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Peut-on se débarrasser de Rien ?

LE  MARCHÉ  LXXXIII

Au beau milieu du confinement, j’ai repensé à ma communion solennelle. Mes oncles, mes tantes, mon parrain, ma marraine sont tous venus me faire honneur. Frais et neufs, reluisants, étincelants, les hommes menton levé bien haut, les femmes tête modestement penchée, ils ont arboré, à l’église, l’air grave et inspiré qu’y prennent ceux qui n’y viennent pas souvent mais tiennent à afficher le respect averti qu’ils portent aux choses du sacré. Parfaits, ils sont parfaits. La cérémonie finie, je les ai retrouvés sur le parvis. Mes jeunes tantes me trouvent superbe et m’étouffent de leurs baisers. « Sacré Jeannot ! » crie mon parrain. Toute la journée, ils vont me faire fête mais l’idée se précise peu à peu : quelque part, il y a maldonne. Je n’ai ni les apparences ni la réalité d’un petit saint mais – suis-je naïf ? – cette communion solennelle a changé des choses en moi et aucun d’eux ne semble s’en apercevoir. Mon parrain explique qu’il a eu bien peur : sa voiture ne voulait pas démarrer. Mon oncle italien, qui a des goûts classiques, ricane : « Ce n’est pas une église, ça, c’est un garage ! » « T’as mis des bas, toi ? demande ma tante à ma mère. Moi non, il fait trop chaud. » Tout ça me plaît, je suis heureux de les retrouver comme ils sont, comme je les connais. Mais, en même temps, un peu triste. D’eux, aujourd’hui, j’attendais plus. Un mot, un regard, un geste. Je ne saurais dire si ça s’appelle la religion, la foi ou autrement mais quelque chose en moi est en train de changer, je voudrais que l’un d’eux me le confirme. Mes tantes sont jolies, affectueuses, je leur dois mes premiers soupçons d’émoi. Mon parrain est truculent, il a le verbe haut. J’aime l’entendre raconter sa captivité en Allemagne. Si on l’en croit, il a passé cinq ans à rouler ses gardiens dans la farine, sans toutefois réussir à leur faucher la clef. Mon oncle est un ingénieur très savant. Grand fabricant de calembours, il m’apprend à jouer aux échecs. Comment me plaindrais-je en un jour si glorieux ? Avec ce beau costume Eton, ce brassard immaculé, ces chaussures vernies, comment leur expliquerais-je que le moment, inexplicablement, est dur à vivre ? Pour un peu, ce sont eux qui auraient onze ans, cette idée me fait peur. Seule solution : jouer à l’enfant.

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Rien de neuf. Le monde n’est pas mauvais, pourquoi le serait-il ? Mais, le plus souvent, les signes qu’il envoie sont faux. « Mange ton gâteau, maintenant ! » me dit ma grand-mère quand j’ai fini de réciter, à la demande générale, Le Saut du tremplin, de Théodore de Banville. « Il est bon, tu vas voir, il est très bon, ce dessert. » Objectivement, comme on va m’apprendre à dire, il est excellent. Mais, voilà, je m’en fous. Je n’aime pas qu’ils fassent semblant de se foutre, eux, du clown qui plonge dans les étoiles. Ni leur dessert ni leurs compliments ne m’importent. J’attends qu’ils disent que le poème les touche. J’attends qu’on soit tous à la même hauteur. J’attends qu’on décolle ensemble. Si je dis que le dessert est bon, je dis une chose vraie mais je mens. Ce n’est pas un mentir-vrai. C’est une vérité mensongère. Aujourd’hui ils parlent tous du virus en passant l’essentiel au bleu : eux-mêmes entre la vie et la mort. Et je me pose la même question qu’autrefois : pourquoi ? Ou, plutôt, c’est la question qui se plante devant moi avec un air effronté comme la petite Jacqueline du demi-étage au-dessous quand elle se plaquait contre le mur de l’escalier et tirait sur son corsage pour que je voie ses seins. En soixante-quinze ans, j’ai perdu l’habitude de baisser les yeux, et pas seulement devant les seins de Jacqueline. Ma famille du monde, je la regarde en face maintenant, j’ai appris à la connaître. Et je sais une chose qui tout à la fois me rassure et me terrifie. Ils sont comme moi, je suis comme eux. Il n’en est aucun qui ne se cogne comme moi à son existence. Mais alors, pourquoi ? Pourquoi n’envoient-ils aucun signe ? Pourquoi font-ils semblant à ce point ? Leur destin, est-ce cette « sédation profonde et continue jusqu’au décès » qui les fera tricher avec la mort quand il ne sera plus temps de tricher avec la vie ? C’est cela, vraiment, vivre ensemble et mourir dans la dignité ?

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Je suis né avec une cuillère de bazar dans la bouche mais je n’en éprouve pas moins un grand sentiment de reconnaissance à l’égard de la reine Elizabeth II. La Reine a parlé au peuple, à son peuple. Pas un mot ne sentait le faux. Ni dramatisation tapageuse ni souci d’originalité. Une connivence des profondeurs. La Reine ne communique pas, elle parle. Elle ne s’agrippe pas à la dernière info sur la dernière actu comme l’alpiniste en difficulté à la roche qui s’effrite sous ses doigts. Elle ne cherche pas le plein dans le vide. Le rappel d’un grand souvenir commun et, pour l’espérance, le vert rayonnant de son vêtement. On dit que la Reine se fait du souci parce que l’un de ses arrière-petits-enfants, qui sera élevé dans le Nouveau monde (il y en a beaucoup…), n’aura pas l’accent britannique. Elle a raison. On n’aime pas voir ceux qu’on aime privés de ce qu’on estime bon : à eux de décider s’ils le gardent ou l’abandonnent. Française, la Reine ne trahirait pas le beau mot de foyer et ignorerait cluster.

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J’ai ressenti beaucoup de sympathie pour une initiative du New York Times. Ce journal fait bien et fait du bien quand il publie la longue liste des morts de son pays avec, pour chacun d’eux, outre son prénom et son nom, cette belle idée d’une courte phrase qui rappelle et salue quelque chose de son existence, une trace, un goût, une habitude, une manière d’être ou de faire. Sans doute la rédaction a-t-elle pensé à l’admirable Spoon River d’Edgar Lee Masters où le poète prête successivement sa voix aux deux-cent-quarante-deux morts enterrés dans le cimetière d’un village imaginaire auquel il a donné le nom d’un fleuve de l’Illinois. Forte référence, belle fidélité.

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Je ne sais si les qualités du comptable officiel des victimes françaises lui auraient permis de faire une éclatante carrière dans les Pompes funèbres mais comment n’a-t-il pas senti ce qu’il y avait de terrifiant dans la perfection formelle de ses additions et de ses soustractions ?  Comment peut-on parler ainsi à un peuple de ses morts ? Pourquoi rien n’a-t-il été fait, aucun deuil national décrété, aucune cérémonie envisagée ? Craint-on qu’une telle évocation n’accable le peuple français ? La France n’a pas honoré ses morts et la France a eu tort. Quand les hommages de la République iront, dans la cour des Invalides, à ce que Brassens appelle des cendres de conséquence, c’est à cette pleutrerie que je songerai d’abord. Voulait-on éviter de nous faire de la peine ? Ne nous jugeait-on pas assez mûrs pour affronter la réalité ? Ceux qui roulent des pensées de cette sorte, voient-ils bien que c’est à leur mesure, à leur triste mesure, qu’ils nous jugent ? Peut-être craignaient-ils que la vérité de la mort n‘eût un effet négatif sur l’efficacité économique ? Mauvais point. Très mauvais point, surtout si je songe aux espérances qu’avait ouvertes en moi l’allocution de la Halle Freyssinet.

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On a sans doute jugé optimiste d’exciter dans le peuple la joie vibrante de retrouver la sérénité conviviale du métro, la chaude humanité des managers, le charme des embouteillages, la grâce délicate des pique-niques sur le bitume. L’idée que le confinement n’ait pas du tout déplu à beaucoup de nos compatriotes embarrasse les médias. Qui, du coup, pleurent de toute la sincérité de leur bon cœur sur les ravages de la crise économique et les difficultés des mal-logés durant cette période. De la même manière, l’angoisse étreint Bernard-Henri Lévy quand il considère les souffrances que la mise en veille de l’économie va imposer aux sans-logis et aux pauvres du monde entier. Il ne sera ni indiscret ni inutile de regarder et d’écouter ce que vont faire et dire ces bons apôtres pour soulager ces malheureux. De toute évidence, ils vont copier-coller l’Abbé Pierre et sœur Emmanuelle avec toute la force de frappe que leur donnent leur réputation et leurs relations. Nous allons les voir, c’est certain, se désolidariser des riches et des puissants et les fouetter sur les parvis des temples, des entreprises, des banques. Mais, allons, qu’ils ne perdent pas confiance. De même que l’air des villes est devenu plus respirable, beaucoup de consciences, pas seulement celles des bien logés, ont retrouvé dans le confinement une atmosphère plus fraîche, plus vivante, plus vraie. Qu’il ait fallu ce drame épouvantable pour qu’ils bénéficient de cette prometteuse accalmie ne les a pas empêchés d’en jouir, mais l’a lestée d’une signification éclatante, d’une gravité bouleversante, d’une exigence absolue. Rien ne pouvait les inviter davantage à la liberté, rien ne pouvait déclasser plus sévèrement la pouillerie économico-technique et la prétention de ses superstructures tartuffiées.

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Deux et deux font quatre. Jean-Pierre Chevènement avait raison et ceux qui le contredisaient avaient tort. Point. On ne l’oubliera pas. Les rythmes et les procédures imposés par la mondialisation à la gestion des masques, des tests, des médicaments, ont eu des conséquences catastrophiques. Si les masques étaient restés chez nous, dans leurs entrepôts, à l’abri de la curiosité des rats, quelques centaines de camions les auraient distribués, en une nuit, dans toutes les préfectures. Dans la foulée, on aurait pu aussi, pour une fois, prendre ouvertement modèle sur les Allemands et fabriquer des tests dans les délais convenables. Il sera, je l’espère pour leurs facultés mentales, très difficile aux Français d’admettre que la logique qui vient de se déployer dans le domaine de la santé pourrait devenir bénéfique quand il s’agit d’agriculture, d’alimentation ou d’autres secteurs vitaux. Si la catastrophe a eu au moins le mérite d’aiguiser quelque peu leur lucidité, ils soupçonneront que le fond de la question ne ressortit pas à la réflexion économique ou politique mais au simple jugement et au bon sens. J’ai souvent rencontré de telles aberrations dans les entreprises et mis beaucoup de temps à comprendre comment elles se transmettent. L’obstination obtuse des partisans de la mondialisation reste incompréhensible si l’on refuse d’ouvrir quelques ouvrages de psychanalyse. Dans la vie politique comme dans l’économique, l’incapacité de se séparer du doudou des mythes universalistes est l’une des caractéristiques essentielles de la névrose des élites. Un conformisme sourcilleux et une mauvaise foi d’airain, tels sont les symptômes principaux de cette affection, liés à une stratégie d’évitement de soi-même, à une dénégation de son propre désir et à sa subordination plus ou moins volontaire à des puissances irrationnelles. Au débit de qui imputer les décisions catastrophiques qui nous ont paralysés n’est pas, à mes yeux, la question la plus importante. En tout cas, ce n’est pas la mienne. Par contre, je me sentirai non seulement en droit mais dans l’obligation de regarder comme des gens dangereux ceux qui persisteront à défendre, même sous une version hypocritement européenne, une logique de déresponsabilisation qu’il n’est plus possible, désormais, de ne pas reconnaître meurtrière. Personne, naturellement, n’aura l’idée saugrenue de plaider pour une autarcie absolue qui n’a jamais existé nulle part. Mais de simples corrections de trajectoire ne suffiront pas à nous rassurer. Il nous faudra radiographier, dans ses moindres détails, le mythe de la mondialisation. Il nous faudra, ce mythe, le fouiller à corps. Chercher où il est né, quand, comment, dans quelles circonstances. Trouver, sans oublier personne, à qui il profite et à qui il nuit. Garder ce qu’il peut contenir d’utile et envoyer le reste, sans faiblesse, à la décharge en ne se laissant intimider par aucune sorte de chantage. Il en est ainsi de tous les mythes : se libérer d’eux, c’est se libérer de ce qui, en soi, n’est pas libre.

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Il n’y a guère plus de trois mois, je me disais que l’enfermement de la société française, chaque jour plus étouffant, n’était pas de ceux dont pouvait venir à bout une volonté politique puisqu’à l’évidence ses racines plongeaient bien plus profond que l’aire politique. Je constatais que tout ce qui, de bonne foi, prétendait alléger l’atmosphère, et d’abord les discours, contribuait bizarrement à l’alourdir et me disais sans joie que rien de ce qu’on pourrait imaginer n’aurait jamais d’autres effets. Qu’il ne pouvait plus en être autrement et cela pour deux raisons. D’une part, notre société, très intelligemment imbécile, avait réussi le vertigineux prodige d’abolir toute distance entre le discours et l’objet du discours. Sa veulerie avait laissé les choses s’emparer de la parole, faire d’elles leur émanation, leur étiquette. D’autre part, conséquence de cette désertification, parce que, jour après jour, les relations entre le peuple et ceux qui se tiennent pour ses élites se dégradaient inexorablement. Nonobstant leurs qualités propres, nullement en cause, ces prétendues élites me semblaient bien les seules à se croire telles : dans le désert politique, le sable de l’opinion nivelait tout. Je pensais donc que le changement ne pouvait venir que de plus bas ou de plus haut que la politique, d’infiniment plus bas ou d’infiniment plus haut, d’un bouleversement de la nature ou de quelque nécessité supérieure. Que la terre s’effondre sous nos pas ou que le ciel nous tombe sur la tête, ni nos parents ni nos grands-parents n’auraient jugé convenable d’échafauder de telles hypothèses mais le progrès, ce grand taquin, les a rendues de nouveau présentables. Le scenario le plus plausible était que le dérèglement du climat ouvrirait le bal du désordre universel. Je craignais ses fureurs mais je me demandais parfois, devant l’implacable détricotage du sens et l’apparemment irréversible sabotage de la vie dont des cœurs secs et d’enfantines mini-cervelles osent encore nous faire la promotion, si je ne devais pas me résigner à l’espérer.

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On connaît la réponse généreusement prêtée au grammairien Vaugelas un jour que sa femme l’aurait trouvé en compagnie de sa maîtresse. « Je suis surprise ! », se serait écriée l’épouse si scandaleusement outragée. « Non, ma mie, non, lui aurait fait observer son volage mais pointilleux mari. Vous êtes étonnée. C’est nous qui sommes surpris. » Il y a trois mois, beaucoup de gens sentaient qu’ils allaient être surpris, mais qu’ils ne seraient pas étonnés de l’être. Qu’est-ce que cela voulait dire ? L’exact contraire de ce qu’imagine Bernard-Henri Lévy. Ils ne rêvaient pas de je ne sais quelle fin de l’histoire qui leur serait comme un polochon. Ils aspiraient au contraire à son redémarrage. Ils se sentaient embourbés dans l’artifice. La boue de la mondialisation bloquait les roues de la politique. La boue du management bloquait celles du travail. La boue de la communication celles de l’intelligence et des relations. Ils attendaient une aide, un coup de main. De la réalité. De la nature. Du non-truqué. Du hasard ou de la Providence, qu’importe. Un coup de main ou un coup de pied. Qui débloquerait. Un peu, juste un peu bien sûr, mais assez pour qu’ils puissent respirer, reprendre souffle, reprendre goût, reprendre forme. Car chacun d’eux, sans savoir à qui il faisait écho, aurait pu dire : « Je ne respire plus. »

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Épidémie. Retour de la mort. Non pas la mort individuelle, celle dont l’oubli nourrit l’exaltation sociale. Non pas votre mort ni la mienne. Non pas la mort enveloppée de drapeaux et bercée de musique d’un homme puissant ou d’une célébrité, non pas l’une de ces morts glorieuses qui nous font secrètement espérer que nous serons sauvés par notre petitesse, que notre insignifiance nous fera oublier. La mort au milieu du jeu d’où nous croyions l’avoir chassée. La mort là où elle semblait n’avoir rien à faire, là où nous imaginions qu’elle resterait discrète. La mort là où elle n’oserait pas venir. La mort professionnelle, en quelque sorte. La mort sociale. Le mourir ensemble des affaires économiques. Pour un peu la mort institutionnelle. Communicationnelle. Clair que nous ne nous y attendions pas, clair que ça n’arriverait pas à des gens de notre taille ! Tout était organisé au mieux. Sans elle, naturellement, sans danger majeur, sans danger sérieux. Elle nous a trouvés dépourvus de toute défense, occupés soit à des sottises, soit à de sottes révoltes contre ces sottises. Dans les deux cas, hors-jeu, hors tout. D’un coup de patte, elle a renversé tout ce que « la course effrénée de l’existence et la croyance en un progrès éternel », comme l’a si bien dit Gilles Le Gendre, pensaient avoir installé pour toujours. Avec la mort, pas de concurrence. Avec la mort, pas de compète. Seuls quelques gros malins vaguement salauds ne verront pas que le coronamachin, quand il aura fini d’exercer ses ravages visibles, s’attaquera aux choses sérieuses et grignotera paisiblement, au fond de chacun de nos cœurs, les racines de notre sinistre vie collective. Comme il y mettra un certain temps, ils continueront à faire semblant. Comme si ce n’était pas foutu. Mais ce sera foutu. En puissance et presque en acte. La suite sera à inventer. La suite sera à désirer. Ce qui sera foutu, au juste, demandez-vous, qu’est-ce que c’est ? Ne pas reconnaître comme foutu ce qui est foutu, voilà ce qui sera foutu. C’est à peu près la définition de l’esprit bourgeois.

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L’énorme, la gigantesque machine. Ce donné écrasant qui pèse sur tous et sur tout. Ses moyens extravagants, effrayants. Les complicités qu’il installe partout, même entre les ennemis jurés. Ce filet gigantesque lancé sur le monde, cette horrible sensation de définitif, cet engraissement forcé, cette pétrification. Ce tank. Cette chose irrésistible, ses promesses, ses mensonges. Et puis, le virus, ce minuscule virus couronné. Le malheur. Et, en même temps, comme dans une danse macabre et d’une manière qui pourrait presque paraître obscène, au tréfonds du malheur, cette improbable étincelle. La France n’a pas voulu qu’un hommage solennel à ses morts nous fournisse à tous, en même temps, l’occasion de cette confrontation, de ce choc, sous nos yeux, de la mort et de l’espérance. Elle ne l’a pas éliminé pour autant. Il revient obsessionnellement dans les discours des hommes politiques, de toutes les manières et sous tous les angles possibles. Bien au-delà de la question dramatique des masques, des tests, des médicaments, la rencontre du virus et de la mondialisation fait surgir ou resurgir – avec quelle force et quelle angoisse – les questions les plus profondément enfouies, qui sont aussi les plus violentes, et les attitudes les plus archaïques. Veut-on quelques exemples ?

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« Ni la mondialisation, ni le facteur humain ne sont à l’origine de cette pandémie. » Lire cela, évidemment, fait un choc. Le choc se transforme en coup de massue quand on sait que celui qui tient ce propos a été président de la République, de notre République, de 2012 à 2017. J’avoue que je n’y ai pas cru. Texte tronqué ? Erreur de traduction ? Je me suis précipité sur le Corriere della Sera qui a publié l’entretien d’où ce propos est tiré. Aucune erreur, aucun soupçon. Et quand je découvre la phrase suivante, c’est une impitoyable confirmation : « Mais il est tout aussi vrai que le changement climatique peut avoir, demain, des conséquences encore plus dramatiques. Nous devons changer profondément nos modes de vie ». Alors ? Plus que surprise. Sidération. Modes de vie imposés par qui, par quoi ? Par le pape ? On en bredouille. Au tout début, à l’origine, je veux bien que tout ça soit parti tout seul… Encore qu’on n’en sache rien… La férocité de la concurrence… Et aucun laboratoire n’est à l’abri… Laissons… Mais que le facteur humain n’y soit pour rien, ça, ça m’est incompréhensible. Pour rien, vraiment ? Il n’y a pas faute ? Il n’y a pas main ? Pas penalty ? Il n’y a pas penalty pour omission ?  Il n’aurait pas pu préparer un peu mieux sa sacoche, le facteur ? Y mettre un sifflet, par exemple, pour empêcher les pays de se bagarrer ou de se voler les masques ? Le virus, c’était forcément cette pandémie ? Virus = pandémie ? C’est comme ça ? Ne pas avoir de masques, c’était la raison qui nous dictait cela ? Ne pas avoir de tests, c’était l’esprit des Lumières ? On n’y peut rien ? Pas plus que pour le changement climatique en somme ? Qui, lui non plus, n’a rien à voir avec notre brave facteur, même quand il consomme quatre fois plus que l’énergie disponible sur la planète pour faire bouillir son frichti ? Difficile de s’habituer, les vérités sont changeantes, ces temps-ci. Tous les économistes de la création, sauf les chauves bien entendu, s’arrachent les cheveux et nous filent le bourdon pendant trois mois en geignant sur la catastrophe économique à venir puis, trois semaines après le déconfinement, Christine Lagarde, professionnellement plutôt sensible, il est vrai, aux dépressions des banquiers, nous explique tranquille que le plus gros est passé. Miracolo ! Miracolo !

