il se prend. ». Je ne connais pas de meilleure définition de l’homme fini. Se prendre. S’utiliser comme un donné, un moyen, un instrument, un atout. Donc comme une chose, une étrange chose humaine. Se prendre pour exister. Pour tenir sa place dans le monde des choses, être cette chose humaine qui se solidifie, se durcit, se structure, se définit. Ou s’y essaye, sachant trop bien que c’est impossible, qu’elle ne pourra jamais tracer la frontière qui la séparera des autres, ni élever la barrière qui la protègera du monde. Mais se prendre c’est aussi s’enlever, se retirer, se soustraire, s’abolir. En même temps qu’on bâtit son personnage, on se fait le fossoyeur de soi-même, on engraisse son ombre. Cette manière réunionnaise de dire, cette narquoiserie où il y a de la pitié, de la tendresse dépitée, de l’amitié impuissante cache une profonde réalité spirituelle, celle de mai 68. En Mai, on s’est dépris.

Quand on comparera les slogans de Mai avec ceux de la crise des retraites, il n’y aura pas photo. Côté poétique, le XXI° siècle ne fait pas le poids. Le lyrisme y souffle aussi fort que dans mon agence bancaire. Ici et là, chez les avocats, les chanteurs, les petits rats de l’Opéra, de belles poussées de fierté mais la tristesse domine, pas l’élan. Une partie s’achève, un règne, une manière d’être. Et rien en vue, rien. L’obstination des grévistes et le soutien populaire, même fatigué, ont un côté lutte finale. Ou plutôt dernière chance. Stupéfiant mais vrai : depuis deux ans et demi, le prophétisme clavélien ne sera apparu qu’une seule fois dans la politique française, et ce fut en 2017 dans la bouche d’un certain président nouvellement élu. Sous une forme diluée, il est vrai, mais tout de même reconnaissable. Quels instants étranges ! Tout le monde a oublié le discours de la Halle Freyssinet dont les chroniqueurs, à l’époque, n’avaient même pas parlé, tant les mots adressés à de jeunes entrepreneurs leur avaient semblé étranges ou déplacés. Ce discours, je l’ai aimé et j’y ai cru, c’est aussi simple que cela. Les articles où je l’ai dit sont toujours ici. Il est vrai que je n’avais à l’époque que quatre-vingt-quatre ans, un âge où l’on s’emballe ! Qu’on rie autant qu’on veut, la parole de Macron, ce jour-là, avait un goût de vrai. En cinq minutes, il en avait dit plus long qu’en trois douzaines de Grands débats pinailleurs ponctués de sinistres « J’achète ! ». Les mélenchonistes avaient senti cet instant de vérité mais n’avaient su lui répondre que par l’insupportable mauvaise foi de leurs attaques sur « les gens qui ne sont rien ». Comment reprocherais-je à Clavel sa naïveté impatiente ? Ce jeudi 29 juin 2017, j’ai marché comme pas possible ! Ce discours est toujours là, je ne veux pas l’enterrer. Un jour, il viendra faire comprendre au peuple et au président lui-même ce qu’aurait pu être un autre quinquennat. Emmanuel Macron a eu tort de le laisser couler dans l’oubli, l’abandon de cet enfant de son esprit lui a été funeste. Depuis, les tambours de la rhétorique ont fait boum boum boum, les clairons de l’expertise technocratique tu tu tu tu, le président a pris l’air féroce qu’il faut pour marcher devant le front des troupes et tout cela a convaincu l’espérance d’aller voir ailleurs. Désormais, homme fini, débrouille-toi tout seul, et ne compte pas sur la politique, et ne compte pas sur la science, et ne compte pas sur le nouveau monde, et ne compte pas sur ce machin desséché qu’ils appellent la morale… Tout cela va t’achever, homme fini ! La Morale ! Parler de morale, choisir ce mot solennel et plein, ce mot d’airain pour y loger cette sale petite hargne minable ! Laisse pisser, homme fini ! À toi de jouer, à toi de jouer le grand jeu ! Il s’agit maintenant de te ré-infinir ! Rien de plus facile : tu as été fait pour ! Sors de ta trouille, mon ami, tu vas y crever ! Tu as quoi à perdre, dis-moi ? L’âge pivot, peut-être ? Pauvre vieux…

