Management : éradication immédiate

En quelques jours, l’annonce de vingt-huit suicides en quatre mois dans la Police et les comptes rendus terrifiants du procès de France Telecom. S’ajoutant au reste. On a le droit de se taire. On a le droit de parler. On n’a pas le droit de raconter des histoires. Il y a trois manières principales de se moquer du monde. La première consiste à chercher et trouver des boucs émissaires en espérant que l’horreur se noiera dans leur véhémente désignation. S’il y a des responsabilités personnelles, à la Justice de les établir mais, si lourdes qu’elles soient, elles s’appuient sur la constante complicité des pouvoirs et des supposées élites politiques et économiques avec ce monument de bassesse et d’hypocrite violence que constituent l’idéologie et les pratiques du management. La deuxième manière de tricher, plus grossière mais non moins perverse, consiste à en appeler pitoyablement aux valeurs et, par exemple, d’exhorter les entreprises à se montrer plus « humaines » : les bons apôtres qui s’en tiennent à ces pieusetés sont généralement agrégés de double langage et docteurs en ambiguïté. La troisième fumisterie, c’est d’imaginer que ces questions se résoudront « autour d’une table » par trois rencontres entre patrons et syndicats, et deux signatures au bas d’un papier.

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Telecom, la Police, Renault-Guyancourt, etc. Pour avoir assisté, dans de très nombreuses entreprises, aux transformations du monde du travail survenues au début des années quatre-vingts, pour avoir alors exercé mes activités de formateur avec le souci principal de comprendre les lourdes conséquences de ces bouleversements sur les travailleurs, pour avoir proposé les remèdes qu’il conviendrait de leur opposer, je porte sans hésitation le diagnostic suivant : intoxication au management. Je répète : intoxication au management. Je ne dis pas : intoxication au mauvais management. Ceux qui me trouveront excessif et me réciteront la fable du bon et du mauvais management valideront plus ou moins consciemment une escroquerie linguistique. En France, à la fin des années soixante-dix, le mot management a désigné cet ensemble de pratiques et de prescriptions venues principalement des États-Unis et du Japon dont Jean-Pierre Le Goff, une fois pour toutes, a établi le caractère idéologique. Puis, snobisme de cadres sup aidant, il est devenu un synonyme de direction, ou d’organisation, ou d’administration. Il faut donc mettre les points sur les i. On peut parler d’une bonne direction, d’une bonne organisation, d’une bonne administration. On ne peut jamais parler d’un bon management. Sauf si l’on se tient pour un manager, et qu’on manipule comme on éternue. Le management est intrinsèquement pervers. 1

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Management. Comment ce mot et cette chose ont pu être tatoués ensemble, au début des années quatre-vingts, dans l’esprit des travailleurs, cela n’est concevable que si l’on se représente l’écart vertigineux qui s’est creusé entre les illusions qu’a suscitées la technique et la réalité qu’elle a sécrétée, dont nous commençons à voir partout, et d’abord dans l’impitoyable verdict du climat, le caractère lourdement démentiel. Le management est une exploitation vicieuse de l’angoisse et, surtout, de la peur de l’angoisse. Il suggère à ses victimes, en les entraînant dans des aventures entièrement illusoires, qu’elles sont incapables d’affronter leur destin et de vivre leur vie singulière. Le management est une dénégation dramatiquement puérile du tragique, c’est-à-dire de l’existence elle-même. Le management est mensonger par nature, d’où son activité polymorphe, d’où sa capacité de chanter les airs les plus contradictoires. Le management est une machine à aliéner. Il brouille les consciences comme le cuisinier les œufs : il les casse, il les vide, il les mélange. Le management est une discipline servile. Le management est une activité nuisible.

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Le fonds de commerce du management : ruiner l’individu en faisant partir en fumée son passé et en rabattant son avenir, comme une enveloppe qu’on ferme, sur l’instant présent. Ainsi le passé ne laisse pour tout héritage, et l’avenir pour toute promesse, que la rage folle de n’être rien et l’illusion grotesque qu’un activisme mécanique peut faire de ce rien quelque chose. Mais rien, même saupoudré de grands mots, n’est jamais autre chose que rien. Mieux vaut, pour s’en apercevoir, ne pas attendre qu’il soit trop tard.

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Le manager idéal ressemble à un vieux gamin refoulé. L’entreprise est sa mauvaise mère, elle le gâte. Sous sa protection, il joue aux petits soldats, sans danger, avec les vies des autres. Ce qu’il sait, ce qui l’obsède, ce qu’il n’ose pas avouer, le pauvre, c’est que sa première victime, c’est lui.

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Le meilleur des hommes et la meilleure des femmes, quand ils mettent en œuvre dans leur secteur d’autorité les méthodes du management, nuisent plus sûrement à leurs subordonnés et à la vie sociale tout entière que les pesticides à la nature.

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« Le travail donne sens », dit Daniel Cohn-Bendit. Non, non et non. Le sens désigne le travail.