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De quoi s’agit-il ? « Mon ennemie, c’est la finance », c’était le cinéma socialiste. « Ni la mondialisation, ni le facteur humain ne sont à l’origine de cette pandémie », c’est faux, mais ce n’est pas un mensonge. Il y a de la nécessité dans cette phrase, un aveu indirect. Elle a été lâchée sans y prendre garde dans une conversation dont on n’a pas surveillé tous les détours. Un propos qui ramène celui qui parle à lui-même, un aparté à haute voix. Surtout ne pas analyser. Aucune intention à chercher, aucune. Un bougonnement. Une récapitulation in petto. Non pas la conclusion de l’homme politique. Une protestation venue de bien plus profond. La bride un instant lâchée à ce qu’on a de plus simple. Comment traduire en clair ? Selon moi, ainsi : « Tout cela nous dépasse, tout cela est horrible, on n’y peut rien. » « Le monde, il est pas gentil » avait dit une fois François Hollande. C’était trop vrai pour plaire aux décrypteurs. Un constat de défaite, d’impuissance. Un aveu d’enfermement qui ne doit rien, ou presque rien, à une complexion particulière, à un tempérament, à une histoire individuelle. Ce qu’on fait de vous, hommes, femmes. D’un côté, le monde. De l’autre, cette chose qu’on appelle histoire, ou humanisme, ou comme on voudra. D’un côté, le temps. De l’autre, le passetemps : camaraderie, carrière, mots d’esprit. L’immense et le lugubre. L’infini, d’un côté, et, de l’autre, ce normal qui n’arrive pas à être normal. L’angoisse de l’inconnu, l’angoisse du trop connu. Entre l’un et l’autre, plus aucun passage. Même plus de conflit. Terrifiant. Quelle chance, cette impatience le jour de ma première communion ! Quelle grâce imméritée, les gouffres ! N’avoir pas le droit de se casser la gueule, quelle horreur ! Quel costume serré de bourgeois resserré ! Et tous ces maniaques qui veulent rajouter leur petit sirop de culpabilité, de gravité, de valeurs et de grandeur morale pipeau au Grand Jeu de la création, mon Dieu que je les emmerde ! Merci, Seigneur, de m’avoir toujours précipité dans les contradictions les plus énormes ! Merci, Seigneur, de m’avoir toujours fait ignorer qui je suis, où je suis, ce que je vaux ! Merci, Seigneur, d’avoir fait que la seule vérité qui me soit évidente, dans quelque oasis de paix ou dans quelque gouffre qu’elle se révèle à moi, dans quelque lumière ou dans quelques ténèbres, soit si évidemment la Vôtre, et si évidemment pas la mienne !

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Entièrement décollé du monde ou hermétiquement collé à lui, c’est kif-kif. Si le monde m’est trop lointain, aucun dialogue possible. Si c’est ma chemise de nuit, même constat. Pour Alain Minc, « la circulation des capitaux équivaut à l’air que l’on respire ». J’ai voulu vérifier. J’ai fait une pause. J’ai humé du profond de mon âme le parfum du CAC 40. J’ai pensé intensément à la vérité, à la pureté, à Wall Street. Puis j’ai éclaté de rire. Alain Minc est un tragique grimé en optimiste mondain. Un grand spécialiste de l’humour noir, reconnaissable à ceci qu’il est impossible de savoir quand il joue et quand il ne joue pas, s’il joue ou s’il ne joue pas. Capable de toutes les pirouettes, lui-même, probablement, n’en sait rien. La pente naturelle du citoyen moyen est de se demander comment et en quoi la mondialisation a produit, aggravé, accéléré la pandémie. Alain Minc, lui, cherche gravement comment et en quoi la pandémie a nui à la mondialisation. Sa réponse est rassurante : seule la mondialisation « culturelle et vacancière », celle qu’il nomme plaisamment « la transhumance de masse » a souffert. [Attention aux droits d’auteur : la formule, si fraternelle, si charitable, est du cardinal Lustiger.] Et encore. Rien de grave. Elle sera seulement « un temps écornée ». Les trois autres – car, plus forte que la Trinité, la mondialisation est une en quatre, quatre en une – sont indemnes. La financière n’a pas souffert. La numérique « sort renforcée de la crise ». Quant à la mondialisation des produits, elle ne sera que « marginalement affectée ». On prendra des précautions, nous rassure notre auteur, « pour ne pas avoir une seule source de production en Chine ». Si la Chine ne suffit pas, peut-être pourrions-nous nous tourner également vers les États-Unis, si performants contre le virus, si prévenants sur les tarmacs ? Et, cela va sans dire, vers l’Europe. Vous n’avez pas vu comme ils s’aiment, les enfants de l’Europe ? Quel fils de salaud, quel propagandiste obtus, quel terroriste de l’esprit, quel défaitiste cynique oserait insinuer que, quand ça va vraiment mal, les Européens se tirent la bourre comme des voyous ?

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La mondialisation comme un insurmontable destin. La mondialisation comme un irrefusable cadeau. Deux manières de capituler. L’a-t-on vaguement senti ? La crise a-t-elle aidé quelques caciques à soupçonner que ces deux attitudes n’étaient ni sensées ni tenables ? Est-ce pour cela que le plus périmé des conservateurs se croit aujourd’hui obligé de céder au lyrisme prophétique de l’avant et de l’après ? Bonne intention sans doute, désir d’intériorisation. Notons pourtant au passage que, quand l’intériorisation se pointe dans les médias, cela tourne à la catastrophe et à l’hilarité. Un sociologue vient un jour expliquer à la radio qu’en ces temps d’épidémie, les gens se posent des questions liées à la conscience plus aiguë qu’ils prennent de la mort et qui portent naturellement sur des choses essentielles le plus souvent éludées. Sitôt dit, sitôt fait. Le fichier essentiel est créé sur-le-champ. Le lendemain, à peine son invité s’est-il installé devant son micro que l’animatrice, sur le ton qu’elle choisirait pour l’interroger sur sa passion des boules de gomme ou son intérêt pour les bains de siège, lui lance d’un air entendu : « Ces temps-ci, j’imagine, vous vous occupez de l’essentiel ? »

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Un jour, on comprend que le tragique ne gâche pas le comique et que le comique ne dégrade pas le tragique. Alors, c’en est fini des poses, et de bien d’autres choses. Alors le monde se déchire comme un vieux drap. Et c’est la fête, furtive, puissante, lumineuse. La fête incertaine. Insatisfaisante. Comme toutes les fêtes ! Mais capable de susciter l’espérance, comme le malheur aussi peut le faire, même sans autorisation ministérielle, syndicale, académique ! Des gens qui avaient perdu de vue leur jeunesse ou l’avaient très peu fréquentée n’ont pas trouvé étonnant que cette circonstance effroyable les y reconduise : cette idée que demain ne sera pas comme hier, cette évocation d’un après qui ne sera pas l’avant ne signifient pas autre chose. Je ne me scandalise pas de retrouver, dans les discours des politiques, ces élans de confiance comiquement associés à la réaffirmation têtue du plus épais conformisme. « Chaque homme porte en soi la forme entière de l’humaine condition. » Pour expliquer le propos de Montaigne, le bon professeur met tout de suite l’accent sur le mot central de la phrase : entière. Un être humain est un puzzle auquel il manque des pièces. L’amitié c’est, par la pensée qu’on a de lui, de lui en restituer le plus possible.

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Cela n’empêche pas de rire. Thierry Breton ne se contente pas de dire, comme Gilles Le Gendre : « Il y aura un avant et un après ». Il dit : « Il y aura un avant et un après, c’est évident. » La précision donne tout son sel à la suite : « Il est hors de question, continue-t-il, de remettre en cause nos accords de libre-échange, parce que c’est dans ce monde que nous vivons et que c’est aussi grâce à ces échanges que nous surmonterons cette crise. » Mais on n’est pas plus religieux, Monsieur le Commissaire européen ! Pas plus dévot ! Pas plus curé ! Pas plus sacristain ! Comparée à celle de Thierry Breton, la foi du charbonnier est une virulente contestation d’anarchiste ! Notre commissaire fait ici un gentil coucou à la proposition augustinienne qui mettait Simone Weil hors d’elle, ce fameux etiam peccata par lequel l’évêque d’Hippone suggérait que les péchés eux-mêmes pourraient aussi, indirectement, coopérer au bien. Pour son disciple Thierry Breton, pétri de grâce économique, il est mystiquement clair que les échanges pourris qu’a mis en évidence l’affaire des masques, des tests et des médicaments vont nous faire surmonter la crise qu’ils ont précisément si puissamment contribué à créer. Celle-là et toutes celles qui suivront, naturellement.

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Un dernier mot sur Gilles Le Gendre. Son style ressemble beaucoup à celui de Maurice Schumann. « La course effrénée de l’existence et la croyance en un progrès éternel » qui sabrent nos solidarités, c’est vraiment bien, c’est vraiment juste. Alors, pourquoi cet homme grimpe-t-il sur la trottinette de la mondialisation ? Il n’est pas fait pour ça. Il lui faut une bagnole confortable, avec de bons coussins. Comment peut-il parler de course effrénée et ne pas en rejeter la logique ? Comment peut-il feindre d’accorder du crédit au délire que suscite cette croyance en un progrès éternel ? Si l’acte de décès de la mondialisation, comme il l’affirme, est une « vieille lune », n’est-ce pas que la mondialisation est une lune d’un gâtisme encore infiniment plus préoccupant, quelque chose comme un astre mort ou un satellite crevé ? Cet homme pour qui, de toute évidence, l’esprit compte, qui, comme on le dit dans le 9.3, calcule la pensée, pourquoi reste-t-il dans cette gadoue, pourquoi ne s’écrie-t-il pas, comme Maurice Schumann, dont on disait qu’il était le plus gaulliste des démocrates-chrétiens et le plus démocrate-chrétien des gaullistes, que « l’Europe communautaire est l’antidote du libéralisme mondial ou n’est rien » ? Ce qui nous oblige, nous qui avons vu la suite, à avouer paisiblement qu’elle n’est rien.

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Ne jamais oublier Ionesco. Amédée, ou comment s’en débarrasser, voilà la tragédie burlesque dont nous sommes tous à la fois les auteurs, les acteurs et les spectateurs. Mondialisation, ou comment s’en débarrasser. Nul besoin de savoir son Lacan par cœur pour comprendre que les discours et les attitudes que je viens de présenter sont des discours et des attitudes d’empêchement. Ces politiques se débattent contre des forces qui s’imposent irrésistiblement à eux et qu’il serait faux de confondre avec les difficultés spécifiques de leur activité. En cela, même si la pression qui s’exerce sur eux est plus lourde et plus exigeante que celle que ressentent les citoyens ordinaires, elle n’est pas d’une nature différente. En les comprenant, nous nous comprenons.

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Pour eux comme pour nous, cette chose qui pèse toujours plus lourd. Ce cadavre qui grandit. La place de la liberté chaque jour plus réduite. D’autres politiques sont possibles ? Certes, mais qui se cogneront au même mur, qui verront, comme dans un film d’horreur, le même plafond descendre lentement pour le même écrasement. Est-il possible, est-il même pensable d’affronter ce monstre à mains nues ? Et sinon, quoi ? Réponse effroyablement insuffisante mais réponse quand même, début de réponse : tout sur la table. Montaigne. Le parler ouvert, qui est notre tradition. Non pas la communication, qui est notre trahison. Que je sois chômeur, ingénieur, paysan, ou président de la République, dire ce que je ressens, moi, non pas ce que j’imagine de mon devoir de raconter. Oser exister. Inutile de mimer lourdement l’attitude pédagogique : les vrais pédagogues exècrent les attitudes. Dire ce qu’on sent vraiment, ce qui pourrit dans son cœur comme les masques dans les dépôts mal gardés.

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Il m’est apparu évident que, dans les entreprises, les souffrances, si lourdes qu’elles soient, dont les causes sont repérables, restent infiniment moins pénibles que cette chose diffuse qui circule dans l’air, qui s’insinue dans les esprits, dans les règlements, dans les comportements, dans les mots, dans les textes et qui éclate aux yeux les plus réticents lors de la visite de quelque personnage important qui met toute sa naïve habileté à vous la jouer simple, et copain, et optimiste comme tout. Alors tout se glace. Comment l’appeler cette chose ? Comme on parle de l’esprit du mal, c’est l’esprit de l’argent, c’est l’esprit du pouvoir, l’esprit de la suffisance, l’esprit de l’importance. Le mot est affreux car les choses n’ont pas d’esprit, mais le plus juste me semble de l’appeler esprit des choses. C’est un principe d’érosion, de lent anéantissement. Quand il est là, l’entreprise n’est plus l’entreprise, ni l’école l’école, ni l’hôpital l’hôpital. Tout ce qui a du sens se décale imperceptiblement de soi-même, de sa liberté constitutive. Nonobstant les bonnes et fondantes paroles des grands chefs, tout ce qui vaut se met à ne plus valoir. Rien n’est plus soi-même.

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Ministre ou employé de banque, les parades sont les mêmes. D’abord coller au mal, faire semblant de l’épouser, d’être de son côté. Fanatisme. Généralement impossible sauf quand la fortune vous permet de jouer à l’esthète. C’est l’attitude du boxeur en difficulté qui, en collant au corps de son adversaire, l’empêche provisoirement de frapper. Mais la vie n’est pas un ring, le mal trouve toujours un passage. Alors méthode Coué. Je suis là mais je n’y suis pas. Ce n’est pas à moi qu’on parle. Tout cela ne compte pas. La vraie vie est ailleurs. Et finalement, le temps faisant son œuvre, et le découragement, l’aller et retour sinistre, plus sinistre que cynique, entre l’accord et le refus, le faux amour et la haine obligée. La civilisation occidentale n’est rien d’autre que cela. Pour s’en contenter, il faut détester ou mépriser celles et ceux qui y vivent. Et d’abord soi-même.

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Ne soyons pas tout à fait aveugles. Une autre attitude est en train de se développer. Des groupes entiers ne jouent plus. Viennent poliment vous voir, vous écouter et vous expliquent finalement qu’ils n’ont plus rien à faire de ce cirque, qu’ils ne le calculent plus. Le plus grave n’est pas qu’ils ne votent plus. Ils avaient tant à dire et vous ne les avez écoutés que pour leur vendre votre camelote. Vous saviez déjà qu’ils avaient raison et que vous leur donneriez tort.

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Je ne reproche pas aux gens en place, ceux d’hier ou d’aujourd’hui, de ne pas résoudre les problèmes qu’ils ont l’audace d’affronter. Ils sont insolubles. Je leur reproche de briguer des postes en sachant qu’ils ne les résoudront pas. Je leur reproche de ne pas laisser les places vides. En sorte qu’une vraie situation d’urgence se crée et qu’on s’en aille par les rues et les chemins chercher celles et ceux qui, bouclés dans leurs caves, prient Dieu qu’on ne les trouve pas et qui, une fois installés là où ils ne voulaient pas aller, diront les deux ou trois choses chaleureuses qu’ils ont sur le cœur, qui sont les moins mauvaises, et s’enfuiront.

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Le capitalisme est un malade hypocrite et manipulateur. Il pousse des cris d’orfraie au moindre bobo mais, quand il est à deux doigts de clamser, pouf, aussi sec, il fait sa résilience, et même sa résurgence, et le spectacle continue.

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À peine le chiffre des morts baisse-t-il qu’un grand bricoleur de bagnoles, disons l’illustre Macaisse, pour faire générique, nous saoule d’une voix de femme haletante de désir et ivre de grands espaces qui, pour nous séduire jusqu’au fond du tréfonds, nous invite « à poursuivre ensemble notre chemin de liberté » ! Un chemin de liberté ! Poursuivre mon chemin de liberté avec Macaisse ! Crétins ! Mais comment pouvons-nous prendre ça au sérieux, mais comment, mais comment… Où sommes-nous rendus ?

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Des meutes de ballots sans jugeote racontent qu’on leur sucre leur liberté quand on les oblige à se tenir tranquilles ! La liberté d’aller crever ? Ok d’accord, allez-y si vous y tenez, mais contre la loi, alors, hein, contre le bon sens, contre la vie, et que toute la connerie du monde vous escorte ! Je me demande. Les gens instruits et tellement républicains qui élevaient leurs protestations documentées contre ces insupportables mesures, ces monstrueux attentats à la liberté et à la démocratie, où s’étaient-ils installés pour les rédiger ? Au bord du canal Saint-Martin, je suppose ? À l’heure de l’apéro, pour mieux sentir frissonner l’âme profonde du peuple ?

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Une question m’obsède. Parmi ces jeunes qui, à peine le confinement levé, viennent s’agglutiner en s’agitant et en hurlant, certains que, s’il y a une note à payer, elle ne sera pas pour eux mais pour les vioques – pour leurs vioques –, et qui, en rigolant grassement, ânonnent dans les micros qu’ils profitent, combien comprennent que les vrais perdants de l‘histoire, les vrais dindons de la farce, c’est eux ? Quelques-uns seulement ? Au fond de soi, chacun d’eux le pressent ? Mystère.

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Le virus m’a laissé du temps, j’ai rouvert des dossiers, renoué avec de vieux souvenirs. Pas de solution à proposer à la fin de ces souvenirs d’un confiné, aucune réunion à organiser en lui donnant, à tout hasard, le nom de ma rue. Ah ! si j’avais pu inventer le Mouton, du nom d’une voie disparue du VII° arrondissement, quelle image je me serais mijotée ! « Tu viens au Mouton, n’est-ce pas, on compte sur ta contribution originale ! » Pas de Mouton, mais j’ai trouvé la perle rare : un partisan de l’Europe qui tente de parler juste. Il s’agit de Philippe Sollers. J’avais découpé dans La Quinzaine européenne de mars 2002 son entretien avec un journaliste spécialiste de l’Union européenne, Daniel Riot. Une fois de plus, il y chante son amour pour l’Europe et, d’emblée, je me dis que, probablement, je ne le suivrai pas. J’aurais, à vrai dire, beaucoup de mérite à faire autrement puisque le texte se termine par un fracassant « je crois à une prochaine renaissance européenne » qui, dix-huit ans après, se passe de commentaires. Je vais pourtant trouver mon bonheur dans ses propos, un vrai bonheur. Pas seulement parce que l’Europe, pour lui, c’est Casanova, mais surtout Mozart, « un Européen absolu, un authentique révolutionnaire européen ». Pas seulement parce que ce qu’il déteste et qui, selon lui, empêche notre continent de naître, tous les esprits libres le détestent. Pas seulement pour ce qu’il dit si bien de ce « train fantôme Vichy-Moscou » qui l’obsède : « Il est toujours en gare, ce train. C’est lui qui bloque la France. Il y a les wagons du défaitisme, de la lâcheté et de l’arrogante fierté d’être lâche et défaitiste. Et il y a les wagons de l’illusion révolutionnariste, du mirage universaliste, du rêve messianique. D’un côté, la nostalgie d’un paradis perdu qui n’a jamais existé. De l’autre, le fantasme d’un paradis qui n’existera jamais. » Pas seulement non plus pour sa parfaite lucidité dans les domaines que ne visite pas la passion : « Dans trente ou quarante ans, c’est la Chine qui sera la première puissance mondiale. » Pour aucune de ces raisons ou pour elles toutes ensemble, mais surtout parce que deux lignes m’alertent, nullement scandaleuses, mais un ton au-dessous du reste, comme si l’enthousiasme de l’auteur fléchissait : « L’Europe se réveillera-t-elle d’ici là ? Il faut un sursaut de l’intelligence et du courage européens. Pour ce continent, en ce siècle, c’est l’Europe unie ou la mort. » Cet avertissement m’étonne. Il est devenu la ritournelle de notre démocratie, une dernière carte fatiguée entre les mains des politiques à court d’inspiration, un cantique de campagne électorale. Retrouver ce couplet ici m’attriste un peu. Avant de ranger le papier, donc, ma perplexité m’y fait jeter un dernier coup d’œil. Diable ! Comment n’avais-je pas vu le titre, pourtant imprimé en caractères de bonne taille, entre une photo fidèlement énigmatique de Sollers et son nom, en lettres énormes ? « Pour aimer l’Europe, il faut s’aimer soi-même. » La phrase est entre guillemets, je vais la retrouver dans le texte. Sollers lui a même donné une petite sœur qu’il a cachée ailleurs : « Pour que l’Europe se fasse, il faut que chacun des peuples soit en paix avec lui-même. »

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Complètement, comme disent les gens distingués pour absolument, montrant ainsi, ces éternels bons élèves, que la quantité est leur absolu. Ses peuples ne s’aiment pas, voilà pourquoi l’Europe, depuis dix-huit ans, au lieu de se bâtir, a commencé à se défaire. Et l’idée vaut pour le monde entier comme elle vaut pour notre continent : autrement difficile, le problème n’en est pas moins rigoureusement semblable. Nous ne nous aimons pas, les autres non plus ne s’aiment pas : ils font comme nous, ils se préfèrent, ce qui est le contraire de s’aimer. Nous ne nous rassemblons pas pour nous unir ou nous réunir, mais pour nous oublier ensemble. D’où ce mélange d’agressivité latente et de ressentiment. Aucune de nos nations n’est vraiment fière d’elle-même. Chacune fabrique sa pub, sûre qu’aucune des autres ne la croira. Les images parlent aux images. Au fond, elles sont un peu honteuses. Elles doutent d’être à la hauteur de leur histoire. Cette décivilisation, ce drame abominable qu’elles affrontent en commun les épouvante. Cette dégradation. Cette ruée vers l’égout. Cette cochonceté. Cette aliboronisation. Ce bavardage incessant, et le silence cadenassé qu’il suscite. Elles ne savent pas, les nations, elles ne savent plus. Alors elles nient tout, maquillent tout, dénient tout, repeignent tout, éludent tout. L’Europe est une opération de dénégation collective. Le nom complet de la Communauté européenne est Communauté européenne de dénégation. L’occupation principale des nations européennes est d’installer ensemble sur elles la bâche qui les recouvrira toutes. Et chacune tire la bâche à soi de peur d’être un peu moins planquée que les autres. Cette bâche, c’est cela qu’elles appellent Europe. La Communauté européenne, c’est la Bâche.

