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L’esprit bourgeois : un invariant absolu

 

« Nous essayons de mettre des mécanismes en place, ça n’est pas parfait », explique Clémentine Autain en évoquant la lutte contre les violences sexistes. Les sociétés répriment les violences mais elles ne peuvent rien contre la violence, sauf à confondre violences et violence, ce qui est en soi une violence. Les violences ne sont pas des verrues comme celles qu’élimine le médecin par le moyen convenable, bistouri, laser, azote liquide. Elles sont des manifestations de cette sorte de cancer insaisissable qu’est la violence. Car la violence métastase. Elle se cache, se tapit, se métamorphose, resurgit quand on l’a oubliée. Aucune tactique, aucune stratégie n’en triomphe. On dit : éradiquer les violences. Bien d’accord. Mais ce n’est pas ce qu’on fait. Il faudrait, pour cela, prendre le mot au sérieux et tenter de descendre, pour les extirper, jusqu’à leurs racines. Souvent, même si l’on ne veut pas toujours s’en rendre compte, c’est avec ses armes à elle qu’on entreprend de combattre la violence : sa défaite, alors, dissimule sa victoire. Non qu’elle soit invincible : elle ne l’est pas plus que le cancer. Mais, pour la vaincre, les mécanismes et les bonnes intentions ne suffisent pas.

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Plus la société se déshumanise, plus on parle de l’humain. On le salue comme s’il s’agissait d’une qualité particulière et rare. Aberrant. Dire d’un homme qu’il est humain, c’est dire qu’une chaise est une chaise, rien de plus. Tous les hommes sont humains, même Landru, même Hitler : si un seul ne l’est pas, aucun autre ne l’est. L’humain dont on parle est un produit inventé pour masquer la mutilation de l’être humain. Pour échapper au mystère. Pour faire comme si toutes les cartes étaient entre nos mains, comme si nous n’avions plus qu’à les jouer correctement, habilement. Pour oublier qu’à ce jeu nous allons tous devenir de très savants imbéciles et peut-être des monstres. La violence est meurtrière et la haine est haïssable mais elles sont humaines : ne pas accepter cela, c’est renoncer à les comprendre et, en faisant beaucoup de bruit pour faire croire le contraire, renoncer aussi à les vaincre. Exalter l’humain comme une qualité, c’est suggérer au citoyen que l’ordinaire de son humanité est inévitablement et lourdement opaque, évidence mensongère qui, pourtant, l’anesthésiera lentement et le détruira plus sûrement qu’aucune arme, au bénéfice de l’inhumain. .

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Une femme remarquable récemment disparue, Nicole van der Elst, dont les travaux sont restés assez confidentiels, parlait très bien de ces choses. Le mal de notre société, elle le voyait elle aussi comme un cancer qui ne cesserait de progresser à la fois en largeur et en profondeur. Qui, du même élan rageur, conquerrait les espaces et les intérieurs. Qui n’épargnerait personne. Qui deviendrait, malgré nous, notre terrible référence commune. Éprise de poésie, et poétesse elle-même, elle croyait pourtant qu’un point très secret de nous-mêmes, ce point silencieux où naît la parole, est absolument inatteignable par ce cancer et que chacun de nous est capable de lancer sur le mal, à partir de ce point, une contre-offensive victorieuse. Cette reconquête du terrain de soi-même qui est aussi œuvre de libération collective, elle l’appelait le cancer à l’envers.

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Nicole van der Elst était une femme puissante. Mais cette puissance n’était pas démonstrative. Ni mimétique. Ni fabriquée. Ni agressive. Ni satisfaite. C’était, en un être particulier, attentif et rieur, et qui n’aspirait qu’à l’être toujours plus, la puissance de la vie, une force à laquelle elle ne s’identifiait pas et qu’elle semblait découvrir en elle en même temps que son interlocuteur. Elle était l’illustration vivante de cette définition moqueuse de la vie intérieure qui ne cesse de me réjouir : « La vie intérieure, c’est une vie qui est à l’intérieur. » Ceux qui ne comprennent pas, dodo, un rêve leur expliquera.

