Emilie, ou de l’éducation des adultes

Préface (août 2017)

Sentir qu’on vient d’écrire un livre qu’on était le seul à pouvoir écrire doit être une sensation bien enivrante. Mais sentir qu’on a écrit un livre que des dizaines ou des centaines d’autres pouvaient écrire mais n’ont pas écrit emplit l’esprit d’une perplexité non dénuée d’inquiétude. C’est cette perplexité-là qui m’a poussé à faire réapparaître sur ce site, en une version revue et un peu allégée, ce témoignage de formateur, ironiquement intitulé Émilie, ou de l’éducation des adultes, que les éditions Insep et Érès publièrent ensemble en 1981.

Le début des années quatre-vingt, c’est la grande époque de la formation à l’expression et à la communication. Ni les entreprises ni l’État n’ont encore appris à distinguer les formations jugées efficaces des formations généralistes ou culturelles. Époque fourre-tout où s’entassent des inspirations contradictoires. Le style de l’enseignement traditionnel n’a pas encore disparu. Beaucoup de professeurs se font formateurs à temps partiel. Des instituts proposent aux salariés des stages sur « les grands courants de la pensée contemporaine ». Par ailleurs, Mai 68 et la transformation des relations qui s’en est suivie ont imposé leurs exigences de convivialité et leur ont fait franchir les portes des entreprises. Celles-ci, pourtant, ne se contentent pas d’osciller entre des influences diverses. Les théories japonaises, mais surtout américaines, précisent et durcissent leur identité. L’idéologie managériale qu’en 1992 Jean-Pierre Le Goff dénoncera dans Le mythe de l’entreprise, mythe dont il situe précisément la naissance au début des années quatre-vingt, se construit peu à peu par la lente transformation des structures et des relations de travail tandis qu’apparaît un vocabulaire spécifique qui s’efforce d’acclimater en France des intuitions et des méthodes généralement américaines. Plusieurs autres chercheurs, avant Jean-Pierre Le Goff, s’étaient interrogés sur les entreprises. Sans mettre directement en cause l’idéologie managériale, ils avaient étudié les rapports complexes des salariés avec les organisations modernes. Analysant avec précision l’influence des méthodes de direction d’une grande société d’informatique sur le comportement de ses salariés et, plus largement, sur leur vision du monde, le remarquable ouvrage de Max Pagès et ses disciples, L’emprise de l’organisation (1984), avait ouvert une piste capitale. À partir des années quatre-vingt-dix, on le sait, la littérature et le cinéma se saisirent fréquemment de la question des entreprises. Un des mystères de l’époque reste la contradiction entre la grande qualité de nombre de ces œuvres, largement approuvées par la critique et le public, et la totale imperméabilité des entreprises à toute influence extérieure.

Écrivant Émilie en 1981, mon projet n’était évidemment pas de me livrer à une critique d’ensemble. Le temps n’était pas à cela. La façon insidieuse dont s’est répandue l’idéologie du management me l’aurait de toute façon interdit. L’entreprise traditionnelle était loin d’être morte et il était difficile de deviner, tant les évolutions étaient diffuses et imprévisibles, quelle sorte de changement était en cours. Les syndicats restaient remarquablement discrets sur le sujet, peu pressés d’entrer sur un champ de bataille entièrement nouveau pour eux et qui se prêtait assez peu au simplisme rassurant des revendications traditionnelles. Tout s’est passé progressivement, ponctuellement, avec une hypocrisie consommée. L’emprise de l’organisation s’est masquée de mille et une nouveautés plus aguichantes les unes que les autres dans la façon de concevoir le travail, la hiérarchie, les relations professionnelles, le rôle de l’entreprise. Cette formidable manipulation sut jouer à merveille de l’angoisse grandissante des salariés pour leur imposer toutes sortes de sédatifs aux noms prometteurs : en apaisant quelques-unes de leurs inquiétudes, ils anesthésièrent en même temps en eux toute velléité de résistance. Je crois inutile de répéter ce qu’on a pu lire souvent ici. Que l’idéologie managériale est une monstruosité. Que, dans le monde politique et médiatique, personne, rigoureusement personne, n’a jamais eu le courage de l’affronter ni même de s’en préoccuper. La presse était prête à agiter ses manchettes et à tordre ses colonnes de douleur si trois imbéciles ou quatre psychopathes jouaient à Hitler au fond d’une campagne désolée mais restait démocratiquement impassible quand la tyrannie managériale faisait peser sur la liberté de tout un peuple le poids de la contrainte la plus effroyable qui soit, celle qui fait du service de l’argent une affaire de conscience. Stupéfiant aveuglement ! Stupéfiante élusion !

Cette indignation ne m’animait pas en 1981. Je ne devinais pas que la logique managériale entrerait un jour au collège et qu’on offrirait à la jeunesse française une morale puisée aux latrines de l’intérêt bourgeois. J’imaginais encore moins que cette logique et cette morale auraient un jour leur couvert à la table du Conseil des ministres. Vraiment, nous n’en étions pas là ! Mon propos pouvait être pacifique, irénique même. Je voulais tresser une couronne au métier nouveau que j’avais choisi et envoyer un message d’amitié aux stagiaires que je rencontrais. Un livre positif, dirions-nous aujourd’hui, et qui fut reçu comme tel. Aucune prétention. Une célébration de la formation, de son sens, de son rôle culturel et social, comme l’avait fait, pour des tas de bonnes choses, à commencer par le vin et – horrible à dire ! – le tabac, la jolie collection de petits livres de Robert Morel, précisément appelée Célébration.

Émilie, c’est un coup d’œil amical sur la vie des groupes. Des histoires de session. À l’occasion d’un exercice, ou de quelque événement extérieur, ou d’une querelle entre participants, ou d’une interpellation de l’animateur. Pas un instant l’idée ne m’est venue de faire de mon Émilie une émeutière, une passionaria. Pas même une contestataire. C’est une rêveuse qui ne rêvasse pas. Le livre évoque seulement son arrivée parmi nous, dans une auberge de Normandie. Mais, dans les sessions, j’ai senti souvent sa présence ; c’était à la fois la petite et la grande sœur des groupes, une conscience simple et tranquille, accueillante et incorruptible, une jeune femme qui avait lu Le Grand Meaulnes et peut-être quelques poèmes de Péguy.

Pour qu’il y ait histoire, pourtant, il faut bien qu’il y ait quelque part, à son commencement, une crise. En relisant récemment ce livre d’il y a trente-six ans, quelque chose m’a sauté aux yeux. La quasi-totalité des points de départ de ces dix-huit chapitres évoque l’affrontement douloureux, ou difficile, ou presque impossible, d’une pratique imposée par l’entreprise, ou d’une notion suggérée par elle, ou d’une attitude préconisée par sa hiérarchie. Je ne saurais dire exactement si j’avais pris conscience, et quelle conscience, de la convergence de ces points de départ. Sans doute la devinais-je un peu, mais sans pouvoir l’exprimer clairement, et sans chercher à le faire. Ces hommes, ces femmes rencontraient l’entreprise et je sentais qu’il y avait presque toujours choc, qu’il y avait heurt, qu’il y avait souffrance, qu’il y avait désir de remise en question, et échec de cette tentative.

D’où le caractère presque intimiste de ces séquences. Aujourd’hui, je le comprends mais le regrette un peu. Car ces scènes se jouaient à trois. L’entreprise, bien sûr. Les participants, évidemment. Mais aussi ce que je ne savais ni ne pouvais nommer, une intention complexe et perfide sous-jacente à tout, et qui voulait s’imposer à tous. Dix ans plus tard, la décrire m’importait moins que la combattre. En 1981, je ne pouvais ni la combattre ni la décrire.

Et pourtant, à y bien regarder, il n’est pour ainsi dire aucun de ces points de départ qui n’évoque en effet le noir souci de l’idéologie managériale. Mais le microbe n’avait pas encore été identifié. En relisant très vite Émilie ces jours-ci, j’ai noté au vol ces thèmes. En voici quelques-uns, dans le désordre. La séparation totale de la vie professionnelle et de la vie personnelle, comme si autre chose que la personne était à l’œuvre dans le travail : et quoi donc, s’il vous plaît, un robot, un esclave ? La terrifiante intégration de cette désintégration par la conscience des travailleurs. Leur impossibilité de se saisir dans l’unité de leur existence. L’obligation où ils sont de raisonner par plans successifs, superposés, étrangers ou antagonistes. Entre le plan comptable et le plan stratégique, le plan humain, cette honteuse absurdité. D’où, bien sûr, entre l’impossibilité d’articuler la révolte et l’obligation de répéter des slogans, l’étouffement de la parole. D’où aussi la banalisation obligée des propos tenus en public, une prudence maladive : à l’époque, on s’en tient à parler vacances, loisirs, télévision. D’où encore ces réactions émotives imprévisibles qui font mesurer la densité du non-dit. Seule réponse possible à ces contradictions infernales, le recours, dans à peu près tous les domaines, à l’objectivation simplificatrice, rassurante. Et castratrice. En 1981, déjà, l’objectif, les objectifs, l’objectivité qui fait de chacun, objectivement, le chroniqueur objectif de son existence. Pour comprendre le monde, d’un côté une psychologie de bazar commercialisée par des faussaires, de l’autre, nuageuse émanation du concret et rêve d’esclave volontaire, l’esprit de l’entreprise. Abolition radicale, baptisée liberté, de l’ombre, de l’écho, de l’allusion. Plus rien n’est sens, tout est recettes. La communication, répète-t-on à l’envi, suppose un émetteur, un récepteur et un message : des mots qu’on dit pour rien, qu’on échange pour rien. Mécanisation des fonctions. Raisonner par schémas, par tableaux. Penser par bulles de mots, relations humaines, crise économique. Que faire de soi sinon, comme un moteur ou un ordinateur, se perfectionner ? À chaque session, il y avait un formalisme à casser. L’infection commençait.

J’ai ma vanité, comme tout le monde, mais pas au point d’en perdre la raison. Les compliments que me valut Émilie de la part de plusieurs collègues me flattèrent moins longtemps qu’ils ne m’intriguèrent. Le premier qui voulut bien parler à son propos d’humanisme optimiste me fit plaisir mais la répétition du compliment non seulement nuança cette satisfaction mais encore éveilla en moi une conscience plus vive de ce qui, dans ce livre et dans ce qu’il rapportait, échappait totalement à l’aimable sérénité qu’on lui prêtait. Le plus important dans les compliments, c’est toujours ce qu’ils évitent, c’est-à-dire ce qu’ils désignent précisément parce qu’ils l’évitent : de cet affrontement secret qui court de chapitre en chapitre, et qui finit par faire comme une déclaration de guerre, personne ne me parlait jamais. Par contre, quelqu’un n’hésita pas à voir en moi le poète de la formation !

Ces réactions me furent comme une révélation et comme un adoubement involontaire. Oui, Émilie est un petit bouquin paisible. Mais cette paix, c’est la paix d’après la victoire, pas la paix du pacifiste. Et la victoire, c’est d’avoir finalement parlé de l’entreprise et des gens qui y travaillent comme je les voyais, comme j’aurais parlé d’eux si nous avions passé une journée ensemble à la campagne, ou si nous nous étions rencontrés pour fêter un anniversaire. La victoire, c’est d’avoir, dans ce livre, regardé l’entreprise comme j’aurais regardé autre chose, sans hostilité, sans fascination, sans particulière considération. D’avoir regardé les gens de l’entreprise comme si l’entreprise n’existait pas. Non pour la nier, bien sûr ! Quand on lit Tolstoï dans le métro, on n’oublie pas le métro, ni la station où l’on doit descendre ! Mais qu’importe le métro à Tolstoï et à celui qui le lit ! Émilie, cette confession masquée, me fut d’un grand secours pour comprendre ce que je désirais dès la première session que j’avais animée. Entendre et regarder les stagiaires pour eux-mêmes, hors de toute autre considération. Les stigmates évidents que leur laissait l’entreprise, et qu’un enfant lui-même aurait vus, les considérer par rapport à eux, non pas par rapport à elle ! Quand un camion renverse un vieillard, s’attarde-t-on sur ses caractéristiques mécaniques, sur le carburant qu’il consomme, la forme de son volant ou le confort de ses sièges ?

Cette chose s’appelle l’entreprise. Parfait. Je ne pense aucun mal d’elle. Aucun bien non plus. Rien, ni dans ma volonté ni même dans mon statut, ne me soumet à elle. Littéralement, je l’ignore. Elle n’est d’ailleurs qu’une abstraction, une manière de dire, une convention. Une entreprise ne mange pas d’escalope de veau, ne joue pas au billard et ne va pas au petit coin. N’ayant pas de corps, elle ne peut pas avoir d’âme et son esprit est une invention d’ivrognes. Eux, au contraire, sont des êtres humains, d’autres moi-même. Eux seuls m’importent. Ma chance, dans Émilie, c’est d’avoir chassé de mon regard, au moins dans ce livre, toute référence à l’entreprise. Toute référence positive et toute référence négative, même si, je dois l’avouer, ce second rejet, je ne m’en félicite pas, reste pour moi, dans la réalité, plus difficile que le premier.

Avec Émilie, j’apprenais mon métier, et je l’apprenais en contre. Tous les formateurs n’étaient pas exécrables, même si Philippe Sollers apprendrait probablement avec intérêt comment des quadras dynamiques issus de ce qu’il appelle « la bourgeoisie dans ce qu’elle a de plus aristocratique » pataugeaient salement dans la formation en y jetant l’eau de vaisselle de leur culture et en inventant toutes sortes de petites boutiques aux noms prétentieux pour y faire le plus vite possible, grâce à leurs relations mondaines, le plus d’argent possible. Je l’inviterais volontiers à monter avec moi dans le souvenir de ce train qui m’emmenait avec l’un de ces mercenaires de luxe très exactement issu de cette frange bourgeoise dans laquelle il voit « le sel de cet Hexagone moisi », dans une entreprise en difficulté où nous devions animer ensemble une session. Ah ! s’il l’avait entendu, ce type ! Le cynisme avec lequel cette nullité distinguée me proposait d’arranger notre intervention en sorte que le patron ait encore besoin de nous ! La stupidité, l’écrasante platitude des propos qu’il entendait tenir aux stagiaires en sorte, tout à la fois, d’apaiser leurs inquiétudes et de nous attacher leur clientèle. Son ignorance totale des gens que nous allions rencontrer ! Cette indifférence plus lourde que le mépris ! Le sel de cet Hexagone moisi, ça ? Je l’imaginais dans un dîner le lendemain, chouchouté et chouchoutant. Pauvre mec. Le sel, vraiment ?

Oublions-le. La plupart des formateurs ne lui ressemblent pas. Ils ne sont ni odieux ni méprisants, et beaucoup veulent bien faire. Mais ils portent, même s’ils s’échinent à ne pas s’en apercevoir, d’insolubles contradictions. On ne guérit pas les salariés des maux que leur inflige l’entreprise en les enchaînant plus étroitement encore à l’entreprise. Enchaînés, d’ailleurs, eux-mêmes le sont, et de toutes les manières. Par une formation personnelle et des connaissances qui leur laissent rarement une possibilité de recul sur le monde comme il est et comme il va, qui les lient au vocabulaire et aux objectifs du management. Par la dangereuse proximité de l’argent et de la « réussite ». Le personnel médical, qui sait ce qu’est un microbe, apprend à se laver les mains fréquemment et consciencieusement. Les formateurs fréquentent l’argent : s’ils ne se lavent pas l’esprit dix fois par jour, le microbe, c’est eux. Tous, sans doute, ne rêvent pas de Crésus mais ce n’est pas par ce chemin que progresse le mieux le microbe : plutôt, même si l’on déteste l’argent, par la conviction de plus en plus assurée, qui pourrit tout et annule tout, que son pouvoir est majeur. Et puis, à côté de ce qui les enchaîne eux-mêmes, il y a ce qu’on leur demande de faire, et de manière toujours plus pressante : conditionner les stagiaires non seulement à l’entreprise, mais à ce dont elle est elle-même l’esclave, à l’illogique logique financière, à l’ordre désordonné de l’économie. Sans doute chaque formateur, celui-ci dans l’exercice d’une technique particulière, celle-là en se voulant de bonne foi relais de communication, cet autre encore dans telle perspective nouvelle qui vient apparemment de s’ouvrir, peut-il rêver qu’il habite parfois une zone de liberté. Mais non. Au magnifique « tout ce qui monte converge » de Teilhard de Chardin, l’entreprise répond par une intuition cynique : « tout ce qui enchaîne s’enchaîne ».

Émilie est un petit bouquin paisible qui ne donne solution à rien. Je ne l’admire pas mais je l’aime bien. Il dit entre les lignes qu’il y a des métiers qu’on ne doit pas faire pour y réussir : plus haut on est alors monté, plus profond on a échoué. Il dit aussi qu’il y a des métiers qui ne s’apprennent pas et qu’une formation de formateurs n’est pas autre chose qu’une discussion entre amis – si l’on est vraiment amis. La formation, c’est comme le pain chaud, ça sort du four et ça se partage. Mon expérience n’est que la mienne et je ne rêve pas de copié-collé. Mais qu’on entasse dans l’esprit d’un être humain toute la science du monde, qu’on y ajoute une bibliothèque de déontologie, qu’on saupoudre le tout du plus respectable sentiment démocratique, on n’en fera pas pour autant un formateur. J’entends ce matin à la radio, au cours d’un intéressant débat sur l’autorité dans l’enseignement, un intervenant moins inspiré que les autres qui écarte toute référence au charisme dans l’analyse de l’autorité au motif que c’est une notion insaisissable. Ah ! la belle poire, toute juteuse de modernité, qui vient de tomber de son arbre ! La mort, l’amour, la vie, est-ce davantage saisissable ? Sommes-nous vraiment sur cette terre pour disserter de la compta, du droit de vote, de la CSG et du plan de carrière ? Voici venir, je le crains, le temps des appétits petits.

Moi non plus, je ne vais pas définir le charisme du formateur. Pas seulement parce que, comme disait Georges Braque, « le conformisme commence avec la définition ». Mais ne pas définir, est-ce que cela empêche de deviner un peu ? Et si définir était bien moins intéressant qu’infinir ? Est-ce parce que je ne peux pas définir que je ne peux pas comprendre ? Allons donc. Le charisme n’a rien d’incompréhensible. Encore moins d’exceptionnel. C’est l’état dans lequel on se trouve quand on est descendu assez profond dans sa conscience pour atteindre une zone où l’on est, et l’on se sent, de plain-pied avec les autres. Cette expérience est très banale, sauf dans cette admirable et infiniment pétocharde modernité qui fait dans sa culotte dès qu’elle se la représente. Et pour cause ! Le charisme, c’est son premier et, probablement, son seul véritable ennemi, un ennemi rigoureusement mortel. C’est vrai qu’à cet instant-là, il se secoue, le poirier !

Me voici donc face aux douze stagiaires. Je suis arrivé à l’heure et je respecterai l’engagement : session d’expression et de communication. Point final. Et maintenant, poires blettes, dégringolez à loisir ! Je me fous de tout ce qu’on a raconté sur le sujet. Je me fous de ce que le patron attend de la session. Je me fous de ce que les syndicats peuvent en espérer. C’est ça le charisme, une grande aventure négative. Je me fous de la mondialisation et de l’anti-mondialisation. Je me fous de ma propre culpabilité quand cette emmerdeuse vient encore me titiller. Je me fous comme d’une guigne de ma carrière de formateur. Je me fous du passé, parce que c’est la seule manière de ne pas l’oublier. Je me fous de l’avenir parce que c’est la seule manière de ne pas le saloper. Mais je ne me fous pas de ceux qui sont là, et la seule manière de ne pas me foutre d’eux, c’est de me foutre de mes inhibitions, de ma prudence, de ma trouille. Le charisme, c’est quand on ne sait pas où l’on va, sauf que ça chante, sauf que ça invente en répétant, que ça répète en inventant, que plus ça s’imprègne de tout, plus c’est neuf. Le charisme, c’est quand les grosses poires solennelles et pourries s’écrasent les unes après les autres et que tombe gentiment sur l’herbe, avec un délicieux petit temps de retard, une petite cousine à elles toute maigrichonne et maigrelette, un peu dure et probablement immangeable, dont tout le monde se croit instantanément le meilleur copain. Le charisme, c’est lorsque s’arrache à une conscience, une fois qu’elle a craché les unes après les autres ses importances, et même ses urgences, un petit bout de vécu raclé par l’espérance et qui, rappelez-vous les poissons du lac, est capable de tous les miracles, et même de nourrir treize personnes pendant trois jours.

À toi, Émilie !

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Introduction (édition de 1981)

Depuis douze ans, j’anime, dans les cadres les plus divers, des sessions de formation destinées à des adultes. J’interviens essentiellement dans des séminaires d’expression et de communication. Ces séminaires durent trois jours et rassemblent une douzaine de participants. Nous travaillons de 9 heures à 17 heures, prenant ensemble le déjeuner. Parfois le séminaire se tient en dehors des grandes villes, dans un hôtel ou un centre de formation : nous avons alors les soirées pour continuer à parler. Voici les groupes que j’ai rencontrés : ouvriers, agents de maîtrise, cadres (petits, moyens et supérieurs) des entreprises commerciales et industrielles, travailleurs sociaux, animateurs culturels, chercheurs, fonctionnaires de divers ministères, militaires. Ces sessions se déroulent en France, mais aussi dans d’autres pays entièrement ou partiellement francophones : Belgique, Suisse, Québec, Tunisie, Maroc.

Cela fait beaucoup de gens, et beaucoup de rencontres. Le projet de ce livre est de parler de ces gens et de ces rencontres, de faire entrevoir ce que j’y ai vu, senti, compris.

Si je prétends que je ne suis pas un spécialiste de l’expression ni de la communication, c’est que l’idée que quelqu’un puisse revendiquer cette compétence me fait éclater de rire.

Sans doute, pour être animateur d’expression ou de communication, faut-il être capable de mettre en œuvre certaines techniques : mais elles sont si simples, tellement à la portée du moindre bon sens, il est si inutile de les sophistiquer que ce savoir reste infiniment modeste. D’ailleurs, loin de constituer un arsenal, ces techniques s’inventent au fur et à mesure des besoins : chaque animateur trouve les siennes et, au cours des années, les remplace ou les modifie.

Je ne suis donc pas un spécialiste. Je ne suis pas non plus un thérapeute. S’il arrive que quelqu’un trouve quelque réconfort dans une session, c’est que les participants ont su y créer un climat d’amitié.

En un mot, je ne me sens, comme animateur, investi d’aucune science, d’aucun pouvoir. Je suis venu à la formation avec mon langage propre, qui n’a rien de bien particulier, j’y apporte mon type de culture, mon goût des rencontres, un certain désir d’être utile, une certaine foi dans ma tâche. Le premier bénéficiaire de ces douze années, c’est moi. Elles m’ont appris à apprendre un peu mieux, à tâcher d’écouter, à changer ce qui peut changer.

Parfois, c’est vrai, comme tous les animateurs, je me suis surpris à jouer un peu au gourou. C’est une ambition de vanité assez ridicule mais assez compréhensible : le risque du métier, en quelque sorte. Dans mon cas, la crise ne dure pas longtemps.

J’ai toujours eu beaucoup de mal à parler d’une session, plus encore à la raconter, fût-ce avec la réserve et la prudence qu’impose la déontologie. C’est sans doute que cela ne se raconte pas. Je me suis souvent interrogé sur cette difficulté, sans trouver de réponses décisives. Une session me laisse dans une convergence d’impressions et de sensations très complexe. Parfois, c’est comme si j’arrivais au seuil d’un certain mystère. Je ne peux pas en dire grand-chose.

Un peu comme à la montagne lorsque le paysage, à partir d’un point de vue inattendu, parce qu’on s’est un instant retourné ou encore parce qu’un détail insolite a surgi, apparaît soudain riche d’une profondeur qu’on ne lui savait pas, d’une harmonie qu’on avait mal perçue, d’un écho qu’on ne pensait pas entendre. Du sommet, de la table d’orientation, on aura peut-être une vue plus ample, plus complète, plus large. Mais le regard s’est par avance habitué à ce panorama. La surprise, au contraire, l’arrachant à l’habitude, l’a poussé en un instant vers une sorte de contemplation active et pleine de jubilation.

La formation est ce belvédère inattendu d’où l’on voit autrement les personnes et les groupes. Non qu’il s’y dévoile des secrets inouïs, qu’il s’y échange des confidences bouleversantes ou des propos d’une profondeur abyssale : au contraire, c’est dans le simple et l’ordinaire que se loge soudain une profondeur surprenante.

Ces pages ne sont qu’un témoignage et ne prétendent conduire à aucune sorte de théorisation. Je les ai écrites parce qu’il m’a semblé que le paysage humain que composent tous ces groupes ne pouvait plus rester caché. Ce paysage est fait de terre et de ciel. La terre, ce sont les réalités indiscutables auxquelles les gens sont confrontés, le pain quotidien des problèmes bien ou mal posés, bien ou mal résolus. Une session n’est pas un collectif de délirants. L’historique, l’immédiat, le pressant, l’affrontement du réel, âpre, râpeux, souvent gris, les désirs et les tentations de fuite sous toutes leurs formes : tout cela est bien là. Mais il y a aussi le ciel, un ciel fait des désirs que la situation légèrement décalée de la formation laisse soudain apparaître, et d’abord, parmi eux, souvent dissimulée par d’épais nuages, cette espérance ardente d’une autre relation entre les êtres. Parfois, tellement d’inattendu jaillit au cœur et au creux de ce que l’on s’imaginait bien connaître qu’on se prendrait à croire à une nouvelle naissance de l’humanité.

J’ai éprouvé le besoin de décrire ce paysage. Je ne pourrai le faire qu’avec des mots maladroits, comme si, ayant aperçu les habitants d’une autre planète, j’essayais d’en donner idée. C’est vrai que, depuis douze ans, ces sessions sont comme des rencontres d’un autre type. On jurerait y apercevoir les formes de l’avenir. Elles m’ont rappelé que ce monde apparemment clos est, en réalité, une création continuée. J’aimerais savoir transmettre cette intuition, et que l’expérience du lecteur la valide.

L’auteur de ce livre ne se mettra en scène que lorsque cela sera absolument nécessaire. Quelque chose pourtant le pousse à faire dès maintenant un aveu. Il ne croit pas que ces sessions auraient pu le rendre parfois si heureux s’il ne s’y était pas présenté dans une entière et intransigeante liberté. Je veux dire par là rigoureusement indépendant de tout pouvoir, de toute pression économique, politique, idéologique. Lorsque l’ombre du début de la tentation est apparue de faire autrement, tout le paysage s’est fermé. Il faut en prendre son parti : c’est la liberté qui rassure.

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CHAPITRE PREMIER

Présentations

Se présenter, les gens en ont l’habitude. Cela consiste à dire « Dubois Pierre » ou « Martin Claude » avec, en prime, l’énoncé d’une fonction. « Dubois Pierre, ingénieur ». Un rite. Avant même d’avoir entendu son nom, Dubois Pierre sourit de confiance à Martin Claude. Quelle importance que Dubois se nomme Dubois ? S’il avait dit Durand ? Martin Claude sait bien que ce nom jeté, c’est comme un badge vocal. Martin Claude et Durand Pierre se sont mis d’accord, avant de se connaitre, sur les bonnes relations. L’amitié préétablie. Sincère quelque part, sans aucun doute, pleine de bonne volonté. Mais quand même tempérée par la complicité d’avoir à échanger des mots assez creux. Jeu social.

Coup d’œil sur l’animateur. Ce coup d’œil veut dire : « Bon, nous sommes ici, nous disons nos noms, à vous de jouer, nous sommes en règle, ne nous faites pas languir ». Un doigt tapote une table. Une serviette tombe. Trop longues excuses. Une dame dit quelque chose. On s’empresse. Curieuse odeur de poudre. « Je suis un ingénieur spécialisé dans le traitement des alliages, dit un autre. Enfin, des alliages légers. Le traitement de surface. Le traitement de surface des alliages légers. Voilà. » Puis, soudain, il recule sa chaise et, d’un seul coup, franchit le Rubicon : « Mon hobby, c’est le jardinage. » Les sourires s’attendrissent. Le jardinage est beau quand on est en session. Les sourires passent en force 5.

« Durand Jacques, technico-commercial. » Il a parlé un peu vite, Durand Jacques, il n’a pas eu assez l’air de croire que ce qu’il disait était important. Il a inconsciemment saboté. Il se crée comme un malaise. Au nom du groupe, Dubois Pierre rattrape le coup. « Dans quelle branche ? » Durand Jacques n’entend pas, tout au bruit de ce qu’il vient de dire. « … chnico-commercial, co-commercial, cial… » « Dans quelle branche ? » « Oh, pardon, dans quelle branche ? La métallurgie, oui, la métallurgie… »

Tenir le coup. Sur le tableau de bord de l’animateur, l’aiguille de l’attention exigée grimpe à 5/5. Résistances à surveiller. Allons affronter ironie. Léger agacement en vue. Tout est paré, on peut plonger.

On est ailleurs. On a plongé. Difficile de dire comment c’est venu, mais c’est venu. Un peu de silence. Un écho qu’on a laissé se prolonger. Oui, c’est sans doute cela : on n’a pas coupé l’écho par une réponse trop hâtive, on n’a pas rempli le vide à toute force… On a retiré le filet ou il s’est retiré tout seul. Ça y est, on est en plongée, en immersion.

- Quels commentaires pourrions-nous faire sur ces présentations ?
– Sur ces présentations ? Sur le tour de table que nous venons de faire ? Je ne vois pas.   Nous savons l’essentiel, non ?
– Naturellement, ce n’est pas complet, mais cela n’a pas d’importance.
– Nous n’avons parlé que de l’aspect professionnel, bien sûr, le reste, je pense, ne nous    concerne pas. Sinon alors…
– Ce serait une perte de temps…
– Une indiscrétion…
– La porte ouverte…
– La bouteille à encre !
– Nous nous sommes présentés au plan professionnel, voilà tout.

« Au plan… » « Au niveau de… » Il va falloir admettre qu’en plongée, tous les plans s’abolissent. Tout le monde le sait, d’ailleurs, les participants aussi bien que l’animateur. Il ne s’agit que de déterrer des vérités enfouies. Attendre de mieux entendre des mots simples.

Un frisson a passé. Hou… Si l’on avait parlé de la vie privée (privée de quoi ?) ! Inquiétude délicieuse, goût du fruit défendu, protestations véhémentes, bruit sec du couvercle qu’on referme.

Travaillons avec les matériaux que nous avons. Ne faisons pas les difficiles. Bien sûr, on pourrait imaginer de faire se présenter les gens d’une manière compliquée : chacun, par exemple, serait un animal ou un personnage historique… Pas nécessaire. Se contenter de ce qu’on a. Ce ne sont pas les mots qui importent, mais la façon de les utiliser, de les entendre, de les traiter.

Dans les choses qu’on dit, il y a toujours ce qu’on entend, ce qu’on peut noter, ce qu’on peut répéter. Le message, comme disent les savants. Et autour, autour et dedans, un halo indéfinissable. Un ailleurs, un impondérable auquel renvoient tantôt les mots, tantôt les intonations ou le débit, ou encore les mains de celui qui parle, ses gestes, d’infimes expressions rapides comme un broncher de cheval. Ne pas couper les mots de leur halo. Il y a les mots et le halo. Le halo et les mots. On n’a pas le droit de choisir, le lot ne se détaille pas, c’est de l’escroquerie !

- Mais on le fait toujours !

Tâcher d’écouter les mots à la lumière du halo. Ne pas rêver sur le halo au point de ne plus entendre ce qui s’est dit. Regarder la ligne d’horizon, juste entre les mots et le halo.

- Mais s’il fallait faire cela tout le temps !
– La vie serait belle, n’est-ce pas !

Il ne faut rien du tout. Ne pas séparer la terre du soleil, simplement, ni le ciel de la terre. Ne pas tricher.

Il avait fallu les lui tirer de la bouche, les mots, à ce monsieur. Allez savoir pourquoi, les gens s’étaient mis à lui poser des questions. Par exemple, est-ce qu’il faisait du sport ? Oui, ça, du sport, il en faisait. Enfin, pas vraiment du sport. Un jeu sportif, quoi.

- Ça irait plus vite si l’animateur nous apprenait à nous présenter. Je crains qu’on ne         perde du temps.

Continuons quand même, voulez-vous. Bon. Alors un jeu sportif. Lequel ? Oh, était-ce bien la peine ? Bien sûr, c’était pour son plaisir. Si, si, si. Bon, du billard. Tiens, tiens, est-ce qu’il y jouait bien ? Ma foi, pas trop mal. Pour son plaisir donc ? Bien sûr, pour son plaisir. Non mais enfin, est-ce qu’il faisait des compétitions ? Oui, ça lui arrivait. Officielles, les compétitions ? Ah, oui. À quel niveau ? Euh…national. Et international. Il gagnait ? Des fois. Des championnats ? Oui. De France ? Oui, trois fois champion de France, il avait été ! La dernière fois, il avait même fait cinq cents points sur mouche, c’est-à-dire en commençant la partie et d’affilée, avant que l’adversaire n’ait le temps de jouer.

- C’est stupéfiant, dit un monsieur.
– Cette fois il s’est présenté, dit un autre.
– Çà, si je m’y attendais !
– Bravo, bravo, dit une dame.

Et lorsqu’on eut bien épuisé toutes les questions possibles sur le champion et le billard, tout le monde se tut.

Quand il y a malaise, il y a toujours un participant pour approuver l’animateur plus qu’il n’en est besoin et un autre pour le critiquer plus que de raison.

- Extraordinaire cette méthode !
– Je n’ai pas vu de méthode !
– Enfin, vous avez bien vu ce qui est arrivé !
– Vous feriez ça à votre bureau, vous ?

Pourquoi ce malaise ? Ce n’était pas sans intérêt pourtant, ce propos sur le billard. Est-ce qu’on craignait qu’en session cela ne fasse pas sérieux ? Non, pas cela. C’est vrai, chacun à sa place aurait eu quelque chose à raconter. Quelque chose de différent, sans doute, mais d’aussi intéressant.

- Mais, dit une dame, est-ce que nous sommes vraiment là pour raconter nos vies ?
– Nos vies, dit son voisin, nos vies, vous exagérez, Madame.
– Nos loisirs, dit le jardinier, mais je reconnais que, par rapport à Monsieur…

On plongeait. Une belle plongée. Avec, aux hublots du sous-marin, de temps à autre, le barracuda de l’indiscrétion qui mettait du piment.

- Ça peut gêner, quand même.
– Oh ! Vous savez, dit le champion de billard, vous savez…
– Moi, je crois que ça peut gêner. Pas vous ?
– Mais non, pourquoi ?
– Vous savez… reprit le champion
– Laissons parler Monsieur.

Et nous plongeâmes plus profond. Quelle importance après tout que ce monsieur joue au billard ou au frisbee ?

Seulement… Seulement, il prit vraiment la parole. La technique, il passerait dessus, ce serait trop long à expliquer. Ce qu’il voulait raconter, ce n’était pas ses victoires. Il n’avait pas eu que des victoires, d’ailleurs. Et puis, les victoires, ce n’était pas le plus… le plus, comment dire, le plus… Ce qu’il voulait raconter, c’était lui autour du tapis vert, au beau milieu de la série américaine, quand il ne sait plus de quel côté il faut aller, sous le projecteur cru, le tête-à-tête avec les trois billes d’ivoire, le silence total, l’angoisse, la tête qui calcule, les jambes qui trahissent, l’émotion à dominer, le plaisir, le gratuit, le nécessaire.

Et même ceux qui, de toute leur vie, n’avaient pas vu une queue de billard s’y reconnurent.

- J’ai assez parlé, dit le champion. Au suivant…

Silence. Brusque retour au réel. Long silence, même.

- Est-ce que vous faites du sport, dit le jardinier pour meubler.
– Non, pas de sport. En écoutant Monsieur, j’ai cherché ce que j’allais dire quand mon  tour viendrait. Je vais vous dire pourquoi, à plus de cinquante ans, j’ai pris le risque    d’être père de deux enfants.

Il y a ce qu’on dit et ce qu’on n’ose imaginer pouvoir dire… Cela fait deux ou trois petits secrets ordinaires, ce que j’appellerais les secrets de la deuxième étape. La première étape, c’est avant qu’on ne les dise, la seconde c’est lorsqu’on les dit. Ces deux étapes sont assez aisées ; on passe de l’une à l’autre par un progrès volontaire : mais on n’est pas très avancé de les avoir franchies. Quand on l’a fait, on se trouve devant un mur, ou un précipice, un abîme. Là, on se transforme soudain. L’intérêt se met à changer d’objet. Ce ne sont plus les choses qu’on a dites ou pas dites qui comptent, c’est ce qui, soudain, surgit avec elles, de leur cœur, de leur creux. Ce ne sont plus les choses qu’on dit ou non, c’est soi-même disant. Soi-même disant à quelqu’un. Alors, sans complaisance mais sans hésitation, on se met à s’écouter. On s’écoute dire comme si un autre parlait en soi. Une sorte de rumeur : mise en ordre et bouleversement. C’est sans doute ce que voulait dire Paul Éluard : « Écoute-toi parler, tu parles pour les autres. »

Dubois Pierre, ingénieur. Et pourquoi pas ? Il ne s’agit pas, Dubois Pierre, de remplacer vos mots par de plus sophistiqués, il ne s’agit pas de vous vêtir à la dernière mode de l’expression. Seulement de créer un peu le climat où ces mots que vous dites, ni plus ni moins maladroits que ceux par lesquels vous les remplaceriez, pourront libérer votre présence comme on libère de la chaleur, pour vous et ceux qui vous écoutent. De la chaleur et souvent une certaine déflagration, bien sûr. C’est cela se faire présent, se présenter. Parler en présent, au présent.

La virtuosité, Dubois Pierre, méfiez-vous en. C’est mauvais genre, ce n’est pas ainsi qu’il faut aborder la parole. La parole n’est pas une catin, Dubois Pierre ; méfiez-vous de ceux qui vous enseignent comment la dompter. Quand vous parlez, laissez se modifier en vous un imperceptible détail. À peine le remarquerez-vous. L’entrebâillement d’une fenêtre. Un défroissement léger. Chacun de ceux qui sont autour de cette table est capable, s’il le désire vraiment et simplement, d’être pour vous l’occasion de cette animation, de ce passage du souffle. Chacun de ceux qui sont autour de la table, chacun de ceux qui sont autour de votre vie. Et vous, semblablement, pour chacun d’eux…

- On sort de l’objectif de cette session. Il s’agissait bien d’apprendre à se présenter ?
– On sort, dites-vous ? C’est bien d’éducation permanente qu’il s’agit, n’est-ce pas ?
– Sans doute.
– Éduquer, c’est en latin educere, faire sortir, conduire dehors, emmener ailleurs.
– Mais alors…
– Vous l’avez dit.

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CHAPITRE 2

Le tout seul

On assiste parfois dans les sessions à un miracle assez étonnant. Je dis « miracle » faute d’un meilleur mot. Rien de miraculeux là-dedans, en fait, pas plus que le lever de soleil en tout cas.

C’est le miracle du tout-seul.

Un exercice nous avait, cette fois-là, conduits à parler de la place que tenait le travail dans la vie des participants. Chacun disait son opinion, son expérience, son désir. Pour l’un, le travail était presque un salut : trouver chaque matin son bureau chargé de papiers, c’était comme une ivresse. Un autre était plus réservé : le travail était, selon lui, une obligation dont il convenait de s’acquitter avec dignité. Un troisième insistait sur sa responsabilité de travailleur. Il pensait souvent, disait-il, aux gens qui utilisaient les produits qu’il fabriquait. Un quatrième, tout en construisant machinalement une cocotte en papier, avouait avoir gardé en lui quelque chose du petit garçon qui attendait la récréation : le travail lui semblait surtout destiné à permettre les vacances.

C’est un mot sacré, le mot vacances. On ne saurait assez conseiller à un animateur dont la session bat de l’aile d’ouvrir un débat sur les vacances. Les plus assoupis reprennent de la vigueur. Quelquefois, c’est vrai, un tel débat ne tient pas toutes ses promesses. Je me souviens d’une intervention qu’un participant avait ainsi annoncée : « Mon exposé aura quatre parties. Premièrement, les vacances à la campagne. Deuxièmement, les vacances à la mer. Troisièmement, les vacances à la montagne. Quatrièmement, enfin, le coût des vacances. »

Parler du travail, c’est presque automatiquement parler des vacances. Un esprit facétieux demanda si, comme le pensait l’ancien écolier, le travail était fait pour les vacances ou, plutôt, les vacances pour le travail. Un ingénieur s’empressa de faire remarquer que c’était là la question de l’œuf et de la poule : aussi insoluble. Puis, à la pensée que la question était insoluble, il éclata de rire et se frotta les mains. Il arrive à certains ingénieurs de se réjouir quand ils constatent qu’une question est insoluble. Peut-être sont-ils rassurés de toucher ainsi les limites de leurs connaissances.

De l’œuf à la poule, nous tournions en rond. Le débat prenait cette allure faussement rationnelle qui n’annonce rien de bon et dans laquelle une oreille un peu exercée perçoit immédiatement des montagnes de frustrations, des océans de refoulement. Comme lorsqu’un homme au paroxysme de la colère se met tout à coup à jouer la sérénité et, se mordant les lèvres jusqu’au sang, s’écrie : « Parlons donc d’une manière raisonnable ! »

C’est alors qu’un participant prit la parole. C’était un homme grand et fort maigre qui s’exprimait avec un accent difficile à identifier. Personne ne comprit d’abord ce qu’il voulait dire. Mais, plus que les mots, certaines intonations annoncent parfois des interventions utiles. Il semblait raconter sa vie depuis l’origine. Ou presque. Il avait tout fait, cet homme. Accordé des pianos, collé des timbres, enseigné la guitare, dirigé des entreprises, inventé un fusil. Pour chacune des étapes de sa vie, il avait une anecdote et, comme chacune de ces étapes se trouvait dans un pays différent, son anecdote comportait toujours un mot étranger qu’il essayait de traduire sans y parvenir. Alors, il disait : « C’est intraduisible… » Et il passait à l’anecdote suivante, qui se déroulait dans un autre pays et se terminait toujours par un autre mot intraduisible.

On l’écoutait avec une sorte de méfiance, la plus solide de toutes, celle qu’on éprouve lorsqu’on sait qu’on n’a pas de raisons d’être méfiant mais qu’on ne veut pas être privé de ce droit inaliénable dont la République – méfiante – ne fait pas mention au fronton de ses mairies : faire gaffe et mettre en doute. Quand il nous eut fait faire deux ou trois tours du monde, il alluma une longue cigarette blonde à un briquet en or pour mieux entrer dans son rêve, et attendit. Au vrai, je crois qu’il était plutôt le seul à ne rien attendre. Quelqu’un se dévoua pour rompre le silence.

- En fait, nous qui parlions de vacances, vous nous avez surpris. Vous n’avez guère parlé que de travail.
– Non, pas du tout, cher Monsieur, reprit le tout-seul avec une exquise politesse, je ne crois pas… Je n’ai pas cessé de vous parler de vacances.
– Mais enfin…
– De vacances, de grandes vacances. J’ai appris la vie, vous savez, à l’Université   tzigane.

L’homme ne parlait plus. Je pensais à cette règle de politesse des indiens d’Amérique qu’évoque le grand romancier Forrest Carter : il convient qu’une conversation commence par un long silence et c’est le visiteur qui doit le rompre le premier.
Puis on revint au thème, vaille que vaille.

- Soyons concrets, dit quelqu’un.

À cette invitation, on reconnaît une confusion certaine. On essaya de l’être, sans y parvenir. Des mots se cognaient à l’embarras général : … réalisation de soi… nécessités économiques… âge adulte… sens des responsabilités… D’excellents mots qui sonnaient mal. Nous étions comme des commerçants qui, le soir, font leur caisse et s’aperçoivent que tous les billets, sans exception, sont faux. C’était comme si le tout-seul avait semé à la fin de nos phrases une interminable chaîne de points d’interrogation.

C’est alors qu’on entendit quelqu’un déclarer : « Il faut quand même que les entreprises fonctionnent. »

L’acquiescement fut général, immédiat, ponctué d’apartés rapides qui se terminaient par des gestes d’inquiétude évasive. Même celui qui rêvait encore de récréation donna son accord. Cette vérité qu’il fallait que les entreprises fonctionnent recueillit un assentiment enthousiaste et profond. Les naufragés de la Méduse ne durent pas grimper plus vite sur leur radeau.

Je l’ai dit, il n’y a pas de bon animateur. Quelque chose dut apparaître sur mon visage comme un léger sourire. Le participant qui me faisait face ne le laissa pas passer. Un homme qui se croit menacé en vaut quatre. « Pourquoi l’animateur sourit-il ? Oui, il faut que les entreprises fonctionnent. Vous, évidemment, ajouta-t-il plus imprudemment, vous vous en fichez ! »

Mon sourire ne venait pas de là. Je répétai avec un grand sérieux et en détachant les mots :

- Il faut que les entreprises fonctionnent.

Pour un peu, nous nous serions tous levés en scandant : il-faut-que-les en-tre-pri-ses-fonc-tion-nent.

C’est alors qu’une jeune femme dont la consommation de cigarettes commençait à émouvoir ses voisins attendit le créneau d’un silence pour y garer une phrase rapide, avec l’autorité de celle dont on ne prend pas la place.

- Pourquoi dites-vous ça maintenant ? lança-t-elle au groupe. Et elle souffla fortement sa fumée.
– Mais enfin, c’est inadmissible, toussa son voisin. Vous êtes de celles et de ceux qui sabotent les entreprises ! La branche sur laquelle vous êtes assise…

Elle eut un air de secrétaire prise en défaut :

- Je crois que vous ne m’avez pas comprise. Je suis d’accord pour les entreprises ; bien d’accord, même. Je vous demande seulement pourquoi vous dites tout cela à ce moment de la conversation. C’est tout. C’est vraiment tout.

Dans ces cas-là, on se croirait devant un accouchement. Il y a aussi quelque chose de l’écolier qui apprend à lire et à qui un doigt doux et impérieux désigne obstinément un mot qu’il s’entête à sauter. Il fallait que les entreprises fonctionnent et le dire était, à ce moment, comme un gigantesque mensonge.

On peut donc dire des vérités qui sonnent comme des mensonges ? Ou des mensonges qui ont l’air de vérités ? On avait beau faire. Plus l’on s’échinait à dire qu’il fallait que les entreprises fonctionnent, plus cette affirmation en tous points raisonnable engendrait un malaise gluant comme de la poix.
Ce n’était pas l’entreprise qui était en question. Ni la nécessité de son fonctionnement. C’était nous évidemment !

- Vous nous donnez bien de l’importance, dit quelqu’un.

Quelques volutes bleues supplémentaires épaissirent l’atmosphère.

- Pas d’accord, dit la jeune femme. On en a, de l’importance.

Suivit un débat des plus confus. Une discussion de ce genre est, pour un animateur, ce qu’est pour un cuisinier la préparation d’un plat un peu difficile. Rien d’impossible, mais avouons quand même qu’il faut le tour de main. La moitié des participants s’acharnait à répéter qu’il fallait que l’entreprise fonctionne, l’autre moitié lui reprochait cet acharnement.

Le tout-seul n’avait rien dit, comme si cette confusion était, dans sa langue, intraduisible. Il regardait chacun avec une courtoisie extrême, hochait la tête à chaque fois qu’il pouvait approuver un propos. Il crut poli de prendre enfin la parole. Il n’avait pas bien compris le sens de cette discussion, il ne voyait pas ce que venait faire le fonctionnement de l’entreprise là-dedans. Peut-être n’était-il pas assez habitué aux coutumes françaises. Pour lui, il fallait toujours que les choses marchent, toutes celles qui en valaient la peine, naturellement. Sur ces derniers mots, il agitait son briquet en or.

- Le but de la vie, c’est le travail, dit quelqu’un.

Le tout-seul prit soudain une attitude très distante.

- Ne dites jamais une chose comme ça, Monsieur, c’est une bêtise. Le but de la vie, c’est la contemplation et croyez-moi sur parole : je suis tout à fait athée. Le travail sert à nous permettre de vivre. Il sert aussi à nous donner la joie de créer. Sinon, Monsieur, ce n’est pas du travail, ce sont des travaux forcés. Et là je sais de quoi je parle.

Et soudain le moine se changea en directeur général ;

- Vous parlez de fonctionnement, dit-il et vous n’êtes pas capables de faire fonctionner votre discussion. Votre entreprise, aujourd’hui, c’est la session, voilà tout. Si vous n’êtes pas capables de faire marcher ça, vous ne ferez jamais marcher votre entreprise. Et puis, je vais vous dire, ne prononcez pas trop souvent le mot « il faut ». Il ne faut… je veux dire, il est mieux… non, je vous le demande, dites plutôt ce que vous pensez vraiment.

C’est alors que l’homme à la cocotte en papier dit en souriant aux anges :

- La récré, c’était vachement mieux que l’école.

La jeune femme écrasa pour la première fois une cigarette à peine entamée.

- Tout cela n’est pas sérieux, dit quelqu’un, tout cela est une plaisanterie.

Mais elle ne lâchait pas des yeux l’homme à la cocotte en papier qui avait entrepris d’en fabriquer une nouvelle. Il commençait à plier un coin d’une feuille blanche, puis deux, puis trois. Onze personnes regardaient la jeune femme le regarder.

Il baissa un peu la voix et, tout en pliant sa feuille, dit très doucement :

- Vous savez, je n’étais pas un si mauvais élève…

.

CHAPITRE 3

L’inquisiteur

Vous en parliez trop, de l’esprit de l’entreprise. D’emblée vous nous l’aviez jeté à la tête. « Mon rôle est de défendre les intérêts de ceux qui me payent, disiez-vous, c’est une question d’honnêteté. Vous ne voudriez quand même pas que je crache dans la soupe ? »

À tout instant, vous y reveniez. « Enfin, je ne comprends pas pourquoi nous sommes ici, avez-vous dit au premier exercice, cela n’a rien à voir avec l’entreprise. Je répète : c’est elle qui nous paye, et qui vous paye ! » Vous pesiez d’un poids fort lourd sur le groupe. Vos collègues n’osaient rien objecter à l’inquisiteur que vous aviez décidé d’être. Vous ne cessiez de prendre des notes. « Tout ce qu’on a dit depuis le début, tenez, je vais vous le répéter. Tenez. Si vous trouvez quelque chose qui ait quelque rapport avec l’entreprise là-dedans… » Vous aviez posé votre bracelet-montre sur la table. Vous frappiez très fort sur vos notes. … » Vous étiez arrivé deux minutes avant l’heure et vous étiez installé bien au centre du groupe.

Il y a dix ans, je vous aurais haï. J’aurais eu envie de vous insulter. Je ne l’aurais pas fait mais vous auriez compris que je le désirais. Je vous aurais traité de flic, de para, de curé. Il y a dix ans, je me serais senti aussi flic, aussi para, aussi curé que vous et il m’aurait été insupportable que vous me rappeliez aussi brutalement à moi-même. Mais, ce jour-là, je crois que je ne vous ai pas haï. Rien à voir avec la technique du métier, ou si peu… Ce n’est pas de l’autre qu’on a peur quand il ne reste plus qu’à haïr, c’est de trouver en soi-même ce que l’on hait dans l’autre. Dix ans après, cela me faisait moins peur. Je savais que ce n’était pas le dernier mot.

Quand même, vous n’y alliez pas de main morte ! « Les gens comme vous se font payer par l’entreprise pour la dénigrer… » Je n’avais rien dénigré du tout. Rien d’autre, en tout cas, que ce qu’au fond de vous, vous refusiez aussi violemment qu’un autre.

Pendant trois jours, vous n’avez cessé de m’appeler de toute votre agressivité. Un peu fatigant, ce genre d’appels, je vous jure que ça justifie les honoraires. Les autres en étaient perturbés. Juste à côté de vous, il y avait un homme tout rond et tout jovial, directeur financier de son état et père de famille nombreuse – il le rappelait constamment – qui, autant qu’il le pouvait, cherchait à calmer le jeu. À deux ou trois reprises, vous lui avez dit : « Mais je n’agresse personne ! » À ce moment-là, vous vouliez le croire. Le directeur financier en était encore plus perturbé et s’excusait en rougissant. Vous disiez cela avec un air un peu malheureux. Au fond, vous étiez sincère. À la fin de la session, le directeur financier se posait encore plus de questions que vous.

Le deuxième jour, quelqu’un a lancé une phrase malheureuse. Il est vrai que l’atmosphère était déjà durablement empoisonnée. « Vous faites un transfert sur l’animateur », a-t-il dit. En moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, non-directivité en déroute et déontologie cul par-dessus tête, j’ai retrouvé malgré moi (malgré est ici une pudeur) mes anciens réflexes de professeur. D’une voix coupante, je lui ai demandé : « C’est quoi un transfert ? » Il a pataugé pendant quelques secondes dans une psychanalyse de Prisunic. « Je crois qu’il vaudrait mieux que vous n’utilisiez pas des mots que vous ne maîtrisez pas », lui ai-je lancé avec toute l’aménité de l’examinateur qui ajourne le candidat. Ce genre de route, c’est vrai, est à barrer un peu sèchement. Vous avez eu l’air rassuré. Je montrais que j’étais capable d’autorité, et l’autorité, vous aimez ça. Mais, au fond, vous deviniez que je ne voulais pas qu’on court-circuite par des âneries ce qui se passait en vous.

Vous auriez aimé être un leader. Vous n’y parveniez pas. Le rôle de l’opposant systématique vous agaçait. Je vous rendais furieux quand, esquivant vos attaques, je passais simplement la parole au suivant. Évidemment, dans une session idéale, il aurait mieux valu que vous fussiez absent, ou enroué. Mais il n’y a pas de session idéale et celle-ci n’aurait eu aucun sens si nous ne vous avions pas supporté. À chaque pause, vous veniez me trouver pour essayer de discuter. « Ce que j’ai dit était peut-être un peu vif, m’expliquiez-vous, mais vous devez en avoir l’habitude… » On ne prend jamais complètement cette habitude, vous savez. Mais là, je ne vous écoutais guère. J’avais envie d’une cigarette et d’un verre d’orangeade, vous deviez prendre cela pour de la froideur, ou de la rancune, ou je ne sais quoi. Peut-être y voyiez-vous quelque trace d’une idéologie perverse ? Mais tant pis pour ce que vous pensiez. Je n’étais à cet instant-là, je vous le jure, que désir d’orangeade.

Vos thèses, vous nous les aviez expliquées de long en large. Elles se terminaient toujours par une formule du genre « un point c’est tout » ou « il ne faut pas aller chercher plus loin » ou « c’est comme ça parce que c’est comme ça » ou « il faut bien tenir compte de la réalité ». Vous sentiez qu’un discours qui se termine ainsi n’est pas convaincant. Alors vous redoubliez d’intransigeance. Vous étiez odieux et touchant. Votre thèse ? Vous étiez obligé de penser comme votre patron parce que c’était lui qui vous payait. Chez vous, c’était une idée fixe qui rameutait autour d’elle tout un vocabulaire moral. Vous parliez d’honnêteté, de responsabilité, de cohérence, de dignité… Beaucoup trop. Vous sentiez que ces mots abstraits sonnaient faux. Alors vous deveniez un petit peu grossier, pour faire réel. Ça n’arrangeait rien.

Les autres vous disaient des évidences. Qu’il fallait distinguer ce pour quoi vous étiez payé, un travail précis qu’il s’agissait de faire le mieux possible, et ce pour quoi vous n’étiez pas payé, prendre sur tous les sujets les idées du patron. Vous jugiez alors vos contradicteurs mesquins et démodés. Vous leur expliquiez qu’ils ne connaissaient rien aux nécessités de l’entreprise moderne, à ses stratégies, au rôle des cadres… Ils se regardaient les uns les autres avec perplexité, conscients de leurs insuffisances. « Il ne s’agit pas de ce que les gens pensent, leur disiez-vous, il s’agit de prendre l’esprit de l’entreprise. » Et vous ajoutiez : « Quand on est dans une entreprise, il faut lui être fidèle. C’est comme si on l’avait épousée. C’est ça, l’esprit de l’entreprise. »

C’est alors qu’un participant a pris la parole. Le seul de ce groupe qui n’était pas un cadre. Un presque cadre, un agent de maîtrise qui avait gardé les bleus de travail, et non les gris, parce que nous étions dans l’usine et qu’il ne voulait pas, aux yeux des copains… Il avait des cheveux blancs sur un visage très couperosé, il tirait sur les manches de ses bleus trop courts. Il posait des questions comme à l’école. « Vous avez dit quoi, là ? » me demandait-il. Il écrivait les bras très écartés, la tête penchée. Il passait beaucoup de temps à changer de lunettes. Quand vous avez parlé d’épouser l’esprit de l’entreprise, il a fait des yeux tout ronds : « Si je devais prendre l’esprit de ma femme, moi, alors… »

Tout le monde a éclaté de rire. Ça l’a ennuyé. « Notez, je l’aime bien, ma femme, hein, je ne voudrais pas qu’on confonde. Il y a des gens qui peuvent être mal intentionnés. » On a essayé de le rassurer mais il s’est buté. « Je sais ce que je dis, répétait-il, je sais ce que je dis. »

Cet incident nous a permis de reprendre les choses autrement.

- Non, l’entreprise, avez-vous loyalement reconnu, ce n’est pas ma femme.

Le fort en Freud en a profité pour marquer des points :

- Votre mère ? Votre sœur ?

Il a marqué un temps, puis :

- Votre maîtresse, peut-être ?

Un autre temps.

- Votre propriétaire ?

« Je ne comprends rien à ce que vous racontez » a dit l’agent de maîtrise. À la pause suivante, il est venu me voir. « Je n’ai pas osé le dire tout à l’heure, m’a-t-il confié, parce que moi je suis un ouvrier, alors vous comprenez, mais ils vont chercher midi à quatorze heures. Le tôlier, c’est le tôlier, un point c’est tout. » À la reprise du travail, il n’a plus ouvert la bouche. Il écoutait et, bizarrement, entendre tant de discours avait plutôt l’air de le rassurer.

Devant certains exercices, vous avez calé. Vous disiez que vous n’en voyiez pas le sens, que vraiment ça n’avait aucun rapport avec l’entreprise. Personne n’a insisté. L’agent de maîtrise vous a dit seulement : « Eh ! Monsieur, puisque vous parlez tant d’esprit d’entreprise, il faudrait avoir un petit peu l’esprit de la session. » Puis il s’est rappelé que vous étiez un cadre et s’est mis à bredouiller des excuses. Ça a été le virage, non ?

Vous vous en êtes tiré très gentiment… Tout le monde a sans doute oublié ce que vous lui avez dit, mais pas votre expression. À partir de cet instant, vous avez commencé à déplonger. Ça venait beaucoup moins de ce que les autres vous avaient dit que de ce que vous-même veniez de dire. Trois mots gentils, un peu plus que gentils. Et à un type d’une autre catégorie. Pas une affaire, d’accord, pas notable dans le bilan. Mais, à ce moment précis, c’était la révolution. Comme si, à votre manière, par votre façon de parler à l’agent de maîtrise, vous vous écartiez du langage du groupe. Comme si c’était la façon la plus juste d’être dedans.

On peut généraliser. L’esprit de la session, c’est ce qui se passe d’authentique entre les gens qui sont dans la session, qui la font. L’esprit de l’entreprise, c’est ce qui se passe d’authentique entre les gens qui sont dans l’entreprise, qui la font. Sans que personne ne soit exclu. Vous, vous n’aviez pas été exclu de la session et vous étiez pourtant terriblement mal à l’aise. L’authenticité, ce n’est pas un vêtement tout préparé dans lequel se glisser. Pas un style. Pas une manière de parler. Une aventure difficile. Pas la peine de se torturer l’esprit à inventer des théories. En fin de parcours, j’ai lâché quelques idées comme celles-là. En plein milieu d’une phrase, vous m’avez coupé la parole. Ça, jusque-là, vous ne l’aviez pas fait. Avec le même ton qu’au début de la session, mais à une petite différence près, je ne suis pas certain que vous vous en soyez aperçu. En parlant, vous desserriez votre cravate. Vous vous désétrangliez.

- Je voudrais vous poser une question , m’avez-vous dit.
– Encore ! a dit une voix.
– La dernière. Est-ce que vous vous rendez compte de ce que vous faites ?

Question embarrassante. Ni vraiment non, ni vraiment oui. Je m’en suis tiré en souriant.
Le disciple de Freud a sauté sur l’occasion :

- C’est une méthode non-directive, en quelque sorte…
– Non-directive ou pas, a repris l’agent de maîtrise en s’adressant à vous, je n’en sais rien. Moi, ce n’est pas mon problème. Mon problème, c’est qu’on vient de se parler correctement, et ça c’est rare. Je suis d’accord avec notre animateur. C’est entre nous que ça s’est passé.

La session terminée, je vous ai emmené boire un verre. Cette histoire d’authenticité vous travaillait. Vous m’avez expliqué que j’étais un rêveur.

- Elle est jolie, hein ?
– Qui ?
– La serveuse.
– Je ne l’ai pas vue.
– Alors c’est vous qui rêvez.

On a quand même voulu parler sérieusement. En cols blancs. De la direction par objectifs, de l’efficacité, des nouveaux styles de management, des cadres, de tout ce que vous avez voulu. Vous vous êtes lancé dans un grand plaidoyer qui s’adressait à vous-même autant qu’à moi. Puis vous avez parlé de votre éducation, de votre père. Moins intéressant. Des clichés. Toutes les enfances sont un peu pourries et heureusement, il n’y aurait plus rien à espérer après ! Puis vous avez essayé de retomber sur vos pattes d’avant la session, sans trop y croire.

- Votre histoire d’authenticité, m’avez-vous dit, c’est quand même un peu court en face de la réalité !
– Je ne prétendais pas faire une théorie, vous savez. Disons que là où il y a de l’authenticité, il n’y a pas de vrais problèmes. Et que là où il n’y en a pas, il n’y a pas de vraies solutions.
– En somme, vous n’êtes pas contre l’entreprise ?
– Pourquoi le serais-je ?

Vous vous êtes levé rassuré. Nous sommes partis chacun de notre côté, nous promettant de nous revoir et sachant que nous ne le ferions jamais. Au bout de trois pas, vous m’avez rappelé.

Vous aviez la bonne tête rigolarde du gamin que vous aviez dû oublier un peu en route. Ou que vous n’aviez peut-être jamais osé être.

- Si j’ai bien compris, vous n’êtes pas contre l’entreprise, mais vous préférez la serveuse ?

Et vous m’avez fait cet aveu héroïque :

- Moi aussi !

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CHAPITRE 4

Aristote

Il y a toujours des schémas qui traînent. Au fond du tamis de la mémoire, demeurent des connaissances cailloux. À l’école, il y avait Marignan 1515 et la règle de trois. Il y avait aussi les cinq comptoirs français de l’Inde dont les noms, au moins, faisaient rêver. Dans mes jours de pessimisme, j’imagine que la formation laissera aussi sa règle de trois et son Marignan 1515.

Ça avait été immédiat. À peine avais-je prononcé le mot communication que quelqu’un avait pris la parole. Un technico-commercial, trente-cinq ans, moustache soignée, allure sportive.

- La communication suppose un émetteur, un récepteur et un message, avait-il déclaré.