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Certes, en feignant d’oublier qu’une nation reste une convention abstraite qui n’aime rien et n’a rien à aimer, on pourrait espérer voir cette Bâche se transformer en Canopée. Si les nations s’aimaient elles-mêmes, elles pourraient aimer les autres, elles grandiraient ensemble, leurs feuillages s’élargiraient, se rencontreraient, s’embelliraient les uns les autres, les uns des autres, etc. Mais voilà. Si les nations ne s’aiment pas, ce n’est pas qu’elles se détestent, c’est qu’elles n’ont jamais eu rien à voir avec l’amour, ce qui ne les empêche pas, nous ne le savons que trop, d’avoir souvent beaucoup à voir avec la haine. Il ne suffit plus aujourd’hui de reconnaître, comme Philippe Sollers il y a près de vingt ans, que les nations ne s‘aiment pas. Nous sommes en train de faire, une fois de plus mais, comme d’habitude, tout autrement, l’expérience de la haine. Plutôt que de vouloir stupidement la chasser comme nous ferions d’une guêpe ou d’un moustique, il nous faut chercher pourquoi elle est là, comment elle est venue, quelle absence elle signale, quel désir elle bredouille. Tous les citoyens ont à mener cette enquête, quels que soient leurs choix, leurs croyances, leurs désirs. Mais, s’ils la mènent au nom de l’amour ou, au moins au nom de la paix, et non en celui de la haine, il y a à cela une condition absolue, et qui ne souffre aucune exception : qu’ils parlent en leur nom propre, seulement en leur nom propre, jamais au nom d’un groupe, d’une catégorie, d’une doctrine, d’un attelage quelconque, d’où qu’il vienne, où qu’il aille. L’histoire nous apprend que la haine peut devenir un sentiment collectif, comme peut l’être aussi la joie de la victoire ou la célébration de la liberté. Mais seule une personne peut aimer. Nous n’avons besoin de personne. Nous n’avons besoin que de personnes.

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Jean-Pierre Chevènement avait raison. Didier Raoult aussi a raison. Qu’un personnage de cette sorte acquière soudain une telle célébrité est un signe des temps et, je n’hésite pas un instant à l’affirmer, un signe heureux, un signe salutaire. Je veux dire trois fois du bien de ce professeur, de ce savant, de ce médecin. Extrêmement prudent sur les développements à venir du mal et ses éventuelles réapparitions, il annonçait, sinon comme une certitude, du moins comme une forte probabilité que l’épisode en cours s’achèverait, dans nos contrées, à partir de la fin mai. Ce qui, si j’ai bien compris, est en train d’arriver en juin et se serait peut-être produit un peu plus tôt si, averties de leurs immenses souffrances de confinées par les médias et galvanisées par les hurlements de joie de stars de toutes sortes jaillissant enfin de leurs taudis de Neuilly ou du VII° arrondissement, les foules mimétiques n’avaient joyeusement surjoué leur libération et repeint en bagne ou en camp de concentration quelques semaines d’Internet et de belote. En tout cas la courbe de l’épidémie, comme il nous le montrait, était bien en cloche, non pas en dos de chameau. J’apprécie aussi qu’il ait eu le courage de reprendre à son compte la formule gaullienne fondamentale : L’intendance suivra et de l’appliquer à Marseille. Et surtout, je salue Didier Raoult pour ce qu’il dit de lui-même. Quand il parle de l’écosystème dans lequel il vit et qu’il a inventé, je ne trouve dans cet homme ni forfanterie ni vanité. S’il se considérait vraiment comme membre d’une élite au sens où l’entendent les autres, il ne le dirait pas et en jouirait cyniquement avec ses pairs ou complices. Il ressent tout autre chose qu’une stupide gloriole. Quelqu’un qui s’est vraiment consacré à sa tâche, du fond de soi, et qui, peu à peu, a bâti des certitudes inséparables du bien des autres, celui-là, quelque reproche qu’on puisse lui adresser – ou qu’il puisse lui-même s’adresser -, sent bien que sa situation est singulière. Il ne peut pas se reprendre, il ne peut pas se refaire. Il ne peut pas agir comme s’il ne savait pas ce qu’il sait. Aucun esprit de supériorité ! Libre à chacun de faire comme lui ! Aucun numerus clausus ne s’y oppose ! Numerus apertus, au contraire, apertissimus ! L’audition du professeur Raoult m’a semblé merveilleusement courte. Tel ne semblait pas être le sentiment de la présidente de la Commission. Voulait-elle modérer la note d’électricité de l’Assemblée nationale ?  Ne pas retenir trop longtemps les huissiers ? Ou quelque chose sur le feu, peut-être, en danger de brûler ? À moins que ce ne fût, plus vraisemblablement, l’insupportable malaise que lui infligeait ce parler ouvert dont Montaigne nous dit pourtant – l’ai-je répété dans mes sessions et sur ce site qui les prolonge ! – qu’il « ouvre un autre parler et le tire hors, comme fait le vin et l’amour » ?

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La surprise, ce fut, un peu plus tard, la réaction d’un jeune médecin hospitalier fort sympathique. Non pas fort sympathique. Je n’ai pas pensé fort, j’ai pensé trop. J’ai écouté ses premières phrases. Il dit qu’il est un médecin de base, il parle de son boulot, des patients. Comment pourrait-on penser du mal de lui ? Il fait ce qu’il peut, et davantage. Il ne grenouille pas avec les laboratoires. Il est loin de rouler sur l’or. Mais, dans sa voix, dans sa manière de donner tout de suite dans l’émotion, dans ce besoin de justification, je reconnais ma grand-mère qui veut que je lui dise que le gâteau est bon pour arranger ses affaires et faire oublier le reste. Elle a peur de tout, ma grand-mère, et d’abord de son époux, mon grand-père, lequel a appris au petit séminaire toutes les façons chrétiennes d’être une peau de vache. Mais moi je ne veux pas dire que le gâteau est bon parce que, si je le dis, j’accepte le hold-up qu’ils viennent de faire tous ensemble. Et je ne dirai pas qu’il est bon, même s’il l’est,  parce que tous ces braves gens qui font semblant de m’aimer ne veulent pas du poème que je viens de leur envoyer dans les gencives et qui est pourtant tout ce que je voudrais qu’ils aiment en moi, et pas mes godasses, et pas mon brassard, et pas ma mémoire, et pas les images pieuses sur lesquelles des anges nigauds comme tout font semblant de tomber dans les pommes.

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Oui, le gâteau est bon. Oui, ce médecin est dévoué. Oui, le gâteau est garni de crème Chantilly qui fait grossir et que j’adore. Oui, le médecin se met en quatre pour ses patients. Oui, le gâteau est parsemé de fraises. Non, le médecin n’est pas vendu aux labos. Oui j’ai mordu dans le gâteau à la Chantilly. Il y avait du rhum dedans, du rhum Negrita, une dame avec le turban qu’on revoit maintenant – mais le sien est moins cossu. Oui, le médecin mord souvent sur son temps à lui, sur son sommeil, sur ses loisirs. Voilà des vérités, il suffit de les ranger dans deux tiroirs, le tiroir Première communion et le tiroir Covid-19. On voulait me faire dire que le gâteau était bon, ce qui était vrai, parfaitement et absolument vrai. On veut faire dire au médecin – en tout cas on aime bien l’entendre le dire – qu’il fait son travail avec courage et dévouement, ce qui est vrai, parfaitement et absolument vrai. Mais ce gamin-là et ce médecin ont un point commun : ils ne sont pas plus bêtes que la moyenne. Le gamin a tout de suite senti que si l’on voulait qu’il dise ce qu’on voulait lui faire dire, c’était pour enterrer ce que toute la famille voulait enterrer, le flottement terrible que tout le monde avait senti quand il a eu fini son poème, ce flottement qui, de toute la fête, avait été le seul événement à la hauteur de ce qui se passait en lui en ce jour solennel et qui a tiré de la bouche de son grand-père deux ou trois mots en latin que personne n’a compris, sauf sa grand-mère qui, sans les comprendre, avait l’air de savoir qu’ils annonçaient l’orage. Et le médecin, lui, a tout de suite compris que si on le pousse à dire qu’il fait son travail avec courage et dévouement, c’est parce que, le disant, il jette scandaleusement sur le fonctionnement d’un hôpital en déroute et sur la santé d’une société qui suffoque une nappe aussi immaculée que celle du repas de première communion. Je ne sais pas du tout ce qui se serait passé si le gamin avait été le médecin et si le médecin avait été le gamin. Je ne peux en aucune manière en préjuger. Mais il est clair, puisque nous en sommes à énoncer des vérités aussi incontestables que partielles, que ce médecin courageux, dévoué et scrupuleusement honnête a perdu l’esprit d’enfance et que c’est pour cela que, probablement malgré lui, il a, comme on dit chez les brutes, fait le job.

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Mémoire. Au milieu des années soixante, le débat sur le réalisme socialiste avait agité le monde des artistes et des intellectuels français. Ce dogme esthétique soviétique était apparu à la fin des années vingt, avait triomphé sous Staline, s’était fait plus discret sous Nikita Khrouchtchev. Leonid Brejnev venait de le remettre au premier plan. Célébration lugubre et convenue de la production, de l’armement et de la puissance servie par des artistes aux ordres ou les devançant, sa naïveté épaisse et agressive avait trouvé en France quelques défenseurs et beaucoup de perroquets. Il était certes fort loin, on le sait, d’être l’invention soviétique la plus monstrueuse. Rapporté à l’univers de la communication, il a maintenant, à nos yeux, quelque chose de désuet et d’enfantin. L’idée était que l’art et la littérature ne pouvaient être dissociés de la politique et que la tâche essentielle des écrivains et des artistes était d’illustrer, de la manière la plus lisible et figurative qui soit, les idéaux et les vertus révolutionnaires. Entièrement étranger à des débats qui concernaient surtout le parti communiste français et venu d’une tout autre tradition, j’ai été plus que surpris de constater à quel point cette affaire me touchait. Je l’ai suivie avec d’autant plus d’attention que j’étais en train d’écrire un essai sur Aragon. Directeur de l’hebdomadaire Les Lettres françaises, il était alors à la pointe du combat contre une absurdité culturelle dans laquelle il voyait le visage d’une tyrannie dont il avait constaté, contre tous ses espoirs, et de la manière la plus directe, le caractère monstrueux.

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Pour Aragon, ce combat du vrai réalisme n’était pas seulement le refus d’une imposture esthétique. En une époque encore incertaine, il réaffirmait son rejet virulent du stalinisme et du souvenir même de ce Staline en qui il avait cru et qu’il n’appelait plus désormais que « l’assassin ». Et il ajoutait un nouveau chapitre à sa dénonciation de l’homme double occidental et de son aliénation, qui est le fil rouge de son œuvre romanesque. C’est ce troisième aspect, bien sûr, qui me touchait le plus. Il éclairait puissamment mon existence, redonnait vie à ce qu’une morale étroite avait déjà flétri, m’invitait à inventer la suite de l’histoire plutôt qu’à la subir et gardait à l’avenir une fraîcheur que la société bourgeoise – même et, parfois, surtout la catholique – ne cessait de pourrir. Je ne la supportais plus que dans ses exceptions qui étaient aussi ses sommets. C’est sans colère mais avec un peu d’accablement que je songe maintenant à ces aumôniers de ma jeunesse qui me représentaient mes vieilles années comme s’ils avaient déjà parcouru à ma place toute mon existence, et m’invitaient à ne pas mettre trop de distance entre moi et cette « foi de ma jeunesse » avec laquelle je me réconcilierais forcément et dont ils parlaient avec une nostalgie lugubre qui m’était suspecte. Aujourd’hui, quand je me retourne, ce mélange d’incitation à l’espérance et d’ennui me navre. Alors quoi ? Où en suis-je ?  « Et nos credidimus caritati… » « Et nous, nous avons cru en l’Amour… » Si ces paroles de confiance que, dit-on, le vieux saint Jean ne cessait de répéter machinalement définissent bien la foi, alors je ne l’ai pas perdue. Et si ce n’était pas le cas, tant pis. Quoi qu’il en soit, occupé du monde où je vis et de ceux qui y resteront après moi, je relis, en pensant aux enfants d’aujourd’hui, quelques lignes d’une nouvelle d’Aragon, Le Mentir-vrai, que j’ai déjà recopiées dans ce Marché. Elle parle de ses premières années, des vôtres, des miennes : « Je traçais sur des bouts de papier des phrases qui n’avaient sens que de l’exaltation. J’en faisais de petits rouleaux que je glissais dans les marches de l’escalier de ma mère, souvent mal jointoyées. […] J’imagine ainsi que dans les cachettes des maisons, sous des pierres de jardin ou des détritus dans les terrains vagues, il y a des enfants qui enfouissent leurs incompréhensibles secrets. Personne heureusement ne les retrouve, on en rirait, et rien au monde à penser ne me paraît plus insupportable. Le Monde réel est aussi fait de ces rêveries, je dirais même qu’il est bâti dessus. » Je demande à Dieu, avec la foi de ma jeunesse, que les enfants aient toujours envie d’avoir des secrets, de les cacher, de les perdre et de les retrouver dans d’autres cœurs. C’est la seule chose qui compte, je voudrais être certain qu’on ne les en a pas privés. Les énarques, j’en suis convaincu, se rappelant les fondements de leur formation, vont en convenir : une politique, une action culturelle, une société qui, dans leurs tréfonds, se donnent d’autres objectifs sont des divertissements d’étourdis, n’est-ce pas ?