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Parfois, ce monde, c’est à rire tant c’est bête. J’entends qu’à Orpéa, au-delà de deux biscottes, pour les vieux, c’était tintin ! Il m’en faut six tous les matins. Quatre avec du beurre, le reste confitures. Il m’arrive même, en faisant semblant de ne pas voir les yeux qui me regardent, d’engloutir des biscottes à deux chiffres. La ruine, j’aurais été pour l’entreprise ! Le PDG aurait dû s’acheter un vélo d’occasion, à crédit naturellement. Avec des pinces à pantalon. Et tous ces gens que j’aurais mis au chômage ! La honte !

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Une radio se demande gravement si faire des enfants est encore un projet raisonnable. Je n’aime pas cette expression, je la trouve pataude, prétentieuse, industrielle. Sur le sujet, deux thèses s’affrontent, la gringalette et la tiédasse. Pour les uns, lucides et valeureux rescapés de la chose parentale, faire des enfants, surtout à notre époque, c’est inscrire sur son agenda bien des fatigues, bien des soucis, bien des déceptions. Les autres voient plus loin. Puissamment prospectifs, ils prophétisent qu’un monde sans enfants deviendrait bientôt un monde de vieux : quoi de plus assommant que de s’occuper de cette engeance ? Entre ce piteux Charybde et ce calamiteux Scylla, le débat a gentiment nageoté, très correctement assaisonné de pépins de sciences humaines et d’inévitables rappels aux valeurs. Je survole un peu sans doute, mais survoler n’est pas trahir. Pour citer la conclusion, je puis sortir les guillemets. Quel était le but de cette parlote ? S’interroger sur l’avenir d’une civilisation ? Chercher les bases d’un nouvel humanisme ? Du tout. Le but, c’était de trouver le moyen d’assurer aux gens une vie « longue et agréable ». Longue : à 89 ans, je coche la première case. Agréable ? Je ne sais pas répondre. Un sorbet au citron est agréable, ou un peu de fraîcheur dans la canicule, mais la vie ? Me demanderai-je en mourant si j’ai passé une vie agréable ? Votre monde, Mesdames et Messieurs, est un orgue brisé. Le clavier principal est en réparation. Pour cause de sabotage. Pour l’instant, vous n’avez droit qu’au mirliton.

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Ce n’est pas toujours le drame, mais le virus se loge partout. Au prochain tour de Wimbledon, cette championne va rencontrer sa meilleure amie. Elle dit que, pendant le match, elles ne seront plus copines du tout mais que, la dernière balle échangée, tout redeviendra comme avant. Curieux. Pas trop mauvais au ping-pong, je n’ai jamais éprouvé ce sentiment quand je me suis trouvé dans une situation certes infiniment moins glorieuse mais pas fondamentalement différente. Aucun smash agressif, aucune amortie vicieuse n’a jamais mis une amitié entre parenthèses. Pas une seconde. Juste le contraire : marqués ou encaissés, les beaux points la faisaient grandir. Ah, non, nous n’étions pas meilleurs, vraiment pas ! Nous avions seulement de la chance. L’argent n’avait pas encore déchaîné sa pandémie de gagne. C’est grave de ne plus savoir jouer, jouer pour jouer. Grave pour les individus, grave pour la société. Il y a des gens si encombrés de leur image qu’ils sont incapables d’aborder avec simplicité une partie de cartes ou de boules. Une circonstance comme celle-là leur fait déployer une énorme activité mentale pour se composer une attitude. La gratuité de la situation la leur rend inaccessible. Ils ne jouent pas, ils jouent à jouer. Ils font ceux qui jouent et multiplient les plaisanteries, les mines, comme autant de manières de désamorcer le jeu. Ou lancent soudain dans la partie, pour mettre à distance leur malaise, un sujet ou une préoccupation hors de propos. La gravité légère du jeu leur est insupportable, ne pas prendre la pose les affole : il leur faut esquinter ces instants-là. L’impossibilité dans laquelle ils se trouvent raconte à livre ouvert leur histoire. Les enfants, généralement, ne s’y trompent pas. Ils devinent qu’en dépit de toutes les apparences, le jeu – un grand jeu, celui-là – sera l’étoffe véritable de leur vie d’adultes. C’est là que les plus costauds chercheront la liberté, les autres auront le reste.