Ce n’était pas tellement qu’il voulût montrer ses connaissances, c’était plutôt de l’ordre du réflexe conditionné, du compliment à réciter. Tout le monde avait approuvé. En plus de sa totale inutilité, des « connaissances » de ce genre ont le pouvoir de faire piétiner le groupe sur place.

- Non, Monsieur.
– Comment non ?
– C’est là une image mécanique, tout à fait inadéquate à la communication entre deux personnes.
– Mais enfin…
– Oublions cette formule. Réfléchissons par nous-mêmes.

Le récepteur et l’émetteur, les gens consentent parfois à s’en passer. Mais le message, ils y tiennent.

- Enfin, pour communiquer, il faut bien un message.
– C’est une idée d’informaticien ou de bureaucrate. Elle n’a aucune valeur générale.
– Mais dans notre travail…
– Quand j’animerai des sessions destinées à des ordinateurs, vous aurez entièrement raison.

J’avais quand même calculé mon coup. C’était juste avant la pause et il ne s’agissait pas de laisser refroidir le café. Impossible de parler trop longtemps. Et, pendant la pause, il fallait justement que j’aille chercher des cigarettes…

À la reprise, quelqu’un avait une explication. Les formateurs sont comme les profs de philo, ils parlent de choses vaseuses qui laissent trop de place à l’imagination. Pas moyen de s’y reconnaître. Ce n’est pas comme en maths. Çà, les maths… Même la comptabilité, notez… Encore qu’en comptabilité, Monsieur, il y a des interprétations….

C’est assez étonnant de voir craquer les structures scolaires. Vingt ans après. Et assez superbe de les aider à craquer. C’est comme si l’on sciait les barreaux d’une prison, mais pour des prisonniers qui ne seraient pas sûrs de vouloir s’évader. Après tout, c’est leur affaire. On peut toujours scier les barreaux.

Nous avons longtemps tourné autour de l’idée de communication. Les participants cherchaient surtout à définir le mot. Je leur expliquais que les définitions, dans ce domaine, n’avaient pas tellement d’intérêt.

En face de moi, il y avait un solide quinquagénaire en chemise blanche. À la voir si bien repassée, sa chemise, on devinait l’œil expert qui l’avait vérifiée, ce matin, avant qu’il ne sorte. L’homme était solidement arrimé à sa table, qu’il balayait parfois d’une main un peu grasse, avec une grosse chevalière. Un pilier de rugby. L’histoire de l’émetteur et du récepteur n’avait pas semblé lui donner d’angoisses. Mais là, pour la première fois, il prit la parole. Comme on entre en mêlée.

- Ce qu’il veut, notre animateur, je l’ai compris. Il veut qu’on se déboutonne. Je vais dire les choses plus grossièrement, excusez-moi Mesdames. Il veut qu’on se foute à poil.

Les Mesdames étaient deux, l’une plus jeune que l’autre. La moins jeune portait des lunettes à monture dorée qui, au bout d’une chaînette, dansaient devant son tailleur gris.

La plus jeune manquait encore d’esquive.

- Ah, mais je ne me mettrai pas à poil, moi, dit-elle.

J’attendis patiemment que quelqu’un dise : « C’est dommage ».

- C’est dommage, dit quelqu’un.

Je n’aurais pas cru que cela viendrait de là : un petit monsieur d’un certain âge, ancien expert-comptable. Les jeunes n’avaient pas bougé.

- Moi, ça ne me gêne pas, dit le technico-commercial.
– Vous faites du naturisme ? demanda son voisin.
– Pas besoin de faire du naturisme pour se mettre à poil !
– Ça, c’est vrai, dit la jeune femme.
– Seulement moi, reprit le pilier, je ne me mettrai pas à poil. Savez-vous pourquoi, Monsieur ? Parce que si je dis certaines choses ici, je sais que je le regretterai lourdement. Lour-de-ment. Et pas plus tard que la semaine prochaine, quand l’animateur aura quitté l’entreprise !
– Je suis d’accord avec vous, reprit son voisin ; c’est malheureux, mais c’est comme ça. Pourtant, croyez-moi, je ne suis pas cachottier, mais la vie vous apprend des choses.

Le petit monsieur expert-comptable nous avait tout de suite demandé de l’appeler Louis. Il avait une voix un peu fluette et craignait beaucoup que, face à une telle résistance, l’animateur ne soit en difficulté. Aussi prit-il sur lui de lui expliquer la situation.

- Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que nous travaillons les uns et les autres dans des services qui sont très proches. Nous nous rencontrons tout le temps, vous comprenez.

Dans les couloirs, au distributeur de boissons…

- Mon bureau est juste à côté de celui de Monsieur, dit la dame aux lunettes d’or.

Je ne croyais pas avoir demandé de déshabillage. Ni au propre, ni au figuré. Mais il fallait laisser le fantasme vivre sa vie.

- Vous comprenez, dit Louis de l’air embarrassé de quelqu’un à qui l’on propose de faire des faux en écriture, vous comprenez, d’homme à homme, ce ne serait pas pareil… Je peux bien vous raconter des choses personnelles mais, ici, ce serait plus gênant.
– Moi, dit la jeune femme, je ne le ferais pas. Même d’homme à homme, comme vous dites.
– Pourquoi ne le feriez-vous pas, gronda le pilier, tout le monde peut le faire !
– Une femme, ce n’est pas pareil.
– Mais c’est tout à fait pareil !
– Je ne crois pas, dit la jeune femme.

Ils discutèrent longtemps pour savoir si une femme, c’était pareil ou non. J’essayais de comprendre le mécanisme. Communication est un mot dangereux. Ils avaient donc édifié devant lui le barrage rassurant d’une définition et d’une formule. J’avais émis des doutes sur l’intérêt de cette définition et de cette formule. Ils s’étaient sentis attaqués. Se mettre à poil, c’était l’objet ambigu de leur crainte et de leur désir : à la fois se dénuder, ce qui est encore un peu honteux, et se révéler, ce qui ne l’est pas du tout. Ils ne savaient pas comment ça pourrait tourner : nudité ou révélation, ridicule ou épanouissement. Ils voulaient bien une conversation « personnelle » avec moi parce que l’enjeu était limité. Mais pas avec le groupe. Moi, ils me sentaient neutre. Médecin, professeur, psychiatre, confesseur, déversoir quoi. En groupe, au contraire, rien ne pouvait être neutre. Tel était au moins le point de vue des hommes. Car, en expliquant que, même en tête-à-tête, elle ne se mettrait pas « à poil », la jeune femme avait tout simplement cassé leur baraque. Cette histoire de sexe qui intervenait à propos signifiait très précisément que je n’étais pas si neutre que ça. Ma neutralité, c’était une invention d’hommes. S’ils pouvaient tranquillement me parler d’eux en privé, c’était qu’ils comptaient sur une certaine forme de complicité, le contraire d’une neutralité. Mais si je n’étais pas neutre pour elle, comment pourrais-je l’être pour eux ? Ces hommes et cette jeune femme posaient en réalité la même question, celle de la relation entre la liberté et la conscience d’être sexué. Eux, ils l’escamotaient ; elle, elle la faisait toute-puissante. Deux manières d’exprimer un même embarras.

Je voulais leur montrer une seule chose : ce qu’il y avait à comprendre ne pouvait être compris qu’ensemble, animateur et participants, hommes et femmes. Rien de plus démuni, dans ce cas-là, qu’un animateur. Je ne connais de salut que dans une énorme patience, une solide humilité. Un animateur n’est pas un surhomme ! Aucune technique, à ce niveau, ne peut plus rien. Il faut piloter à vue. Pour que ça fonctionne, j’ai besoin de me sentir très proche de moi-même, de couper mon bourdonnement mental comme on le fait d’une mauvaise télé, de m’installer dans la meilleure position d’écoute, le corps aussi présent et aussi silencieux que possible.

Besoin de couper la séquence en cours ! De couper ma télé, de couper la leur ! Deviner ce que cachent leurs définitions, leurs rationalisations, leurs peurs, leurs principes. Deviner en sentant…

Pas d’émetteur, donc pas de récepteur. Si je joue à l’émetteur, quel que soit mon message, l’angoisse en fera pour eux du pain bénit qu’ils ingurgiteront sans y penser. Pas d’émetteur. Entre eux et moi, quelque part, il y a un lieu de profonde communication. Je n’en sais pas plus.

Naissance. Saisir ce qui vient pour faire venir le tout. Une intonation, un lapsus : mais plutôt, au cœur d’une phrase, une interrogation secrète, déjà porteuse de sa vérité, qu’il s’agit seulement de les aider à déployer, à sortir de ses plis, à ex-pliquer. Et cela qu’ils vont alors ex-pliquer, si cela vient d’assez profond, c’est la matière même de la communication. Je suis là pour qu’ils s’entendent, au double sens du mot.

Et l’évidence surgit, assez terrifiante par l’exigence qu’elle comporte. Si je m’entendais un peu mieux moi-même, les autres s’entendraient mieux. La fin de toute guerre est dans l’attention intérieure. Objectif à l’infini, mais seul objectif possible.

Encore une évidence. Ils sont tous d’accord. Tout le monde veut y arriver ensemble. Les résistances, l’ironie, l’agressivité, autant de manières de dire qu’on le désire, même si l’on n’est pas encore sûr de le vouloir !

- Je suis peut-être déformé par la vie, dit le pilier, mais je suis méfiant.

Nommer, c’est faire changer. Il a nommé, il va changer. Zut pour la psychologie. Je fonce.

- Un philosophe grec qui s’appelait Aristote a dit : la pensée, c’est la pensée de la pensée.
– Expliquez ça, dit l’expert-comptable, nous ne sommes pas très philosophes.
– Ce n’est pas absolument clair, dit la dame aux lunettes d’or, qui note pourtant la phrase sur la première page de son calepin encore vierge.

La jeune femme m’a regardé. Un très beau regard. Je sens qu’elle vient de comprendre. Pas la formule. Pas le « spécialiste ». Mieux que ça. Elle vient de comprendre et m’ouvre, par son regard, l’accès à ce que je cherchais. Elle donne chair et présence à des mots qui seraient restés des mots, que je n’aurais expliqués qu’en bavard. Petit instant d’embarras, ni elle ni moi ne baisserons les yeux. Silence des autres. Je m’adresse à tous par l’intermédiaire d’elle seule. Son regard est rigoureusement indispensable. À la fois, il m’approche de moi et m’éloigne de moi. Il me tend la main, il me désigne les étapes par lesquelles je dois passer, il m’enseigne un rythme… Les mots seront approximatifs… Pas grave.

- La pensée, c’est quand, ayant pensé, on pèse sur une espèce de balance mystérieuse ce que l’on vient de penser… c’est un exercice de vérité… vis-à-vis de soi… des autres… vous avez dit que vous étiez méfiant, Monsieur ? Vous avez de la méfiance, voilà tout… il faut que vous écoutiez ce que ces mots pèsent en vous… ce qu’ils désignent… ce qu’ils font surgir… que vous les laissiez tomber en vous comme une pierre au fond d’un puits… pas possible que ça n’appelle pas quelque chose, que ça ne réveille pas autre chose… plus de choses… il ne s’agit pas de se déshabiller… on peut déshabiller les corps, pas le reste… Le reste, même pollué, même obstrué, c’est une source… on ne déshabille pas une source… communiquer, c’est laisser la source être la source…

À ce moment de la conversation viennent les bruits, un remue-ménage d’idées, d’opinions. Presque des parasites…

- Dans la vie professionnelle, ce n’est pas pareil…
– Mais si on n’est pas branché sur la même source ?
– Moi, la philo, je ne comprends pas…

Idéalement, il n’y aurait pas de bruits. Mais l’humanité, c’est réel, non idéal. Il y en a. Pourtant, à certains moments, l’effort vers le vrai est si sensible, si évident que les bruits eux-mêmes ont l’air de porter témoignage pour lui.

Le vrai ? Ni le leur ni le mien. Celui, indiscutable, qui veut venir entre nous. Le seul qui compte.

Alors, les uns et les autres, ils ont parlé. Des mots tout simples, des mots qu’on oublie. Avec le sentiment que c’était à la fois irréversible et absolument fragile. Une pudeur simple et audacieuse.

La jeune femme et moi ne nous regardions plus. Vérification inutile.

- Mesdames, Messieurs, il est cinq heures et demie.
– Hou la la, dit la dame aux lunettes d’or, avec ces embouteillages… Ah ! J’allais oublier mes notes…

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CHAPITRE 5

La biguine

Le vacarme… Quinze filles « demandeurs » d’emploi. Demandeuses n’est pas de bonne langue. Il y a bien demanderesses, mais cela indiquerait qu’elles réclament un emploi par voie de justice. Le cas n’est pas encore prévu. Pourquoi pas ?

Quand on est habitué aux adultes, les demanderesses, ça fait un choc. Qu’ils soient cadres ou ouvriers, manuels ou intellectuels, hommes ou femmes les « adultes » accueillent l’animateur avec une déférence tout à fait valorisante. Même si ce n’est finalement que celle qu’ils s’accordent à eux-mêmes, on finit par s’y habituer. On enlève son pardessus, on pose sa serviette, on dit un mot aimable, on déplace une table – un bon animateur déplace toujours une table -, on attend un retardataire, on se renseigne sur l’heure du déjeuner, on s’assoit et on commence. On peut aussi chercher ce qu’il n’y a pas : de la craie s’il y a des « marqueurs, des « marqueurs » s’il y a de la craie, et le demander sur ce léger ton d’impatience compréhensive, le ton du chirurgien qui réclame un scalpel, avec une fine pointe d’humour, histoire de rappeler, en passant, la supériorité du travail intellectuel sur le manuel, même spécialisé.

Il y avait bien eu de la craie mais elles avaient couvert le tableau de tant de dessins qu’il n’en restait que de petits morceaux qu’on écrasait à chaque pas.

- Est-ce qu’il n’y a pas des marqueurs ?
– Ça ne marque pas, la craie ?

Le ton était donné.

- C’est qu’il n’y en a pas beaucoup…
– Faut faire avec ce qu’on a.

Le responsable de l’opération avait réuni, quelques jours avant, la poignée d’animateurs qui s’étaient embarqués sur sa galère. Des aventuriers. Il nous avait parlé de la recherche d’emploi comme on parle du conditionnement des betteraves. Ce qu’il voulait, c’était « un produit efficace ». Nous, les animateurs, nous avions à imaginer ce produit. « Il s’agit de leur apprendre toutes les techniques et méthodes destinées à chercher un emploi, vous les trouverez sur le tableau ci-dessus. » Il admettait qu’il pouvait en avoir oublié, il n’était pas un spécialiste.

Il pivota sur son fauteuil et appuya sur une série de boutons. Les rideaux se fermèrent, un truc sortit de la table, un écran tomba du plafond. J’essayai de tendre la main pour voir si un whisky y atterrirait. Nous n’étions qu’en Europe. Sur le tableau, nous considérâmes les dites techniques, reliées par des flèches, des traits de couleurs diverses, des accolades : comment rédiger un curriculum vitae, une lettre d’accompagnement (accompagnement de qui ?), savoir parler à un recruteur, lire les petites annonces, se présenter correctement…

- Si possible, une cravate, souffla le maître.
– Mais ce sont des filles, dit un collègue avec candeur,
– Vous adapterez.

Des gens de cette espèce, se dégage à un point rare l’odeur de l’absence de poésie. Il nous dit encore qu’il voulait des résultats.

- Des résultats ?
– 50% de casées. C’est essentiel pour la suite de l’opération.

Ah bon. Il finit son petit discours. « Naturellement, ce que je vous ai dit n’est pas limitatif, pas exhaustif. »

Les séquences s’appelaient « Expression et communication ».

- Niveau simple, avait dit ce personnage avec un petit geste négligent, niveau simple… vous verrez, d’ailleurs…

Nous nous regardâmes. Qu’est-ce qu’un niveau simple de communication ? Il y a donc un top niveau de la relation ? Ce qui est rassurant chez un individu de cette sorte, c’est qu’à peine a-t-il fini de débiter son compliment qu’il l’a déjà oublié. Quand même!

Comme par hasard, il rôdait vers ma salle à la fin de la première journée.

- Alors ?
– On a fait ce qu’on a pu.
– Qu’est-ce que vous avez fait ?
– Ce qu’on a pu.
– Mais encore ?
– On a dansé.
– Pardon ?
– Dansé, oui. La biguine.
– La biguine ?
– Évidemment, puisqu’il y avait des Antillaises !

Je l’ai entraîné vers un fauteuil. La moitié de son visage exprimait la terreur, l’autre la stupéfaction. Cet homme en costume trois-pièces m’a alors dit une des choses les plus drôles que, de ma vie, j’aie entendues.

- Vous savez danser la biguine ?
– Non, mais elles me l’ont apprise.

Pour dire vrai, on n’avait pas fait que cela. Mais oui, on était allé chercher des cassettes. Des kâassettes. Parce que, le matin, au hasard de la plus confuse des conversations, il m’avait semblé que les Antillaises, assez nombreuses dans le groupe, avaient une furieuse envie de parler du pays, des costumes, de la cuisine, de la langue, des danses du pays… Elles avaient esquissé quelques pas. Ça avait figé les autres. Ça, ici ? Et les autres ne pouvaient, en les écoutant, que prendre des airs un peu pincés et solennels, soudain toutes rassemblées en un groupe clair en face de ce groupe sombre, ne sachant sur quel pied… C’est comme cela que l’idée m’est venue de les faire danser. Et, comme j’avais pu, je m’y étais mis moi aussi. Un homme pour quinze filles et avec vingt-cinq balais de plus, ça ne tient pas plus de deux heures. Quand je me suis effondré sur une chaise, elles se sont assises autour de moi et on a parlé, parmi les bouts de craie laminés par la biguine. De tout, sauf naturellement de communication. Puisque c’était fait. La communication, c’est comme l’amour, il ne s’agit pas d’en parler. Je ne sais plus exactement ce que nous nous sommes dit. Mais je sais qu’à un certain moment, nous nous sommes tus. La fatigue des jambes est mauvaise pour la mémoire.

Elles venaient de Belleville et de Bondy, d’Argenteuil et de Ménilmontant, toutes inquiètes de retrouver l’école, encore si proche. Elles avaient toutes les craintes des gamines et toutes les angoisses des femmes. J’aurais voulu que vous fussiez là, Monsieur le Responsable. Caquets et pépiements, amours propres superfroissables, disputes, interruptions, impatiences (c’est quand qu’on mange ?), portes claquées, refus butés, larmes imprévisibles. Merveilleuse gentillesse. Superbe fierté. Imprenable liberté. À moins d’être une brute mécanisée, que cette pagaille était belle ! Pour la recherche d’emploi, on faisait ce qu’on pouvait. Impossible, de toutes manières, de parler plus de trois minutes du même sujet. Quant aux exercices, bernique ! Elles se coiffaient les unes les autres, plongeaient dans des illustrés, prenaient la parole sans crier gare pour dire tout ce qui leur passait par la tête ; il fallait ouvrir la fenêtre parce que l’une ne supportait pas d’être enfermée, la fermer parce qu’une autre sortait d’une grippe…

On a essayé de discuter. Conscience professionnelle. Silence, un peu… Elles avaient commencé à reprendre leurs habitudes d’écolières, sourires vides devant le maître, toute la vie refluant vers l’intérieur, à s’en briser le cœur. Parfois, l’une ou l’autre feignant de s’intéresser au sujet, une voix la coupait dans son élan : « C’est pas de ça qu’on cause ! Celle-là, je vous jure… »

À tour de rôle, elles s’écartaient un peu du groupe, à deux ou à trois. Et là, je sentais qu’elles se parlaient vraiment. Chez moi, ça passait mal. Je les regardais. Bien sûr que je n’étais pas là pour faire du pittoresque ! Bien sûr que le chômage, je le prenais au sérieux ! Oui, il fallait les aider. Mais tout ce qui était écrit sur le tableau du responsable, c’était faux. Et puis, de quoi aurais-je eu peur ? De ne pas être d’accord avec lui, avec ma fonction ? Âneries ! Tout oublier, je devais tout oublier. Mais c’est dur de lutter contre la vieillerie d’être conforme à une image. Il m’avait fallu lutter beaucoup contre moi pour accepter l’idée de la danse. La cervelle me disait : efficacité, efficacité ! Pauvre cervelle ! On se donne tellement de mal à lutter contre le plus simple ! Toujours jouer un rôle ! Les apparences, elles s’en foutaient toutes et c’était moi, le formateur, moi l’adulte, qui allais m’appliquer à faire semblant, à tricher, à boutiquer des exercices idiots ? Socrate aurait été d’accord avec ça, vous croyez ? Et Montaigne ?

Donc, quand nous eûmes fini de danser, nous avons bavardé. Les filles étaient assises sur les tables, par terre, sur le rebord de la fenêtre – « elles me font peur, c’est que c’est vachement haut », disait une petite blonde. Plusieurs avaient dénoué leurs cheveux. C’est alors que la seule Africaine du groupe s’est mise à parler. Jusque-là, elle n’avait rien dit. Personne ne sut comment elle avait démarré, c’était venu comme cela à l’instant où chacun commençait à prendre conscience qu’on était bien. Sa voix passait du grave – quand elle était sérieuse, un peu moralisatrice – à l’aigu de son rire. Elle ne semblait parler à personne en particulier, elle s’adressait à tout le monde en s’appuyant sur un regard, puis sur un autre. Et souvent elle ne parlait plus qu’à elle-même. Elle était à la fois elle et nous tous. Personne ne m’a fait mieux comprendre les rapports de la parole et du silence. Ses mots partaient du silence et le laissaient enrichi. Elle construisait le silence avec des mots. Ce qu’elle disait ? Des riens. Comment on se fait des nattes, avec des coquillages au bout. Ce qu’elle pensait de Paris. Ce qu’elle avait dit à un médecin qui la trouvait un peu déprimée. Que l’amour, il ne fallait pas rire avec. Elle parlait pour prendre soin d’un mystère et ce mystère était entre nous, fait de nous, dans une extraordinaire égalité, presque impossible à imaginer. La petite blonde, la plus jeune du groupe, s’était assise devant elle en se mordant les lèvres. Elle avait un œil au beurre noir parce que, la veille, elle s’était fait tabasser par une bande, au fond de sa banlieue (« T’as porté plainte ? » « T’es dingue, non ? »). Elle ne perdait pas un mot de ce que disait l’Africaine.

Quand j’ai rencontré le responsable, je n’ai pas trouvé la force d’être ironique. Je me suis senti le plaindre sans mépris. Je me suis senti chercher à quelles conditions pour lui, pour ceux qui lui ressemblent, la vie peut parfois chanter.

C’est sans nostalgie que j’ai parfois pensé, dans les sessions d’adultes, à cette journée inattendue. Plutôt avec confiance. Avec celles-là, avec ceux-là aussi, quelque chose, autrement sera possible. On pourra passer de ce silence fait de gêne, de peur, de conformisme, de fausse politesse, de cet irrespect de soi qu’on nomme bizarrement amour-propre, de ce silence lourd de ce qui n’est pas dit, plus lourd encore des désirs qu’il obstrue, à un silence d’attention où l’on n’oublie les mots pour n’en garder que la résonance en autrui, un silence de communion à la fois terme et chemin, recherche et découverte. Du silence où l’on ne fait que ruminer sa propre insatisfaction à un silence tout rayonnant de présence. D’un silence qui évacue l’humanité à un silence qui l’atteste. D’un silence qui la bétonne à un silence qui la cultive. D’un silence vide à un silence plein.

Étrange. En quelque sens qu’on entende le mot, ce silence-là est, bien sûr, une grâce. Il ne se force ni ne s’achète. Et pourtant, il suffit de l’accueillir, de le désirer pour qu’il vienne. Et il vient. Tôt ou tard, pas toujours où et comment on l’attendait. Mais il vient. Il vient sur son chemin de bruits et de peines. Et, quand il est là, on sait qu’on y était seulement pour lui.

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CHAPITRE 6

Dolorès et Joseph

Ils s’étaient assis l’un en face de l’autre. Il n’avait pas fallu plus de dix minutes pour que la crise se noue. Comme au théâtre. Impossible de savoir lequel provoquait l’autre. À moins que le hasard ne les ait tous les deux provoqués en les faisant assister à ce stage.

Il sortait de l’armée, avec les cinq galons du colonel. La presque soixantaine décorée. Il s’était présenté avec une discrétion distinguée.

- C’est quoi ton prénom ? lui demanda-t-elle.

Elle avait trente ans de moins, un débardeur, des jeans. Elle avait posé Libé sur la table. Et des gauloises.

Il réussit à avouer qu’il se prénommait Joseph.

- Et v…, et toi ?
– Dolorès.

Les autres déclinèrent rapidement leur nom, comme s’ils avaient décidé de s’attribuer les seconds rôles. Un informaticien, des commerciaux, des ingénieurs électriciens.
J’avais à peine dit trois mots que l’informaticien m’interrompit :

- Nous donnerez-vous une documentation à la fin de cette session ?
– Non.
– Alors nous oublierons tout. S’il n’y a pas de traces…
– Je crois que Monsieur a raison, dit le colonel. Enfin, si je puis me permettre. Mais comme j’attends beaucoup de cette session, j’aimerais bien, moi aussi, en emporter une petite trace sous forme écrite.

Dolorès n’était pas d’accord. Elle nous expliqua que la session était une cigarette, qu’il s’agissait de bien la fumer ensemble et qu’il était inutile d’emporter chez soi des cendres et des mégots. Que la vraie trace serait le plaisir qu’on y prendrait. Sur quoi elle pointa deux de ses doigts sur ses lunettes à la Trotski pour les enfoncer sur son nez.

- Du plaisir et de la nicotine, grinça le colonel.
– Quand on est militaire, on doit savoir que la vie est brève. Pas vrai, Joseph ?

Et elle éclata de rire.

Il n’y eut pas une session, mais deux en une. Celle qui était prévue, avec ses débats et ses exercices. Et puis la leur, un duel, une guerre d’escarmouches. Un roman d’amour, dira l’informaticien à la fin des trois jours.

Elle ne sabotait pas. Quand elle s’ennuyait, elle plongeait dans Libé, tirait son voisin par la manche pour lui en montrer une bien bonne, puis lâchait trois mots qui prouvaient qu’elle n’avait pas perdu le contact avec nous.

- Ce que j’aimerais comprendre, dit un commercial, ce sont les objectifs de cette session. En somme, quel produit vous nous vendez… Communication, ça me paraît un peu vague.
– Qu’est-ce que la communication ? dit un ingénieur sur le ton de Ponce-Pilate s’interrogeant sur la vérité.
– On pourrait communiquer entre nous directo, non ? dit Dolorès. L’animateur, excusez-moi, je n’en ai pas tellement besoin.

Il est des situations où les exercices sont de trop. La session est alors à elle-même son propre exercice. Laisser faire.

À la pause, un ingénieur vint me voir. Il me dit qu’en tant qu’homme il était entièrement d’accord avec moi. En tant qu’homme, c’est une expression toujours un peu suspecte. Oui, vraiment, tout à fait d’accord ! C’était un fait que je n’avais encore pas dit grand-chose, mais il devinait parfaitement mes intentions et les approuvait entièrement. Il avait pourtant certaines craintes, des craintes indéfinissables. Son expérience le poussait à me mettre en garde : il sentait des conflits dans ce groupe. Il me dit encore qu’il serait très content de m’inviter à dîner chez lui, qu’il avait des amis très cultivés, mélomanes même. Et que sa femme, elle aussi, serait ravie de me connaître.

Bien vu. Des conflits, il y en avait. Dolorès et Joseph se balançaient des grenades. Les voyant en guerre, les autres cherchaient une explication. Ils en trouvèrent plus d’une, ce qui, à leur tour, les mit en opposition les uns avec les autres. Tout cela était plein de santé.

- Il faudrait quand même que ces deux-là arrêtent, dit quelqu’un. Il ne peut pas y avoir de communication dans ces conditions…
– Il ne s’agit pas qu’ils s’arrêtent, dit un autre, mais qu’ils aillent au bout de ce qu’ils veulent se dire.

La dernière journée fut consacrée à une analyse de ce que nous avions vécu. Les débats ne s’étaient pas perdus dans les sables et le conflit entre Dolorès et Joseph avait fait sortir tous les participants de leur tanière de prudence. Des différences, souvent radicales, étaient apparues mais, finalement, sur fond de dialogue difficile, mais confiant. Nous distinguâmes trois moments, presque trois actes.

Au premier acte, chacun parlait dans le but presque unique d’affirmer sa présence, son existence. Même quand elles semblaient concerner l’ensemble du groupe, les interventions renvoyaient presque exclusivement aux préoccupations des participants. L’ingénieur craignait toujours que le conflit ne dégénère. L’informaticien tenait à ce qu’on définisse précisément les objectifs, comme s’il fallait lire le livre en commençant par la fin. Le commercial, désolé, plaidait désespérément pour plus de réalisme. Quant à nos deux protagonistes, Joseph et Dolorès, ils ne cessaient de s’envoyer à la tête leurs phobies et leurs attentes. Mais, finalement, tout cela allait dans le même sens. Ainsi, dans le théâtre classique, commence-t-on par la présentation des personnages. À ce stade, toutefois, chaque participant attendait surtout que les autres aient fini leur intervention pour pouvoir placer la sienne.

Au deuxième acte, le débat se resserra. Le duo Dolorès-Joseph en restait la trame, mais toutes sortes d’argumentations apparurent. Chacun sentit la nécessité de sortir du soliloque où il s’était engagé et enfermé. Une certaine logique vitale était intervenue : on ne peut éternellement parler tout seul. Pourtant, en réalité, en dépit des innombrables « Je suis entièrement d’accord avec vous… » ou « Comme l’a dit Monsieur » ou « Je prolonge la pensée de Madame » ou « Je reviens sur ce qui a été dit précédemment », ce qu’on pouvait prendre pour une discussion n’était rien d’autre qu’un entrecroisement de tentatives d’annexion. Des sujets défilèrent, jamais trop approfondis, vite remis en question par l’un ou par l’autre. Un accord un peu trop rapide ou la crainte d’un trop grand désaccord nous obligeait à changer de thème. Il apparaissait clairement que le débat était à deux niveaux. Celui des choses dites, toutes compréhensibles et d’allure raisonnable, et celui d’un mouvement beaucoup plus profond qui, tout à la fois, poussait les participants à se rencontrer et leur faisait percevoir cette communication comme une chose, certes, désirable, mais aussi infiniment périlleuse.

Au troisième acte, chacun sentit qu’un quelque chose s’était installé. On chercha en vain comment et quand. Mystérieusement, par couches superposées de silences et de paroles. Dans le dialogue entre Dolorès et Joseph, une ironie plus légère prit la place de l’agressivité affirmée, suivie elle-même d’un humour de plus en plus amical. Tout cela était à la fois relatif, ambigu, incertain, complexe, mais indiscutable. Quand ce climat nouveau s’installa, un temps de silence un peu prolongé, et que personne n’eut envie de rompre, le signala. Ce silence semblait avoir deux sens. D’une part, témoigner de ce changement, l’attester. D’autre part, montrer que chacun revenait à soi, mais d’une manière différente, un soi qui avait expérimenté une présence.

Cette interprétation, que nous dégageâmes ensemble, fit l’unanimité. Le climat était devenu franchement bon. Aucune fusion suspecte. Aucune tentation de mystique de groupe. Personne ne prononçait d’ailleurs le mot groupe. Le sentiment semblait dominer que chacun avait voulu comprendre et avait été un peu compris dans et par le mouvement même qui le poussait à comprendre. Les participants avaient été heureux que Dolorès et Joseph aient pu se parler. Rien n’avait changé de leurs opinions respectives, mais il la tutoyait maintenant sans contrainte et elle avait renoncé à mettre dans ce tutoiement la connotation un peu belliqueuse dont elle l’avait d’abord chargé.

Je demandai alors aux participants de chercher quelles conclusions cette interprétation pouvait comporter pour la vie sociale. La session s’achevait, il était temps de ne plus parler de nous et de nous intéresser à des réalités plus vastes et plus objectives. Les interventions allèrent dans trois directions. J’y ajoutai moi-même une remarque. Voici quelles étaient ces trois directions.

D’abord, puisque tout le monde allait travailler en entreprise, nous nous posâmes la question de l’efficacité. On ne pouvait, bien sûr, assimiler les réunions de travail à la situation de la session. Il nous apparut pourtant que toutes celles qui se limiteraient à l’acte II, c’est-à-dire à la phase de discussion, ne pourraient guère prétendre à une sérieuse efficacité. Nous apprîmes, par là, à reconnaître la différence entre une vraie discussion et un simulacre de discussion. Si précis que soit l’objectif, si méthodique la démarche, si clair l’ordre du jour, on ne peut aboutir qu’à du confus, du désordonné et de l’obscur si les interlocuteurs n’ont pas eu la possibilité de se situer librement par rapport à eux-mêmes et par rapport aux autres.

Un participant fit, à ce propos, une remarque fort intéressante. Selon lui, nous touchions sans doute ici à la plus réelle des difficultés d’expression et de communication que l’on puisse rencontrer dans les entreprises. La formation à l’expression ne passe pas d’abord par des techniques, mais par une réflexion, appliquée à chaque cas, sur les conditions et la nature de l’expression. L’idée qu’une telle démarche nuirait à l’efficacité renvoie à une conception si courte et sommaire de la vie psychique qu’elle met surtout en évidence l’insuffisance intellectuelle de ceux qui la défendent, sans parler de leur manque d’amitié pour la liberté.

La deuxième direction était comme un élargissement de la première. La participation des gens aux affaires qui les concernent n’est pas seulement un « cadeau » qui leur serait fait ou un « droit » qu’ils réclameraient légitimement. C’est tout bonnement la condition sine qua non, au-delà de toute interprétation et de tout intérêt, de toute communication sociale, quelle qu’elle soit.

La troisième direction n’était pas la moins intéressante. Au dire de chacun, rien n’aurait pu se passer aussi facilement sans la présence de Joseph et de Dolorès. Non qu’ils aient été des leaders. Pas non plus du fait de leur conflit, qui aurait pu tourner à l’aigre ou à la sottise, mais parce qu’ils s’étaient finalement montrés l’un et l’autre authentiques. Dolorès avait brisé un conformisme, Joseph avait eu l’intelligence de ne pas refuser d’entrer dans son jeu. Nous en conclûmes qu’il n’y a pas de mécanique sociale. Rien n’oblige jamais à communiquer, rien n’y conduira jamais les gens de force. Il faut que quelqu’un, à ses propres risques et selon sa propre liberté, le désire.

La remarque que j’avais ajoutée portait sur la parole. Nous étions lentement passés, en trois jours, du bavardage à la discussion et de la discussion à la rencontre. Cela nous permettait de réfléchir un peu sur le langage. Selon moi, il est à la fois nécessaire et contingent. Nécessaire parce que, hors des mots, hors de l’échange des idées, des sentiments, des perceptions, il n’y a pas de rencontre possible. Contingent parce qu’en fin de compte, les mots et le langage ne font rien d’autre que de faire allusion à de l’inexprimé, à de l’inexprimable. Il faut donc donner à la parole sa vraie place. Ni effacement ni impérialisme. La simplicité lui va mieux que l’emphase, la proposition que l’affirmation. La discussion vaut par les idées échangées mais, surtout, par la rencontre qu’elle établit. Le « parler ouvert » dont Montaigne était le champion est bien l’exigence de chaque instant, de chaque situation, de chaque relation.

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CHAPITRE 7

Recettes

Cette histoire des recettes, il faudra bien un jour lui tordre le cou. C’est le serpent de mer de la formation, le monstre du Loch Ness des sessions d’expression. Le martyre des animateurs. Pas un stage où elle n’apparaisse, mauvais génie de la communication, choléra des relations humaines. Des dizaines de participants m’ont posé la question, des centaines, des milliers peut-être. Je finis par en rêver.

Il faut d’abord que je me mette en colère. Ici, après tout, je ne suis pas un animateur, je suis quelqu’un qui raconte des histoires. J’ai le droit, devant ce papier, de me mettre en rage, je n’ai aucune obligation de garder mon sang-froid.

Je vous regarde bien en face et je vous dis : « Il n’y a pas de recettes pour vivre… »

Vous acquiescez. Vous trouvez cela tellement évident. Je crois que vous avez compris. Pour un peu, nous irions prendre un verre. Allons-y. Oui, vous êtes bien d’accord. Il n’y a pas de recettes pour vivre.

Une heure après, nous sommes en session. Je dis que l’expression et la communication sont des mouvements essentiels de la vie et que, pas plus qu’il n’y a de recettes pour vivre – clin d’œil dans votre direction -, il n’y a de recettes pour s’exprimer et communiquer. Simple, non ? Simpliste même, je vous l’accorde. Mais pas faux.
Là, pourtant, vous relevez le nez.

- Ce n’est pas du tout la même chose, dites-vous du ton du client mécontent.

Nous y sommes. Je vous l’avoue : à chaque fois j’ai envie de piquer une horrible colère. Pour rire, bien sûr. Une colère à la Louis de Funès. Je trépigne. Je vous saisis par le bouton de votre veste jusqu’à ce qu’il cède. Puis je le piétine. Pas envie de nourrir le moindre sentiment de tolérance à votre égard. Pas la moindre patience. Je me sens là-dessus d’un fanatisme entier.

- Certains animateurs…, dites-vous.
– Ils ont tort. Tort de A à Z.

Autrefois, quand j’étais un débutant, vous pouviez assez facilement tourner mes positions. « Pas de recettes, soit, disiez-vous. C’est un mot familier. Maladroit. Je voulais parler de techniques, de processus. De méthodes… »

À « techniques », j’étais soupçonneux. À « processus », méfiant. À « méthodes », je capitulais. Méthodes est un beau mot. En le prenant dans sa meilleure acception, je voulais bien concéder…

Eh bien, je me repens d’avoir trahi la vérité. Je reviens totalement sur cette lâche concession. Sur cette capitulation devant la mode. Sur cette inadmissible flagornerie de la bêtise.

Le lendemain, comme le jésuite des Provinciales, vous êtes revenu avec vos livres. Vous les avez posés sur la table. Votre doigt s’est négligemment arrêté sur les notices où s’étalent les titres des auteurs, leurs diplômes, leur crédibilité. Vous m’avez regardé avec hostilité.

- Brûlez ces livres !
– Mais…

Votre voix s’étrangle. Vous vous sentez fort de tous ces manuels de techniques d’expression, de méthodes d’expression…

- Brûlez-les ! Il n’y a pas une ligne de tout ça qui ait, une seule fois, servi à quelqu’un. Et si quelqu’un, une seule fois, a cru y trouver un aliment, c’est qu’il était déjà intoxiqué, dévitalisé comme une dent, ruiné dans son identité plus sûrement qu’il ne le sera jamais par toutes les crises économiques, par tous les tremblements de terre de l’histoire, par toutes les épidémies et épizooties recensées depuis Hippocrate.

Ne partez pas. Restez. Il fallait simplement que je vous montre l’importance de l’affaire.

Vous n’êtes pas parti. J’ai vu s’allumer dans vos yeux un éclair de malice.

- Vous voyez bien, dites-vous, qu’il y a des recettes, qu’il y a des méthodes ! Votre fausse colère, toutes ces outrances idiotes, c’est une méthode, non ? Vous ne croyez pas qu’on pourrait même l’appeler une recette ?

Non, cher demi-habile, non. Je ne suis pas moins rusé que vous. À vrai dire, je vous attendais à ce tournant. Que ma colère soit un peu calculée, je vous le concède. J’ai eu le temps de la mettre au point. Ce qu’il y a à voir dans cette colère, ce n’est ni une technique, ni un processus, ni une méthode. Encore moins une recette. Ce qu’il y a à voir dans cette colère, c’est la colère. Un peu moins sotte que celle que j’ai manifestée, soit. Mais la colère. Une colère devant l’idée minable que vous vous faites des hommes en général et, en particulier, de l’homme qui vous est le plus proche, vous-même. Elle va loin, cette histoire, vous savez ?

Un peu d’ironie, d’abord, vous permettez ? Vous êtes allé à l’école. À l’Université. Vous avez décroché des diplômes. Lu des livres. Rencontré des tas de gens. Séduit des femmes. Élevé vos enfants. Reçu vos amis. Écrit des lettres. Rédigé des contrats. Et puis, tout à coup, ça vous prend comme ça, comme une colique : vous vous apercevez que vous ne savez pas vous exprimer. Est-ce que vous me prendriez pour un imbécile ? Voulez-vous que je vous renvoie au Bourgeois gentilhomme que vous étudiiez en cinquième ? Franchement, ça ne vous semble pas bizarre, après tout ça, de venir apprendre l’expression auprès d’un monsieur diplômé de l’école d’horticulture d’Honolulu ou titulaire d’une licence en téléphonie pratique ? Elle va durer longtemps votre régression ? Combien de temps encore ferez-vous l’enfant ? « M’sieur, apprenez-moi à m’exprimer ! » Irez-vous jusqu’à me demander de vous donner des coups de règle sur les doigts ?

On le voit que vous régressez ! Pas un crime, notez, tout le monde régresse de temps en temps. Ça peut même avoir des effets positifs : après, on reprend les choses de plus loin, on a une meilleure perspective d’ensemble. Mais vous ne voudriez pas m’obliger à entrer dans votre régression, par hasard ? Voyez donc. Pour me demander vos recettes et vos techniques, vous avez utilisé tous les trucs des gamins :

Vous dites : « J’ai suivi un séminaire, pourtant, où on en donnait, des recettes. » (Il n’a pas l’air de vous avoir réussi, ce séminaire !) Vous disiez : « Puisqu’il en a un, de vélo, mon copain… »

Vous dites : « Je suis venu ici pour avoir des méthodes. Je n’aurai pas ce que je cherchais. » Vous disiez : « … et d’abord, c’est celui à la crème que je veux ! »

Vous dites : « Tout le groupe est d’accord avec moi. » Vous disiez : « On y va ensemble, hein, les gars ? »

Pardonnez-moi d’être un peu désagréable. Je vous assure que je n’ai pas le choix. Je ne vais quand même pas vous écouter me raconter vos difficultés d’expression en prenant la tête du toubib qui fait son diagnostic. Il faut reprendre les choses au début.

Tout ça vous ennuie. Un peu ébranlé et un peu de mauvaise foi, vous me dites :

- Ça sert quand même à quelque chose, les recettes ! En cuisine, par exemple !
– Juste. Je pourrais vous parler du sabayon piémontais, par exemple, que je trouvais pour mon goûter, l’hiver, quand je revenais de l’école…

Des recettes, des techniques, des méthodes : le monde est fait de tout ce savoir, de toute cette expérience accumulée, de toute cette habileté à transformer les choses, à tirer d’elles le meilleur parti. L’homme peut appliquer cette intelligence-là à presque tout. Mais pas à lui. L’homme, dans ce qu’il a de plus spécifiquement humain, n’est pas un objet de recettes… Je ne sais pas exactement ce qui vous a poussé à venir dans une session d’expression. Le savez-vous vous-même ? Souvenez-vous de la chanson de Bob Dylan :

Quelque chose ne va pas, Monsieur Jones,
Et vous ne savez pas ce que c’est.

J’ai peu de chances de me tromper si je vous dis que ce qui vous a conduit ici, c’est un malaise et un désir. Rien d’étonnant, et vrai à toutes les époques. Un peu moins étonnant encore à la nôtre. Toutes ces incertitudes, ces formidables mutations sociales, la métamorphose de l’idée de culture, les bruits de bottes et les centrales fissurées, les mœurs sens dessus dessous, cela vous paraît vraiment anormal d’avoir envie de faire le point sur vous-même et sur vos relations avec les autres ? Et votre réflexion devrait s’arrêter à la porte de l’entreprise ? Vous n’ouvririez pas ce catalogue de problèmes, de doutes, d’insatisfactions, d’injustices, de dangers qu’elle constitue ? Concurrence, relations humaines, hiérarchie, production, crise économique, inflation, tous ces mots de l’entreprise, à qui ne donneraient-ils pas envie de réfléchir un peu ?

Je ne crois pas que vous soyez malhonnête. Votre problème, c’est vrai, vous l’avez découvert dans une situation particulière. Un jour vous n’avez pas pu parler à votre patron comme vous l’auriez désiré. Ou vous vous êtes embrouillé dans un rapport. Ou une réunion vous a pris de court. D’accord sur ces occasions, sur ces symptômes. Mais vous en avez déduit une chose monumentalement fausse. Vous en avez déduit que vous ne saviez pas vous exprimer. Vous avez replongé dans les représentations les plus éculées de votre scolarité. Vous vous êtes retrouvé en culotte courte. Vous vous êtes dit que le maître arrangerait tout. Je comprends bien que vous vous le soyez dit. Vous nagez dans ces représentations-là. Elles ne sont pas seulement en vous, elles sont dans vos supérieurs, dans vos collègues, dans vos subordonnés. On vous a raconté qu’en apprenant, ça s’arrangerait, c’est pour cela qu’on vous a envoyé en session d‘expression. Pas obligé, bien sûr, pas vraiment obligé… Mais apprendre quoi, au juste ? Ce que vous souhaitez dire aux autres de vous-même et d’eux ? Ce que vous pensez de votre vie commune, de vos objectifs communs ? Mais cela, de qui pourriez-vous jamais l’apprendre, si ce n’est de vous-même ? Où que vous vouliez aller, voulez-vous enfin comprendre que c’est seulement par vos chemins que vous irez, par vos chemins à vous ? Que vous serez à jamais votre meilleur – et presque unique – pédagogue ? Bien sûr, vous n’êtes pas seul à vous interroger. Les onze autres, autour de la table, sans oublier l’animateur, comprenez-vous qu’ils se posent des questions différentes mais profondément équivalentes ? Ni eux ni moi, pourtant, n’avons la moindre recette disponible pour vous. Si c’était le cas, charité bien ordonnée… nous nous la serions appliquée à nous-mêmes, vous vous en seriez aperçu et vous l’auriez copiée.

Rappelez-vous La Peste. L’écrivain tout occupé de construire une belle phrase de roman tandis que l’épidémie dévaste la ville. La triche. Le déni. L’aveuglement. La peur. Le sale refuge des mots creux. Il vous faut regarder le monde en face, même quand la peste est là, surtout quand elle est là. Mais le monde, nulle part vous ne le verrez mieux qu’en vous. N’essayez pas d’insinuer que, pour ce problème précis qui vous tourmente, on pourrait… On ne pourrait rien du tout. On peut le regarder et s’y confronter, tout le reste est une blague de menteurs. Dans un homme, d’ailleurs, il n’y a jamais de problème précis. Ce n’est pas un aspect de vous, une fonction de vous qui souffre, s’émeut, s’interroge dans cette réunion manquée, dans cet entretien que vous sentez faux comme un jeton : c’est vous, jusqu’aux fibres et aux racines, vous tout entier dans toutes les sensations de votre vie, des plus fines aux plus épaisses. Comme c’est vous dans la joie de cette naissance, dans cette peine. Ne croyez pas les gens qui vous proposent des recettes. Ils n’ont jamais rien écouté d’eux-mêmes, comment pourraient-ils vous écouter ?

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CHAPITRE 8

Parenthèse

Je dois à la formation d’être devenu un peu plus attentif au monde souterrain. Les participants me forment beaucoup plus que je ne les forme. J’ai vite compris qu’il n’y avait aucun rapport entre ce métier de formateur et le professeur que j’avais été. J’ai essayé de me débarrasser peu à peu, une à une, des diverses illusions de la mode. Pas sûr que j’y aie réussi. Non, je ne suis pas détenteur d’un message. Non, je ne soigne personne. Non, je n’ai aucune grille d’interprétation à proposer. Pas plus qu’un pouvoir de divination, pas plus qu’un accès prioritaire à l’inconscient. Il me semble seulement avoir commencé à apprendre à être là. Non pas idéalement, en sage. Ni grotesquement, en gourou. À être là, simplement, sans trop de peur.

Ce métier est superbe. Il me semble que tant de voix entendues, tant de groupes, font, session après session, comme une rumeur. Quand j’ouvre un nouveau séminaire, je sens tous les précédents venir l’accueillir. C’est toujours différent, mais ces différences se rassemblent en une sorte de carrefour où elles coexistent sans se détruire. Il y a ce que disent les gens, les situations particulières dans lesquelles ils se trouvent, les difficultés qu’ils ont à affronter : mais, sous ce sable, il y a la mer ; sous les portraits, sous les images, un flux et un reflux incessants, une circulation de vie de tous à chacun et de chacun à tous. L’humanité porte les humains.

On peut rire d’un tel optimisme. On peut m’affirmer qu’il n’existe que dans mon regard et que, dans les sessions, ce regard est peut-être celui d’un voyeur. Je ne le pense pas. Je ne me sens pas voyeur. Accompagnateur, facilitateur plutôt, pour reprendre le beau mot que les Anglais nous ont judicieusement emprunté. Car cet optimisme n’est pas du tout aveugle. Il se sait et se sent toujours menacé. Mais il en est d’une session comme de toute la vie. Il n’y a aucune raison de ne pas trouver les autres. Puisqu’ils sont là. Mais on peut marcher longtemps en cherchant une rivière sans la trouver. Et qu’importe qu’elle existe si on ne la trouve pas, si on ne sait pas, au moins, qu’on la trouvera un jour.

Il y a dix ans le professeur que j’étais craignait de s’approcher de cette source que sont les autres. Il ne venait à eux que protégé par les documents de sa serviette, par la structure de ses interventions préparées, par celle, toute défensive, de son crâne. Je suis venu à la formation avec maladresse : mes résistances étaient à la mesure de mon désir. Peu à peu, je crois que j’ai appris. Je n’ai aucune honte à dire que je suis le plus grand gagnant de mes sessions de formation. C’est que le don est dans la demande, et la demande dans le don. À un certain point d’authenticité, demande et don se confondent. On peut faire don de sa demande comme on peut demander le droit de donner. Il me semble que j’ai un peu appris à m’approcher des êtres, à voir grandir ensemble la conscience de la fraternité et celle de l’inévitable solitude. À voir dans mes préventions contre celui-ci ou celle-là des peurs mal déguisées, dans mes refus des désirs secrets, dans mes raideurs un rêve de souplesse. J’ai appris qu’il n’était pas grave de ne pas savoir. J’ai appris qu’il ne fallait jamais chercher à comprendre vraiment les autres, qu’il suffisait de s’approcher jusqu’au point où l’on ne comprend plus rien, où il n’y a plus qu’à voir, à contempler, à méditer, à aimer. J’ai appris une indulgence pour moi-même qui a pourtant des allures d’exigence, et à ne pas me désoler excessivement de n’être réellement capable ni de cette indulgence ni de cette exigence. J’ai vu qu’avec toutes les différences dont je me croyais marqué, j’étais profondément comme un autre – et que les autres n’étaient les autres que de cette nécessité d’affirmer leur différence. En sorte que ce qui nous distingue nous unit. Autre chose est de savoir ces choses simples, de se les répéter, de s’en faire un credo, autre chose de les avoir lentement apprises des autres, d’en avoir été à la fois laminé et réveillé.

Ce sont bien les autres, en effet, qui me les ont apprises dans notre entre-formation réciproque. Je ne les ai saisies en moi que de les voir en eux. Je me suis approché de moi-même au même rythme que je m’approchais d’eux. Tant pis pour la banalité de l’affirmation : un être humain, c’est très beau. Beau quand il souffre et se bat, beau quand il gagne et découvre, beau dans la détresse, beau dans la joie, beau dans la confiance et beau dans cette sorte de confiance pas tout à fait aboutie qu’on appelle méfiance. Ces gens si différents m’ont peu à peu appris à renoncer au cinéma du professeur, du spécialiste, de l’intellectuel. Ils m’ont invité à être simplement moi-même, sans trop de scrupules pour mes limites, à parler mon vrai langage, non pas ce langage codé par des générations de clercs mais celui qui remonte de mon enfance, nourri de tous ceux que j’ai vus sur le chemin, de toutes les amitiés vécues ou rêvées. Ils m’ont permis d’entendre, devant eux et avec eux, le vrai son de ma voix, celui que je me réservais comme une confidence de plus en plus triste, et les vraies notes de mon rire : et ce don allait avec une demande à laquelle j’accédais sans effort, trouvant avec ma voix leur voix, avec mon rire leur rire. Et ainsi s’établissait une sorte de réciprocité affectueuse qui ne se disait jamais, dans la justesse de l’humour.

Si quelqu’un s’approche un peu de lui-même, sans orgueil et sans colère, sans impatience et sans complaisance, il s’approche de tous. Mais quand ces aventures se font en groupe, quand mille relations s’entrecroisent, alors quelque chose apparaît qu’on peut dire prophétique. Une prophétie modeste, bien sûr, à usage intérieur, intime ! Mais enfin l’humanité se lit à un autre niveau et, en même temps que cette lecture réjouit le cœur, elle nous pose de sévères questions, et les pose aussi à la société tout entière.

Tout serait truqué si on cherchait dans une session je ne sais quelle drogue psychologique ou sociale, la consolation d’une « congruence » qui écarterait de la vie réelle. Mais non. La vie réelle est tellement présente dans les trois jours d’une session ! Ce qui frappe, c’est le besoin fou, immense, qu’ont les hommes et les femmes de notre temps de ce genre de rencontres. Non pas seulement – même si cet aspect n’est pas à ignorer – pour des raisons psychologiques, mais surtout du fait d’une sorte de nécessité intérieure qui les dépasse infiniment. Il s’agit peut-être là, pour certains, de faire l’expérience du meilleur de l’existence, d’y trouver la possibilité, presque toujours refusée par notre époque bavarde, de communiquer un certain souffle personnel qui répugne à se répandre en confidences et en autoportraits, qui se saisit d’emblée dans, pour et par la relation et, loin de s’arc-bouter peureusement sur sa différence, en fait gracieusement le plus bel ornement de l’amitié. Pour des hommes et des femmes déchirés entre l’insignifiance des codes sociaux et la marginalisation tragique de la vie dite personnelle, une session est souvent un tonique très efficace.

On n’y use pas d’un langage savant. La réconciliation passe aussi par le langage. Toutes les rhétoriques en sont bannies, si nécessaire, par une ironie un peu acide : rhétoriques d’hier, solennelles et creuses, rhétoriques d’aujourd’hui, hermétiques et prétentieuses. On découvre qu’on va au profond par le simple, que le vrai est à lui-même son propre chemin. Tout commence et se vérifie par les mots qu’on choisit. C’est comme si certains d’entre eux ouvraient nos maisons intérieures, celles dont nous hésitons toujours à franchir le seuil.

On se découvre des souterrains communs. Si proches, si vastes ! Non qu’on les explore, on s’y perdrait si vite ! Mais on les sent là, on peut s’appuyer sur les réserves qui s’y entassent, souvenirs, aliments, munitions. Ils vous rendent plus forts et, si cela allait trop mal, on pourrait s’y réfugier. Personne, évidemment, n’a attendu une session pour deviner que ces souterrains étaient là, mais savoir ensemble que ces réserves existent leur confère une réalité plus irréfutable encore. Qu’il ne s’agisse pas de rêves, ni d’illusions solitaires, l’existence concrète, immédiate, sensible des autres l’atteste.

Comment donc ne pas être optimiste ? Même si, on l’a senti, il ne s’agit pas d’un optimisme béat, encore moins de quelque illumination sectaire et pathologique. Une session de formation, en effet, fait aussi très bien sentir que rien n’est jamais gagné à coup sûr. La vigilance, l’énergie, l’imagination y sont requises.

Mais ce qui me frappe le plus dans une session, c’est qu’on y sent le désir de réconcilier plaisir et exigence. Il y a là une grande leçon pour une époque qui les dissocie d’une façon si tragiquement stupide : d’un côté, l’exigence brutale, froide, inhumaine, nullement fondée en vérité et pas davantage en justice que le délire économique propose aux individus ; de l’autre, cet appétit compensatoire et glouton de plaisir qu’il excite méthodiquement, véritable consommation de jouissances qui tue les sensations sans même les entendre et périme l’instant présent au nom de l’instant à venir. Épuisé par cette double tyrannie, l’être humain court d’une servitude à l’autre, tâche de remédier à celle-ci par celle-là, à celle-là par celle-ci, cherche à apaiser la morsure d’un esclavage par le fouet d’un autre esclavage. Dans les sessions, pourtant, on devine que plaisir et exigence ne s’opposent pas, ne peuvent pas, ne doivent pas s’opposer. Que l’exigence est absurde qui ne produit pas quelque plaisir partageable et que le plaisir lui-même est le lieu de l’exigence. Que l’objectif humain par excellence est de réconcilier ces deux faces de l’existence. Qu’on peut apprendre ensemble, bien mieux que tout seul, les chemins de cette réconciliation qui, quand elle se réalise, est elle-même à la fois plaisir et exigence.

Dans une société où bien des inquiétudes sont à vaincre, où bien des satisfactions proclamées cachent de secrets désarrois, où l’expérience dont on se flatte à grand bruit pèse souvent comme un couvercle, où bien des gens arborent une apparence souriante, si agréablement dans le vent, avec d’autant plus d’ostentation qu’ils se sentent secrètement plus démunis, la session est le lieu d’un langage simple et ouvert, placé à l’exact point de rencontre de soi-même, des autres et du monde.

C’est aussi le lieu du combat, du combat pacifique. Même s’ils ne l’avouent guère, les participants sont les uns pour les autres comme un chantier commun. Le mouvement par lequel un groupe à la fois constitue ce chantier – il y faut de l’humilité et de l’abandon – et travaille à ce chantier – il y faut du courage et de l’espérance -, est une superbe manifestation de leur humanité commune. Voir s’ouvrir ce qui était fermé, voir ces hommes et ces femmes aborder ensemble à des rivages qu’on pensait inabordables parce que défendus par tant d’habitudes, de mauvaises pudeurs et de fausses délicatesses, voir se transformer en énergie, en construction, en rassemblement ce qui était d’abord solitude, émiettement, refus, voir ce mouvement s’installer non pas par la magie de quelque technique miraculeuse mais par l’accord progressif des bonnes volontés, des volontés bonnes, deviner, sous les mots, tout un paysage souterrain où les sensibilités les plus éloignées peuvent se reconnaître, sentir, de plus, que l’animateur n’y est à peu près pour rien et que tout ce qui lui est demandé, c’est de ne pas trop empêcher la musique, sa musique, leur musique, notre musique, voilà ce qui me fait aimer ce métier.

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CHAPITRE 9

Pluriels

Il y a toujours l’instant où ça bascule. Et cet instant est très proche de celui où l’on doute le plus.

Quelqu’un avait souhaité, ce jour-là, que l’improvisation collective porte sur l’idée de liberté. On avait couvert un tableau de mots lancés au vol par les participants, tous ceux qu’ils associaient à l’idée de liberté. Le tableau n’avait pas suffi, il avait fallu installer de grandes feuilles de papier sur les murs. Comme je n’avais rien trouvé pour faire tenir ces feuilles, j’avais demandé par téléphone à la réception de l’hôtel qu’on nous apporte du scotch. Le garçon était monté, quelques minutes après, portant solennellement treize whiskies et pas de papier collant. Se méfier des sens pluriels.

Quand nous eûmes fini nos whiskies, nous nous vîmes dans un grand embarras. À la lumière décisive de l’alcool, nos cogitations nous paraissaient assez plates. Ces banalités affichées étaient décourageantes. La plupart des participants se réfugiaient dans le silence, d’autres cherchaient au fond de leur verre la dernière goutte qui relancerait l’inspiration, un ou deux vertueux, dédaignant un trop facile désespoir, commençaient à chercher les raisons du naufrage.

- Je crois qu’on pourrait dire…

Mais le moteur de la session était noyé.

- Je pense que tout cela est assez artificiel, dit une dame qui paraissait la sagesse même.

Elle avait fait cette remarque calmement, sans la moindre agressivité, sans un soupçon d’ironie, dans le désir évident d’être utile. Elle devait aimer donner de bons conseils aux gens.

- Nous ne tirerons rien de tout cela, dit un autre.
– Je ne voudrais pas me montrer critique, dit un troisième, mais comment voulez-vous  que nous traitions un sujet pareil en si peu de temps ? À la limite, ce n’est pas sérieux.
– Nous ne nous connaissons pas assez, reprit le premier.
– Et nous ne sommes pas des philosophes, fit son voisin avec cet air de satisfaction  qu’ont souvent les gens à préciser qu’ils ne sont pas philosophes.

Un monsieur posa ses lunettes pour constater :

- Nous avons dit n’importe quoi. Moi, pour ma part, j’ai dit « cinéma » et « télévision ».  J’avoue que je ne me suis pas cassé.

Il éclata de rire et répéta à la cantonade :

- Nous avons dit n’importe quoi…. N’importe quoi !

Le rire accrut le malaise.

- Moi, dit la dame, franchement, je ne comprends pas.
– Vous devriez nous aider un peu, me dit-on à mi-voix, je ne sais pas, nous indiquer quelques pistes.
– Sincèrement, vous qui êtes animateur, ça ne vous décourage pas ?

Si, ça me décourageait un peu. Il y avait eu un tel éclat de rire quand le garçon, sérieux comme un pape, avait lentement fait le tour de la table pour nous distribuer nos whiskies que le sérieux de nos réflexions en avait pâti.

- On pédale dans la choucroute, dit quelqu’un.

La dame reprit la parole. Lentement. Comme quelqu’un de bien intentionné qui veut sauver une situation qui, au fond, lui importe assez peu. Elle nous expliqua que le sujet était beaucoup trop difficile, que tout irait mieux si nous choisissions un autre thème, plus à notre portée. Elle ne savait pas lequel, on pouvait dire n’importe quoi. Les loisirs, par exemple.

- Pourquoi pas les loisirs ? reprit-elle.
– Ou la famille, dit un monsieur.
– C’est trop personnel, la famille. Ou le travail.
– Ou la télévision.
– Ou la pollution. C’est un problème, ça, la pollution !

Ainsi, autrefois, quand nous avions dix ans, cherchions-nous avec les copains à quoi nous pourrions bien jouer. Sans savoir que le vrai jeu viendrait sans que nous le cherchions. En attendant, l’un de nous proposait une idée et tous les autres la refusaient. Un long silence suivait, durant lequel nous shootions dans les cailloux.

- Franchement, Monsieur, j’insiste. Vous, ça ne vous décourage pas ?

Geste évasif. Impossible de répondre. Bien sûr, à 99,99%, ce que je lis sur les feuilles me décourage. M’accable, même. Si je tournais le dos aux gens pour ne m’occuper que des feuilles, le 0,01% restant y passerait lui aussi. Mais voilà, je ne tourne pas le dos aux gens et, si largement artificielle que soit l’opération, leur présence l’empêche de l’être entièrement. Et puis, que faire ? Brûler les papiers ? Faire semblant d’oublier ? Ça aggraverait. Me lancer dans un discours pour expliquer ? Expliquer quoi ? L’absurdité grandirait avec les explications.

Le 0,01%, c’est un mélange de résignation et d’espérance. En tout cas, pas moyen de faire disparaître le cadavre, pas moyen de décréter qu’on va s’occuper d’autre chose. Mais est-ce vraiment un cadavre ? Quoi qu’on fasse dans la vie, n’y trouvera-t-on pas de l’absurde, au moins de l’ambigu ? Du creux ? Du louche ? Du vaseux ? Et si c’était une chance, toutes ces approximations tirées de nous ? Une chance, en s’en défaisant, d’ouvrir les yeux ? De changer de langage ? Admettre le côté artificiel de cette session, n’est-ce pas admettre le côté artificiel de toute activité humaine ? Même sous les ors de l’entreprise, de la République et de tous les autres ? On admet très mal cela, c’est apparemment humiliant, très peu désirable. On voudrait qu’il en soit autrement. On ne se résigne pas. Pourtant, admettre l’artifice comme artifice, n’est-ce pas précisément de cette façon qu’on ne s’y résigne pas, qu’on ne le tient pas pour le dernier mot, la plus réelle réalité ?