 3 juillet 2020

L’absolu contre l’infini

LE MARCHÉ LXXV

Métro. En face de moi, une jeune femme expose fort imprudemment, par cette froidure, une exceptionnelle collection de tatouages. Une manche de manteau qui dépasse de son sac me rassure, je peux me livrer paisiblement à ma perplexité. Ces inscriptions ne la rendent pas belle mais ne l’empêchent pas de l’être. Les tatouages, me semble-t-il, se rapportaient jadis à la tribu, ils identifiaient l’individu comme l’un de ses membres. Il y avait de la géographie en eux, de l’histoire, de la culture, de la religion. Mais ceux-là, à quoi renvoient-ils ? Aux autres porteurs de tatouages ? Bizarre. Le signifiant, dans ce cas, accouche de lui-même ? Il signifie qu’il signifie ? À moins que la tribu ne se soit élargie aux dimensions du monde, à moins que ces graffitis de l’épiderme ne traduisent une souffrance universelle, un désir universel ? Mais pourquoi ce goût, cette fureur ? Chacun des êtres humains voudrait-il, au fond de soi, avouer aux autres une incompréhensible blessure ? Ou, ce qui est pareil, la masquer ? Le tatouage est-il l’inscription, la pancarte, la légende par laquelle chacun fait savoir que Ceci ne se sent plus tout à fait un être humain ? À la fois le barbelé, l’expression du barbelé et la protestation contre le barbelé ? La barrière et le désir de la franchir ? Le constat de la servitude et l’annonce de la libération ? En somme, une sorte de burqa occidentale nullement réservée aux femmes ? Le signe d’une humanité qui refuse d’être comprise autrement que dans et par ses profondeurs ? Une façon de se moquer de toute cette morale plaquée, c’est-à-dire, dans notre langue, imposée en même temps qu’abandonnée ? Veut-on dire qu’on préfère regarder la comédie derrière un grillage ? Veut-on crier sa solitude mais en la cadenassant, avec ce besoin étrange, qui ne date pas d’hier, de se venger un peu sur la chair ?
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Tatouages du corps, tatouages de l’âme. Fixer les signes du monde dans une âme comme on les fixe sur un corps. Faire comme s’ils étaient les signes de ce corps, de cette âme, leur émanation. Se raconter qu’on amadoue le monde alors qu’on s’y condamne : l’immense courage qu’il faut déployer pour cette substitution manquée, l’immense désespoir qu’il faut surmonter, l’immense et injuste renoncement à accepter ! Il y a la morale qui vient du cœur, qui s’accroche à nous, même si nous la repoussons, comme une étreinte amoureuse qu’on ne peut desserrer. Et il y a cette chose hypocrite et collante par quoi on nous recense, on nous repère, on nous situe, on nous contrôle. Dites aux jeunes que la première vaut tout et que la seconde ne vaut rien. Que la première est à aimer, la seconde à mépriser. Dites-leur aussi qu’il n’est pas très grave de ne pouvoir détatouer son corps si, du moins, on détatoue son âme !
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Tatouages de l’âme, toutes ces sottises qu’on nous fait avaler comme, jadis, les potions infectes de l’enfance. Cette idée, par exemple, qu’il est indispensable de jeter en pâture à la foule des informations qui ne la regardent en rien et dont elle ne pourra nourrir que sa bêtise, sa curiosité animale, son épaisse vulgarité. Pourquoi, quand les coupables ont eu à affronter la juridiction céleste, lui lancer, comme des restes aux chiens, le secret douloureux d’offenses très anciennes, sexuelles ou autres, subies durant l’enfance ou l’adolescence ? Mais taisez-vous donc ! Ne confondez pas votre vanité et votre désir d’importance avec la défense de la justice : elle ne se contente pas de si peu. Et ne croyez pas que vous levez des tabous quand vous enfoncez des portes ouvertes : le courage est plus exigeant que cela. J’ai honte d’aligner des évidences qui ne semblent pas paraître telles à tout le monde : il va de soi que si les coupables présumés se promènent à l’air libre, la réponse peut être différente. Mais l’idée qu’un déballage public, quand il n’a aucune utilité, puisse être bénéfique à la victime est une fumisterie mondaine. On ne guérit pas une douleur en en faisant un mauvais roman médiatique : on la creuse, on l’infecte, on la pourrit. Ce n’est pas de leur douleur que veulent se débarrasser ces bavards impénitents, mais du pouvoir qu’ils ont de s’en libérer eux-mêmes, par eux-mêmes. Propos abrupt ? Peut-être. Mais il ne semble plus entièrement clair aujourd’hui que la parole, avant d’être une manifestation esthétique d’expression, est un acte, et qu’elle a donc une finalité. Chacun apprend désormais à raisonner comme s’il était à soi seul une station de radio ou une chaîne de télévision contrainte de laisser constamment son public sous tension pour l’empêcher de passer à la concurrence.
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Sans doute y a-t-il des cas où l’hésitation est permise, et même recommandable. Aussi, en attendant que le journal Le Monde mette au point le logiciel qui nous épargnera toute funeste erreur et toute déplorable errance en nous indiquant d’un geste « démocratique mais fin, démocratique mais sobre, démocratique mais sévère » comme disait Péguy du veston de Marcel Mauss, ce qui est à faire, à dire, à penser, à sentir et à imaginer, pouvons-nous peut-être nous contenter de la maxime stoïcienne que j’aime à citer, et qui n’a su être utile, la pauvre, qu’aux barbares non connectés de la civilisation gréco-latine et aux débranchés de la civilisation chrétienne : « Avoir la résignation de supporter les choses qu’on ne peut pas changer, avoir le courage de changer celles qu’on peut changer, avoir la lucidité de distinguer les unes des autres. » La méthode que je préconise est simpliste. On s’isole ou on reste en compagnie de quelqu’un en qui on a confiance. On se met en face de son cas à soi, de sa souffrance à soi, bien franchement. Et on fait le test, on voit ce que dit la maxime, quelle couleur elle prend. On voit si c’est en parlant ou en se taisant qu’on montre une vraie résignation (qui n’est pas la lâcheté). On voit si c’est en parlant ou en se taisant qu’on montre un vrai courage (non pas un courage imité, toujours faux). On voit si c’est en parlant ou en se taisant qu’on montre une vraie lucidité (non pas un conformisme ou un autre, ils sont tous fraternellement idiots). Puis on a le choix : on parle ou on se tait. En tenant naturellement, dans tous les cas, pour zéro, la contribution des moralistes appointés.
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Une suggestion est offerte en prime : recourir aux textes classiques. À Virgile, par exemple. On peut relire, dans L’Ėnéide, l’épisode Didon et Ėnée. Lui aussi avait pas mal de choses sur le cœur, des choses, à mon avis, encore beaucoup plus lourdes mais qu’il ne voulait pas disperser à tous les vents mauvais, à tous les vents imbéciles, des choses qui avaient besoin d’être recueillies par un silence plus vaste qu’elles, des choses si encombrantes qu’il lui fallait, pour les déposer, la profondeur d’une amitié, l’infini d’un amour. C’est à Didon, un jour inattendu, qu’il les dit, ces choses. À son amie et son amante, à son amie qui lui veut du bien, à son amante qui « boit l’amour à longs traits ». Et qui, parce qu’elle l’aime, le connaît. Et qui, parce qu’elle l’aime, jette sur lui un regard infiniment lucide. Ses malheurs, elle le sent, il faut qu’il les lui raconte, il faut qu’ils s’écartent de lui et qu’ils viennent alimenter le feu de leur amour. C’est elle qui lui dit de parler. Seul il ne pourrait pas et, sans son aide, il n’oserait pas. Au mieux conterait-il sa peine à la nature, au ruisseau, à la forêt, aux oiseaux. C’est difficile de se confier. Il résiste. On ne parle pas de ce qui fait vraiment souffrir pour un chatouillement de vanité, pour un gratouillis d’importance. Il ne s’agit pas d’un concours d’émotion, le but n’est pas de se faire des amis numériques comme autant de mensonges, on ne vient pas verser son piment dans la cuisine du monde. « Reine, lui dit-il, vous m’ordonnez de rouvrir de cruelles blessures. » Peu importe la reine, peu importe le grand style. Ces mots-là, qui contiennent déjà tout l’aveu, dont l’aveu ne sera que le dépliement et le déploiement, Ėnée ne peut les adresser qu’à cette femme. « Infandum, regina, jubes renovare dolorem » dit-il donc, comme ne le comprendront plus, magnifique succès socialiste, les petits Français. Parler de sa douleur, il y a un peu de sacré là-dedans, ça ne se fait pas n’importe où, n’importe quand, avec n’importe qui. Pas avec un interviewer hanté par la pendule qui coupera court à votre aveu hésitant en vous remerciant en tout cas d’avoir été son invité. Parler de sa douleur, toucher par la parole ce point où l’on sent jusqu’à l’angoisse qu’être soi c’est très proche de ne pas être soi, cela n’est possible, cela n’est humain que loin de la foule, en marchant avec un ami sous la nuit solitaire ou, à défaut, dans la distance respectueuse que peut installer l’écoute bienveillante du médecin ou du psychologue. On ne parle pas de choses graves à une foule distraite. Une foule n’est qu’un agglomérat de refus. L’Ėvangile lui-même ne sait faire autre chose que d’en avoir pitié. Lui parler comme si elle était une personne, c’est douter soi-même d’en être une. La seule manière d’être une personne dans la foule, c’est d’en sortir.
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On nous dit que nous sommes des citoyens ? Parfait. Prenons la nouvelle au sérieux. Comprenons que la vie même de la collectivité, de la nation, est en nous, que notre esprit et notre cœur y ont librement accès. Que c’est au fond de nous-mêmes, non pas ailleurs, qu’il nous faut chercher ce que nous pensons, ce que nous désirons, ce que nous voulons. La citoyenneté, ce n’est pas de colorier des images, c’est de les dessiner. En fait de questions, comptent d’abord et avant tout celles que nous nous posons nous-mêmes, en nous-mêmes, par nous-mêmes. Qu’une telle prise de liberté apparaisse plus scandaleuse aux chroniqueurs politiques qu’une banale prise d’intérêts en Bourse, la réflexion de l’un d’eux le laissait entendre l’autre soir, quand étaient commentés les résultats des primaires de la gauche. « Les électeurs, disait-il, aiment bien brouiller les cartes. » Je n’ai pas eu envie de sourire. J’avais sous les yeux l’étonnement d’un honnête homme devant une impensable révolution. Mais oui, c’est là, en définitive, que se fabriquera l’avenir. Dans la ferme volonté des supposés citoyens de devenir d’incontestables, et donc de malcommodes citoyens. Dans leur obstination à refuser froidement toute raison supérieure qui les contraindrait d’imposer silence à leur conscience. Dans leur détermination à se mettre toujours en face d’eux-mêmes, et à y rester. Dans leur capacité à compléter ce débat intérieur par un dialogue avec ce que nous offrent les grands textes qui ont construit la culture française de nos prédécesseurs et dont l’absence, si elle se prolonge, fera la barbarie européenne ou mondiale de nos successeurs. Et là, avec les agnostiques si nous sommes croyants, avec les croyants si nous sommes agnostiques, nous nous trouvons dans une parfaite identité de pensée et de projet, aussi parfaite que serait notre opposition commune aux indécents et aux stupides qui entendraient fonder la vie publique sur autre chose que la conscience de ceux qui la vivent.
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Nous, citoyens, n’allons donc pas nous comporter en écoliers, en troufions, en subalternes. N’allons pas accepter la tambouille intellectuelle qu’on nous prépare, même si on l’accompagne, pour que nous ayons l’air d’exercer notre liberté, de différents petits sachets de condiments moraux ou idéologiques. Nous ferons nous-mêmes notre tambouille et c’est celle-là que nous mangerons. Aucune autre. C’est-à-dire que, loin de répondre aux problèmes que les experts bricolent pour nous embarrasser, nous inventerons, nous fabriquerons, nous créerons nous-mêmes, de A à Z et d’alpha à oméga, notre problématique. J’emploie à dessein ces deux mots, car la confusion qu’on entretient entre eux est puissamment significative. Il n’est pas exact, et donc pas convenable, de dire qu’on a une problématique lorsque l’on a perdu ses lunettes. On a, si l’on veut, un problème : l’opticien aidera à le résoudre. Cette faute n’est pas le fruit du hasard, elle est parfaitement cohérente avec la destruction systématique de toute vision logique et l’installation tyrannique du non-sens qui sont les caractéristiques principales de la langue du Nouvel Empire, celle qui est assez mal élevée pour fêter Technoël. Une problématique n’est pas un problème, c’est une relation qui s’établit ou qu’on établit entre une série de problèmes apparemment différents. Ce mot désigne l’organisation ou le réseau de liens qui donne sens à ces problèmes et permet de garder l’espoir de les résoudre un jour. Problématique sous-entend que l’esprit est au travail, qu’il ne dort pas, qu’il n’y a pas de question orpheline, que résoudre un problème, c’est le relier à une foule d’autres, que nous ne sommes pas enfermés, que nous avons moins besoin de flatulence émotionnelle que d’attention et de réflexion. Une difficulté ou une souffrance s’apaise quand on ne refuse pas de la placer dans une lumière qui, tout en en reconnaissant entièrement la singularité, lui ouvre des perspectives sur le monde, la relie à d’autres problèmes, à d’autres difficultés, à d’autres souffrances et, à travers elles, à l’humanité tout entière. Mais relier, unir, faire allusion, consonner sont des idées subversives quand le langage commence à n’être plus que le reflet de la démence.
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Il n’est pas une conscience libre aujourd’hui, vers quelque horizon que regarde son intelligence, qui ne se sente étrangère à ce que charrie l’air du temps, qui ne s’alarme, quand, un instant, elle se demande ce qu’elle souhaite vraiment; de l’ahurissante contradiction entre l’atmosphère qu’elle désire et l’air qu’elle respire. Les seuls qui se sentent à l’aise dans ce cirque sont ceux qui, pour en monter la toile, ont renoncé à toute autre ambition. Mais il n’est personne qui n’hésite à avouer, et même à s’avouer, le malaise où le jette ce stupéfiant écart, le doute indéfinissable que créent dans son âme les sophismes et les inepties dont on l’abrutit. Règne du semblant. On fait le citoyen quand on vote, on joue au citoyen quand c’est jour d’émotion collective, quand on entonne le même hymne pour pleurer des victimes et exciter des footballeurs. Puis, la dernière mesure envoyée dans la pollution, on cherche à qui obéir, on s’écrase, on se meurtrit, on se cherche des sauveurs. Se reconnaître libre, ce ne peut être que nager contre le courant : personne ne peut être héroïque toujours. Alors, pour oublier, on vide les fonds de tiroir, on fait de la vérité avec des potins, de la vie avec de l’inerte, de l’être avec n’importe quoi. On est aux abois. On a peur du manque, il est partout. On s’active, on se persuade, on répète, on récite. Le néant, on l’appelle réalité, à tout hasard. « Rien n’est jamais assez quelque chose. »
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Ces derniers mots sont d’Aragon, au chapitre XXXVI d’Aurélien. Il y parle d’une certaine catégorie de gens « pour qui rien n’est jamais assez quelque chose ». Ce chapitre constitue une sorte de parenthèse dans le roman, un aparté lucide et douloureux qu’on peut lire pour lui-même. Pages inquiètes et puissantes, larges perspectives, déploiement de l’émotion et de l’écriture, formidable capacité de troubler qui, soudain, comme se pose un oiseau, s’abolit en une formule d’une impitoyable simplicité, tout nous dit que nous sommes ici non seulement au centre du roman, mais aussi au cœur de l’œuvre et au plus près de l’écrivain.
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Un grand texte, qui constitue aussi un diagnostic extrêmement précis. Car le romancier feint ici de parler en médecin. Clinique, épidémiologie, sans doute se souvient-il-de l’étudiant en médecine qu’il fut avant d’être mobilisé, en 1917, comme brancardier puis, avec le grade d’adjudant, comme médecin-auxiliaire. Sans oublier que ces années de médecine étaient aussi celles du dadaïsme naissant, de la réalité décentrée et des grandes amitiés avec André Breton et Philippe Soupault.
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Diagnostic médical, car il y a maladie, maladie contagieuse. Ceux « pour qui rien n’est jamais assez quelque chose » souffrent d’un mal aussi repérable que la grippe. Qui a ses symptômes comme elle a les siens. Mais, dans son cas, aucun vaccin en vue. Le nom de cette pathologie ? Il apparaît dès les premières lignes du chapitre : « Il y a une passion si dévorante qu’elle ne peut se décrire. Elle mange qui la contemple. Tous ceux qui s’en sont pris à elle s’y sont pris. On ne peut l’essayer, et se reprendre. On frémit de la nommer : c’est le goût de l’absolu. »
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Le fantastique coup de phare de ce chapitre nous éclaire, nous. Et il éclaire lumineusement le monde où nous vivons. Bérénice Morel, une jeune provinciale soudain entrée dans la vie d’Aurélien Leurtillois, souffre de cette passion-là. On passera ici les circonstances du roman et l’histoire d’un couple dont les amours ne furent pas heureuses. Plus qu’à la malade, on s’intéressera à la maladie, comme  il faut le faire quand un patient souffre d’un mal inconnu et probablement contagieux. Car, microbe ou virus, le goût de l’absolu est partout. Il n’oublie ni n’épargne personne. Les formes qu’il revêt sont « innombrables, ou trop nombreuses pour qu’on se jette à les dénombrer ». Plus visible dans les âmes les plus évoluées, dont il mine les fondations, il peut aussi prendre « des formes sordides qui portent ses ravages chez les gens ordinaires, les esprits secs, les tempéraments pauvres ». Toujours, on le reconnaît à ce symptôme : « une incapacité totale pour le sujet d’être heureux. » Pourtant, le goût de l’absolu pose la question du bonheur mieux que ne le ferait n’importe quel autre mouvement du cœur. En effet, loin de plonger ses racines dans le malheur, ou dans le vice, ou dans la méchanceté, ou, de quelque manière qu’on les nomme, dans la faute ou le péché – ni même dans une faiblesse, dans une faille, dans une quelconque insuffisance ou imperfection -, « il se porte à ce qui est l’habileté, la manie, l’orgueil du malheureux qui l’accable. » Donc, à ce qu’il sait le mieux faire. Donc, à ce qu’il est le plus habitué à faire. Donc, à ce dont il est le plus fier. Soixante-douze ans après la parution d’Aurélien, le recul épidémiologique nous autorise à présenter à la communauté scientifique une hypothèse précise : c’est la maladie de la positive attitude, de la pesante et stupide positivité. Sans doute n’est-elle pas née de cette positivité mais elle a été à la fois révélée et prodigieusement aggravée par elle, et ne disparaîtra qu’avec elle.