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Dans cette banlieue qu’une visite chez un médecin me fait traverser, rien d’effrayant apparemment et rien d’attirant. On passe. On voit à peine ce qu’on regarde. D’une commune à l’autre, la même image : une thrombose résignée. Bien sûr qu’il y a de la vie là-dedans, mais où, où, où se cache-t-elle ? Sentiment de me trouver au dernier maillon d’une chaîne de conséquences tirée par un inconnu pervers, un abruti majeur. J’espérerais presque une révolte, une émeute. Non par excessif désir de révolution. Par inquiétude. Pour être sûr que tout le monde n’est pas mort. Comme le tout petit peu de bruit qu’on fait quand on veille un malade endormi et que, soudain, ce silence… Ce n’est pas mauvais esprit si l’on ne voit plus ici que le plus laid : quelque chose, au moins, en lui, à sa manière, signale qu’il existe. Ah ! cet énorme biscuit, ce menhir de béton où trônent, devant l’immeuble du syndicat, les trois lettres C G T ! Ce machin vous agrafe au bitume. Quel poids, quelle angoisse ! S’arracher, vite, de l’air ! À cinquante mètres de là, un vieil homme est allongé en plein trottoir, sous une couverture, des chiffons lui bouchent les yeux et les oreilles. La foule respectueuse le contourne comme un rond-point, sans un regard. Le pire m’attend dans la salle d’attente du médecin. Un gamin maigre s’agite dans son fauteuil en brandissant un portable d’où sortent d’horribles hurlements, des cris déchirants. Il se précipite vers moi et me met sa petite boîte noire sous le nez. Je vois des taches rouges, des éclairs, je ne sais quoi. Sentiment d’un appel désespéré, désolation de ne pas savoir répondre. Puis il retourne dans son fauteuil, s’y tapit et, en se tortillant comme un possédé, répond aux braillements de sa machine par un rire effrayant, comme s’il essayait en vain de se consoler lui-même.

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Divorce imbécile ! Chez les riches, le monde n’est pas atroce, mais il est faux. Chez les pauvres, il n’est pas faux, mais il est atroce. Ce qu’ils appellent civilisation, c’est remplacer peu à peu le monde atroce par un monde faux qui deviendra plus atroce encore. L’affaire est en bonne voie. Les certitudes carcérales sont sorties depuis longtemps des beaux quartiers. Le renforcement des privilèges bourgeois s’accommode désormais parfaitement de la prolétarisation de l’esprit bourgeois. Pauvres et riches, dit-on, ne sont d’accord sur rien. Oh, que si, hélas ! Sur la prison. Sur l’impossibilité de ne pas vivre sa liberté en prison.

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Elle était gentille, ma marraine bourgeoise de Sceaux, elle m’aimait bien et me faisait de beaux cadeaux. Elle me comparait même à son acteur préféré. Son mari, mon parrain, était un bon camarade de mon père. Aussi fauché que lui, il avait épousé une femme riche, la seule bourgeoise de mon enfance. Je l’aimais bien, moi aussi, mais elle avait une manie qui m’intriguait : elle laissait dans son assiette une petite bouchée de chaque plat. On m’a expliqué que c’était là un réflexe de classe, qu’elle montrait par ce geste que l’argent n’était pas un problème pour elle, qu’elle était au-dessus des soucis ordinaires. Difficile à croire, elle était tellement dépourvue d’arrogance ! Hypothèse pour hypothèse, je choisis une autre interprétation. Dans ce cérémonial de la feuille de salade, des trois haricots verts ou du petit morceau de rôti que sa bonne raccompagnait gravement à la cuisine, rite qui était sans doute un souvenir parmi d’autres de son éducation, je vois maintenant un symbole infiniment significatif. J’imagine qu’il s’agissait là d’un aspect du dispositif anti-inconnu qu’on lui avait appris à dresser autour d’elle. Une manière de se rassurer, un gri-gri, un sacrifice censé la protéger de tout, de la faim et de la fin. Une assurance. Une façon de contourner la réalité, de pratiquer l’élusion. L’esprit bourgeois, c’est de ne pas aller jusqu’au bout de soi, l’esprit bourgeois est une précaution, l’esprit bourgeois est une rétention, l’esprit bourgeois est un préservatif. Ma chère marraine faisait la costaude mais, avec cette manie, elle affichait sa crainte révérencielle de l’inconnu. Comme si elle avait signé un pacte avec le destin : une bouchée par plat et il l’épargnerait. « Jean, mon ami Jean, il faut manger, tout est payé » m’a dit, plus tard, dans la salle à manger déserte du Maréchal-Foch voguant vers la Terre sainte au milieu d’une formidable tempête, ce séminariste allemand taillé en armoire à glace dont la météo n’affectait pas l’appétit. Ce conseil amical reste, soixante-sept ans après, l’une des rares choses sérieuses que j’aie entendues. Ma marraine ne mangeait pas tout : elle ne connaissait pas Ernst Ludwig. Personne aujourd’hui ne semble l’avoir jamais rencontré, cela m’attriste parfois atrocement. Il m’a aidé à supporter le monde, et à me supporter moi-même.