Nous voulons nous débarrasser de ces feuilles, de ça, parce que ça nous obsède. Lutter contre l’artifice, c’est capituler devant l’artifice. Après tout, ça qui s’étale sur le tableau et les feuilles, c’est nous qui l’avons fait, mais si nous sommes capables de ça, nous le sommes aussi d’autre chose. Et si, de nous reconnaître pluriels, nous parvenions à en rire, comme du whisky ? Si nous avalions ces feuilles comme nous avons avalé le whisky ?

Ici se trouve peut-être le centre formateur d’une session. Quand on est immergé jusqu’au cou dans l’artifice. Quand chacun observe les autres en se grattant la tête. Quand tout le monde a envie de toussoter en regardant ailleurs, quand on a fini de croire qu’on peut toujours arranger les choses, quand on a un peu appris à se laisser flotter dans l’indécis, c’est alors que la liberté a une chance de reprendre, en chacun, le gouvernail. Et, dans cette session où nous sommes, ni plus ni moins sérieuse qu’autre chose, ce gouvernail, elle va le reprendre.

L’espace d’un instant, il faut reconnaître que tout se joue sur l’animateur. Pour le reste de la session, on pourrait sans doute le remplacer par une vidéo, un magnétophone, n’importe quoi. Un laser. Pour cet instant précis et, cela, jusqu’à la fin des temps, on ne le remplacera jamais par rien. Cet instant où il a fonction de tenir le coup, soldat sous la mitraille, pilote au virage décisif. L’instant 0,01 où forcément, s’il ne cale pas et seulement s’il ne cale pas, les gens vont se mettre à parler autrement. Où, devant ces âneries sur ces feuilles affichées, le navire dont ils sont à la fois l’équipage et les passagers va lever l’ancre. Où ces feuilles, bientôt, ne seront plus que la trace d’une escale médiocre qui s’éloignera dans la brume du matin et que personne ne regardera plus parce que ce qui est beau et désirable, c’est la haute mer. À moins qu’on ne les regarde pour voir le chemin qu’on est en train de parcourir, avec une indéfinissable tendresse pour ce qu’elles n’auront pas empêché de faire, ces feuilles qu’on n’aura plus besoin d’oublier. De l’engrais, en quelque sorte. Est-ce que c’est parfait, l’engrais ?

Les gens le sentent. Être si près de leur vrai souci, parfois, les inquiète un peu. Non plus les soucis compliqués des problèmes qu’on embrouille à plaisir, mais un seul souci que l’on porte en soi, sans fausse tragédie, sans mauvais cinéma. Non plus les noirs soucis. Le blanc souci. Alors les gens paniquent un peu et se mettent à s’identifier à des choses qu’une heure auparavant ils critiquaient, et dont soudain ils se sentent très proches. L’entreprise, par exemple, le travail. Curieux comme ils ont l’air de regretter tout ça, comme ils paraissent pressés de le retrouver.

- Mais, dit l’animateur, c’est bien l’entreprise qui vous a envoyés ici ?
– On ne savait pas que ça se passerait comme cela.
– Si on sait ce qu’on va trouver, est-ce vraiment la peine de chercher ?

Je ne peux rendre compte du détail de la progression. Est-ce même une progression ? En tout cas, je n’en suis nullement le maître. Je vois se faire sous mes yeux des choses belles. Le voyage a commencé par d’imperceptibles vibrations de la coque. La dame s’est mise à lâcher quelques réflexions humoristiques sur ce que nous avons écrit. En rougissant de honte et en cachant sa bouche derrière sa main.

- J’exagère, dit-elle.

Un autre a saisi la balle au bond. Un troisième a posé une question. Un quatrième s’est inquiété.

- Enfin, que voulez-vous nous faire dire ?

Une ou deux fois, le navire a hésité, comme s’il allait revenir au port. On aurait juré qu’il reculait. Illusion des vagues.

Cette image du navire ne vaut pas grand-chose. Pourtant c’est cela, un groupe. Un petit paquet de gens au milieu de ce qui les dépasse. C’est vivant, cela ne peut s’évoquer que par des images. Il faudrait être poète. Cela ne correspond pas au langage froid et satisfait des sciences humaines. Un navire, oui. Des gens embarqués ensemble qui ne savent pas trop pour aller où. Une suite de solitudes qui peuvent faire une solidarité, peut-être plus. Quelquefois on dirait que le navire invente les étoiles sur lesquelles il va se guider.

Alors, tout devient allusion. Quelqu’un se met à parler en qui tous se reconnaissent, les participants comme l’animateur, devenu lui-même participant. Celui qui parle ne dit rien de génial, pas besoin de prendre des notes. Mais ces mots qu’on sentait tout à l’heure préfabriqués, il les tire maintenant de profondes réserves. C’est alors que les gens se reconnaissent, se reconnaissent deux fois, par la ressemblance et par la différence. Par la ressemblance parce que le puits soudain ouvert par celui qui parle est la source de tous. Par la différence parce que chacun, écoutant les mots d’un autre et l’expérience d’un autre, fabrique en secret les mots que, lui, il pourrait dire, et que peut-être il ne dira pas, des mots tout autres, tout semblables.

Le navire a levé l’ancre. Rien d’une expédition héroïque. Aucun Cap Horn à doubler. Mais, comme dirait La Palice, la mer commence là où finit la terre. Non, vraiment, rien d’une expédition. Une promenade, du cabotage. Le temps, quand même, pour les mots de recoller un peu aux pensées et les pensées aux sentiments.

CHAPITRE 10

Impros

D’abord elles ont ri :

- Non, mais on n’est pas des vedettes !

La veille, quand je leur avais parlé du magnétoscope, elles avaient souri de plaisir. Mais quand le gros appareil a été installé dans la salle obscure, elles ont eu peur.

- Qu’est-ce qu’il faut qu’on fasse ?
– Ce que vous voulez. Improvisez.

Ce qui les gêne le plus, c’est qu’on ne leur donne pas un rôle précis. Tirer quelque chose d’elles-mêmes, ici, devant les autres, sans texte, sans modèle, sans rôle, sans rien : anormal, fou, tellement désirable… L’une d’elles a fait du théâtre autrefois, en amateur, elle se le rappelle pour se donner du courage. L’animateur prend l’air impassible qui convient. Ça tempête pas mal en lui, pourtant. Sadique ? Farceur ? Au fond du fond, il ne le croit pas. Il est même certain que ce genre de défi, pourvu que l’atmosphère soit amicale, est une belle occasion.

Solange se balance sur un pied. Marie-Louise s’est appuyée à la table, qu’elle gratte nerveusement de son index.

- Mais on n’a rien à dire…

Les aider à supporter ce silence. À ne pas le vivre comme un échec, une capitulation, une honte, un examen où l’on ne sait pas… L’œil du magnétoscope ne regarde pas Caïn. Elles ne sont pas Caïn. C’est injustement qu’elles se défendent, qu’elles s’interdisent d’attendre, qu’elles ne prennent pas leur temps. Leur montrer que c’est comme un accouchement. Est-ce qu’une femme qui accouche trouve absurde son attente ? Les persuader qu’on peut faire de toute attente l‘annonce de quelque fécondité.

Nous qui regardons avec elles ce qui va venir d’elles, nous ne sommes pas des « spécialistes », il n’est pas nécessaire qu’elles nous sentent impassibles. Nous espérons avec elles. Leur naissance nous importe. Ce qui était, il y a quelques minutes, le plus artificiel des jeux, prend soudain une gravité extrême. Nous attendons sans impatience qu’elles parlent, notre silence est une affectueuse incitation. Bien sûr, si elles veulent, elles peuvent renoncer. Mais nous sommes tout sauf neutres. Nous ne sommes pas des miroirs. Il y a un lien entre elles et nous. Jamais nous n’avons pris à ce point conscience du besoin que nous avons de la parole de quelqu’un. Je crois qu’elles le sentent.

Alors Solange a parlé. Elle a retrouvé les intonations de ses dix-sept ans :

- Dis, Maman, Marc, tu le connais ?

Éclat de rire de Marie-Louise.

- Non, mais je ne suis pas ta mère !

Elles pouffent. Coupez. Et pourquoi pas, Marie-Louise, si c’est à ça qu’elle veut jouer ?

On recommence.

Après, quand elles verront la séquence sur l’écran, elles diront :

- C’est venu tout seul.
– Je ne savais pas que j’avais dit tellement de choses. Je ne m’en souvenais plus.

Et Marie-Louise continuera :

- Ce qui me frappe, c’est que j’ai dit des choses contradictoires, et pourtant pas contradictoires. Comment est-ce que ça peut être à la fois contradictoire et pas contradictoire ? Ça me choquait qu’elle me demande d’aller vivre avec Marc, et ça ne me choquait pas.
– Je n’aurais pas voulu le faire si tu n’avais pas été d’accord, dit Solange. Il fallait absolument que tu sois d’accord.

Quand Marie-Louise a dit oui, Solange l’a embrassée. Et nous avons marché. C’était un vrai baiser. Très mystérieux assentiment de Marie-Louise à Solange.

- Et vous, Solange, qu’avez-vous ressenti ?
– Dès que j’ai commencé, plus aucune peur.

Surtout garder pour soi ses interprétations. Autant en emporte le théâtre.

Les deux derniers du groupe, c’était plus difficile encore. Les deux plus timides, assurément. Michel a la soixantaine, un visage très doux, l’air d’être encore un bon élève. Durant toute la première journée, il n’a rien dit. Parfois un bref sourire ironique passait sur son visage comme si tous nos discours… Thérèse a trente ans de moins. Depuis hier, elle n’a ouvert la bouche qu’une seule fois. Elle est d’apparence fragile, avec une sorte de feu. Ce qu’elle nous a dit de ses difficultés nous a consternés, tout le monde a eu envie de la protéger. On s’empresse si vite de protéger ! Quand le sort les a désignés pour improviser ensemble, un homme n’a pas pu retenir un début de protestation.

- Peut-être vaudrait-il mieux que…

Le reste lui est resté dans la gorge. Il a rougi très fort et s’est tu. C’était l’homme fort du groupe, le candidat leader, qui avait ainsi pris la parole. Quand il s’est tu, c’était comme s’il s’était soudain demandé ce que cela peut bien vouloir dire d’être un leader, un homme fort…

Ils sont venus en souriant devant l’appareil. L’appareil n’a pas fonctionné. Il y eut comme un soulagement. Puis l’appareil a fonctionné.

Et nous avons entendu un très bel échange, d’une stupéfiante justesse, un duo d’amour plein de fermeté et de douceur, de souffrance vaincue et de courage vainqueur.

Ils ont été un couple, d’emblée. Ça se voyait, ça se sentait, le cœur le palpait. Malgré ou à cause de la différence d’âge, de la timidité de Michel, de la fragilité de Thérèse. Elle avait quelque chose à avouer à Michel, Thérèse. Elle avait acheté un manteau de fourrure. Une occasion. C’était la première fois, elle n’était pas coutumière de ce genre de folies, il le savait. N’est-ce pas qu’il le savait ? Il y avait eu une rentrée d’argent, elle avait cru qu’il comprendrait. N’est-ce pas qu’il comprenait ? C’était un peu pour lui aussi qu’elle l’avait fait. Michel comprenait, bien sûr, mais il avait aussi une nouvelle pour Thérèse. Elle se rappelait qu’il y avait eu des bruits inquiétants à l’usine, deux mois auparavant ? Puis, ça s’était tassé. Mais, depuis quelques jours, ils s’étaient précisés et aggravés. Et de cela, Michel n’avait rien dit. C’est pour bientôt ? demande Thérèse. Oui, c’est pour bientôt, dit Michel, le licenciement est inévitable. Mais très bientôt ? C’est fait, dit Michel.

- Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ? demande Thérèse.
– Parce que je voulais être un grand garçon, dit Michel.
– Un grand garçon tout seul ?

Bien sûr, Michel n’a pas demandé à Thérèse de vendre le manteau. Mais, le coup de génie, c’est que Thérèse ne le lui a pas proposé. En un regard, elle nous a fait comprendre, à nous et à lui, qu’elle ne le ferait pas. Elle y avait pensé, cela ne lui aurait guère coûté. Mais cela aurait été pire que tout. Elle se souciait moins de sa conscience que de Michel : elle a gardé sa peine et son manteau qui faisaient, tous les deux, partie du ménage. Et puis, comme il y aurait bientôt à économiser sur tout, il faudrait baisser le chauffage. Alors il serait très utile, le manteau, pour dormir dessous tous les deux.

Ce jour-là, nous nous sommes retrouvés à quelques-uns dans le métro. Nous n’avons agité aucun grand problème. Nous avons parlé des meilleurs changements possibles : à Raspail, les couloirs sont moins longs qu’à Montparnasse.

- Je vais raconter tout ça à mon mari, dit Solange.
– Qu’est-ce que tu veux raconter ? dit Marie-Louise.

Vrai. Pas grand-chose à raconter. Parler un peu plus simplement à autrui, est-ce que c’est une grande découverte ? La découverte, c’est que ce soit aussi simple, et rare. Ce jour-là, je ne me disais pas que, dans le métro, les gens sont tristes, parfois sinistres. Regardés d’un autre œil, ils ne le sont plus. Le tout petit voyage du métro devient un grand voyage intérieur, tout prend du champ, de la profondeur, du corps. En attendant, demain, chacun retrouvera son travail : le leur, le mien. Aucun miracle. Et la session s’effacera.

Elles sont toutes différentes, les sessions, et pourtant elles se ressemblent toutes. Elles se rejoignent en un lieu mystérieux, un lieu qui est à tout le monde et que tous, absolument tous, brûlent de visiter, ceux qui sont passionnés de l’entreprise et ceux qui le sont beaucoup moins, les vieux et les jeunes, les révoltés et les prudents, les sages et les fous. Avec, à chaque fois, une surprise : les mots les plus justes viennent d’où on les attend le moins.

Une autre fois, c’étaient des militaires. J’y étais allé avec un peu d’inquiétude. Faire s’exprimer des militaires ! Le responsable de formation du service était venu présenter l’animateur et ouvrir le stage. Il l’avait fait avec tout l’esprit de nuance qu’on peut apporter à faire avancer une division blindée dans la forêt tropicale. Trois jours après, il revenait pour saluer les troupes à la fin du combat. C’est alors que l’inattendu est survenu. Être animateur, c’est accepter de voir constamment des portes s’ouvrir et des préjugés tomber. C’est reconnaître qu’on n’est pas très intelligent mais avoir toute la bonne volonté possible pour le devenir un peu plus.

Notre homme est entré dans la salle avec la satisfaction de celui qui vient visiter un champ de bataille. Il s’est assis bien au centre du groupe, a posé ses mains sur la table et jeté un long regard circulaire sur l’ensemble du front. Puis il a pris la parole, et déclaré :

- Messieurs, je vois que vous êtes contents. Je vous en félicite, j’en suis moi-même fort heureux. Il importe toutefois que, comme responsable de ce stage, je vous avertisse et vous mette en garde. Demain, après-demain au mieux, vous aurez tout oublié. Tout. Ce qu’on vous a dit et ce que vous avez dit. Ce qu’on vous a demandé de faire et ce que vous avez fait. Naturellement, je savais cela quand j’ai décidé de vous proposer ce stage. Comme vous le constatez, cela ne m’a pas empêché de vous le proposer. Car demain, après demain au mieux, vous douterez. Non seulement vous douterez mais vous vous direz que, durant ces trois journées d’expression et de communication, vous avez vécu une illusion. Eh bien, Messieurs, il est de mon devoir de vous en avertir : c’est quand vous croirez à l’illusion que vous serez dans l’illusion. Ce que vous avez vécu, Messieurs, vous l’avez vécu. J’en ai terminé.

Un animateur ne saurait se prendre pour un prophète et, pas davantage, expliquer comment il faut organiser le monde. Mais il a une conscience assez aiguë de ce qui est et de ce qui sera.

Ce qui est : sous les langages appris, sous les opinions multiples, sous les intérêts propres, sous les choix politiques et autres, dort la Belle au bois dormant. Une immense espérance de vraie vie, une formidable puissance de liberté et de générosité, une extrême capacité d’éveil ou de réveil. Elle est partout, même si chacun redoute, par une projection bien compréhensible, qu’elle ne soit pas chez son voisin.

Ce qui sera : rien de bon ne se fera si la libération de ces forces proches et souterraines n’est pas donnée et vécue comme le sens premier de toute politique, de toute culture, de tout rassemblement. J’ignore s’il est possible de l’étouffer longtemps encore : le vrai a une telle patience, une telle capacité d’apparent sommeil ! Mais on ne fera jamais rien d’authentique sans ce réveil. Jamais les êtres humains ne se passionneront vraiment pour autre chose, jamais ils n’apporteront à autre chose la même ferveur de leur cœur, le même élan de leur liberté.

Voilà pourquoi, dans ce métro comme ailleurs, je ne peux pas me décider à trouver les gens vraiment tristes.

Chapitre 11

Eros aussi

Ceci n’est pas une publicité. À l’hôtel Sofitel, on pourrait presque croire que toute la ville est belle quand, d’un de ces ascenseurs-bulles collés à sa paroi, on en découvre lentement la perspective, l’ordre et les limites. Ce n’est pas que ce qu’on en voit soit si beau : c’est surtout qu’on s’élève dans le ciel. J’ai animé plusieurs sessions dans ce lieu avec des participants qui n’étaient pas plus que moi familiers des palaces. Peu importe, pour quelques jours, de savoir de quoi ce luxe est le prix. Au contraire des touristes, il ne nous est pas interdit de nous offrir le grand plaisir de l’humour. Et puis peut-être n’y a-t-il pas de rêve qui n’ait sa vérité, pas de luxe qui ne dise finalement plus que lui-même. C’est ainsi qu’il faut aller dans ces grands hôtels : pour ne goûter que la fine pointe du rêve. « Le réel, disait Leibniz, est le sommet de la pyramide des possibles. »

Je ne sais si le sommet du Sofitel est le réel, mais de bien belles femmes quasiment nues y préparent, ou y finissent, l’été, leur bronzage annuel sur la terrasse-solarium. Il arrive que l’on y fasse un tour, après le déjeuner. Je me souviens, au premier jour d’une session, de l’air presque confus de ce participant qui m’y avait retrouvé, accoudé au bastingage. Les participantes qui l’avaient rejoint – indulgence ou complicité – paraissaient bien moins embarrassées que les hommes. J’ai animé beaucoup de sessions dans de nobles résidences de campagne, on y rêvait moins aisément qu’ici, en pleine ville.

- C’était très intéressant ce que nous avons fait ce matin, m’avait dit le monsieur à tout hasard.
Tout compte dans une session. Un instant de tricherie, et tout est fini, la session et peut-être un peu plus.
– Ici, ce n’est pas mal non plus, non ?

Sur l’instant, je l’avoue, on ne pense pas beaucoup. Mais ces instants-là sont les plus précieux. La ville dans ses aspects les plus fonctionnels et parfois les plus discutables, cette sorte d’insolence de l’architecture moderne, une brutalité non sans beauté, ces filles dont la présence ici montre bien qu’on ne peut guère les gêner, dont la seule défense modérée est, parfois, de pivoter nonchalamment sur elles-mêmes pour changer la face du bronzage, le déjeuner confortable d’où l’on sort, la puissance que confère l’altitude, les liens qui ont commencé à se tisser, le dépaysement des trois jours de session, un soleil de vacances, des habits de travail, un quart d’heure seulement à rester sur cette terrasse, la coexistence en soi de pensées et de sensations dont on se demande quels rapports elles entretiennent avec le sérieux qu’on suppose à la session, ces quinze minutes ne sont pas pour rien.

Il me semble qu’on l’aura senti dans tout ce que j’ai écrit jusqu’ici : l’animateur n’est pas le dernier à bénéficier de la formation. Aucune école n’apprendra jamais à vivre ce quart d’heure. Il est déjà difficile de ne pas traîner à chaque pause son personnage de spécialiste bavard, difficile de ne pas mimer la désinvolture, de ne pas passer son temps à vouloir suggérer à quel point on est capable de parler d’autre chose, difficile de s’asseoir à un comptoir de bar avec les participants sans les assommer de son expérience, difficile de se taire, difficile d’obéir à sa nécessité intérieure et non pas à l’image qu’on se fait de ce qui convient à la fonction. Mais bien plus difficile encore de vivre ce quart d’heure sur la terrasse.

Allons, pas d’hypocrisie. Le spectacle vaut par lui-même et chacun de nous, pour l’apprécier, se passerait bien des autres. Mais les autres, précisément, sont là. Et ce qui, dans une autre circonstance, resterait anecdotique, est ici l’occasion d’un mouvement que je crois essentiel. On sent bien que les mots n’ont guère d’importance. Les quelques gaudrioles ou platitudes dont on ne ferait pas grâce à ses voisins dans un autre lieu sont ici presque impossibles. Il ne suffit pas de quelques belles filles pour faire oublier, encore moins pour disqualifier, ce qu’on est en train de vivre. Même si cela les rend plus belles encore, plus désirables.

Comment faire pour parler juste ? Pas possible de faire le nigaud qui ne s’aperçoit de rien. Pas possible de s’en tirer par une contemplation solitaire, même si l’on feint d’échanger avec son voisin quelques paroles confuses. Chacun de nous porte en soi un troufion ou une midinette à qui il laisserait bien le soin d’envisager la terrasse. Cela aussi, c’est impossible. Ce n’est pas que la présence des autres nous contraigne – on s’en déferait aisément – mais ces autres avec qui nous avons échangé des choses qui nous importent, tout se passe comme s’ils faisaient un peu partie de nous. Ce n’est pas non plus qu’ils dévalorisent ce que nous avons sous les yeux, encore moins qu’ils discréditent les désirs, les envies, les rêves auxquels nous convie le spectacle de ces corps : ils rendent seulement impossible de se croire seul avec ces émotions. Elles ne sont pas de notre domaine privé. L’évidence érotique entre aussi dans nos échanges, elle y est chez elle.

Ne pas mentir ! Impossible de se rassurer mutuellement par des aveux, des confidences. L’érotique ne se découpe pas en parcelles. Ne pas se consoler de sa possible lubricité par la considération de la probable lubricité du voisin. Ni même de s’exalter à la pensée de notre faiblesse commune en reconnaissant que nous sommes tous, les uns comme les autres, faits du même bois très inflammable. Durant ce quart d’heure étrange, quelque chose de beaucoup plus fort arrive, plus violent et, en même temps, plus paisible. Une sorte de re-connaissance mutuelle dans les profondeurs. L’espace de la réalité érotique nous est aussi commun, aussi mystérieux, aussi essentiel que l’espace, largement ouvert en ce lieu, de la terre et du ciel. Le corps est aussi présent à chacun de nous que l’espace de la ville et l’infini du ciel : et il nous apparaît, à cet instant et dans ce lieu, que nous en sommes aussi peu propriétaires, que l’idée même d’associer au corps un fantasme de propriété est irrecevable. Le fameux « mon corps est à moi » qui servit de détestable slogan à tant de légitimes libérations prend ici une allure dérisoire de propriété de banlieue. Impossible de ne plus parler du corps, de ne pas en parler très haut, très fort, de ne pas en parler avec toute son âme. Impossible de le banaliser par quelque connivence supposée de gens avertis. L’époque a raison : oui, il y a les corps ; oui, il est absurde, stupide, dégradant de faire semblant de les oublier. Mais l’époque n’a qu’un peu raison : l’existence des corps conduit très au-delà des permissions qu’elle accorde, des fantasmes qu’elle orchestre, des arrangements qu’elle bricole, tellement au-delà…

Qui veut faire l’ange, bien sûr… Notre petit groupe se tient debout au bord de la terrasse. Nous bavardons. Des questions restent sans réponses, des conversations sombrent dans l’incohérence. Nos regards se perdent un peu. Nous sommes là sans y être, tout en y étant… Nous sommes dans ce que nous disons et nous sommes ailleurs, pas moyen de choisir notre lieu. Nous sommes aux prises avec une sorte de dépossession qui nous brime et, en même temps, nous dit quelque chose de profond à quoi nous prêtons l’oreille, comme malgré nous. Les yeux ne regardent pas ce que les oreilles écoutent, c’est bien banal apparemment mais, ici, cela nous alerte. Une bronzeuse s’assoit, se retourne : voilà oublié ce que nous disions de si important mais voilà aussi toute une galaxie de suggestions que nous prenons en compte, presque malgré nous, et qui n’a pas seulement sens pour la consommation de sensations instantanées. Comme si la brutale déflagration de l’érotique n’allait pas sans une seconde déflagration qui ravive ce que chacun de nous, depuis le début de la session, trouve de meilleur en soi grâce au commerce des autres. Nous ne pouvons pas faire les anges comme si ces corps si beaux ne nous importaient guère, comme si être en session nous donnait le droit de réduire à notre gré la violence de leur appel, la possibilité de prendre le désir dans le filet de nos mots ou de nos idées. Mais nous ne pouvons pas non plus faire les bêtes, comme si nos paroles échangées, notre démarche un peu austère se trouvaient soudain privées de sens, de valeur, d’existence. Nous sommes ici et là. Nous cherchons dans l’inachevé, dans l’infini, le lieu véritable de la rencontre. Il n’est ni dans cet ici, ni dans ce là.

Une session, ce sont des hommes et des femmes qui, pendant trois jours, tentent de se parler avec loyauté. Éros n’est jamais absent de ces rendez-vous, cela va de soi. Il est vrai qu’une session peut parfois comporter des conséquences pour ce qu’on appelle si mal la vie privée ou la vie personnelle des participants. Des amitiés, des amours peuvent y naître, comme ailleurs ou pas tout à fait comme ailleurs. Il me semble en tout cas qu’une session, si elle est droitement animée, c’est-à-dire avec un mélange explosif de hardiesse et d’entier désintéressement, n’est pas le pire des lieux pour une telle recherche.

Voir quelqu’un, ce n’est pas seulement le regarder, c’est s’ouvrir au mystère de sa présence corporelle, séduction et limites, charme et inquiétude, présence et absence. Écouter quelqu’un, ce n’est pas seulement enregistrer ses paroles, c’est donner une sorte d’accord intérieur à sa présence, l’accepter dans sa réalité physique par la médiation de sa voix, de ses attitudes, de ses gestes. Cette jeune femme que ses collègues interrogent et qui, en quelques minutes, semble se déprendre de l’artifice social, cet homme dont le discours a dérapé et qui, au hasard d’une exploration inattendue de son imaginaire, se retrouve soudain « dans sa peau », celui-ci que, tout à coup, le tirage au sort fait improviser avec celle-là, tous retrouvent, au moins pour un instant, une sorte de présence entière qui leur est rarement offerte par les circonstances de l’existence, par les duretés insignifiantes et les permissivités tout aussi insignifiantes qu’elle leur propose le plus souvent. Rien là, à vrai dire, de bien spécial, rien qui ne devrait, et qui ne pourrait, se trouver partout et toujours ! Sans doute n’y aurait-il aucun besoin de susciter de telles occasions dans un monde qui ne les brimerait pas. Bien sûr aussi que, les choses étant ce qu’elles sont, elles sont précieuses.

La session a beaucoup moins pour fonction de figurer une autre société que de figurer une société autre. Comme cette société autre ne peut se fonder que sur l’authenticité, elle ne peut pas ne pas admettre au cœur de ses échanges la désirable et bousculante présence d’Éros. Éros, si l’on ose dire, sort du « Center » où l’enferme la peur des gens « libres », de ce zoo social où il dépérit et devient fou. Éros parmi nous, en nous, au centre de tout : mais ni comme un destin aveugle, ni comme un tyran séducteur. Éros qu’un jour il ne sera plus utile de tenir à distance en le nommant, Éros qui sort du secret et entre dans le mystère, juste le contraire du secret. Centre de notre présence, présence de notre centre. Je vois la session comme une affectueuse, discrète et souvent difficile négociation avec lui. Nul doute que chacun sente que les protections élevées contre Éros sont vaines, qu’il n’y a pas d’authenticité possible sans l’éventualité d’être blessé ou séduit par lui, nul doute non plus que ces rencontres d’êtres vivants, corps et âmes, n’aillent, nonobstant d’inévitables contradictions et de non moins inévitables brisures, dans le sens d’une exigeante et bagarreuse réconciliation avec Éros, support sensible de la réconciliation de chacun avec soi et avec les autres.

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CHAPITRE 12

Désert

Dans les sessions comme dans la vie, il y a les jours où rien ne va. Comment s’installe une progressive indifférence, comment ce qui devrait être vivant n’est plus que mécanique, comment se creuse, au centre des cœurs et des mots, un vide décourageant, c’est difficile à décrire. Comme une légère fissure dans un mur, dont on ne se serait pas avisé. Ou les premiers soubresauts d’un film qui va casser.

Ça nous avait pris dans la matinée, peut-être à l’occasion de la fameuse fatigue des onze heures. Ou, de façon plus lointaine, à cause de taches sur le soleil d’hiver. Devant le magnétoscope, un participant devait imaginer ce qu’il dirait en contemplant des nuages. Il avait beau scruter le plafond de la salle avec beaucoup d’attention, il ne voyait rien dans les nuages, cet homme. Et jusqu’à l’heure du déjeuner, il n’avait rien vu. Rien. Nous déjeunions presque en silence. Saumon et assiette anglaise, des vrais plats de restaurant.

Toujours étranges, ces menus de session, avec leur air de voyage ou de vacances. Chacun piquait le nez dans le saumon mayonnaise. Quelqu’un commençait à demander à quelle heure ça finirait, l’après-midi. À cause d’un train. Il y a souvent un train à prendre quand les choses ne vont pas, ou un rendez-vous chez le dentiste ou une vieille tante de passage. Plus rarement quand tout va bien. Une dame se plaignait de ne pas aimer le saumon. Elle trouvait aussi que la mayonnaise avait un goût.

L’homme aux nuages n’avait pas le cœur à se poser d’aussi triviales questions.

- Je vais vous dire franchement ce que je pense, lança-t-il soudain, je ne vois vraiment pas à quoi tout cela peut servir.

Nous attendions tous la question. Nous la redoutions. L’animateur le premier. À cet instant, l’animateur doute et redoute. Les mots lui restent dans la gorge. Trop absurde. Et puis l’homme aux nuages avait retrouvé son assurance conquérante de cadre supérieur, sa voix légèrement coupante. Ses phrases implacablement logiques, ponctuées de donc et de parce que, faisaient fuir les nuages à l’horizon de nos rêves. Mais, bizarrement, sa sortie nous rassurait. Même si son scepticisme aurait écrasé comme des mouches sur une vitre les mots insignifiants que nous lui aurions opposés. Quant à moi, les explications que j’aurais pu lui fournir auraient semblé des justifications.

Il n’y a pas besoin de désert pour que ce soit le désert. Pas besoin de se retirer du commerce des hommes. Le désert est n’importe où, avec son désir d’oasis. Beaucoup de belles âmes ne se retirent au désert que pour mieux le fuir. Plutôt que d’affronter la solitude, elles préfèrent s’inventer leur propre solitude. On s’évade plus facilement d’une prison dont on a soi-même dessiné les plans.

Mais au fond, nous, tous les treize, sceptiques ou non, tout nous retient ici. Nous ne sommes pas de ces élites fortunées qui, de Grèce ou d’Orient, envoient parfois leur message de sérénité. Tout nous rive à ce déjeuner, au saumon et à la mayonnaise qui a un goût, dans le décor de Châtelet de ce restaurant, dans ce faux luxe que la solennité du maître d’hôtel tâche d’accréditer. Tout. L’argent et le manque d’argent, la famille, les gosses. Tout cela fait partie de notre désert.

Pas si simple, d’ailleurs, le désert à cet instant. Il y a désert parce qu’il ne reste plus rien de nos illusions du matin. Mais il y a aussi désert parce qu’il y a attente de l’oasis. Le désert, cet état inconfortable entre ce que l’on a perdu et ce que l’on espère trouver. En attendant, on dessine sur les nappes de papier qui recouvrent les nappes de tissu, on se montre des photos, on fait voir qu’on s’y connaît en vin.

Comment vient l’indifférence, c’est difficile à dire : mais ce l’est bien moins que de comprendre comment, à la manière d’une source, la vie réapparaît. Une pensée, c’est de la capillarité, du cheminement souterrain. L’optimisme, la foi, la volonté – comme on voudra – c’est de croire à ce cheminement qu’on ne voit pas, que rien n’indique sinon de brefs mouvements d’agacement, une manière de combler trop vite le silence, une présence un peu plus lourde qu’il ne le faudrait.

Je me suis évidemment posé la question de ma responsabilité dans ce genre d’échec. L’exercice n’avait-il pas été maladroitement choisi ou présenté ? Allons. Plaider coupable ou non coupable, c’est toujours plaider : je n’en ai pas envie. Ne pas s’accorder trop d’importance.

On commence enfin à mettre en question le déroulement de la matinée. Certains m’approuvent, d’autres me critiquent. « Vous auriez dû nous aider davantage… » Je sens que personne ne souhaite me voir trop sensible ni aux éloges ni aux reproches. Satisfaite ou blessée, c’est toujours de la vanité. Pour eux, je suis ici le témoin de leur cheminement souterrain, c’est cela, seulement cela, qui compte. Et cela compte non seulement parce que tel est mon statut, parce que telle est ma fonction, parce que tel est mon devoir : d’abord et surtout, au-delà de tout, parce qu’ils ont compris que, nonobstant toutes les critiques qu’ils peuvent à bon droit accumuler, je crois à ce cheminement intérieur et qu’il me fait chaud au cœur.

Alors les idées commencent lentement à se juxtaposer, à se superposer, à se chevaucher, à se pénétrer – le vocabulaire érotique arrive spontanément. Les mots prolifèrent, comme si l’important, à cet instant, n’était pas ce que l’on dit mais le fait même de dire. Apparemment, tout le monde est déçu mais cette déception est lourde, comme l’air avant l’orage. Trop lourd le silence, trop lourdes les raisons ; la parole des plus modérés a elle-même quelque chose de trop appliqué. Crainte du tonnerre et des éclairs, peur de les manquer.

- Qu’allons-nous faire cet après-midi ? me demande mon voisin de l’air détaché de celui qui consulte la carte.

C’est alors qu’une dame intervient. Cadre dans une entreprise de confection. Depuis le matin, elle suit les événements avec un étonnement visible, elle a eu parfois beaucoup de peine à dissimuler un fou-rire. Et, une ou deux fois, s’est lancée dans une tirade un peu confuse, comme si elle voulait dire trop de choses à la fois.

- Qu’est-ce que ça peut vous faire ce qu’on va faire cet après-midi ? lance-t-elle à mon voisin.
– Comment qu’est-ce que ça peut me faire ? Ça m’intéresse, non ?
– Non.
– Comment non ?
– Non.
– Mais enfin…
– Si ça vous intéressait, vous n’auriez pas posé la question.

Elle avait une voix assez grave que l’accent du Sud-Ouest faisait chanter.

- Elle est bête, votre question, vous comprenez, elle est bête… Ça me dégoûte des choses comme ça…

D’un bout à l’autre de la table, le silence s’était installé.

- Vous êtes tous des bonshommes qui ne voyez rien dans les nuages, dit-elle. Parce que les nuages, ça ne vit qu’un instant, parce que les nuages, ça meurt, et que la mort, vous ne voulez pas la voir. Vous vivez comme si vous étiez immortels ; ce qui vous intéresse, c’est seulement de monter un peu plus haut. L’escalier, vous ne pensez qu’à l’escalier. La carrière, l’argent, les récompenses… Au fond, vous êtes comme moi. Vous vous en foutez de l’escalier. Eh bien, dites-le donc !

L’homme aux merveilleux nuages eut alors une réponse étonnante. Il ne discuta rien. N’émit pas la moindre objection. Ne protesta pas contre la véhémence du propos. Il retrouva soudain les mauvaises excuses touchantes de l’enfance, une maladresse tellement plus juste que l’habileté.

- En trois jours, dit-il tout penaud, en trois jours, on n’a pas le temps.

Elle le regarda, interloquée. Puis éclata de rire. Dans cette femme et dans cet homme, entre enfance et infini, l’homme et la femme se réconciliaient.

Au début de l’après-midi, il souhaita recommencer l’exercice des nuages. Peut-être en attendions-nous trop. Il se mit à décrire tout ce qu’il aurait pu voir dans les nuages : des plantes, des animaux, des chevelures de femmes. Au centre de cette salle, dans l’atmosphère douteuse de l’air climatisé, il semblait lire un livre d’images, épeler le monde. Il eut un sursaut :

- C’est la révolution que vous nous demandez, la révolution… En trois jours, comment voulez-vous ?

Alors la dame cadre reprit la parole :

- Ça vous obsède de ne pas avoir le temps ! Mais ce n’est pas grave, le temps ! La vie, on peut avoir le coup de foudre pour elle ! Après on se débrouille.

Un animateur, ça ne sert à peu près à rien. Comme ce biologiste du Quartier latin qui, depuis trente ans, faisait pousser de curieuses plantes sur son balcon. « Peut-être que ça ne servira pas à rien », répondait-il à ceux qui lui demandaient pourquoi.

Nous continuâmes les improvisations. Avec trois chaises, on simula un square. Trois femmes s’y entretenaient des menus événements de leur vie. Les chaises retournées firent une cage d’ascenseur bloquée entre deux étages, un homme et une femme avaient un quart d’heure pour y faire connaissance. Et toujours, entre deux improvisations, revenait le leitmotiv : c’est si court, trois jours !

Le dernier jour, roue libre, les gens se parlèrent d’eux-mêmes. Sans indiscrétion, sans complaisance. Ni jugement, ni critique. Aucune flatterie imbécile. Chacun essayait d’éclairer pour les autres le chemin sur lequel ils marchaient ensemble. Comme si chacun tentait de porter les autres un tout petit peu au-delà d’eux-mêmes, seulement un tout petit peu, sans prétention de lucidité définitivement aveuglante, avec les mots simples que la sympathie préfère aux trop puissantes analyses.

- Si ça devait durer plus de trois jours, ce truc-là, dit la dame, ce ne serait pas possible.

Quelqu’un lui objecta qu’elle était pessimiste.

- Mais non, je ne suis pas pessimiste ! Ne pas croire au Père Noël, ce n’est pas être pessimiste ! Avoir confiance, ce n’est pas croire au Père Noël, vous comprenez ! C’est pour ça que j’aime bien que notre machin ne dure que trois jours. Et puis, mon mari, mes histoires de stage finiraient par le raser !

La veille, déjà, elle avait parlé de son mari. Elle l’aimait bien, son mari, elle appréciait son indulgence, sa douceur, elle se sentait écoutée. Une seule chose l’agaçait un peu : qu’il vienne parfois, sans prévenir, la chercher à son travail. Elle le lui avait dit, pourtant… Mais non, il avait besoin de venir, lui. Elle, elle préférait avoir le temps de se préparer à le retrouver chaque soir. L’heure de transport entre le bureau et la maison, c’était comme si elle se changeait, comme si elle devenait une autre tout en restant la même.

Quand nous nous quittâmes devant l’hôtel, on prit quelques adresses, quelques numéros de téléphone. On n’en finit pas si facilement avec le Père Noël !

De l’autre côté de la rue, une voiture klaxonnait avec une joyeuse constance.

- Mais c’est mon mari ! cria la dame. Vous voyez bien : trois jours, ça suffit !

Elle eut un sourire comiquement résigné et courut à lui parmi les voitures.

- Cette femme, dit l’un de nous, elle est toujours à ce qu’elle fait.
– Cela me rappelle le professeur de philosophie de mon fils, dit un autre. Au début de l’année, il leur a dit que la philo, c’était très simple, que ce n’était pas la peine de lire énormément de livres. Que ça se résume à une formule : « Penser à ce qu’on fait. »
– Alors, faites attention aux voitures !

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CHAPITRE 13

La voix de Paul

Je me vends, c’est tout, avait dit Paul. Ce que je cherche ici, ce sont des moyens de me vendre mieux. Prenez Marchais, prenez Giscard, on voit bien que ces gens-là ont suivi des cours pour passer à la télé. Moi, c’est ça que je veux. Rien que ça. Dans la vie moderne, disait encore Paul, on a besoin d’avoir une bonne image, vous comprenez. Tout ce qui me permet d’atteindre cet objectif, j’accepte. Le reste, je n’en ai rien à faire.
Au bout de cinq minutes, un participant lui lança :

- On se demande pourquoi vous êtes venu dans une session d’expression, vous ! Vous avez la langue bien pendue !
– Ce n’est pas vrai, dit Paul, j’ai besoin de me perfectionner. Je ne me raconte pas d’histoires, moi, j’ai des tas de défauts, je veux qu’on me les montre et je veux qu’on me les corrige. Par exemple, mes gestes, hein, mes gestes, ils ne vont pas, mes gestes…
– Qu’est-ce qu’ils ont, vos gestes ?
– Je ne sais pas moi, peut-être qu’ils ne sont pas assez naturels. Enfin, il y a bien quelque chose qui ne va pas, non ? Et ma voix, hein, ma voix ? Elle ne me plaît pas, ma voix ! Enfin, ça peut se perfectionner, une voix, non ?
– Qu’est-ce qu’elle a, votre voix ?
– Mais je ne sais pas, précisément, peut-être qu’elle est trop grave ou trop aiguë. Ou que je parle trop vite. Ou trop lentement. Enfin, ce n’est pas moi qui vais me le dire quand même. Je demande des moyens de progresser.

La voisine de Paul a des allures de bonne grand-mère.

- Vous arrivez quand même à vous exprimer, Monsieur !
– En un sens, c’est vrai, dit Paul, en un sens c’est vrai…
– Moi, je vous comprends très bien quand vous parlez.

Paul n’est pas un stagiaire comme les autres. C’est un commercial mais, dans son entreprise, on l’emploie assez souvent pour animer de petites séances avec les débutants. On l’a envoyé ici moitié pour qu’il se forme, moitié pour qu’il puisse raconter comment s’y prend l’animateur. Il l’a avoué tout de suite, franchement. Puis, après l’avoir avoué, s’est un peu reculé de la table.

- Je ne suis pas tout à fait un participant à part entière, a-t-il dit.

Il nous l’a bien fait sentir. Jusqu’à ce que le participant qui l’avait contredit soit revenu à la charge.

- Enfin, vous ne vous débrouillez pas mal, quand même !
– Bof, a dit Paul.
– Qu’est-ce que vous avez dit là ?
– J’ai dit « bof ».
– C’est un mot que vous employez souvent ?
– Bof, a répété Paul.
– Vous avez redit « bof », observe le contradicteur. Et vous, Madame, pourriez-vous dire « bof » ?
– Bof, bof et rebof, dit la grand-mère.

Elle devient rouge comme une cerise.

- Qu’est-ce que vous me faites faire quand même !

Le contradicteur est un homme de petite taille. Il passe son temps à vérifier de sa main que les feuilles posées devant lui forment un parallélépipède parfait. Il les caresse, les empile, les caresse encore, les désempile et les caresse à nouveau.

- Est-ce que c’est important pour vous, Monsieur, d’avoir dit « bof » ?
– Ce n’est pas sérieux, dit Paul.
– Très sérieux. Ce que j’ai apprécié dans votre position, c’est sa rigueur. Je vous demande maintenant si c’est important d’avoir dit « bof », il faut me répondre avec autant de rigueur.
– Eh bien, dit Paul, puisque vous y tenez, je dirai que c’est à la fois très important et pas important du tout.
– Ce n’est pas rigoureux, cette réponse. Important ou non ?
– Je dirai que c’est inhabituel.
– Je vous remercie, dit le petit homme, d’une voix d’avocat qui vient de marquer un point après l’interrogatoire d’un témoin.

Il se tait un instant, vérifie son tas de feuilles et continue.

- Je pense à quelque chose. Je pense à un collègue qui m’a raconté que, pendant une session d’expression, l’animateur a demandé aux gens de crier.
– Comment ça ? dit Bonne Maman.
– Comme ça, dit le petit monsieur.

Et il pousse un hurlement.

- Il m’a fait peur, dit Bonne Maman. Oh, ça alors, quand je raconterai ça à ma fille !

Et elle pleure de rire.

- Tout le monde sait crier, dit Paul.
– Ça alors, dit Bonne Maman, ça alors, pour de l’expression, c’est de l’expression…

Alors on a crié. Dans la foulée. Non que ce soit une méthode magique qu’il faille prendre trop au sérieux. Mais ça venait bien. À tour de rôle, on a crié. Tous. Mais pas Paul. Paul n’a pas pu crier. Paul a dit que c’était idiot de crier puis, comme tout le monde criait plus fort, il n’a plus rien dit du tout.

- Essayez, dit le petit monsieur.

Paul a essayé. Il a essayé et il n’a pas pu. Il n’est sorti de son gosier que quelques cris étouffés, étranglés : les mots disent très bien cette sorte d’assassinat qu’on peut, malgré soi, perpétrer contre soi.

Comme il ne pouvait pas crier, Paul a parlé. Il a dit que ce n’était pas sérieux. Il a dit qu’on gaspillait l’argent de l’entreprise. Il a dit qu’il ne savait pas à quoi tout cela rimait. Il a dit que s’il n’était pas là sur ordre, il serait parti.

Les autres se sont tus. Paul a parlé tout seul, s’est progressivement empêtré dans un discours filandreux. S’en est pris aux syndicats. S’en est pris aux psychologues. A expliqué qu’il fallait un peu de sérieux dans tout ça.

Il a réussi à stopper les rires, Paul. Les autres se sont mis à le regarder. Bonne Maman s’essuyait constamment les yeux tout en écoutant Paul. Personne n’osait rien dire. Paul était tragique. Le tragique, c’est quand on n’a plus que les mots. À la pause, on a vu Paul parler à des gens. Il faisait de grands gestes. Il baissait la voix quand quelqu’un approchait.

Quand la séance a repris, Paul voulait encore nous convaincre.

- Je n’ai aucune raison de crier, a-t-il dit.
– Eh bien, ne criez pas, lui a répondu quelqu’un.
– Mais enfin…, a dit Paul

Il nous a expliqué que, dans la vie, il y avait des exigences qu’il ne pouvait pas admettre. Et notamment, qu’on lui fasse faire des choses qu’il ne comprenait pas.

- Mais nous comprenons très bien, a repris l’autre.
– Criez donc, a dit Bonne Maman, ça vous fera du bien. C’est que ça soulage, vous savez !

La session a continué et Paul a peu à peu perdu le contact avec nous. Il voulait observer. On sentait qu’il regardait mais ne voyait pas. Sa détresse était pitoyable. Un homme pris dans les sables mouvants, dont les gestes sont autant d’appels de détresse.

Nous ne pouvions rien pour lui, sinon le supporter avec autant d’amitié qu’il était possible sans pour autant tolérer qu’il nous entraîne dans son marasme. Parfois, quand l’exercice était fortement structuré, il faisait preuve d’un peu de bonne volonté. Mais quand revenait la perspective d’un peu d’imagination ou de spontanéité, il fermait sa porte à double tour.

- La formation… commençait-il alors. Il n’allait pas plus loin.

Puis il a parlé, Paul. Il a dit qu’en raison de son statut, il ne pouvait pas se permettre d’être exactement comme nous. Il était venu à ce stage pour les autres, pas pour lui. Comme il l’avait répété, il se sentait observateur. Si on le sentait un peu nerveux, c’était à cause d’ennuis familiaux graves. Alors tout le monde s’est mis à l’interroger, à l’écouter, à lui prodiguer des conseils.

- Je crois qu’il faut arrêter, a dit l’avocat amateur, je crois que nous n’y pouvons rien.

On a continué comme on a pu. Avec ce fardeau nommé Paul. On s’est habitué. Tantôt on essayait de prendre son rythme, tantôt on faisait mine de l’oublier. Personne ne riait plus : ce n’est pas la fête tous les jours ! Parfois Paul se mettait en frais de gentillesse, se levait le premier pour fermer une fenêtre, allait déplacer un tableau. Parfois il semblait s’être définitivement replié sur lui-même. Une fois, il m’a dit : « Nous reparlerons de tout cela plus tard… »

Il ne renonçait jamais complètement à son refrain :

- Prenez Marchais, prenez Giscard…
– Qu’est-ce que vous voulez qu’on en fasse ? disait Bonne Maman.

Alors Paul nous expliquait que la politique, c’était important. Mais plus il nous l’expliquait, plus cela avait l’air futile.

- C’est important quand même, disait Paul.
– C’est peut-être important, disait l’apprenti avocat, mais ce n’est pas urgent.
– Comment ! s’indignait Paul.
– Ce qui se passe ici, c’est à la fois important et urgent.
– Quand vous criez ?
– Ce n’est pas la question.
– Qu’est-ce que je vais mettre dans mon rapport ? dit soudain Paul.
– Quel rapport ?
– Il faut que je remette un rapport sur ce stage.
– On va le faire ensemble.

Tout le monde s’est mis à imaginer le rapport. Quand le plan en fut écrit au tableau, Paul dit :

- Je ne peux pas leur donner ça.

J’ai appris quelques mois après que Paul avait rédigé un rapport, l’avait tapé sur une machine tout ce qu’il y a de moderne, et tiré sur papier glacé. Mais ce qu’il y avait dedans était plus glacé encore. J’ai appris aussi que le rapport était passé de main en main dans son entreprise et qu’on en avait beaucoup parlé. J’ai appris enfin que Paul avait renoncé à faire de la formation.

Un peu plus tard, je recevais chez moi une lettre contenant un dessin humoristique découpé dans un journal. Il s’agissait d’un homme dans une prison dont il venait de scier les barreaux. Il était assis par terre dans un coin de sa cellule et lisait une revue sur la couverture de laquelle on voyait un homme assis par terre dans le coin d’une cellule dont il avait scié les barreaux, etc.

Quand je vois Giscard, quand je vois Marchais, je pense toujours à Paul.

Je ne sais plus rien de lui. S’il s’épuise à expliquer qu’on ne peut pas changer le monde, ou que travailler, c’est seulement louer sa force de travail, ou qu’il faut bien séparer sa vie personnelle de sa vie professionnelle. Ou si un rayon de soleil lui a fait signe.

CHAPITRE 14

Émilie

Dans le bureau de l’universitaire québécois qui m’accueille, je ne me sentais nullement dépaysé. Même style, même langage que les universitaires français, même humour bon genre, même cordialité très légèrement réservée, même manière de sourire de soi pour feindre d’excuser le mot un peu trop savant ou un peu trop à la mode qui vient de dépasser de la conversation comme un petit bout de jupon sous une robe. Culture différente, évidemment, mais même langage. J’en avais été surpris, un peu déçu.

Comme il me restait une journée avant d’attaquer le travail, il avait eu la gentillesse de m’inviter dans sa « cabane » qui se trouvait en banlieue, comme on dit au Québec pour une distance égale à celle de Paris à Dijon. Sur la route, un fil invisible semblait nous relier au Quartier latin. L’énorme voiture, bridée par une draconienne limitation de vitesse, était l’image de tout ce que je voyais : une puissance contenue, non encore entièrement employée. Nous roulions entre le double rideau cramoisi que, durant le très court automne, tirent les érables de part et d’autre de l’autoroute. Mais d’érables ni de leur sirop, mon hôte, ce jour-là, ne semblait avoir envie de parler.

Quand nous quittâmes l’autoroute, il retira en riant veste et cravate, et retroussa ses manches. Quelques kilomètres encore, et nous étions à la cabane, une jolie maison blanche entourée d’un potager dans lequel sa femme, arrivée la veille, s’affairait. Dès qu’il l’aperçut, le grave universitaire courut à elle, lui désigna du doigt un coin du potager et je l’entendis lui dire : « Dis, mainmain, t’as vu les quinquinbres ? »

Ce fut une magnifique soirée. Dans la cabane décorée de trophées avec, au centre, une tête d’orignal, une énorme pièce de bœuf était à rôtir dans la cheminée. On me montra dans le garage un skidoo – ou skidou – impatient de l’hiver. Nous bavardâmes longuement. Mon hôte alternait ses deux français, le sien et le nôtre. Le premier était pour les mouvements de son cœur, les menus incidents, cette broche qui ne faisait pas correctement son office à son gré ; le second pour le travail, pour les idées, la politique, les choses de la culture, la session que je venais animer. Quand il en était à la description de l’Université, des programmes, des méthodes, quelques mots anglais passaient vite dans son discours. Au retour, à l’entrée de l’autoroute, il reprit veste et cravate, et ne garda qu’un langage.

À Paris où, naturellement, on parle le vrai français, j’ai souvent repensé à cette journée. Non qu’elle m’ait éclairé profondément sur l’âme québécoise : le voyageur ne doit pas feindre de comprendre trop vite. Mais si Paris n’expliquait guère Montréal, Montréal, en revanche, expliquait très bien Paris. Depuis ce voyage, il m’est souvent arrivé de regarder les participants de l’œil avec lequel, ce jour-là, je regardais les amis québécois, d’écouter ce qu’ils me disent comme si l’on allait passer d’un langage à l’autre, en surveillant le bœuf dans la cheminée. L’idéal, c’est un seul langage capable de tout dire mais, quand cela n’est pas, deux langages valent mieux qu’un seul. Entre les deux, une forêt de sens s’offre au regard, à l’œil qui écoute, comme disait Claudel. Deux langages laissent entre eux une fissure parfois un peu douloureuse, mais infiniment précieuse. Ce n’est pas un destin enviable d’être un homme double, mais mieux vaut un homme double vrai qu’un faux homme simple. Mes amis québécois avaient un langage pour eux-mêmes, pour leurs proches, pour le cœur, et un autre pour le monde. Nous faisons, nous, comme si la différence n’existait pas, comme si le divorce n’était pas consommé.

À moins que le rôle de la formation, parmi d’autres médecines, ne soit de refermer à la hâte la fissure dont nous ne parlons jamais parce que nous la sentons trop présente et trop ouverte. Le but de la formation n’est certes pas de verser du vinaigre sur les plaies, mais il n’est pas non plus de les cacher sous l’épaisseur des pansements. Difficile, c’est vrai. Cette plaie constitutive de nos sociétés, signe de leur tourment et berceau possible de leur progrès, il ne faut ni l’exhiber ni la dissimuler mais la dévoiler autant qu’il est nécessaire pour tenter de la guérir. La guérir ? Oui et non. Oui, parce que c’est une plaie. Non, parce que ce n’est pas seulement une plaie.

Ce n’est pas Montréal, cette petite auberge de Bretagne où nous sommes réunis pour une session d’expression écrite. Nous devions être douze, mais la grippe avait fait des ravages. On nous avait installés dans une petite salle chauffée par un poêle à mazout. À la pause, nous marchions quelques minutes dans le grand vent. Nous étions là pour cinq jours, prenant nos repas à l’hôtel, et y dormant. Après le dîner, bien emmitouflés, nous faisions un tour jusqu’à la mer. Les cinq participants, trois femmes et deux hommes, m’ont avoué qu’ils redoutaient un peu ce stage. Pour ma part, ce groupe trop petit me posait problème.
Nous commençâmes sans trop de conviction. L’idée fut lancée, je ne sais plus comment, d’inviter un personnage nouveau. Mais qui ? Alors, faute de pouvoir inviter, nous décidâmes d’inventer. C’est ainsi qu’apparut Émilie. Autour de la table, il y eut la place d’Émilie, le dossier d’Émilie, le carton indiquant le nom d’Émilie. Au déjeuner, nous gardâmes une place pour Émilie. Le garçon s’en étonna un peu mais s’y habitua très vite. Quand le couvert d’Émilie avait été oublié, il criait à la serveuse : « Et la place d’Émilie ? » Alors la serveuse accourait en feignant d’être désolée. Pour la commodité, nous décidâmes qu’Émilie nous quitterait à la fin du travail et que nous la retrouverions au petit déjeuner. Ainsi, au dîner, pouvions-nous parler d’elle sans la faire rougir.

Les femmes du groupe avaient un peu protesté. Puisqu’elles étaient plus nombreuses, pourquoi ne pas avoir invité un homme ? Nous n’allâmes pas jusqu’à voter. Cette Émilie avait trop de charme, toutes et tous en convinrent, pour que nous la chassions. Elle était tellement utile, Émilie, et si précieuse pour notre travail ! Elle était d’une extrême lucidité. Chacun, à son gré, lui prêtait sa voix : « Émilie pense que… Émilie dit… Émilie sourit… Émilie s’amuse… » Elle nous aidait à trouver nos mots car elle devinait ce que pensait chacun de nous. Nous écrivions pour elle, toujours pour elle, seulement pour elle. Elle était naïve mais sans puérilité, intelligente mais peu savante, pleine de bonne volonté mais non dénuée de sens critique. Elle aimait prendre intérêt à ce que nous écrivions, mais elle était aussi capable de s’ennuyer. Et si Émilie s’ennuyait, il n’y avait plus qu’à déchirer le papier. Elle était taquine. Elle avait bon cœur.

Écrire était devenu une chose simple : il s’agissait d’intéresser Émilie. Si c’était le cas, elle se montrait très attentive. Quand elle donnait son avis, par plusieurs bouches, sur un texte qu’on venait de lui lire, ses remarques, si différentes qu’elles paraissent, se rapportaient toutes à une intuition commune que nous avions à découvrir. Elle aimait l’ordre, mais détestait le formel. Elle savait poser les questions qu’il fallait mais elle savait aussi se taire. À la fin de la session, pour remercier Émilie de nous avoir si bien aidés, chacun de nous lui écrivit une lettre. Les lettres des hommes étaient des lettres d’amour et les lettres des femmes étaient des lettres d’amour.

La serveuse et le garçon se disputaient un peu notre table. Plus ancien dans la maison, le garçon avait souvent l’avantage. Il aimait nous faire part des programmes des cinémas de la région. Cette semaine-là, à la ville voisine, on jouait le Don Giovanni de Losey. « Pas d’opéra, s’écrièrent les stagiaires, surtout pas d’opéra ! » Le garçon protesta. Pas nécessaire d’être un spécialiste pour aimer l’opéra. Lui-même collectionnait les disques et trouvait que Mozart était le plus grand. Comme il ne parvenait pas à nous convaincre tous, il se trouva une alliée : « Émilie est d’accord avec moi. », dit-il. Le groupe se divisa en deux, non sans prendre rendez-vous après le spectacle. Ceux qui avaient vu le film le racontèrent aux autres. Émilie parla beaucoup et nous fit bien voir comment le refus lui-même renvoie à un désir. Le lendemain, le garçon apporta le disque de Don Giovanni qu’on fit tourner sur l’électrophone du patron. Nous l’écoutâmes ensemble et Émilie, par la plume de chacun, nous écrivit de très beaux textes.

Beaux et même un peu effrayants, ces textes. La beauté ne va jamais sans une sourde nostalgie. Je repensais à la cabane québécoise, aux quinquinbres, à la pièce de bœuf dans la cheminée, aux chanteurs barbus que nous étions allés entendre dans une boîte à chansons de Montréal. Même sensation. Un barrage qui retient mal ses eaux, une énorme force pacifique prête à nous envahir, un instant unique et fragile.

La session avait commencé par un quiproquo. On m’avait demandé d’insister sur l’utilisation de l’écriture dans la vie professionnelle. Vérification faite, les stagiaires n’avaient, en fait d’écriture, qu’à remplir des bordereaux qui ne supposaient pas un vocabulaire de plus de dix mots et dont, chaque jour, ils voyaient défiler des centaines. Peut-être est-ce notre perplexité devant cinq immenses journées à remplir des bordereaux qui nous fit inventer Émilie. Ce monde si fier de lui, si arrogant, si prétentieux, qu’est-ce d’autre qu’un prétexte, une allusion, un vestibule ?

Toujours lourd et balourd d’interpréter. Mais, ici, tant d’évidences ! Le couvert d’Émilie, c’est celui qu’on dressait pour le pauvre, le mendiant, le vagabond qui passerait sur le chemin. La place d’Émilie, c’est la place de « celui qui va venir ». Émilie, c’est chacun d’entre nous en sa « fine pointe », voilà pourquoi c’est nous tous. Émilie, c’est la réconciliatrice. Dans cette auberge, elle a permis à la simplicité de nos relations de ne pas s’effaroucher du langage un peu contraint de l’écriture et de s’en faire un ami désirable. Comme dans la cabane, Émilie a recréé dans notre session un univers à deux voix. Chacun de nous entendait sa propre voix mais, grâce à elle, entendait aussi une voix qui venait de plus loin que la sienne. La présence d’Émilie créait de l’espace, elle rendait la vie vivable.

Personne n’emmena Émilie. Elle ne resta pas non plus à l’auberge, même si la serveuse et le garçon le regrettèrent. On a tort de sourire du style de Jacques Lacan. Un mot de lui dit très bien ce que chacun de nous pense maintenant d’Émilie : « Elle manque à sa place. » À la fois elle manque et ce manque, c’est sa place. Elle fait de ce manque sa place. Nous sommes des êtres doués de manque. Le manque est irremplaçable. Manquer de manque, c’est mourir. Non : c’est être mort. Nous ne pouvons pas manquer de notre manque, nous ne pouvons pas manquer… Voyez, Émilie n’est plus là, les mots se télescopent. Tout seuls, ils ne peuvent rien.

- Et les bordereaux ? dit quelqu’un en montant dans sa voiture.

Ce fut la dernière manifestation d’Émilie avant qu’elle ne nous quitte d’un pas léger pour s’enfoncer dans la forêt. Par nos six gorges, elle éclata de rire. Et le garçon riait, et la serveuse riait sur le pas de la porte. Puis ils se retirèrent. Le soir, il y avait des clients.

CHAPITRE 15

Le cancer à l’envers

Il était six heures et nous sortions ensemble, Nicole Van der Elst, de deux sessions parallèles que nous venions d’animer, à dix mètres l’un de l’autre. Nous avons apaisé notre soif à une terrasse qui mange le trottoir de cette petite rue de Boulogne. De Billancourt, plutôt : il paraît que, pour des raisons d’élégance, on veut supprimer ce nom. Quand il nous arrive ainsi de travailler ensemble, de prendre notre repas dans le petit restaurant où la serveuse autoritaire nous bouscule et nous maltraite, nous n’avons pas de grands débats d’idées. Nous ressemblons plutôt, ne croyez-vous pas, à des gens qui viennent de faire les vendanges ou de rentrer les foins. Ou nous éclatons de rire. Cette femme et cet homme qui rient intriguent parfois leurs voisins de table et nous nous amusons à parler pour eux. Le meilleur de la session arrive ainsi dans leurs saucisses-frites.

Vos stagiaires passaient, mêlés aux miens. J’ai failli corriger ce possessif, par une pudeur moderne, mais je le laisse. À cet instant du départ, ils sont vraiment nôtres et nous sommes leurs. Durant quelques minutes, vous êtes restée en silence. Au-delà de la fatigue passagère, votre visage disait une tension presque sévère. Et soudain il s’est illuminé, comme celui de quelqu’un qui va en dire une bien bonne :

- Savez-vous ce que nous leur faisons ? m’avez-vous demandé.
– Aux stagiaires ?
– Nous leur donnons le cancer à l’envers.