Inutile, je crois, de préciser que Combat de franc-tireur pour une libération ne nous laisse pas seuls avec les angoisses de notre temps. Peu d’ouvrages les éclairent d’une lumière aussi vive. Le hasard m’a toutefois donné une singulière confirmation de sa modernité. Ce matin-là, quelques semaines avant d’avoir reçu ce livre, j’avais écouté Boomerang, l’émission d’Augustin Trapenard. Il recevait Mona Chollet pour parler avec elle de son dernier livre, Sorcières – La puissance invaincue des femmes 1, dont on sait quel succès il rencontre. Une question de Trapenard m’avait frappé dont la lecture de Clavel, à ma grande surprise, ranima vivement le souvenir. L’animateur avait interrogé Mona Chollet sur une découverte qui l’avait surprise et troublée : le temps – je ne dirai pas béni – de la chasse aux sorcières, n’est pas le Moyen-Âge, mais la Renaissance. Non pas les siècles des cathédrales et des gargouilles, de la danse macabre, des procès ecclésiastiques, du dogmatisme et de la noirceur, dont les bûchers sont restés relativement discrets, mais celui où commencent à clignoter les futures Lumières, où l’art brise ses chaînes vaticanes et retrouve ses glorieuses racines païennes, où l’obscurantisme, la barbarie et la superstition sont invités à plier le genou devant la raison. Sans aller plus loin dans l’explication, Mona Chollet avait décrit cette étrangeté comme un contrepoint horrible, un envers monstrueux. Quand Augustin Trapenard lui demanda si l’apparente contradiction sur laquelle elle venait de mettre le doigt lui disait quelque chose de notre époque, elle répondit simplement que nous étions, sur ce point, les héritiers de la Renaissance. Et, certes, j’aurais du mal à faire passer cette essayiste pour une disciple de Maurice Clavel. Et, certes, on aura du mal à m’expliquer que la question de l’homme fini, de quelque manière qu’on l’examine et y réponde, n’est pas celle qu’il nous faut d’abord, et d’urgence, poser.

Les articles du petit livre dont je parle couvrent donc une période de près de deux ans : l’avant Mai depuis novembre 1966, la crise de mai-juin, les quelques semaines qui la suivent jusqu’à la fin juillet. J’y ai curieusement retrouvé le sentiment du « tout est là » que peut donner la tragédie classique. À cela près que, par chance, depuis 68, nous ne vivons pas dans une époque qui se célèbre mais dans un temps qui se cherche. Le genre journalistique, et surtout ce journalisme transcendantal auquel Clavel tenait tant, convient très bien à cette situation. Au lecteur de trouver ou de modeler la continuité de cette discontinuité. Qu’il ne demande pas à cet ouvrage des leçons à digérer mais des questions à intégrer, des questions qui vont vivre en lui et le faire, à son tour, question.

Un mot de Charles de Gaulle avait suscité en Maurice Clavel un peu de colère et beaucoup de réprobation attristée. Le président avait mis les étudiants en garde contre le « charme maléfique de l’abîme », lui faisant craindre que la dimension essentielle des événements ne lui ait échappé. Il faudrait un roman pour tenter de comprendre comment l’homme du 18 juin avait pu lâcher cette sorte de malédiction bien-pensante. Un témoin direct, David Rousset, m’avait expliqué à l’époque à quel point, même quand il exécrait leurs positions politiques, il se sentait proche des préoccupations des jeunes et, surtout, de leur sentiment profond sur le monde. « Moi aussi, si j’avais leur âge, je m’intéresserais à Che Guevara ! », confiait-il à ses proches. Mais ce « Charme maléfique de l’abîme… » avait retenti à la télévision et cela importait beaucoup à Clavel. Impossible de trouver une expression plus urticante pour la sensibilité des étudiants révoltés. Bourgeoise, cléricale, rhétorique, elle portait toutes les tares. Pourtant, à mon avis, ce n’est pas ce qu’on appellerait aujourd’hui l’erreur de communication qui avait fait bondir ce gaulliste inconditionnel. Tout autre chose. Tout simplement, la limite arbitrairement posée au sentiment d’exister, la diabolisation de l’inconnu, de l’insolite, de l’envers. Charles de Gaulle savait écrire. En trois mots, il avait peint l’enfer. Charme : jugement esthétique, magie suspecte, délices perverses. Maléfique : jugement moral et religieux, présence diabolique. Abîme : évocation symbolique, mythique, condamnation métaphysique. Clavel aussi savait ce qu’est le langage, et qu’il n’est pas nécessaire d’analyser ces trois mots pour s’en sentir foudroyé. Pour le coup, Jupiter avait parlé, le vrai. Mais il avait parlé en homme fini. En penseur bourgeois, clérical, rhétoricien. Non pas en brute, non pas en barbare ! En civilisé. En civilisé occidental, en civilisé de la chrétienté en voie d’extinction. Clavel aussi parlait ce langage. Il s’y reconnaissait, mais comme on se reconnaît dans un amour ancien. En lui, à l’occasion d’une crise personnelle dont je suis incapable de parler davantage, ce mur s’était ouvert – comme l’autre s’ouvrirait -, ces barrières s’étaient renversées et il avait attendu, sûr de son fait, cette sorte de perte des eaux que serait Mai.