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Je ne m‘attendais pas à me faire un jour l’avocat de Madonna, même à titre gracieux. Elle vit, dit-on, avec un compagnon qui est son cadet de quarante ans. Ce que j’en pense ? Rien. Je ne pense rien de ce dont j’ignore tout et je pense moins que rien de ce que je ne pourrai jamais cesser d’ignorer. Mais il y a, semble-t-il, des gens qui, eux, savent. Ils sont les arbitres des libertés comme, en un autre temps, ils auraient été les arbitres des élégances. Ils disent à la star qu’elle n’a pas à se comporter ainsi. Elle n’a pas à. Oh ! l’étrange, l’horrible, la stupide expression ! Qu’a-t-il dans le ventre, leur elle n’a pas à ? Où est-il né, de quoi est-il fait ? Peut-être, comme c’est désormais la mode en France, est-il le produit d’une soirée de discussion avec une poignée de copines et de copains qu’on aurait baptisée, après whisky, Convention morale internationale sur les comportements sexuels appropriés et inappropriés? La CMICSAI, pour faire simple. Je n’insulte pas ces gens si je dis qu’ils sont bouchés. Pas plus que je n’insulte la bouteille de champagne pas encore ouverte. Mais ce elle n’a pas à fait froid dans le dos. Rien de nouveau, d’ailleurs. Je l’ai entendu pendant toute mon enfance nullement bourgeoise quand le comportement de quelqu’un semblait remettre en question quelque manière de vivre, ou de penser, ou de sentir. Il n’a pas à faire ça, elle n’a pas à dire ça : j’ai senti très tôt ce qu’il y avait de détresse dans ces mots-là. Ceux qui se plaignaient ainsi semblaient avoir été victimes d’une traîtrise, avoir reçu un coup bas. Je m’expliquais leur manière de dire par le peu de culture qui nous avait caressés. Je me disais que d’autres, plus savants, plus intelligents, plus affinés, auraient su répondre autrement. Nenni. Quatre-vingts ans après, j’entends les mêmes mots à la radio, dans la bouche de gens instruits. Ainsi ces bourgeois farcis de science, de pouvoir et de manières affutent leur éloquence et leur rhétorique dans les cuisines ou les toilettes d’un peuple qu’ils méprisent, dont ils ignorent tout et dont ils ne savent pas parler. Certes, Luc de Goustine a raison : l’esprit bourgeois, cet état spirituel qui, désormais, l’a emporté partout, n’est pas à confondre avec la classe bourgeoise. De cela, quelques professeurs et beaucoup d’amis m’ont aisément convaincu. Mais cet état spirituel, personne ne le combat plus, même pas – surtout pas ? – la gauche. Elle l’a fait sien et cela m’a éloigné d’elle. Je me suis senti profondément du côté d’Aragon, de Berque et de Jeanson et n’ai pas cessé, durant un demi-siècle, de me nourrir de leurs œuvres et de leur souvenir. Aucun de ces bourgeois n’avait l’esprit bourgeois. Ce n’est pas le cas de celles et ceux qui parlent aujourd’hui le plus fort au nom de la gauche. Je ne soutiendrai jamais des politiciens qui miment ce que le peuple a de plus laid pour lui faire oublier ce qu’il a de meilleur et, plutôt que les aider à se reprendre, flattent la violence et le délire des plus déshérités de ses enfants. Je rejette entièrement leur prétentieuse et tyrannique négation de toute transcendance et de toute dimension fondamentale : ce sectarisme les identifie parfaitement à l’arbitraire qu’ils prétendent combattre. Je rejette entièrement leur défense passionnelle et leur constante illustration publicitaire du produit de cette mutilation, honteusement baptisé réalité. Je rejette entièrement leur acharnement moralisateur compensatoire qui me fait songer à une installation de pots de fleurs dans le désert. Dans leurs provocations puériles et appliquées, je ne lis rien d’autre que leur ressentiment.