Vous avez éclaté de rire et répété plusieurs fois :

- Le cancer à l’envers…Le cancer à l’envers… Une prolifération de bonnes cellules… imparable… elles peuvent même se payer le luxe de coexister avec les mauvaises cellules… elles gagneront… imparable…

J’ai répété moi aussi :

- Oui, imparable… vraiment imparable…

Votre cancer à l’envers donnait sens à presque tout et ce à quoi il ne pouvait pas donner sens, il le baignait dans une compréhension à la fois indulgente et pressante. Imparable. Je me souviens du ton sur lequel vous disiez ce mot. Une constatation intérieure d’abord étonnée, puis de plus en plus assurée, jusqu’à ce rire qui vous avait prise, un rire des temps de genèse, un rire inaugural. Je me rappelle aussi cette gravité sévère, retirée, d’avant le rire. Une attention extrême. Un corps à corps avec le monde. Vous sembliez peser toutes choses, peser sans juger. Les stagiaires. La fatigue. Le bistrot. La rue. Moi qui vous faisais face.

Nous ne faisons pas de formation pour prêcher, même pas le cancer à l’envers. Nous y sommes venus comme dans une activité à inventer puis, de session en session, nous nous sommes habitués à voir les gens autrement. Rien de cela n’était prévu, programmé, voulu. Nous nous sommes surpris à apporter à ces rencontres multiples la simplicité dont nous étions capables. Quand nous les avons mieux regardés, les groupes, malgré eux, nous ont communiqué le cancer à l’envers. Et nous avons essayé d’être de bons agents de contagion.

Le lendemain, j’étais avec le responsable de formation d’une entreprise. Comment lui expliquer notre cheminement, comment m’aurait-il confié une session si je lui avais dit que je voulais donner aux stagiaires le cancer à l’envers ? Il aurait compris, sans doute, il aurait compris. Mais…

- Quels sont vos objectifs ? me demande-t-il.
– S’agissant d’une session d’expression, favoriser la parole des gens…
– Et vos moyens, vos méthodes ?
– Des exercices, des dialogues…
– Il vous faut un magnétoscope ?
– Pourquoi pas ? Mais s’il n’y en a pas, on s’en passera.

Tout cela ne doit pas être très convaincant. Je prends héroïquement l’offensive et lui demande :

- Il y a longtemps que vous êtes à ce poste ?
– Un certain temps, oui.
– La formation vous intéresse ?
– Bien sûr, beaucoup. Surtout avec les techniques modernes, n’est-ce pas ? Très intéressantes, les nouvelles théories… Vous vous intéressez aux Américains ?
– Naturellement.

Si je suis en forme, j’ose :

- Mais, pour ma part, je me sens plutôt proche des théories de Rostopchine. Vous connaissez ?
– Rostopchine ?
– Oui. Il a trouvé un syndrome de la non-expressivité qui, à partir d’une analyse structurelle et dans une perspective pourtant lacanienne – un peu trop peut-être…
– Ah ! dit-il, crayon en l’air.

Il n’est pas plus bête que moi. Ce n’est pas par mépris, ni par sadisme, que je lui monte cet innocent canular, que je l’entraîne dans un dédale d’absurdités d’où il ne sortira que pour se rappeler que Rostopchine était bien seulement le père de la Comtesse de Ségur et qu’en matière de formation il n’avait eu à connaître que celle de sa fille qu’il n’avait pas parfaitement réussie dans tous les domaines, semble-t-il… Le canular est désolant, mais l’entretien sérieux est atroce et décourageant. On fait le tour des « besoins » de l’entreprise à partir desquels on imagine les « attentes » des stagiaires. On parle de pédagogie. En un mot, on fait semblant. Et, cordialement, on se méprise.

Le cancer à l’envers, vite, ici comme ailleurs, et qu’on lui donne le nom qu’on veut !

CHAPITRE 16

Marguerites

Ce que c’est que l’écriture, Nadia nous l’a montré mieux que les écrivains qui bavardent à la télé, beaucoup mieux. Elle était venue à la session comme à la fête, Nadia, chaque matin plus élégante, sage et discrète le premier jour malgré un maquillage travaillé, in et sport le lendemain, tout maquillage envolé, les vingt-cinq ans glorieux et le corsage un peu transparent. De temps à autre elle s’éclipsait pour voir si sa voiture était toujours sur le trottoir où elle l’avait garée.

- Je ne fais jamais ça mais, ce matin, je me suis dit…

Elle riait de tout, notait tout, intervenait sur tout. Elle sucrait aussi le café de tout le monde et nous avait promis qu’elle ferait une soirée chez elle et que nous serions tous invités.
Mais, l’après-midi du deuxième jour, il avait fallu écrire.

- Écrire ? avait dit Nadia, écrire quoi ?
– Ce que vous voulez, une ou deux pages…

Elle avait pris son stylo comme les autres, bravé l’infortune en agaçant un peu son voisin. Puis toutes les têtes avaient plongé sur le papier, celle de Nadia aussi.

Regarder des gens qui écrivent quand on n’écrit pas soi-même, c’est presque indiscret. J’étais parti fumer une cigarette dans le couloir. Quand je suis revenu, toutes les plumes couraient, sauf celle de Nadia. J’ai eu droit au plus désarmant des sourires. Nadia se tenait la joue et tapotait sa table de son stylo renversé. Sa feuille était vierge et immaculée avec pourtant, dans le coin gauche, une marguerite minutieusement dessinée.

- Ça ne marche pas ? lui chuchote son voisin sur le ton de celui pour qui ça marche.
– Pas fort, avoue Nadia.

Elle a repris son stylo, l’a promené au-dessus de sa feuille et a repassé la marguerite, en allongeant la tige.

- Il fait chaud, dit Nadia.
– Enlevez votre corsage, répond galamment le voisin.
– Ça ne marche pas ? insiste-t-il.
– Vous voyez bien.

Elle a replongé sur sa feuille. Quand tous les yeux se sont levés, ceux de Nadia pleuraient. Un licenciement collectif eût fait moins d’impression. Certains la fixaient, d’autres voulaient l’ignorer.

- Devons-nous lire nos textes ? demanda quelqu’un avec une voix de bon élève.

On lut le premier texte. Un texte… un bon texte même… Mais l’auteur n’était pas plus à sa lecture que nous à l’écouter. Et puis il n’y avait pas grand-chose à en dire…

- Quelqu’un veut-il prendre la parole ?
– Je trouve qu’il a de la chance, dit Nadia.
– Vous, ça n’a pas marché, hein, constate son voisin, implacablement lucide.
– Je ne sais pas comment vous faites, reprend Nadia.

Dans sa main, elle écrasait un mouchoir en papier.

- Vous devez pourtant en avoir, vous, des histoires à raconter, fit un homme à lunettes.
– À raconter, peut-être, dit Nadia, mais pas à écrire. C’est comme la musique classique, vous comprenez, je ne supporte pas…

Et, cette fois, elle éclata en sanglots, sa tête sur ses bras.

Je n’ai rien fait, rien dit. Non pas par méthode. Parce que je ne voyais ni quoi dire ni quoi faire. Insister, entamer une discussion avec Nadia, absurde. Me lancer dans un exposé, absurde. Peut-être aussi sentais-je qu’il se passait quelque chose d’important et que les choses importantes, on ne les résout pas tout seul.

- Faut pas insister, dit une dame qui aurait pu être sa mère.
– Personne n’insiste, Madame, ne vous fâchez pas, dit un monsieur.
– C’est un blocage, dit le voisin de Nadia avec un air intelligent.

Elle releva la tête en nous prenant tous à témoin.

- C’est ça, dit Nadia, c’est ça, c’est un blocage. Je suis bloquée. C’est un blocage.
– Tout le monde en a, des blocages, commença le voisin, moi-même, par exemple…
– C’est la fatigue, dit la dame, il n’y a qu’à plus parler d’elle, on l’embête…
– Mais enfin, Madame, personne ne veut l’embêter !
– Vous voyez bien que nous n’arrêtons pas de parler d’elle. Tenez, moi, je vais vous lire mon texte.

La dame lut son texte. Elle y décrivait les fleurs de son jardin. Les jaunes étaient d’or, les rouges de sang. Ces fleurs de rhétorique se fanèrent sur-le-champ, on les oublia.

- C’est vrai qu’il fait chaud, dit un monsieur.
– Enlevez votre chemise, dit Nadia.
– Ah ! vous voyez, ça va mieux, dit la dame. À vous de lire votre texte, Monsieur.
– C’est comme la musique classique, reprit Nadia. Tenez, par exemple, vous connaissez Jésus, que ma joie demeure ?
– De Mozart ?
– Non, de Bach.
– Oui, dit la dame. Ta la la, la la la, ta la…
– C’est ça, dit Nadia, eh bien, un jour, on m’a dit que ce morceau, c’était comme une araignée marchant sur sa proie. Depuis, je ne peux plus l’écouter.
– Quel rapport avec l’écriture ? demanda le voisin soudain inquiet.
– Je ne sais pas, dit Nadia, mais c’est pareil.
– Pourquoi voulez-vous que j’écrive des choses que je connais, dit-elle encore, ce n’est pas la peine !

Là, l’animateur avait à dire.

- Avez-vous lu le livre d’Aragon dont le titre est Je n’ai jamais appris à écrire ?
– Non, fit Nadia.
– Pourquoi lui demandez-vous cela, dit la dame ?
– Parce qu’Aragon écrit exactement ce que vient de dire Nadia. Presque mot pour mot. Ce que l’on peut dire, donc ce que l’on sait, ce n’est pas la peine de l’écrire. Il s’est aperçu de ça quand il avait six ans.
– Lui, c’est un écrivain, dit Nadia.
– On ne nous demande quand même pas d’être des écrivains ! dit la dame. Mais écrire une histoire comme la mienne, tout le monde peut le faire. Parlez des fleurs, Nadia. C’est le jeu.
– J’ai horreur des fleurs, dit Nadia.
– Pourtant, fit son voisin, vous avez dessiné une marguerite.
– Ce n’est pas pareil, répondit Nadia.

Sans doute était-ce parce qu’elle était jolie, je faisais un peu trop attention à Nadia. Mais peu importe. Je dis qu’elle était la seule parmi nous qui sache ce que c’est qu’écrire ou, au moins, le devine.

- C’est bien de la consoler, me dit son voisin, c’est aimable à vous. Mais vous exagérez.
– Enfin, elle est quand même bloquée, corrigea la dame aux fleurs.
– Non, dis-je, tout le monde est bloqué, sauf elle.

Je me sentais ridicule. Mais, si j’avais fait autrement, j’aurais été très mécontent de moi.

- C’est vrai, reprit Nadia d’une voix ferme, je ne me sens pas bloquée !
– Mais vous l’avez dit, fit le voisin, vous vous moquez de nous !
– Bloquée et pas bloquée.

Les gens se mirent à parler entre eux. La salle bourdonnait.

- Vous me comprenez ? me demanda Nadia.
– Oui, dis-je.

En étais-je certain ? En tout cas, le silence revint instantanément. Et, à choisir, le oui était plus vrai que le non. Étrange métier, quand même !

- Je comprends, dis-je, que votre marguerite n’est pas une fleur…
– Comment pas une fleur, dit la dame, comment pas une fleur ?
– Ce n’est pas une fleur, dit Nadia, c’est un dessin.
– Évidemment, dit la dame, évidemment, mais nous jouons sur les mots, c’est idiot…
– Oh non ! dit Nadia.

Alors elle nous a parlé de tout. De Bach et de l’araignée. Elle nous a dit qu’elle ne voulait plus entendre ce morceau parce que ce n’est pas vrai qu’il raconte une histoire d’araignée. Eh bien, écrire, pour elle, c’était presque pareil. À chaque fois qu’elle essayait, elle se disait qu’elle allait écrire quelque chose qui ressemblerait à une histoire d’araignée. Et ce n’était pas du tout cela qu’elle voulait.

- C’est curieux quand même, dit la dame.
– Mais au bureau, dit le voisin, vous écrivez ! Je reçois souvent des notes de vous, elles sont très claires.
– Au bureau, dit Nadia, je suis une araignée. Ici, j’ai eu envie de faire autre chose, de ne plus être une araignée.

Tout en parlant, elle avait prolongé la tige de la marguerite jusqu’à l’autre bout de la feuille.

- Vous avez bien vu, dit-elle, aujourd’hui je me suis mise en sport. Pas comme hier.
– Ça vous va très bien, dit la dame. Encore mieux qu’hier, si vous me permettez. Hier, vous étiez un peu sévère.

Alors la session a dérivé. On a parlé couture, allez savoir pourquoi. On s’est demandé si les jupes mini allaient revenir. La dame était contre, à cause des rotules.

- Les rotules, les rotules, disaient les hommes, il n’y a pas que cela !

Si le sport, ça peut aller au bureau. Si le monokini, à un certain âge, ce n’est pas ridicule. La foire aux opinions. Tout ce que ne doit pas être une session. De l’argent perdu. Du temps perdu. Des paroles perdues. L’expression écrite était en déroute. Nadia, toutes larmes séchées, en était à faire connaître son sentiment sur les costumes des hommes. Elle les aurait voulus verts, roses, jaunes, mauves. Tout en parlant, elle couvrait sa feuille de marguerites. J’étais navré d’un tel fiasco, dépassé par l’ampleur du désastre. Toute ma raison me disait de remettre ces gens au travail. Mais quelque chose s’y opposait en moi, contre quoi je ne pouvais rien. Le sentiment obscur que, sous ce fouillis, il y avait quelque chose de précieux. Sous ces bavardages, une confidence. Sous ces propos de café, des aveux nécessaires, presque des mots d’amour. Trois mots gentiment ironiques de l’animateur, et ce serait le retour des araignées. Sur la feuille de Nadia, il n’y avait plus place pour un seul pétale.

- C’est joli, dit le voisin.
– Vous la voulez ? dit Nadia, je vous la donne !
– Merci, dit le voisin, mais alors il faut me la signer.

Nadia écrivit son nom parmi les marguerites.

- Vous avez écrit, vous voyez bien, dit la dame.
– Oui, dit Nadia, j’ai écrit.
– C’est vrai, dit la dame, c’est si joli les marguerites…

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CHAPITRE 17

Formaccouche

Formaccouche n’a pas de bureaux. Il lui fallait un siège social, il l’a établi dans une arrière-boutique du quartier de Belleville. L’épicier a accepté tout de suite. C’est lui qui fournit les animateurs pour leur dîner mensuel : pâté de lièvre, camembert et beaujolais. L’épicier est trésorier adjoint de Formaccouche. Les comptes de l’Institut se font sur sa calculatrice. Les papiers et documents de Formaccouche tiennent en seul tiroir. L’Institut ne publie pas de documents.

Formaccouche n’a pas de salariés. La fille de l’épicier qui, dans la journée, tient la caisse d’une chemiserie, tape une page quand c’est indispensable : dix ou douze par mois en moyenne. S’il faut des photocopies, on les fait chez le papetier voisin : au-delà de dix exemplaires, il fait une remise. En contrepartie de son activité bénévole, un animateur emmène parfois la fille de l’épicier dans une session qui l’intéresse. Elle y prend alors le titre d’assistante pédagogique et administrative.

Les coups de téléphone pour l’Institut arrivent sur une seconde ligne installée chez l’épicier. Le répondeur automatique est placé entre les caisses de haricots verts et les caisses de fromages. L’assemblée générale de Formaccouche, association selon la loi de 1901, comprend huit personnes. Chaque année, tous les membres du bureau sont renouvelés, sauf l’épicier qui reste trésorier adjoint. Les responsables de Formaccouche sont d’avis que quelque chose, quelque part, doit être de droit divin.

Lorsqu’on leur demande quelles sont les origines de l’Institut, ils sont capables de dire qu’il est né d’une analyse critique de type structurel du langage dominant en formation, d’une part, d’une perspective anthropologique de développement situationnel et interconnectif des subjectivités, d’autre part. Les honoraires sont majorés de dix pour cent pour le client qui ne sourit pas.

Les formateurs de Formaccouche se connaissent depuis longtemps. Deux ou trois d’entre eux consacrent une partie importante de leur temps à l’Institut, les autres n’y fournissent que quelques prestations. Ils y perçoivent un salaire, ou un demi-salaire. Ces animateurs ont un style particulier. Ils n’ont pas de voiture, vivent dans de petits appartements des quartiers populaires ou de la banlieue. Deux d’entre eux ont la télé, en noir. Leur rapport à l’argent se caractérise par le mépris entier de la consommation suggérée, l’auto-limitation des besoins, le souci prioritaire d’une activité personnelle gratuite.

Même si leur train de vie est modeste et leurs économies inexistantes, ils n’oublient jamais qu’ils sont des privilégiés. Ils ne doivent pas leurs privilèges à l’argent mais à ce que leur manière d’être leur épargne, à savoir les tracasseries vulgaires de la carrière, de la promotion, de la hiérarchie, tout ce qu’ils appellent entre eux les fétiches de la servitude.
Il n’y a pas de doctrine de Formaccouche. S’il y en avait une, ce serait l’amitié : non point seulement le sentiment d’amitié et sa trop facile célébration mais la prise en compte, dans les relations sociales, des exigences de l’amitié comme premier critère de déontologie, d’efficacité et de plaisir.

Formaccouche n’a pas d’ennemis et ne menace personne. Les autres instituts le regardent souvent d’un peu haut : son chiffre d’affaires est des plus modestes et personne n’a le moindre désir qu’il s’élève plus qu’il ne convient. L’obésité financière n’est pas meilleure que l’autre. Les frais généraux étant quasiment nuls, la presque totalité des rentrées, une fois prélevés impôts et cotisations, peut être répartie entre les animateurs. Une part est réservée à deux ou trois week-ends communs par an, où l’on débat des problèmes de l’Institut et où, surtout, on prend du bon temps entre amis. Ce bon temps pourrait être la devise, et presque la provocation, des animateurs de Formaccouche. Cette notion leur paraît demander quelque explication : il s’agit d’une certaine manière de se comporter qui met l’accent sur la joie de vivre plutôt que sur la réussite ou la performance, sur la relation plutôt que sur la concurrence, sur l’humour plutôt que sur le dogmatisme.

À Formaccouche, il n’y a pas de commerciaux ou, ce qui revient au même, tout le monde est commercial. Quand l’augmentation du chiffre d’affaires n’est pas un objectif, quand l’échange commercial n’est qu’une contrepartie raisonnable, il y a un bon commerce possible. En outre, dans le cas particulier de la formation, les animateurs de Formaccouche pensent que l’acte commercial constitue en quelque sorte le début de l’acte pédagogique. Ils ne voient pas comment on pourrait négocier un contrat de formation sans avoir à l’esprit sa réalité pédagogique. Ceux avec qui ils ont à négocier, responsables de formation ou DRH, sont en effet impliqués, autant et plus encore que les stagiaires, dans les mêmes débats qu’eux, dans les mêmes difficultés, dans les mêmes choix.

Formaccouche n’a jamais songé non plus à définir la moindre politique pédagogique. Dans ce domaine, toute théorie fait sourire l’équipe. S’il fallait absolument donner un nom à la pratique ou aux pratiques de l’Institut, c’est le mot présence qui reviendrait le plus souvent. Être présent. Faire face. Comme l’explique le théoricien le plus pointu de Formaccouche, une pédagogie de la présence ne peut, par définition, se donner un contenu, des objectifs, des méthodes. Contenu, objectifs et méthodes sont forcément antérieurs à l’acte de formation. Qui dit présence dit au contraire simultanéité du chemin et du but, du comment et du pourquoi. Et dit aussi contingence, hasard, confiance.

Tel est ce petit institut qui, on l’a compris, n’existe exactement nulle part mais dont le modèle n’est pas seulement le fruit de mon imagination. Indifférent au délire de l’époque, Formaccouche poursuit avec intrépidité sa route de modestie. Ce mot Institut, d’ailleurs, on ne l’aime pas trop dans l’équipe, et l’on a passé beaucoup de temps à essayer de le remplacer. On n’a pas trouvé, alors on l’a gardé, sans lui accorder plus d’importance. On comprend vite, d’ailleurs, que l’Institut n’est esclave d’aucune formulation. Formaccouche est résolument centrifuge : il est là où vont ses membres.

Parfois les gens de Formaccouche explicitent un peu, surtout au temps du beaujolais nouveau, cette notion de bon temps à laquelle ils tiennent tant. Ils le font avec l’humour qu’ils ne perdent jamais. Le bon temps : dans la pensée formaccouchienne, l’adjectif bon doit ici s’entendre comme une redondance. Ou, si l’on veut, comme un adjectif homérique. De même qu’Achille est aux pieds légers, de même les formaccouchiens pensent que le temps, dans son essence, est bon. Le mauvais temps ne s’oppose pas au bon temps. Pas plus que le non-être ne s’oppose à l’être. Ce qui n’est pas l’être, ce qui n’est pas le bon temps ne peut proliférer que dans le négatif, l’insignifiant, le non-créatif, l’inexistant. Le formaccouchisme a donc pour but de faire découvrir que le temps est bon : on ne saurait en persuader autrui si on ne l’a d’abord expérimenté pour soi-même.

La pédagogie de l’Institut est donc à la fois douce et intraitable. Douce puisque toute réalité temporelle mérite a priori un regard bienveillant. Mais cette douceur a sa logique. Entièrement positive si elle n’est nullement positiviste, la pensée formaccouchienne ne supporte pas qu’on vienne remettre en question cette idée du bon temps, qu’on dissocie l’adjectif bon du substantif temps. L’Institut possède un appareil de contrôle ultra-sophistiqué avec lequel il décèle les tentatives de ce genre. Il repère de telles manœuvres dans la plupart des idéologies et systèmes économiques, dans la justification abstraite des fins qui excusent les moyens, dans la résignation au réel qui viole le réel, dans la volonté d’enfermer les êtres humains dans l’étable économique en sorte que leur liberté se déshabitue du soleil et du grand vent, dans la manie de se référer constamment aux structures et de justifier son inertie par la leur, etc.

Formaccouche : un seul tiroir où se conservent le légal, le mesurable, l’obligatoire et, à partir de ce fragile et ironique point d’attache, de grandes ondes frémissantes qui partent sans haine à l’assaut du monde.

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CHAPITRE 18

Petits-beurre

Une session commence par les présentations et se termine par une évaluation : on ne peut pas échapper à tous les rites. Lorsqu’arrive le responsable qui va interroger les participants, j’ai pris l’habitude de reculer un peu ma chaise. Je n’ai plus grand-chose à dire, j’ai surtout envie de m’en aller sur la pointe des pieds. À la dernière pause, des stagiaires m’ont demandé d’un air détaché :

- Pensez-vous que notre groupe est un bon groupe ? Vous qui pouvez comparer…

Que cette question soit aux antipodes de l’esprit de la session, ils n’y pensent pas toujours. Bonne occasion d’une mise au point.

Comment a-t-on occupé ces trois journées ? demande le responsable. Paraissent-elles profitables ? Quelles indications fournissent-elles pour la suite de la formation ?

Ce ne sont pas de mauvaises questions. Elles sont même très légitimes.

Au responsable de jouer. Pour moi, cuver la fatigue. Légère angoisse à la pensée de la prochaine session. Répéter, encore répéter. La prochaine fois, il faudra que je jette moins de passion dans mon travail. De la technique, que diable, de la technique… Mais la prochaine fois, hélas et heureusement, je ne ferai pas autrement !

Les gens se prêtent de bonne grâce à l’évaluation. Leur réponse la plus fréquente, c’est presque toujours : « On ne peut pas vous raconter. Il fallait venir. » Vrai. Et un peu inquiétant.

Il est arrivé, ces derniers temps, qu’au moment de l’évaluation, on entende des phrases du genre :

- Nous avons mangé des petits-beurre…
– Pardon ? dit le responsable.

Tous éclatent de rire. Les petits-beurre, c’est une aventure qui m’est arrivée il y a quelques mois et que j’ai racontée aux stagiaires. Je l’ai vécue dans un wagon de la ligne 9 du métro, un matin vers huit heures, alors que j’allais commencer ma session. J’avais une place assise ce matin-là et somnolais doucement sur mon journal. Je regardais en face de moi parce que regarder sur le côté suppose un effort. Et, en face de moi, était assise une jeune femme. Et, dans les mains de la jeune femme, un paquet de petits-beurre. La considération de ce paquet occupait toutes mes facultés intellectuelles. Le voir m’aidait à me rendormir à chaque station.

Au-dessus des mains, ça grignotait, mais ce n’était pas dans mon champ. J’ai souvenir d’une manière très soigneuse d’ouvrir le paquet. Les mains ne le déchiraient pas, elles s’efforçaient d’en respecter les plis. L’affaire a commencé vers Richelieu-Drouot, lorsque je me suis un peu réveillé. Les mains ont avancé le paquet vers moi.

- Vous voulez un petit-beurre ?

J’ai pris un petit-beurre, j’ai dit merci. Je me suis rendormi jusqu’à la station suivante.

- Vous voulez un petit-beurre ?

La deuxième fois, c’est plus grave. Parler peut être l’effet d’un caprice, parler encore relève d’une volonté. Nos voisins détournaient la tête, comme saisis de pudeur. Il y a plusieurs manières de manger un petit-beurre. Les enfants commencent à en rogner les coins d’un coup sec puis l’usent d’une manière circulaire. Les goinfres l’engloutissent en une bouchée. Je m’aperçus que nous mettions une certaine solennité à croquer ces petits-beurre.

Vivre, c’est être toujours sous le coup d’une invitation. Entre deux stations, je récupérais mon sérieux, mon identité rassurante, ma dose d’individualisme. Mais, à chaque arrêt, un petit-beurre offert faisait tourner sur ses gonds la porte de mon autonomie.

Au cinquième petit-beurre, les têtes voisines exprimaient une sourde hostilité. La jeune femme se mit alors à tendre son paquet à la ronde. Et chacun refusait. L’un parce qu’il avait déjeuné, merci. L’autre parce qu’il allait déjeuner, merci. Le troisième n’aimait pas les gâteaux, merci. Le quatrième, merci, les aimait trop. Et chacun replongeait dans son journal, dans ses rêves, chacun retrouvait son regard vague sur la foule. Sans s’émouvoir des refus, la jeune femme présentait ses petits-beurre. Je me demandais si elle irait jusqu’au quatuor des voyageurs d’à-côté, jusqu’au quarteron de derrière, au quadrille de devant, au quadrige là-bas… Si, après les assis, elle irait jusqu’aux debout. Non. Elle s’arrêtait aux plus proches. Les refus ne paraissaient éveiller en elle ni peine ni cette vilaine satisfaction de qui est toujours prêt à se croire entouré de médiocres.

C’est alors que j’ai songé à cette chanson de mon adolescence, dont les paroles reprenaient des versets de la Bible :

J’ai joué de la flûte sur la place du marché
Mais personne avec moi n’a voulu
Danser.

La jeune femme était descendue à sa station, le paquet soigneusement rangé dans son sac.

J’avais raconté l’histoire aux stagiaires. Et, tandis qu’ils évaluaient, elle continuait à me faire rêver.

- Ne pensez-vous pas que vous êtes un peu loin des réalités actuelles ? m’avait demandé un participant.

J’ai réfléchi. Je me suis embrouillé.

- La notion de réalités actuelles, n’est-ce pas… Peut-être après tout… Enfin, je ne sais pas. Le plus vrai est que je ne sais pas.

A la fin de ce livre, au moment où le lecteur va, à son tour, évaluer sa lecture, je ne sais toujours pas. Comment il faut faire pour changer la société, je ne sais pas. Ma chaise un peu écartée du groupe, c’est moi qui me sens maintenant, au plus secret, invité. C’est ce que j’aime le plus dans les sessions : quand elles me laissent seul, à marée basse, avec quelques coquillages familiers. La pêche aux crevettes, avec l’épuisette achetée à la quincaillerie de la plage. Le tout-simple, le tout-ordinaire, le tout-va. Ce qu’on ne dit jamais tellement c’est banal, cette batterie de soucis avec lesquels on vivra, cette liste de problèmes avec laquelle on mourra.

J’aime ce métier pour ce qu’on peut en voir, mais je l’aime encore plus pour ce que personne n’en verra jamais. J’aime être ce sable travaillé par la marée, cette plage dans l’indifférence éclatante du matin. J’aime me retrouver fatigué, absolument sceptique sur tout système, plus sceptique encore sur moi-même, mais aussi prêt qu’il y a trente ans à guetter l’envol des oiseaux. J’aime me trouver dans les fondations de la ville qui se construit, parmi la boue originelle : à d’autres de donner aux rues des noms que d’autres noms remplaceront.

Je m’évalue. Et le résultat de cette évaluation est que je ne m’évalue pas. J’aime voir, durant cette dernière heure, les papiers qu’on range, la glace tirée furtivement du sac, tous ces petits signes de départ. Le cap, le cap…. Le point a si peu d’importance.

(mis en ligne le 1er septembre 2017)

L’Adieu aux importants

 

Ce texte a été écrit en 1999. L’anecdote qui en est le point de départ n’a pas été inventée. J’étais l’un de ces voyageurs que défiait une affichette ironique. Ce qu’elle a provoqué chez mes compagnons et chez moi m’a semblé digne d’être rapporté. Il y a des moments où, sans qu’on l’ait ni cherché ni voulu, on voit ce qu’il en est des choses, et du monde, et de soi. Cela s’appelle des états d’âme. C’est un mot qui fait rire les brutes, mais dont les poètes n’ont pas peur. Connaissez-vous l’admirable ouvrage de Léon-Paul Fargue intitulé Haute solitude ? Moquez-vous donc, après cela, des états d’âme !

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Le lent soulèvement de la France contre ses élites traditionnelles, commencé en 1968, se continue inexorablement dans la durée géologique. Après tout, les Alpes et les Pyrénées ne se sont pas faites en un jour.
Jacques Julliard
 Elle : Je suis perdue, je ne suis pas d’ici, je ne suis pas née là. Lui : La nuit sera très froide et très noire. Venez avec moi. Elle : Où allez-vous? Lui : Je ne sais pas. Je suis perdu aussi.
Livret de Pelléas et Mélisande

On n’y trouve rien que de très ordinaire, mais ils ont leur charme, ces commerces qui fleurissent près des stations d’essence des autoroutes. À qui ne fait que passer, rien n’est jamais banal. Tout s’y rapporte au voyage, au confort des automobiles, à l’agrément des passagers. On y déniche des objets insolites, des farces, des affichettes humoristiques. Celle-ci, par exemple, petit rectangle à coller sur la glace arrière, où on lit : »Ne me suivez pas. Je suis perdu. »

Une voiture arbore l’affichette. Dans celle qui suit, quatre n’importe qui. Qu’on les appelle comme on voudra, citoyens, consommateurs, travailleurs, acteurs de la modernité, pourvu qu’on entre avec eux dans cette boîte poussiéreuse où ils tentent, en la revivant par le menu, d’oublier leur journée de collaborateurs de ceci ou d’assistantes de cela : mais ils s’y engluent un peu plus, battant l’air de leurs mots et de leurs pauvres colères comme des oiseaux pris au piège. Unis dans la rage de six heures, ils se prennent à témoin les uns les autres, font lit commun de leurs indignations confondues, s’exaltent à épouser leurs points de vue respectifs dans les querelles du jour. Un peu de temps encore et le récit des disputes sera achevé. La fatigue plaque les têtes contre les glaces. Ça roule un peu. Ça ne roule plus. Le mouvement, c’est de l’immobilité qui se déplace. Tous les quatre, chacun contre sa portière, lourds pétales d’une fleur qui ne s’épanouit pas. Comme leurs rêves sont à l’aise dans les embouteillages! Ils traversent une glace, entrent un instant dans une boutique, effleurent un visage, un corps, et reviennent en boomerang dans la main du maître. Et le maître ensommeillé jouit d’une certitude amère : ses songes ne lui échapperont jamais. Ils seront toujours dans sa main, chiens au bout d’une laisse plus longue que leur liberté. Et ce maître sourit en complice aux autres voyageurs, ses égaux. Bienveillants et sérieux comme des parents dans un jardin public, ils communient tous les quatre dans le sentiment du réel, où marquer sa place est plus doux encore que dans la moleskine.

L’embouteillage les rapproche un instant du petit rectangle. L’un d’eux le remarque. Les autres sourient, puis se taisent. Le silence prend de la densité. Quelque chose d’eux se dit sans eux qu’ils ne peuvent pas contredire, qui les rapproche sans qu’ils puissent s’y opposer. Une parole vient du monde qui n’est pas évaluation, notation, classement, condamnation, absolution. Qui n’encage pas. Qui s’adresse vraiment à eux, pas à leurs ombres. L’affichette les reconduit à une source, à une naissance, à un point de départ qui n’abolit pas le passé mais le transfigure. Sans violence, sans leur faire la leçon, elle met sous leurs yeux la pelote embrouillée de leur existence. Au hasard de la circulation, le petit rectangle grandit et diminue. À chaque arrêt, il démantèle une forteresse de plus. Quand il grandit, la vie entre en eux en force. Quand il diminue, elle y aménage sa profondeur, son écho, son champ.

Perdus, ils sont perdus. Non pas ruinés ou condamnés : égarés, interdits de boussole. Il y a longtemps qu’ils le devinaient : ils n’ont aucune envie de crier à la catastrophe. D’ailleurs, ils se sentent plutôt plus vifs que d’habitude. De vieilles douleurs se réveillent dans un coin du cœur, discrètement, sans faire de cinéma mais, dans un autre coin, ça sifflote. Tout s’est passé comme si, en un seul instant, ils s’étaient oubliés et reconnus. Un verrou a sauté. Deux verrous même, et en même temps. Deux verrous en un. L’un fermait l’intérieur, l’autre l’extérieur ; l’un bloquait la verticale, l’autre l’horizontale. Il leur devient évident qu’ils ne sauront jamais qui ils sont ; mais moins ils le sauront, plus ils le sauront. Évident aussi qu’ils sont seuls et le resteront ; mais, plus ils s’en persuadent, plus les autres se rapprochent.

Qui sont-ils, ces voyageurs ? Pas de vrais pauvres, en tout cas : ils n’échapperaient pas un instant à la pauvreté ; pas de vrais riches : la richesse ne leur laisserait aucun répit. Des gens ordinaires, des quidams, des anonymes comme disent les journalistes, pour qui anonyme est le contraire de célèbre. Collés au monde qu’on leur fait par tous les coins de leur vie, par le désir du confort et la crainte de l’insécurité, par le courage et par la lâcheté, par les vertus et par les vices. Pétris de ce monde jusqu’aux entrailles. Dressés à subir, à redouter, à se protéger, à se taire, à s’excuser. Ils ont toujours vécu ainsi, ils continueront demain. Mais ils viennent de comprendre que la vie pourrait ne pas être toujours aussi étouffante, l’avenir pas aussi lourd. Comme s’ils avaient découvert en eux un appel d’air, un passage secret, un point de fuite. Seul dans la voiture, aucun d’eux n’aurait voulu s’en apercevoir. À quatre, aucune parade possible, pas d’alibi. Chacun a trahi les autres en se trahissant soi-même. Un silence qui se prolonge une seconde de trop, les premiers mots d’une phrase qui tremblent : le jeu est cassé, le mal irrémédiable.

Des images rapides les traversent, des bribes de réalité. Entre ces flashes et leur conscience, rien n’a le temps de s’insinuer. Pour une fois, le monde est nu. Leur âme aussi, nue et violente. Ce qui les menace, ils le voient : des existences anxieuses, gommées, avortées. Ils voient aussi ce qu’il faudrait qu’ils soient, ce qu’il faudrait qu’ils fassent. Ils ne sont pas sûrs de le pouvoir, de le vouloir. Ils ont envie de mentir et de ne pas mentir. Ils ne savent plus. Ils se sentent vivre si fort qu’ils ont du mal à le croire. L’embouteillage à peine dissipé, soucis, obligations, contraintes reviendront s’entasser ; tout redeviendra compact, épais, sévère. À cet instant, il y a de la promesse dans l’air mais ils ne savent pas ce qu’ils redoutent le plus, la voir s’envoler ou la voir s’accomplir.

Jamais ils ne comprendront mieux de quoi est faite leur vie que lorsqu’ils la regarderont dans le miroir de ce souvenir-là. La promesse entrevue n’était pas un rêve ; ils en sentent encore la morsure. Le rêve dissout, le rêve disloque, le rêve confond : ils étaient éveillés comme jamais. Pendant quelques secondes, leur cœur a été plus large, leur esprit plus alerte ; ils ont été saisis d’une stupeur, d’une jubilation que la stupeur et la jubilation des autres ont garanties et amplifiées. Un moment fort, comme dit la télé, mais celui-là n’a eu ni le temps ni l’envie de s’abîmer dans la gloriole. Il s’est immédiatement adressé à eux. Il s’est branché sur eux. Il est allé droit à leurs vies. Il leur a fait connaître qu’il en voulait à leur peau. En vrai pirate de l’air, il leur a dicté ses exigences. Et ils en ont mesuré sur-le-champ les conséquences.

Elles sont lourdes. Exorbitant, le prix de cet instant. Il leur faudrait, pour espérer en être dignes, se laisser submerger par la marée furieuse d’une colère trop longtemps, trop durement contenue, d’un dégoût maquillé de modération et de tolérance, d’un désenchantement patiemment travesti en sagesse pour que leurs enfants aient l’air de grandir en paix. S’ils survivaient au passage de cette houle, obligation leur serait faite de se dévisager eux-mêmes. D’affronter, une à une, leurs peurs ; un à un, leurs mensonges. D’expliquer ce qu’il peut bien y avoir de positif dans la croix inutile de leur soumission, dans la souffrance honteuse de faire semblant de vivre, dans la tristesse de ne jamais être soi et de ne même plus le désirer. S’ils survivaient encore, ils devraient regarder dans les yeux, sans ciller, les persécuteurs, volontaires ou non, qui scandent leur vie de leurs tracasseries. Et pour prix de cette liberté nouvelle, quoi ? Rien. N’attendre aucun appui de l’entourage. Savoir que tout message de conciliation venant du monde cache un piège, une menace, une trahison, une vilenie. Deviner que beaucoup d’autres marchent sur la même route, mais ne les rencontrer presque jamais. Tout cela, en fin de compte, pour avoir le droit de choisir et de re-choisir l’improbable contre le probable. Pour en appeler à l’impossible contre les grasses prairies du possible, où mâchonnent tant de confortables intelligences. Pour guetter ce qui ne viendra jamais.

Ce ne sont là que de brefs éclairs, et fort rares. Nos quidams souhaiteraient qu’il n’y en eût jamais ; de toute leur bonne volonté, ils travaillent à les empêcher. Les gens et les choses, il les colmatent, calfatent, repeignent, poncent, briquent, bricolent. Ils font héroïquement avec. Ils ont beau se faire cabosser tous les jours, et sans casque, ils n’en tirent aucune idée de révolte. S’ils revendiquent, c’est par habitude, quasiment par politesse. Ce dont ils ont vraiment besoin, ils ont été dressés non seulement à ne pas le réclamer, mais encore à ne pas y penser. Dans la résignation absolue, tout va toujours très bien. Ils ont appris à vivre à l’aise dans le mépris, et même dans cette forme supérieurement élaborée de mépris qu’on appelle désormais le respect. Si on leur en montrait la nécessité d’une façon rationnelle, ils accepteraient courtoisement de se laisser couler.

On peut en user avec eux sans arrière-pensées : ils sont définitivement inoffensifs. Ils le proclament : leurs opinions ne regardent qu’eux. Ce qui les dépasse ne les concerne pas. Ce qui les concerne n’a pas à les dépasser. S’ils sont à l’étroit dans cette morale-là, c’est leur affaire ; rien n’en transpirera. Qu’on leur tende en direct, sans crainte, micros et caméras : toujours ils donnent la bonne réponse, sur le ton de brave solidarité qu’on attend d’eux, en montrant la capacité d’apitoiement ou la drôlerie modeste qu’il faut. Dans les cas graves, ils savent tempérer les sanglots qui rendent les voix inaudibles et réaffirmer très vite leur entrain de petits soldats.

Ah ! s’il n’y avait pas ces erreurs-système qui les mettent si brutalement en face d’eux-mêmes et du monde ! S’il n’y avait pas ces plongées dans l’inconnu! S’ils pouvaient se débarrasser de cette capacité terrifiante, deux fois terrifiante, de flairer les catastrophes et d’espérer que tout s’arrange! Ce n’est pas le pouvoir ou l’argent qu’ils envient aux puissants ou aux importants, c’est la science et l’habileté qui leur évitent de se cogner au mur contre lequel ils se fracassent, eux, régulièrement. Ils tournent et retournent, les importants, dans les labyrinthes édifiés pour leur sécurité ; tout leur est écart, tout leur est protection, tout leur est évitement, tout leur est justification. Les quidams, eux, sont au pied du mur. Ils ont atteint la limite. Ils sont arrivés à la frontière, au check-point de la modernité. Ils ne peuvent ni avancer ni reculer. Ils sont ces mécaniciens qui, tandis que, dans le salon des premières, on évoque d’anciens naufrages, viennent de repérer une avarie. Grave. Vraiment grave. Il faudrait un miracle, un miracle si peu probable qu’il vaut mieux laisser ces messieurs dames finir leur soirée ; de toute façon, ils ne seraient d’aucune utilité. Mais, tout à l’heure, les quidams de la mécanique apercevront de loin les importants qui regagnent leur cabine en riant, soûlés, mieux que par l’alcool, par la perspective de leur réussite sans fin ; tant d’assurance, tant de désinvolture les feront douter. Ils se diront qu’ils se sont trompés, que rien ne peut être si grave quand triomphe une telle élégance ; qu’ils ont été manœuvrés par leur jalousie. Ils se rappelleront qu’ils ne sont que des quidams, qu’il n’est pas dans les cartes des soutiers de faire des découvertes, que le tragique n’est pas fait pour eux. Ils se persuaderont de tout oublier et tireront de ce nouveau mensonge, pour leur juste châtiment, un supplément d’amertume.
Mais il n’est au pouvoir de personne d’empêcher ces glissades, ces dérapages, ces lapsus, ces affichettes collées sur les voitures, ces moments où il n’est plus possible aux quidams de se cacher l’évidence. Et là, quand même au premier attrape-nigaud en promotion ou à la première fumisterie de communicateurs ils s’apprêteraient à trahir tout ce qu’ils viennent de comprendre, passe parmi eux un des rares souffles de vérité dont on puisse encore se rafraîchir dans nos climats. Soudain, ce qu’ils voient, ils le voient. Que les visages graves qui, à la télé, se penchent sur leurs maux les trompent joyeusement avec la caméra. Que les importants sont des démarcheurs qui se pressent à leur porte pour vendre leurs salades. Qu’ils ne savent interpréter d’autre rôle que celui-là. Qu’on les reconnaît toujours, même s’ils ont oublié leur cravate, à quelque chose de métallique, d’infroissable, d’inutilement impérieux.

Ne pas laisser passer cet instant luxueux que personne, jamais, nulle part, ne pourra acheter. Les quidams ne l’ont pas choisi. Ils sont tombés dedans comme des promeneurs dans un gouffre. Ce qu’ils y découvrent ne leur appartient pas ; chacun, à leur place, en trouverait autant. Ils ne demandent à personne de se sentir lié à eux par la moindre complicité, encore moins par une suspecte compassion. Ils n’ont aucun besoin qu’on vienne, en hélicoptère, admirer leur courage. Ils n’ont rien à confier à la presse. Qui imaginerait profiter de ce moment pour les circonvenir et leur fourguer plus aisément sa marchandise et ses promesses verrait ses espoirs annulés, ses stratégies ridiculisées, ses projets anéantis : ce qui fait le plus de mal aux quidams, ce n’est pas de ne pas avoir ce qu’ils n’ont pas, c’est de n’avoir jamais à donner ce qu’ils ont. À chaque inondation, à chaque coup de vent, on les félicite de s’être si bien mobilisés, d’avoir si gentiment répondu présent : que d’efforts il leur faut pour masquer leur dépit sous leurs sourires de bons élèves! Est-ce si admirable de défendre sa maison, ses champs, la maison et les champs des autres ? Tout appartient-il toujours au seigneur ?

Ce que le peuple a à proposer, c’est la conscience aiguë qui lui vient, malgré lui, du monde dans lequel nous vivons tous. Il a peu de moyens pour faire la promotion de ce produit. La plupart l’ignorent ; les autres n’en veulent pas. Il est condamné à le laisser pourrir dans son cœur et en tire parfois une misérable satisfaction. Mais que ceux qui lui jettent la pierre ne triomphent pas trop vite! Au moins, lui, il entrevoit quelque chose. Si quatre importants s’étaient trouvés à la place des voyageurs, auraient-ils été aussi sensibles qu’eux à l’assaut de l’affichette? Peut-être auraient-ils réagi plus vite, à la mesure du danger plus grand qu’elle leur aurait fait courir. Mais rien n’aurait été semblable. Le souffle de simplicité qui n’aurait pas manqué de les envahir serait resté stérile ; ils n’auraient pas pu échanger le bref regard qu’ont échangé les quidams.

C’est que les importants sont toujours seuls dans leur cellule. Ils n’ont de complices ni pour s’évader ni pour rêver, seulement pour devenir plus importants encore. Les quidams, eux, à l’instant où il leur semble se perdre et se retrouver, ne sont plus, pour la première fois, verrouillés par la haine : il leur vient une lucidité sans faille et la sévérité tranquille à laquelle elle oblige. Ce qu’ils sentent, tous pourraient le sentir. Ce qu’ils diraient, s’ils osaient parler, tous pourraient le dire. Ils serrent sur leurs genoux les paquets et les soucis de tous ceux qui leur ressemblent, et baissent sur eux leurs yeux. Mais quiconque s’est une fois approché d’eux à l’un de ces instants-là ne peut se satisfaire de leur silence. Trop de vérité, trop de simplicité. Il faut au moins essayer de deviner. Tenter de reconstituer l’itinéraire qui les a conduits là. Imaginer ce qu’ils voient, ce qu’ils pensent d’eux-mêmes, de ce qu’on veut faire d’eux. Guetter ce qu’ils guettent.

I.

Pas seulement Pelléas, pas seulement La Flûte. Ce monde aussi est une épreuve initiatique. Au fond de la scène, comme d’habitude, les figurants sans nombre du malheur ; l’action est ponctuée de leurs gémissements, de leurs défis dérisoires. On souffle aux quidams, dont on connaît la mauvaise foi, que ces déshérités donnent une justification plus que suffisante à leur inertie : que signifient des réclamations de nantis devant des squelettes d’enfants, des agonies d’innocents ? Et pourtant, avant que ne s’avancent d’autres acteurs malgré d’autres alibis, c’est à eux de jouer, c’est leur tour ; leur complainte est indispensable à la compréhension du livret. Ils le savent, mais leur texte les épouvante.

Ils rêvent tantôt d’une force ancienne et bienveillante, tantôt d’une énergie nouvelle, inouïe. Tantôt d’inventer leur avenir, tantôt de le choisir, comme ils le faisaient d’un gâteau, parmi les propositions de leurs parents. Mais il n’y a plus rien à conserver, et trop à imaginer ; tout doit être tiré, même les limites, même les règles, d’un présent sans grâce dont la hotte est vide. Leurs enfants les assiègent de leur insatisfaction agressive : ils n’ont, pour les calmer, que de la verroterie, des espoirs tordus. Reste le rêve. Des songes d’enfance jamais vécue, de forêt, de paix. Des songes de révolte qui gronde, de justice qu’on arrache, de vengeance ensanglantée. Tant pis si ce n’est que délire : le plaisir qu’ils en tirent n’est pas une illusion.

Ce qu’ils demandent, ils n’osent même pas se l’avouer : non pas un avantage ou un autre, mais une époque où la vie soit possible, n’importe laquelle, mais vite! Celle des saboteurs, des maquisards, des drapeaux brandis! Celle, qu’ils n’en finissent pas d’inventer, où riches et pauvres acceptaient de se tenir dans des limites posées depuis toujours et admises par tous ; où la richesse ne se doublait pas d’insolence, où la pauvreté n’était pas entachée de ressentiment. Où la fortune se mariait à la générosité, la puissance à la grâce, comme dans les feuilletons qu’ils retrouvent encore dans les greniers, avec ces histoires de grandes demeures où, le soir, tandis que les pères, graves et nobles, usent leurs forces à travailler encore pour donner du pain à leurs ouvriers et que les mères, inépuisables fontaines d’amour, pleurent avec les pauvres, de douces jeunes filles, élues pour des destins tragiques et supérieurs, attendent devant des cheminées, le sein palpitant, ceux qui les ont déjà abandonnées. Les racontars de tous les âges, les bobards de révolutions glorieuses ou de riches admirables les tiennent, et solidement. Plutôt que de regarder en face leur servitude et leur colère, ils se passent la cassette de ces balivernes. Même si, quand le Chant des Partisans accompagne, sur un rythme de rap, les défilés où ils revendiquent, ils l’entrecoupent rageusement, pour bien se faire souffrir, des slogans imbéciles des managers : aujourd’hui est un temps pour rien.

Les quidams se défendent de croire aux hommes providentiels, mais ils ne cessent d’étaler leur impuissance d’humains trop ordinaires, et d’y trouver leur excuse. L’égalité les fait sourire. Rien à répondre aux dossiers qu’ils empilent, aux preuves qu’ils accumulent pour en démontrer l’impossibilité, l’irréalité, l’absurdité : aucune pièce n’y est fausse. Mais la passion qu’ils apportent à dresser ce réquisitoire montre que l’inégalité les embarrasse moins que l’égalité. Sans doute aiment-ils penser que tous les bonheurs et tous les malheurs du monde, toutes les richesses et toutes les pauvretés sont taillés dans la même étoffe.

Mais cette étoffe – ils le pressentent, on le leur confirme – n’a pas été présentée en même temps à tous les humains ; elle a d’abord effleuré quelques privilégiés. Naturellement, loin de conférer à ses bénéficiaires une quelconque immunité, cette faveur peut justifier qu’on les traite parfois avec plus d’intransigeance et de sévérité que d’autres ; mais, même quand ils les vilipendent, même quand ils leur reprochent de se montrer indignes de leurs destins éminents, jamais les quidams ne doutent, au fond d’eux, de la nécessité que de tels destins surplombent l’humanité banale. C’est par pudeur qu’ils en soulignent surtout l’utilité pratique, qu’ils ne veulent y voir qu’un bon remède contre le désordre et la violence. Ils n’osent pas avouer qu’ils y croient comme à une vérité première, comme à la seule vérité première, comme au fondement de tout. Que leur article de foi majeur, c’est qu’avant la terre, avant même le ciel, il y a eu ce mouvement léger qui a incliné vers quelques-uns le voile de l’unité des hommes, le tabernacle de leur égalité. Ce mouvement – ils finissent toujours par l’affirmer – l’expérience le reconnaît, la raison l’explique, la sagesse l’approuve, le cœur le proclame. C’est sur cette évidence que les plus enragés d’entre eux échafaudent les stratégies qui, pour terrasser les puissants en place, installeront d’autres puissants : quel autre principe à leur disposition? Faute d’en garantir la justice, les importants assurent au moins la solidité du monde. Y a-t-il des démocraties sans eux, des révolutions, des tyrannies ?

Pas un instant de la vie des quidams qui ne s’imprime sur l’endroit ou l’envers de ce credo-là. Leur obéissance s’y inscrit, mais aussi leurs pauvres transgressions. Rien n’échappe en eux au dogme d’une inégalité fondatrice de toute égalité. Ni leur ferveur religieuse, ni leur scepticisme de libres penseurs ; ni leur prudence conservatrice, ni leurs élans révolutionnaires ; et pas non plus l’éducation de leurs enfants, les félicitations et les reproches qu’ils leur adressent, le goût qu’ils trouvent à la vie, le trouble où les jette la mort. L’organisation de leur existence en est pétrie jusqu’en ses infimes détails, jusqu’aux propos sur lesquels ils quittent leurs amis, jusqu’aux vœux qu’ils échangent avec eux. S’ils prêchent la résignation, ou la servitude, ou la contestation, ou la révolte, ce n’est pas d’abord parce que ce choix leur offre quelque déploiement de leur être, quelque irréfutable accès au vrai : c’est qu’il leur a été expliqué que, dans la résignation, ou la servitude, ou la contestation, ou la révolte, se trouve la meilleure voie d’accès possible aux certitudes venues du haut, le meilleur fil possible pour remonter jusqu’au tapis d’évidences qui, via les importants, descend sur les humains. C’est pourquoi leurs pensées et leurs actes sont toujours empreints d’infiniment de sérieux et toujours marqués d’une pointe d’indifférence : jusqu’au fond de leurs âmes, ils se sentent, pour leur apparent confort et leur malheur profond, des exécutants.

Quand ils les comparent au raz de marée qui déferle parfois sur leur conscience, au séisme qui ébranle en secret les racines de leur être et les menace de tourments si effrayants qu’il leur semble que leurs ancêtres eux-mêmes en frémissent, les embarras de leur sujétion leur paraissent insignifiants et presque aimables ; leur peur de l’avenir prend des airs de gaminerie, les brimades que leur inflige la flicaille de l’entreprise sont de délicieuses agaceries, le stress une caresse de nymphe ; et tous les trains de banlieue roulent vers le soleil. De ce trouble, de cette violence étouffée, personne n’est censé rien voir, rien savoir : pour qui y regarde de plus près, quelque chose en transparaît dans leur soumission trop parfaite, dans leur docilité de gens qui ont la tête ailleurs. Leurs maîtres devinent vaguement quelque chose. C’est pourquoi ils mettent tant d’insistance à les inciter à dénoncer, la main sur le code de la consommation, la moindre misère qu’on leur fait et, pour un mot de travers, à miauler au harcèlement moral. Il est bon que ces gens-là se plaignent, qu’ils se plaignent de tout, de ce qu’on leur fait et de ce qu’on ne leur fait pas, qu’ils se plaignent, s’ils le veulent, de ne pas assez se plaindre, qu’ils se plaignent d’eux-mêmes, des autres, de la lune et du reste ! Tout, pourvu qu’ils oublient ça !

Mais ça, ils n’ont aucune chance de l’oublier. Il s’agit d’une forme évolutive de lucidité, le plus souvent involontaire, qui peut frapper indistinctement toutes sortes de quidams et même, à la mesure de ce qu’ils ont encore de commun avec eux, une partie non négligeable des non-quidams. La chose est grave, très grave. Le secret s’en dévoile jour après jour, avec une lenteur perverse. Elle paraît d’abord si anecdotique qu’ils n’y prennent pas garde. Il leur arrive de trouver aux importants de cinquième choix qui pérorent dans les réunions de travail de faux airs de ressemblance avec les importants de haut vol qui officient à la télévision. Cette pensée les fait rire : compare-t-on les grands crus et les piquettes ? L’illusion demeure. Elle les inquiète ; ils veulent en avoir le cœur net. Ils y regardent de plus près. Impossible, même au dernier des amateurs, de confondre : le nez, la robe, le corps, rien ne se ressemble. Mais rien n’a beau se ressembler, la ressemblance demeure, obsédante. Le jour, ils prêtent à leurs chefs une attention qui les ébahit ; le soir, l’apéritif à la main, ils scrutent chaque visage qui s’invite sur l’écran. Il leur arrive même de jeter sur eux-mêmes, à cette occasion, un bref, un timide coup d’œil. Ce qui leur paraissait d’abord une bizarrerie devient vite un casse-tête, un fracasse-vie. Qu’ils ne peuvent, de surcroît, confier à personne ; plutôt hurler ses turpitudes dans un porte-voix que parler de ça. Parfois un éclair d’humeur guillerette dissipe leur amertume ; il est plus angoissant que l’angoisse.

Les importants, autrefois, personne ne les connaissait. Des voix à la radio, pour les vœux, ou quand ça allait trop mal ; aux actualités, le dimanche, des silhouettes en pardessus qui embrassaient des écolières ou inauguraient des barrages. Dans les usines, une ombre solitaire et grise grimpait son escalier luisant de cire : le patron. Plus une journée désormais sans que ne défile devant les quidams, en vrai, en direct, en live, la gamme complète de l’importance. Alors, qu’ils le veuillent ou non, l’enquête avance. Décidément, non, les petits importants n’ont rien à voir avec les seigneurs. Le perçant du regard n’est pas le même, ni l’agilité des mains, ni la sèche souplesse des intonations. Les petits chefs s’embrouillent dans leur autorité, s’y engluent comme des oiseaux pollués, en deviennent méchants. Ils ont du mal à y garder figure humaine ; ils en souffrent, et cela les dessert. Les grandes pointures, au contraire, se reconnaissent à leur capacité de reconstituer, derrière un indécrochable sourire, une sorte d’humanité de synthèse. Elles sécrètent une simili-présence qui en impose. Toutefois ces premiers résultats sont bien fragiles. Les quidams s’en aperçoivent peu à peu, avec déplaisir et embarras : si les mots de l’importance sont différents, la musique en est toujours la même. Les uns vocalisent, les autres gargouillent, mais tout vient du même tonneau. L’essentiel, ils l’ont tous appris à la même école. Ils pétrissent le même pain industriel. Seuls changent les détails, les emballages, le tablier des vendeuses, ce que les quidams appellent fièrement la culture.

Non ? Les grands crus ne seraient que des piquettes supérieures, des piquettes élégantes, informées, rehaussées de toutes sortes d’étiquettes, de noms de châteaux, de diplômes ? Incroyable ! Toutes ces études, tout ce talent, toutes ces manières ! Mille et une fois, les quidams vérifient leurs résultats, comparent leurs échantillons. L’affaire n’est pas mince. Leur vie entière repose sur la conviction que les gens des sommets, même s’ils sont des êtres humains comme les autres, ont eu le temps de respirer, ne serait-ce qu’un instant, une atmosphère qui les fait plus nobles, plus intelligents, plus généreux, qui les arrache au bourbier où, depuis toujours, patauge le destin des quidams. Au moins une fois, la grâce, la baraka les a frôlés ; même parmi leurs erreurs, même parmi leurs fautes, la trace doit en être perceptible. Que les importants de dernière catégorie fonctionnent comme des balourds ne prouve rien. Il est naturel de leur pardonner d’être arrogants, menteurs, peureux. La frontière est si incertaine entre ces sous-ordres et les quidams ! Normal qu’ils soient rugueux, qu’ils s’expliquent mal, qu’ils aient ces colères brusques, cette façon de claquer les portes après avoir hurlé les consignes. Au fur et à mesure qu’on monte dans la hiérarchie, l’air, forcément, se fait plus vif, plus léger…

Mieux que le haschisch, ce mensonge ! Il les a si longtemps réconciliés avec leur irrésolution ! Il leur a garanti si efficacement le bien-fondé de leur pusillanimité ! La grâce, la baraka, ils n’ont jamais cru à ces bêtises, bien sûr, mais tant qu’ils pouvaient faire semblant… Le problème, c’est qu’ils ne le peuvent plus. Tout leur drame est là. Les princes dont le maquillage nimbe le visage sans rides d’une immortalité provisoire se servent des mêmes grosses ficelles que les sous-importants ont tirées devant eux toute la journée. Ce sont les mêmes sourires de séduction qui cachent le même chantage à la peur. La même manière grave de leur expliquer à quel point leur avis est précieux en leur tendant un chèque en blanc à signer. De les interroger démocratiquement sur le choix de la garniture du gâteau quand, dans le four, la pâte en est déjà gonflée. De leur faire le grand jeu des grands mots. Là, c’est vrai, on reconnaît vite les importants-piquettes. Ils trébuchent. Ils sont trop froussards pour ne pas dire ce qu’on leur demande de dire mais ils n’aiment pas que les mots fassent la nique aux choses ; c’est pourquoi ils piquent leurs grosses colères, c’est pourquoi ils claquent les portes. Les grands crus, eux, mentent comme des rossignols. Les quidams ne songent d’ailleurs pas à leur en vouloir. Ils n’osent songer à rien, sinon à repousser de toutes leurs forces l’idée qu’il va leur falloir renoncer à leurs rêveries, sortir de leurs caches, découdre le tissu de faux semblants qui les protège des autres et d’eux-mêmes. Ils ne peuvent plus le nier : jeunes ou vieux, hommes ou femmes, les grands crus, du premier au dernier, ne parlent pas autrement que les responsables de stocks, les chefs de rayon, les chargés de caisse. Pas une de leurs phrases que ne contrôle le pouvoir anonyme qui les gouverne, qui ne vibre de la jouissance servile d’en être le canal, le véhicule. À cela près que les chefs de rayon et les responsables de stocks ont honte de leurs chaînes ; eux, ils les brandissent comme des trophées.

C’est l’adieu aux importants. Les quidams vont devoir ranger au magasin des accessoires ces mannequins qu’ils ont fabriqués avec tant de cœur pour oublier le jugement désastreux qu’ils portent sur eux-mêmes, sur leur absence de facilité, sur leur application, sur le parfum de vie courante qu’ils traînent partout, sur la mesquinerie qui les signale de si loin. Ils les ont si bien soignés, leurs importants, si bien nourris, si bien fait grandir ! Ils ont tellement fait mousser la supériorité que donne le savoir, la liberté que procure la puissance, l’élégance dont s’orne la richesse! De toute la souplesse de leur échine, ils ont si bien construit la fiction des forts ! Ils demandaient peu pour eux-mêmes : quelques attentions, un reflet, un geste de la main avant que ne se referme la fenêtre et ne commence le banquet, l’illusion qu’à eux aussi, un jour, il serait donné de s’envoler, de briller ! Patatras ! Retour à zéro. Les importants sont des lourdauds. Comme eux. Ils ne s’envolent pas mieux. Ils n’improvisent jamais. Ils ont la frousse. Ils sont bourrés de rancœur. Les importants n’ont pas d’importance.

Périmés les rêves des quidams. Un tampon s’abat sur leur vie : ratée. Ils continuent machinalement à défiler bras dessus bras dessous pour leurs trente-cinq heures, pour leurs deux et demi pour cent avec effet rétroactif depuis la bataille d’Azincourt. Ils ont raison ? Ils ont raison. C’est leur droit ? C’est leur droit. Personne n’en disconvient, et surtout pas les importants ! Mais que c’est triste le droit, quand c’est l’alibi du désespoir ! Les importants, en attendant, s’accrochent au pouvoir. Et les quidams sont coincés. Ils ne peuvent jouer ni contre eux ni pour eux. Pas pour eux : ils sont leurs victimes. Pas contre eux : ils leur ressemblent trop. Pour se sortir de ce mauvais pas, il faudrait qu’ils fassent marche arrière à en faire gueuler les roues plus fort que dans les films. Qu’ils reviennent au tournant où ils ont inventé les importants, qu’ils renoncent au tapis étoilé de la grâce, de la baraka, qu’ils chargent d’un seul coup tout leur fourbi sur leur dos, qu’ils l’empoignent, leur existence, qu’ils cessent de pleurnicher comme des bonniches, qu’ils envoient paître du même coup les jérémiades, le confort et le système de faux jetons qu’ils appellent les valeurs.

Qui leur reprocherait de ne pas y réussir ? Ils voudraient au moins limiter les dégâts, se faire petits en attendant que tout ça finisse, encore plus petits, toujours plus petits : ils apprennent à leurs dépens que la vie ne se met jamais en stand by. Ils ont beau freiner des quatre fers, il va falloir qu’ils s’appliquent à devenir eux-mêmes des importants au moment précis où ils s’aperçoivent que les importants ne sont rien. Pas de chance. Il leur reste à se motiver pour le vide en suivant l’orphéon du Cac 40.