Ici, les images de l’obstétrique s’imposent. On peut vraiment parler de naissance, de monde nouveau. « Est-ce que nous allons pouvoir l’accoucher ? » demande Clavel au jeune Philippe Sollers dans de magnifiques entretiens radiophoniques publiés sous le titre Délivrance 2. Ces choses, quand on tente de les dire, on se sent comme un enfant trop ébloui pour pouvoir parler. Il y a, fraîche comme un matin, une fine pointe d’espérance qui se fraie un chemin parmi toutes sortes de ruines et de détritus. Il y a ce vieux monde qui sent si fort la mort mais qui pourtant, à sa manière, sauf quand il veut jouer au jeunot, au malin, à l’innocent, sauf quand il fait semblant de commencer, garde des traces de vie qui ne se perdront pas, fortes, graves, touchantes. Et il y a ce formidable désordre, cette incertitude, la contradiction gigantesque du désir, toutes ces puissances qui promettent sans tenir mais qui promettent si bien, et ces habitudes, ce goût puéril d’être complet et d’être compris.

Un jour, j’ai parlé de Maurice Clavel à Jacques Berque. Il m’a répondu comme à chaque fois qu’il voulait faire court : « C’était un isolé. Paix à ses cendres. » Et pourtant, comme dans la chanson, nous portons tous quelque chose de Maurice Clavel en nous. Mais c’est à l’incendie qu’on reconnaît le feu. Plutôt que de nous épuiser à chercher la nature de celui qui le brûla, cherchons ce qu’il voulait le voir brûler.

La révolution, c’est l’instant où la conscience que prend l’homme de son caractère infini le conduit naturellement et nécessairement à remodeler le monde dans cette perspective. L’homme infini, ou plutôt l’homme infinisé, n’est ni le surhomme grotesque et borné des dictatures, ni l’abruti de pouvoir et de réussite du libéralisme mondialisé, ni le chantre trop assuré des bienfaits de la science et de la rationalité conquérantes. On ne peut guère le définir que négativement, par ce qu’il n’est pas. Le fond de sa vérité, c’est qu’il n’est pas à lui-même sa propre référence. C’est l’homme de la reconnaissance : il reconnaît l’absolu qui l’a reconnu et qui le porte. Ce n’est pas un riche, ce n’est pas un proprio. Il habite le monde par décret jamais signé. Il est débiteur et il est comblé. Le vingtième siècle ne l’a pas inventé. Il a toujours existé. « Les éléphants d’Afrique avaient marché pour lui. » Il a traversé toutes sortes de conflits, subi rejets et excommunications, mais s’est trouvé justifié et renforcé par les horreurs et les vanités successives de l’histoire. Avant d’être le chantre de 68, Clavel a été un résistant. De la Libération à mai 68, c’est la conscience des vrais enjeux de la société humaine qui a rafraîchi, rajeuni, revigoré, simplifié, fortifié dans certaines âmes une perception de l’infini qu’avaient comme paralysée et mécanisée des formalismes de toutes sortes, religieux ou non.