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Ce que j’aimais dans ma marraine, c’était le petit espace de liberté où elle s’engageait de tout son cœur même si, elle avait beau faire, sa gaîté, son charme, sa gentillesse ne faisaient pas oublier que c’était là une liberté enclose. Si j’ai retrouvé autrefois ses manières chez d’autres bourgeoises, j’ai rarement reconnu en elles son impatience, son désir juvénile et obstiné d’échapper à l’artifice. Aujourd’hui, obéissant à l’ordre économique, leurs filles et surtout leurs petites-filles veulent s’imaginer complètes et puissantes. Elles se font opérationnelles et balancent à tout va des jugements et des excommunications dont la férocité aurait rendu jalouses les douairières les plus caricaturales. Elles ne prouvent qu’une chose : l’esprit bourgeois reste l’esprit bourgeois. Invariant absolu. Les grands principes ont changé mais, dès qu’ils touchent le sol, l’étroitesse et l’avarice qui les fondent se répandent semblablement dans l’air. Confort de la morale et morale du confort. Ainsi, si j’avais eu des filles, il m’aurait fallu, à l’instant où je les aurais devinées amoureuses, balancer dans l’océan de leurs sentiments la vedette de la police anti-patriarcale ? Oublier que la vie est vivante pour en surveiller l’organisation, toute la médiocrité perfectionniste de la bourgeoisie est là, tout ce qu’elle a de lugubrement laborieux, toute la peur sur laquelle elle a bâti son pouvoir. Ma marraine était une personne aérée, voilà pourquoi je me souviens d’elle avec tendresse. Elle ne défendait pas sa cause comme on défend ses partis pris et son compte en banque. Sa fortune et son mari pauvre ne la faisaient pas, il est vrai, très représentative de sa classe. Elle n’était ni complète ni puissante, encore moins parfaite, mais il y avait en elle de l’écho ; en la voyant et en l’écoutant, je sentais que vivre est une chose compliquée mais qui en vaut la peine. J’ai pensé à elle récemment quand j’ai appris qu’une jeune femme que son activité conduit à rencontrer des féministes en vue explique, sans paraître s’en étonner et encore moins s’en indigner, qu’elle reçoit fréquemment de ses aînées l’étrange conseil de vivre comme un homme. Je ne sais rien de mieux en fait d’aliénation. J’ai beau imaginer, je ne me vois pas suggérer cette manière de vivre à une jeune femme. Pas plus, d’ailleurs, qu’à un jeune homme.

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Quand, après avoir lu ou entendu les plus connues de nos féministes modernes, je songe à ces bourgeoises d’autrefois, les ressemblances me frappent plus que les différences. J’ai beaucoup de mal à opposer l’élan révolutionnaire des unes au conservatisme des autres. Vous riez, non ? Vous croyez qu’une société aussi subtilement contrôlée que la nôtre ouvrirait avec un tel empressement ses portes à des femmes dont la pensée et l’action menaceraient ses fondements ? Vous ne voyez pas de quel monde il vient, le féminisme guerrier ? On crache trois fois rituellement sur Trump, idéal paravent, et on oublie tout le reste, n’est-ce pas ? Les bourgeoises d’autrefois défendaient et peaufinaient le prétendu ordre social. Au sein de leur famille comme dans leur salon, elles combattaient férocement ce qui leur semblait le menacer. Notre ordre n’est guère meilleur que celui qu’elles soutenaient mais il a appris à jouer sur des cordes nouvelles et compte beaucoup, pour assurer sa survie, sur la multiplication des lignes de fracture entre les citoyens et, au besoin, sur leur élargissement. Quelle chance inespérée pour lui, quel cadeau des dieux qu’un féminisme qui, rompant avec la force de sa générosité, devient un grotesque logiciel à opposer les femmes et les hommes et fait semblant de ne pas le savoir !