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La maladie attend sa victime au cœur de son rapport avec le monde. C’est là qu’elle se cache. Elle n’est pas ce rapport, mais elle est tapie en lui, elle y gît, elle se confond avec lui. D’où, à la fois, la stupéfiante multiplicité des formes qu’elle peut prendre et la ressemblance profonde des symptômes qu’elle provoque. Multiplicité des formes : « Tout dépend d’où l’on met cet absolu. Ce peut être dans l’amour, le costume ou la puissance, et vous avez Don Juan, Biron, Napoléon. Mais aussi l’homme aux yeux fermés que vous croisez dans la rue et qui ne parle à personne. Mais aussi l’étrange clocharde qu’on aperçoit le soir sur les bancs près de l’Observatoire, à ranger des chiffons incroyables. Mais aussi le simple sectaire, qui s’empoisonne la vie de sécheresse. Celui qui meurt de délicatesse et celui qui se rend impossible de grossièreté. Ils sont ceux pour qui rien n’est jamais assez quelque chose. » Multiplicité des formes à quoi correspond l’identité des symptômes, du symptôme. L’incapacité d’être heureux conduit en effet celui qui en est atteint à détruire « par une rage tournée sur elle-même ce qui serait son contentement. » Non seulement il se trouve « dépourvu de la plus légère aptitude au bonheur », mais on voit encore « qu’il se complaît dans ce qui le consume. Qu’il confond sa disgrâce avec je ne sais quelle idée de la dignité, de la grandeur, de la morale, suivant le tour de son esprit, son éducation, les mœurs de son milieu. Que le goût de l’absolu en un mot ne va pas sans le vertige de l’absolu. Qu’il s’accompagne d’une certaine exaltation, à quoi on le reconnaîtra d’abord. »
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Ne pas oublier que le même Aragon qui, en 1944, nous mettait si fermement en garde contre le goût de l’absolu avait entrepris, vingt ans plus tôt, un gigantesque roman intitulé La Défense de l’infini auquel il avait travaillé pendant quatre ans à partir de 1923, avant de le brûler en 1927. Défendre l’infini contre le goût de l’absolu, voilà qui ne manquerait pas de sens. Il suffirait d’expliquer un peu aux jeunes, je crois qu’ils comprendraient, qu’ils sentiraient. Un gentil jeu de chamboule-tout pour faire valser les solennités, une mise en désordre d’à peu près tout fondée non pas sur la hargne pontifiante des spécialistes de l’humain mais sur une impitoyable liberté avec, dans ses bagages, un mépris de fer pour toute la catégorie de l’excrémentiel, sa réussite, son réalisme, ses images, sa communication : la vie deviendrait vivable, la seule possible, la vie en mode voyage. En attendant, comme on m’apprenait à regarder le soleil à travers un morceau de verre fumé, il m’arrive de regarder mes semblables, et ce que je peux apercevoir de moi, au travers de cette opposition : goût de l’absolu/défense de l’infini.
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Et d’abord Aragon qui parle de lui, bien sûr, dans cette affaire, d’Elsa, du Parti communiste, de tout ce qui a compté dans sa vie. Il m’a dit un jour que nous nous ressemblions beaucoup. Je n’en ai pas perdu la raison mais cela m’a donné le goût de chercher dans ce que je croyais comprendre de son existence et de ce que je savais de la mienne quel pouvait être ce point commun. Je l’ai pressenti quand j’ai entendu ses adversaires lui reprocher, avec ce ton de haine qu’ils lui réservaient, et avec quelle jouissance, ses textes sur Staline. Rien ne m’a jamais été plus étranger que la dévotion à l’URSS, mais rien ne m’a jamais été plus proche que le conflit intérieur de cet homme. Moi aussi, tout autrement, dans ma logique de militant catholique, j’avais cédé au goût de l’absolu, moi aussi j’avais bouché la béance de mon angoisse par des adhésions qui semblaient m’en protéger, moi aussi je m’étais laissé étouffer par des pensées vastes et sublimes mais indiscutables, par de grands élans précuits, par des synthèses indétricotables : allez donc vous dire à vous-même, quand vous êtes ainsi, quand la machine grandiose vous ignore entièrement, quand elle vous tord l’esprit et le cœur comme on tord un bras, allez prendre au sérieux le sentiment de honte qui vous étreint, essayez, si vous le pouvez, de ne pas vous le reprocher, essayez de ne pas vous mépriser, de ne pas vous haïr ! Et, quand vous redevenez le petit soldat que vous ne voulez pas être, quand vous l’êtes encore plus qu’on ne vous le demande pour éteindre en vous l’insupportable désir de liberté qui vous envahit et vous suffoque, allez croire que vous oserez un jour la quitter, la prison ! Vous vous résignez à l’aménager, vous vous échinez à faire de ce rien un quelque chose et, grâce au Ciel, vous n’y parvenez pas, ce que vous prenez pour un échec… Alors, vous commencez à habiter le monde réel, celui qui ne zappe pas les rêves. Et non seulement vous ne renoncez pas à croire à ce à quoi vous avez toujours cru, mais vous y croyez plus que jamais, vous y croyez… comme si vous n’y croyiez pas, comme si le mot croire était de trop. C’est là. Une présence lointaine, une évidence qu’on ne songe pas à vérifier. Dont on n’attend plus rien. Tout est là.
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Qu’on appelle cela, si l’on veut, la recherche de l’authenticité, mais en évitant les images pieuses, même laïques. Entre soi et soi, il y a toujours le même écart, il semble même parfois qu’il grandisse. Mais on le supporte mieux, comme si on lui donnait raison, comme s’il devenait un allié. On ne s’est pas blindé, on s’est même habitué à ne pas l’être. L’inconfort paraît naturel. Et s’installent des évidences oubliées qui empêchent le paysage intérieur de se fermer. Chacun a les siennes, j’ai les miennes. Vers mes treize ou quatorze ans, un camarade plus âgé de quelques années, élève au lycée Henri IV, me parlait régulièrement de Spinoza. Je ne comprenais à peu près rien de ce qu’il me racontait, mon ambition était surtout de ne pas perdre la face. Un jour pourtant, il me fit un commentaire sur la distinction entre natura naturans et natura naturata. Je n’en ai rien entendu, mais je me suis jeté comme un gangster sur ces quatre mots mystérieux, je les ai raflés comme un affamé lâché dans une pâtisserie, j’en ai repeint le sens comme le voleur la carrosserie de la voiture dont il vient de s’emparer. Je sais que j’ai longtemps pesé en moi-même naturata et naturans. Naturata, la nature naturée, me parlait de choses sages, rassurantes, un peu ennuyeuses. La large syllabe finale de naturans, au contraire, ouvrait l’horizon, labourait la terre, le monde, ma vie. Mais surtout, le sentiment m’est venu que naturata pouvait se changer en naturans, le monde qui est en monde qui devient, mon existence telle que je me la racontais en mon existence telle que je la rêvais. En somme, que tout était ouvert. Je crois que naturans, la nature naturante, a épousé mon adolescence. Ce mot est devenu mon navire intérieur ; du bastingage, j’envoyais des petits signes d’amitié à naturata, mais le vent me mettait à une distance vertigineuse de tout, je m’en sentais infiniment heureux. Une nature en train de naturer, quelle merveille ! J’étais évidemment ainsi et cela ne finirait qu’avec moi, si jamais je finissais.
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Le goût de l’absolu est en nous, le sens de l’infini aussi. L’un immobile, l’autre en mouvement. L’un nous définit, l’autre nous indéfinit. L’un nous colle au monde, l’autre nous en décolle. L’un est anxieux et soucieux de vérification, l’autre obstinément confiant. L’un, apparemment tourné vers le monde, nous condamne à nous-mêmes ; l’autre, apparemment tourné vers nous-mêmes, nous désigne des issues secrètes. Bien comprendre que les deux jouent sur le même registre, sur le même clavier. Il ne s’agit pas là du combat de l’esprit contre la chair. Le goût de l’absolu est aussi charnel que le sentiment de l’infini, aussi intellectuel, aussi spirituel. Les deux s’exercent sur les mêmes passions, les mêmes pensées, les mêmes sentiments, les mêmes sensations, les mêmes rêves. Mais le goût de l’absolu nous rend anxieux, il met tout en doute dans notre vie, non seulement le bien-fondé de nos actes et de nos pensées, mais aussi le chemin sur lequel nous marchons. Rien de ce qu’il nous suggère n’a d’autre but que de nous protéger de ce bain d’inachevé en quoi le sentiment de l’infini nous plonge immédiatement et définitivement. Il n’a rien, lui, à protéger, à conquérir, à posséder, à anticiper. Il file droit au seuil du mystère. « Il n’y a vraiment plus rien de commun entre vous et moi, mon cher Aurélien, plus rien… » dit Bérénice à la fin du roman, juste avant de mourir, en une phrase parfaitement symptomatique du goût de l’absolu. À quoi s’oppose, dans le langage claudélien de La Ville, les paroles de l’amant à l’amante : « Tu es la vérité avec le visage de l’erreur, et celui qui t’aime n’a point souci de démêler l’une de l’autre. » Le goût de l’absolu interdit l’ambiguïté. Le sentiment de l’infini se niche insolemment en son cœur et la laisse, amoureusement et ironiquement, se dissiper en s’élargissant. Pour l’un, la fin est déjà tatouée dans le commencement. Pour l’autre, il n’y a et il n’y aura jamais rien d’autre que du commencement. Inutile de dresser une barrière : il n’y a personne à enfermer.
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« Les choses sont là, disait aussi Paul Claudel, pour se conférer l’une à l’autre l’authenticité qui n’existe que du fait de leurs rapports. » Aveuglé par le goût de l’absolu (celui de l’autre ou le sien propre), on ne sait les voir qu’isolées, prises dans une relation de guerre ou de séduction, qui est la guerre aimable. « Avec la tragédie, écrivait Jean Anouilh dans son Antigone, on est tranquille. » Rien de mieux distribué, comme on dit au théâtre, que la tragédie, que la guerre. Dans ces circonstances, on sait qui est qui, quoi est quoi. L’homme tranquille se méfie prudemment de l’entremêlement des choses, leur imprévisible entrelacs pourrait l’entraîner, l’aspirer, le happer, le diviser, le décomposer. Il préfère le désordre rangé à l’ordre dérangeant. Le citoyen du goût de l’absolu est à l’aise dans la guerre froide. C’est un homme de conviction, un homme de parti, un militant de tout et d’autre chose encore. Être lié à lui-même le satisfait. Cet enfant ne peut s’endormir qu’entouré de ses jouets ; tout est ici, près de lui, bien présent, bien visible : ses opinions, ses projets, son sens surtout, ce doudou. Son désir inavoué, c’est que l’humanité devienne ou demeure cette « immense et parfaite pouponnière » dont parlait Emmanuel Mounier. Chaque jour, il lui faut se répéter à lui-même qu’il est bien à sa place, à son indiscutable place. Comme ses amis sont à la leur. Comme ses ennemis sont à la leur. Comme ceux avec qui il se brouille pour ne pas comprendre que tout est, de fait, embrouillé, sont à la leur. Tout, pour lui, doit avoir sa place marquée, même le malheur : c’est à cette condition qu’il s’y résigne, ainsi peut-il jouer à l’homme, au citoyen, au travailleur, c’est-à-dire, dans les trois cas, au rangé. Mais il joue faux, et le sait. Il en accuse le décor, la mise en scène, l’auteur. Pour y remédier, il faut que le monde soit de plus en plus crédible, de plus en plus solide, puissant, autoritaire. Il faut impérativement que le monde prenne, et qu’il le prenne, lui. Qu’il prenne comme une sauce qui s’épaissit, une pâte qui s’alourdit. Et qu’il le prenne, qu’il l’emporte, qu’il l’arrache à l’angoisse, à l’errance, à la vie. Parfois il soupçonne qu’il vit son existence côté mort, qu’il s’interdit de vérité comme d’autres de roulette. Mais il surmonte cette tentation de désespoir, pratique la tolérance et se dit qu’il est naturel de redouter la mort. L’habitude aidant, tout cela n’est pas si intolérable.
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Le néant, pourtant, quand on ne veut pas que rien soit autre chose que rien, vous prend à la gorge. Laurent Joffrin évoque à la télévision le fameux « J’aime l’entreprise » de Manuel Valls. Un bref silence, il baisse les yeux. Puis il dit : « Je le comprends. Il avait besoin du Medef. » « Lumière sur lumière », dit le Coran. Ici, c’est nuit sur nuit. D’où, peut-être,-dans la noirceur de la Maison Blanche, la force d’une parole non mensongère, quand Donald Trump cite My Way : « And now, the end is near… »
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Chacun de nous, finalement, pourrait être prêt à comprendre n’importe lequel de ses semblables. À leur manière, les qualités et les défauts que suscite l’époque l’y invitent. La générosité peut y aider, mais aussi une certaine indifférence qui facilite l’approche. Le relativisme le plus sceptique incite à se montrer accueillant, mais aussi le sens aigu de l’irremplaçabilité. Il se trouve seulement que comprendre quelqu’un, de nos jours, s’approcher avec bonne foi de quelqu’un, c’est aussi pressentir, au fur et à mesure que tombent les barrières et les préventions, qu’un sentiment profond, indépassable, nous unit à cet autre que nous voulons apprendre à connaître : la conscience douloureuse de l’insignifiance du monde. Et c’est également deviner que le même sentiment habiterait, comme le nôtre, le cœur de n’importe quel autre interlocuteur. Autrement dit, que notre refus du monde s’affirme et grandit au fur et à mesure que s’affirme et grandit notre amitié pour les êtres. Que notre jugement sur le monde gagne en sévérité, en sévérité légitime, au fur et à mesure que nous renonçons, comme à une sottise et à une inconvenance, à tout jugement sur notre prochain, fût-il un prochain lointain. Que nous ne sommes plus du tout prêts à accorder le moindre début de sens à la formule de Kafka qui faisait, inexplicablement à mes yeux, les délices masochistes de beaucoup de jeunes esprits de ma génération : « Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde. ». Eh bien, non, je ne seconde rien du tout. Et si je l’ai fait, j’ai eu tort.
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Ce constat désolé de l’incommunication qui ne cesse, et ne cessera plus, de s’étendre et de s’approfondir, concerne donc, indissociablement, les personnes et le monde, l’individuel et l’universel. Bérénice n’a pas la moindre chance, aujourd’hui, d’imaginer qu’un engagement politique la fera échapper à sa solitude. En cela, d’ailleurs, elle est bien la fille de son auteur, qui non seulement avait une sainte horreur des manifestations et des défilés, mais encore n’a cessé d’affirmer que, loin de s’être fait romancier parce que communiste, il s’était fait communiste parce que romancier, c’est-à-dire qu’il était parti de lui-même, de sa subjectivité, de la défense de cette subjectivité au nom, précisément, de ce qu’elle comportait, pas moins que toute autre, d’infini. C’est dire que cette tension entre le goût de l’absolu et la défense de l’infini, problématique aragonienne, devient désormais absolument centrale : elle concerne, du même coup, notre destin et celui du monde. De quelque façon qu’on la nomme, on n’y échappera pas, telle est la première évidence qui devrait entrer peu à peu, comme par un processus inversé de forceps, dans le crâne des politiques et des responsables de toutes sortes, la seconde évidence étant que la communication est rigoureusement incapable d’apporter le moindre gravier à ce chantier puisqu’elle est dénuée de toute dimension personnelle comme de toute perspective universelle.
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Car il s’agit bien, à la fois, d’une affaire personnelle et d’une affaire universelle. Mais où l’on n’entre que par une seule porte, la première. La prolifération des discours sur la société et la dignité excessive qu’on accorde à ce fantôme ne compensent nullement, en effet, la lente extinction de la conscience citoyenne et le renoncement des vivants à leurs privilèges et à leurs responsabilités. Quand on abandonne le soin de son existence à cette abstraction sans grande réalité, on annule en fait le sens de tous les mots donc on se réclame. La démocratie, la citoyenneté, la République ne sont plus alors que les cases du jeu de société qu’est devenue la vie publique. Divertissement honorable, certes, et qui maintient en activité une certaine catégorie d’esprits soucieux de pratiquer leur gymnastique. Mais la vie a pris congé.
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Ne pas vouloir changer le rien en quelque chose, voilà qui paraît simple. « Ne pas combler la béance », disait Deleuze. Et Francis Jeanson : « Le sens, c’est le ver dans le fruit, c’est ce qui est rendu possible par un trou, un creux, un vide. » Et encore : « Il n’y a de sens que dans la mesure où on accepte de sortir de soi. Donc le sens s’inscrit dans un vide, dans un manque. Il n’y aurait pas de sens si on était plein : plein de soi. » Gaston Miron, le poète québécois, écrit, lui : « Je bois à la gourde vide du sens de la vie ». Enfin, cité par Aragon, Michel-Ange : « Ne rien faire, ne rien sentir, voilà ma grande aventure. »
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Il est raisonnable d’emporter des vivres quand on part en randonnée mais hasardeux de leur demander son chemin. Ces références-là, ces marques d’amitié, ne sont pas à enfermer dans la glacière portative mais dans la chaleur de l’esprit et du cœur. D’autres comme nous-mêmes ont connu de semblables doutes, de semblables angoisses, un semblable désir de vivre. Du fond de leur absence, leur présence valide notre aventure. Ils nous font un signe bref : c’est assez pour que nous tendions la main à notre solitude. Pas de conseils, pas d’objectifs. « C’est toujours la première fois. »
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Les amis ? Ni sans eux, ni avec eux. Les ennemis ? Ni avec eux, ni sans eux. Ne pas se débarrasser du rien en projetant son angoisse n’importe où, ne pas inventer des valeurs qu’il faudra défendre en s’égosillant de plus en plus sec au fur et à mesure qu’elles vous fondront dans les doigts, des causes qui vous rendront furieux à l’égard de ceux qui, en ne tombant pas en pâmoison devant elles, vous rappelleront au sérieux. Entendre ce qu’il y a de farceur dans le silence, de malappris, de déconcertant. Accepter de perdre le nord, c’est-à-dire, en gros, lui faire confiance. Être à soi-même son meilleur humoriste. Comprendre que le seul absolu possible, le seul qui ne mente pas, c’est le relatif, et qu’il est aussi le meilleur copain de l’infini. Pourquoi donc l’a-t-il brûlée, au fait, sa Défense de l’infini, pourquoi, mais pourquoi ?