La révolution, bien sûr, mais servie fraîche ! « N’est-ce pas Marx, ironise Clavel, qui a dit que rien ne se répète sinon sous forme de parodie ? Ne croyez-vous pas que notre seconde Révolution Française, 1848, est si vite morte d’avoir seulement vécu des concepts de la première ? N’est-ce pas la menace qui gagne aujourd’hui la nôtre ? » Ces paroles sont prophétiques. 68, c’est maintenant. Nos révolutionnaires modernes qui, sans livres, ont du mal à penser, nous parlent de Robespierre quand nous avons devant nous le système d’énucléation de la liberté le plus sophistiqué qu’on ait jamais inventé. Et peut-être, dans la crainte de l’irruption de quelque Charlotte, s’enferment à double tour dans leur salle de bains en méditant sur leur peu de succès auprès de classes populaires dont ils n’ont pas compris qu’elles sont devenues les masses bourgeoises dont parle Clavel. Être vraiment révolutionnaire, en ces temps de démagogie et de communication, ce serait s’en prendre non seulement aux maux auxquels un peuple aliéné ne se résigne pas, mais aussi et surtout à ceux, infiniment plus pervers, auxquels, apparemment au moins, il s’est résigné, je veux dire à la communication qui abrutit, à la médiacratie qui vide les cervelles et les cœurs, au management qui châtre les désirs et asservit les volontés. Sans doute les électeurs n’accourraient-ils pas immédiatement en rangs beaucoup plus serrés qu’ils ne le font mais, au moins, les vraies questions seraient abordées et quelques flèches plantées dans le flanc de la bête plutôt que dans le polochon des souvenirs de lecture. Ce ne sont pas des souvenirs de lecture que doivent plaquer les gaillards révolutionnaires, c’est le rude paquet d’avants que constituent les animateurs de cette foire ignoble, de cette infecte saleté.  Mais pour cela, ce n’est pas un logiciel qu’ils ont à changer, c’est leur tête, leurs sentiments, leur âme, leur parole, leurs intérêts, leurs ambitions, leur vision du monde et même, ça me fait rire de le dire, leur plan de vie, leur plan de carrière, plan plan rataplan ! On ne fait pas une révolution avec de bons élèves.

68 ne nous a rien laissé, sauf une énorme ignorance qui ne cesse de grandir, sauf une béance qu’il ne faut surtout pas essayer de combler. « En 68, nous n’étions pas en 68 », disait Berque. Parole lumineuse. 68, c’était encore le monde connu. Maintenant nous sommes vraiment dans l’inouï, dans le cyclone, dans l’espérance. Clavel avait deviné. Sa fureur quand Gorse, ministre de l’information, exige que les faits nous soient éclairés chaque jour par des techniciens. Quand l’Université prétend régler ses programmes sur les besoins techniques du corps social. Qui ose dire aujourd’hui comme lui : « Il ne s’agit pas des trois sous ou des cinq pour cent que vous allez accorder à notre vieille classe ouvrière lui permettant de mieux s’enfoncer dans le système. » ? Il y eut d’étranges paroles en 68, et qui ne venaient pas toutes de la rue. J’aime que Clavel salue Edgard Pisani, un gaulliste de gauche dont il était loin de partager tous les points de vue, quand il interpelle le gouvernement de Georges Pompidou : « Vous trouvant en face de deux forces, l’angoisse et la revendication, vous avez choisi de vous mettre en position de répondre à la revendication pour ne pas répondre à l’angoisse. Vous avez choisi de céder sur l’accessoire pour ne pas mettre en cause une société qui pourtant est en cause. »