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Je ne sais d’elle que ce que tout le monde sait mais je pense souvent à Louise Michel. Elle est pour moi indissociable de ce Louis que j’ai, lui, très bien connu. Un frère et une sœur. Eux, leur naissance les a jetés au cœur du vrai problème, le face-à-face avec l’esprit bourgeois. Tout ce qu’ils font, tout ce qu’ils pensent, tout ce qu’ils souffrent est un corps-à-corps, un âme-à-âme avec lui. Le monde où ils vont vivre, Louise Michel et Louis Aragon ne le découvrent pas dans la presse. Ni dans les palabres confuses et dociles du syndicalisme étudiant. Pas davantage dans les bouquins à la mode. Ils y sont entrés hagards et incertains après qu’il leur a infligé, avant même qu’ils ne naissent, la plus cruelle des injustices. Ils n’en parlent pas en maîtres d’école, en donneurs de leçons, en spécialistes de ceci ou de cela, en aigres et doctes militants, en sauveurs autoproclamés. Ils ne vont pas chercher ailleurs que dans leur détresse le chemin qu’ils vont prendre, un chemin de tous les dangers et de toutes les angoisses qu’il leur faudra chaque jour réinventer. Incertitudes, hésitations, contradictions. Quand ils parlent des femmes, ces deux-là, je les crois. Ils ont eu l’admirable courage et le formidable culot de ne pas tricher avec l’âpre vérité qui leur a enseigné à vivre comme à penser et qui, au beau milieu de leurs épreuves, a ouvert d’autres cœurs à leur cœur. Je ne les imagine pas sans pouffer de rire bricolant leur antipatriarcat et installant le produit bien en vue, sur les rayons de l’Épicerie des Valeurs, entre la résilience et la sobriété, le vivre ensemble et l’en même temps.

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Louise Michel nous le dit : « La question des femmes est, surtout à l’heure actuelle, inséparable de la question de l’humanité. » Notre misérablement nombriliste époque ne la ferait pas changer d’avis. Et sans doute approuverait-elle Louis :

Le malheur où te voilà pris
Ne se règle pas au détail
Il est l’objet d’une bataille
Dont tu ne peux payer le prix

Apprends qu’elle n’est pas la tienne
Mais bien la peine de chacun
Jette ton cœur au feu commun
Qu’est-il de tel que tu y tiennes

Ici comme là, métanoïa : changement de pensée, changement de regard, changement d’intention. On cesse de renvoyer en cuisine l’essentiel de la réalité. On se présente de face à soi-même, de face au monde, de face aux autres, de face à l’existence, de face à ces mystères premiers qui nous fondent et nous unissent et que personne, jamais, nulle part, n’abolira. Se présenter de face, il faut le dire aux jeunes gens, ce n’est pas se faire transparent. Qui se fait transparent n’est plus que son mensonge. Attention, toutefois. D’abord, faire le ménage. Dans ces temps d’essuie-glaces truqués, tous les mots sont salopés et la métanoïa est devenue un produit de la positive thinking, c’est-à-dire une manière hypocrite de patauger peinard dans le privilège de son confort, une excitante fumisterie qui laisse dans son assiette tout ce qui n’est pas le progrès d’un égoïsme dévorant peinturluré de nobles principes. Imposture. Aucune indulgence.

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« L’imparfait du subjectif », dit drôlement Bernard Lubat, musicien qui a le sens du langage. C’est très bien. Ça laisse place, ça fait respirer. Le but n’est pas de faire école. On entend cette blague, on oublie celui qui l’a inventée. Pour peu que la machine à réprimer se mette quelques instants en panne, on prend goût à ce qu’elle ouvre… « Le monde dans lequel j’habite et qui m’habite » dit-il aussi. Tout cela qui est en nous et en dehors de nous, à la fois. Tout cela qui n’est pas nous. C’est ça, l’horreur moderne : nous faire croire que le monde, c’est nous, nous coller, nous plaquer à lui, nous confondre avec lui en le trahissant et en nous dégradant de sorte que toute relation avec lui devienne impossible ou odieuse. « Je me suis grillé par réflexe de survie », explique Lubat en évoquant la période où il a balancé au diable le succès et l’argent. Un modèle pour un genre de vie ? Contresens. La liberté sur modèle, ça fait rire et c’est nul. Mais savoir que nous ne sommes ni les produits ni les rouages du monde dans lequel nous habitons et qui nous habite, la conscience de cette vérité-là est le premier pas de vivre. Là, nous pouvons nous parler, l’horizon est dégagé, nous pouvons passer ensemble du plus secret au plus large, de l’immense à l’intime. Là, la bête à calculer a crevé, nous revoici marins. Là, entre splendeur et récifs, nous arrivons à ce qui commence, à ce qui continue de commencer. « Je ne suis pas au point » constate en souriant le musicien. Une pensée navrée pour ceux qui pensent y être. Ou, plus sottement encore, espèrent y être un jour.

28 septembre 2022