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Tous à l’école de l’élémentaire ! Tous au plus près de soi, chacun à sa solitude, pas de maîtres à penser, pas de spécialistes de la profondeur, chacun à son indéchirable simplicité, unique et infaillible remède à la tyrannie à mille têtes.
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« Dieu est une question, pas une réponse » écrit Kamel Daoud dans son très beau Meursault, contre-enquête. Si vous ne voulez pas lire Dieu, lisez la vérité, lisez la vie, à condition qu’il y ait de la vie dans cette vérité et de la vérité dans cette vie. Je marche dans les ténèbres, bien sûr, j’avance comme je peux, mais quelque chose me dit que c’est cette fenêtre-là qui peut éclairer l’époque, qu’il y a là une intuition essentielle. Nous sommes des êtres de questions. Le vrai, le beau, le bien sont dans nos questions. Pas dans nos réponses, pas dans nos conclusions. « La bêtise consiste à vouloir conclure », disait Robert Musil. Pour ma part, j’ai toujours apprécié qu’une vie souvent précaire et incertaine m’ait toujours un peu décalé : voir le monde sous des angles divers m’a permis de comprendre pourquoi mon amitié allait, plutôt qu’à ceux qui le construisaient, à ceux qu’il irritait, qu’il blessait, qu’il fatiguait. J’ai aimé Alceste, j’ai aimé Cyrano, j’ai aimé Léon-Paul Fargue. Pas possible d’aimer ceux-là et d’aimer ce monde. J’aurai vécu en boitant.
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Et voilà ! Tentation de vieux, je cesse de ramer, je me confie au fil de l’eau. Mais il suffit de rien, ouvrir une radio, retrouver une lettre et, au galop, sabre au clair, je reviens au monde. À peine le temps de changer de métaphore, j’entre en mêlée contre l’équipe tocarde du monde. Il y a des combats qui vous salissent, quand on s’excite pour des opinions, pour des clans, pour soi-même. Et d’autres qui vous rajeunissent, qui vous relient, qui vous revigorent. Dans ces cas-là, on lit en soi-même la nécessité de tous, l’urgence de tous, aussi clairement que la température sur le thermomètre. L’urgence, pas l’importance. L’importance n’a pas d’importance, on fait semblant mais on s’en fout. L’urgence, on la reconnaît à deux signes : personne n’en parle jamais mais, quand quelqu’un s’y colle, la vie change de climat.
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« Le travail, hurle Emmanuel Macron, c’est ce qui nous donne une place dans la société, c’est ce qui nous donne notre dignité, c’est ce qui nous permet de nous émanciper, de retrouver confiance en nous, ce qui nous permet de nous construire, ce qui nous permet de réussir et de faire réussir les autres ! » Macron dit cela mieux que les autres, mais ils disent tous la même chose. Pas un mot de vrai là-dedans, même si l’orateur, pour se persuader lui-même, hausse le ton. Mais ses auditeurs ? J’ai peine à croire que Bolloré, Dassault, Bettencourt, Arnault et Pinault aient organisé, le matin même, une visioconférence pour décider de remplir la salle de leurs plus fidèles communicants. Les gens qui sont là travaillent, ou ont travaillé, comme tout le monde, dans des entreprises, des administrations. Ils goûtent les délices de la concurrence avec les autres entreprises, les autres services, avec les collègues, avec eux-mêmes. Beaucoup ont eu peur pour leur emploi. Le chômage en a atteint ou frôlé plus d’un. Ils ont préparé en tremblant leurs entretiens individuels, apprécié la nuit blanche qui les précède. Ils ont appris à modeler leur parole sur celle du patron et de ses consultants du moment. Ils ont pris leurs tics. Ils ont supporté les petits chefs et, devenus eux-mêmes des petits chefs, ont découvert les grands. Ils ont récité, vérité n’oblige pas, des éléments de langage. Ils sont allés à des pots de retraite, ont ri jaune des lapsus des partants. On leur a dit qu’ils avaient deux vies, la professionnelle et la personnelle, deux vies qu’il faut séparer, sauf quand il faut les confondre. Ils ont été invités à des déjeuners, y ont surveillé la sonorité de leur rire, ont avoué à leur patron bourguignon qu’ils préféraient le bordeaux et, de s’être autorisé cette liberté, se sont sentis grandis. Ils ont été rabroués comme des valets de Molière. Ils ont participé à ces rassemblements que des illettrés bien cravatés appellent des grandes messes, y ont échangé avec leurs voisins des regards dont ils avaient soigneusement épousseté la malice. Au début de leur carrière, l’injustice les meurtrissait. Tandis qu’on les invitait à célébrer l’entreprise et ses valeurs, la démocratie et ses valeurs, le progrès et ses valeurs, le señor Grand-Talent du dernier étage se gonflait d’or comme si le progrès, la démocratie et les valeurs, les pauvres, devaient périr de ridicule. Puis le sentiment d’injustice s’est effacé, pas seulement parce qu’il est idiot d’être jaloux d’un sac d’or. Un autre l’a recouvert, était-ce même un sentiment ? Un voile, une sorte de brouillard, une vitre opaque. Ils ont commencé à se demander s’ils n’avaient pas passé leur vie à s’annuler eux-mêmes ; depuis ils n’ont jamais arrêté. La solitude, pas sûr que le marin la connaisse mieux qu’eux, ni l’explorateur, ni le promeneur égaré en montagne.
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Alors, pourquoi applaudissent-ils si fort ? Aragon nous le dit ! Le goût de l’absolu « se porte à ce qui est l’habileté, la manie, l’orgueil du malheureux qu’il accable ». Les applaudisseurs de Macron, qui pourraient tout aussi bien être les acclamateurs de Valls ou les enthousiasmés de Fillon viennent faire semblant, viennent faire honnêtement semblant, parce qu’il leur est absolument vital de croire que tout ce bazar a un sens, même si toute leur expérience le dément. Parce qu’ils sont prêts à jurer qu’ils le croient alors qu’ils ne le croient pas. Mensonge ? Non. Panique. Il leur est indispensable, vital, que ce rien qu’on appelle esprit de l’entreprise, ressources humaines, compétition, croissance, épanouissement, ait l’air de quelque chose. Ce qu’ils demandent aux politiques ? Des raisons d’y croire en sorte de pouvoir continuer à ne pas y croire. Ils sont habitués à leur travail, ils le font bien, ils en sont fiers. Et pourtant, habitude + compétence + fierté = zéro. Qui ne comprend pas cela ne comprend rien au monde du travail, rien au monde tout court. Le travail a été sinistré dans son essence même, saboté. Il faut dire aux politiques que, quand ils parlent de la valeur travail, il n’est pas nécessaire qu’ils se fatiguent à peaufiner leur intervention. Quelques mots, et c’est bon. Les travailleurs par-ci, le travail par-là, la dignité, l’humanisme, tout cela va très bien. On ne leur en demande pas plus, on ne veut pas en entendre plus ! De la magie, juste de la magie. Rien à foutre, les gens, des programmes ! Le meilleur, c’est celui qui accorde un sursis à leur peur, qui proroge les apparences. Ne vous indignez pas. Il est difficile de se dire qu’on s’est trompé toute sa vie, c’est trop dur ! Le bon candidat, c’est celui qui a encore quelques petites pastilles de faire semblant à offrir.
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En lisant les quelques lignes d’Emmanuel Macron sur la valeur travail, j’ai eu un regret d’ordre rhétorique. « Le travail, dit-il, c’est ce qui nous donne une place dans la société, c’est ce qui nous donne notre dignité, c’est ce qui nous permet de nous émanciper », etc. Pourquoi cette rupture du rythme ternaire ? N’aurait-il pas pu dire : Le travail, c’est ce qui nous donne une place dans la société, c’est ce qui nous donne notre dignité, c’est ce qui nous donne l’émancipation ? Ou, pour rester dans le vocabulaire plus simple des deux premiers mouvements : le travail, c’est ce qui nous donne la liberté ? Qui ne voit pourquoi il évite cette formulation, pourquoi il l’écarte instinctivement ? Le travail, c’est la liberté, le travail donne la liberté, c’est la devise de toutes les tyrannies. Quand quelqu’un, quelqu’un de raisonnable, un démocrate, un républicain, veut exprimer, d’une manière ou d’une autre, l’idée que l’acte de travailler peut porter en lui quelque puissance de libération, il se casse immédiatement le nez contre les camps, contre Staline, contre Mao, et quelques autres. « Partout se posera la même redoutable question, écrivait Guy Debord, celle qui hante le monde depuis deux siècles : comment faire travailler les pauvres là où l’illusion a déçu, et où la force s’est défaite ? » Moi aussi, dans mes toutes premières sessions de formation, j’ai dû, en naïve bonne foi, parler du travail qui libère. Mais j’avais une chance que n’ont pas les politiques : ces visages, là, tout près de moi, l’infime sourire d’indulgence résignée qui les effleurait et dans lequel j’ai appris à lire : encore un qui ne comprend pas.
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Le travail ne donne pas la liberté. Il ne la donnera jamais, pas plus que la rivière n’ira défiler devant sa source. Juste le contraire : la liberté pourrait donner son sens au travail. Pas son cadavre, pas la liberté réduite au droit de gagner plus, plus que l’année dernière, plus que le voisin, plus que papa : cette liberté minable, et toujours hors de portée des pauvres, c’est un furoncle, c’est le pus de la servitude, c’est ce qui reste d’une grande chose quand la société bourgeoise l’a tripotée. Seule peut donner son sens au travail une liberté qui mesure ce qu’il peut être, ce qu’il peut faire, qui voit en lui une manière de continuer à créer le monde et, par là, le reconnaît comme le lieu de rencontre privilégié des humains, une liberté assez vaste pour ne pas sottement escamoter sa dimension métaphysique, symbolique, poétique dont personne ne sait plus ou n’ose plus parler, et sans laquelle, pourtant, il n’est qu’une ennuyeuse et vaine agitation.
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Rêverie, mais tenace. À la mesure de ce que nous engageons dans le travail. Presque impossible de se résigner à ce qu’il est, inconcevable de ne pas vouloir qu’il soit quelque chose de plus. Le travail, ou l’épreuve du déchirement : le monde moderne n’a pas inventé la situation mais l’a, de mille façons, exacerbée, dramatisée. On n’a pas tort d’insister sur les douleurs qu’elle provoque mais comment ne nous diraient-elles pas aussi des choses précieuses sur notre condition, sur nous-mêmes ? Comment n’en tirerions-nous pas, nous aussi, comme jadis le paysan, puis l’ouvrier, une sagesse ?
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L’horreur, ce n’est pas le travail. L’horreur, c’est son travestissement. L’horreur, c’est qu’il soit devenu le lieu où l’on paie des menteurs pour y vomir la pire espèce de morale qui soit. L’horreur, c’est qu’on veuille nous faire croire que nous ne voyons pas ce que nous voyons. L’horreur, c’est qu’on plaque sur la réalité l’image du rêve, escamotant ainsi la première et déchirant le second. L’horreur, c’est qu’on explique que le travail libère. L’horreur, c’est qu’on veuille nous faire oublier que travailler est aujourd’hui une nécessité biologique, que cette nécessité est de plus en plus difficile à satisfaire, que ceux qui n’y parviennent pas sont ignorés ou soupçonnés, que ceux qui y parviennent sont tenus dans une insécurité toujours plus menaçante et enserrés dans un réseau de contraintes et d’obligations de toutes sortes qui éteignent en eux jusqu’au goût d’eux-mêmes, jusqu’au parfum d’eux-mêmes. L’horreur, c’est que le discours qu’on sert aux travailleurs soit un sous-produit, un résidu, une contrefaçon, un replâtrage, un anesthésiant, un mythe démythifié qui n’entrera jamais dans aucune mythologie. L’horreur, c’est que, quoi qu’on y raconte, on n’y célèbre jamais autre chose que l’argent et la puissance, c’est-à-dire la mort. Que tout soit fait pour élimer ou éliminer le rêve, affadir le désir, peinturlurer le tragique. Dites tout cela au señor Grand-Talent, vous allez voir, il va froncer les sourcils et demander un rapport…
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On parlait autrefois des signes du temps, c’était aussi le nom d’une belle revue. Un livre de souvenirs avait mis en épigraphe cette pensée de Confucius : « Rappelle-toi que ton fils n’est pas ton fils mais le fils de son temps ». Quand la vie sociale ressemble à une piste d’autos tamponneuses, l’exercice devient difficile. Un choc à peine encaissé, un autre vous a déjà projeté ailleurs. Vous cherchez le visage de l’assaillant mais deux bolides vous prennent en sandwich, vous, vos convictions, l’idée que vous avez de la vie, du sens, de tout. Je ne crois pas un instant, pourtant, que la vérité, ou le sens ou, de quelque manière que nous le nommions, le je ne sais quoi auquel nous nous confions, nous ait le moins du monde abandonnés. Telle est en tout cas mon hypothèse, mon affirmation, ma foi. Cette espérance, aucun visage ne la dément, aucun regard ne la décourage. Le monde, lui, n’a pas de visage.
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La hiérarchie catholique ne paraît pas en être certaine qui déverse sur lui des tonnes d’un curieux produit que je ne peux désigner que par l’oxymore de charité soumise. Elle a vraiment besoin, c’est même son idée fixe, que le monde soit quelque chose. En atteste le document que le conseil permanent des évêques de France vient de publier sous un titre qui, à lui seul, est comme une procession de truismes : Dans un monde qui change retrouver le sens du politique. Je ne vois pas comment je pourrais penser du mal de ce document. Je ne vois pas non plus comment je pourrais en penser du bien. En fait, je ne vois pas comment je pourrais en penser quelque chose, sauf, peut-être, qu’il constitue un bon encouragement à imaginer une nouvelle Réforme. Invités à parcourir l’infiniment plat de ce texte, nous sommes menacés par le fameux vertige horizontal des horizons américains. Ou plongés dans un potage dans lequel nous nageons, comme d’un croûton à l’autre, entre les bavardages les plus éculés du moment. Tout y passe, comme la purée, on a bien vérifié de n’avoir rien oublié : le vivre ensemble, l’« insécurité sociétale », le salut aux associations, le nécessaire dépoussiérage de la devise républicaine, l’appel décisif à « une manière d’être ensemble qui fasse sens », la nécessité d’inscrire l’action dans le temps long, l’espoir résolument placé dans les « initiatives citoyennes et les désirs de parole ». Le tout rehaussé par le piment de formules comme celle-ci, dont on ne sait trop si elle évoque la mécanique du vélomoteur ou quelque projet d’arboriculture : « Le potentiel de dynamisme et de solidarité patine, sans arriver à trouver le point d’appui, l’élément catalyseur qui lui permettra de se développer et de porter tous ses fruits. » Heureusement, les passages importants, charitable attention envers la probable presbytie de la majorité des lecteurs, ont été imprimés en italique. Ainsi, comme on joue à la marelle, on saute d’une découverte à une autre. On apprend en frissonnant que « l’attitude et l’image de quelques-uns jettent le discrédit sur l’ensemble de ceux qui vivent l’engagement politique comme un service de leur pays. » Mais une fabuleuse découverte écarte ce danger : « notre société et, plus largement, toute vie en commun, ne peut pourtant pas se passer du politique. » D’où des positions aussi risquées et éclairantes que celle-ci : « Il y a un équilibre à trouver entre une sécurité maximale illusoire, et une protection des libertés qui est fondamentale. » Enfin, après l’originale certitude qu’« il ne peut y avoir d’avenir pour notre pays que dans une Europe forte et consciente de son histoire et de ses responsabilités dans le monde », vient l’affirmation proprement bouleversante que « chacun, à son niveau, est responsable de la vie et de l’avenir de notre société ».
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« Les erreurs de notre époque, expliquait Simone Weil dans La pesanteur et la grâce, sont du christianisme sans surnaturel. » Elle n’imaginait pas que les évêques eux-mêmes seraient à ce point dépourvus de cet ingrédient. Mais ce n’est pas la question religieuse qui me retient ici. L’aspect culturel, plutôt, ou anthropologique. Entre cette tiède paperasserie et l’intuition d’Aragon, la correspondance est fabuleuse. Au banquet de « ceux pour qui rien n’est jamais assez quelque chose » la hiérarchie catholique est à la table d’honneur, assise à son haut bout. Voilà. Des gens élevés et nourris dans la philosophie et la théologie peuvent donc prendre au sérieux des billevesées de communicants dont des politiciens insuffisants font leurs références majeures ? Des spécialistes de la pierre de taille et du bois noble peuvent se faire les apôtres du ciment et des panneaux de fibres ? Allons donc ! Les évêques de France sont si polis, si coopératifs avec le monde ! Leur demande-t-il de se repentir, ils s’inclinent sur-le-champ, un genou en terre, deux genoux, trois genoux ! Ballot qui les croit. Ils veulent que les apparences tiennent, point final. Pas les leurs, on ne leur en voudrait pas, les évêques aussi ont le droit de vivre ! Celles du monde. Et ça, ce n’est pas beau, ce n’est pas vrai, ce n’est pas bien. Et là, c’est Mgr Aragon qui a raison, pas eux. Qui a raison non pas contre eux, mais pour eux. Ils ne veulent pas que ça pète. Et, surtout, ils ne veulent pas en prendre la responsabilité. Les évêques ont peur de rien, comme tout le monde, ils veulent que rien soit quelque chose, que des bobards indigents les aident à sauver les meubles de la sacristie. Ils témoignent ainsi, à leur manière, eux qui, jamais de la vie, jamais de la vie divine, ne devraient avoir peur de ce rien-là, eux qui peuvent marcher sur les eaux et demander à la mort où donc est sa victoire, de l’extraordinaire puissance du phénomène décrit, il y a soixante-douze ans, dans Aurélien et qui, depuis, triomphe partout, même à l’église.
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Un stade, avec un terrain de foot. Chaque nuit, des petites bêtes très actives et très motivées sortent du sol et en déplacent les lignes, l’élargissant insensiblement en repoussant les tribunes, les avenues, la ville. Un jour, le terrain sera si vaste qu’il n’y aura plus de terrain ; le mot ne servira plus qu’aux journalistes.