Rostand. La poésie populaire. La réalité selon Flambeau, le héros anonyme : « Mais cette flamme brûle et cette pointe pique. » Ainsi Clavel constate-t-il que Mitterrand et la jeunesse de Mai ont en un commun un mot, un beau mot : bonheur. Le grand politique n’a d’ailleurs pas attendu les étudiants puisque le bonheur était son slogan de 1965. Seulement, seulement… Eux parlent de bonheur, Mitterrand, presque toujours, de droit au bonheur. « Cela fait allocations, congé payé. Cela vous invite à demander avec humeur l’inventaire, la nomenclature, les papiers-nécessaires-à-remplir-en-vue-de… (…) Notre jeunesse, elle ne le demande pas, elle le décrète – profonde sagesse. Mieux encore, elle l’a, et alors cela irradie, cela gagne. » Dois-je, sur un point, contredire Clavel ? Une certaine jeunesse, un temps très court, a connu ce bonheur. J’étais professeur, à l’époque, à Sainte-Barbe. J’ai vu de près les jeunes. Dehors, la bagarre, échapper aux flics, hurler des slogans, ils jouissaient de cette aventure. Dans la très sage classe de Lettres supérieures de « Barbe », on ne jouissait pas. On vibrait. On s’accordait. On se préparait au concert. Folle et tranquille intensité. Pour plusieurs, les difficultés s’accumulèrent, des équilibres familiaux se rompirent. Impossibilité de se faire comprendre. Dans un cas, une tragédie. Aujourd’hui on fait semblant et le monde crève de ce faire semblant. Grenelle, en français, jeunes gens, veut dire faire semblant. Cette vie apparemment si proche, et pourtant tellement hors de portée, « pourrons-nous l’accoucher ? »

… c’était un jour de grève, en semaine, dans un RER D, voyez la précision, chargé de pallier l’absence de la ligne R. Je ne dirai jamais assez comme je déteste les portables, ces gens qui parlent et s’agitent tout seuls, cette importance satisfaite, ce bouc émissaire que chaque conversation s’apprête à égorger. Je regrette le temps où, dans le métro, personne ne s’imposait à personne. En entrant dans le wagon, on avait le sentiment confus de se présenter à une communauté provisoire digne de respect que, sans un geste et presque sans y penser, on saluait. Une communauté, comme on ne disait pas à Barbe, qu’on calculait. Ce jour-là, dans ce RER D qui desservait toutes les stations – pas moins de quinze entre Melun et Gare de Lyon -, un homme et une femme, non loin de moi, et qui se faisaient face, semblaient avoir tant de choses à raconter à leur machine qu’ils ont attiré mon attention. Ce qu’ils disaient, je ne pouvais pas l’entendre. Tant pis, je suis plus curieux des ambiances que des secrets.

Soudain, un sentiment m’est venu, ou une idée, ou les deux à la fois, l’un portant l’autre, à tour de rôle. Il y a beaucoup de satisfaction à comprendre qu’on s’est planté, c’est la preuve qu’on ne déteste pas trop la vérité. Non que, dans ce train de non-plaisir, mon hostilité au portable se soit atténuée. Mais j’ai compris que je n’avais rien compris. Le monsieur et la dame ne parlaient pas seulement à leur interlocuteur ou –trice. Ça, c’était leur dialogue n°1. En même temps que chacun discutait du potage à préparer, des cinquante euros à trouver, de la barbe du sous-chef de bureau ou du grand amour à descendre d’un cran, il entretenait une relation discrète mais attentive avec son vis-à-vis jacasseur. Cette relation n°2 était-elle ou non un dialogue, la question se pose car la mimétique de la gestuelle entraînant celle des émotions, il n’était pas impossible que les deux parlants (non pas interlocuteurs, mais co-parlants) s’influencent – s’influençassent – réciproquement. Mais l’important n’est pas là.

L’évidence dont je n’avais jusque-là rien aperçu, c’était leur relation, c’était qu’ils étaient l’un pour l’autre des témoins, qu’ils attestaient, l’un pour l’autre, que la futilité de leur propos (qui ne leur échappait pas davantage qu’elle n’aurait échappé à un psychanalyste empruntant le RER, donc plus vraisemblablement d’obédience freudienne) n’était pas si futile que cela, qu’elle n’était au fond que l’émergence, dans l’univers social du moyen de transport (de la mobilité, disent les babouins), de ce monde personnel qui, pour l’un comme pour l’autre, non seulement demeure la source la plus généreuse de leurs vrais chagrins et de leurs vraies joies, mais encore constitue, sous le tir de barrage de la sottise et de la peur, le tissu le plus réel de l’existence la plus sociale, la plus universellement collective.