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Sur chaque lieu de travail, mettre en place une cellule anti-management, une c. a. m. Pour y faire quoi ? 1. Se parler. 2. Parler ensemble des autres. 3. Parler ensemble du monde. 4. Faire sentir qu’on n’acceptera plus n’importe quoi.

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« La police et la gendarmerie ne sont pas malades du suicide » se rassure le ministre de l’Intérieur. La dénégation vaut aveu. Les « responsables » de France Telecom voyaient dans les suicides des salariés une addition de drames personnels. Profondément déconcertés hors des mondanités, énarques et polytechniciens ne savent plus raconter, devant le drame, que des histoires de trains qui arrivent à l’heure ou de verres à moitié pleins. Ils sont aussi paumés que les autres, et de cela, s’ils pouvaient seulement l’admettre, seuls des imbéciles les blâmeraient.

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J’admire que le ministre considère que, dans la police, « on n’est peut-être pas assez vigilant à la façon dont on vit avec son collègue ». En somme, la faute aux copains si on déprime ou si on se suicide ! Jusque dans cette circonstance, la machine managériale à diviser fonctionne cinq sur cinq. Et, après avoir divisé dans la réalité, elle tâche, comme d’habitude, de rassembler dans le délire en proclamant que la police est une famille ! Mais naturellement ! La gendarmerie aussi, n’est-ce pas, et toutes les entreprises, bien sûr, et les administrations, cela va sans dire ! Des familles ! De belles familles ! De grandes familles !

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Deloitte et Accenture ne sont pas des comiques troupiers mais « deux géants du conseil » dit Le Monde. Ils ont inventé un truc épatant, l’évaluation à 360°. Fini l’entretien d’évaluation de papa. Beaucoup trop mesquin. Désormais, tout le monde évalue tout le monde. De l’instant où l’on arrive au boulot à celui où l’on en sort, toute personne qu’on rencontre, dans un bureau ou à la cantine, dans les couloirs ou dans les toilettes, devient un juge et un suspect. Admirables Deloitte et Accenture ! Offrons-leur vite deux trottinettes jumelles ! Naturellement, avec un peu de retard, le chewing-gum est arrivé en France où une cadresse supérieure d’une entreprise de fourniture industrielle a tout de suite compris l’intérêt de la chose : « Ce qui se passe entre deux personnes, dit-elle, reste subjectif. C’est mieux que d’autres donnent leur point de vue. » C’est vrai, c’est vrai. À plusieurs, on fait plus attention à ce qu’on raconte, on se lâche moins. On ne dit que ce que tout le monde est payé pour dire. On engage, en somme, un processus d’intelligence collective tout à fait positif pour les intérêts de l’entreprise.

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Ce « Suicidez-vous » que des excités lancent aux forces de l’ordre, je ne l’aurais pas pris mieux que les fonctionnaires. Révoltant. Mais il faut se méfier des injures, elles cachent parfois bien des choses. « Suicidez-vous », ce n’est pas « On va vous faire la peau ». C’est à la fois plus et moins. Moins parce que ce n’est pas une menace. Plus, parce que cette allusion à ce que vivent les policiers est particulièrement cruelle. Et c’est cela qui m’intrigue. Sous l’injure, je sens comme une demande, un espoir de connivence. Comme si ceux qui crient ce « suicidez-vous » avaient peur pour eux-mêmes, peur de se suicider eux aussi, comme s’ils s’identifiaient, malgré eux, malgré leur haine, aux disparus. Comme s’ils se sentaient pris dans le même péril impossible à nommer. Peur d’être suicidés par le monde. Comme si, au beau milieu de la fureur, il y avait comme une esquisse de reconnaissance, comme la conscience infiniment lointaine, mais non pas absente, d’une solidarité de destin :

Nous vivons sous le même règne
Et lorsque vous saignez je saigne
Et je meurs dans vos mêmes liens

13 mai 2019

Notes:

  1. Au fronton du site de Baptiste Rappin, Bernanos est cité deux fois. « Le Bon Dieu ne m’a pas mis une plume entre les mains pour rigoler », tel est le constat exigeant qui s’impose et donne sens à son travail. Mais le nom même de ce site – les plus jeunes lecteurs s’en apercevront-ils ? – est une allusion à Bernanos. Donnons-leur un indice. Sous le soleil du management reprend, à un mot près – le dernier – le titre de l’un de ses plus beaux romans. Je ne doute pas de leur stupéfaction quand ils auront trouvé. Qu’ils sachent alors que cette comparaison, je l’approuve et la confirme. Je ne me la suis jamais formulée aussi clairement mais quand j’ai vu à quel enfermement, à quelle détresse l’idéologie et les pratiques du management condamnaient tous ceux, puissants ou non, qui s’y trouvaient soumis, c’est autour de ce mot-là, de ce nom-là, et de nul autre, que mon indignation et ma rage tournaient. Qu’ils entrent donc vaillamment, et avec confiance, dans ce site. D’autres surprises, très heureuses celles-là, les y attendent.