Quelles solutions ? Aucune. Les manifs n’y pourront rien, ni les flatulences des meetings. Un quidam, un quidam-consommateur, un consommateur-acteur, un acteur-citoyen, un citoyen-témoin de la modernité, ça marche vers la catastrophe. Et ça le sait. Et ça ne pense qu’à ça. Ça répond tout ce qu’on veut à tout ce qu’on veut. « Ça va? », crient les sondeurs. « Ça va, ça va ! », chantent les quidams. Ils n’ont plus confiance en rien, ni en personne. Leur vie est une reculade en marche avant. Plus ils ressemblent à ce qu’on veut qu’ils soient, moins ils se sentent exister ; et moins ils se sentent exister, plus ils sont dociles. Une chiourme à ce point soumise inquiète parfois ses gardiens. Des gens aussi malléables et pourtant aussi étrangers à tout ce qu’on leur raconte : le cas n’est pas étudié dans les écoles de matons. C’est pourquoi, sans répit, les cavaliers de la modernité fouettent le cortège des quidams, les martèlent de leur propagande, inventent pour eux mille embarras nouveaux. Pas un recoin de leur vie où ils n’aillent semer le trouble, pas un de leurs rêves qu’ils ne leur montrent archaïque, obsolète, dérisoire. Les quidams passent leur temps à panser des plaies et à en découvrir d’autres : simple chirurgie esthétique, leur explique-t-on, il faut bien qu’ils ressemblent à la modernité. Avec ces poltrons, on peut tout se permettre.

Et pourtant… Si, non contents de tolérer la farce permanente dont ils jouent à être les dindons reconnaissants, ils coopèrent à son succès avec une si farouche détermination, ce n’est pas qu’ils soient si lâches ou si stupides que l’affirment en ricanant, dès qu’ils ont le dos tourné, ceux qui viennent de les badigeonner de leur inépuisable considération. Ni que la peur du lendemain les paralyse. Ni même que, de les submerger marée après marée, le dégoût finisse par engloutir en eux toute tentative de désir. C’est qu’ils sont occupés ailleurs. Ils ont tous installé dans leur tête un laboratoire clandestin. Tandis qu’importants et contre-importants se disputent les petits et grands profits de la liquidation générale, ils y analysent en secret des fragments d’idées, des bribes de sentiments ramassés dans leurs déceptions et leurs colères. L’essentiel de leur vie tient dans cette étude ; le reste, c’est une suite ennuyeuse d’obligations, avec de médiocres compensations. Ils tiennent déjà un résultat. Ce que les importants appellent réalité, c’est son cadavre ; leurs discours et leurs projets en précipitent la décomposition plus sûrement que les vers. Ils doivent leur réussite, leur aura, leur délicatesse au dévouement qu’ils prodiguent à cette puanteur. Mais qui voudrait de ce scoop ? Il n’apprend rien aux faibles et ne scandalise nullement les puissants, qui en sourient avec élégance. Même s’ils devinent vaguement que, dans la course à l’avenir, le quidam le plus couvert de bleus, le plus affolé, le plus jobard laisse à trois cents bonnes longueurs le plus performant d’entre eux.

Sauf miracle, il ne reste aux quidams, pour l’instant, que le mensonge. Il leur faut vivre conformes, plus conformes que nature, même quand les traverse l’idée ahurissante, qui aggrave leur désordre, que comprendre le monde pourrait être un jour à la portée de n’importe lequel d’entre eux qui s’y appliquerait un peu. Alors, accablés, désolés, ils s’inventent de vilaines excuses. S’ils tolèrent ceux qui les asservissent, c’est qu’il y a une part de vérité dans chaque être humain : la leur, toutefois, ils ne la montrent pas. Ils disent aussi qu’il ne faut jamais renoncer au dialogue : ils dialoguent, c’est vrai, à s’en user les genoux. Ou bien ils dévalent leur pente en geignant qu’il y a encore des gens bien plus bas : la fin de la phrase se perd dans le fracas de la chute.

L’image de leur vie, c’est celle d’un train pris par erreur, qui file dans le mauvais sens. À quoi bon rester devant la vitre à envoyer des messages de détresse aux vaches et aux canards ? Ils s’assoient, ils prennent l’air content. Ils se disent qu’il fallait y penser plus tôt. Et puis, à qui confieraient-ils leur malheur ? Aux bricoleurs qui s’empressent déjà auprès d’eux, la mallette bourrée d’outils, pour arranger en vitesse le dysfonctionnement ? On ne parle pas de respirer large aux gens dont le métier est d’étouffer et d’étrangler. On ne parle pas de vivre vrai aux faussaires en émotion, aux truqueurs en humanité. Il n’existe pas de spécialistes qualifiés pour entendre ces choses-là. On ne peut pas les déposer dans n’importe quelle oreille, même attentive, même indulgente.

Le jour où une affichette leur souffle un peu de vérité, les quidams jettent, pour la première fois, un regard d’amitié sur leur tristesse, sur le hangar où ils entassent leurs désillusions, sur le jardin poussiéreux qu’ils cultivent au fond de leur âme : ils voient, stupéfaits, avec encore plus d’effroi que de bonheur, que les clôtures en tombent, que la vie s’y engouffre. Ils pourraient réapprendre leur nom, eux, les anonymes ? Trouver leur vraie place ? En attendant, ils sont de moins en moins à l’aise dans les rôles qu’on leur compose, même si, pour les calmer, on leur en modifie de temps en temps une ou deux répliques. Ils remercient poliment, et leur tristesse augmente. Il ne s’agit plus d’ajuster des répliques. Leur vie ne supporte plus d’être rapiécée ; la soumission et les rêves déçus l’ont rendue trop fragile. À moins qu’on ne leur demande pourquoi ils sont perdus. Là, peut-être, ils auraient des choses à dire. Mais qui y songerait ?

II.

Le peuple n’intéresse personne. Il le sait et fait semblant de s’en moquer. Il réagit docilement aux divers tests et expériences qu’on pratique sur lui en vue d’une gouvernance toujours plus finement adaptée. Son statut est celui d’un animal de laboratoire qui aurait, pour l’essentiel, accès aux droits de l’homme. De temps en temps, avec une bonne volonté de plus en plus lasse, il s’acquitte de son devoir de départager des gens et des idées qu’il n’a pas choisis. Hormis ces cérémonies, décisives pour l’assouvissement de quelques appétits mais sans conséquences sérieuses sur la marche du monde, il reste étranger aux affaires. Apparemment, sa partition de troisième personne grammaticale ne lui déplaît pas. S’il est possible qu’il en soit autrement et ce que dit là-dessus la philosophie politique, il se pose peu la question. Les importants non plus, qui trouvent sa discrétion toute naturelle et la mettent au crédit de leur imparable habileté. C’est là une lourde faute de jugement. Tel le fameux garçon de café qui, pour faire oublier sa condition subalterne, transforme son activité en spectacle et la terrasse en théâtre, gagnant ainsi dans l’imaginaire l’importance que la réalité lui refuse, le peuple a longtemps mimé les débats de ses dirigeants, leurs passions, leurs invectives. Il renonce maintenant à cette comédie ; non seulement parce que la télévision le rend moins bavard, mais surtout parce que le rythme, la violence, la nature de leurs interventions l’obligeraient, s’il ne s’y rendait pas insensible, à une vie de billard électrique qu’il ne supporterait pas longtemps.

La modernité le lui chante sur tous les tons : il faut qu’il change. Pas une journée sans qu’on l’invite à rajeunir ses opinions, sa manière de vivre, son image, ses mœurs, l’usage qu’il fait des techniques ; à traquer dans tous les secteurs de sa vie, pour les éliminer, les résistances qu’il serait tenté d’opposer à des évolutions inéluctables, donc bienfaisantes. À cela, en dépit de toutes les amabilités dont sont assorties ces mises en demeure, le peuple comprend qu’on ne l’aime pas : s’il en était autrement, le presserait-on de devenir autre ? D’autant qu’on lui précise que changer n’est pas une éventualité qu’il aurait tout loisir d’examiner, mais une nécessité vitale, une ardente obligation, l’urgence des urgences. Ne pas changer, c’est mettre les autres en danger et s’y mettre soi-même. Qui ne change rien n’est rien. Changer est un devoir citoyen. Parfois pénible, sans doute, mais la souffrance qu’il provoque conduit forcément à une dynamique de bonheur qui, à son tour, rend plus urgents de nouveaux changements, lesquels engendrent, dans la plus logique des logiques sectaires, de nouvelles souffrances qui, etc.

Le rôle des importants, c’est d’aider le peuple à s’asseoir sur ce toboggan : ils l’invitent à changer, ils le persuadent de changer, ils l’exhortent à changer, ils le contraignent à changer, ils lui font honte de ne pas changer, ou, statistiques à l’appui, de changer moins vite qu’un autre peuple, ils le punissent de n’avoir pas changé, ou pas assez. Au fur et à mesure qu’elle se fait plus pressante, l’exigence des maîtres changeurs s’affûte. Elle ne borne plus ses prétentions à des modifications de structure, des agencements techniques, des arrangements économiques, des innovations de toutes sortes dont les citoyens pourraient peser l’intérêt. Elle leur propose, et bientôt leur impose de revoir non seulement l’idée qu’ils ont des choses, mais aussi celle qu’ils se font des êtres ; de passer au crible non seulement l’organisation de la vie collective, mais encore les valeurs morales, ou supposées telles, qu’il convient d’y rechercher, qu’il est civiquement moderne d’y installer.

Jamais on n’aura à ce point bassiné les quidams avec les valeurs. Cette grande maladresse suscite leur méfiance instinctive ; elle les renvoie à leurs leçons de catéchisme, quand trop d’invitations à la pureté les conduisait à son contraire. Il faut des doigts de fée et des circonstances uniques pour oser les grands mots : les prédications de la modernité sont des argumentaires de vente pour grandes surfaces, elles sentent la poudre à laver et l’huile en promotion. Comment les importants, qui sont si instruits, qui payent si cher leurs conseillers, ne voient-ils pas qu’aux yeux du plus idiot des quidams les valeurs, c’est la signature du mensonge ? Autant laisser sa carte bleue sur le lieu du crime, ses empreintes sur le volant ; ces gens-là ne regardent donc jamais Columbo ? Qu’ils arrangent à leur idée les impôts, la Sécu, l’emploi, songent les quidams, soit ! C’est le jeu et, à ce jeu-là, ils ne sont pas des novices. Mais qu’ils aillent chercher les valeurs, ça, ça les rend perplexes. Ils jouent contre leur camp, ou quoi ? C’est le penalty assuré, les valeurs, c’est la main dans le sac! D’ailleurs valeurs, c’est un vilain mot, lourd et triste comme une porte de banque.

Erreur de faussaires débutants. Les cervelles communicatrices ne savent pas que les quidams ne parlent jamais des valeurs, n’y touchent jamais. Pas plus qu’aux trois sous déposés par le grand-père sur le livret de Caisse d’épargne, pas plus qu’aux beaux habits, pas plus qu’à la vaisselle du mariage. Il n’y a que les gens mal élevés pour aller taper tous les matins dans les valeurs. Qu’on dérange des mots comme ça pour un rien, pour un sondage, pour un poste, les quidams en ont le souffle coupé. Les voyant dans cet état, les importants exultent, éclatent de satisfaction, crient à la victoire, se prennent pour Alexandre ! Erreur, erreur funeste : ils ont perdu, définitivement perdu. Ils sont recalés, relégués en division de déshonneur sans accès possible à une poule de rattrapage. Les quidams n’ont même pas besoin de pousser plus loin l’enquête, de soulever le dessus de lit jeté sur les draps douteux, d’enlever le protège-cahier fluo qui dissimule les devoirs cochonnés. Les valeurs, on ne s’en sert pas. Les valeurs, ça ne s’utilise pas. Ceux qui essayent, pas la peine d’expertiser leur camelote : c’est invendable, c’est pourri, c’est l’arnaque garantie. C’est dégueulasse.

Les valeurs, les grands mots, ça fait curé. Les importants sont des curés. Pas de Dieu. Pas de la laïque. Des curés d’eux-mêmes, des curés du marketing d’eux-mêmes. Comme sainte Nitouche est devenue ringarde, ils lui ont inventé une petite sœur futée, ordinaire et sexy soft : sainte Transparence. Sainte Transparence apprend aux importants à faire sortir de leur cœur, quand ils en ont besoin, des sentiments tout simples, tout humains. À les exprimer dans un français pas trop bon, pas trop mauvais, celui qui passe le mieux. Elle leur montre comment on respecte, comment on comprend, comment on s’attendrit, comment on s’apitoie, comment on s’indigne, comment on compatit, tout ça devant des caméras qui connaissent la musique. Comment on salue, surtout, comment on salue toujours et partout, sans oublier personne, ceux qui sauvent, ceux qui sont sauvés, ceux qui ont la chance de travailler, ceux qui ne l’ont pas, ceux qui ont fait l’émission, ceux qui la regardent, ceux qui ne peuvent pas la regarder, tous ceux, en un mot, qui appartiennent à la légendaire tribu des Zomzéléfames, dont le seul nom tord la bouche d’une émotion communicationnelle.

Avec leurs histoires de valeurs, la vie réduit comme les épinards, prend un goût de vin trafiqué. Pourquoi ces gens qui sont tellement au-dessus d’eux leur font-ils un coup pareil? Qu’ont-ils à cacher ? Les quidams voudraient que rien de tout ça n’ait jamais existé. Ils se disent qu’autrefois tout était plus sérieux. Ils ne savent pas pourquoi, mais ils regrettent ; ils regrettent sans savoir quoi, ils finissent par regretter ce qu’ils inventent, ce qu’ils désirent. La façon qu’avait le temps de couler, avec un amont et un aval, un passé et un avenir de chaque côté du présent. L’époque où l’année qui arrivait n’avait pas l’air de disputer un match contre celle qui s’en allait. Où on ne faisait pas le point des opérations toutes les cinq minutes. Où on ne dérangeait pas les grands mots pour des prunes. Les importants ont l’air si pressés aujourd’hui, si anxieux! On dirait qu’ils ne reposent sur rien, qu’ils ne s’appuient sur rien, que tout dépend d’eux. Ils n’aiment pas le temps, ils le chassent, ils le tuent ; ils ne le consomment qu’assaisonné de violence. Toute leur affaire, c’est de s’asphyxier eux-mêmes et, en eux, d’asphyxier tous les autres.

La vie continue, et elle n’est pas facile. Il existe une manière tout à fait aimable d’étouffer toute protestation dans le cœur des quidams, c’est de leur parler concret, de leur parler quotidien. Les Zomzéléfames retrouvent avec reconnaissance, dans les discours de leurs dirigeants, les histoires de RER et de crèche, de fins de mois et de racket scolaire qui meublent leurs veillées. On leur renvoie l’image d’eux-mêmes qu’ils ne cessent d’accréditer. Ils la contemplent, ils s’y voient étroits, incertains, humiliés : pas de doute, c’est bien eux. Ils peuvent déguster jusqu’à la lie leur satisfaction amère. Rien de nouveau. C’est la stratégie ancestrale des forts que de désigner les faibles par leur misère, de les y enfermer en parlant de la soulager, et parfois même en la soulageant ; c’est la vraie misère des faibles que de renoncer à ce qu’ils sont à cause de ce qu’ils n’ont pas.

Même s’ils roulent voiture et transhument en charters, les quidams restent des dupes consentantes. Ils font semblant de croire qu’on reconnaît leur humanité quand on ne fait que se renseigner sur leurs soucis. S’ils ne cessent d’implorer d’être bien traités, sans jamais montrer les dents plus qu’il ne convient à des pitbulls fichés, c’est qu’ainsi ils peuvent s’offrir à l’inépuisable mépris de tous les pouvoirs, ceux qui les menacent, ceux qui prétendent les défendre. Ils ramassent avec reconnaissance le concret de pacotille que les maîtres, entre deux fantasmes de toute-puissance, tirent de leur poche comme une poignée de bonbons ; ils se goinfrent du quotidien foireux que l’exquise simplicité des princes se divertit à cuisiner pour eux sous les cristaux et les ors.

Pourtant, dans ce concret et ce quotidien où on les enferme, quelque chose d’obscur leur fait signe, quelque chose qui vient de loin, d’un passé qu’ils n’ont pas connu, dont leur vie les a détournés, dont ils ne portent plus guère de traces. Quelque chose qui les fait remonter dans la généalogie de leur soumission jusqu’à des histoires presque mythiques, des séquences incertaines où flottent des personnages flous. Souvent ils entrent malgré eux dans des chaumières où des maîtres bottés de cuir, navrés des infortunes qu’ils y découvrent, glissent un mot à l’oreille d’un intendant empressé. Ou dans des ateliers briqués pour la visite des patrons ; des messieurs y tapent sur l’épaule des ouvriers et parlent très fort de choses compliquées. Peu importe si les quidams mettent un nom sur ces ombres, si des souvenirs habitent ces fantasmes. Des scènes de ce genre tournent en boucle dans leur tête ; elles ont quelque chose à leur dire. L’envie leur vient de scruter l’âme de ces paysans, de ces ouvriers. Ils cherchent. Zoomer plus serré. Pas sur toute l’âme. Là. Sur la honte. Seulement sur la honte. Pas la honte d’être pauvre ou dépendant : la honte d’être rivé à cette pauvreté, vissé à cette dépendance. Cloué à ce manque. La honte de devoir penser qu’on est moins parce qu’on a moins. Ou celle, plus grande encore, d’accepter de le penser. Ou celle, immense, de faire sentir qu’on le pense. Plus serré encore : sur ce que devient cette honte quand le maître quitte la chaumière, le patron l’atelier. Rester sur cet instant-là. Y rester à tout prix. Visionner ça autant de fois qu’il le faudra. Surprendre le paysan, l’ouvrier, seul avec sa honte, quand il cherche à s’en débarrasser. Comme s’il voulait la cacher sous la paillasse, la broyer dans la machine pour qu’elle reste à jamais son secret.

Ce paysan, cet ouvrier, c’est eux. Tout change, mais pas ça. C’est sur eux-mêmes qu’ils ont zoomé. Sur la honte de rouler sur le tapis de la chaîne où ce monde trop sûr de lui, trop fort en gueule, les entraîne, les formate, les conditionne, les empaquette, les trie sans leur laisser le temps de mettre un visage sur leur colère. Sur la honte de ne rien refuser et de tout trahir ; sur la honte d’une haine qui monte et qu’ils haïssent, une haine méticuleuse, désespérante. Lucide. Que les modèles de la modernité constituent le plus bel alignement de postiches dont puisse rêver un collectionneur et ce que valent, au poil teint près, les réussis des deux sexes qu’on propose à leur idolâtrie, ils n’ont besoin de personne pour le leur expliquer.

Leur drame, c’est que leur lucidité s’effondre devant l’indépassable sentiment d’impuissance qui sape en eux toute velléité d’affirmation. Cette faiblesse, c’est leur terrible héritage, le seul apanage de leur lignée : leur nez s’allonge quand ils veulent la donner pour un souci de modération. Qu’ils demeurent obscurs ou qu’ils se hissent au premier plan, leurs âmes restent à l’attache. Une prison a été installée en eux depuis toujours ; chaque génération en a renforcé les verrous. Leur cœur a été retourné comme un gant, leur âme contrainte à rêver à l’envers ; on a empesé, fil après fil, la fraîcheur de leur désir. Ce qu’ils savent faire le mieux, c’est ruminer leur désenchantement en feignant d’y trouver de la consolation. Ils passent leur existence à tenter de ressembler à ces importants qu’ils réprouvent de tout leur cœur : plus ils s’en rapprochent, moins ils ont l’impression d’être quelqu’un. La vie les remorque tous freins bloqués. Leurs moteurs ne sont pas moins performants que d’autres mais leurs pneus gueulent, ça chauffe de partout. Ils ne savent pas dire non, ils n’osent jamais partir. Si l’on insiste, ils changent un peu : mais ils ne partent jamais. Partir de son départ à soi, d’un départ qu’un autre ne peut pas prendre, se sentir partir comme quand on s’évanouit ou qu’on va mourir, sentir qu’on n’est plus là où l’on était, qu’on a fait couler entre soi et soi une rivière sans pont : ça, non.
S’ils se prennent à rouvrir les archives de leur soumission, c’est qu’ils sont victimes, depuis un certain temps, de curieuses hallucinations. Peu de chose. Des détails leur sautent aux yeux auxquels ils ne prenaient pas garde. L’empressement de plus en plus enthousiaste avec lequel les importants de troisième zone se rangent à l’avis de leurs supérieurs. Leur façon de multiplier les marques de prévenance, la satisfaction excessive qu’ils semblent en tirer. L’air d’indifférence aux choses ordinaires qu’arborent les grands chefs puis, soudain, si un malheur survient, l’espèce de détresse avec laquelle ils débitent des consolations creuses, comme s’ils désespéraient d’aborder jamais au rivage de l’humain. La fragilité qui les gagne quand le champagne leur fait retrouver le temps de leurs culottes courtes, de leur enfance pittoresque, touchante, exceptionnelle, toujours exceptionnelle. Le ton hautain sur lequel ils mettent fin à ces confidences. La dureté de leur regard quand ils en reviennent au présent, aux affaires, à la réalité. Et les départs en retraite ! Ils y parlent de la jeunesse, où l’on apprend la technique et la vie ; de l’âge adulte où l’on travaille, si l’on a de la chance, pour le prestige de sa société ; enfin du droit bien mérité de se reposer en profitant de ses petits-enfants.

À observer de plus près leurs importants, les quidams aperçoivent ainsi toutes sortes de failles, de fêlures, de brisures qui leur échappaient et dans lesquelles ils croient parfois reconnaître leur propre détresse. Ils s’étonnent que ces découvertes les renvoient à leurs fantasmes de chaumière, d’atelier, de honte cachée sous les paillasses, laminée par les rouleaux : quel rapport entre ces inavouables vieilleries et les exploits de ces pionniers ? Entre ce monde rationnel, positif, triomphant et les images d’humiliation qui ressuscitent en eux? Mais, peu à peu, l’idée que les importants leur ressemblent cesse de les décourager. Ce qu’ils comprennent de ces doubles si désirables les reconduit à cette planète à découvrir : eux-mêmes. Si tout le monde est pareil, eux aussi sont pareils : alors pourquoi se détourner toujours de soi ? Ils apprennent à relire l’histoire de leur vie comme un livre interdit, chapitre après chapitre, ne levant la tête que pour jeter un coup d’œil sur les importants : le laboratoire tourne à plein. Peut-être, après tout, ne sont-ils pas les moins chanceux ? La vie des importants n’a pas l’air de rouler mieux que la leur et ils n’ont même pas la chance de s’en être aperçus depuis toujours. Mais ces idées-là peuvent aussi les reconduire à la résignation. Leur villa Ça m’suffit n’est jamais bien loin.

Une chose les frappe. Que les importants parlent d’eux-mêmes ou des affaires de la société, chez eux, rien jamais ne semble fait maison. Sur toutes les choses de la vie, sur l’enfance, sur l’amour, sur la mort, ils ont un script. Dans le travail, ils paraissent toujours forcés de faire ce qu’ils ne voudraient pas. La phrase qu’ils préfèrent, c’est : « Je me vois obligé. » Ils mettent de la fierté dans ces mots-là pour bien montrer qu’ils sont dépositaires de secrets importants, un plan de licenciement, peut-être, ou une usine qu’on va racheter dans un pays pauvre. Mais il y a aussi de la tristesse dans leur voix. Les mots sont si terribles. Un chef, c’est quelqu’un qui, quand il se regarde, se voit obligé? À fond de cale, les fers aux mots ? C’est ça l’image qu’il a de son pouvoir? C’est ça l’envers de sa suffisance ? Son argent, son beau bureau, sa manière d’interpeller les gens, son tintamarre, ses coups de gueule, ses vantardises, sa façon de plastronner, sa simplicité travaillée, tout ça, c’est parce qu’il a un secret à cacher ? Comme l’ouvrier ? Comme le paysan ? Pas sous la paillasse, bien sûr. Pas dans les entrailles de la machine. Sous le beau canapé ? Sous les coussins de la voiture ? Dans le portable ? Quel secret ? Le même ? La honte ? Lui aussi ? Alors, zoom sur les chefs ! Pleins feux sur les chefs !

Avec ses airs si dégagés, ses idées si claires, sa belle ambiance de carnaval, la modernité serait bâtie sur la même honte que celle qui déferlait dans la chaumière ou l’atelier ? Le vrai changement serait que rien n’ait changé ? Tous ces comptes, toutes ces évaluations, tous ces bilans, ce serait pour compter ce qui ne compte pas ? On en serait toujours aux temps anciens ? Tout serait faux ? Tout ce progrès, tous ces discours, toutes ces courbes qui grimpent : pour rien ? Eu égard à leur réputation de prudence, les quidams font mine de s’interroger. Pas la peine ! Ils le savent bien que tout est faux ! Que la honte n’a pas reculé d’une semelle ! Plus grave. Tout a été fait pour l’installer dans ses meubles. Pour son confort, on a inventé des mots, des idées, des sentiments, des valeurs. Loin de vouloir la déloger, la modernité l’a excusée, l’a justifiée, l’a sanctifiée. Vive la honte ! Qu’on aille la chercher là où elle se terre, cette modeste, qu’on la fasse acclamer sous les projecteurs! Qu’on lui donne pignon sur rue, qu’on la légalise, qu’on la réglemente, qu’on la gère !

Le seul vrai défi que se soit jamais lancé la modernité, si l’on renvoie au néant d’où elles viennent les tartarinades financières de commis couverts d’assurances et boudinés dans leurs relations, c’est de tenter de conjurer la honte en la multipliant, de la faire oublier à force de l’exhiber : défi insensé et perdu d’avance, mais dont l’absurdité tragique est au moins à la hauteur de l’enjeu. Rêve dément, effrayant, enfantin : de quelques officines où bricolent des esclaves, va sortir l’élixir qui fera de la liberté avec de la servitude, du courage avec de la lâcheté, du bonheur avec du chiffre d’affaires, de la fraternité avec de la cruauté, de la vérité avec du mensonge. Pathétique la procession des importants enchaînés par leur importance et qui, depuis longtemps, ne savent pas plus ce qu’ils croient qu’ils ne croient ce qu’ils savent, condamnés à une seule torture, rivés à une seule espérance : montrer qu’ils ne comptent pas pour du beurre. Pathétique leur façon de déplacer précautionneusement les meubles du salon en gloussant aux réformes tandis qu’en dessous ça grince, ça gratte, ça grouille, ça grogne, ça gronde.

Les quidams s’interrogent. Autrefois, en allait-il autrement ? La nature, les fêtes, les veillées, peut-être sauvegardait-on des moments sans honte, des espaces sans honte ? Peut-être, tout simplement, était-il plus facile de dissimuler ? En tout cas, personne ne peut plus l’ignorer : la honte remonte à la surface. Seuls des idiots pourraient imaginer que le monde va continuer éternellement à s’abrutir avec les techniques d’arnaque et les ressources humaines ! À cette perspective, les quidams tremblent pour leurs enfants ; ils courent leur conseiller d’aller voir du côté des techniques d’arnaque et des ressources humaines, ne serait-ce que pour assurer leurs arrières. Il faut s’y faire. Les quidams, ce n’est jamais « Courage d’abord ». Regarder les gravats s’amonceler et, en attendant, fouiller un peu dedans, ça leur ressemble. Parfois, au cirque universel, ils s’essayent à un tour de piste ; ils tombent le nez dans la sciure et sont encore plus malheureux. N’importe. Il faut quand même parier sur eux. Ils sont encore dans la course. Au fond, ils n’aiment pas le malheur. On dit qu’ils commencent même à se plaindre. À l’heure du déjeuner, dans les bistrots où l’on accepte les tickets-restaurant, il paraît qu’on peut entendre, au-dessus du hareng pommes à l’huile, leur complainte ténue : « Je n’existe pas. Je te le dis : pour ces gens-là, je n’existe pas… » On ne dit pas ça, même quand on est un peu couard, si on n’a pas une petite envie d’exister. Ou que d’autres, plus valeureux, un jour, vous y aident. En attendant, côté modernité, au fond de son cœur, on fait le ménage.

III.

Des discours des importants, les quidams ne redoutent vraiment que la fin. Les exigences de la compétitivité, les plans sociaux salutaires, les erreurs de communication, les efforts à consentir en vue du salut de l’entreprise, du pays, de la civilisation, de l’euro, tout ça c’est le crachin des jours, la pluie sur la vitre, l’insignifiance ordinaire. Puisque la vie ressemble à la télé, normal qu’on y passe de la pub. Mais quand, ayant tout épuisé, les orateurs embrayent sur l’humain, alors les quidams regardent le plafond.

Quelle lucidité, ces importants, quelle intelligence des âmes ! Il ne leur échappe pas que le truc des quidams, comme d’autres les berlingots, les cigarettes anglaises ou le chanvre indien, c’est l’humain ; que, sitôt qu’on leur parle humain, ils s’apaisent, hochent la tête, prennent l’air profond et font ce qu’on leur dit. Les chevaliers de la compétition doivent à leur réflexion constante cette profonde connaissance des êtres. Tout un week-end, pour l’acquérir, ils s’enferment dans un château. Entre deux parcours de golf, des spécialistes leur enseignent que les poissons s’attrapent à l’appât, au leurre, au vif ; les quidams, à l’humain. Naturellement, le permis de pêche ne peut pas être délivré à n’importe qui. Manié par un sans-pouvoir, l’humain ne sert à rien, ou devient dangereux. Il faut avoir bien en tête l’ensemble du système. Proposition numéro un : les quidams ne sont pas de mauvais bougres. Proposition numéro deux : leur condition leur fait horreur. Proposition numéro trois : ils sont d’une abominable lâcheté. Conclusion : il faut qu’ils se persuadent que la lâcheté fait nécessairement partie de la panoplie du bon bougre.

Donc, plus on les cadenasse, plus on les isole, plus on les dresse, plus il faut faire humain, parler humain. La qualité de l’humanité d’un quidam est inversement proportionnelle à l’importance qu’il accorde à ses états d’âme et à ses scrupules, faiblesses qui traduisent sa difficulté à s’adapter aux changements. S’il veut grandir en humanité, une seule méthode : accepter les objectifs qu’on lui propose, ne ménager aucun effort pour les atteindre, engranger le capital plaisir qui lui revient. Dans ces conditions, il verra s’épanouir sa convivialité. Sa chaleur relationnelle s’élèvera de plusieurs degrés ; il en tirera de grandes satisfactions. Les apprentis importants, dans leur candeur, considèrent que tout ça est trop gros, que les quidams ne peuvent pas être dupes. La question n’est pas là. La question, c’est qu’ils obéissent et, par conséquent, qu’on leur fournisse, en quantité suffisante, des occasions de se montrer lâches avec dignité et de tenir les éventuels sursauts de leur conscience pour ce qu’ils sont : l’expression de leur paresse congénitale.
On veille donc à leur servir régulièrement leurs rations d’humain ; en manque, ils ont des ratés, ils toussent. Heureusement, l’humain est pratique, pas cher, pas dangereux et, comme le soja, va avec tout. Un peu d’entraînement, et tout le monde peut en faire la base de son image. Au début, les quidams se montraient timides ; maintenant, on leur en verse à pleines louches et ils en redemandent. Grâce à l’humain, tous les jours et dix-sept heures par jour, ils fonctionnent en live! Dans la vie. Devant la télé. L’éternité, c’est la vie allée avec la télé. Un feuilleton toujours recommencé les tient en haleine, qui suppose, outre les innombrables figurants dont la compagnie du Quotidien concret assure le casting, la participation gracieuse des plus grandes vedettes mondiales de la politique et de la vie carcérale, de la spiritualité et du football, de l’érotisme et du bricolage, des banlieues dures et des médecines douces. L’avantage, c’est que toute cette sensibilité humaine mise à leur disposition, toute cette intelligence humaine, toute cette sensualité humaine, toute cette liberté humaine, toute cette transgression humaine, tout cet entassement d’humanité humaine les impressionnent tellement que, lorsqu’ils regardent leur petit stock personnel d’humanité, ils se font modestes. Ils le trouvent vieillot, mal dégrossi, pas très présentable et le remballent sans délai. Réaction naturelle : pourvu que l’humain qu’on leur présente soit suffisamment attractif et que la qualité en soit suivie, ils n’ont aucune raison de ne pas s’en montrer satisfaits.

Le compliment par lequel on les berne, les quidams le savent par cœur. Mais, c’est vrai, l’humain, ils en redemandent. Au début, ils ont été surpris et flattés de voir de si grands personnages les traiter avec cette simplicité, leur parler des choses profondes qui intéressent tous les vivants. Ils ont cru que les temps allaient changer, qu’on allait leur faire confiance, les considérer comme des égaux. Bizarrement, plus on leur parle humain, plus on se montre dur envers eux, autoritaire, indifférent : même les plus crédules le remarquent. Ce qui les étonne le plus, c’est que les importants n’aient pas l’air de comprendre qu’ils ont compris. Font-ils semblant ? Continuent-ils sur leur lancée faute d’imagination ? Sont-ils plus malins qu’ils ne le paraissent ? Ont-ils deviné que les quidams finissent toujours par entrer dans leur jeu ? Que jamais ils n’oseraient leur dire que leur humain et leurs valeurs, c’est du bidon ? Que ça les ennuierait trop vis-à-vis d’eux-mêmes, vis-à-vis de leurs enfants, vis-à-vis de la politesse ? En tout cas, ils ont pris le parti de ne s’apercevoir de rien. Quand les importants poussent un peu trop loin le bouchon, ils se font savoir les uns aux autres qu’ils ne sont pas dupes pour un sou, et que c’est en toute connaissance de cause qu’ils gobent tous ces bobards. Mais c’est ainsi : dès qu’on parle d’humain sur un certain ton, dès qu’on fait vibrer une certaine corde, ils baissent la garde. Ils sont humanodépendants. Pourtant c’est peu dire qu’il les dégoûte, cet humain de supermarché que les importants viennent dégueuler dans leur poste avant d’aller se payer leur tête dans leurs cantines à mille balles ! Ils ont honte, bien sûr. Mais plus ils ont honte, plus ils aiment ça. Et plus ils ont honte. Et plus ils sont seuls. Et plus il leur faut de l’humain pour tromper leur solitude. L’humain, ils viendraient le manger dans la main. Il leur fait tout accepter les yeux fermés, surtout la fausse monnaie.

Ce sont de gros consommateurs d’humain, des consommateurs qui, peu à peu, se transforment en dealers. Entre leurs mains, l’humain devient un objet d’échange, un produit d’appel qu’ils jettent sur la table des soldes pour écouler le reste du stock. Quoi qu’ils vendent, quoi qu’ils achètent, c’est de l’humain qu’ils veulent négocier. Humain : ce mot magique occupe toute leur attention. Ils en oublient la camelote, ils s’en oublient eux-mêmes. La vie n’est plus qu’une énorme foire sans marchandises, sans acheteurs, sans vendeurs, où l’humain coule à flots. Bien sûr, il reste quelques préjugés culturels. Il faut savoir convaincre le client. L’essentiel, c’est d’avoir des mots : ils les apprennent. L’image, pour cet article-là, c’est décisif : ils inventent des liturgies, des mises en scène. C’est leur théâtre en pleine vie, leur grand théâtre. Ce n’est pas une pâtée pour chiens, l’humain, c’est un produit noble, à faire désirer. Il faut laisser le temps aux aboiements d’enfler, aux mâchoires de grincer, aux crocs de s’aiguiser. N’importe quelle firme ne peut pas en proposer, ni n’importe quel vendeur. Il faut tout savoir sur le produit, en être tout imprégné comme si l’on était soi-même de l’humain. Le client doit en reconnaître le goût dans l’argumentaire de vente, le sentir fondre comme du miel dans la bouche du démonstrateur. C’est un article à respecter. À aimer. Un article religieux. Un acheteur bien motivé doit se sentir comme à l’église, autrefois, quand il tournait son chapeau entre ses doigts et que des larmes lui roulaient dans les yeux. Si on les met dans cet état-là, les clients, ça va marcher.

Ça marche. Et les quidams, hébétés, prennent conscience de leur efficacité de placeurs d’humain. À en rire. Les clients se ruent sur les stocks, examinent les morceaux d’humain, les soupèsent, les comparent. Ils sont si fiers de consommer de l’humain, d’échanger de l’humain, d’acheter de l’humain ! Ils y mettent tout leur talent, tout leur sérieux ! Ils sont tous là, autour de la table, les petits, les gros, les raffinés, les brutes, les cœurs secs, les âmes sensibles, chacun avec ses manières, ses habitudes, son appétit : l’humain n’est pas un produit standard, il demande à être personnalisé, diversifié ! Comme ils se haïssent, les gens, quand ils choisissent leur portion d’humain ! Comme ils se jalousent ! Ils jouent aux connaisseurs, ils veulent montrer leurs compétences en humain. Ils font voir qu’ils savent, à la fibre près, quelle part leur convient, quel morceau leur est profitable. Et, soudain, quel regard furieux sur la portion qu’un autre vient d’emporter, quel dépit quand ils la comparent avec celle qu’ils ont achetée ! Quel air d’égarement quand ils se précipitent de nouveau à la curée !

Trop, c’est trop. Il arrive que les quidams ne puissent plus faire face. Tout cet humain qui leur passe entre les mains… Qu’est-ce qui est vrai là-dedans ? Qu’est-ce qui est faux ? Est-ce que tout est vrai ? Est-ce que tout est faux ? Est-ce un seul lot ? À prendre ou à laisser ? Parfois, sur l’étal, quelque chose scintille. Trop tard. Emporté. Leur vie est une criée assourdissante. Ils sont cernés. Fuir, fuir par l’intérieur. Le plus effrayant, c’est cette lucidité. Ils savent, ils savent tout, ils n’oublient jamais qu’ils savent. Le scénario de leur soumission, ils peuvent l’écrire à la virgule près. Personne ne les a jamais trompés. Aucune manœuvre ne les a jamais surpris. Ils sont si bêtes, d’ailleurs, les stratèges des châteaux ! Elles sont si ringardes, leurs manigances ! Tactiques de pions et de sous-offs, odeurs de salles de permanence et de chambrées.

Les quidams voient bien qu’il suffirait, pour que s’écroule ce château de cartes crasseuses, qu’ils disent tout haut que l’humain n’est pas ce goudron sucré dont on les barbouille pour les immobiliser. Qu’une seconde ils se fassent confiance. Qu’un instant ils s’abandonnent. Qu’une seule fois ils osent prendre le bon chemin d’eux-mêmes. Mais non. Non. Plus tard, pas tout de suite, pas encore. Pas ça ! Quand ça va trop mal, plutôt jouer les émotifs, les battus sensibles, les vulnérables, les habitués des nécessités historiques : ces emplois-là sont dans leurs cordes, ce sont les plus performants qu’ils puissent présenter au concours du meilleur humain. C’est pourquoi ils fignolent amoureusement leur signature sur tous les papiers que leur tendent les importants. C’est pourquoi ils tiennent à leur disposition, nuit et jour, le comptoir d’humain qu’ils ont si généreusement installé chez eux. C’est pourquoi, en toute occasion, ils présentent tout grands ouverts à leur contrôle leur sac, leur cœur, leur vie, sans même attendre qu’ils l’exigent.

Il suffirait de vraiment peu. Puisqu’ils ont compris, le plus dur devrait être fait. La question est de savoir s’ils vont vivre longtemps dans la mauvaise foi, quels avantages ça leur procure, si ça en vaut vraiment la peine. Pour l’instant, rien ne leur remonte mieux le moral que de contempler de temps en temps un médaillé de la modernité, un as du positif venu exhiber la prothèse bien lisse, bien souple, bien articulée qui lui sert d’humanité. Pauvre bonhomme ! Pourvu que ses piles ne tombent pas en panne ! Quand ils l’entendent expliquer que tout doit d’abord être placé sur un plan humain, les quidams répriment des fantasmes de lapins éventrés, de couteaux ensanglantés brandis par des cuisiniers ivres. Mais c’est quand même un bon génie ou un espion avisé qui met un de ces gars-là sur leur route : avec eux, pas moyen de douter. Tout l’humain qui se vend sur la place, c’est du dégriffé. L’interactif, les interfaces partout, tout ça aussi c’est du dégriffé. N’empêche, il faut suivre son temps, même pieds nus et bras en croix. Grâce à son petit portable, on peut quand même montrer au wagon entier qu’on communique, qu’on traite des affaires sérieuses, qu’on envoie des bisous. On peut toujours informer quelqu’un qu’on a passé Vitry, qu’on va arriver à Choisy. On peut décorer son moi comme on veut, en mât de cocagne, en arbre de Noël. Côté humain, les prothèses sont parfaites : impossible de les reconnaître. Tout ça ne fait pas un paradis mais, avant, était-ce vraiment mieux, avant ?

Ils ne peuvent pas répondre : il leur faudrait des mots, et ils n’en ont pas. Ceux d’hier sont périmés, ceux d’aujourd’hui ne sont pas arrivés. Parfois un quidam découvre l’oiseau rare mais, à peine l’a-t-il déniché, ce mot qui lui ressemble, qu’il disparaît comme si une machine à gueule de crocodile l’avait dévoré. Le climat de l’époque est mauvais pour les mots. Leurs conversations sont des feux qui ne prennent pas, qu’il faut toujours surveiller, relancer. Personne ne se risque plus à y brûler quelque chose qui vienne vraiment de soi. Sans doute aussi attendent-ils trop des mots. Comme s’ils pouvaient, à eux seuls, faire tomber toutes les prothèses, comme s’ils conduisaient, par leur seule force, au bout du voyage. Les mots sont comme les fusées. Ils emmènent jusqu’à un certain point, puis ils retombent. Tout seuls, ils n’ont jamais délivré personne. En tout cas, les quidams préfèrent passer pour des demeurés plutôt que de se servir des mots comme le font les importants. Pour ces gens-là, ce sont des chaloupes sur lesquelles, en cas d’urgence, les passagers de première classe peuvent toujours tirer leur révérence et filer avec standing. Des pistes de ski pour glissades esthétiques d’amateurs fortunés. Des toboggans pour la trahison.

Avec tous ces faussaires qui courent les médias, il faudrait les désosser comme des pendules, les mots, les ouvrir un à un pour voir ce qu’ils ont dans le ventre. Un amateur de mots ne peut plus se séparer de son dictionnaire mensonge-français. Sinon il s’imagine que la citoyenneté, c’est d’aller tous ensemble, la main dans la main, ramasser avec bonne humeur le cancer oublié par les pétroliers ! Les mots sont devenus des pièges. N’importe lequel peut faire sonner le portique. Aussi les quidams sont-ils toujours sur leurs gardes : en cas de contrôle, ils savent qu’ils doivent avoir l’air de prendre les choses du bon côté. Un jour, on leur apprend que leurs enfants ont une grande propension au suicide ; puis, dans la foulée, on leur demande s’ils se sentent heureux ou si quelque chose menace leur bonheur. Mais oui, ils se sentent heureux. Naturellement. Rien ne les menace, rien. Où est le problème ? La contradiction trouble un chroniqueur radiophonique consciencieux. Il hésite un instant, puis résout sans coup férir l’équation rebelle. Quand on parle de suicide, explique-t-il, on parle de bonheur intime : ce n’était pas à cela que l’échantillon interrogé devait penser.

Bien vu ! Un autre bonheur ! Ils pensaient à un autre bonheur, nos citoyens de l’échantillon ! Un bonheur qui n’excursionnerait pas au fond de leur cœur, qui n’allumerait pas leur intelligence, qui ne secouerait rien d’endormi. Un bonheur sans personne pour être heureux et dont, par convention collective, il leur serait possible de s’absenter à certaines heures. Un bonheur de généralité, compatible avec l’envie de se supprimer. Un bonheur de convenance, de communication sociale. Inscrit dans la Constitution. Aussi prévisible que le passage du métro. Qui ne viendrait jamais par surprise. Jamais on ne sait d’où. Un bonheur à attendre en longues files consensuelles. À répartir équitablement sous l’œil du médiateur. Un bonheur à négocier. À déclarer au poste-frontière du désir. Soumis à des quotas d’irrigation en sorte que le plus fertile de l’être n’en soit pas affecté. Un bonheur pour assécher le bonheur, pour le nécroser. Un bonheur pour quidams, distribué par les importants.

S’il savait, le chroniqueur, s’il savait que la tribu des Zomzéléfames, cet indispensable réservoir à reportages, n’a plus de mots à elle ! Qu’elle répète ou qu’elle se tait. Qu’elle fait la carpe ou qu’elle fait le perroquet. Que les mots qui sont sur ses lèvres, elle n’y croit pas ; que ceux qui montent de son cœur, elle n’ose pas encore les prononcer. Qu’un mensonge comme celui de la modernité la renverse, la tétanise, l’anéantit. Que les vieux en bafouillent, que les jeunes en deviennent idiots. Non qu’ils aient pris l’authenticité pour totem ni qu’ils soient dévots de sainte Transparence et de son faux cul. Les quidams ne sont pas des intégristes de la sincérité et n’exigent pas de leur conjoint ou de leur patron qu’il le soit. Mais, s’ils font plutôt bon ménage avec le mensonge, c’est qu’ils y trouvent, malgré tout, une image en creux du vrai, qu’ils y voient une façon juste un peu trop cavalière de le rendre moins exigeant. Mentir, pour eux, c’est prendre un sens interdit pour retrouver la vérité plus vite et s’éviter, en cours de route, des désagréments inutiles. C’est lui donner une petite bourrade amicale pour s’assurer qu’elle respire bien, qu’elle est toujours là.

Ces mensonges-là rayent la carrosserie de la vie mais n’en mettent pas le moteur en danger. Le drame, c’est que tout est en train de s’inverser. La modernité ne ment pas seulement sur ce qu’elle fait, elle ment aussi sur ce qui est. Elle vide ce qui est de ce qu’il est ; elle le dévitalise. Toutes les façades sont debout, mais il n’y a plus que des façades. Plus d’appel, plus de recours. Plus d’ici, plus d’ailleurs. Plus de caves, plus de greniers. Plus de haut, plus de bas. La vie comme un parc d’attractions où l’on est renvoyé de glissière en glissière, où des haut-parleurs hurlent des slogans toujours renouvelés, toujours semblables. Pour masquer le vide, des leçons, toujours des leçons, de la morale à en écœurer les bonnes sœurs. Un seul projet, une seule obsession, une seule urgence : sauver les apparences par d’autres apparences qui en exigeront aussitôt de nouvelles. Fuite insensée, débâcle honteuse que les niais de service tentent de camoufler en aventure, en conquête, en recherche. Affirmer, toujours affirmer, affirmer tout et son contraire : rien n’importe de ce qu’on affirme, seul compte le bruit qu’on fait, le vent qu’on déplace, l’air qu’on affiche, le chèque, le spasme qu’on vole au néant. Affirmer, encore et toujours, pour faire oublier que toutes ces affirmations s’appuient sur une formidable négation première, celle qu’on s’est d’abord infligée à soi-même, celle qu’on veut imposer au monde entier, celle que l’on déguise en sincérité, en logique, en bienveillance, et à qui on ouvre, les unes après les autres, les portes des écoles, des ateliers, des banques, des hôpitaux, des consciences.

Et soudain, un mot, un slogan qui se propage d’important à important, et la négation remonte à la surface de l’eau, stupide, boursouflée, inerte, obscène. Le sens ! Ils parlent de sens aux quidams ! Mais ils n’ont jamais pensé qu’à ça, les pauvres ! À ces inquiets qui se demandent ce qu’ils fabriquent sur terre, comment il faut y vivre, y aimer, y mourir, et que protège seulement du désespoir leur humour plus épais que nature, ils font le coup du sens ! Et à quel propos ? Pour des histoires de participations croisées, de milliardaires gâteux, de combines électorales, tout un salmigondis de chiffres et d’intérêts qu’ils débitent sur un ton si étranglé qu’il semble que leur emploi les occupe à mi-homme comme d’autres à mi-temps. Le sens ! Mais ils débordent de mensonge comme des égouts ! S’ils croyaient au sens, les quidams le sentiraient. Devant la télé, ils s’arrêteraient de manger, par politesse. Ils salueraient, fourchette en l’air, même s’ils ne comprenaient pas tout, le passage du sens : ils savent que c’est une chose grave et mystérieuse, qui touche le cœur des humains, qui en ôte toute ironie, toute colère. Mais les importants se moquent bien du sens. Pour eux, c’est une schlague comme une autre, un knout comme un autre. « Cherche le sens, citoyen responsable, cherche ! » Occupe-toi. Colloque, congresse, sens-toi libre et responsable. On ne sait jamais, camarade ! Si, par hasard, tu la déterrais, la truffe du sens, quel bonus pour l’exploitation !

Faute de mots à eux, les quidams finissent par prendre goût à ceux qu’on leur souffle. Ils s’arrangent un profil sens. Ils font mine de s’angoisser du matin au soir, comme s’ils avaient des méninges d’importants ; d’être sur la piste de quelque chose, mais sans savoir de quoi, et malgré soi. Ils se travaillent un look chercheur. Ils aiment bien aussi parler d’eux d’une manière triste. Ils se plaisent à répéter qu’ils sont des esclaves modernes. Mais les esclaves anciens, le soir, retrouvaient les musiques et les chants du pays perdu. Eux, aucune musique ne les rapatrie nulle part. Dans le temps libre qu’on leur aménage, ils discutent le nombre de cannes à sucre à couper et négocient la violence des coups de fouet. Ils expliquent aussi qu’ils sont des prisonniers. C’est vrai. Des prisonniers tout à fait sérieux, qui trouvent leur liberté en prison, qui y cantinent une conduite, une moralité, une religion. Qui y tricotent, de toute leur perversité, avec la laine offerte par l’ensemble des aumôneries politiques, religieuses, syndicales et culturelles, de quoi emmailloter le seul mot par où puisse leur venir quelque reflet du vrai, du beau, du bien : dehors. Qui s’embobinent de reconnaissance pour les visiteurs, les psychologues, les grands écrivains de la bibliothèque, les examens qu’on prépare en cellule, près des latrines. Qui comprennent les geôliers eux-mêmes ; et de comprendre un geôlier à l’aimer, il y a si peu !
Pas les mots. Décevants, les mots. Avec eux, on piétine. Et ce goût d’amertume qu’ils laissent… Entre les quidams et eux, ce ne sera jamais la paix. D’ailleurs qu’ont-ils à faire des mots quand chaque jour leur propose cent occasions nouvelles de se rendre utiles ? Est-ce que la misère attend, elle ? À peine cette idée les effleure-t-elle qu’ils courent, toutes sirènes hurlantes, soulager le malheur du monde. C’est une chose inhumaine, le malheur, mais qui rend les gens si fraternels, si ressemblants dans l’innocence, si disposés à l’indulgence, qui les arrache si vite à leurs songes mesquins, qui les empêche si bien de se préoccuper d’eux-mêmes! C’est une telle délivrance d’aider les malheureux ! Heureusement qu’ils… Quoi ? Qu’allaient-ils dire ? Heureusement qu’ils existent ? Impossible. Jamais ils n’ont pensé ça, jamais ils ne le penseront. Mais jamais non plus ils ne pourront se débarrasser de ce doute. Aider les autres, c’est certain, il n’y a rien de mieux. Peut-être même n’y a-t-il que ça de vrai. En se dévouant, on oublie ses ennuis, on est fier de soi, on trouve de bons amis. On se sent tellement vivre quand on aide! Mais alors, s’il n’y avait pas de misère, s’il y en avait moins, ce qu’il y a de plus beau et de plus vrai dans la vie disparaîtrait, se raréfierait ? Si soulager la misère donne du sens à l’existence, il faut bien qu’il y en ait un peu, de la misère, si l’on veut qu’il y ait du sens ! Donc, au mieux, même quand on ne la favorise pas, on la tolère ?

Qu’est-ce que cette complicité ? Que cherchent-ils d’obscur en soulageant les autres ? Pourquoi cette idée les met-elle si mal à l’aise ? Ils ont beau faire leur examen de conscience, ils ne veulent pas de mal aux autres. Ils ne rêvent pas de vivre sans eux. Ils savent qu’ils ont besoin d’eux, qu’ils ne peuvent rien sans eux. Tout le monde le leur chante sur tous les tons, l’entreprise, le syndicat, la copropriété, les médias, les parents d’élèves : « Tu ne peux rien sans nous. » Vrai. Mais quand on le leur dit de cette façon, ça sonne faux. Ce n’est pas parce que c’est vrai qu’on le leur dit. Ce n’est pas dans leur intérêt, pas pour les aider. C’est pour leur faire payer ce qui est gratuit. C’est le pot de vin de ceux qui se sont installés en intermédiaires entre les autres et eux. C’est pour qu’ils s’imaginent que, sans ces gens-là, ils ne sont que des égoïstes. C’est pour les empêcher de vivre. Pour les rendre méchants. Et eux-mêmes, que demandent-ils aux malheureux en échange du temps qu’ils passent avec eux ? Des raisons de vivre ? Rien que ça? Alors, ils sont les démarcheurs de la misère ? Ils sont truqués jusque dans leur compassion ? Même dans l’humanitaire, ils n’existent pas ?

Quand l’instituteur montait sur ses grands chevaux parce qu’un petit quidam avait copié son devoir, le petit quidam devinait qu’il n’était pas le plus menteur des deux. Il ne pouvait confier cette certitude à personne. Il ne lui restait qu’à se repentir : son remords trop docile ajoutait un mensonge de plomb à un mensonge de plume. Il lui paraissait pourtant impossible que le monde fût aussi ridiculement fragile, aussi sottement vulnérable à une faiblesse d’enfant et qu’il fallût, pour la réparer, ces airs offusqués, ces sermons interminables et le catalogue complet des principes. Le soir, autour du feu de camp, les Zomzéléfames évoquent, aux accents de musiques brutales, la légende du petit quidam qui n’était pas plus mauvais qu’un autre et à qui, en sorte qu’il devienne méchant et se sente coupable, on avait limé les ongles de la révolte. Il paraît que beaucoup baissent les yeux. Il paraît aussi, selon les quidamologues, que l’enfance est le seul pays perdu dont puissent rêver ces indigènes. N’ayant plus aucune idée de cette contrée, ils la représentent par toutes sortes d’images naïves et angéliques que les autorités leur renvoient en riant pour les garder lâches et stupides. Toujours selon ces spécialistes, il paraît encore que les puissants et les importants auraient, si les quidams s’avisaient de leur erreur, beaucoup à craindre, et que pourrait s’instaurer, au moins dans les cœurs, sous le nom de désordre, un ordre profond qui leur serait fatal.

IV.

Pour l’instant, ils en sont aux grimaces qu’on attend d’eux. Ils jouent les épicuriens de grandes surfaces, les aventuriers de l’autoroute, les explorateurs de l’Internet. Ils chantent les louanges de la vie personnelle, qui est tellement plus authentique que l’autre. Ils posent bien en vue sur leur bureau, comme des grigris contre le mauvais sort, les photos de leurs enfants. Ils cherchent docilement dans l’actualité fraîche pondue les raisons de s’angoisser, de s’indigner, de protester, de jouir gratis du plaisir de vendre ces criailleries pour des audaces contestataires. Ils détaillent les horreurs du jour, y ajoutant un peu de ce qui traîne dans le réfrigérateur de leur ressentiment, dans le placard de leur ennui. Mais les changements climatiques, la pollution, la mondialisation, la créatine, le chômage, les violences à l’école, la gamme complète des harcèlements, le porno en goguette, les satellites espions, les MST et les OGM, les libéraux qui ne le sont plus, les embarras des grandes villes, les socialistes qui ne l’ont jamais été, les intellectuels qui volent une fois de plus au secours de la victoire et même, si on ajoute au compliment ce qui ne date pas de la dernière pluie, les massacres, les famines, les crimes en tous genres, rien de tout cela qui puisse vraiment les atteindre. D’un côté, le malheur ; de l’autre, la stupidité. L’époque est ainsi. Ils sont habitués. Ils ne se sentent plus responsables.

Le vrai danger, ils le frôlent en secret quand ils cèdent à la tentation de regarder d’un peu trop près les importants. Tout devient vite trop clair : comment ces gens-là sont devenus ce qu’ils sont, pourquoi ils les ont acculés à cette colère muette, à ce désespoir, pourquoi ils les conduisent tout doucement à l’évidence qu’il n’est pas possible de continuer comme ça, qu’il ne le faut pas. À peine conçue, cette dernière pensée rameute chez les quidams des émotions contradictoires. La terreur devant le prix à payer. Le besoin violent de relever le défi. Une fraîcheur soudaine, puis la chape de plomb qui s’abat, la volonté qui s’effondre. Versatiles quidams. Ils considèrent les importants avec un mélange d’admiration, de compassion, d’envie, de pitié, d’inquiétude. Ils les regardent comme les petits accidentés qu’on a laissés dans un couloir d’hôpital regardent les grands brûlés passer sur des brancards. Pour eux-mêmes, ils ont peu de souci : la quille viendra avant qu’on n’ait achevé leur instruction, qu’on ne les ait débarbouillés de leur quant-à-soi. Mais si les importants ne survivaient pas, qui protégerait les enfants qui sourient dans leurs jolis cadres ? Ce tourment leur vaut un revenez-y de cette confiance aveugle qui est leur meilleur rempart contre le courage. L’espoir fou les ballonne que les importants finiront par choisir le bon camp. Qu’ils sauront remettre le monde dans le droit chemin, eux qui sont si instruits. Qu’à la fin des fins ils voudront défendre les couleurs de tous. Au moindre signe qui leur viendrait d’eux, à leur plus léger aveu de souffrance ou de doute, le cœur des quidams bondirait. Mais non. Rien. Jamais rien.

Alors, se battre ? Ils sont encore capables de faire reculer les pouvoirs. Et après ? Le lendemain du triomphe, tout recommence. Pendant trois jours, le temps que prennent les importants pour changer de cravate et de mots, ils se racontent qu’ils ont limité les dégâts, et même marqué des points : le rouleau compresseur les laisse poliment rédiger leur communiqué de victoire, puis procède à la séance d’écrabouillage prévue. Ils savent, sans oser s’en parler, que leur meilleure chance n’est pas là, n’est plus là, qu’elle est plus profonde, plus sérieuse, plus forte, plus simple. Leur chance, c’est de s’obliger à se tenir droits. D’aller au bout de ce qu’ils pensent, un de ces matins de déception, par exemple, quand ils voient les importants tout farauds remonter sur le manège. Leur chance, c’est de zoomer sur eux, de faire pleins feux sur eux. Non pour les haïr davantage : ils ne les haïssent pas. D’ailleurs le temps n’est pas aux sentiments ; on ne se demande pas si l’on aime ou si l’on déteste les gens en compagnie desquels on va sombrer.

Leur chance, c’est de scruter l’affabilité avare des puissants, leur optimisme triste, leur bonhomie cruelle. Pas pour les accabler. Pour aller jusqu’à la racine de l’importance. Pour perdre des illusions qu’ils savent plus que compromises et brûler une bonne fois leurs vaisseaux. Pour s’ouvrir la vie. Tâche impossible. Effort contre nature. Mais, même incomplet, il laisse des traces, quelques clichés à étudier à la loupe. L’infime sourire de dédain par lequel les importants montrent qu’ils savent garder leur calme et signifient que l’argent et le pouvoir apaisent tout. Leur bénignité si ostentatoire qu’elle ferait oublier le grincement des couteaux qu’on affûte. C’est urgent : pleins feux sur la science supérieure d’être un important. Sur ces mécanismes qu’on a posés sur leur âme pour leur permettre l’accès à toutes les apparences de l’humain et pour leur en interdire, sauf aux heures de promenade, la réalité. Sur ce vernis si soigneusement étendu qu’il épouse leur liberté en l’enfermant. Sur ce masque de soie si parfaitement tiré sur leur peau qu’il n’en comprime aucun volume, n’en brise aucune ligne. Sur cette cellule si compréhensive qu’ils traînent après eux, qui les suit partout où les conduisent leurs tentatives d’évasion.

Ne pas les accabler, ne pas les excuser. Comme disait le professeur de gymnastique : prendre ses grandes distances. Ne pas leur laisser les clefs de soi-même, préserver ses possibilités d’envol. C’est si facile pour eux de conduire les gens à la résignation ! Ils vous y emmènent comme les voyous, dans les films, entraînent leurs victimes dans les parkings et les terrains vagues. Il faudrait penser plus large, être plus fort, plus sûr de ses idées, même lentes, de ses sentiments, même confus. Il faudrait sentir sa vie bien rassemblée autour de soi, comme les bagages autour d’un voyageur. Aucune vie de quidam n’est comme ça. Leur vie, on la leur fait étroite et dépendante, on l’encadre, on l’enferme, on la réduit. On leur a enseigné depuis toujours que, pour mieux exploiter l’existence, il fallait la quadriller en zones bien identifiées. Le carré de la famille. Le parterre des loisirs. Le champ ingrat de la vie professionnelle, où dorment peut-être des trésors. Le buisson maigre des passions. Ils ont retenu la leçon : ils cultivent leurs lopins de vie un à un, chacun selon son espèce, les labourent, les sèment de projets, les bêchent, les engraissent de bonne volonté, les protègent du doute. Ils s’enorgueillissent des belles fleurs et des bons fruits qu’ils ont ainsi produits ; en bons métayers, ils remettent aux importants la part qui leur revient. Naturellement, il est toujours possible de discuter des modalités du partage : le dialogue, toujours le dialogue. La seule chose qui ne leur serait pardonnée par aucune importance, contre-importance, para-importance ou méta-importance serait que ces lopins remembrés forment jamais un seul domaine, deviennent jamais leur domaine.

Difficile, pour eux, de regarder les importants en face. Ils ne peuvent s’y risquer que s’ils s’accordent une chance de leur résister, s’ils font confiance à un écho qui leur assure, au fond d’eux, que, même blessés, mal sevrés, contestables, ils sont quand même vivants. Peut-être faudrait-il moins d’héroïsme qu’ils ne le pensent. Il leur suffirait de refuser gentiment de faire contrôler leurs yeux à la douane. De dire non, quel que soit le fabricant, au regard fabriqué. De se contenter de celui que la vie leur a fait, avec le désir et la souffrance dont elle l’a lesté. Grand changement. Il faudrait qu’ils prennent aussi leurs distances avec les mots, qu’ils apprennent à leur tenir tête, qu’ils renoncent aux bavardages pleurnicheurs qui quémandent le mépris, aux phrases toutes faites qui montrent les crocs comme un chien qui va se soumettre. Qu’ils cessent de répondre quand on les sonne. Qu’ils ne mendient pas l’honneur de discuter avec les puissants pour oublier les humiliations qu’ils leur infligent. Qu’ils viennent se camper devant eux, qu’ils les regardent dans les yeux, sans morgue, sans peur. Qu’ils ne se soucient ni de les approuver ni de les désapprouver. Qu’ils laissent reposer en eux, patiemment, jusqu’à décantation, les slogans dont on les fatigue. Qu’ils attendent que se fasse tout seul le tri de ce qui est utile et de ce qui est vain. Qu’ils confient aux instances discrètes de leur conscience le soin de décider de ce qui vaut et de ce qui ne vaut pas.