La petite boîte rectangulaire que je déteste, il me faut bien reconnaître l’incroyable changement qu’elle a provoqué. Sans elle, ce RER, ce sont des têtes qui dodelinent et des regards qui se noient. Chacun est seul avec ses rêves et ses tracas, la foule épaisse les rejette, les refuse, les isole. Je ne pèse rien, tu ne pèses rien, il ou elle ne pèse rien, chaque voyage, chaque matin est une humiliation supplémentaire, une nouvelle démonstration de force de la bête collective. Puis, la petite boîte arrive. Chacun se met à jouer son psychodrame et jette au pot commun, qui les lui renvoie au centuple, ses aigreurs, ses doutes, ses projets, ses ressentiments, ses « valeurs ». Alors ? Alors révolution. La subjectivité, jusque-là déclassée et honteuse, gagne la deuxième manche. Mes soucis ne sont pas ceux de ma voisine, le bouc émissaire que la colère de mon voisin est en train de sacrifier n’est pas celui que la mienne va dépecer. Mais tout cela qui, cette fois, se montre, s’exprime, se joue, s’exhibe, change radicalement la donne. Le wagon est devenu un sauna de subjectivité. Mes petites histoires restent mes petites histoires, mais elles accèdent à un statut entièrement différent. Elles sont l’étoffe même de la réalité. Elles sont les remous de surface qui attestent les mouvements des grands fonds. Elles acquièrent une dignité qu’elles n’avaient pas. L’expression des autres authentifie la mienne, et la réciproque. Je suis dans la foule, mais elle ne m’absorbe pas.

Le portable, c’est-à-dire la technique, qui devait chasser la subjectivité, la fait rentrer par la fenêtre. Vraie révolution parce que révolution des profondeurs, des caches. Les élites distinguées n’y verront rien du tout. Leur grande intelligence ne leur sera d’aucune utilité. Et si quelques-uns, plus malins, devinent un peu de quoi il s’agit, ils ne pourront pas y remédier. Les élites s’étonneront de plus en plus de constater que les peuples sont de moins en moins gouvernables. Naturellement ! Ils passent leur temps à se barrer. À se barrer sur place. À se barrer en restant là. À se rendre inatteignables. Le portable, c’est un exemple inattendu de retournement de la technique ? Ou, plutôt, de son contournement par la subjectivité ? Dans mon RER D, où que je porte mes regards, je vois des hommes, des femmes, d’autres femmes, d‘autres hommes, ici, là, à droite, à gauche, en haut et en bas du wagon, aux prises, ensemble et séparément, avec leur petite boîte plate qu’ils titillent gentiment. La technique va-t-elle trahir la modernité ? L’humanité n’a-t-elle pas dit son dernier mot ? Est-elle plus forte qu’on ne l’imaginait ? Au fur et à mesure que les inventions machino-techniques se feront plus géniales, la nullité du cinéma de la modernité ne va-t-elle pas se faire de plus en plus éclatante ? Finira-t-il par fermer ses portes comme un vulgaire porno ? Il avait parié sur la défaite de l’humain, n’avait-il pas tout faux ? Ces énarques persuadés que les citoyens ne font pas la différence entre propagande et pédagogie finiront-ils par se regarder dans la glace ? Ces conversations, autour de moi, dont on n’entend que la moitié, ces demi-conversations généralement inutiles mais souverainement nécessaires, je me suis mis à penser qu’elles étaient comme autant de coups de pioche pour la construction d’un igloo, d’une réserve, d’une protection, d’une maison souterraine de la résistance. J’avais cru que le portable était soumission et conformisme, voilà qu’il me renvoyait à l’antre de Rol-Tanguy dans les catacombes. Et les vieux souvenirs de Mounier trépignaient dans ma tête : la personne n’est rien sans l’impersonnel, il le lui faut. Ici, sous mes yeux, s’annonçait, ignorante d’elle-même et superbement invincible, la Contradiction de l’indifférence active. Pourrons-nous l’accoucher ? Cher Maurice, ça se fera tout seul. Notre travail à nous, c’est d’apporter des fleurs… Et, si j’ose dire, de pousser un peu.

14 janvier 2020

Notes:

  1. Mona Chollet, Sorcières – la puissance invaincue des femmes, Zones, 2018.
  2. Maurice Clavel et Philippe Sollers, Délivrance, collection Points, éditions du Seuil, 1976.