6 février 2017

Aragon comme je l’ai cru

LE MARCHÉ LIX

Trente ans après, la mémoire et l’oubli ont fait leur œuvre, ensemble. Des gens et des événements, il reste l’ineffaçable qui, le plus souvent, est aussi l’injustifiable. Effaré de ce que faisaient de Mai 68, d’une même voix, ses chantres ambigus et ses détracteurs maniaques, j’ai écrit en 1998 un petit livre que je voulais un mémorial de la simplicité lucide et fraîche qui avait, à l’époque, envahi tant de consciences, et que je croyais, que je crois encore, toujours vivante, même si elle n’est plus qu’une petite touffe d’herbe dans le béton, in ti touf zerb dann béton comme on dit à la Réunion.
Ξ
Il y aura trente ans dans un mois, la radio m’avait réveillé avec une chanson d’Aragon, bien étrange à cette heure matinale. C’était Heureux celui qui meurt d’aimer, j’avais deviné tout de suite. Pour cet anniversaire-là, je m’étais promis de me taire. Sur les événements de Mai, je n’avais presque rien écrit, ce silence me pesait. Sur l’œuvre d’Aragon, au contraire, j’avais publié un livre en 1966, puis l’article de la première édition de l’Encyclopædia Universalis, d’autres textes encore dans la revue Europe et ailleurs, sans compter les conférences et les interventions. Je ne croyais pas avoir quelque chose d’utile à ajouter. Aragon et Elsa, j’en parle en famille ou avec les amis, et j’en parle, dans ce Marché, à d’autres amis, le plus souvent inconnus. Si j’expliquais cela à un jeune, je lui dirais ceci, plaçant mon vocabulaire sous son contrôle : en 98, si je m’étais tu, ça m’aurait frustré grave ; en 2012, garder tous ces souvenirs au chaud, ça le faisait.
Ξ
J’ai changé d’avis. Je vais parler d’Aragon. Conséquence indirecte, peut-être, de la controverse musclée qui a opposé deux spécialistes de son œuvre. En même temps que paraissait dans la Bibliothèque de la Pléiade des éditions Gallimard, sous sa direction, le tome V des Œuvres romanesques complètes d’Aragon, Daniel Bougnoux publiait, dans une collection dirigée par ce même Jean-Bertrand Pontalis dont je saluais la lucidité dans mon dernier Marché, un essai intitulé Aragon, la confusion des genres. Légataire testamentaire d’Aragon, Jean Ristat ne s’opposait pas à la publication de ce texte, à condition toutefois qu’en fût retiré un chapitre qu’il jugeait diffamatoire à son égard et à l’égard d’Aragon. Daniel Bougnoux y raconte une scène assez glauque, dont il fut l’unique spectateur, survenue en juillet 1973 dans la chambre qu’occupait Aragon à la résidence-hôtel du cap Brun, à Toulon. J’avoue ne pas avoir le goût d’en reproduire le détail. On le trouvera sans peine, si on juge nécessaire de le chercher, sur les sites des diverses publications qui ont cru devoir reproduire le chapitre en question, finalement retiré par son auteur, même s’il continue à protester contre ce qu’il tient pour une censure.
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J’étais embarrassé. L’essai de Daniel Bouchoux, qui ne me convainc pas entièrement, est intéressant. Le Sur Aragon de Ristat, écrit en dialogue avec Francis Crémieux, l’est aussi. Mais l’affaire, elle, par quelque bout que je la saisisse, ne me plaisait pas. Le chapitre ne me plaisait pas. « Avec Aragon, disait Daniel Bougnoux à Alain Veinstein le 22 novembre 2006 au cours d’un entretien sur France Culture, il y a une figure méconnue, de moins en moins méconnue, mais quand même c’est quelqu’un qui a été terriblement insulté, et moi, j’ai envie de le défendre. C’est un bon combat, à mes yeux. » Excellent combat, assurément, mais n’y a-t-il pas des choses qu’il serait plus amical de taire quand on veut défendre un ami terriblement insulté ? N’en finira-t-on jamais de commenter l’évidente bisexualité d’Aragon ? Jusqu’où faudra-t-il aller dans le déballage ? Tout dire ? Toujours ? À tout le monde ? Par principe ? Et si l’on blesse une mémoire ? Et si ce qu’on révèle fournit un alibi commode à la paresse du lecteur et, en faussant perspective et proportions, le fait finalement plus ignorant que s’il ne savait rien de rien ? L’intelligence ne doit pas savoir filtrer ? L’âme ne doit pas savoir se taire ? L’amitié ne doit pas savoir dissoudre ? La transparence, vraiment ? Quand il s’agit de l’être humain ? Se fier à la transparence, faire semblant d’y voir une vertu, ignorer que c’est l’arme absolue de l’intimidation, le silencieux du revolver des puissants, des clubs, des gangs, des mireurs d’œufs, comme dit Aragon, des vérificateurs des poids et mesures ? Comme s’il y avait plus fieffé menteur qu’un flic de la transparence ! Alors, quoi ? L’ardente obligation que nous impose la connaissance scientifique de tout décrire par le menu ? Là, on nous prend pour des enfants de chœur. Bref, le chapitre ne me plaisait pas. Mais voilà, la censure ne me plaisait pas non plus. Outre qu’elle n’a pas atteint son objectif puisque le texte contesté n’a pas échappé à la curiosité militante et si profondément désintéressée de médias qui ne cessent de tendre leur sébile à mon ordinateur, elle a fait bouillonner l’affaire dans la petite marmite de l’édition tout en étouffant le débat de fond sur la question gravissime qu’elle posait, bien au-delà de la personne et de l’œuvre d’Aragon. J’aurais de beaucoup préféré que Jean Ristat se contentât de prendre sa plume pour mettre en question non seulement la légitimité et l’utilité de ce dévoilement de l’intime, qui ne me sont nullement évidentes, mais aussi, peut-être, du point de vue de la critique littéraire, l’interprétation qu’en donne – ou plutôt que n’en donne pas – un témoin de toute évidence honnête et désolé, mais qui semble, trente-neuf ans après, aussi traumatisé qu’au premier jour, et dont l’amitié sincère et profonde qu’il nourrit pour Aragon paraît hésiter à congédier le sentiment de culpabilité que cherche désormais à imposer en toute chose l’esprit de la communication, je veux dire de la communicancance.
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Après avoir lu Aragon, la confusion des genres, j’ai acheté le numéro hors série que Le Monde vient de consacrer à Aragon, numéro qui s’ouvre précisément par un avant-propos et un long article de Daniel Bougnoux, lequel, à ce que j’imagine, a largement inspiré l’ensemble. J’y ai retrouvé des textes dont je ne me lasse pas, notamment l’admirable Richard II quarante que chantait Colette Magny, des passages de La Mise à mort, bien d’autres encore. J’y ai trouvé aussi – rien de neuf dans la République des Lettres -, outre des méchancetés surréalistes inutilement exhumées, la nouvelle que Le Fou d’Elsa « endort vite » Philippe Sollers. Puis j’ai feuilleté la bibliographie et aperçu, au sein d’une généreuse liste de trente ouvrages critiques, le titre de l’essai de Georges Raillard, publié en 1964. J’ai failli ne pas aller plus loin. Inutile de chercher Dupont quand on a trouvé Dupond, l’essai de Raillard et le mien se suivent depuis quarante-six ans dans les bibliographies d’Aragon avec l’inébranlable fidélité des amis de Tintin. Allons, un coup d’œil quand même ! Eh bien, macache ! Dupond est bien là, mais Dupont manque à l’appel. Il s’est enfui, ou on l’a viré.
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Cette absence ne m’a pas plu du tout. Et si je vois bien que je n’ai pas grand-chose à gagner en m’engageant dans ce qui risque de passer pour un exercice de vanité, ce désagrément m’est moins redoutable que la honte où me laisserait le silence : de cette affaire, en effet, si je ne parle pas, personne ne parlera, et quelque chose d’Aragon disparaîtra à jamais. Ce livre, qui a trouvé, en 1966, un assez large public, a laissé des traces auxquelles Aragon tenait, et auxquelles je tiens pour des raisons fortes. Si le milieu littéraire se prend aux cheveux pour savoir s’il faut ou non braquer les projecteurs sur une scène burlesque qui s’est déroulée devant un seul spectateur, la disparition d’un dialogue dans lequel Aragon s’exprime sur des sujets de première importance, et qui contient un document majeur pour sa biographie et celle d’Elsa Triolet, ne va pas manquer de l’empêcher de dormir. Pour ma part, voilà trente ans que je n’ai pas mis mon grain de sel dans les débats littéraires, j’aurais pu continuer ainsi. Mais non. Stop. Si je ne suis guère ici que l’âne qui porte les reliques, cet âne, encore capable de ruer très convenablement, ne laissera pas ses chères reliques filer en douce dans les chiottes de la communication.
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Mais, en trente secondes, la colère a cédé la place à un sentiment autrement plus fort : la joie de me voir offrir cette occasion en or de parler d’Aragon, la joie de l’accepter, la joie d’y répondre. Au fond, je n’attendais que cela. Je vais donc revenir sur les circonstances dans lesquelles j’ai écrit Aragon, le réalisme de l’amour, je vais raconter cette rencontre. Il ne s’agit pas d’un souvenir littéraire, je me fous des souvenirs littéraires. Je parle d’instants de sens qui, quarante-six ans après, ne diffuseraient plus rien pour moi s’ils ne concernaient que moi.
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1965. J’ai trente-deux ans, je viens d’écrire un roman, le premier livre publié par Simone Gallimard au Mercure de France. Clément Borgal, qui dirige aux éditions du Centurion, une maison du groupe catholique La Bonne Presse, la collection « Humanisme et religion », souhaite que j’y publie un essai sur un auteur du XXe siècle de mon choix. Je propose Romain Rolland, dont je connais bien l’œuvre. L’idée n’enthousiasme pas l’éditeur qui me demande un autre nom. Et je m’entends prononcer celui d’Aragon, comme si c’était tout naturel, comme si je connaissais de lui autre chose que « Celui qui croyait au ciel/Celui qui n’y croyait pas » et Elsa, lu et relu à Alger en 1960. Absurde ? Pas du tout.
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Aimer d’abord, connaître après. Tu es belle parce que je t’aime : on peut, autant qu’on voudra, inverser les rôles et les sexes, mais pas l’idée, pas la pensée, pas la substance : c’est de cela que nous sommes faits, c’est l’amour qui crée, c’est l’amour qui a la clef du comprendre, jamais rien d’autre, nulle part, qui que nous soyons, quoi que nous fassions, disions, pensions, sentions. C’est Agapè qui crée, même si, sur cette terre, elle marche toujours main dans la main avec ce charmant petit bandit d’Eros qui, si haut qu’il chante, ne la lâche jamais, au grand jamais, ce qui épate encore plus les émancipés d’aujourd’hui que les chaisières d’antan. On m’a parfois demandé pourquoi le succès de ce livre ne m’avait pas poussé à continuer dans la critique. Pour Claudel, j’aurais bien voulu, mais j’arrivais trop tard. Pour les autres, pas la peine. Ils m’intéressaient, je les estimais, mais on ne peut pas aimer tout le monde. Je me rappelle le raffut, à la sortie du livre, quand Aragon et moi nous sommes retrouvés sur le plateau de Paris-Club, et que j’ai expliqué à Jacques Chabannes que la littérature française du XXe siècle, c’était Claudel et Aragon, Aragon et Claudel, point final. « Et Proust, insistait-il gentiment, il y a Proust, quand même, il y a la Recherche… ? » Niet. Proust, c’est passionnant, mais sa place n’est pas là. Je n’en démordais pas, ayant peut-être, à la fin, l’esprit ailleurs, car tous les invités du jour se tenant à l’époque en rond sur le plateau, je pouvais admirer les intervenantes suivantes, des mannequins de lingerie en soutien-gorge et petite culotte qu’Aragon (j’ai conscience du poids de cette révélation), qu’Aragon, je le jure sur le Who’s Who, considérait, lui aussi, avec une extrême attention.
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Je me suis mis à lire, à lire, à lire. Quand je découvrais, dans un texte ou dans un autre, le départ d’une avenue ignorée ou l’entrée d’une galerie secrète, je mesurais mon imprudence et passais vite de l’exaltation à l’accablement. Mais Aragon m’était devenu nécessaire, aussi vite que Paul Claudel l’avait été à mon adolescence quand j’avais entendu à la radio son Livre de Christophe Colomb. Il est vrai que j’étais passé, vers les vingt ans, par une phase de catholicisme doctrinaire qui avait laissé des traces ; mon enthousiasme pour Aragon, ce communiste, cet athée, n’était pas sans m’inquiéter un peu. J’aurais mis plus de temps à me débarrasser de ce scrupule sans la présence de Stanislas Fumet au Conseil de rédaction de la revue La Table ronde, dont j’étais alors secrétaire général. Il m’aida à concilier ce que j’imaginais inconciliable. Il connaissait bien mes deux héros. Ami du poète catholique, il devint président de la Société Paul Claudel. Mais le même Stanislas Fumet avait fondé avec Aragon, Auguste Anglès, Henri Malherbe et Jean Prévost, en février 1943, le périodique Les Étoiles, qui, comme Les Lettres françaises le faisaient en zone Nord, diffusa en zone Sud l’esprit de la Résistance. J’étais frappé de sa manière de parler d’Aragon. Une estime profonde, une compréhension souple, une indulgence rieuse pour ses jeux et, à certains moments, un silence léger qui n’était ni distance ni désaveu, mais comme une plongée en lui-même dont il remontait avec un sourire renouvelé. Quand j’ai découvert La Mise à mort, qu’Aragon m’avait fait lire, ce me fut une grande émotion d’y trouver, à la fin du chapitre intitulé Murmure, l’entrelacs des deux sensibilités poétiques qui me touchaient le plus :
« Te souviens-tu comment cela se passe au dernier acte de Tête d’Or ? Non, naturellement. C’est le Roi qui a voulu mourir. Ça, je ne me souviens plus du tout pourquoi il a voulu mourir, mais il a arraché ses pansements, il a rouvert ses plaies, saigné, terriblement saigné… tu vois ça d’ici, être l’a fui, il est mort, et puis non, tout se calme, il ouvre les yeux il parle : Combien – y a-t-il de temps – que j’étais vivant ? demande-t-il. Ainsi cette vie, apparemment revenue, à ses regards n’est que la mort. C’est presque tout ce que j’ai jamais retenu de Tête d’Or : qu’un garçon de dix-neuf ans nommé Claudel ait ainsi formulé l’informulable, ce sentiment que tout arrêt de conscience lève en moi depuis cette minute où tu es entrée, où tu as compris que j’étais… enfin que trois semaines de moi étaient mortes, et je n’avais pu trouver les mots pour te demander combien de temps il y avait, que j’étais… cela ne signifie plus la même chose, les mots meurent, s’altèrent, le sens se perd, se fourvoie, quand cela, quand cela, étais-je donc vivant ? qu’un garçon de dix-neuf ans ait ainsi formulé ce qui m’est informulable… »
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L’éditeur catholique est surpris de ma proposition, mais ne refuse pas de mettre un livre sur Aragon à son catalogue. Il voudrait seulement en savoir un peu plus sur mes intentions et se demande aussi, avec perplexité, ce que serait la réaction de la presse communiste. En réalité, cette initiative s’inscrit assez bien dans les préoccupations de l’époque. Le pontificat de Jean XXIII, le concile de Vatican II, d’un côté, les débats internes du Parti communiste, de l’autre, créent un climat favorable au dialogue. De part et d‘autre, les plus lucides sentent que le temps des anathèmes et des excommunications est passé, dans quelque langage qu’on les distribue. De l’urgence de cette confrontation, Roger Garaudy fait un article de foi. Ce désir d’ouverture va de pair, me semble-t-il, avec une prudence bien comprise : ni les uns ni les autres ne souhaitent se voir reprocher leur intolérance. Les éditions du Centurion acceptent donc de bon cœur l’idée qui m’est venue après une première rencontre avec Aragon aux Lettres françaises : lui proposer de publier des notes marginales dans mon texte. Il répond ceci à la lettre dans laquelle je lui soumets ce projet :
Cher Monsieur,
L’idée de votre éditeur me semble intéressante. Elle me tente. D’autant que ce que vous m’avez exposé de vos intentions appelle évidemment réponse. Là ou ailleurs. Mais pourquoi pas là, c’est-à-dire dans le livre même. Sous la forme d’une lettre, d’un commentaire en appendice, ou sous celle de notes marginales, cela dépend évidemment de l’essai lui-même, de ce qu’il sera. Dans le principe, je suis donc d’accord, sans bien entendu que ceci constitue un engagement formel. Non pour les raisons de je ne sais quelle prudence, mais parce que d’une part il faut que la lecture de votre texte me donne l’envie du commentaire, et que ce n’est pas couru (je ne sais écrire que poussé par une certaine nécessité, et suis d’autre part le siège d’une abominable perversité à l’égard de toute chose qui prend à mes yeux caractère de devoir…), et d’autre part que je suis un vieil homme avec ce que cela comporte parfois de lassitude.
Ceci dit, bien sûr, je ne demande qu’à vous voir. Si cela ne vous est pas trop difficile, je vous demanderais que ce ne soit pas la semaine prochaine, où mon pauvre temps déjà gémit d’encombrement. Le plus simple serait (les rendez-vous à distance, ou je les oublie, ou quelque chose survient qui les rend catastrophiques) que vous me téléphoniez de mardi en huit le matin (à partir de neuf heures). Nous nous entendrions, et je pense que vous voudrez bien me faire le plaisir de venir chez moi, plutôt qu’aux Lettres où il y a toujours quelqu’un qui piaffe derrière la porte pour une question du journal. D’autant, comme je vous le disais, qu’il faudrait peut-être que je vous donne perspective de ce que j’écris pour l’instant, et qui tout de même modifie un peu la figure des choses.
Très sympathiquement.
Aragon
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Quelques semaines plus tard, après avoir téléphoné à BAB 57-48, je prenais place pour la première fois dans le grand fauteuil à oreilles – le fauteuil d’Elsa – où ceux qu’Aragon appelait ses « essayeurs » venaient, parfois quatre ou cinq heures d’affilée, écouter des extraits du livre en cours ou, parfois, le livre tout entier. Il revint brièvement sur sa lettre pour me confirmer son accord de principe, sans engagement. Puis, sans transition, se mit à lire des pages de Blanche ou l’oubli. Ces séances m’auraient sans doute semblé harassantes si j’avais tenté d’opposer à ces vagues de rêves quelque chose comme une dérisoire lucidité critique. J’ai appris au 56 rue de Varenne qu’il est des circonstances où il faut savoir se taire. Non. Pas se taire : la fermer, la boucler en dedans. Outre Blanche ou l’oubli, j’ai ainsi entendu des nouvelles du Mentir-vrai, des poèmes inédits, des morceaux de préfaces aux Œuvres romanesques croisées. De temps en temps il interrompait sa lecture pour narrer avec une extraordinaire minutie et une passion intacte des événements de vingt ou quarante ans. Parfois Elsa entrait : « Je parie que Louis ne vous a rien donné à boire… »
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Aragon a publié plusieurs livres d’entretiens, avec Francis Crémieux, notamment, et avec Dominique Arban, mais c’est, à ma connaissance, la seule fois qu’il est intervenu directement dans le texte d’un essai. J’étais touché de sa confiance et n’avais aucune réticence à lui laisser le dernier mot. Ses notes corrigèrent quelques erreurs, nuancèrent ou critiquèrent certains de mes propos, notamment sur ses portraits de prêtres que je n’aimais pas trop, peut-être parce que je les trouvais trop indulgents. On reprit beaucoup, à l’époque, notre échange sur le réalisme socialiste. Je parlais de l’erreur qu’Aragon pourchasse « dans un certain réalisme socialiste, celle qui consiste à construire une réalité de réclame » Et j’affirmais que ce qu’il entend par réalisme « est une vision de l’homme total, en tant qu’il vit dans une histoire, mais aussi dans une histoire intérieure. » Il répondit ainsi : « C’est précisément cela, et cela seulement que j’appelle réalisme socialiste, l’autre n’est pas « un certain réalisme socialiste », mais un prétendu réalisme socialiste. » L’affaire est loin d’être close. Imaginons qu’on remplace réalisme socialiste par réalisme de la postmodernité communicante…
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Henri Desroche a finement compris ce qu’étaient ces échanges entre chrétiens et communistes. Il a bien vu qu’il y avait non pas un, mais deux dialogues. Le débat entre celui qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas, s’il veut s’enfermer au pays de l’abstraction, se heurte vite au mur des impossibles abandons. Il se condamne à de puériles cérébralités, et tourne court. Comme sur les routes du pèlerinage de Chartres, il ne mobilise guère, de part et d’autre, que des arguties, de la propagande et de la mauvaise foi. J’ai fait cette expérience, il ne m’en resterait qu’un souvenir détestable si j’oubliais la Beauce, la cathédrale au-dessus des blés, Péguy, l’ivresse de la marche, les vastes liturgies et la fatigue qui faisait encore plus lumineux le visage des belles jeunes filles. Entre chrétiens et communistes (Aragon ne voulait pas que je le dise marxiste), le débat Dieu existe/Dieu n’existe pas n’était pas l’essentiel. À l’ombre de cette problématique scolaire, il y avait, de chaque côté, un tout autre enjeu. Les uns et les autres étaient affrontés, dans leur camp lui-même, à des bouleversements radicaux qui les divisaient. Des deux côtés, quelques-uns sentaient la nécessité d’échapper aux attitudes trop rigides, trop défensives ; des deux côtés, la plupart des fidèles ou des militants se crispaient sur de prétendues vérités qui, sous leurs yeux, se vidaient de leur vérité. Quand Maurice Bellet renvoie aujourd’hui dos à dos la fureur doctrinaire et l’indifférence relativiste, il me ramène à ces dialogues avec Aragon dont je ne comprenais pas pourquoi ils me bouleversaient à ce point, comme si quelque chose en moi, tandis que je l’écoutais et – parfois – lui répondais, s’affirmait en se transformant, se confirmait en se disloquant, renaissait en s’évanouissant.
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La critique a bien voulu souligner qu’il n’y avait dans ce livre aucune entreprise de conversion. Je crains qu’elle ne se soit montrée indulgente. Si, en effet, je m’efforce de m’appuyer sur les textes, de les comprendre par l’intérieur et de me laisser entraîner par la logique et le mouvement qu’ils me suggèrent, un débat sur l’image, à la fin du livre, me fait retrouver, si j’ose dire, mes démons familiers – mais importés – de l’apologétique et de la démonstration. Quand je relis ces passages, je sens qu’ils sonnent légèrement faux. Aragon le perçoit immédiatement et signale avec humour : « Au vrai, sur la fin de ce livre, remarque-t-il, c’est toute la question de la métaphore qui se trouve ainsi diaboliquement rouverte. » Je lui ai été reconnaissant de cette note, elle m’a touché plus que ne l’aurait fait un compliment. En signalant l’instant où je perds de vue l’attitude dans laquelle je désire m’engager, il l’authentifie. Et non seulement il l’authentifie, mais il me fait savoir que c’est bien ainsi qu’il s’est, lui aussi, engagé dans ce dialogue, que nous avons essayé tous deux d’échapper, du même coup, à l’esprit doctrinaire et au relativisme, ces deux manières symétriques d’ignorer autrui, de le réduire à une épure ou, comme disent, d’une même voix, militaires et managers, à une cible. S’engager sur ce chemin, tout miser sur la relation, sur la compréhension du dedans, renoncer au vibrato étranglé de la certitude comme au constat maniaque et stérile des différences, c’est s’avancer en terrain découvert, c’est s’exposer au tir de toutes sortes de snipers ivres d’objectifs – le même mot désignant à la fois les exigences du contrat qu’ils ont signé et la violence qu’il leur impose.
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J’ai raconté trop vite, dans le Marché XXXIX, le bref dialogue qui surgit quand, me lisant un texte, Aragon surprend mon regard sur le tableau accroché derrière lui, une toile abstraite, du bleu et du noir, où il n’est pas impossible d’imaginer une Crucifixion. « Ce n’est pas ce que vous pensez », me dit-il. Puis, très vite : « Accepteriez-vous que nous disions ensemble que nous n’en savons rien ? » Ensemble, oui, je l’acceptais, et ce n’était nullement une concession. De fait, je n’en savais rien. Et je n’imaginais pas davantage que la phrase qu’il venait de prononcer pût elle-même sous-entendre quelque chose, par exemple qu’il pouvait peut-être, d’une certaine manière, savoir ou, au contraire, qu’il y avait dans son non-savoir comme un savoir renversé. Non. Celui qui croyait au ciel ne savait pas, celui qui n’y croyait pas ne savait pas non plus. Mais quelque chose faisait que le dire ensemble changeait tout. Non que cet ensemble, à son tour, ouvrît sur une certitude, et donc sur un nouveau tour de valse métaphysique. Il n’ouvrait sur rien. Aragon était là, c’était Aragon. J’étais là, c’était moi. Vanité d’en parler. Vanité de ne pas en parler. Nous ne nous sommes jamais fait la moindre confidence.
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Un jour il avait brandi une feuille du manuscrit de mon essai, devenue la page 177. J’y évoque l’admirable texte du Fou d’Elsa qui raconte les amours tragiques de Chateaubriand et de Natalie de Noailles, et je cite ces six vers :
Ce n’est que bien plus tard et lorsque la folie
Emporta Dolorès aux rives de l’oubli
Que René comprendra que de lui tout commence
Ah la nuit dans ses bras trouve-t-elle semence
De lui vient le malheur Lucile ou Natalie
Et que tout ce qu’il aime est frappé de démence
J’avais placé un appel de note après Dolorès pour expliquer qu’il s’agissait de Natalie de Noailles. Puis, sans trop savoir pourquoi, pour le plaisir, pour le mystère, pour la musique, j’avais recopié ces deux autres vers sur Natalie :
En sa saison d’Espagne elle était Dolorès
Et lui va l’appeler Blanche dans ses amours
« Vous ne pouviez pas connaître Blanche », m’a-t-il dit avant d’ouvrir son manuscrit à la troisième partie de Blanche ou l’oubli, dont ils sont l’épigraphe.