Ça leur arrive. Pas souvent, pas longtemps. De moins en moins. Ils ne veulent pas abuser des alcools forts. Inutile, en outre, de faire le test trop fréquemment : les résultats en sont acquis, et personne ne sait comment les exploiter. Pour l’instant, donc, garder le dossier sous le coude. Quand un crack s’attaque avec gravité, comme si c’était une première, à la critique de la mondialisation, du capitalisme sauvage, du tout-marché, ils applaudissent le virtuose du jour et attendent en souriant le numéro suivant. Ils ont tellement mieux… Pas besoin de démonstration mathématique, pas besoin de monter au cocotier philosophique. La vie qu’on leur fait, ils la connaissent par expérience directe. Ils savent très précisément ce qu’elle vaut : rien. Ils constatent d’ailleurs tous les jours que les farceurs qui l’organisent ne croient même pas en la vraisemblance de leurs balivernes. C’est une cathédrale en bouts de ficelle qu’un passage à vide de l’imagination oblige à laisser provisoirement en l’état. Aucune trace dans aucun musée d’un quidam qui, de quelque potage qu’on l’ait nourri, ait jamais pensé autrement. Certains chercheurs croient pouvoir avancer qu’il existe un consensus quidamier pour décrire la modernité comme une parabole du néant.

À rire, à pleurer, ce monde-là. Comment le prendrait-on au sérieux ? La communication, le développement humain, le saint-frusquin des managers, il faut ne pas être du pays pour se mettre à réfuter tout ça. Autant réfuter des sacs de pommes de terre. Les images quotidiennes suffisent. Les pauvres qui se prennent pour des stars et vous racontent leur vie en vous balançant leurs principes. Les caissières du super, toutes pâlottes, toutes nerveuses. Les malabars qui les surveillent, plus méfiants que des souteneurs. Les bons élèves qu’un badigeon de marketing a gratifiés de gueules de mangoustes informatisées. La secrétaire aux relations humaines qui n’a même plus la tête à ses mots fléchés parce que, ce matin encore, son train prend du retard. Tous ces malheureux barricadés derrière leur guichet qui expliquent au client que, s’ils le persécutent, c’est pour sa sécurité. Les codes qu’on protège de son bras comme jadis les interros d’algèbre. Le blockhaus partout, dans les rues, dans les cœurs, dans les crânes, un blockhaus tartiné d’une dégoûtante gelée consensuelle où vient s’engluer toute singularité, toute fraîcheur, toute audace. Les profs qu’on organise en équipes de dix, comme les contrôleurs du métro, pour améliorer la force de frappe. Jusqu’à l’entraîneur de rugby, les yeux exorbités, qui hurle à ses mastodontes en caleçon que leur seul problème, leur seul, leur vrai, c’est d’être plus forts que les autres, plus forts que le Sud, plus forts que les autres planètes, plus forts que les autres systèmes, plus forts que les autres univers. Cette frénésie de vouloir être le number one de quelque chose, de n’importe quoi mais tout de suite, même des ânes, même des dindons, même des faisans, même des porcs, en sorte d’échapper au sort inhumain de n’être pas assez souvent compté, évalué, trié, noté, classé. Croit-on que, dans la tête des quidams, cette chiennerie se mette en congé sabbatique quand le cadre de service monte en chaire pour expliquer que le but de l’entreprise, le but de l’économie, le but de tout, c’est l’homme ?

Les grands chefs, encore, ils ont l’excuse d’avoir tout oublié ! Un bain de foule de temps en temps, pour l’hygiène, le saucisson dans la sous-préfecture : après ils rentrent tranquilles au château, et en avant pour les fantasmagories arithmétiques, la leçon de croche-pieds, les mots pour rien ! Mais les autres, les moyens chefs, les petits, les tout petits, les minuscules ? Ils sont au courant, eux ! Ils vont se faire filmer dans les banques, comme tout le monde. Ils regardent qui monte dans le wagon, comme tout le monde ; à côté de qui ils s’assoient, comme tout le monde. Ils sonnent sous les portiques, comme tout le monde. Ils entendent les gens parler. Ils la sentent gargouiller dans les cœurs, cette colère qui ne sait pas comment sortir, qui tourne en minables histoires de bureau, en vacheries sordides, cette colère qui bouffe tout le monde comme une vérole. Et ils peuvent continuer à vendre leur compétition comme si de rien n’était, comme s’ils y croyaient ? Être croque-morts, ça ne leur suffit pas ? Ils veulent passer chefs croque-morts ? L’idée ne leur vient pas qu’ils pourraient un peu s’élargir, abattre quelques cloisons ? Vivre n’est pas prioritaire dans leur projet de vie ? Entendre leur vraie voix colorée de leurs vrais sentiments, cassée par leur vraie souffrance, lourde de leurs vrais désirs, ça ne leur dit rien? Ces choses-là ne sont pas pour le bureau ? Tiens donc ! Serait-ce trop demander à l’existence ? Ou serait-ce trop futile ? Craignent-ils que cela ne donne des idées à leurs enfants ? Ils sont comme les toutous, leurs enfants : pour eux aussi, la laisse s’allonge…
Commencer à déboulonner, au moins dans leur jugeote, l’importance des importants ne rend pas les quidams méchants. Mais, quand même, ça les sonne ! Alors ils tâchent de faire les neutres, les dégoûtés. Ils soignent leurs fleurs, ils arpentent les sentiers de grande randonnée. Récupérer, aller aux choses saines, propres, se mettre du bio dans les idées. Pour le reste, faire avec. Mais comme on n’empêche pas la terre de tourner, il faut bien qu’ils en pensent un peu plus. Et qu’ils se débrouillent, notamment, de deux idées, l’une assez facile à admettre, l’autre beaucoup plus coton. La première vient toute seule. Elle est si répandue, si unanimement admise que la télé elle-même ne peut pas la cacher. Quelle que soit la question qu’il leur pose, les gens la lancent à la tête du journaliste : un monde comme ça, où l’argent dirige tout, ce n’est pas bien. Curieux pour des citoyens : ils expliquent qu’Athènes fait eau de partout, que ses lois, écrites ou non, ne tiennent pas la route. Puis ils filent, laissant leurs semelles à filmer, contents d’avoir eu accès à une idée générale, certains de n’être démentis par personne, suffoqués d’avoir dit les choses comme elles sont.

Alors la seconde idée, plus embarrassante, montre son nez. Cette société qui ne vaut rien, les importants font beaucoup plus qu’eux pour l’aider à se maintenir ; ils en font même d’autant plus qu’ils deviennent plus importants. Difficile pour eux de la critiquer, presque impossible de la combattre, sauf à scier la branche sur laquelle ils champignonnent ou à prendre le risque, aujourd’hui insensé, d’appartenir à l’espèce protégée des opposants déclarés. Même si leur courage n’éclaire pas la tour Eiffel, les quidams ont les coudées plus franches. Ils ne se gênent pas, après un regard circulaire sur l’auditoire, sinon pour vider tout leur sac, du moins pour grogner, pour soupirer, pour hausser les épaules. À la différence des importants, ils ne sont pas contraints à s’inventer une cohérence de façade, à barbouiller de pub leur désarroi. Résistance bénigne, sans doute, mais moins qu’il n’y paraît. Peu à peu, ils s’aperçoivent qu’ils ne s’opposent pas aux importants comme un groupe à un autre, qu’ils n’aspirent pas beaucoup à leur pouvoir, à leurs privilèges, qu’ils sont naïfs et irréfléchis quand ils cèdent à cette tentation. C’est juste : mis à part quelques jocrisses, la jalousie et la revanche ne les obsèdent pas. Ce n’est pas aux importants qu’ils en veulent, c’est à l’importance. Cette drogue-là, c’est comme l’alcool ou le tabac : le moyen le plus sûr de s’en débarrasser, c’est d’en avoir été écœuré. Sur ce point, la modernité leur rend un fier service : elle leur fournit le contrepoison avec le poison. Elle les aide à se débarrasser de l’importance qui s’est faufilée dans leur propre vie.

Comment le croire ? Tout ce qui traîne en eux d’incertain, de tordu, d’obscur, d’inavouable, d’ambigu, tout ce qu’ils ont toujours repoussé du pied sous les meubles pour que le visiteur inopiné ne le voie pas, tout ce désordre qui les humiliait quand ils le comparaient en silence à l’ordre impeccable du monde, tout cela pourrait être un recours – peut-être le seul recours possible – non seulement pour eux mais pour tous ? Cette impression qui les intriguait, et qu’ils chassaient, d’être plus proches de la réalité que les autres, elle ne les trompait pas ? Ce n’était pas orgueil, candeur, effet de leur sottise ? Cette humiliation d’être si maladroits, c’était leur chance ? Ces chemins à peine tracés allaient quelque part ? Tout pourrait redémarrer non pas grâce à leurs idées – ils n’en ont pas – mais grâce à ce qui les traverse, à ce qui les sous-tend, à ce qui les fonde ? Non, ils n’y croient pas vraiment, surtout quand ils prennent le temps d’y songer. Mais c’est en eux, ça travaille. C’est là. Les importants aussi sont là. Heureusement : en les regardant, on comprend tout.

Ils constituent un matériel pédagogique irremplaçable. Leur caractéristique principale, c’est que la vie se développe à leurs frontières, un peu à la manière d’une grossesse extra-utérine. Ils ne s’habitent pas. Leurs facultés, leurs qualités, leurs vertus, même les plus remarquables, vivent chez eux en location, ou en squat. D’où une sorte d’absence à eux-mêmes, une forme d’immunité à la responsabilité. Quand le technicien qui vient d’examiner leur mécanique se relève en s’essuyant les mains, le verdict est toujours le même : « Problème transmissions ». Ce sont des machines de la dernière perfection mais dépourvues de commandes centrales, des avions suréquipés en électronique qu’un fil invisible retient au sol. Ils vrombissent, ils vrombissent : rien. Ils essayent toutes les manettes, passent d’un projet à un autre, d’un mot à un autre, d’une excitation à une autre, d’une conviction à une autre. Ils veulent montrer qu’ils ne sont pas des paresseux, des oisifs, des rêveurs, des recroquevillés, qu’ils sont positifs et actifs ; en réalité, ils ne songent qu’au précipice qui les sépare de l’existence, aux moyens de le franchir. Leur drame, c’est d’être formés très jeunes, mais de ne mûrir jamais. Ils ont sauté une étape ; c’est pourquoi ils comprennent presque tout, mais jamais rien. Ce qu’ils appellent leur carrière, c’est le droit imprescriptible, qu’ils ont acquis à vingt ans, de passer directement de l’état de fruit vert à celui de fruit sec.

Les quidams ne leur porteraient pas un intérêt aussi hargneux s’ils se sentaient à l’abri de leurs difficultés. Quoi qu’ils en disent, ils leur reprochent moins de leur rendre la vie impossible que de leur tendre constamment, à longueur de palabres et de réunions, cet insupportable miroir qui ne leur laisse de choix qu’entre capituler et se révolter : capitulation impossible à admettre, révolte impossible à mettre en œuvre. D’où l’extrême indulgence qu’il leur arrive, en fin de compte, de leur témoigner. Ils plaident que les importants n’ont pas eu de chance, que, comme le dalaï-lama, tout les a préparés, depuis toujours, à ce qu’il leur fallait bien devenir. Que l’âge est arrivé, le confort, la mauvaise foi, la guerre économique avec ses déjeuners meurtriers. Ce sont des piégés de luxe.

Sans doute. Et tout ça est une fin de partie. Mais ils se savent légers de s’excuser en les excusant : cela veut dire qu’ils raisonnent comme eux, qu’ils se baguenaudent avec eux sur l’apparence des choses. Le plus grave n’est pas le train-train de leurs menaces, de leur chantage, de leurs coups bas : la preuve, c’est le foin qu’on fait autour de tout ça, comme si la guerre n’était pas la guerre ! Le plus grave, c’est quand les quidams se laissent aller à rire avec eux, quand ils papotent avec eux cinéma, sport, livres, enfants ; quand ils veulent leur montrer qu’ils ont les idées larges ; quand ils acceptent de jouer à l’humain avec eux, au moins jusqu’à ce que l’arrivée d’un dignitaire d’un rang plus élevé mette fin au jeu par consentement mutuel. Ça, ils ont beaucoup de mal à se le pardonner, même si c’est une faute qu’ils n’avoueront jamais, que personne ne leur reprochera jamais, qu’on ne détectera pas en leur grattouillant la langue.

Il leur est plus facile de trouver aux importants des raisons légitimes de vouloir les virer que de se pardonner de leur avoir fait croire que la scarlatine de leur gamin leur rendait une virginité ; qu’il est naturel de se payer un joint d’humain entre deux séances de reptation au sol ; que la sensibilité est une pièce rapportée de la vie ; qu’ils leur seraient éternellement reconnaissants de leur avoir fait la grâce de partager avec eux, entre deux portes, le trop-plein de leurs émotions. Les quidams se guérissent mal de leur sale manie d’être polis ; cette faiblesse leur joue de vilains tours. Elle les empêche d’épingler comme il le faudrait les importants qui esquissent leurs deux pas habituels d’humanisme démocratique avant d’aller traficoter le prochain plan social, étrangler un concurrent plus faible, manger leur chapeau devant leur patron.

Les voir, oui, et tout nus, et sans que le dénommé respect empêche l’examen d’aller jusqu’au bout, jusqu’au diagnostic : ces gens-là n’accèdent pas à la réalité, à son cœur, à ses sources. Ce sont des enfants assez doués, mais à qui l’on a fait croire qu’ils trouveraient toujours des itinéraires qui les dispenseraient des embouteillages. Que, pour eux, tout serait lisse et rationnel, qu’ils seraient garantis contre les aspérités, contre les gouffres. Que faire l’important, jouer à l’important guérit tout, remplace tout, évite tout. Maintenant, quoi qu’ils fassent, quoi qu’ils pensent, il leur manque la première ligne, le premier mot, la première lettre. Le gouffre leur manque. Non pas le gouffre du malheur, bien sûr, qui ne leur fait pas plus défaut qu’à d’autres, s’il les déconcerte tellement plus. Ce qu’ils ignorent, c’est le gouffre premier, le gouffre d’avant tout malheur, d’avant tout bonheur. On les a privés de la solitude initiale, amputés de l’abandon fondateur. On ne leur a pas enseigné à s’amarrer sur ce qui est fragile, pas sur ce qui est solide ; sur ce qui est emporté, pas sur ce qui l’emporte ; sur ce qui inquiète, pas sur ce qui rassure. Le manque leur manque. Ils n’ont pas jeté leur vie, une fois pour toutes, dans la grande peur d’être des humains. Ça continue. Ils s’inventent des frousses spéciales, des frousses pour importants, des frousses privilégiées, des manques de luxe.

Ce sont de bons petits, de bonnes petites. De pauvres bons petits, de pauvres bonnes petites. De terribles pauvres bons petits, de redoutables pauvres bonnes petites. Les plus désespérants d’entre eux ne sont pas toujours les plus cruels, les templiers du fric, les inquisiteurs, les tueurs. La violence que ceux-là ont choisie est si effrayante qu’on comprend qu’ils ont déjà perdu ; avec eux, c’est comme si le cessez-le-feu avait déjà retenti, comme s’ils avaient droit à une minute de silence par anticipation. On ne peut plus rien pour eux. On ne se sent plus lié à eux par rien, par aucune forme d’espérance, par aucune sorte de désespoir. Reste la meute bavarde et mondaine des libérés à trois sous qui se croient exempts de tout une fois qu’ils se sont déclarés antifascistes, ces nerveux toujours prêts à se battre contre les dangers qui les menacent le moins, toujours capables de dire non au monde entier, sauf à leur supérieur direct, et qui rêvent de broder de grandes aventures mentales sur leurs existences de finette. L’Histoire, pour ceux-là, a dû mal prendre ses mesures : ils ne sont pas aux dimensions de l’époque. Aussi se rabattent-ils volontiers sur de minuscules conflits familiaux qu’ils chargent de grandes significations historiques : si leur belle-mère les contrarie, ils la comparent à Hitler.

Beaucoup de ces importants pourraient : ils ne peuvent pas. Quelque chose les retient, les empêche, les entrave. Quand avoir fait semblant trop longtemps les a bien épuisés, ils en concluent que rien ne vaut rien, font profiter les autres de cette riche découverte et montrent à leurs grands enfants comme ils sont des parents ouverts. Problème transmissions, sans doute. Problème frein moteur aussi. Problème boomerang : ils reviennent toujours sur eux-mêmes. Quelle gentillesse quand ils barbotent dans le petit bassin de la vie ! Mais, dès qu’ils n’ont plus pied, quelles sales bêtes ! Pour les choses qui comptent, ils tranchent en larbins ; pour celles qui ne comptent pas, en seigneurs. Tout leur souci est de faire oublier cet étrange dédoublement et de justifier l’étroitesse première qui est leur marque de fabrique, et dont ils n’ont même plus la chance de souffrir.

Ils semblent nés avec une dette qui les empêche d’être à jour avec eux-mêmes, qu’il leur faut sans cesse essayer de solder, et où ils enfournent leur vie, comme jadis le charbon dans le foyer de la locomotive. Comme s’ils avaient été inventés avant d’exister, comme s’ils étaient des représentations approximatives d’une image préalable d’eux-mêmes. Le plus souvent, ils donnent assez bien le change ; mais, dès qu’ils doivent s’affirmer, dès qu’il leur faut disposer de tout eux-mêmes, rien ne répond plus. Tout leur est bon pour justifier cette incapacité. Leur prétendu réalisme, bien sûr, le plus grossier de leurs alibis. Leur intelligence qui piétine, qui assèche, qui immobilise, en contraste flagrant avec la propagande lyrique du prophétisme économique. Leur culture de garde-fous, d’interdictions, de pense-bêtes, de stops ; jamais de signaux, d’invitations, d’élans. Le respect d’autrui qu’ils prêchent, et qui ressemble à l’espace de discrétion qui, à la banque, protège les secrets misérables des clients. Quant à ceux d’entre eux qui se réclament de la spiritualité, qui commentent l’Évangile devant les coffres-forts et qui, non sans profiter au passage du frisson qu’elles leur procurent, se chargent de faire avorter toutes les vraies libérations, on comprend, à les écouter, que le Salut avait pour premier dessein de racheter la faute la plus terrifiante jamais suggérée par Satan à l’orgueil humain : dire merde à un chef.

Les quidams sont perdus, et de moins en moins désolés de l’être. Est-ce l’instant de lucidité et de paix qui, paraît-il, précède la noyade ? Les mots tournent autour d’eux comme des poissons affamés. Citoyen… Un beau mot, citoyen. Une écharpe tricolore sur le ventre, une pièce vide et froide, un chapeau noir avec une cocarde, un papier sur une table de bois, une plume d’oie qui gratte. Pourquoi pas ? Libre citoyen irait encore mieux. Le libre citoyen est prié de passer au bureau. Voici les objectifs assignés au libre citoyen. Le libre citoyen a le droit de poser une question, mais courte et sur le sujet prévu. La réunion des libres citoyens est terminée. Le libre citoyen doit envoyer une lettre de motivation. Le libre citoyen vient de franchir le cap du millénaire : il-a-ga-gné, il-a-ga-gné ! Quelle blague ! À propos, pourquoi la noyade ? C’est simple, c’est bon d’être perdu : c’est se découvrir encore un peu vivant dans un monde mort. Il devrait y avoir mieux à faire que de se passionner pour l’enterrement.

V.

L’attention que leur portent les quidams, les grands importants n’en peuvent comprendre le sens. Le présent leur échappe ; les bribes insignifiantes que leur en ramènent les enquêtes et les sondages ne les aident guère à le saisir. Ils ne voient rien, et ne veulent rien voir, du drame où la modernité précipite le peuple, du désordre et du trouble où elle le jette. Ils n’ont pas la force d’admettre que, sous sa feinte indifférence, il ne cesse d’explorer en eux, et avec quelle anxiété, l’image de son avenir. Qu’interroger cette image, à la fois repère et repoussoir, et deviner ce qui s’y dissimule, est devenu pour lui une affaire capitale. Que la gravité de l’enjeu aiguise sa lucidité et lui permet d’éventer très vite les ruses des apparences. Qu’il a, pour leurs faiblesses et leurs limites, bien plus d’indulgence qu’ils ne le croient et qu’il leur donnerait volontiers acte de leurs mérites. Mais qu’il n’accorde plus un sou de crédit à l’impuissance hypocrite à laquelle ils se complaisent. Que l’affligeante irréalité de leurs débats, de quelque orchestration médiatique qu’on l’assaisonne et de quelque vibrato de sincérité qu’ils l’agrémentent, lui chante sur tous les tons que le refus de combattre est le mot de ralliement de leurs supposées différences.

Imaginent-ils par exemple ce que peuvent ressentir les quidams quand toutes les hiérarchies qui les dominent, des petits chefs qui ânonnent les consignes aux maxi-importants qui pérorent en gloire devant les drapeaux, s’adressent à eux comme à une gigantesque équipe de football qu’ils adjurent de jouer le jeu, de respecter les règles du jeu, de ne pas se mettre hors-jeu ? Est-ce pour les humilier qu’ils ont élaboré une aussi fine stratégie ? Est-il vraiment nécessaire au devenir de l’humanité que les quidams correspondent toujours à l’idée la plus bête qu’on se fait d’eux, qu’il leur soit impossible de protester contre la tyrannie de ces images infantiles, qu’ils doivent l’aggraver de leur autodérision, la nourrir de leurs plaisanteries suicidaires ? Se rendent-ils compte, les importants, qu’un trucage d’une telle vulgarité eût été impossible il y a cent ans, que ni l’instituteur ni le vicaire n’auraient osé offrir aux villageois le spectacle d’une telle désinvolture, qu’ils avaient plus de respect pour les bambins qu’ils enseignaient ou catéchisaient et pour l’enseignement qu’ils leur dispensaient ? Que l’avenir appartient à la frime, aux frimeurs et à la frimologie, est-ce là l’évangile de la modernité, est-ce de cette étoffe que se tisseront demain de grandes destinées ?

Quand un important de haut rang file les métaphores sportives pour entretenir le peuple de son destin, doit-on comprendre qu’il ne sait pas ce qu’il fait, qu’il est à ce point déjeté qu’il se prend pour le capitaine de l’équipe ou, au contraire, qu’il ne le sait que trop ? Les règles du jeu ? Quel jeu ? Quelles règles ? Questions futiles, sans doute, aux yeux d’un frimologue, et qu’une nouvelle couche de propagande recouvrira bien vite. L’essentiel, dira-t-il, n’est pas de discuter de l’état du terrain ou de l’arbitrage : c’est de jouer au ballon. Le bon citoyen, c’est celui qui met fin à ces discussions inutiles parce qu’il sait qu’il faut forcément en passer par les règles et les contraintes ; le bon citoyen, c’est celui qui fait avancer les choses, avancer les choses… Qu’importe d’ailleurs ce qu’elles sont, les choses ! Ce qui compte, c’est la convivialité qu’on saura créer entre partenaires, le sens de l’humain qu’on manifestera. D’ailleurs, c’est promis : hormis les contraintes, rien qui ne puisse être négocié. Le cri de guerre de l’équipe : confiance dans les hommes !

Oui. Quelles règles ? Quel jeu ? Quand les quidams se font vider la tête et assécher le cœur par la compétition économique, ils jouent ? Se tuer à petit feu pour les stokopchionnes des autres sans même savoir si ses successeurs auront la veine de pouvoir en faire autant, c’est un jeu ? Et les règles ? Qui en a décidé ? Qui les a votées ? D’où sortent-elles ? Elles s’imposent de leur propre autorité ? Alors, à quoi bon les citoyens ? À moins qu’on ne cache le Solon qui les a conçues ? Mais s’il n’y a pas de Solon… Les intérêts d’un groupe particulier ? La volonté d’un tyran ? Même pas. Les intérêts d’un groupe, d’autres groupes peuvent les combattre. La volonté d’un tyran, si cher qu’elle ait coûté, la nature ou une bombe finiront bien par en avoir raison. Même pas les privilégiés, même pas le tyran. Personne. Les importants s’agenouillent devant les règles de personne, voulues par personne, conçues par personne, accrochées par hasard au char de quelques banquiers ahuris que la surprise amaigrit encore et qui, de tirer du feu des marrons inattendus, tâchent de faire croire à leur génie, eux qui eussent été bien incapables d’imposer quoi que ce fût à une mouche si, des profondeurs de l’Histoire, à un moment où l’humanité tout entière se dévore de terreur, toute la faiblesse du monde n’était venue les supplier de la prendre sous sa protection et n’avait rivalisé de séduction pour leur présenter, chaque matin, l’offrande sacrée des justifications repeintes de frais et des raisons garanties démocratiques.

C’est la peur de la liberté, plus encore que le goût de l’argent ou du pouvoir, qui conduit la plupart des importants à se faire les relais et les exégètes des règles du jeu. Le tropisme de soumission qui leur a été comme perfusé depuis l’enfance fait peu de cas de leur volonté, de leurs idéaux, de leurs analyses, de leurs frondes ; leur générosité elle-même s’éteint lorsqu’ils soupçonnent qu’elle pourrait les conduire à la révolte. L’angoisse que leur impose un siècle où tout vacille, rien ne les a préparés à l’affronter, encore moins à s’en faire une alliée. Leurs responsabilités et leur savoir l’exacerbent : plus ils avancent en importance, plus il leur est urgent de s’en débarrasser. Se sentir séparés de la foule mais, en même temps, noyés en elle, tel est leur obscur désir. Comment ne se précipiteraient-ils pas dans les tourbillons de l’énorme panique collective où le renoncement de presque tous entretient la domination absurde de quelques-uns ? Qu’ils l’approuvent ou qu’ils le critiquent, ils sont fascinés par le gigantesque jeu de société dans lequel cette panique feint de s’organiser, ce jeu maniaque dont la cité tout entière proclame la puissance, dont tout ce qui dispose d’une autorité ou d’une influence se fait l’avocat, le héraut, le camelot.
Quel courage il leur faudrait pour ne pas calquer leur image sur celle de ce monde en déroute, leur mensonge sur son mensonge ! Ils savent pourtant parfaitement que la démocratie si diserte, si respectueuse, si attentive aux différences, si experte, si savante, si interactive qu’inventent inlassablement les frères communicateurs, c’est une réclame. Ils savent sous quel règne implacable il vit, le beau fantasme démocratique. Ils savent que, quand ils le défendent, leur optimisme sent le cadavre. Cette modernité-là, il est vrai, la plupart d’entre eux auraient secrètement préféré qu’elle n’existât jamais : elle leur coûte trop de honte. Mais cela, ils n’osent pas se décider à le dire. C’est leur irrécupérable faiblesse. C’est leur faute impardonnable. Ils préfèrent faire semblant. Ils préfèrent tout fausser. Mais comment feraient-ils autrement ? Ils se méfient d’eux-mêmes encore plus que du peuple. Ils ne refusent le peuple que parce qu’ils se refusent eux-mêmes.

Les importants de la vie publique comprendront-ils un jour pourquoi on les observe avec cette angoisse croissante ? Ne voient-ils pas dans quel drame il se débat, ce peuple tiraillé entre sa pusillanimité ancestrale et l’absurdité patente de continuer à s’en remettre à elle ? Ne le voient-ils pas hésiter devant un immense renouvellement dont ni les marchands, ni les professeurs d’éthique n’ont la clef ? Favoriser un peu cette naissance, ne serait-ce pas plus utile que de travailler à une image que, de toute façon, les imbéciles seront les seuls à prendre au sérieux, et qui sera la risée de l’avenir ? Ne vaudrait-il pas mieux se faire l’avocat du désir du peuple plutôt que le conseil de sa névrose, de sa nécrose ? Pourquoi, au risque de se brouiller avec tous les stratèges, et peut-être avec leurs propres électeurs, ne se feraient-ils pas accoucheurs de ce désir ? Pourquoi pas une autre vision de la politique, peut-être même une autre esthétique de l’action ? Venir aux affaires publiques, profiter de ce passage pour libérer ce qui peut l’être, puis, s’il le faut, retourner, l’esprit en paix, à des tâches plus obscures, ce jeu-là ne les tente pas ? N’offre-t-il pas assez de gages à leur volonté de puissance ? Sans doute y faudrait-il moins d’importance, et plus d’existence. Au moins, si l’aventure leur semble impossible, ou trop risquée, qu’ils ne se prennent pas pour des saint Sébastien percés des flèches de l’incompréhension publique ! Pourquoi des gestionnaires tout occupés de leur propre succès devraient-ils susciter l’affectueuse sympathie d’un peuple que tourmentent toutes les incertitudes ? Faudrait-il que les citoyens se relaient pour pleurer leurs ambitions insatisfaites ? Qui la maltraite le plus, la démocratie, les quidams déçus qui n’ont d’autre ressource que la brocarder ou ceux qui s’y comportent en employés de grande surface pressés de devenir enfin chefs de rayon pour pouvoir, entre gens habiles, mépriser la nature humaine comme elle l’a toujours mérité ?

Pour aggraver l’embarras des quidams, les gentils critiques agréés de la modernité ne le cèdent en rien aux puissants. Surenchérir de subtilité vengeresse dans l’analyse du démon économique alors que non seulement on accepte de vivre sous sa loi mais qu’on proclame encore à l’envi qu’on ne saurait sérieusement en imaginer une autre, quel talent ! C’est à qui lui tirera les cornes le plus fort, à ce vilain, mais c’est à qui regardera de plus haut ceux qui prétendent qu’il n’est qu’un épouvantail inventé par des malins pour faire peur à des enfants timides, qu’il n’y a, hormis la débandade des intelligences, la nullité des imaginations, la couardise des cœurs et l’avachissement des désirs, aucune raison que son règne se prolonge indéfiniment, qu’il n’a d’autre pouvoir que celui que lui a accordé hier une humanité à qui, comme à une grisette, un chemin de fer suffisait à faire perdre la tête et que proroge aujourd’hui sa descendance, radieuse de se croire définitivement à l’abri de tout sursaut de vitalité, fière de mettre de plus en plus d’efficacité à se détruire, experte à ne ramener jamais dans ses filets que de nouveaux motifs de s’humilier.

Ses plus fidèles serviteurs ne sont pas toujours les meilleurs apôtres de la grosse bête économique ; s’ils perçoivent les dividendes de leur soumission, ceux-là en portent aussi les marques infamantes. Sa nécessité, son statut d’irréversible grossièreté, ses prétendus adversaires contribuent largement à les lui fabriquer. Feignant de la combattre, ils ne désirent que gonfler démesurément sa puissance pour se protéger de la tempête qui s’abattrait sur eux le jour où il leur faudrait se reconnaître libres de son joug. Ce mythe originel de la possession, auquel ramène toujours l’argent, mythe vide de toute espérance, exempt de toute rédemption, promesse écrasante de malheur pour des générations de générations, les sommaires maîtres d’hôtel de la modernité ne sauraient le concocter et le mijoter sans l’aide active de leurs fidèles escouades de marmitons de l’humanisme et de la bienfaisance, spécialistes de la critique indolore et de la contradiction affectueuse : ils s’y entendent, eux, pour donner à l’argent sa bouteille, son chic, sa classe ! Ils soufflent à leurs patrons des idées fabuleuses, par exemple celle de persuader les citoyens de remplacer le mot de liberté par cette trouvaille épatante : espace de liberté. Il suffit de si peu! La liberté transformée en espace de liberté : le ciel des humains se ferme. Personne n’est plus pour personne le reflet et la validation d’un désir. Personne n’est plus une trace sur le chemin de personne. La souffrance de personne ne peut plus aider personne à surmonter la sienne. Tout est sans recours et sans pitié. Le monde n’est plus qu’un cadavre dont les citoyens réclament leur portion selon des quotas établis par des ilotes instruits. À vos espaces de liberté, citoyens hamsters ! Votre vie, c’est de faire de la com dans des cours de récré pour quadras, de la muscu pour libido dans le jardinet de vos fantasmes !

Et les quidams de songer. On peut donc, au nom de la règle du jeu, alors qu’on va tutoyer les planètes et visiter les secrets de la vie, enfermer la conscience des humains dans des espaces de liberté dont le seul nom atteste que, dehors, c’est la prison ? On peut donc se savoir voisin de tous les habitants de la Terre et appeler politique la gestion paperassière de contentieux dérisoires ? On peut donc, à longueur de discours, célébrer les différences et faire vivre les gens dans l’enfer de la surveillance réciproque ? Proclamer la nécessité de l’expression et les inviter à s’agglutiner comme des mouches autour des mêmes comptoirs ? Quel mal s’est abattu sur le monde ? Pourquoi tout va-t-il à rebours de ce que le premier venu perçoit comme une évidence ? Qu’est-ce que cette règle du jeu qui nomme liberté ce qu’elle enferme ? Qui l’a inventée ? Pourquoi ? Et pourquoi s’est-elle imposée comme une loi ? De quoi est-elle faite ? Est-elle ancienne, est-elle nouvelle ? Comment ne pas s’interroger quand aucune initiative, aucune idée ne semble plus avoir d’autre fonction que de la mettre en valeur, quand les champions du dialogue social et les fanatiques de la nécessité économique la célèbrent en chœur ? Comment en sont-ils venus à donner l’impression, même quand ils se querellent, qu’ils sont attachés au même piquet, qu’ils broutent la même herbe ? Pourquoi parlent-ils tous d’ouverture au monde en tirant leurs verrous ? Pourquoi prennent-ils tous leurs querelles d’avares pour de fortes aventures intellectuelles ? Pourquoi ces chantres hardis du progrès et du risque passent-ils leur temps à s’assurer et à se réassurer, et à se réassurer encore contre les réassureurs ? Pourquoi toujours le même décor avec, aux manettes, l’œcuménisme des financiers, prompts à déverser leur argent dans les râteliers les plus divers et, au pupitre, les besogneux du commentaire, rendus susceptibles par le néant qu’ils débitent et attifés de toges de plus en plus solennelles, mais toujours trop courtes pour dissimuler leurs entraves ?

Pourquoi le décalque du monde est-il en train de se superposer au monde ? Pourquoi son image, loin de le refléter, le dissimule-t-elle ? On fait semblant de penser à lui, de parler de lui : on ne s’occupe que du décalque, on ne se tourmente que pour l’image. On raisonne, on agit, on prévoit, on organise ; tout à coup tout semble s’écraser contre une vitre, tout se fige, tout devient plat, stupide, inutile. Casser la vitre ? Les précautions sont prises. Aplati contre elle, voici tout le panthéon : les tenants de la modernité glorieuse, ses opposants déclarés, des humanistes entre deux colloques. De temps en temps, un floc! signale qu’un expert en mal-être social vient de finir son parcours. Encore un qui est allé dégoter un furoncle pas possible, qui a gueulé à l’horreur, qui a dénoncé la société à mort avec des trémolos à n’en plus finir. Puis qui a baissé le son en douceur, qui a modulé son indignation en souplesse jusqu’à la shunter et qui, finalement, comme ses prédécesseurs, pour réfléchir sereinement au meilleur moyen d’éliminer la nuisance, a collé son tarin sur la vitre à côté de celui du patron.

C’est qui les plus pires ? se demandent voluptueusement les quidams. Quel est le tiercé gagnant ? Les cyniques, bouffeurs de stokopchionnes ? Les socio-enfarinés des valeurs ? Les révolutionnaires genre beaux gosses bien dans le coup qui ne feraient pas de mal à un capitaliste ? Quel est le plus grand danger, le démon, ses diables, ses diablotins ? On n’en voudrait pas aux quidams de prendre ces choses à la blague si on devinait de quel sérieux cette dérision est l’envers : car ils sont infiniment sérieux. En cherchant bien, ils ont même une idée, une seule probablement, mais qui vaut cent ans de chroniques politiques : le monde n’est pas comme ça. C’est une idée qui leur vient d’ailleurs, de cet ailleurs que les autres ont massacré, ou n’ont jamais connu. C’est une idée de pauvres, de gens problématiques, de têtes de linottes qui font semblant d’écouter ce qu’on leur raconte mais n’en retiennent jamais un traître mot. Ils l’ont trouvée dans le bac à sable qu’ils ont encore dans l’âme, parmi la terre des squares de banlieue et les coquillages cassés des dernières vacances. Elle leur est venue tandis qu’ils tricotaient leurs petits barbelés de sagesse autour de leurs désirs avortés. Tandis qu’ils installaient dans leur cœur, grain à grain, un désert fait tout exprès pour y tenir au chaud leurs soupirs et leurs sanglots, pour qu’ils viennent y arroser leurs souvenirs fanés.

Il n’est pas vrai que les quidams ne s’intéressent pas aux affaires du monde, même si le rôle qu’on leur confie leur fait honte, même s’ils ont besoin de toute leur résignation pour jouer les zozos badgés qui quémandent leur ration de compétence auprès des spécialistes, tout fiers s’ils sont éventuellement associés, comme jadis à l’aménagement de leur chambre de gosse, à celui du jardin public et des passages piétons de leur commune. C’est leur habitude ancestrale de s’ennuyer avec dignité dans les assemblées où actionnaires, syndicalistes, militants ou sectateurs de ceci ou de cela rivalisent d’originalité pour faire écho, le plus fidèlement possible, à l’opinion de ceux qui posent à la tribune. La vérité officielle, c’est qu’ils désirent ardemment qu’on peaufine leur quotidien, qu’on offre un lifting à leur concret : ils laissent dire et, si nécessaire, approuvent. Ce sont là balivernes rituelles qu’on raconte en politique, comme, dans les mariages, les gauloiseries. Ils feignent de les trouver bouleversantes et se demandent, à part soi, ce qu’ils désirent vraiment. En attendant, ils apprennent à débattre, à objecter comme il faut, à élever la voix, à s’indigner. Singer l’élégance et l’habileté des importants est bien plus facile qu’ils ne le croyaient : le talent nouveau qu’ils se découvrent en s’adonnant à ces exercices leur fait oublier qu’ils sont frivoles. La vie politique ressemble à la course à la cocarde : on y invente des petits dangers pour se protéger des plus grands.

Il n’est pas vrai qu’ils soient individualistes, sinon par dépit amoureux, sinon parce que les équipes dont on leur vante l’immense valeur humaine ne sont que de grossières machines de guerre, destinées à combattre d’autres équipes, à ruiner d’autres quidams. Que peuvent-ils croire de l’humanisme de ces importants qui vont racoler, de l’autre côté de l’Atlantique, des hâbleurs ignorants et prétentieux aux gages de vingt mille francs par jour pour qu’ils viennent leur expliquer qu’ils doivent être les concurrents de leurs voisins de bureau, de couloir, de cantine, que ça les rendra heureux, que ça fera le monde plus harmonieux ? L’individualisme des quidams, c’est celui de l’amitié douloureuse, du découragement, de la tristesse : les joyeuses équipes dynamiques que forment les autres, de quelque bénédiction qu’elles s’honorent, ce sont des gangs.

On se fait trop vite des relations sur le boulevard de la modernité. Rien à tirer de ces types à tu et à toi parce qu’ils ont fait la même école, qu’ils grimpent les barreaux des mêmes échelles, qu’ils courtisent le même boss, qu’ils se refilent périodiquement le même caviar. Passe pour leur chemise trop blanche, avec ces deux plis verticaux, de chaque côté de la poitrine, qui les font ressembler à des étagères. Mais ils posent, sans s’en douter, une sacrée question. Il suffit de les regarder pour comprendre qu’ils ne pèsent pas lourd. Ils batifolent dans les espaces de liberté mis à leur disposition par le service des relations humaines comme les conscrits, sous l’œil de l’adjudant, dans la cour de la caserne. Pour un rien, leur gentillesse peut tourner vinaigre. Leurs sentiments sont des casaques imposées par les circonstances. C’est là-dessus qu’ils trichent le plus, les importants. C’est ça leur talon d’Achille : les relations. Plus ils font de stages, plus ça cloche. Là est le point commun de tous les importants du monde, leur signe de reconnaissance, leur secret à l’envers. Leur messagerie, c’est www.tricherelations.

Jalousie ? Non. C’est à leur vie que pensent les quidams, toujours à leur vie : ils ne pensent qu’à ça. Ils se demandent si elles valent mieux que les gangs des importants, leurs bandes de copains qui ruminent les mêmes rancœurs, se trempent les fesses dans les mêmes vagues, se prennent la tête aux mêmes soucis, payent les mêmes impôts, cassent les œufs pour les mêmes omelettes, font le même boulot, et même l’amour aussi, parfois. Tout ça, au caviar près, fonctionne comme chez les importants. D’un côté, les barreaux qu’on a installés autour de soi ; de l’autre, le code. Cul et chemise. Le code, c’est les barreaux. Les barreaux, c’est le code. La seule bretelle d’autoroute pour échapper à tout ça, c’est soi : forcé qu’on se sente perdu. Même si l’on a de bonnes raisons de croire que, tout au bout, le monde recommence à exister, que les autres laissent tomber leur défroque de reflets, que la vie se décide à être enfin ce qu’elle est : le club universel des sans-club, l’étoile polaire des sans-repères, le point de fuite de tous les paumés, de tous les vivants.

Pas un quidam qui ne se reconnaisse dans l’aventure des compagnons de l’embouteillage. Un éclair inattendu, un flash de vérité : ils se sont sentis proches des autres, du monde, d’eux-mêmes. Tout leur a fait signe, les boutiques, les lumières, les talons des femmes qui télégraphiaient que la nuit approchait. Le silence minéral des collègues leur a confirmé qu’ils ne rêvaient pas. Tout ce quotidien dont on leur chante les vertus est venu s’asseoir au milieu de leur songerie comme un boulet, comme un appel, comme une question. Avec des images d’importants, bien sûr : comment seraient-ils absents de leurs pensées puisqu’ils leur désignent l’avenir, et le leur ferment ? Le verdict est tombé. Il s’est formulé tout seul : c’est non. Sans colère. Sans illusions. Sans rêves de chemins de roses. Sans bêtises de lendemains qui chantent. C’est non. Ce ne peut être que non. Il n’est pas vrai que ce monde soit humain. Être soi-même humain, c’est le lui dire. Rien d’autre, jamais. C’est la méfiance, fille de la haine, qui le guide; grossière, le plus souvent, parfois plus fine. Dictée par l’intérêt, par la ladrerie. Imposée par l’obsession de soi, par l’orgueil.

La méfiance est connaturelle à cette société-là. Elle y a été instaurée en règle, en principe, en loi. Il n’est presque personne qui ne souhaiterait échapper à cette horreur mais il n’est presque personne qui ne tire alibi d’une aussi bonne intention pour s’y enchâsser chaque jour un peu plus étroitement. Tenter de transformer cet univers, tenter bêtement de le renverser, c’est voler au secours de la peur qui le fonde, c’est valider son impuissance. Prétendre changer ceux qui y vivent, c’est céder soi-même à la plus stupide des vanités, à la pire méfiance. Il reste le non venu du profond du désir. Il reste le sourire de l’ironie. Il reste la distance infinie, et son corollaire, l’existence incertaine, rebelle, toute simple. Ne pas demeurer une seconde de trop dans ce marais. Ne rien croire de ce qui s’y raconte. Ne pas lui prêter un iota de son être. N’y aspirer à rien. Y trouver sa subsistance quand on y est contraint, et quand on le peut. Toujours préférer fuir. Protéger ce non où il y a l’enfance et l’avenir, soi-même et le monde. Ce refus n’est pas une bannière, un style, une dérobade, un prétexte à violence ; c’est l’envers silencieux, paradoxal, nécessaire, d’un oui. Travailler ce non jusqu’à ce qu’il tinte comme un oui aux oreilles de quelques-uns. On ne peut en effet en douter : le oui que réclame la modernité, c’est un non.

De plus en plus difficile d’expliquer. À la moindre contestation, des types se jettent sur vous, vous prennent à la gorge et vous demandent, la voix tremblante, quelle solution vous avez à proposer, vous qui critiquez si bien. Comment montrer à ces bons élèves, à ces chefs de classe qu’ils ne voient rien, ne devinent rien, ne sentent rien, ni l’eau ni le feu, ni l’âme ni le corps, ni la vie ni la mort ? Qu’ils sont des innovateurs de vieilleries ? Que le monde n’est pas un problème à résoudre mais un désir, un appel ? Presque impossible. Leur volonté de puissance et leur angoisse siphonnent les mots qu’on leur adresse avant même qu’ils ne les entendent. Leur fierté, c’est que rien ne mord plus sur eux. « C’est dans la seringue », disent gaiement les grands importants quand les choses tournent comme ils le souhaitent. À leur avis, les quidams aussi sont dans la seringue : ils ressembleront bientôt en tout point à ce qu’ils veulent qu’ils soient. Ils ont peut-être raison. Tout va tellement vite ! Alors chacun pourra se mettre sur son trente-et-un pour aller discuter réalisme sous le chapiteau du grand cirque de l’Importance et de sa gentille contradiction réunies. Mais si, au risque de mettre en péril leur prochain contrôle en marketing social, quelques jeunes étourdis ont encore la faiblesse de se demander dans quelle époque ils vivent, il se trouvera forcément un clochard épanoui pour leur expliquer qu’au temps où il était lui-même étudiant en littérature on n’imaginait pas un conférencier qui, avant de ranger ses notes, de serrer quelques mains et de partir pour de nouvelles aventures, ne rappelât, avec l’air de gravité qu’il fallait, que notre civilisation savait désormais qu’elle était mortelle. Eh bien ! Elle est morte !

À votre santé ! Et à la prochaine !

La révolution pointilliste

On trouvera ici, réunis en sept chapitres, des textes de Résurgences où s’expriment les préoccupations majeures du site. Les chapitres III et IV, consacrés à l’entreprise et au management, ont été repris, pour l’essentiel, dans L’entreprise démaquillée.

Introduction

« J’aurai rempli mon rôle : voir le monde et dire ma vision du monde. » Ainsi parlait Victor Segalen à la fin de sa courte vie. Même si une existence routinière borne leur horizon, beaucoup de gens partagent en secret, aujourd’hui, cette ambition modeste et mélancolique. Pas besoin d’être un artiste pour sentir que le monde est un mystère à interroger, pas besoin d’être un grand voyageur pour savoir qu’il est trouble et cruel, pas besoin d’être un penseur pour comprendre que le regard qu’on porte sur lui pourrait le modifier imperceptiblement. Mais la peur blinde les cœurs, et ces évidences s’exilent. La résignation qu’on s’est aménagée comme un igloo n’est cependant jamais si hermétique qu’on ne se sente parfois exister au-delà de ce qu’on aurait raisonnablement souhaité ; il arrive qu’on voie sa vie prendre soudain un poids surprenant, une gravité inattendue, presque un caractère de nécessité. Il n’y a là ni folie ni orgueil. À cet instant, on sait seulement qu’on est quelqu’un. Pas le premier, pas le meilleur : quelqu’un. Quelqu’un qui, tout à la fois, prend conscience de sa solitude comme jamais et devine qu’elle n’est pas le dernier mot. Quelqu’un qui plonge en soi et en déplonge. Quelqu’un à qui l’existence des autres arrive avec la sienne. Qui sait que, s’il parle de soi, il va parler de chacun d’eux, il va parler à chacun d’eux. Qui devine qu’étouffer cette voix unique, si incertaine qu’elle soit, c’est un peu étouffer le monde. Et qui hésite pourtant à ne pas l’étouffer : de toutes parts, on le presse tellement de le faire.

J’essaie de montrer ici ce que je vois du monde où je vis. J’ai choisi de procéder par textes brefs. Je ne savais pas faire autrement, je ne le souhaitais pas non plus. Notre époque n’est faite que de questions : les synthèses conquérantes et les hypothèses sûres d’elles-mêmes peuvent attendre. Au mieux, ces propos sont comme les débris, les poussières, les grains de terre qu’écarte patiemment le pinceau de l’archéologue, même s’il n’a aucune certitude de découvrir quoi que ce soit. Au pire, les gravats qu’accumule la lucidité discutable du bulldozer. En tout cas, quelque chose de préalable.

C’est dans les entreprises, grâce à mon métier de formateur – de formateur indépendant, dirai-je pour taquiner l’oxymore -, qu’il m’a semblé comprendre un peu mieux dans quel monde nous sommes. J’ai appris à voir dans mes interlocuteurs des citoyens plutôt que des salariés, des personnes humaines plutôt que des citoyens. Bien plus qu’un lieu de production, l’entreprise me semblait être à la fois le modèle et le reflet de notre société : c’est en cette qualité que j’ai appris à la juger et à l’observer. Quand j’écrivais ces notes, il me semblait retrouver le climat des sessions de formation. Même sentiment de modestie et de nécessité que n’entament pas des accès de découragement et de doute. Même façon de se soucier davantage de l’urgent que de l’important. Même désir de griffer le monde plutôt que de l’interpréter. Je reconnaissais aussi les deux sources qui alimentaient mon travail de formateur : un regard aussi immédiat que possible sur mes semblables, la présence en moi des grandes rencontres et des grands textes qui l’avaient formé. Et la certitude absolue qu’entre ceci et cela, il n’y a rien de sérieux, rien de solide, rien de vrai, que notre destin se joue là, entre l’amitié sans solennité et l’intraitable exigence de l’esprit.

Nous avons toutes les raisons de ne pas trop nous intéresser au climat qui règne dans les entreprises depuis la fin des années quatre-vingt : notre vie collective en serait bouleversée de fond en comble. Mesurant à leur exacte démesure les conséquences d’une vie professionnelle abrutie de propagande, hachée de contrôles, d’évaluations, de menaces, méticuleusement soumise à la loi de la compétition, c’est-à-dire de la guerre contre tous, contre le voisin, contre soi, c’est toute notre existence, bien au-delà du travail, que nous devrions réexaminer. La rage avec laquelle les travailleurs se cadenassent en eux-mêmes n’est qu’une image de l’obstination des citoyens à penser, contre ce que leur souffle leur cœur, que rien, jamais, ne pourra plus changer, ou à si long terme… Pas plus que les salariés n’ont besoin du bavardage prétentieux dont les barbouille la formation officielle, ni des savoirs dérisoires et éphémères dont elle les encombre, ni des bonnes paroles dont elle les flatte, ni des références culturelles éventées dont elle les parfume, les citoyens n’ont besoin d’être tenus en laisse et promenés d’ineptie en billevesée par des communicants de toutes espèces au service de commanditaires de toutes origines. Travailleurs et citoyens aimeraient plutôt qu’on les encourage à dire ce qu’ils ont dans l’esprit et sur le cœur, qu’on leur ouvre un espace où la parole deviendrait possible : quand l’entreprise feint d’entendre ce vœu, c’est pour ligoter plus étroitement les travailleurs ; quand les politiques se font attentifs à la pensée des citoyens, c’est pour mieux leur imposer la leur. Le premier et le plus lourd malheur des uns et des autres est là : ne pas renoncer à attendre que cette liberté leur vienne jamais d’ailleurs, ne pas prendre la parole eux-mêmes, d’eux-mêmes, ne pas parler à visage découvert, se résigner à ne pas le pouvoir, accepter de ne pas le vouloir. Non que le « monde du travail », abstraction commode où se diluent les êtres vivants, ne réfléchisse pas. Non que la lucidité lui manque. Non que les citoyens soient dupes de leur confortable et meurtrière duplicité. Mais ni les uns ni les autres n’ont entendu l’avertissement du philosophe : « Celui qui pense plus n’est véritablement celui qui pense plus que s’il est aussi celui qui dit plus. » Ils pensent, les travailleurs. Ils pensent, les citoyens. Avec justesse, avec finesse. Ils pensent, mais leurs pensées caillent dans leur esprit. Quand un supposé spécialiste apparaît à l’écran, ils les cachent au fond d’eux comme les gamins, à l’approche des parents, dissimulent la bande dessinée du bonheur sous le cahier de l’ennui. Ils croient si fort que penser, c’est souffrir !

Dans les sessions, nous ne pouvions procéder que par bribes d’aveux, par miettes de réflexion, par poussées de sincérité, par bonds d’authenticité. Un pas en avant, deux en arrière. Une confidence, sa rétractation presque immédiate. Une analyse un peu hardie, un tombereau de résignation et de « bon sens » l’écrabouille. Il m’aurait fallu être maïeuticien et poète. Hélas ! Je me débrouillais. J’étais un chauffeur de taxi qui aide sa cliente à accoucher. Jamais de généralités, jamais de démonstrations. Nous allions pas à pas. Nous isolions des instants significatifs. Nous observions la vie quotidienne de l’entreprise à partir de ses interstices, de ses failles. Nous nous installions sur ses lignes de fracture, ou sur celles des stagiaires, ou sur les miennes. Je regardais l’entreprise comme par un judas et, assumant ma traîtrise, leur disais ce que, par ce judas, je voyais de leur condition, de leurs soucis, de leurs relations. Je sentais, en moi autant qu’en eux, la densité et la pertinence de l’exercice. Chemin faisant, des réalités apparemment étrangères entraient en contact, leur rencontre nous entraînait sur des terres inconnues, puis nous reconduisait à nous-mêmes avant de nous envoyer ailleurs. Il arrivait alors que nous nous sentions à notre propre hauteur. Que nous sortions de la folie. Que nous retrouvions un début.

Sans surprise, j’entends maintenant dans toute la société l’écho de ces voix étouffées : les entreprises étaient le laboratoire du management mondialisé. Hors d’elles comme en elles, même lassitude respectueuse devant les discours de l’autorité. Lucidité aiguë, scepticisme infini : mais la résignation gagne toujours. Mêmes illusions. Même façon de humer quelques vapeurs de liberté truquée en faisant croire qu’on est tombé dans le piège. Mêmes alibis. Se faire modeste, jouer à l’éternel bon élève, faire semblant d’apprendre toujours, d’apprendre de tous et de tout. Remercier à gauche, saluer à droite. N’importe qui, n’importe quoi, pourvu qu’on se prenne soi-même à contre-pied, qu’on se mette dans le vent, qu’on s’oublie, qu’on se shunte ! Se shunter, n’est-ce pas là toute la morale ? Quelle chance, cette morale-là ! Avec elle, la peur s’installe sans risques, et gratis, dans la poche de l’universel. Échanger, partager, s’enrichir, s’épanouir, se développer durable, tous les mots qu’on veut ! Mais attention : choper tous les messages au passage avant qu’ils ne descendent en soi, avant qu’ils n’y explosent, qu’ils n’y brûlent, qu’ils n’y fassent mal, les dénoyauter de leur sens comme les cerises qu’on donne aux petits enfants. Être des passeurs de vide, des distributeurs d’insignifiance, rien de plus, jamais. Et parfois, pour s’assurer de son existence, crier.

Un procès récent a mis en circulation le thème du déni de grossesse. Voilà l’image qui convient. Non pas déni de réalité. Le réel, si absurde qu’il soit, tout le monde est prêt à le commenter, à l’empaqueter, à le colorier, à le conditionner. Le déni de grossesse du citoyen mondialisé n’est pas un déni de réalité. Il nie seulement qu’il se soit jamais passé quoi que ce soit entre le réel et lui. Il en subit les conséquences, mais comme de la pluie, du vent. Le réel le concerne en tant qu’il est un être humain, pas en tant qu’il est cet homme-ci, cette femme-là. Il le concerne generaliter, comme on disait autrefois, jamais singulariter. Il ne le touche pas dans l’intimité de son esprit, de sa sensibilité, de son cœur. Le réel ? Il n’a jamais eu d’histoire avec lui. Le réel est une chose très intéressante. On le constate, on se le fait expliquer. La pluie. Le vent.

J’observais les stagiaires quand le hasard mettait en présence des représentants de la direction, des syndicalistes, des experts. Sous leur impassibilité, je les sentais tout occupés à la construction du mur sur lequel viendraient rebondir les arguments contradictoires. Parfois, par un infime mouvement de tête ou un léger murmure, ils signifiaient qu’ils comprenaient parfaitement les enjeux des débats et qu’ils ne se trouvaient pas incapables de sentir par où ils en étaient, eux, personnellement touchés, mais qu’ils n’auraient pas le mauvais goût de faire état de ces considérations subalternes. On pouvait compter sur eux pour rester à leur place. Déni de grossesse parfait. Personne ne porte rien en soi. Tout est miroir et jeu de miroirs. Dans le métro du retour, ou au zinc d’un bistrot, j’échangeais quelques mots avec l’un d’eux. Toujours la même défense. « L’entreprise, vous savez, il n’y a pas que l’entreprise. Il y a la vie personnelle, heureusement… » Le vers d’Aragon chantait dans ma tête : Qui parle de bonheur a souvent les yeux tristes. Nous passions à autre chose.

On peut dire : « Il n’y a pas que l’entreprise ». Mais, quand les impulsions et les slogans de la société, masques transparents d’intérêts mesquins ou sordides, déferlent sur tous les secteurs de la vie privée, quand la vertu des boîtes de communication planche sur le moral et la morale des ménages, quand, inconscients de la confusion mortelle où ils s’engagent, des artistes signent des contrats pour voler au secours des mœurs, quand l’argent met la guerre partout, quand chacun, sous la supervision des caméras, se fait le policier et le juge de son voisin, quand le moindre embryon de pensée libre est immédiatement étouffé sous un déferlement de commentaires qui en énuclée l’espérance, peut-on vraiment dire « Il n’y a pas que la société » ? Où va-t-on se réfugier alors ? Dans quelle caverne, dans quels fantasmes, dans quelle désespérante solitude ?

Il y a les pauvres et les riches, les importants et les humiliés. Dire qu’ils ont partie liée, ce n’est pas nier ce qui les distingue, ce qui les sépare, ce n’est pas leur porter une égale sympathie, ce n’est pas en appeler à une hypocrite fraternité. Mais il n’est pas un seul riche, pas un seul puissant, quand il s’écarte un instant de la violence que lui souffle sa condition, qui ne comprenne pourquoi il s’en remet à elle. Et il n’est pas un seul pauvre, pas un seul esclave moderne, quand il cesse de justifier une injuste souffrance, qui ne voie pourquoi il s’y résigne si facilement. La même peur d’exister taraude le seigneur et le serf, fabrique pour l’un l’âpre cruauté de l’égoïsme imbécile et invente pour l’autre les exécrables délices de l’abdication.

Les débats qui nous agitent ne méritent ni trop d’honneur ni trop d’indignité. Mais ils n’ont pas la moindre chance de porter quelque sens si les citoyens n’apprennent pas à les regarder d’un peu loin et d’un peu haut, s’ils ne se décident pas à les mettre à l’épreuve de leur jugement, de leur expérience, de leur sensibilité : c’est en prenant leurs distances, leurs grandes distances, qu’ils accèdent à leur existence, qu’ils se donnent non seulement les moyens de ne pas être étouffés par la propagande, mais aussi la possibilité d’agir sur les événements. Comment les affaires du monde ne les conduiraient-elles pas à un profond et salutaire scepticisme ? Qui peut penser que la modernité mondialisée donnera sens à son existence ? Qui peut croire qu’on va sérieusement la moraliser, la nuancer, la réformer ? Qui nourrira assez de dévotion scientiste pour continuer à mettre ses espoirs dans le progrès technique ? Qui aura cultivé en soi assez de fidéisme bigot pour se confier à quelque rêverie révolutionnaire ? Assez de maniaquerie ménagère pour que nettoyer la planète lui semble donner réponse à ses aspirations ? Qui sera assez niais pour idéaliser le passé ? Assez pervers pour s’en remettre à la violence ?

Et pourtant, comme on dit en parlant à la fois comme Épictète et comme Joseph Prudhomme, il faut faire avec. Nous ne nous débarrasserons pas si vite des terrifiantes ambiguïtés de la mondialisation. Nous ne renoncerons pas à nos pauvres possibilités de l’amender. De la technique, il faudra bien, malgré tout, que nous tirions le moins mauvais. Comme il faudra changer ce qui doit être changé, chasser ce qui doit être chassé. Et manifester à cette pauvre Terre amochée par tant de myopie satisfaite la bienveillance qu’elle implore. Sans considérer pour autant que nous aurons inventé la solidarité ou l’eau chaude et qu’entre Cro-Magnon et nous, il n’y a rien. Et cette violence elle-même, qui nous habite tous, y compris ceux qui s’en croient exempts, il faudra que nous tirions d’elle autre chose que du crime.

Propos désabusés ? Fatigue de l’âge ? Chassez cet espoir. « Mais alors, que reste-t-il ? » demandaient les stagiaires quand nous avions bien considéré, sans faiblesse coupable ni mauvaises intentions, les thèses de la direction, et celles des syndicats, et celles du spécialiste à la mode, et celles des uns, et celles des autres, et que, sans en encenser aucune ni cracher sur aucune, nous avions aimablement pris nos distances avec toutes. Instant terrible et bouleversant, celui de ce « Qu’est-ce qui reste ? ». J’étais déjà loin d’être un jeune homme, il me semblait retrouver mes vingt ans. Ne pas répondre à la question, surtout ne pas répondre, ne pas lancer étourdiment un « Vous, bien sûr ! » qui eût sombré dans une vanité rigolarde. Laisser mûrir, laisser descendre, laisser digérer, laisser aller, laisser venir, laisser sortir du rayon bavard de la psychologie, laisser errer dans le monde, dans cette salle, dans la ville, laisser franchir les océans, les époques, les barrières.

Laisser les citoyens mesurer l’ampleur de la bataille. Tout ce qui vient des grosses centrales de pensée comme du think tank le plus futé est de peu d’importance. Ces machines n’ont pas nécessairement tort, elles ne disent pas forcément faux, mais elles ne sont pas plus véridiques quand elles ont raison que quand elles ont tort. En un sens, leurs erreurs ou leurs mensonges, susceptibles d’éveiller le sens critique, sont plus utiles que les vérités dont il leur arrive d’accoucher. De toute façon, seraient-elles servies par les esprits les plus éclairés, les plus honnêtes, les plus judicieux, elles ne produiraient jamais que du parler machine. Qui est à la parole ce que l’ersatz ou le succédané, comme on disait dans les années quarante, était au café. On faisait semblant d’oublier. On n’oubliait pas. Rien n’est mieux que le faux pour donner le goût du vrai. L’amateur de café et l’amateur de parole peuvent faire semblant longtemps. À cause du goût qu’ils ont dans la mémoire du palais, ou du cœur. Les contrefacteurs croient les rouler. Nullement : ils leur fournissent seulement une occasion d’approfondir leur nostalgie. Pour que la logique d’ersatz et de succédané s’écroule, il suffit que quelqu’un, parfois, remarque tranquillement : « Ça ne vaut pas le vrai… ». Ce signal d’alarme-là, n’importe qui peut aujourd’hui le tirer. Doit le tirer. Le café décaféiné, on peut comprendre, à cause des nerfs fragiles. L’homme déshoméiné, personne ne doit comprendre cela. Tirer le signal d’alarme. Ce n’est jamais par bonté que les citoyens consommateurs avalent les mensonges des centrales de pensée et des think tanks. Quand ils font semblant d’ignorer les tricheries de ces machines, quand ils ne se demandent pas si leurs pilotes peuvent vraiment être des esprits éclairés, honnêtes et judicieux, c’est qu’ils veulent ignorer leurs propres tricheries, c’est qu’ils acceptent, eux, de ne pas être des esprits éclairés, honnêtes et judicieux. Pourquoi valident-ils ce bluff ? Parce qu’il les protège d’une évidence si heureuse, si forte, si vivante qu’elle les jetterait à bas du pessimisme qui les rassure : leur responsabilité n’a jamais été aussi grande ; jamais tant de largeur, jamais tant de sens, ne s’est offert à eux. Pourvu qu’ils daignent exister.

Il ne s’agit pas d’un rapport de forces. Il s’agit d’une découverte intime qui frappe aujourd’hui à toutes les portes, à celle de nos adversaires comme à celle de nos amis. Une chose toujours sue, une chose seulement sue. Niée par la férocité des puissants et par la soumission des faibles. Quelque chose de notre existence est absolument transcendant à toute espèce de logique que veut nous imposer le monde. Et cette transcendance n’étant ni une opinion ni une qualité particulière dont nous serions assez stupides pour revendiquer l’exclusivité, dire j’existe est la meilleure manière possible, la moins déloyale, de dire tu existes, vous existez, nous existons. La modernité fait tout pour que nous oubliions cette évidence, pour la masquer, la raboter, la formater, la châtrer, pour la tartiner de valeurs bricolées par des banquiers et prêchées par leurs domestiques. Parce que la modernité est vieille, vieille dans sa tête, vieille dans son cœur. Parce que la soumission du plus grand nombre et le recours de quelques-uns à une violence délirante ne sont que deux façons de se suicider. Parce que la seule révolution possible, c’est l’affirmation de notre existence. Parce que, même si cela me fait peur, cette affirmation commence nécessairement, pour moi qui en parle, par l’affirmation de mon existence. Ce n’est pas là une pose complaisante, ce n’est pas là un entrechat de colloque. L’affirmation de mon existence est l’affirmation d’un pouvoir réel sur le monde, d’un pouvoir qui veut s’exercer, qui veut légitimement s’exercer. Et qui s’exerce. Faible, ridiculement faible. Aussi fragile qu’on voudra. Et qui ne cherchera pas à grimper au mât de cocagne. Rien à voir, ce pouvoir-là, avec la violence que le mot suggère à l’ambitieux. Rien à voir, cette affirmation d’existence, avec l’atroce désir de faire parler de soi qui tourmente les candidats à la téléréalité, avec la folie concurrentielle au nom de laquelle les cadres commerciaux sont invités à se piétiner et à s’écraser les uns les autres. Pouvoir. Non pas domination, non pas maîtrise : capacité de correspondre, lien direct, sens imprenable, fondateur, inexpugnable, non négociable, non récupérable. De là, de ce point de soi-même où l’on accède sans coupe-file, sans recommandation officielle, sans carte de fidélité, on peut voir le monde. De là, on le sent aussi injustifiable que soi, aussi étrangement réel.

Pascal nous incitait à nous méfier des grandeurs d’établissement. Côte à côte, désormais, ces deux mots jurent. Non pas oxymore, cette fois : vêtements dépareillés plutôt, faute de goût. Que peut-il y avoir de grand à travailler son établissement dans la société de consommation mondialisée ? « L’événement prime le fond », s’enthousiasmait récemment un courtisan à propos d’une innovation constitutionnelle ; il fournissait ainsi son épigraphe au roman de la modernité, ou à son prospectus. Sans doute faut-il beaucoup d’énergie pour remonter ainsi chaque matin son rocher d’absurdité dans un univers déserté par le sens, avec le seul espoir de le remonter plus vite, plus haut, plus fort que ses voisins. Mais cette énergie-là n’est pas un courage, c’est une déroute, c’est l’envers d’une immense lâcheté, c’est une fuite ; au bout de la fuite, rien : le gouffre ou la cruauté.

S’exprimer. Le mot est partout. Il ne faut pas le répudier sous prétexte qu’il traîne avec lui beaucoup de sottise. Il faut le purifier, le nettoyer, lui rendre sa vérité. Accepter qu’il soit d’abord le refuge de toutes les facilités et de toutes les vanités. En avant pour les différences et les identités ! Je le voyais dans les sessions de formation : c’est un passage quasi obligé, les choses sérieuses commencent quand on l’a franchi et qu’on n’en est pas plus avancé. Quand, à force de vouloir se classer, on s’aperçoit qu’on est inclassable. Quand les paroles se font silence. Quand, cessant de copier la pub et la com, on ne se prend plus pour une chose à construire, un building, une performance, un inédit, une mini-vedette à la télé. Quand on se sent comme un point sur la tapisserie, un point qui ne recevra aucune visite surprise, qui ne gagnera à aucune loterie, qui ne sait aspirer à rien d’autre qu’à être, pour un petit peu de temps, ce point-là. Qui sait qu’il ne se produira plus rien de très nouveau dans le monde : il changera, comme d’habitude. Un point très proche des autres points, lointains. Lié à eux dans la tapisserie par l’invisible chaîne et par l’invisible trame. Par l’horizontalité de la chaîne, par l’égalité horizontale de la chaîne : les sens la perçoivent, la raison la constate. Par la verticalité de la trame, par l’égalité verticale de la trame : c’est un mystère non représentable, seulement sensible au cœur. Un point noué à tous les autres par une double égalité croisée si fortement tissée qu’il ne lui est nullement nécessaire de s’assurer de leur présence. Un point qui ne se sent plus lié par les vérités mortes. Un point qui se repent de ses mensonges parce que ceux des autres lui sont devenus insupportables.

J’appelle révolution pointilliste cette révolution que la vulgarité et la brutalité des temps rend urgente. Il n’est personne qu’elle ne sollicite. Elle naît dans l’instant, mais cet instant, en chacun, est le produit d’une longue effervescence. C’est une révolution sans théoriciens, sans méthodes, sans objectifs, sans adversaires, sans complices, sans partisans, qui tient tout entière dans l’expérience de chacun de ceux qui l’accueillent. Elle n’est pas une cause. Elle n’a besoin de personne ni de rien, surtout pas de puissance, surtout pas de moyens. Nul ne peut se recommander d’elle. N’importe qui peut dire ce qu’elle lui souffle. C’est pourquoi j’essaie de le faire ici.

Sur l’organisation de ces notes.

J’ai placé en tête (chapitre I) celles qui concernent Mai 68. Pas plus que je ne suis un partisan ou un adversaire de l’orage, je ne me sens soixante-huitard ni anti-soixante-huitard. Pourtant, même s’il fallait rejeter tous les discours qu’ils ont produits et toutes les évolutions dont ils sont responsables, ces événements ont éclairé d’une façon si vive le monde dans lequel nous vivons, et mis si brutalement en évidence les résistances que nous lui opposons, qu’il serait non seulement insensé mais surtout profondément malhonnête de faire mine de les oublier. Mémoire de 68, donc. Mais, en aucune manière, nostalgie de Mai.

Viennent ensuite (chapitre II) des notes apparemment éparses sur le monde dans lequel nous vivons. Pourquoi jouons-nous toujours contre nous-mêmes ? Pourquoi feignons-nous d’attendre des sordides banalités de l’argent et du pouvoir rabâchées par la propagande une fraîcheur dont ces vieilleries ne cessent d’effacer en nous les traces et l’espoir ? Pourquoi nier ces contradictions qui nous habitent tous, pourquoi prélever sur notre intelligence cette sorte de retenue à la source qui lui ôte vigueur et efficacité ?

Pourquoi l’entreprise, où se nouent à peu près toutes les dimensions de la modernité, bénéficie-t-elle (chapitre III) d’un statut presque sacré ? Pourquoi a-t-on tellement de mal à parler d’elle autrement qu’elle n’en parle elle-même ? Pourquoi les critiques qu’on lui adresse sont-elles si extérieures, si marginales ? Dans quelle complicité sommes-nous avec elle pour avoir si peur de l’affronter ?

Ce qui transforme un responsable d’entreprise en manager et un salarié en managé (chapitre IV) est une perversion radicale de l’intelligence et des relations humaines, perversion que nous n’osons pas dénoncer dans l’entreprise parce qu’elle nous a gangrenés jusqu’à l’intime de l’esprit et du cœur. Le management est le pire des fondamentalismes : le fondamentalisme du néant. C’est par faiblesse d’analyse et par manque de courage que nous ne le tenons pas pour intrinsèquement pervers.

Les métastases du management ont depuis longtemps atteint le langage et les pratiques culturelles de la modernité (chapitre V). On les retrouve aisément dans nos comportements quotidiens. Mais l’insatisfaction de moins en moins sourde qu’elles ne cessent de creuser dans les consciences est une invitation à chercher sans exclusive dans notre héritage culturel et dans notre imagination les ressources vivantes qui permettent de les éliminer.

Plus urgent encore que celui des déchets, ce travail de tri entre les signes morts et les signes vivants (chapitre VI), œuvre de chaque conscience, rend à chacun de nous sa véritable individualité en même temps qu’elle l’unit aux autres par des liens de liberté qui ne doivent rien à l’idéologie ni à l’émotion collective. Il suppose qu’on se fasse l’esprit dur et le cœur tendre : juste le contraire de ce que nous suggère la modernité.

La contradiction entre individualisme et socialité n’existe qu’entre un individualisme sordide et une socialité étriquée (chapitre VII). Elle se volatilise quand, une fois balayées la vulgarité et la pusillanimité aujourd’hui en honneur, chaque être, parmi ses semblables et avec eux, affronte loyalement son existence. L’autre cesse alors d’être un partenaire, ou un adversaire, ou un miroir – c’est-à-dire, dans tous les cas, un codétenu – pour devenir enfin ce qu’il est : un compagnon de route.

I.

Ce mois de mai qui les dérange toujours…

L’étaient-ils il y a quarante ans ? Aujourd’hui, en tout cas, le pouvoir et la contestation officielle ne sont plus en désaccord. Nicolas Sarkozy veut « liquider une bonne fois pour toutes » l’héritage de 68. Je ne vois pas ce qu’il en reste. Les soixante-huitards encore vivants ont muté. Il n’y a plus rien à dissoudre, à interdire, à combattre. Quant à la partie détestable de l’héritage, la mousse de l’exaltation facile, c’est la société de consommation qui la gère, et avec quel talent ! Lui retirera-t-on son meilleur argument de vente ? Le ministère de la lutte contre les effets de 68, c’est le ministère des dossiers vides et des bras ballants. Et Daniel Cohn-Bendit donne pour titre à son livre Forget 68. Parfait. Mais si « 68, c’est fini », si les événements ont fait leur temps et accompli leur œuvre, pourquoi se donner tant de mal pour les oublier ? C’est que nous sommes en plein Ionesco. Mai, c’est le cadavre irrépressible d’Amédée ou Comment s’en débarrasser ? Un cadavre plein de vie, qui ne cesse de grandir, et dont on ne viendra pas à bout. Les sociétés contrôlent leur communication : jamais leur mémoire, jamais leur oubli. Dans l’arrière-fond de notre conscience, Mai 68 reste l’instant où la société occidentale, flairant et refusant sa mort prochaine, hurle son désir de vie. C’est peu dire que cet instant n’appartient pas au passé. Il n’a pas encore fini de naître. Les différences qu’on peut repérer entre les années soixante et ce début poussif du XXIe siècle n’y changent rien. La pub aura beau vomir ce qu’elle veut, l’Histoire a une dimension intérieure, une densité, une intensité auxquelles les chroniqueurs à la mode et les politiciens réalistes n’ont pas accès. Pour comprendre 68, il faut changer de niveau d’intelligence, de niveau de perception, de niveau d’être. Tant que la compétition pour le pouvoir fera l’essentiel de la vie politique, aucun des compétiteurs ne pourra regarder en face cette révolution-là. Ils en connaissent tous les détails, mais ils se sont interdit, une bonne fois pour toutes, de la comprendre. Tout cela n’a d’ailleurs que peu d’importance. Mai n’est pas une marque à promouvoir. De toute façon, dans le Mai 68 dont Nicolas Sarkozy veut la peau, dans le Mai 68 que Daniel Cohn-Bendit s’escrime à oublier, je ne reconnais pas celui que j’ai connu, celui qui a touché toutes les consciences, y compris les plus paisibles, un Mai 68 sans délire, sans catéchisme révolutionnaire, sans violence, sans hurlements, un Mai 68 de la ferveur grave, de l’interrogation silencieuse, de l’intériorité retrouvée, retrouvée ensemble, un Mai 68 d’affirmation tranquille. Celui-là, on pouvait le rencontrer partout, sauf dans les discours, sauf dans les médias. Il suffisait de s’écarter du tumulte et de s’approcher de ses voisins.

Bernard Sichère a très bien montré la dimension mystérieuse de 68 dans son bel essai Il faut sauver la politique. « En mai 68, par éclairs, écrit-il, nous fûmes nous-mêmes la communauté ». Cette formule, lourde dans la mémoire de quelques-uns de tant d’espérance et de tant de déceptions, je ne sais si les jeunes gens d’aujourd’hui peuvent en deviner le sens. Une communauté qui soit comme une dimension presque physiquement perceptible de notre propre corps, constitutive de nous-mêmes qui sommes constitutifs d’elle, ce n’était pas là rêverie. Ce fut vrai par éclairs, comme dit Sichère. Une perception instantanée et stupéfiante, une révélation du naturel, les retrouvailles avec une réalité toujours refusée. Et chacun essayait ensuite, naïvement, de retrouver l’instant perdu ! Était-il fou, comme le proposait Lacan, de « fonder un lien social nettoyé d’aucune nécessité de groupe » ? Il n’est pas vrai que nous ayons pris tous nos désirs pour des réalités. Si les enfants gâtés de la bourgeoisie, solidement amarrés à la bassesse par l’argent, ont trouvé en Mai l’occasion idéale de satisfaire leurs caprices habituels et de s’en inventer de nouveaux, nous n’avons pas envoyé, nous, toute l’autorité au rebut : nous avons commencé laborieusement, douloureusement, un tri qui nous occupe toujours. Fini, le sujet supposé savoir. Fini en politique, fini en art, fini en morale, fini en religion. Finie la reddition au grand chef, au grand esprit, à la grande âme, au grand frère. Pendant un temps, nous avons fait l’expérience étrange de descendre, corps et âme, dans les entrailles de notre société ; l’aventure terminée, il nous est resté sur la peau comme une marque, un signe, une trace des autres. C’est ainsi que nous rêvions, que nous imaginions, que nous pensions, que nous désirions. Pas d’abord avec les fumées de l’intellect. Pas d’abord avec la chair. Pas avec l’âme telle qu’on nous l’avait présentée. Avec cette marque, avec ce signe, avec cette trace qui, tout à la fois, nous rendait plus solitaires que nous ne l’aurions jamais redouté et plus proches des autres que nous ne l’aurions jamais espéré. Et le temps passait, et le siècle s’abêtissait, et nous ne nous reconnaissions en rien. Et, sans jamais rien abandonner, nous nous écartions de tout.

En 68, comme quelques autres, j’ai senti le réel. Je ne suis pas plus nostalgique de cette année-là que de mon premier couteau suisse, mais il faut bien que l’amour se déclare un jour ou l’autre. Avant 68, j’aimais la vie en douce. Nous cachions notre relation, nous jouions aux bons amis. Soudain, en Mai, la vie et moi avons décidé de vivre ensemble. Le projet dépassait de beaucoup mes capacités et les premiers temps furent fort difficiles. Mais ça a tenu.

Le fond de l’affaire ? C’était un beau printemps d’imprudence. L’espérance se promenait toute nue dans les rues, dans une si affolante évidence de beauté que personne ne cherchait plus ni qui elle était ni comment elle s’appelait. Elle était vraiment celle qu’on voulait. Non pas, comme la vérité de Pirandello, qu’elle épousât les fantasmes divers de ses prétendants : il y avait réellement en elle l’étagement de toutes les vertus et de toutes les beautés possibles. Et chacun, sans effort ni mensonge, voyait dans cette passante le meilleur de ce qu’il croyait. La vie intérieure sortait de ses caches : on l’eût dite en permission. Jamais je n’ai senti aussi fort que le second commandement – l’amour du prochain – est semblable au premier – l’amour de Dieu ; et qu’il est meilleur d’être un petit et un humble qu’un riche et un puissant. Qu’il faille choisir entre Dieu et Mammon, c’était écrit dans tous les regards ! D’autres, sans s’abuser plus que moi, lisaient autre chose dans le regard de la promeneuse : l’exaltation de la vie, de l’amour, de l’espoir, de la beauté. Ils avaient raison, nous avions tous raison. Mai 68 ou l’irruption des transcendantaux. Ou de la réalité, la vraie. Ce fut bref, bien sûr, si bref ! Personne n’imaginait que la terre et le paradis allaient se confondre ! Que nous serions tous affranchis de l’argent, du pouvoir, de la misère ! Que des solutions « concrètes » s’imposeraient ! Que le temps des opinions et des querelles était révolu ! On rêvait, mais on rêvait juste : quelque chose d’autre, venu de très loin, très malaisément identifiable et aussi ambigu qu’on voudra, s’était frayé un chemin dans nos ténèbres et s’était installé en nous, entre nous, au plus creux, au plus haut. Ni dans les bourrasques des passions, ni dans les abstractions des cerveaux : plus près, plus simplement, plus finement, à ce point de jonction de l’esprit et de la sensibilité que le XVIIe siècle appelait précisément le cœur. Les intérieurs avaient rompu les barrages, brisé les grilles. De cette effraction, si rageusement que nous désirions l’effacer, nous portons tous la trace.

Côté des autorités, une incompréhension radicale des événements, d’autant plus pesante que la politique du général de Gaulle, notamment en Algérie, avait habitué les Français à moins de simplisme. Exaltation de l’ordre, célébration de la puissance, solennité archaïque et empesée, le pouvoir ne disposait plus que d’armes dérisoires ; quelque chose se révélait définitivement out, ce quelque chose qui a la peau dure et qui traîne toujours son agonie. Côté contestation, une incroyable cuistrerie, une compétition d’idées creuses, une débandade de mots, une sincérité provocante aux antipodes de l’authenticité, une formidable ignorance masquée sous un dogmatisme péremptoire puisé dans les fiches de lecture et les notes de cours ; et déjà, dans la plupart des jeunes gens qui menaient la danse, l’astuce grisâtre des vieux routiers de la manip. Pourtant, de cette poubelle soudain vidée de ses détritus anciens et récents, s’élevait le plus léger des chants, le plus aérien, le moins prévisible.

Au-delà des naïvetés sexuelles, des apparitions de saint Mao, des subtilités trotskistes et des négociations série B de Grenelle, 68 tient en une quadruple expérience. Premièrement, et c’est peu de chose : Paul Valéry a raison, notre civilisation est mortelle et le sait. Deuxièmement, on ne se contente pas de le savoir : en Mai, on éprouve cette mort prochaine, et elle brûle. L’intime et l’ultime, l’intérieur et l’extérieur, cette prétendue civilisation tout entière, comme l’avait prévu Léon-Paul Fargue, « grille comme une andouille ». Elle avoue qu’elle ne signifie rien, qu’elle ne tient à rien et ne porte rien. Troisièmement : en même temps que cette évidence, surgit la confuse certitude, aussi angoissante que réjouissante, d’une possible et mystérieuse naissance. Les plus avisés devinent qu’ils ne la verront pas, leurs descendants non plus. Elle est donc à la fois possible et idéale, possible et impossible, presque eschatologique. Quatrièmement : cette expérience apparemment délirante, une foule de gens la font en même temps, chacun lisant dans les yeux des autres qu’elle s’est fichée en eux. Tout est là. C’est assez pour expliquer la multiplicité et la diversité des effets apparents – odieux ou admirables, géniaux ou stupides – sur les individus et la société. Le reste est interprétation. Sociodrame, expérience spirituelle, expression d’une pathologie collective, résultat d’une manipulation, peu importe. Tout romantisme soixante-huitard évanoui, la question demeure : notre civilisation peut-elle, et doit-elle, pivoter sur ses bases ? Ma réponse est oui. Elle le peut et elle le doit. Or, quand on veut pourfendre le fantôme de Mai, c’est cette question-là qu’on pose. Pour répondre non.

Pour parler de Mai, la gauche n’était-elle pas la mieux placée ? Assurément. Ses mots s’accordaient mieux à 68 que ceux de la droite. C’est cette fille-là qui devait épouser Mai. Que voulez-vous que j’y fasse, elle n’en a pas voulu ! Elle a couru derrière le management ! Elle s’est envoyée en l’air avec l’indice de croissance ! Ça lui apprendra. La créativité a sombré dans le marketing. La parole s’est noyée dans la communication. Ça ne conteste plus, ça revendique, c’est-à-dire que ça a déjà cédé. Ça n’affirme plus, ça commente. Ça n’aime plus, ça respecte. Ça ne déteste plus, ça critique. Ça ne pense plus, ça s’informe. Ça ne vit plus, ça s’épanouit. Comme la tête de veau à l’étal du boucher, disait Clavel. De tout ce désastre, la gauche n’a rien vu, rien compris, rien souffert.

Les années d’après 68 ont été instructives, durement instructives. Ce fut un rude choc de s’apercevoir, une fois passé le beau printemps de tendresse, que les vaticinations des révolutionnaires étaient du même tonneau que les slogans des conservateurs et des réactionnaires. Tous s’identifiaient frauduleusement à des valeurs, à des idées, à des principes, à de prétendus désirs collectifs. Tous se cachaient derrière de grands mots, s’y asséchaient, s’y faisaient de plus en plus acides. Tous cédaient chaque jour un peu plus à la manie de se faire la gueule de l’emploi, de se donner des ordres à eux-mêmes, de se mesurer, de s’évaluer. Déception, impitoyable déception. Mais l’espérance grandissait avec la déception.

Nous ne sommes pas en 68, bien sûr, mais en 68 non plus, nous n’étions pas en 68. Il n’y a jamais eu de parti 68, de pensée 68, de génération 68. Rien qu’une rapide fulgurance 68, comme une flamme sur des ossements : quelques-uns s’en sont laissé brûler et régénérer. Depuis, à son seul désir, dans sa seule logique, elle apparaît, disparaît, réapparaît ; à l’instant qu’elle choisira, le reste s’évaporera.

Que s’est-il passé depuis 68 ? Rien. La logique des choses. C’est-à-dire rien. Quarante ans dans la salle de réveil pour la problématique bourgeoise. Quarante ans d’intentions, de thèses de sociologie et de littérature d’entreprise. 68, c’est comme si c’était hier. Non. Comme si c’était aujourd’hui. Veuillez nous excuser de cette interruption due à un incident survenu sur la presque totalité de nos émetteurs. Nous reprenons le cours normal de nos émissions. Voici la suite de notre dramatique Le non-sens est-il notre destin ?

De quelque côté qu’on attaque aujourd’hui la question politique en France, par la droite ou par la gauche, par le centre, le dessous ou le dessus, on se heurte nécessairement à 68. La problématique de Mai nous hante, nous cerne, nous oblige. Depuis quarante ans, tout le projet des politiques successives a consisté à l’occulter plus ou moins hypocritement. Embrouiller Mai : Edgar Faure a montré la voie, tout le monde a suivi. Mais nous l’avons toujours sur le cœur et il y pèse de plus en plus lourd. « Je ne veux plus voir cette fille, crie l’amoureux déçu, je ne veux plus la voir ! Jamais ! Jamais plus ! ».

« L’oubli est un système de mémoire », dit un philosophe dont j’ai précisément oublié le nom. L’idée s’applique merveilleusement à Mai. Écrire un Forget 68, quel aveu ! On ne peut mieux dire qu’on n’a rien oublié, que ce 68 réduit à un événement politique ou à un fait culturel sur lequel on est las de disserter est un souvenir de jeunesse de plus en plus encombrant, que Mai aura dérivé toute la vie sur la conscience sans jamais la nourrir de rien.

L’arête du poisson 68, ce ne sont pas les manifs étudiantes, les slogans, les braillements, les gauchistes, etc. Tout cela grouille de tant de fantasmes et de symboles que le moins avisé des historiens y trouve encore aisément de quoi faire son beurre. L’arête, ce sont les grèves ; celle-là va rester durablement plantée dans le gosier de Clio. Comment expliquer un mouvement d’une telle ampleur et d’une telle durée au plus fort de ces années que la gentillesse bien informée de Jean Fourastié voulait imaginer glorieuses ? Alors qu’une croissance, sinon à la chinoise, du moins à l’allemande, témoignait de la bonne santé économique du pays, une croissance qui, sans doute, ne frustrait guère les riches, mais dont les moins riches, et même les pauvres, n’étaient, ô miracle, nullement exclus ? Alors que les réfrigérateurs et les machines à laver faisaient leur entrée dans les cuisines, que les téléviseurs commençaient à présider les salles de séjour ? Que toutes sortes de petites voitures toussotaient gaiement sur les routes, et même sur des embryons d’autoroutes ? Pour venir à bout de ce mystère, un historien a tiré de sa poche deux hypothèses. Selon la première, les grèves de 68 se situaient dans la continuité des mouvements sociaux des années précédentes. La seconde met en avant l’attitude mimétique d’un monde ouvrier fasciné par les révoltes étudiantes. Je ne crois pas ces explications exactes. La première hypothèse se liquide toute seule. Si, en 1963, les grandes grèves des mineurs, spécifiques à une profession qui se savait menacée et probablement condamnée, avaient conduit à enregistrer 6 millions de journées non travaillées, on n’en dénombrait, pour l’ensemble des quatre années suivantes, de 1964 à 1967, que 10,2 millions, soit une moyenne annuelle de 2,5 millions de journées. Pour la seule année 68, en revanche, on a compté 150 millions de journées non travaillées, soit soixante fois plus ! À moins qu’un arrosoir malencontreusement percé par un serpent assoiffé ou myope n’ait provoqué les inondations du Nil, cette première hypothèse campe nettement en deçà de la limite du vraisemblable. La seconde ne me satisfait pas davantage. Ainsi ces 150 millions de journées seraient dues à la fascination de la classe ouvrière pour des incendiaires de voitures au jargon incompréhensible ? Avec une telle motivation, ceux des grévistes qui auraient échappé à la matraque policière auraient péri sous les coups du rouleau à pâtisserie conjugal. « Non, mais des fois ! Tu fais grève pour ces morveux, maintenant ? T’es pas bien ? » La petite ville de Seine-et-Marne où j’habitais alors était le siège d’une grosse usine Jeumont-Schneider. J’en connaissais bien les syndicalistes. Ils ne tenaient nullement à ressembler à ces ostrogoths ; ils les auraient fraîchement accueillis si l’idée leur était venue de se pointer dans l’usine. Mais cela ne les empêchait pas de réfléchir, et leurs femmes les y encourageaient. Dans quelques années, certains de leurs enfants se retrouveraient dans la situation de ces étudiants : même s’ils avaient bien des raisons de détester ces petits bourgeois prétentieux qui voulaient tout leur apprendre, et même l’amour, ils voulaient comprendre. C’était donc le contraire d’une fascination ou d’un mimétisme : plus les ouvriers s’éprouvaient différents des étudiants, plus la conscience de cette différence les laissait seuls avec eux-mêmes et les obligeait à regarder comme jamais le monde, l’avenir, la vie, leur vie. Et ils réagissaient comme ils savaient et pouvaient le faire : par la grève. Ces jeunes gens leur avaient mis sous les yeux des raisons de se mobiliser beaucoup plus fortes que la méfiance et l’antipathie avec lesquelles ils les considéraient. D’un coup, d’un seul, Mai 68 anéantissait la logique du capitalisme et celle de la lutte des classes. Mais il y eut Grenelle, qui les remit l’une et l’autre en selle.

Ce qu’on appelle, depuis près de quarante ans, la génération 68, il faut enfin lui donner son vrai nom : la génération Grenelle. Grenelle, ce n’est pas la caricature de l’esprit de Mai, c’en est le contraire. Ce n’en est pas le contraire : c’en est la négation. Le grand mouvement social de 68 trouva son origine hors de lui et ne vécut que de la renier. Mai, c’est le recours aux intérieurs, à la gratuité, à un changement de régime de la pensée. Grenelle, c’est le carnaval des conservateurs réconciliés, c’est le nihilisme gras. Le mouvement social de 68 s’y est d’emblée mutilé de son essence : il a fallu, pour payer cette mutilation, quarante ans de réalisme fangeux et de honte secrète. L’affaire profita d’ailleurs infiniment moins aux salariés qu’à une classe de privilégiés qui, depuis quarante ans, bouffent du fric et pissent des principes, se partagent les places et jouent les moralistes et, ciblant leur propagande, dans l’intérêt de leurs gangs, à l’exacte intersection de la veulerie universelle et de leur bénéfice particulier, prostituent d’un même mouvement et la liberté de chacun et le bien de tous. Jamais plus l’esprit de Grenelle, vous en prendriez pour toute votre vie ! Jamais plus cette satisfaction d’esclave d’avoir échappé à une grande chose ! Lisez ce que vous voulez, lisez Marx – dans le texte -, lisez Rousseau – dans le texte -, lisez les Évangiles – dans le texte : vous y trouverez des raisons différentes et convergentes de boycotter Grenelle.

J’appelle Grenelle la réaction de la bête. Non pas la bête immonde, certes ! La bête ordinaire, vous, moi, la bête un peu bête ! Profondément perturbée, la pauvre bête. Incapable de comprendre ce qui s’était passé, mais nullement incapable de flairer la nouveauté, d’en frémir de peur, de désir, de rage, d’envie. Incapable, parce que bête, d’intégrer un événement qui la surplombait de plusieurs univers, incapable de ne pas le refuser de toutes ses forces de bête, mais incapable aussi, toujours parce que bête, d’ignorer un appel soudain logé dans ses entrailles. Quarante ans après, elle ne s’est toujours pas remise de son aventure. Qu’elle est donc comique et pitoyable, depuis Mai 68, la bête occidentale !

II.

« Déshonorer l’argent »

Les questions naïves ne sont pas les plus mauvaises. Comment l’héritage grec et latin, le christianisme, les Lumières, les révolutions, les révoltes, le socialisme, le surréalisme, le communisme, la pensée critique, les maîtres du soupçon, l’expérience de la guerre et des tyrans du XXe siècle, l’action culturelle, le féminisme, les valeurs et la diversité, comment tout cela a-t-il pu accompagner respectueusement le triomphe du management, des ressources humaines, du marketing, du marchandising, du développement professionnel et personnel, de la production affolée des choses et de leur consommation frénétique sur fond de folie pour les uns, de misère pour les autres ?

Rien ne va changer et, en un sens, rien ne peut changer. Aucune alternative politique sérieuse. Pas d’idéologie de recours. La révolution ? Impossible, ou forcément désastreuse. La violence ? Un masochisme de détraqués. Restent les farces et attrapes, la moralisation du capitalisme, par exemple. Quelques mesures de contrôle, une poignée de grands voyous priés d’aller finir leur dessert ailleurs, en quoi tout cela touche-t-il à l’essentiel ? Des managers de second rang monteront en première ligne et jureront amour et fidélité aux « valeurs ». Pourquoi ne seraient-ils pas sincères ? Leurs aînés l’étaient peut-être aussi. Tout le monde est sincère dans ce système. On y met le doigt : il le broie. L’intelligence ? Il l’affole. Le cœur ? Il le pourrit. Les petits nouveaux feront comme les grands anciens.

À la moralisation du capitalisme, plaisanterie de droite, répond la plaisanterie de gauche dont un sociologue se faisait récemment le colporteur : les patrons vivent sous le règne du moi, les manifestants témoignent du nous. Un nous qui vient par les pieds, en quelque sorte. Pourquoi se moque-t-on toujours des gens, toujours ? Les riches cèdent un peu pour rester riches, rien de plus, rien d’autre. Plus que leurs adversaires, c’est leur avidité qui les oblige à fléchir, ou à faire semblant. Et les gens des manifs, pourquoi se rassemblent-ils, sinon pour des intérêts individuels ? Sinon pour leur pomme ? Ils en ont le droit, certes, et bien plus que le droit ! Mais qu’ils ne rêvent pas. La pensée pommiste n’a jamais fait peur aux capitalistes, qui l’ont inventée. Communier dans le pommisme, c’est faire la bise de loin au système. Le seul ennemi que redoute le capitalisme, air connu, c’est le capitalisme. Il y a longtemps que les gens de droite ont renoncé à l’influencer, longtemps qu’ils feignent d’être les organisateurs d’un désordre qui les dépasse. Pendant ce temps-là, la gauche promène ses pancartes. Elle fait pot de fleurs, comme on disait des enfants de chœur qui, aux vêpres, n’avaient pas de rôle défini. La logique des choses a désarçonné la droite comme la gauche et les traîne derrière elle par les cheveux. Même si, de tous les côtés, il y a de bonnes personnes, de très bonnes personnes dépassées, intelligentes et compétentes mais dépassées, pleines de bonne volonté mais dépassées : contre la logique des choses, elles ne peuvent plus rien. Qui donc la prendra aux naseaux, la logique des choses ? Un génie ? Un « intellectuel de haut vol », comme on dit du pape Benoît ? Chansons. Personne ne le peut. Sauf vous et moi, ici et là, quand nous aurons accepté l’incertitude des temps, quand nous aurons extirpé de nos crânes les performances, les objectifs, les mesures, les comparaisons, quand nous nous serons amoureusement lovés dans la durée, le regard tourné, en nous et hors de nous, vers je ne sais quoi de plus vaste, de plus vague, de plus vrai.

Le monde entier crie désormais aux grands patrons que leur course à l’argent est aussi odieuse que folle : seraient-ils les seuls à ne pas comprendre ? S’ils avaient le sentiment de travailler au bien commun, chercheraient-ils dans leur salaire autre chose que le moyen de vivre dans une aisance légitime ? Ils savent mieux que quiconque que leur avidité est une façon puérile de tenter d’oublier le gouffre de non-sens qu’ils ont creusé en eux, de masquer l’Himalaya de méfiance qui les sépare des autres. Ils le savent, mais ils ne peuvent plus se le dire, ils ne veulent plus savoir qu’ils le savent. À peine la conscience de l’absurdité pointe-t-elle le nez que grandit avec elle la frénésie de posséder davantage. Ces profiteurs sont des emmurés. Les salariés ne les haïssent ou ne les envient que parce qu’ils n’osent pas les plaindre : il faut être libre pour plaindre les riches. Emmurés, ils le sont aussi, il est vrai, et sans possibilité de s’échapper. Et sans le luxe, certes, mais aussi sans les illusions sales qu’il procure. Ils sont incarcérés dans ce quotidien où personne ne peut plus entendre le silence de personne, sorte de poubelle mentale dont l’époque fait le plus grand cas, et où s’entassent les rêves déçus et les élans abandonnés. La même panique qui pousse les riches à fuir dans le divertissement de l’argent enferme irrémédiablement les pauvres et les moins riches en eux-mêmes, les fait hésiter entre de pâles velléités de révolte et une sorte de résignation insincère qui leur gâche toute joie de vivre. Il est facile d’opposer ces deux désastres. Il est vrai qu’en un sens ils s’opposent. En un sens seulement : ils ont une source commune et c’est jusqu’à elle qu’il faut remonter pour se demander pourquoi et comment elle a été polluée. Sous les inégalités et les injustices, clapote comme une eau sale une effrayante communion dans le non-sens : sans elle, la modernité aurait échoué depuis longtemps.

« Déshonorer l’argent », disait François Perroux. « Nous devons tendre vers une société où l’enrichissement est en quelque manière déshonoré . » Non pas remplacer l’euro par le haricot. Non pas plastiquer les banques. Découpler l’argent de toute notion d’honneur, de grandeur, de progrès, de dignité, de privilège, de bonheur. Le laisser aux excréments qu’il symbolise. La banque et les cabinets : deux chalets de nécessité. Renvoyer à l’école ceux qui racontent que le mépris de l’argent est une invention du christianisme. Dans ce village, les chrétiens de la messe dominicale, c’est-à-dire les familles du nobliau, de l’industriel et du conseiller général, ne semblent pas tenir l’argent en si piètre estime. Ce matin, au sortir de son exercice de piété, une dame fort distinguée a exigé de la boulangère une note dûment tamponnée pour les treize euros de gâteaux qu’elle venait d’acheter. Plus deux euros, il est vrai, hors comptabilité : « Arnaud, mon chéri, veux-tu que nous partagions un palmier ? » Déshonorer l’argent, l’impropre de l’homme, c’est le début du rire.

Le rapprochement entre le terrorisme mondial de l’argent et ce que Téodor Liman appelle avec justesse la « vie-de-bureau » s’est forcément imposé aux travailleurs. Non qu’ils se soient livrés à des comparaisons absurdes. Tous les patrons ne souffrent pas de névrose d’accumulation. Beaucoup d’entre eux, s’ils se laissaient aller un instant à rêver de bonus disproportionnés, seraient ramenés à plus de modestie par le grain de bon sens que leur lancerait l’honnêteté, ou la prudence. Et pourtant, le rapprochement s’est imposé. À la manière d’une similitude climatique. Dans les firmes planétaires comme dans les bureaux les plus modestes, même si c’est à des degrés incomparables, la même frénésie de réussite, la même volonté de puissance, la même obsession des possibles à déployer et des limites à repousser. La dénonciation virulente de quelques voyous majeurs par leurs amis d’hier, loin d’apaiser les travailleurs, les renforce dans la crainte et l’hostilité. Il y a du stalinisme dans le mouvement ternaire de ces purges : on feint de découvrir les désordres quand les circonstances y obligent, on traîne les coupables dans la boue, on renforce le système derrière eux. Personne ne sait plus que penser d’une atmosphère pareille. Ceux qui l’ont installée, et ont tout fait pour la renforcer, en sont à se justifier, à protester de leurs bons sentiments, à geindre préventivement, à se faire victimes avant qu’on ne les accuse. Débâcle. Les travailleurs s’interrogent. Ne cautionnent-ils pas trop facilement ce délire ? Ne contribuent-ils pas à l’aggraver ? Mauvaise conscience, honte diffuse. Fausses relations, fausses amitiés, fausses équipes. Comment n’a-t-on pas su opposer un peu d’humanité à cette logique meurtrière ? Pourquoi le silence, pourquoi toujours le silence ? Pour sauver quoi ? Ces questions-là se chuchotent comme des confidences graves et désabusées. On devine qu’on a tort de tout reprocher aux autres. Mais, au juste, on se bat contre quoi ? Contre quelque chose qui est nulle part et partout, dans les bureaux, sur les murs, à la cafétéria, dans les voix, dans le bonjour du matin. Avant la crise, on ne prenait pas trop au sérieux ces signes-là, on préférait penser qu’il y avait là-dedans à boire et à manger, on faisait la part du feu. Le monde moderne, se disait-on, c’est l’argent, c’est la technique, mais ce sont aussi les hommes, surtout les hommes, d’abord les hommes, comme le tonitruent les chefs à chaque réunion, juste avant d’annoncer le plan social qui va sauvegarder l’avenir des hommes, précisément. Il devient de plus en plus difficile de trouver tout cela naturel, de plus en plus difficile aussi de désigner des boucs émissaires. Personne, même parmi ceux qui dénigrent le plus la modernité, n’a la moindre envie de sourire, même par ressentiment, même par vengeance. La peur, la séduction de l’argent, la jouissance de la technique et du pouvoir, la vanité d’être moderne, les équipes rassurantes, la violence de la compétition, tout a été essayé pour tenter d’empêcher les gens d’arriver à eux-mêmes. Raté. Presque raté. Ils y arrivent. Rien n’est normal, et les manifs sont des piétinements. Glissement irréversible de la conscience, même s’ils vont faire semblant d’oublier : la propagande du capitalisme moralisé, qu’il faudra encore plus misérable, leur rafraîchira vite la mémoire.

Milton Friedman avait-il une conception puérile du capitalisme ? Il récusait l’idée que les dirigeants d’entreprise puissent avoir « une responsabilité sociale autre que celle de faire le plus d’argent possible pour leurs actionnaires. » « Si les hommes d’affaires, demandait-il, ont une responsabilité autre que celle du profit maximum pour les actionnaires, comment peuvent-ils savoir ce qu’elle est ? Des individus auto-désignés peuvent-ils décider de ce qu’est l’intérêt de la société ? » Nos modernes sont moins timides. Sous le prétexte transparent de la responsabilité sociale des entreprises, ils veulent mettre la main sur l’organisation même de la société et, de proche en proche, sur les consciences. Dans leur logique, ils ont raison. C’est fort intelligemment qu’ils reprennent le mouvement ternaire de la colonisation : s’emparer d’abord du territoire, ensuite de la société, enfin des consciences. Pour le territoire, c’est fait : le monde entier, de gré ou de force, dans l’enthousiasme ou dans le dégoût, s’offre au libéralisme. Les comportements sociaux deviendront vite son champ d’opérations, son terrain de manœuvres, son théâtre privé : l’aide que lui fournit la communication aurait fait le bonheur des colons. Reste à mettre les consciences dans la poche des financiers et des industriels. Ce sera le rôle de la responsabilité sociale des entreprises. Nul doute que nous verrons surgir un festival de pieuses intentions, et qu’on ne lésinera ni sur la morale, ni sur l’éthique, ni sur les valeurs. Tout cela tourne rond. Tout cela, en un sens, va parfaitement bien. Les gangsters gangstérisent, que leur demander d’autre ? Le capitalisme persiste dans son être : que peut-il faire de plus, ou d’autre ? Il se donne maintenant une nouvelle frontière, celle de la culture, voire celle de l’intériorité. Il va chercher à vider les consciences de tout ce qui n’est pas lui, c’est-à-dire de tout ce qui n’est pas rien. Comme il ne se cache plus d’être un simple système de puissance capable de choisir ses munitions dans les boutiques les plus diverses, du libre marché au protectionnisme, de la brutalité sauvage à l’avenante social-démocratie, les slogans ne lui manqueront pas et il en changera aussi souvent qu’il le faudra. Personne ne pourra plus revenir sur les deux premières étapes de la conquête. Il ne restera pas un hectare de terre pour y installer un autre régime. On ne trouvera pas un canal d’information pour y faire passer une seule critique que son agrément n’ait validée. Nous allons à cela, personne ne l’empêchera. C’est un grand malheur, mais c’est aussi une grande espérance. C’est à la troisième étape de la colonisation libérale, en effet, accomplissement indispensable des deux autres, que la plus grande bataille se jouera. Finalement, celle-là seule comptera et personne ne pourra empêcher qu’elle ait lieu. Cette bataille-là, n’importe qui pourra la faire perdre à la modernité libérale. N’importe qui aura le choix : bouffer un destin écœurant ou faire de sa vie une aventure. N’importe qui aura le choix : être ou ne pas être. Le système libéral aura beau tricher, truquer, manœuvrer, trahir, interdire, enfermer, surveiller, punir, il devra forcément en passer par cette bataille-là. Et il devra forcément, même s’il s’en mord les lèvres de rage, faire semblant de la livrer loyalement. Et ce sera une immense campagne de Russie. Le libéralisme entrera forcément, un jour ou l’autre, dans les steppes que les consciences lui ouvriront comme autant de pièges immenses. Il s’y perdra, et tout ce qui lui ressemble avec lui, et tout ce qui aura fait semblant de ne pas lui ressembler. Et il restera des êtres humains, un peu de temps, des ruines inutiles et du silence.

Le pouvoir du Management mondialisé, auquel il accorde la majuscule, ressemble beaucoup, aux yeux de Pierre Legendre, à celui de l’Occident chrétien du Moyen Âge qui, fort de l’arme décisive que lui fournit le droit romain, construisit la certitude folle de son dominium mundi, de sa « propriété du monde ». J’ai eu l’expérience directe de ce délire à Alger, en 1959. Plusieurs anciens étudiants catholiques de la Sorbonne s’y trouvaient affectés, généralement comme officiers. Nous étions en plein dominium mundi. Ces jeunes gens disciplinés apportaient la même ferveur légaliste, sèche et raisonneuse, à leur prosélytisme religieux et à leurs convictions politiques. Le monde leur appartenait deux fois. Ils en avaient le dominium catholique, ils en avaient le dominium occidental. Cette double charge les obligeait, quand il était question de la torture, à des contorsions casuistiques qui me semblaient parfois plus hideuses que les pires brutalités. La religion qu’ils prêchaient était un système idéologique bardé d’une rationalité glaciale. Plus encore que par le christianisme dont ils se voulaient les missionnaires, plus encore que par la puissance occidentale dont ils pensaient être les représentants, leur cœur semblait dominé par une soumission orgueilleuse à une force sévère, immarcescible, altière. Ils étaient encore des inquisiteurs, ils étaient déjà des managers. Je songe souvent à ces jeunes gens et ce souvenir me jette contre une infranchissable muraille. Est-ce donc cela, l’être humain ? Est-ce donc cela, le christianisme ? Mais sur cette muraille, bizarrement, je me sens rebondir. Dans le marais moderne, je m’enlise.

Vécu non pas comme une grâce de liberté mais comme un fil direct avec le pouvoir du haut, le christianisme tisse une relation nécessairement névrotique avec les puissants. L’histoire de la démocratie chrétienne en est un témoignage pathétique.

S’interrogeant sur l’imbroglio européen, un éditorialiste avoue son embarras. L’Europe, cette « belle au bois dormant » se réveillera-t-elle jamais ? Il ne voit guère d’autre solution, en attendant, que de veiller sur son sommeil et de continuer à modeler ses muscles économiques, ses armes, ses lois. « En espérant, soupire-t-il, qu’un jour ce qu’on appelle « l’âme » lui viendra de surcroît. » L’appel à l’âme, c’est le geste classique de la bourgeoisie en difficulté. L’âme, c’est sa sécurité mentale, sa mutuelle de réassurance. Elle veut toujours cette convocation d’autant plus solennelle qu’elle sait parfaitement que, dans ces conditions, l’âme ne viendra pas. Le lapin est assuré, il arrangera tout le monde. Peu importe si, au passage, ce recours à la mystique met les textes cul par-dessus tête. Si j’ai bonne mémoire, le surcroît, dans les Évangiles, ce n’est pas l’âme, c’est le reste. « Cherchez d’abord le Royaume des Cieux, et le reste vous sera donné par surcroît. » N’importe. Quand il ne voit plus d’autre solution, l’esprit bourgeois, à tout hasard, tout en remplissant ses coffres, rêve de cette âme qu’il refuse. Certes on a d’elle l’idée qu’on veut, ou qu’on peut. On peut même n’en avoir aucune, pourvu qu’on ait la loyauté de laisser la place vide, le siège vacant, le ciel ouvert. Mais cette place-là, libre ou occupée, si on la sous-loue, même provisoirement, à l’argent ou à la puissance, on se condamne à camper très en deçà de l’humain.

Exercer le pouvoir, autrefois, ce n’était pas chose absurde. Même secoué de temps à autre, l’échafaudage était solide : tous pouvaient s’appuyer sur lui, surtout ceux qui voulaient l’abattre. Pour le meilleur et pour le pire, le gouvernement de la cité s’inscrivait dans une logique cohérente. Le lieu du pouvoir était circonscrit, enclos, sacralisé ; de cette clôture, la vérité était censée procéder et, dans sa foulée, l’autorité. Que la société et la vérité se soient laïcisées n’avait pas changé le fond des choses : la drôlerie de Marcel Pagnol a montré cela de façon très convaincante. Par contre, la révélation moderne du lien intime que la violence entretient avec le sacré, découverte plus cousine qu’on ne le croit des intuitions de 68, a tout changé. Les vieux systèmes d’autorité craquent désormais de toutes parts. Plus ils sont puissants, plus ils se lézardent. Aucune propagande ne les remettra en état. D’où ce sentiment de déliquescence que l’opinion publique ressent avec finesse, et dont elle accuse ses dirigeants. À tort et à raison. À tort, car ils ne sont pas responsables d’une métamorphose qui les dépasse infiniment. À raison, car on ne peut aujourd’hui diriger un pays en se cachant, même avec talent, derrière des rhétoriques antédiluviennes. Avant de changer quoi que ce soit, gouverner, aujourd’hui, c’est se changer.

De nos jours, exercer le pouvoir, c’est surtout faire semblant. D’où vient sans doute l’aspect si nettement compensatoire de l’exercice. Du pathologique « tout est possible », négateur de la condition humaine, à la mise en scène de soi-même dans le rôle du chef en passant par le fantasme de l’inévitable « nouvelle société », tout est forcément ersatz, spectacle, rideau de fumée ; rien n’a d’autre but que de faire oublier le plus agressivement possible une impuissance première. Je ne vois pas qu’il y ait aujourd’hui échec à ne pas accéder aux responsabilités ; à mes yeux, c’est plutôt une chance. Rien de très utile ne passera avant longtemps par le pouvoir. Rien de sérieux ne changera dans le monde sans un sursaut souverain, et très hypothétique, de la personne humaine. À cela, les faibles libres travaillent moins mal que les puissants enchaînés. Aucun nouveau visage de l’humanité ne se prépare au sein d’aucun pouvoir ni d’aucun contre-pouvoir. Le pouvoir est désormais un passeport pour la répétition : de là vient sans doute, pensent les pessimistes, qu’il soit si recherché.

Dans la tradition chinoise, explique François Jullien, quelque chose l’emporte sur la perspicacité intellectuelle : le sentiment aigu de participer au mouvement du monde, quoi qu’il en soit des événements, des circonstances et de l’idée qu’on s’en fait. Ce sentiment n’a presque plus aucune place en Occident. L’Occident observe, constate, classe, commente, juge avec une confiance naïve dans le bien-fondé et la transcendance de sa posture. La plume n’y tremble plus ; le doute lui-même n’est qu’une hésitation devant un choix. La pensée ne connaît plus l’étreinte, la caresse, la peur, le dégoût, le rire. Elle n’effleure plus le visage du monde. Rien ne la surprend, rien ne l’effarouche, rien ne la ravit. Même la colère, même l’indignation semblent prévisibles, organisées. On est à l’affût des idées comme d’un gibier. Ni pesanteur ni légèreté, ni écho ni aura. Notre sensibilité d’Occidentaux nous reste sur les bras. Quelque chose ne joue plus entre le monde et nous. Il n’est pourtant pas impossible de regarder ce désastre avec confiance et de voir s’y dessiner l’espérance, une espérance qu’on peut dire bouleversante si l’on entend bien ce qu’on dit : elle fait beaucoup plus, en effet, qu’agiter des émotions. Elle change radicalement le sens de nos existences. De tout ce que notre cœur n’a pas vraiment approuvé, reconnu, authentifié, elle ne laisse plus pierre sur pierre.

Au-delà de leurs très accessoires différences d’opinions, toutes les élites sont étroitement associées au monde moderne, à ses projets, à ses intérêts, à son langage. Ce n’est pas vrai des petits, des obscurs, des sans grade. Pour eux, ce monde est un bloc de fatalité qu’ils ne se mêlent pas d’analyser. Non que la lucidité leur manque, ou qu’ils n’en pensent rien : un cocktail de sagesse, de prudence, de résignation, de méfiance, de dégoût les convainc de l’inutilité de composer avec lui. Ils ne veulent pas le comprendre. Ils ne veulent pas le savoir. Ils jouissent de ses avantages, souffrent des blessures qu’il leur inflige, haussent les épaules quand il leur devient insupportable. C’est ainsi, voilà tout. On a tort de parler trop vite d’indifférence, de lâcheté. Le silence des petits a son poids, c’est le silence de la mauvaise digestion, de la rumination douloureuse. Les humbles avalent le monde moderne tout rond. Il leur reste sur l’estomac. Ils ne l’assimilent pas, ils ne s’en nourrissent pas.

La soumission fondamentale des élites à la modernité s’orne de toutes sortes de protestations compensatoires, de criailleries formelles, de régurgitations morales. Loin d’être toujours illégitimes, elles procèdent pourtant d’une intention mensongère. Par leur activisme langagier, les élites tâchent de faire oublier leurs capitulations majeures, elles cachent sous des montagnes de commentaires l’embarras et la honte où elles les jettent. Elles auront beau faire. Vivre le monde moderne comme nécessité, c’est beaucoup moins honorable que de le vivre comme fatalité. Les élites ne peuvent pas échapper au double langage, à la mauvaise foi, aux distinguos douteux. Les sans grade ont hérité de la meilleure part. On peut encore trouver chez eux, au moins à l’état de traces, un peu de stoïcisme. Les élites ne disposent plus d’aucune réserve de sens. Elles n’ont devant elles qu’une fuite éperdue et inutile. Pourtant, il ne les faudrait pas nécessairement héroïques. Il suffirait qu’elles mesurent leurs applaudissements, qu’elles sachent rester silencieuses, qu’elles aient le courage de rester dans l’ambiguïté et, de temps à autre, quand les circonstances l’exigent, de franchir le Rubicon de la rupture. Il faudrait qu’on sente en elles un contrepoids rassurant, un stock de sens, un recours tranquille. Elles ont renoncé à cette mission pour s’exhiber au casting de l’actualité. Dans ces conditions, rien à attendre d’elles.

« C’est l’opinion qui gouverne le monde et c’est à vous de gouverner l’opinion », écrivait Voltaire à D’Alembert. Des Lumières à la communication, la route est plus courte qu’on ne le croit.

Que ne le célèbre-t-on, l’Homme ! Cette vénération me gêne. J’aimais les belles majuscules dont on honorait la Guêpe, le Saumon, l’Araignée dans les manuels scolaires d’autrefois. L’Homme avec cette H m’a toujours paru un peu idiot : trop ou trop peu, bancal, finalement assez vulgaire. Une solennité de mauvais aloi. De la gonflette, disent les sportifs. Pas étonnant que l’homme soit ainsi majusculé dans le lieu où l’on se balance le plus cordialement de lui, de son premier tee-shirt et de ses envies d’absolu, je veux dire dans l’entreprise. Pourtant, le premier manager qui eut l’idée lumineuse – et pas démagogique pour un sou ! – de voir dans l’Homme le capital le plus précieux n’était ni un Américain, ni un Anglais, ni un Japonais, ni un Français. Ce grand esprit s’appelait Joseph Staline, qui déclara, le 4 mai 1935, dans un discours prononcé au Kremlin à l’occasion de la promotion des élèves de l’Académie de l’Armée Rouge : « Il faut enfin comprendre que, de tous les capitaux précieux existant dans le monde, le plus précieux et le plus décisif, ce sont les hommes, les cadres. » Managers, saluez votre ancêtre !

Nous sommes au temps du « tout à l’ego », dit joliment Régis Debray. Et d’en appeler au collectif. Illusion. Le collectif du « tout à l’ego », c’est l’égout collecteur. C’est au cœur de l’individu que se construit la fraternité, et par le renversement radical des intuitions de la modernité, par le refus du mépris, et d’abord du mépris de soi-même, qui est sa première exigence. « Le contraire d’être vexé, écrivait Malraux, c’est la fraternité. » La fraternité avec l’autre commence avec l’idée droite qu’on a de soi : cette idée droite exclut, par exemple, qu’on se considère, ou qu’on accepte d’être considéré, comme une ressource humaine. S’il n’est pas au cœur de l’individu, le collectif n’est nulle part. Instaurer la fraternité n’est pas un de ces problèmes de communication qu’on feint de résoudre par des parlotes ou en se prêchant réciproquement les bons sentiments et les bonnes manières. Un homme fraternel n’est jamais un homme convenu : la fraternité ne peut être qu’une invention permanente, elle ne tolère ni les poses ni le mimétisme. Nous sommes là devant une révolution fondamentale dont chacun de nous, qu’il le veuille ou non, est, à l’insu de tous les autres, le centre et l’enjeu. Les partis, les clubs, les groupes de pression, tout ce qui suscite l’esprit de corps n’a jamais rien eu à dire de sérieux sur ce sujet. Les murs de ces boutiques sont désormais si épais que leurs gérants ne sont plus en mesure d’imaginer ce qu’est un individu. Kierkegaard nous a prévenus : il nous faudra beaucoup de temps pour commencer à le comprendre.

L’écrivain, pensait Camus, ne doit pas être au service de « ceux qui font l’Histoire », mais de « ceux qui la subissent ». Pour être d’accord, je veux une précision : « ceux qui la subissent et lui résistent ». Je n’ai pas plus de sympathie pour le vigile ou la caissière du supermarché qui jouit d’emmerder une vieille dame dont le cabas a sonné que d’admiration pour leur PDG. Et si, quand on ne le lui demande pas, la vieille dame en question jouit d’ouvrir son sac tout grand en glapissant qu’elle n’a rien à cacher, je ne peux ressentir pour elle qu’une pitié écœurée. Je n’oublie pas un instant ce qui pèse sur ces trois-là et les conduit à ces comportements. Je ne sais pas mesurer leur responsabilité, je n’ai pas la charge de leur conscience, je ne suis pas leur procureur. À leur place, peut-être ne ferais-je pas mieux, ou ferais-je pire. N’importe. C’est en tant qu’ils résistent, même difficilement, même chichement, à ce qui les accable, et non pas en tant qu’ils le subissent, que je suis à leur service. Sinon, je jouis moi-même hypocritement d’une supériorité que j’ai entièrement agencée ; ils deviennent mes protégés, ils ne sont plus mes égaux. Je suis un tyran ou, ce qui revient au même, un esclave d’esclaves : mon amitié pour autrui ne peut me contraindre à cela. Les pressions cruelles qui pèsent sur les faibles et les pauvres leur sont parfois moins lourdes à porter que l’ignoble bienveillance qui, d’emblée, les dédouane de l’obligation d’être courageux, les exonère de tout rêve d’héroïsme. L’altruisme captieux, l’humanitarisme systématique, le perfide droit d’ingérence servent surtout à exalter l’importance de ceux qui les proclament. Une dictatoriale bonté incite les malheureux à penser qu’ils n’ont ni les moyens, ni peut-être le droit, de se défendre eux-mêmes, que leur pauvre existence est vouée à osciller entre ceux qui les menacent et ceux qui les libèrent, que leur sort se joue dans les conseils d’administration jumeaux de leurs bourreaux et de leurs sauveurs. L’écrasante, l’effrayante responsabilité des riches et des puissants, loin d’annuler celle des pauvres et des faibles, la leur désigne au contraire comme leur chance et leur salut. Le privilège d’irresponsabilité des pauvres a été inventé par des gens qui, pour les faire taire et les humilier, commencent par leur confisquer leur arme la plus glorieuse.

Esprit de corps est une des plus vilaines expressions de la langue française. Elle n’évoque que des faisceaux d’intérêts nécessairement médiocres et cruels. De quelque nom qu’on désigne l’attention qu’on porte aux autres – altruisme, charité, solidarité, amitié, respect -, elle ne vit que de l’oxygène de la gratuité. L’esprit de corps est un égoïsme qui s’aggrave en feignant de se partager, toujours mâtiné de jalousie, de rancœur, de haine. C’est une manière archaïque, lugubre et vulgaire de fuir ses responsabilités et de refuser son destin.

Vous n’aimez pas le projet que vous propose le pouvoir ? De deux choses l’une. Ou bien on ne vous a pas suffisamment expliqué ses mérites. Entendez par là que vous êtes un imbécile. Ou bien on ne s’est pas assez mis à votre place, on n’a pas tenu compte de votre mal de vivre, on n’a pas assez dorloté votre « quotidien ». Entendez par là que vous êtes un débile léger. Mais voyez l’humilité du pouvoir ! Tout est de sa faute, tout ! Si vous pensez mal, c’est qu’il s’y est mal pris, qu’il a mal communiqué. Ainsi procède Clamence, le juge-pénitent de La Chute : s’accuser pour mieux accuser. Pourquoi ? Parce que « quand nous serons tous coupables, ce sera la démocratie. »

Un chroniqueur parle d’une « tendance ancienne de la diplomatie française que la guerre d’Irak a encore aiguisée : la prétention de donner des leçons au monde sans disposer des moyens de la puissance. » Si, pour donner des leçons aux autres, il faut posséder la vertu cardinale de puissance qui, comme chacun sait, est le fruit de la sagesse et de la bienveillance, que peut-on alors leur enseigner qui leur permette de grandir, sinon la volonté de puissance ?

Voilà quarante-six ans que j’espérais retrouver ce numéro des Cahiers du Rhône sur Le vrai réalisme, paru à La Baconnière en 1943. Je l’avais lu en 1959, à Alger, dans les hauts de la ville, dans la bibliothèque du couvent des Dominicains où j’ai été hébergé pendant quelques semaines. Le religieux belge qui me l’a fait connaître, un énorme sexagénaire à la voix de stentor, passait avec naturel d’une prodigieuse improvisation sur les Pères de l’Église à une histoire leste ou à une anecdote cocasse. Prisonnier de guerre, il avait observé qu’un gardien allemand allait fort régulièrement, chaque soir, pisser sur des barbelés. L’idée charitable lui était venue d’y faire passer un courant électrique. Pas trop fort, on est des chrétiens quand même ! L’entreprise avait mis le moral du camp au beau fixe pendant plusieurs jours. Il s’en délectait encore. Voici, tirées de ce livre, quelques lignes de Jacques Maritain : « Il existe une authentique communauté temporelle de l’humanité – une profonde intersolidarité, de génération en génération, reliant ensemble les peuples de la terre – un commun héritage et un commun destin, concernant non pas l’édifice d’une société civile particulière, mais celui d’une civilisation, non pas le prince mais la culture, non pas la cité parfaite au sens aristotélicien, mais cette sorte de cité au sens augustinien, imparfaite et incomplète, constituée par un réseau fluide de communications humaines, plus existentielle que formellement organisée, mais d’autant plus réelle, vivante et fondamentale. Ignorer cette cité du genre humain, non politique, c’est réduire en poudre la base de la réalité politique, c’est méconnaître l’inclination progressive naturelle qui tend à une structure internationale plus organique des peuples. » Aucune politique ne peut rien si cette base pré-politique est ignorée ou volontairement corrompue. Nous sommes dans cette situation. Tout l’effort de la modernité est de construire la vie politique non pas sur le socle des sentiments humains, mais sur les fantasmes abstraits et toujours renouvelés de la puissance et de l’argent. La communication n’a qu’un but : effriter, dynamiter, discréditer le monde réel que perçoivent les hommes et les femmes pour que, par un renversement insensé, ils apprennent à conférer à ce qui n’existe pas la réalité qu’ils refusent peu à peu à ce qui existe.

Une période d’expression jaillissante proposée au pays entier, loin de menacer nos institutions républicaines et notre vie démocratique, leur serait un engrais salutaire. Il faudrait n’avoir aucune conscience de l’énormité du non-dit que suscite la vie moderne, ni des formidables contradictions qu’elle impose aux citoyens, pour ne pas sentir l’urgence de leur donner loyalement la parole. Cela suppose qu’on cesse de les considérer comme une multitude confuse, comme un public à séduire, comme une courroie de transmission, et qu’on voie en eux ce qu’ils sont : un corps composé d’êtres de jugement et de raison, et doué lui-même, en tant que foyer de sens, d’une existence vivante. Au-delà de la volonté majoritaire des citoyens, telle qu’elle se manifeste dans la vie démocratique, il faut interroger ce que Rousseau appelait la volonté générale, concept profond et plus difficile à cerner que la volonté majoritaire qui s’exprime lors des consultations électorales. La volonté générale est un état d’esprit, une problématique en train de s’élaborer, une dialectique complexe entre les consciences et les événements, un choix parmi les urgences. Volonté majoritaire et volonté générale ne s’opposent nullement. Prétendre se fonder sur la volonté générale quand on ne dispose pas d’institutions assez solides, c’est faire courir un danger à la liberté. Aujourd’hui, c’est le péril inverse qui menace : la volonté majoritaire s’exerce dans des circonstances si arbitraires, sur des thèmes si formels, dans des cadres si rigides qu’elle ne rencontre pratiquement plus les pensées des citoyens ; on ne propose plus au peuple que des questions fermées, ou abstraites jusqu’à la quintessence, à l’élaboration desquelles il n’a nullement participé. Il est donc urgent de confronter la volonté majoritaire à la volonté générale. C’est là une tâche pré-politique. Il doit être possible d’organiser dans le pays, par exemple pendant toute une année, l’expression de la volonté générale. On ne demanderait pas aux citoyens de rédiger des Cahiers de doléances ni de confronter des options politiques toutes faites, mais de se placer comme à la frontière d’eux-mêmes, au point d’où ils peuvent à la fois témoigner loyalement de leur vie et regarder avec sympathie celle des autres, pour dire tout simplement ce qu’ils voient, ce qu’ils comprennent, ce qu’ils redoutent, ce qu’ils désirent. Pré-politique, la volonté générale constitue le socle de la politique. Contrairement à la volonté majoritaire, elle s’intéresse moins aux événements de l’actualité ou aux choix immédiats de la politique qu’à l’exploration du sentiment que la société a d’elle-même, de l’idée qu’elle se fait de son histoire et de son avenir, des questions qu’elle se pose secrètement. En mobilisant tous les moyens dont on dispose, on demanderait aux Français ce qu’ils pensent de leur existence, du sens de la société dans laquelle ils vivent, du monde tel qu’il se transforme et se fabrique. Il ne s’agirait pas d’une opération de communication. Nul besoin de questionnaires, ni d’experts. Dans une telle perspective, le peuple ne répond pas : il parle. Il ne réagit pas : il agit. Pour emprunter une image au langage du tennis, il n’est pas au retour de service, il est au service. Demander au peuple ce qu’il sent, ce qu’il pense, ce qu’il désire, puis laisser les institutions et les décisions s’imprégner, autant qu’il est possible, de ces sentiments, de ces pensées, de ces désirs, c’est cela la République, c’est cela la démocratie. Sans doute la plupart des responsables politiques feraient-ils un accueil assez frais à un tel projet. Je souris encore d’une conversation téléphonique avec le directeur de cabinet du maire d’une grande ville. La seule idée de proposer à ses concitoyens de se mettre en expression tétanisait cet homme. Je le sentais fébrile et agité, comme si, de la main qui ne tenait pas l’appareil, il commençait à ranger ses papiers en vue d’un départ imminent. Réaction bien naturelle. Quand les responsables doutent des capacités d’expression du peuple, c’est de leurs propres limites qu’ils s’inquiètent. Solliciter la volonté générale, c’est pourtant faire coup double : éclairer l’avenir, mais aussi, grâce au climat de libre débat que cette démarche installe, clarifier et approfondir les relations que les citoyens entretiennent entre eux et avec leurs représentants.