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Mais voilà que je parle de moi… Reviens à la troisième personne, mon ami, celle dont on parle… Il y a un texte de Claudel sur la troisième personne, je ne l’ai pas retrouvé. Agapè ignore ce tiers-étant, Agapè dit toujours tu. Et tu, ça marche avec je, il n’y a que il qui marche tout seul, comme un gros ballot. Et Aragon, même si, en dépit de ses moqueries, je ne l’ai jamais appelé autrement que Monsieur, c’est-à-dire, le plus souvent, pas appelé du tout, n’a jamais été pour moi un il.
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Dans le numéro du Monde, ce très beau mot de Tristan Tzara : « En toutes choses, Aragon aura fait du zèle. » Vrai. L’enfant mal aimé, assez aimé pour savoir ce que c’est, pas assez pour en être apaisé et fortifié, et qui court après toute promesse, après toute ombre de tendresse ou d’amitié comme il court après les moineaux, l’enfant qui veut toujours – qui doit toujours – faire plus, plus qu’on ne lui demande, plus qu’il ne le peut, l’enfant qui prend trop d’assiettes à la fois et les casse, l’enfant toujours prêt à être utile, à faire plaisir, plaisir, plaisir. Et l’enfant grandit, et grandit aussi le manque, et le voilà à courir après n’importe quoi, et le visage de l’amour qui se transforme, se complique, s’alourdit, et la séduction qui s’aggrave, mais quand même tout est bon où palpite vaguement de la présence, du désir, tout est bon qui semble large, un peu plus large. Et le mot d’Elsa, quand il lui lit la première partie des Cloches de Bâle, ce tourbillon d’aventures : « Tu vas continuer longtemps comme ça ? » Elle a raison, de toute sa bonne volonté d’enfant il lui donne raison, il n’en fera jamais assez pour lui montrer qu’il sait qu’elle a raison. Elle a raison, mais on ne se refait pas une enfance.
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La bonne volonté, l‘extraordinaire bonne volonté d’Aragon. Cette carte postale du 10 août 1968, ce luxe d’explications sur un détail :
Cher Jean Sur (que je ne guérirai donc jamais de ce solennel Monsieur !) J’ai eu votre seconde lettre de Paris à Zurich. Nous ne rentrons à Paris que le 5, et comme je m’aperçois que vous serez au Québec du 17 au 8 septembre, je pense que cette carte vous atteindra mieux à Champagne-sur-Seine. Faites-moi signe à votre retour. J’aimerais bien vous voir et vous entendre.
Bien amicalement.
Aragon
Je lis que, dans son agonie, on l’a entendu murmurer : « Je fais ce que je peux » Le voilà, le mot de l’enfant qui vit au-dessus de son régime, l’enfant qui veut montrer qu’il aime, mais qui veut surtout montrer qu’il sait qu’on l’aime, l’enfant en désarroi, le généreux enfant en désarroi qui veut faire cadeau de sa reconnaissance.
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Le Parti, bien sûr, parce qu’il y a de la vie là-dedans, apparemment. Aragon n’y est pas entré, comme on le pense souvent, poussé par le besoin ou le plaisir de se sentir « engrené aux rouages d’une organisation de masse ». Il dit le contraire, expressément, quand il raconte qu’après l’intervention de Clara Zetkin à Tours, l’envie lui étant venue de s’inscrire au tout jeune Parti communiste français, il s’est rendu rue de Bretagne où un personnage inélégant lui a parlé de « l’envie de ne pas rester seul, de descendre dans la rue, pour se sentir les coudes avec d’autres, suer ensemble… Il faisait des deux mains la mimique d’un ruissellement de sa calvitie à sa bedaine. Je n’avais pas eu envie de rester. » Ses raisons étaient autrement complexes, et profondes. Il n’a pas vu dans le Parti communiste un moyen d’échapper à sa solitude, un creuset où il pourrait la fondre, mais plutôt un lieu où il pourrait la refonder, la remettre sur ses pieds. Énorme paradoxe : en adhérant au Parti, il a cherché une affirmation de lui-même, de sa singularité, de sa solitude. Et il y eut les déceptions, Staline, cette illusion tragique, l’aveuglement des dirigeants communistes français, la lente et douloureuse prise de conscience, jusqu’au chantage au suicide, en 1968, si le Parti ne condamnait pas formellement l’agression de Prague. L’enfant mal aimé ne peut pas se taire devant l’évidence du mal. Mais renier ce qu’il a aimé, c’est nier qu’il en ait été aimé, cela lui est insupportable et le replonge dans une intolérable détresse. Et tandis que les uns reprochaient à Aragon d’être beaucoup trop communiste ou, tout simplement, de l’être, les autres, caciques du Parti en tête, travaillaient méthodiquement et lourdement à sa légende dorée : il y a tant de manières de ne pas comprendre, tant de manières de refuser, tant de manières de ne pas aimer. Je notais, après 1968, que les réactions étaient les mêmes quand il s’agissait de sa vie avec Elsa. Les uns, excipant de leur libération supposée, daubaient sur une fidélité où ils voyaient une servitude, et le pressaient, plus ou moins grossièrement, de suivre leur exemple, arguant souvent de sa bisexualité. Les autres, athées ou croyants également inquiets de la rapidité des transformations en cours après Mai, redoublaient de dévotion à l’égard d’un couple idéalisé où ils voyaient secrètement un utile conservatoire des valeurs traditionnelles.
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Daniel Bougnoux cite fort opportunément cet extrait d’une lettre de Drieu la Rochelle à Jacques Doucet : « Vous et moi, Monsieur, nous sommes dans le siècle, Louis Aragon n’y est pas. Il a prononcé des vœux qui l’en excluent. La méditation perpétuelle de l’absolu fait à Aragon et à quelques autres des paupières crispées. Leurs regards coupent les choses, y font des angles qui nous blessent et qui semblent entamer la substance de ces choses. »
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Mon mauvais esprit a ramené ces regards qui « coupent les choses » à L’Hécatombe de Georges Brassens. C’est bien cela : Aragon suscite un fantasme de castration chez ceux qui se croient les familiers de « la ré, la ré, la réalité » et, d’une manière ou d‘une autre, apparatchiks ou communicancants, s’en font les champions, les interprètes officiels. Naïveté dérisoire, pitoyable, monstrueuse. Vous et moi, Monsieur, nous sommes dans le siècle : que c’est bête, que c’est creux, que c’est posé ! En ai-je vu pourtant de ces terrorisés agressifs qui carrent leurs fesses dans le fauteuil de l’époque en espérant qu’on leur confirmera que tout est là, qu’ils sont complets, exempts de toute surprise, définitivement tranquilles! Pauvres gens ! Que quelqu’un, non loin d’eux, reste debout, les voici qui s’évertuent à le faire s’assoir ou, s’ils n’espèrent pas y parvenir, se tiennent prêts à évacuer leurs fesses là où il le leur ordonnera, comme s’ils devinaient confusément qu’ils voyagent dans la vie en fraude, qu’ils n’ont pas composté leur billet d’insécurité, et que le contrôleur du destin ne l’oubliera pas.
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« Rien de tel qu’un flux de conscience pour mélanger les genres », écrit Daniel Bougnoux. Allusion au Traité du Style : « Avez-vous jamais vu un incendie, il n’y a rien de tel que le feu pour mélanger les genres ». La même chose, en somme, mais au feu près, qui carbonise cette tentative de réduction. Car le feu, voyez-vous, réchauffe, illumine, consume. Quelque idée que vous en ayez, il y a de la transcendance dans le feu. Un flux de conscience glisse, frétille un instant dans la poêle de la littérature, et ciao. Le mélange des genres, d’ailleurs, n’est pas leur confusion. Cuisiniers et peintres mélangent les couleurs et les arômes : diraient-ils qu’ils les confondent ? De quelle séparation se fait-on l’avocat ?
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En 1965, j’ignorais tout de l’univers des entreprises. Quand, deux ans après, mon métier de formateur me le fit découvrir, je me souvins des Beaux Quartiers, et des mots de Richard Grésendage, un soir, couché auprès de sa femme : « Tu sais comme Joseph Quesnel dit toujours les hommes-doubles que nous sommes aujourd’hui des hommes doubles L’un qui a une fonction dans la Société, l’autre qui n’a rien à voir avec celui-ci, parfois le déteste, qui est contradictoire avec lui l’homme quoi ! » J’admirais qu’Aragon ait pu sentir avec cette justesse, comprendre avec cette précision, dire avec cette simplicité. L’homme-double, les hommes-doubles. Il n’y a que des hommes-doubles, ou presque, dans les entreprises, des hommes et des femmes doubles, tous du même genre, et il n’y a rien à attendre de cette mutilation, de cette dilacération, rien que du mensonge et du malheur. L’entreprise pressent parfois ce mal, quand il la gêne dans ses ambitions. Mais elle est construite sur lui, pour lui ; elle ne peut proposer pour le guérir que des remèdes qui l’aggravent. Quand je me demandais comment il était possible que tant de gens de bonne volonté cèdent ensemble à une aussi énorme aberration, j’hésitais entre la colère et la résignation.
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Les explications ne manquaient pas. Celles des catholiques bourgeois que j’avais fréquentés, plus traditionnels que traditionalistes, et qui, devant toute difficulté, renvoyaient au péché originel et à ses conséquences, étaient grotesques d’inauthenticité. Une fois récité le Bénédicité rituel, je retrouvais chez eux, alourdie par une suffisance qui se donnait pour une affirmation spirituelle, l’atmosphère de violence coincée que sécrétaient les états-majors des entreprises. L’analyse de mon ami Henri Hartung, un protestant très marqué par ses séjours dans l’ashram de Ramana Maharshi, était plus fraternelle et plus franche, mais n’entretenait que de lointains rapports avec les évolutions de la société. Il y avait aussi, naturellement, mille et un professeurs de désaliénation. Toutes sortes de psys du dimanche, toujours un peu exaltés, assez distrayants, parfaitement inutiles. Et toutes sortes de marxistes, souvent des syndicalistes, plus habiles les uns que les autres à expliquer les immenses perspectives qu’ouvriraient leurs minuscules revendications, et qui invitaient les futurs camarades, pour accélérer la marche de l’Histoire, à distribuer leurs tracts, sans trop s’apercevoir qu’ils fournissaient une version augmentée de l’aliénation qu’ils condamnaient, d’où, sans doute, hormis les jours d’invectives programmées, leur complicité caractérielle avec les patrons détestés.
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Parfois, d’une troupe ou d’une autre, surgissait quelqu’un, ou le souvenir de quelqu’un. Jean Audin, le responsable CGT de Jeumont-Schneider, ou le Père Henri Sanson, rencontré à Alger, quelques autres encore. Ceux-là, d’où qu’ils viennent ou ne viennent pas, me semblaient constituer la plus sérieuse des familles, celle qui ne s’invente pas son passé, qui ne se tourne pas son film. Au fur et à mesure que mon métier de formateur m’immergeait dans l’épaisse frustration du travail, je refusais de prêter l’oreille à autre chose qu’à ces voix solitaires qui rendent l’atmosphère respirable et, à l’instant où elles font écho à la souffrance de tous, laissent derrière elles comme une traînée d’espérance. C’est ainsi que la poésie et les romans d’Aragon, en un coin de ma conscience, ont commencé à entrer en dialogue, en guerre, en conflit amoureux, avec l’immense champ de ruines que la confiance des travailleurs me permettait de découvrir.
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La poésie, bien sûr. Pas pour conjurer le malheur. Pas pour que le chant d’amour fasse oublier l’horreur, la sottise, la démission. Pour la force de la note juste, pour qu’elle opère la prétendue réalité. La poésie, et ceux qui l’ont chanté, Marc Ogeret et Catherine Sauvage en tête, qui accompagnèrent Aragon quand il vint parler, un soir, à ma demande, jusqu’à trois heures du matin, aux ouvriers de l’usine Jeumont-Schneider de Champagne-sur-Seine. Le Fou d’Elsa, ces années-là, m’accompagnait partout :
Quand tu rompis ta lance à la porte d’Elvire
T’en souviens-tu dis-moi du beau temps qu’il faisait
Et les yeux des remparts au loin qui te suivirent
Ressemblaient les fruits noirs saignant aux cerisaies
O paysage énorme à ta course ouvert comme
Un miroir où se heurte et s’étonne le vent
T’en souviens-tu dis-moi des chevaux et des hommes
Et de l’immense orgueil d’être jeune et vivant
Paysage énorme, la salle de formation ? Oui. Si l’on ne masque pas cette odeur de mort. Si l’on ne rêve pas de déplonger avant d’avoir plongé. Si l’on se défait de ce qu’on pense, de ce qu’on sait, de ce qu’on sent, s’il s’agit seulement de consentir. Ici aussi, une Grenade agonise, ici aussi on a ouvert les portes à l’ennemi. Qui on ? Quel ennemi ? Peu importe. Ça meurt, et pourtant ça peut chanter, tout est là. Pariant sur le chant, je ne savais plus très bien sur quoi je pariais. Comme si je l’avais jamais su ! En finir avec la manie de faire le point, avec le bilan, avec la saleté d’évaluer. Imaginer une Andalousie à partir de ce frisson de fragilité que tout le monde peut trouver en soi, qui ouvre tout. Chacune de ces femmes, chacun de ces hommes comme un univers prêt à reconnaître tous les autres univers, à les aimer. Si d’abord il se reconnaît. Si d’abord il s’aime. Quoi qu’il arrive. Comme on est loin d’ici, ici…
Moi si j’y tenais mal mon rôle
C’était de n’y comprendre rien
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La poésie, mais pas seulement. Dans La Mise à mort, au chapitre intitulé « Le miroir Brot », Aragon reprend les propos que tenait Richard Grésendage dans Les Beaux Quartiers. « Tu sais comme Joseph Quesnel dit toujours… les hommes-doubles… » Le miroir dont il s’agit est à trois faces. Devant lui, on ne parle plus de soi, ni de cet autre soi qu’on imagine ou qu’on construit, avec sa vie en deux parties, la professionnelle et la perso. On se regarde, on se réfléchit. Et tandis que les deux images attendues s’installent sur les faces latérales, un troisième personnage apparaît au centre du miroir – l’Indifférent, dit Aragon, après Watteau, qui est comme « le fléau entre les plateaux de la balance », comme ce plus qui empêche un et un de faire exactement deux. Le miroir à trois faces « agit comme un appareil à démêler les esquisses superposées, à pratiquer sur l’image complexe le travail inverse de celui par lequel on arrive au portrait-robot d’un homme vu par plusieurs personnes, à la résultante abstraite par quoi l’on prétend figurer le Français-type, par exemple. » Il est instrument de liberté, ce miroir, il annonce la révolution par le dedans. Car l’âme aussi, explique Aragon, peut se refléter dans les glaces. Son action est corrosive : elle interdit aux images latérales de composer la totalité du paysage, elle impose à leur complicité le grain de sable d’un déséquilibre, d’un manque. Ainsi, dans les séances de formation, ce troisième personnage en eux que les gens ne nommaient jamais quand ils confrontaient ce qu’ils appelaient leur vie professionnelle et leur vie perso, cet étranger si proche d’eux qu’ils redoutaient, capable de tout nommer sans être jamais nommé, un rien sans lequel c’est tout qui est rien. Et peu importe si, dans les séminaires ou dans le roman, les images se multiplient au fur et à mesure qu’on bouge les panneaux latéraux ou qu’on ajoute d’autres panneaux « biseautés même ». Cette profusion ne modifie rien, n’enseigne rien. « Quand tu serais dix ou vingt, en chicane ou en rond, qu’est-ce que ça nous apprendrait, quand avec un seul cœur, mon petit, on a déjà le vertige… » Rien, cela n’apprendrait rien. Il suffit d’y penser, de ne pas refuser d’y penser. Le personnage de La Mise à mort peut même supposer que l’image de l’Indifférent dans le panneau central n’est qu’une construction virtuelle, la projection, à partir d’une source lumineuse située derrière le miroir, des deux, des vingt, des mille reflets qui habitent les panneaux latéraux, une image constamment contestable, comme si un être humain se définissait à coups d’erreurs, par le progrès d’une absence, par l’élargissement d’un vide.
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Mais Fougère chante. Alors, tout change. Alors « le mystère n’est pas dans un jeu de miroirs, la complexité des reflets. C’est bien autre chose. Quand elle chante, c’est l’âme qu’on entend, et pas seulement la sienne… une âme qu’elle invente, peut-être, attribue à la Tosca ou à Manon, mais… c’est cela son art. Une connaissance profonde des êtres humains, une science de l’homme, de la femme. […] C’est à l’entendre que j’ai pris conscience d’être un homme. » Ainsi l’âme, dont les jeux du miroir ne savent dire que l’éloignement infini et la décourageante absence, se déploie dans le chant : « personne ne pouvait savoir que ce qui me bouleversait était d’avoir, rien que pour un tercet de la chanson, senti si merveilleusement prendre corps cet inégalable son de l’âme. […] Fichez-moi la paix. Quand elle chante, elle me déchire. Je sais bien alors que tout ce que j’écris, il y a des feux de bois qui se perdent. Rien ne compte plus que le vertige : être un homme, c’est pouvoir infiniment tomber. »
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Une note marginale d’Aragon m’avait beaucoup étonné. Pour résumer un commentaire sur Le Fou d’Elsa, j’avais écrit ceci : « La connaissance de l’amour, la connaissance-amour implique non la solution mais l’exaspération des contradictions. Connaître, dit Heidegger, c’est passer du centre à la périphérie. L’amour est passage à la périphérie, ek-stase. » Je ne m’attendais pas à le voir contester cette formule, qui me semblait faire assez précisément écho au chapitre du miroir Brot. Il la refusa pourtant en ces termes : « Cette impatience qu’on me donne toujours d’inverser les formules des philosophes : connaître, n’est-ce pas sur la conscience toute périphérique faire prédominer une conscience centrale ? » Je n’ai jamais résolu cette énigme. L’amour qu’il évoque dans La Mise à mort n’est-il pas tout entier passage à la périphérie ? Et ce Que serais-je sans toi ? sans cesse renouvelé à Elsa ?
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Quelques lignes de Daniel Bougnoux m’ont peut-être, indirectement, mis sur une piste. Les voici : « Le Contraire-dit, écrit sous le choc des événements de Tchécoslovaquie en refoule l’évidence par l’évocation (très indirecte ou oblique) d’un événement qui serait plus terrible encore, le ravage de la mort annoncée d’Elsa. L’ultime refuge d’une conscience confrontée à un traumatisme trop grand est de le nier désespérément. Il neige sur le trauma. Quand les images-écrans n’admettent pas de contraire, ou que les contenus de conscience du sujet ne s’opposent plus à rien, les psychanalystes parlent de forclusion, un état où le refoulement est inutile puisque la représentation insupportable n’a simplement pas lieu, et que pour le sujet de cette défense psychotique, rien ne manque. »
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Il m’est assez facile de réfuter cette éventualité de forclusion et de défense psychotique. Sans doute était-ce là un panneau latéral, celui de l’écrivain, qu’Aragon savait admirablement manier pour en faire bouger les images. Mais un autre panneau, tout aussi latéral sans doute, témoigne, lui, d’une absolue lucidité. Voici en effet la lettre par laquelle il répondait à celle qui lui avait annoncé la mort de mon père, le 6 avril 1969. On ne peut confier son angoisse avec plus de simplicité :
Mon cher ami,
Depuis avril, il y a dans mon sous-main un remords que j’évite, le refermant rapidement. La vue de ces cartons bordés de noir m’a toujours plongé dans une manière égoïste de désespoir, à la simple idée des mots stupides par lesquels seuls on peut y répondre.
Etes-vous seulement encore à Champagne ? Ce mot suivra-t-il un chemin vers vous ?
Toujours est-il que de temps en temps, Elsa me dit mais tu n’as toujours pas écrit à Sur. Il faut vous dire que l’âge n’aide rien. La maladie non plus. C’est à peu près (à quinze jours près) vers le temps où j’ai reçu cette carte de deuil que j’ai commencé un traitement pour une histoire qui affecte mes mains. Il ne semble pas que je doive l’arrêter, bien que fin mars le médecin me disait que ce serait achevé fin mai. Si bien que dans cette vie bizarre, avec à côté de moi, le cœur d’Elsa qui me fait de vilaines peurs – je ne sais trop comment me conduire, alors de temps à autre, je fais semblant.
Tout de même, ne doutez pas de mon amitié, de notre amitié. Téléphonez un jour pour qu’on se voie… j’aimerais que vous veniez tous les deux déjeuner, dîner, que sais-je…
Enfin ne m’en veuillez pas et faites signe.
Affectueusement.
Aragon
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L’œuvre, l’existence : deux régimes de pensée, deux panneaux latéraux qui n’aliènent pas le mystère. L’œuvre, chez Aragon, est exploration angoissante, Daniel Bougnoux a raison de le montrer. En elle le danger est à son paroxysme, la possibilité de libération aussi. Elle entrevoit des choses lointaines, comme un au-delà de l’existence qui est aussi son en-deçà. Elle se risque à frôler le mystère. Mais Aragon n’est pas fou : ces sorties-là ne s’improvisent pas, il faut savoir revenir au camp de base de l’existence. Qui n’est pas absorption par quelque réalité de réclame, socialiste ou non. Qui n’est pas consolation par le médiocre. Qui n’est pas défaite de l’esprit. Qui est attente et attention. Qui n’est pas retour au confort. Qui est commencement de l’aventure, préparation, intériorisation, méditation de l’aventure. Ce que ses adversaires, sans se l’avouer, ont reproché à Aragon, ce n’était pas son communisme, même pas sa célébration de Staline, encore moins le surréalisme de sa jeunesse, encore moins le mythe d’Elsa, encore moins sa complexité sexuelle. Ce qu’ils lui ont reproché, c’est d’avoir rendu évident que toute existence, à moins de n’être que mensonge, est un camp de base, seulement un camp de base. Ce qu’ils lui ont reproché, c’est de réduire à néant toutes les tentatives d’installation. Ce qu’ils lui ont reproché, c’est le « ce que nous cherchons est tout » de Hölderlin. Un de ses poèmes évoque « le point blanc qu’on voit au ventre des théières », ce point blanc de l’alchimie sur la peinture hollandaise qui l’avait intrigué, à la fois memento mori et signe d’infini. Il n’est rien dans sa vie, même pas l’épisode que raconte Daniel Bougnoux, qui n’ait été marqué de ce point blanc, qui n’ait tenté d’échapper à l’image unique, lugubrement rassurante : « Attendez-vous à pire », lui avait-il dit ce jour-là.
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Memento mori et signe d’infini : Elsa. Elsa au milieu, Elsa au camp de base de l’exploration de l’avenir, de l’avenir en eux, « cet avenir, écrit-elle, qui était notre rêve et notre souci majeur, à toi et à moi. » Aucune contradiction. Aucune idéalisation. Dans l’existence, l’amour, en effet, est conscience centrale. Mais dans l’imaginaire, dans le rêve, au plus secret du désir, cette conscience centrale s’abolit, sort d’elle-même, passe à la périphérie. Impossible d’ignorer que ce retournement va se produire. Impossible de faire comme s’il s’était déjà produit. « Les temps du couple ne sont pas venus ». L’existence est un entre-deux. L’égalité de l’homme et de la femme est une égalité d’explorateurs, non pas de propriétaires, non pas de conquérants. Ce qu’est un homme, ce qu’est une femme, c’est leur amour qui le leur enseigne, ni les leçons d’autrefois ni celles d’aujourd’hui, infiniment plus vaines encore.
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Cet avenir qui était notre rêve… Ces mots sont extraits de la citation d’Elsa gravée sur leur tombe, à Saint-Arnoult. Quand le visiteur s’enquiert de son origine, on lui répond gentiment qu’il s’agit d’un extrait d’une préface aux Œuvres romanesques croisées. On lui envoie même des photos de la tombe, celles qu’il suffit d’un clic sur Internet pour se procurer. Que je ne manque donc pas cette occasion de cocher ma case d’histoire littéraire. De la re-cocher, plutôt, puisque les informations que j’ai transmises au Moulin ne semblent avoir intéressé personne. La photographie du manuscrit de ce texte, augmenté d’une phrase, a été publiée en 1966 dans Aragon, le réalisme de l’amour. Comme chaque volume de la collection devait comprendre huit photos, j’avais proposé à Aragon de choisir huit photos d’Elsa. « Merci, cher ami, m’avait-il dit, d’entrer dans le plus grossier de mes jeux. » Cette réponse m’avait tourmenté pendant assez longtemps, on a toujours du mal à prendre le jeu au sérieux. Conformément à son tempérament, il s’était mis sur-le-champ au travail et avait sorti devant moi des dizaines de photos, plus que ne pouvait en accueillir son bureau, et les avait installées sur le sol. Sept, sept seulement, furent agréées. Pour la huitième, je lui avais suggéré que nous demandions à Elsa la permission de photographier une page d’un de ses manuscrits. Il m’avait alors mis dans les bras plusieurs volumes des Œuvres romanesques croisées, m’invitant à chercher dans les préfaces. J’y avais trouvé un texte qui me semblait tout dire. Elsa n’en avait plus le manuscrit à sa disposition, elle le recopia donc.    « Un authentique faux manuscrit », me dit-elle. Il y avait beaucoup de sourire dans leur complicité. Sept ans après, la télévision présentait une émission sur eux, faite de témoignages et de documents filmés. La dernière image était celle de la tombe. Le texte d’Elsa était devenu leur épitaphe.
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« Je n’ai pas d’autre azur que ma fidélité » : Aragon voulait d’abord faire graver sur sa tombe ce vers des Yeux d’Elsa. Mais Elsa mourut la première, il préféra le texte que j’avais choisi. Une manière, peut-être, de passer du centre à la périphérie. Le voici :

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