Susciter la parole, la parole spontanée et réfléchie. Les deux adjectifs ne s’opposent pas : la spontanéité, c’est de la réflexion en urgence ; la réflexion, de la spontanéité au repos. Par contre, réfléchi et spontané s’opposent ensemble à communication.

« Comment faire pour que la vie soit vraiment la vie ? » Cette question de Sénèque, question politique qui ne tient pas dans la politique, de plus en plus de gens se la posent aujourd’hui : les espoirs les plus solides sont de ce côté.

Dans d’admirables textes de Tchouang-tseu, des charrons ou des cuisiniers parlent avec tant de profondeur de leur métier et des découvertes qu’on peut faire en construisant une roue ou en découpant un bœuf qu’on ne s’étonne pas de les voir traiter d’égal à égal avec l’empereur, qu’ils interpellent sans le moindre esprit de flagornerie. À un certain niveau de vérité, l’égalité va de soi. Lorsque la musique est belle, tous les hommes sont égaux.

Dans une lettre à Charles Rolland de février 1848, rapporte Maurice Toesca, Lamartine s’exalte : « La République nouvelle, pure, sainte, immortelle, populaire et transcendante, pacifique et grande, est fondée ! » Quelques années plus tard, le mot perd sa majuscule : « La république est le règne de l’opinion ; or l’opinion se fabrique avec l’argent ; la république en France serait donc le régime de l’argent, c’est-à-dire du pouvoir le plus avilissant et le plus dangereux. » Le premier propos, dicté par l’enthousiasme, est juste. Le second, soufflé par la déception, l’est aussi. Voir les choses dans ce qu’elles pourraient être et dans ce qu’elles ne sont pas, sans trembler devant la contradiction, voilà l’honnêteté intellectuelle. L’esprit ne peut se tenir éveillé que dans l’ascèse salutaire et douloureuse de ce grand écart. L’hystérie communicationnelle lui interdit cette attitude.

Les sept œuvres de miséricorde définies au Moyen Âge étaient : nourrir ceux qui ont faim, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, accueillir les étrangers, réconforter les prisonniers, soigner les malades, ensevelir les morts. Les temps ont changé, sans doute faut-il revoir la liste. Mais cette simplicité fait rêver.

III.

L’optimisme triste de l’entreprise

L’entreprise n’est pas le cinquième élément d’Empédocle, mais une institution contingente et peut-être provisoire. On ne saurait parler d’elle en s’enfermant dans le langage qu’elle cherche à imposer. Même si on devait leur y promettre toutes les sécurités du monde, je ne pourrais pas conseiller à des jeunes d’entrer dans une grande entreprise. Je dis cela sans colère, sans parti pris. J’ai eu le temps de m’en forger la conviction : l’entreprise n’est pas un bon terreau pour le végétal humain. Les médiocres s’y enferment dans leur médiocrité, les meilleurs y perdent leurs qualités ou sont contraints de les mettre en veilleuse. De la base au sommet, elle développe les petites habiletés et cisaille les grands élans. Il faut s’y montrer plus avisé qu’intelligent, plus calculateur que volontaire, plus opportuniste que sensible. Ou se taire, ronger son frein, se préparer sa dépression ou son ulcère. L’entreprise est le paradis des fausses rencontres, de l’expression truquée, des enthousiasmes mimétiques, de la soumission à la force des choses ou, plutôt, à ceux qui se sont soumis, pour en tirer avantage et gloriole, à la force des choses. On s’accoutume à l’entreprise comme à une drogue : moins par plaisir ou par goût que parce qu’on se croit incapable de s’en défaire. Il serait léger, et même injuste, de rendre les dirigeants responsables de cet état de choses. Ce serait aussi leur faire trop d’honneur : la plupart d’entre eux sont des suiveurs qui se prennent pour des prophètes. Mieux vaut chercher les raisons de la faillite du côté du destin, ou de l’histoire des deux derniers siècles. La grande entreprise est probablement la première institution au monde où la logique des choses, loin d’être contrebalancée, comme elle le fut presque toujours, par des instances de l’humain, est devenue la voie, la vérité, la vie.

L’entreprise est une serre à l’envers, un lieu pour empêcher de mûrir. On y paye de douleurs réelles les certitudes imaginaires qu’on y achète ; cet échange inéquitable, chaque jour qui passe rend plus difficile de le dénoncer. Fabriquer et vendre des produits utiles pourrait être une activité heureuse, stimulante, inventive, source d’amitié et de bonne humeur. Mais la logique économique, dont le management est le bras armé, pervertit tout. J’enfonce des portes ouvertes ? Rien n’est plus important, dans l’entreprise, que de les laisser ouvertes. Sur la vie, sur le rêve, sur soi-même, sur les autres tels qu’on les voit. La première urgence, pour les salariés, c’est de garder leurs distances, leurs grandes distances. D’aménager en eux des caches, des réserves de sens à quoi l’entreprise n’aura pas accès. De se dire et de se redire que le voisin d’atelier ou de bureau, lui aussi, a sa cache, et aussi le concurrent, et aussi le chef. Comment faire, sinon ? On peut mimer, si l’on y est contraint, et pour autant qu’ils ne soient pas intolérables, les gestes de la soumission. Mais si l’esprit et le cœur n’adhèrent pas, comment ne pas écouter leurs raisons ?

Il importe peu que les questions posées par les entreprises, qui sont aussi celles des sociétés dites développées, dépassent démesurément nos possibilités d’analyse et d’action. Nous ne transformerons pas radicalement la relation de l’homme et des hommes à l’argent, à la technique, aux objets, au pouvoir. L’essentiel, c’est que ces grandes questions ne soient pas occultées, qu’il y ait toujours quelqu’un pour les réanimer, pour empêcher qu’on ne les classe : c’est ainsi qu’une société prend du champ avec elle-même, qu’elle ne sombre pas dans la névrose de satisfaction, qu’elle ne s’enferme pas dans une réalité de pacotille. Ouvrir une grande question suffit souvent, bien avant qu’un début de réponse ait pu lui être donné, à modifier le paysage mental d’une société. Mais, pour qu’une question soit vraiment ouverte, il ne suffit pas de multiplier les bavardages, les colloques, les expertises. Tout ce bruit anesthésie la réflexion et fait entrer dans la routine ce qui devrait précisément lui échapper. Une question est ouverte quand elle ouvre elle-même une inquiétude dans une conscience humaine, quand elle y introduit une donnée nouvelle, à la fois inattendue et familière, qui rajeunit ses interrogations, ses jugements, ses comportements. Une question est ouverte quand un équilibre est troublé. « Issus d’un trouble, disait Jean Onimus, nous ne sommes que trouble et ne créons qu’en troublant. »

Cette femme résume en quelques phrases sa vie professionnelle. Pendant dix ans, dans une usine, elle a « fait le petit robot » ; de ces dix ans, elle ne voit rien d’autre à dire. Puis elle a placé des postes de télévision dans les hôpitaux. L’intérêt de la chose était médiocre, mais l’amitié des malades lui était une source de bonheur et de réflexion. Quand la société qui l’employait a disparu, elle avait cinquante-six ans. Ce n’était plus l’âge de redevenir un petit robot, dit-elle. Elle s’est alors souvenue que ses grands-parents avaient longtemps tenu un dancing à Ménilmontant ; à dix ans, elle y poussait la chansonnette. Elle avait gardé sa belle voix, elle a donc décidé de se faire chanteuse. Elle promène maintenant son numéro dans les maisons de retraite, dans les fêtes, partout où on l’appelle ; un cabaret connu lui a même entrouvert ses portes. Voilà, elle a tout dit. Aucune satisfaction bruyante, aucun sentiment de revanche. Un peu de tristesse, de tristesse presque heureuse. Elle gagne peu, sa vie est toujours dure, mais elle aime chanter. J’ai repensé à cette femme quand, peu après son élection, la nouvelle présidente du Medef a posé une question qui donnait d’emblée la mesure de son inspiration : « La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? » Pensée infirme. La loi ? Quelle loi ? La loi de la défaite. La loi du néant, avec la rage qu’elle suscite. La santé est précaire, nos vies aussi : la vie ne l’est pas. Et l’amour, pourquoi serait-il nécessairement précaire ? Qui tient ce langage n’accédera jamais au contentement modeste et paisible où j’ai vu le petit robot chanteur. Deux femmes. La même humanité. Mais la pauvreté n’empêche pas d’espérer : la richesse l’interdit. J’ai connu dans ma jeunesse un religieux étonnant, le Père Émile Martin, compositeur, musicologue et farceur, auteur d’une Messe du Sacre du XVIIIe siècle qu’il disait avoir retrouvée, et avec laquelle il avait ridiculisé tout Paris. En arpentant la nef de Saint-Eustache, il me parlait de la parole de Dieu et de celle du diable, presque la même, selon lui, à une infime nuance près, qu’il traduisait musicalement, dans ses compositions, par une différence de ton qui devait faire sentir que la parole du diable n’était jamais, en dépit de ses efforts de créativité, que la caricature de celle de Dieu. Le robot chanteur n’est pas Dieu, Laurence Parisot n’est pas le diable, mais quand l’une et l’autre parlent d’insécurité, le rapport est bien celui de l’authentique à sa caricature. Les « responsables » économiques encoconnés dans leur fortune et leurs privilèges qui osent prêcher aux travailleurs la loi, et peut-être les vertus, de l’insécurité, ne font qu’exhiber leur égoïsme, leur inculture, l’étroitesse de leurs âmes. Rien n’est plus étranger à ce cynisme que l’effort difficile, secret, audacieux qui pousse quelqu’un, dans un monde qui veut l’en dissuader, à marquer son existence de la couleur de son âme. Rien de commun entre l’insécurité comme liberté et l’insécurité comme loi de l’argent. On ne condamnera jamais assez vigoureusement la caricature, mais on ne la distinguera jamais assez fortement de ce qu’elle prétend imiter. La sécurité matérielle n’est le dernier mot de rien. Peut-être les itinéraires les moins absurdes et les moins décevants de ce temps sont-ils faits d’errance, de consommation spartiate, de recherche constante d’authenticité, voire d’une connaissance approfondie du vocabulaire de Cambronne. Ceux qui choisissent de se confier à une voie hasardeuse, loin des objectifs de production, des exhortations à la compétition et du lyrisme gras des décideurs économiques, ne sont nullement amoureux de l’insécurité à laquelle ils s’exposent : ils ne l’acceptent qu’au nom d’une sécurité qu’ils jugent supérieure.

Une jeune Africaine raconte que, dès l’adolescence, les troubles de son pays l’ont contrainte à porter les armes, que des soudards l’ont maltraitée, violée, humiliée. Elle dit que pour offrir le moins de prise possible au désespoir, « il fallait que tout soit mort à l’intérieur ». Cette phrase m’évoque étrangement des confidences entendues dans les sessions de formation ; des gens que l’entreprise ne maltraitait ni ne violait trouvaient des mots très voisins pour parler de l’anesthésie qu’il leur fallait s’infliger s’ils voulaient persévérer dans la logique imbécile de la compétition économique et de la servitude volontaire. À ces instants-là, je sentais que j’avais sous les yeux l’étrange maladie dont souffre l’entreprise, et je ne doutais pas qu’elle la transmettrait peu à peu à toute la société. Je devinais aussi que si tout le monde contribuait à sa contagion, personne n’était entièrement responsable du mal. Sous les désaccords sociaux et politiques, se tisse un accord beaucoup plus profond pour accepter de vivre une existence tronquée ; des arguments contradictoires et des énergies venues de tous les horizons se mobilisent pour transformer cette mutilation en un destin inexorable. Et la société finit par ressembler à un corps qui fonctionnerait presque normalement, mais avec une angoissante altération du souffle. À un esprit capable de raisonner, mais à qui toute interrogation sur lui-même serait interdite. À un cœur dépourvu de tout sentiment gratuit. À un texte sans points d’interrogation. À un enfer qu’on n’oserait jamais appeler par son nom, tant il exhiberait de bonnes raisons d’exister.

Dans les cas les plus violents, le travailleur impose lui-même une limite à sa réflexion. Comme le dit ce jeune policier de la Police de l’air et des frontières, il « met la barrière ». C’est un très bon jeune homme, il aime son métier, il veut bien faire. Il parle avec un peu de naïveté de son désir d’humaniser la police, de donner d’elle une image moins grincheuse. Il bavarde avec les passagers dont il contrôle les passeports, leur demande s’ils ont bien bronzé, bien dansé, et toutes choses charmantes. Raccompagner un clandestin dans son pays l’est beaucoup moins. Il faut mettre le gars de force dans l’avion, il se débat, il hurle, il pleure, il crie qu’on le conduit à la mort. Ce jeune policier avoue que s’il entrouvre la porte à son débat intérieur, il n’a plus à choisir qu’entre la dépression et le chômage. C’est pourquoi, il le proclame inlassablement, terriblement, il met la barrière. Il est là pour faire ce travail-là, il est payé pour ça, il ne veut pas en savoir plus. Sinon, dit-il, je pleurerais avec ceux que je reconduis. Pleurera-t-il un jour de n’avoir pas pleuré ? Je ne connais pas un salarié qui ne soit contraint un jour ou l’autre, même dans une situation moins dramatique, de « mettre la barrière », qui ne doive se chasser de lui-même à l’instant où il est censé se mettre au service des autres. À moins que je n’aie rien compris à ce que j’ai vu pendant plus de trente ans, cette souffrance secrète, qu’on devine irrémédiable, est infiniment plus pénible à supporter que les contraintes ordinaires de l’organisation et de la discipline. Mais personne n’en parle jamais.

Désamorcées d’elles-mêmes, lasses de ne pouvoir jamais vraiment adhérer à ce qu’on leur propose, lasses de la constante réserve mentale à laquelle elles sont contraintes, lasses de négocier avec elles-mêmes des compromis hypocrites, lasses d’errer dans un marais de justifications et de velléités, les libertés finissent par se noyer dans une soumission informe. Tout s’aplatit, tout devient insignifiant, tout finit par se ressembler. J’ai souvent déjeuné avec des grands responsables. Je les comparais en secret aux hannetons dont me parlait ma grand-mère. Les petits campagnards de son temps prenaient un vilain plaisir à baigner ces pauvres insectes dans les encriers encastrés dans leurs tables d’écoliers, puis à les lâcher dans la classe après avoir attaché un long fil à l’une de leurs pattes. Le hanneton explorait les limites de sa liberté, affolé et bourdonnant ; se posait sur un cahier, sur un rideau, sur le bureau du maître en signant d’un beau pâté violet chacune de ses tentatives d’évasion. Les dirigeants d’entreprise sont ces hannetons-là : leur liberté ne va pas plus loin que le fil. D’où, dans les limites autorisées, une propension compensatoire au lyrisme. Mon image de formateur contestataire réanimait en eux le goût adolescent de l’impossible. Ils se mettaient en devoir de célébrer la liberté avec un enthousiasme qui me laissait pantois. Jamais je n’aurais trouvé de tels accents. Pour moi, obscur combattant de l’existence, la liberté est une femme bien difficile à vivre, et fort ingrate ; le lien qui m’attache à elle doit être noué bien serré pour que je ne l’aie pas plantée là depuis longtemps. Je n’ai pas la moindre envie de célébrer ses mérites ni de m’extasier sur ses formes. Ces coléoptères supérieurs, eux, ne cessaient d’en chanter les louanges. J’en ai vu des dizaines, tous prompts à s’émouvoir, ivres d’idéal, affamés de ce qu’ils appelaient les relations vraies, flatulents d’humanisme. Leur vie était une légende dorée. Leur premier patron avait été l’éveilleur de leur âme, leur carrière un itinéraire initiatique, une leçon de philosophie. Ils me prenaient à témoin, pathétiquement : quoi d’autre que l’humain qui ait quelque valeur ? Ils étaient souvent touchants, un instant. Car, quoi qu’ils disent, quoi qu’ils tentent pour s’évader, je ne voyais dans leurs élans désespérés que le fil qui les attachait à l’entreprise, à sa morale plate, à la peur qui dégouline. J’attendais le moment où, pour donner naissance à ce double d’eux-mêmes dont ils prenaient soudain une conscience aiguë et puissamment spirituelle, ils allaient crever la poche aux confidences. Nous en étions à peu près au fromage : les hannetons, d’une façon aussi prévisible que le résultat d’un penalty de Zidane devant un gardien manchot, me laissaient deviner, après d’immenses protestations de tendresse à l’endroit de leur légitime, voire de leur régulière, les affres de leur humaine sexualité. Je comprenais à ce signe qu’ils étaient arrivés au bout de leur expression : le fil n’allait pas au-delà, c’était leur ultime pâté violet. Alors commençait la retraite désenchantée, le retour dans l’atmosphère économique. Ils se redressaient, sortaient leur calepin, retrouvaient un ton plus ferme. Ils étaient vraiment contents de s’être exprimés aussi librement et ils espéraient bien que les stagiaires pourraient en faire autant. Mais évidemment, ajoutaient-ils à l’instant où ils déposaient leur carte de crédit dans le pli de l’addition, évidemment, ce serait dans les limites que pourrait tolérer l’entreprise.

Mon ami syndicaliste part en retraite. D’un ton las, il évoque d’anciens patrons de la banque, des collègues, des militants. Puis se prend à rêver. Ce qui a changé, finalement, c’est qu’au temps de la monstrueuse répression sexuelle dont les bourgeois libertaires ont guéri l’humanité, les gens, dans la boîte, en parlaient, en parlaient même tellement, et de si drolatique manière, que le futur retraité, bousculé par ses souvenirs, s’en étrangle. Avant d’entrer dans certains bureaux, raconte-t-il, il était indiqué de tousser plusieurs fois. Aujourd’hui, ça bamboche comme pas possible tous les week-ends, mais rien ne filtre jamais. Pas la moindre gaudriole pour dérider les partenaires sociaux. De la vertu à tous les rayons, un concours de sérieux. Sale climat, rumine le syndicaliste. La dissociation absolue, le rhumatisme unidimensionnel, la castration fondamentale. Il a raison. Si, pour que la beauté surgisse, il faut, comme le croyait Jean Reverdy, que des réalités apparemment sans lien entrent soudain en relation, comment y aurait-il encore beauté, ou vie, ou vérité, quand rien ne rencontre plus rien ?

De jeunes retraités inondent les associations de leur CV dûment accompagné d’une lettre de motivation pour y solliciter des postes de bénévoles. À cette drogue-là aussi, on s’accoutume. Je le pressentais vaguement. La nécessité de gagner sa vie, cette évidence trop évidente, n’est pas tout à fait le fond du problème. On demande en secret à la société de raisonnables occasions de soumission. Je m’étonnais de l’attachement un peu excessif, quoique largement fondé, que les cadres dirigeants des entreprises nationales portaient à leur activité professionnelle. S’il était difficile d’entrer dans ces sanctuaires de la République, il ne semblait pas toujours plus facile d’en sortir. Pour beaucoup de ces responsables, l’entreprise nationale prenait des allures de couvent ; elle était le centre ardent de leur existence, le point d’attache de leurs amitiés, l’aliment de leur pensée. Dans L’emprise de l’organisation, livre capital, Max Pagès a montré, à propos d’une entreprise privée, quel poison secret distillent les sociétés qui prétendent donner réponse à tous les désirs des travailleurs. Elles se comportent en mères possessives : Maman comprend tout, Maman permet presque tout, Maman arrange tout. Mais Maman doit tout savoir et être aimée plus que tout.

L’attachement des grands cadres n’a pas faibli, s’il a changé de nature, quand les entreprises nationales sont passées de la logique classique du service public à la logique de résultats, perspective purement financière. L’entreprise était une gigantesque famille, elle est devenue un camp d’entraînement. Signe des temps, l’agressivité l’a emporté sur la solidarité. Ce n’est pas par son contenu idéologique que le libéralisme a séduit toute une génération de dirigeants : la plupart d’entre eux ne s’intéressent guère à ce genre de débats. Mais le volontarisme que proclame la mondialisation libérale les a incités à se montrer autoritaires et suffisants devant leurs subordonnés, complaisants et serviles devant leurs supérieurs : quoi de plus confortable, quoi de plus rassurant ? Ceux qui ont un penchant pour le cinéma du pouvoir l’assouvissent. Les autres, s’ils ne l’acquièrent pas, restent en porte-à-faux. Exaltation de la compétition, infantilisme de l’équipe soudée et prête au combat, cette sorte de scoutisme tardif devient, pour ces dirigeants, un parfait alibi. Ils oublient leur immaturité en tapissant leur existence de mots d’ordre économiques. Ils privilégient les chiffres, les statistiques, toute cette vêture mathématique qui protégeait déjà leur studieuse adolescence de l’air trop frais des passions et de la liberté. L’entreprise leur donne du pouvoir en leur rendant leurs quinze ans, de l’importance en allaitant leur irresponsabilité : les malheureux n’y résistent pas, ils s’y grillent tout vifs. Sans s’apercevoir que ce narcissisme collectif a lourdement aggravé le climat de l’entreprise : il était étouffant, il est devenu meurtrier.

Un sentiment bizarre m’envahissait quand je quittais les bureaux d’une grande société installée dans une tour de La Défense et que je retrouvais le métro, la rue, les autres gens. La bizarrerie était de ne ressentir aucun changement. Comme si l’entreprise ne dégageait pas plus de chaleur ni de vie que les transports en commun ou le flot des piétons pressés et nerveux. Même atmosphère dans ce temple de la technique et dans le grand hall de La Défense. Un vide solennel, plein de lui-même, un vide impérieux. Avec, toutefois, dans l’entreprise, une concentration d’angoisse largement plus forte.

Le malaise – le malheur – qui, depuis une vingtaine d’années, ne cesse de grandir dans les entreprises n’est ni la somme ni la conséquence des difficultés qu’on y repère aisément. Les insatisfactions et les colères touchant aux salaires, aux horaires, à la promotion, aux contrats, à la précarité, à la formation, aux problèmes de sûreté et de sécurité, etc. ne suffisent ni à le provoquer ni à l’expliquer. Il atteint de la même manière des travailleurs régis par des statuts très différents. Les salariés des entreprises publiques n’y échappent pas plus que ceux du privé. Les cadres en éprouvent autant, et parfois plus que d’autres, la morsure. Certains hiérarchiques de très haut rang sont parfois sur le point de s’en expliquer. Le travail moderne blesse. Il peut tuer. Il a tué.

Chestov disait qu’un fou est quelqu’un qui a tout perdu, sauf la raison. La rationalité fonctionnelle, tout ce qui reste aux entreprises, n’est que le squelette de la raison. Un élève moyen de terminale doit être capable de distinguer rationalité et raison. Quand je rappelais cette évidence aux patrons des entreprises, ils la découvraient avec un enchantement qui, pour un peu, m’aurait fait croire à ma science. Ces aimables polytechniciens m’ouvraient ainsi d’intéressantes perspectives sur leur formation. À l’ombre d’une image de philosophe entièrement usurpée, je rêvais à leur itinéraire. Une jeunesse enfermée à triple tour : rationalité technique, morale conventionnelle, bridge. Puis, un jour, par la grâce d’une copie de concours réussie, cet amalgame de formalismes divers débouche sur la vie économique et le pouvoir qu’elle offre. Le toboggan !

Le malheur propre au travail moderne ne vient pas des choses. Il n’est pas fait d’accidents. Pas plus que les choses, ce n’est pas le temps qu’on passe avec elles, même s’il est excessif, qui le tisse. Personne ne veut ce malheur, ni les patrons ni les salariés, mais tout le monde préfère le subir en silence plutôt que d’aller voir de quoi il est fait. Stress est un mot d’évitement, rien d’autre. Un travail digne de ce nom peut fatiguer, il ne stresse pas. Il est vain de suivre la piste frauduleuse du stress, plus vain encore de chercher quel massage, quelle gymnastique, quelle pitrerie en délivrera les travailleurs. Le stress du monde du travail est la conséquence directe de l’idéologie du management, elle-même conséquence directe de la mondialisation économique, elle-même conséquence directe de la maladie de l’intelligence occidentale. Il existe un seul et unique remède à ce supposé stress. Il est radical. Il tient en trois lettres qui forment un mot, il est vrai, de moins en moins usité : Non. Libre aux partenaires sociaux de ne pas le prononcer pour ne pas nuire aux intérêts du progressisme économique qu’ils servent avec ferveur et discipline. Libre à eux de couper les dépressions en quatre. Libre à eux, patrons et syndicats, de rivaliser d’ingéniosité dans l’aménagement de salles de repos, de détente, de relaxation, dans l’organisation du décrassage physique matinal ou des jeux de construction censés améliorer les relations. Libre à eux de gaspiller leur temps dans ces sottises, de capituler devant une maladie illusoire et de valider le système qui la crée. Un fauteuil de relaxation n’a jamais empêché personne de broyer du noir. Au contraire. La détente qu’il procure favorise la réflexion. Tandis que les muscles se détendent, les évidences s’accumulent dans la tête. On comprend qu’il n’est pas possible de s’habituer agréablement à la fatalité. On quitte le fauteuil un peu plus malade que lorsqu’on s’y est assis. On a reposé son malheur.

Quand des bataillons de psychologues, dont on ne sait plus s’ils sont des secouristes ou des CRS de l’esprit, sont appelés d’urgence pour lutter contre ce qu’on appelle pudiquement le malaise des salariés, c’est la société tout entière qui se joue la comédie. Faudra-t-il poster un soignant derrière chaque travailleur dans le seul but de l’empêcher de savoir de quoi il souffre vraiment ? Ceux qui font appel à ces renforts psychologiques ne devraient-ils pas en être les premiers patients ? Et ces thérapeutes, où dessinent-ils la frontière de leur lucidité ? Jusqu’où leur contrat les autorise-t-il à comprendre ?

Les conflits visibles de l’entreprise, ceux qui sont liés aux salaires et aux conditions de travail, cachent un conflit plus secret, plus profond, dont personne n’a intérêt à parler et qui alourdit les confrontations classiques. Ce conflit-là n’oppose pas les patrons aux salariés, les cols blancs aux cols bleus, les puissants aux faibles : il oppose à eux-mêmes tous ceux qui travaillent dans l’entreprise. Il y a les conflits sociaux et économiques. Et il y a le trouble de tout un groupe humain qui ne sait pas pourquoi il fait ce qu’il fait. S’il est insensé de prendre prétexte de ce doute pour nier ou minimiser des injustices criantes, l’éluder toujours et partout relève de l’aveuglement et de la malhonnêteté. En ne l’abordant jamais, on condamne l’entreprise à un discours de propagande auquel personne ne peut croire, on la condamne à vivre de mensonge et à y entraîner toute la société. Cette dénégation collective révèle un pessimisme effroyable, une peur de l’avenir, une étroitesse intellectuelle, un mépris de la pensée et de la vie qui sont les causes directes du malheur des salariés, et qui rendent dérisoire, et même obscène, l’optimisme tapageur que les patrons font proclamer à grands frais par leurs esclaves joueurs de flûte. Personne dans l’entreprise qui, du matin au soir, ne s’efforce de refouler l’évidence qui s’impose à tous : elle pourrait être un lieu de sens, elle est un lieu de non-sens. Consacrer son existence au fonctionnement d’une machine économique tout entière soumise à la loi de l’argent : non-sens. Chercher des valeurs, de la dignité, des raisons de vivre dans la soumission à la logique des choses : non-sens. Espérer fonder là-dessus des relations dignes de ce nom : non-sens. On le sait, tout cela, et on l’oublie. On va pleurer en regardant L’emploi du temps et, le lendemain, au bureau, on manage comme si l’on ne savait rien. Pouce ! crient les enfants. Le travail est un gigantesque Pouce ! crié à la vie. Dans l’entreprise, tout ce qui n’est pas la production n’a droit qu’à des banalités, des rengaines, des approximations. « Réconcilier la France avec l’entreprise », opinait à tout hasard François Mitterrand, que ces trivialités assommaient.

On est étonné, et vite terrifié, par le nœud de passions silencieuses qui enserre l’entreprise, par cette fureur rentrée, ces émotions convenues, cette insincérité organisée, ces mots mécaniques, ces jeux de rôles constants, ces fausses confidences, ces commérages, ces éclats calculés, ces enthousiasmes en toc, cette lucidité suspendue au-dessus du vide. Ce lieu ne peut rien inspirer de vivant. On ne s’y intéresse qu’à des choses inertes ou abstraites, on feint d’attendre d’elles le salut. Toutes les entreprises fabriquent le même produit : le faire semblant. Puis, du patron au technicien de surface, chacun apporte son talent à sa promotion. La parole y est le déguisement du mensonge, du silence, du secret. Comme le sucre dans certaines boissons, l’humain dont parle l’entreprise est un humain ajouté, plus meurtrier que l’inhumain. Si les salariés disaient tranquillement ce qu’ils pensent, l’entreprise en serait anéantie, dissoute par l’acidité que sécrèterait leur parole. Personne ne peut vouloir cela, ni même l’imaginer. Infiniment plus forte que les conflits qui l’agitent, la complicité de résignation qu’elle suscite la protège.

Quand on ne veut même pas imaginer qu’un refus pur et simple soit possible, quand l’idée de planter là le management est vécue comme une pulsion terroriste, il ne reste qu’à prendre la pose qui justifie la résignation. Presque tous les travailleurs la prennent. Ils se racontent, via la peur domestiquée, que tous ces efforts leur feront une vie heureuse. Ou, via la peur moralisée, qu’ils doivent préparer l’avenir de leurs enfants. Ou, via la peur démocratisée, que les prochaines élections remettront les choses d’équerre. Ou, via la peur marxisée, que tout cela est une partie de qui perd gagne. Ou, via la peur sanctifiée, qu’ils travaillent à leur rédemption. Ou, via la peur esthétisée, qu’ils regardent tout cela de si loin, de si haut qu’ils s’en foutent, s’en foutent, s’en foutent.

Je ne voudrais pas être à la place de ces travailleurs qui doivent accepter, pour survivre, le chantage que leur impose leur direction. L’autre nuit, j’étais pourtant l’un d’eux. Vingt ans avaient passé, et j’écrivais à mon fils, né pendant la crise. « Mon cher fils, lui disais-je, il y a vingt ans, j’ai eu tort. Pardonne-moi de n’avoir pas eu le courage de te plonger, avec ta mère et tes frères et sœurs, dans l’incertitude et peut-être dans la misère. Tout aurait mieux valu que de dire oui au patron… » Même réveillé, je le crois encore. Et pourtant, presque tous cèdent. Je ne suis pas dans leur situation. Je ne puis que m’efforcer de comprendre leur choix. La seule idée de leur donner un conseil me fait honte. Qu’ils fassent comme ils peuvent mais qu’au moins, ensuite, ils se taisent ! Ces cortèges où l’on promène le cercueil de l’entreprise, ou de la prime attendue, ou de je ne sais quoi encore, sont d’une effroyable tristesse, d’une inutilité délétère, d’un insupportable masochisme. Surtout quand le délégué syndical, au premier rang, explique aux caméras qu’il espère au moins que le patron ne licenciera pas dans trois ans. Trois ans ?

Les Français ne sont pas plus paresseux que d’autres et ne détestent nullement le travail. Mais la façon dont l’idéologie du management pervertit les tâches professionnelles n’est pas de nature, c’est le moins qu’on puisse dire, à les aider à en célébrer la grandeur et le sens. Le travail salarié favorise le plus souvent l’ennui, la lâcheté, la docilité infantile, les relations fielleuses et l’illusion. Il en est ainsi depuis longtemps pour les hommes ; depuis moins longtemps pour les femmes. Les premiers savent par cœur, et comme d’instinct, les airs d’importance qu’il convient d’afficher, la liberté de jugement qu’il faut mimer, les ruses qu’il est habile de déployer pour faire semblant de tenir debout. À ce jeu qui ne les trompe pas un instant, puisqu’elles ont vu les hommes s’y décomposer, et auquel il leur a fallu, à leur tour, se résigner, les femmes se sont brillamment adaptées, feignant de trouver dans le bavardage général sur la convivialité une occasion de mettre en valeur leurs qualités spécifiques, leur sensibilité, etc. Si bien qu’on ne sait ce qui est le plus triste de l’effort héroïque des hommes pour ne pas ouvrir les yeux ou de l’effort héroïque des femmes pour les fermer.

J’étais frappé par la facilité et la souplesse avec lesquelles les cadres issus de la bourgeoisie catholique entraient dans les perspectives de l’entreprise, y compris les plus dures. Des femmes et des hommes élevés dans la religion de l’amour et de la pauvreté se prenaient de passion pour le charabia prétentieux et guerrier qu’on leur enseignait et en faisaient leur langage. Ils étaient bien loin d’être les seuls, mais la juvénilité, l’ardeur, la conviction avec lesquelles ils le défendaient me troublaient. Le discours de l’entreprise les rassurait, il créait entre eux une complicité de combat qui leur faisait croire à leur force et leur imposait des efforts qui atténuaient la violence de leur culpabilité. Le tout, naturellement, en harmonie parfaite avec leurs intérêts personnels : le paradis du confort.

Je lis La Croix dans l’avion. Un peu d’altitude fait du bien aux journaux. Soudain, le trou d’air. Une photo montre le visage ouvert, le regard intelligent, le sourire à la Zazie d’une assistante sociale devenue une religieuse fort savante dont les compétences vont de la théologie et la philosophie à l’anthropologie et l’épistémologie. De surcroît, elle travaille à mi-temps comme coach spirituel et managérial. Ses clients sont des dirigeants d’entreprise qui « essaient de ne pas se laisser enfermer dans une logique seulement comptable ». L’un d’eux témoigne. Il explique qu’elle l’a aidé à comprendre que l’entreprise, c’est comme le conjoint dans le mariage : il faut sans cesse la re-choisir. Grâce à Sœur Zazie, le voici vraiment heureux, sa vie est unifiée. Une belle photo couleurs le montre avec son équipe : une petite blonde a dégagé son épaule gauche de sa robe, son soutien-gorge est noir. Réconciliation de la foi et de la modernité. Ce que vous ferez au plus performant des miens… Sur deux pages, un titre agressif : « Pourquoi Dieu détesterait-il les entreprises ? » Tout est écrit en minuscules, mais le mot entreprises, dans un corps plus gros que le reste, doit mériter une vénération particulière. Au fond, oui, pourquoi Dieu détesterait-il les entreprises ? L’hôtesse de l’air est près de moi à distribuer ses plateaux, je lui demande son avis. Rien ne surprend une hôtesse. « Dieu ne déteste personne, Monsieur, me dit-elle en souriant. Enfin, s’il existe ! Que prendrez-vous comme boisson ? » Bravo, Dieu ne déteste probablement personne. Mais une entreprise, est-ce quelqu’un ? Dieu aime les grands patrons, les banquiers, les souteneurs : aime-t-il les entreprises, les banques, les bordels ? Vingt centilitres de vin de table aident peu à y voir clair, mais assoupissent. Voici que descend une grosse voix grondeuse : « Sœur Zazie, sœur Zazie, tu es religieuse, pas de coachonneries ! »

Tout en favorisant l’adaptation des entreprises aux transformations techniques, les lois de 1971 sur la formation, dites lois Delors, ouvraient aux salariés d’intéressantes possibilités de formation culturelle qui auraient pu constituer un contrepoids à la pression grandissante de l’obsession financière et, par là, devenir pour eux, comme pour les entreprises, un facteur d’équilibre. De ces lois, les entreprises ne retinrent que les aspects qui servaient leurs intérêts immédiats. Plus tard, les lois Auroux sur l’expression des salariés soulevèrent la colère des patrons : ils se vantaient publiquement de ne pas les appliquer. Ni dans un cas ni dans l’autre, personne n’affronta directement ces rebelles qui prêchaient la désobéissance à la loi. Il fut tacitement admis que, dans le secteur privé comme dans les entreprises nationales, la formation constitue un élément de la stratégie, un outil de la communication ou de la propagande. Depuis, toutes sortes d’officines de formation se bousculent pour exaucer, ou pour devancer, les désirs des directions, maîtresses des contenus et des méthodes de la formation. Autrefois, quelques formateurs individuels tentaient de résister. Ils sont de moins en moins nombreux à s’y risquer ; même si leurs honoraires sont deux fois moins élevés que ceux des « instituts », les entreprises, qui se plaignent rituellement du coût élevé de la formation, choisissent pourtant les « modules clefs en main » qui les rassurent. Depuis 1971, la formation n’a cessé de se banaliser, de se mercantiliser, de s’idéologiser : elle n’a plus qu’un seul produit à vendre, la mondialisation libérale. Pourtant, les problèmes de la formation n’intéressent personne : sans doute en disent-ils trop sur la réalité. Les entreprises sont discrètes sur le sujet, les syndicats fort modérés, les salariés muets. Sur ces questions vitales, une complicité de silence s’est établie depuis longtemps entre les gouvernements, les entreprises et les syndicats, je ne parle ni des médias ni des intellectuels, surtout pas de ceux qui siègent aux conseils d’administration. Le climat suscité par la formation pèse pourtant lourdement sur les salariés. On ferait faire un grand progrès à la vie sociale si l’on portait sur la place publique ce qui est enseigné ou pratiqué dans les séminaires : rien là-dedans qui puisse se prévaloir de quelque privilège de confidentialité. Tout le monde a le droit de savoir quelle idée de l’homme, du travail, de la société humaine, s’y développe. Tout le monde a le droit de savoir quelles références y sont avancées. Tout le monde a le droit de savoir quels liens se tissent, dans les entreprises et les administrations, entre la formation, le pouvoir, l’argent. Cette complicité de silence, seuls les salariés peuvent la briser. Qu’ils parlent ! Qu’ils parlent donc ! Qu’ils parlent enfin ! Sans demander avis à personne ! Ils en ont le droit ! Et le devoir ! Ne serait-ce que pour leurs enfants : dans dix ans, dans vingt ans, que leur racontera-t-on ?

Le livre noir de la formation est à écrire. Un reportage télévisé montre un animateur qui fait travailler les stagiaires d’un supermarché sur la gestion des stocks. Comme ils ne parviennent pas à trouver la formule la plus avantageuse pour la société, donc, logiquement, pour eux, il leur lance : « Quoi, vous n’aimez pas l’argent, non ? » Dans les années 90, EDF avait ouvert ses portes à des consultants québécois dont le programme d’individualisation des salariés avait séduit les dirigeants les plus éclairés de l’entreprise. Leur méthode consistait à persuader les agents que chacun d’entre eux devait être à lui-même sa « petite entreprise personnelle » sa PEP, et qu’il devait avoir pour objectif son BIN, son « bénéfice individuel net ». On ne peut mieux dire que l’entreprise performante est une coexistence d’égoïsmes. Appuyées par l’autorité, devenues des vérités stratégiques, contrôlées lors des entretiens d’évaluation, ces sottises coûtent très cher à ceux qui les subissent. Formateur est pourtant un beau mot. Former, c’est donner forme. Consultant aussi est un beau mot. Consulter, c’est à la fois délibérer en soi-même et prendre conseil auprès des autres. Un consultant digne de ce qu’il prétend être pratique une activité de liberté, d’inquiétude active, d’imagination en alerte. Par contre, s’il est assez veule pour quémander ses « objectifs » auprès des directions, il n’est plus qu’un esclave joueur de flûte, un imbécile affamé de pouvoir, un con sultan.

Il y a une dizaine d’années, une grande surface proposait à ses caissières et à ses livreurs de s’initier aux arts, à la photographie et même, carrément, à l’œnologie. Le but de la manœuvre était d’améliorer leurs relations avec les clients. Le responsable de cette formation s’était senti superbement récompensé de ses efforts quand, au sortir d’un séminaire sur Picasso, un magasinier était précipitamment revenu dans son atelier pour le ranger de fond en comble. Les entreprises firent un triomphe à ce pédagogue : grâce à lui, les travailleurs comprenaient que le but de l’art, c’est de mettre de l’ordre dans les boutiques.

La directrice du service culturel d’un grand institut de formation m’avait fait l’honneur de me faire savoir qu’elle envisageait de solliciter ma collaboration. Nous venions de parler trois heures, et j’avais mauvaise conscience. Cette femme était l’intelligence même, comment avais-je pu me montrer si méfiant ? C’est presque avec honte que j’accueillis sa proposition. Puis je pris congé, assez confus. Elle me rappela. Elle avait oublié une petite formalité. Puisque j’allais peut-être devenir un nouveau collaborateur, l’habitude était, enfin ce n’était pas obligatoire, mais souhaitable quand même, très souhaitable, parce que, n’est-ce pas, chaque société a ses habitudes, enfin, si je voulais bien écrire quelques lignes de ma main pour qu’à l’occasion, seulement à l’occasion, un ami graphologue qu’elle serait d’ailleurs très contente de me présenter un jour, puisse, mais vraiment à l’occasion… Elle me tendit une feuille, se détourna pudiquement. J’écrivis quatre lignes d’un jet, pliai le papier, et, retrouvant soudain mes esprits, la remerciai avec chaleur de son accueil, certain que le contenu du message lui épargnerait les frais d’une analyse graphologique.

Un salarié n’est plus qu’une volaille prête à cuire dès qu’il voit dans ses relations avec l’entreprise autre chose que ce qu’elles sont : un travail correctement fait échangé contre un salaire correct, et bien le bonsoir. « Rien de plus, s’étranglent managers et consultants, rien de plus chaleureux, rien de plus généreux, rien de plus humain ? » Rien de plus, en effet, tant que vous vous ferez payer pour avoir l’esprit large. Il paraît d’ailleurs que les jeunes ne marchent plus pour l’idéologie de l’entreprise, qu’ils comptent leurs heures, prennent leur salaire et rigolent des laïus pompeux des managers. Bravo ! Formidable progrès ! Attention, toutefois. Si l’adversaire vous a refilé le virus de l’individualisme cynique, c’est lui qui a gagné. Non à l’idéologie de l’entreprise : d’accord. Mais oui à quoi ? Question effroyablement difficile. Tout ou presque tout, aujourd’hui, fonctionne comme l’entreprise : production, résultats, image. Oui à quoi ?

J’ai parfois proposé à des journalistes de venir dans une de mes sessions de formation ; ces trois jours ne seraient pas du temps perdu. Ils ne cachaient pas leur intérêt mais, finalement, refusaient. L’un d’eux m’a répondu avec franchise : « Trois jours comme cela pourraient tout fausser. » Réponse honnête, réponse terrible. On ne saurait donc vivre dans notre société sans s’être fabriqué une armure, un blindage ? Sans s’être bardé d’une « vision du monde » qu’un contact trop direct avec la réalité vécue mettrait en danger ? Il existe différentes sortes de cuirasses mentales. Beaucoup sont sordides. Plusieurs sont infiniment prétentieuses. D’autres, comme celle de mon interlocuteur, sont le fruit d’un effort désespéré pour plaquer sur le monde, malgré tout, une hypothèse de sens. Mais l’hypothèse est si fragile qu’on préfère ne pas la vérifier ; il suffirait, pour l’anéantir, d’écouter des techniciens, des cadres, des ouvriers, des secrétaires, des employés parler du monde où ils vivent, de les laisser ouvrir leur cœur sans exhibitionnisme ni souci de démonstration. Je n’ai pas eu besoin de dire à ce journaliste qu’une expérience de ce genre ne peut fausser que ce qui est faux. Une vérité qu’on protège est une vérité morte ; pour les choses sérieuses, il n’est jamais nécessaire de sauver les apparences. Cet homme honnête savait tout cela. Mais peut-être n’osait-il pas entrer dans l’immense brigade des ignorants fervents ?

Les dirigeants me disaient que j’étais bien trop pessimiste. Ils me le disaient avec un sourire rassurant. Un sourire d’optimisme. Un optimisme de mesure. Une mesure de sagesse. Une sagesse de vaincus. Et je me demandais comment ils pouvaient ignorer quel stock d’espérance il faut avoir accumulé en soi pour s’attaquer à ce monde blockhaus.

IV.

Le management, ou le cynisme à la portée de tous

Pour que rien ne vienne contrebalancer leur toute-puissance, les entreprises doivent se protéger des jugements critiques, des résistances, des oppositions, des aspirations déviantes qu’elles risquent de rencontrer chez les travailleurs. Cette opération de lavage de cerveau porte un nom précis : le management. Manager, ce n’est ni diriger une entreprise, ni l’administrer, ni la gérer, ni la piloter, ni la développer ; rien de tout cela ne suppose le moins du monde qu’on ait recours au management : ni à la chose, ni au mot. Le management est une activité d’un autre ordre. C’est une méthode de gouvernement des esprits. C’est l’ensemble des moyens de pression collectifs et individuels, constamment révisés, par lesquels on s’efforce de soumettre les salariés à la volonté d’une direction elle-même dominée par les intérêts économiques plus vastes auxquels elle participe et qui lui fixent sa ligne de conduite. « Un salarié engagé est un salarié qui adhère aux objectifs et à la stratégie du groupe et qui est prêt à se dépasser pour assurer le succès de l’entreprise. » Ce propos de Carlos Ghosn n’a rien de neuf, ni moteur ni carrosserie. Je l’ai entendu, dans toutes les entreprises où j’ai eu à intervenir, assené, proféré, chuchoté par des patrons de toutes sortes, gros et maigres, jansénistes et jouisseurs, colombes et faucons : partout, leurs disciples se pâmaient devant l’immense originalité de l’idée, devant la grandeur inouïe de la doctrine. Comme l’adhésion en question n’est jamais spontanée, c’est le rôle des méthodes managériales que de créer chez les salariés l’angoisse qui, en les déconcertant, les rend disponibles aux leçons qu’on veut leur dispenser. L’invraisemblable profusion des thèmes managériaux, fourre-tout d’inepties, brocante d’idées fausses ou sommaires, souvent contradictoires, fiévreusement glanées dans l’actualité, ne renvoie à aucun contenu de pensée ni à aucune stratégie cohérente. Ce bazar n’a pour objet que de transmettre, hâtivement et servilement, l’expression passionnelle d’un appétit de domination. Le management ne connaît que la loi de l’avidité instantanée. Il ne sait rien du passé et se moque de l’avenir. La nécessité où il se trouve de faire oublier la bassesse de son inspiration l’oblige à se prévaloir de grands mots : je n’ai jamais rencontré un travailleur, même modestement formé, qui ne pressente que le langage souvent ésotérique du management porte en lui la négation de toute réflexion désintéressée et de toute action sensée. Seuls proclament le contraire ceux qui bénéficient de la manœuvre ; il n’y a pas de managers bénévoles.

On se souvient des commentaires de Michel Foucault, dans Surveiller et punir, sur le Panopticon de Jeremy Bentham, figure majeure de la prison et, au-delà, de toute organisation totalitaire. Au centre d’un immense camembert dont les portions – les cellules – sont séparées par de hautes cloisons, le Surveillant. Dans les portions, se découpant en ombres chinoises sur la vitre arrière éclairée par la lumière du jour, les prisonniers. Un système de panneaux protège le Surveillant de leurs regards. Voir sans être vu. Les prisonniers, eux, passent leur vie sous la menace d’un observateur hostile. L’individualisation des objectifs qu’ont installée les entreprises, c’est le Panopticon intériorisé. Le salarié s’enferme tout seul. Il est à lui-même sa prison et son surveillant. Il invente ce qui le menace. Il est victime et bourreau. Il place lui-même la barre de ses objectifs au-dessus de la hauteur qu’il sait pouvoir sauter ; ainsi devient-il son propre sur-moi de poche. « Tu n’as qu’à t’en prendre à toi-même », lui disait-on quand, enfant, il se brûlait avec les allumettes. C’est fait. Il s’en prend à lui-même. Il est bouclé, et il le sait. Il traîne ce secret dans les réunions électorales, au lit, au cinéma, à la plage.

Une employée de banque est assassinée par l’un de ses clients, un tout jeune homme. La radio nous apprend qu’il y avait eu de la dispute entre eux, notamment au téléphone. Les employés, nous dit-on, ont souvent à affronter l’agressivité des clients, ils sont même formés à la supporter. Là, j’enrage. J’enrage comme client d’une banque, j’enrage parce que je connais la formation comme ma poche. C’est tellement plus compliqué ! Pauvre femme, pauvre garçon ! Sait-on ce que sont ces séances de formation, en tout point aimables, certes, et conviviales, et séduisantes ? L’apprentissage de la guerre. Les salariés, sans toujours s’en rendre compte, en sortent armés de la violence que les humbles redoutent le plus : la violence du miroir, du miroir parfaitement poli, la violence de l’indifférence glaciale, de la patience affectée, de la courtoisie exhibée, de la gentillesse grinçante, la violence de la répétition, la violence du mur aimable qui a toujours raison ; c’est cette panoplie qu’ils déploieront durant les entretiens ou, mieux encore, au téléphone, sous le contrôle de l’appareil qui enregistre « pour garantir la sécurité et la confidentialité de l’entretien ». J’imagine ce jeune homme. On ne l’a pas formé, lui. Il s’y prend mal, peut-être ne sait-il pas trop s’expliquer. Et s’il est déjà fragile, un peu violent ? Si des ennuis d’argent le terrifient ? Il demande l’impossible, probablement : l’impossible, c’est qu’on l’écoute. Le statut de mécanique soignée imposé à son interlocutrice le surprend, le trouble, l’affole, le rend furieux. Ce n’est pas ainsi que les filles lui parlent dans la vie, elles sont simples, elles sont proches, même quand elles disent non. Il se sent méprisé, humilié. Impuissant. Impuissant devant cette femme revêtue, malgré elle, de son effrayante armure bancaire. Et elle, que peut-elle faire face à ce client impossible ? Quoi d’autre, la malheureuse, que de répéter sa leçon ? L’angoisse la gagne, la lassitude, la crainte de laisser monter sa colère, sa détresse, de perdre les nerfs. Elle voudrait être gentille avec ce pauvre gars, bien sûr, ça la tue de jouer les vaches distinguées, ça la tue de parler comme ça. Alors elle en remet, la pauvrette, elle se reverse un autre verre de cynisme. C’est que le patron n’est pas loin, ou que la saleté de machine enregistre, enregistre, enregistre. Tout va se savoir, son emploi est en jeu. La suite, la fin, je ne sais pas. Une jeune femme est morte, un jeune homme l’a tuée. On les a fracassés l’un contre l’autre. L’effrayante limite de la justice, c’est de n’entrer au théâtre de la vie que pour le dernier acte : puisse-t-elle être modeste, puisse-t-elle sentir ce qui lui échappe ; sa grandeur est là, non pas dans les faciles éclats de voix, non pas dans l’indignation tartinée. Et puissent les autres, ceux qui connaissent le début, avoir au moins le courage d’ouvrir les yeux et la bouche. En deçà de ce courage, on n’est rien : on consomme et on vote.

J’ai vu la propagande des thèses managériales bouleverser toutes les relations du travail, exercer sur les salariés, dans tous les aspects et toutes les circonstances de leur activité, une pression formidable qui les jetait dans une perplexité sans fond. L’habileté du management était de s’appuyer sur les vieux réflexes de soumission des travailleurs. À la révérence craintive pour l’autorité que leur avait le plus souvent léguée une éducation précautionneuse, il ajoutait, comme un nouveau tour de verrou, l’obligation qu’il leur faisait de « jouer le jeu de l’entreprise », de s’identifier à leurs rôles sociaux, de se considérer comme des « acteurs ». Je voyais dans les sessions les conséquences de cette intimidation constante : les gens étaient comme muets. Si quelqu’un se risquait à jeter un jugement personnel dans le silence inquiet de ses collègues, c’était avec un luxe inouï de précautions verbales, comme s’il encourait le bûcher pour propos hérétiques, comme s’il lui fallait s’excuser de ne pas parler comme un spécialiste, de ne pas savoir tout de tout, de ne pas être à lui seul une émission de télévision. Et quand, au prix d’un douloureux accouchement, il livrait une pensée qu’il avait mûrie dans la solitude, il y avait un tremblement dans sa voix, un embarras, une gêne, la crainte d’avoir proféré comme une obscénité.

La formation comme propagande. Au supermarché de mon quartier, je demande à un grand gaillard vêtu de bleu s’il est du rayon. Il prend un air offensé. Il me dit que non : il n’est pas du rayon, il est du magasin. Il me laisse le temps d’apprécier la différence puis, le coude sur un chariot de haricots, consent à m’expliquer. Le magasin est un navire. Sans doute suis-je déjà monté sur un navire. Tout le monde y est solidaire. Pareil dans le magasin. Surtout à notre époque, où c’est si dur pour le commerce. Il faut que je comprenne qu’il y a deux catégories de marins dans l’équipage, aussi importantes l’une que l’autre pour la vie du navire. Les matelots à poste fixe, et les autres, disons… disons les mousses. Lui, il est un mousse, il fait ce qu’on lui dit, il va où on l’envoie, il est au service du capitaine.

La communication comme propagande. Ce technicien travaille dans une de ces grandes sociétés dont on cherche chaque matin dans son journal jusqu’à quel point on peut encore les dire nationales. C’est un homme aimable et sérieux, un esprit attentif, estimé de tous, que j’ai rencontré quand j’animais des sessions de formation dans l’entreprise qui l’emploie. Je lui suis grandement redevable de la leçon d’humilité qu’il m’a administrée. Il me disait en effet apprécier mes séminaires d’expression, et qu’ils avaient des effets favorables sur son existence. Il eut la gentillesse, au début de l’année 2004, de m’envoyer, pour me présenter ses vœux, un document qu’il communiquait à ses nombreux amis et connaissances. Il s’agissait d’un bilan de ses activités et de ses projets, bizarrement rédigé sur le modèle de ceux qu’établissent les entreprises. Dans ce surprenant mémoire, il explique d’abord, rationalisation des tâches oblige, que sa correspondance de fin d’année représente un véritable travail (« plus de cent lettres, cartes et e-mails »), et qu’il a donc décidé d’écrire un message de vœux commun sur lequel, en bon communicateur, il regroupe « l’ensemble des informations » qu’il souhaite apporter à ses ami(e)s. Suivent des précisions sur ses activités. Il a changé de poste et de région et s’en montre satisfait ; il « se sent bien » dans sa nouvelle situation. Vient alors le cœur du message, sa philosophie comme disent les managers. Cet homme, qui paraît être à lui-même sa propre société, s’exprime ainsi devant le conseil d’administration de ses correspondants : « L’enrichissement des acquis et l’évolution personnelle qui en découle se traduisent par la recherche, puis l’atteinte, d’un équilibre souhaité pérenne entre toutes les composantes de ma vie : le travail, auquel je consacre toujours beaucoup de temps et d’énergie ; la santé, que je préserve : c’est un capital vital ; la famille, au sein de laquelle je me ressource et dont je profite de tous les instants comme s’ils étaient les derniers ; la vie amicale – dont l’existence même représente une richesse, une aide et un appui permanent – que j’entretiens par une correspondance soutenue et de nombreuses rencontres ; une vie sentimentale équilibrée et harmonieuse. » Puis on passe aux projets. Ils se rapportent tous aux loisirs : ski, voyages divers, etc. Avec un regret d’organisateur scrupuleux : « Le programme d’activités de 2004 demeure pour l’instant plus flou que celui de 2003 à la même époque. » Et le message se termine ainsi : « Quel que soit l’ordre des événements, je souhaite que l’existence nous fournisse les occasions de partager encore en 2004 des moments vrais et mémorables qui impriment favorablement le souvenir d’une vie. »

Je l’ai relu, ce texte, et relu, et relu… Il est tragique. Il marque une limite symbolique. C’est une charnière. Difficile d’aller plus loin dans le mimétisme social. Mais quelle force, consciente ou non d’elle-même, dans cette façon de s’exposer ! C’est vrai que ce technicien objectivise sa subjectivité mais, par le même mouvement, il subjectivise l’objectivité du management. De l’homéopathie. La défense élastique. En s’avouant incapable de tenir un autre langage que celui de l’entreprise, il fait d’une pierre trois coups. D’abord, il impose l’évidence que les esprits à la mode n’ont pas le courage d’affronter : l’humanisme bourgeois n’a strictement plus rien à opposer à la modernité technique. Ensuite, en projetant cet éclairage oblique sur la communication managériale, il prouve que, contrairement à ce qu’elle prétend, elle est bien plus qu’une méthode : une idéologie de la réification. Enfin, la position d’équilibre plus qu’instable dans laquelle il se tient ne peut être sentie que comme provisoire et non reproductible : on ne voit pas les gens passer leur temps à échanger de tels messages. Il va donc falloir que quelque chose change : telle est la leçon de cette apparente docilité et de l’extrême ténacité qu’elle dissimule. Nous sommes au bout, et c’est parce que nous sommes au bout que nous sommes à bout. Aucun retour n’est possible et le présent est intenable. Les références historiques ne nous sont plus d’aucun secours. Il nous faut changer de niveau d’analyse ou nous pétrifier. Vivre le présent, c’est relier l’avenir à l’avant-passé, à l’inaugural. Nul besoin de science ni d’informations. Encore moins de révélations mystiques plus ou moins fumeuses. L’audace de la présence. Le goût de partir d’ailleurs.

Cette jeune femme se rend à l’ANPE où on lui parle d’un poste d’assistante de communication. Elle n’a pas les moyens de se montrer difficile. De quelle entreprise il s’agit, de quels interlocuteurs, elle ne le saura pas. Il convient d’abord qu’elle fasse une lettre de motivation. De motivation pour quoi ? Pour le poste. Dites pourquoi, au tréfonds de votre être, vous vous sentez habitée par le désir de devenir assistante de communication.

La lettre de motivation qu’exigent les entreprises, mais aussi toutes sortes d’écoles, instituts, administrations ou associations, est l’un des rites les plus significatifs de la décivilisation occidentale. Cette pénible cérémonie constitue l’épreuve initiatique par laquelle le candidat renonce à sa subjectivité, c’est-à-dire à lui-même, et se présente humblement à ceux qui vont peut-être le recruter comme fondamentalement menteur. La lettre de motivation n’a qu’un but : tenir celui qui l’écrit en le contraignant à manifester publiquement sa soumission et à s’en sentir vaguement déshonoré. Le cinéma nous l’a assez appris, les grands truands et les petits voyous n’agissent pas autrement : les nouveaux venus dans le gang ou dans la bande, ils les mouillent dans un crime ou un vol de mobylette. Désormais universelle, cette pratique contribue efficacement à la fabrication de ce que Winnicott appelle la « personnalité rapportée ». En reconnaissant d’emblée que la réussite excuse, justifie, nécessite le mensonge, le candidat se livre tout entier aux intérêts du groupe qu’il sollicite, s’agenouille devant ses valeurs, autre nom de ses intérêts, et se déclare prêt à célébrer sans réticence son esprit de corps. Cette lettre, qui le tient quitte de lui-même, va être la mère de ses démissions ultérieures. Naturellement, toute passion inférieure tâchant de s’arrimer à une raison supérieure, les membres du groupe en question ne manqueront pas de mettre en avant les intentions les plus pures et le feront avec d’autant plus de conviction qu’ils éprouvent l’obscur besoin de conjurer l’amertume secrète que leur vaut leur propre sujétion. Quant au candidat, porté et assourdi par la satisfaction bruyante des siens, il se dit in petto qu’après tout personne n’échappe à la formalité et qu’il serait assez prétentieux d’être le seul à la contester. Si rien ne vient modifier les paramètres de son intelligence, il lui restera alors quelques décennies de platitude plus ou moins prospère pour se raconter que cette page d’écriture n’était qu’une ruse inévitable et que son vrai moi flotte bien au-dessus de ces contingences, en un mot pour contresigner et valider son irrémédiable défaite.

Le cerveau humain n’est pas un ordinateur mais il y a des raisons puissantes, au pays des Lumières, pour faire croire aux salariés des entreprises qu’il en est un, et des plus sommaires. Des consultants sansonnets les persuadent qu’ils sauront sonder les reins et les cœurs quand ils leur auront révélé ce qu’ils appellent pompeusement la Théorie de la communication. L’émetteur, le récepteur, le message : voilà, plus ou moins savamment déclinée, toute la science de ces oiseaux. Le calcul de leurs honoraires ne leur laisse pas le temps de songer que, si le lien entre les humains n’est que le message, la solitude est notre indépassable destin. Que nous ne nous rencontrons plus ni dans les bases ni sur les sommets. Que nous vivons dans une prison technico-commerciale. Que la culture, la morale, l’éthique, l’idée du bonheur ne sont que des aérosols destinés à en renouveler l’atmosphère dans l’intérêt de la productivité. Qu’en un mot, le monde est une entreprise et que l’entreprise, c’est le monde. Voilà trente ans que les salariés du privé et du public font semblant d’avaler ces sottises. Mais c’est précisément cela qu’on veut d’eux : qu’ils fassent semblant. Leur quant-à-soi ne gêne personne : la seule chose qui importe, c’est que leur quant-à-nous se taise.

Un ami formateur m’appelle, tout remué. Il sort d’une session. Il est en train de développer une idée quand un stagiaire l’interrompt poliment et lui dit son étonnement de l’entendre employer des mots comme en effet, parce que, pourtant, donc, etc. Les autres sourient : ils se posaient la même question. Un formateur en communication leur a expliqué que ces mots-là ne servent à rien, qu’ils sont l’échafaudage qu’on retire quand la maison est construite, que ce sont de simples chevilles, qu’ils gâchent un discours, qu’il faut les éviter. Puisqu’on en était à se parler, une autre stagiaire, elle aussi, s’est étonnée. Non seulement cet ami pré-communicationnel emploie des donc et des en effet, mais il lui arrive de se servir de tournures négatives. « Jamais de négation, a dit le communicateur, ça casse une image, la négation. Rien que de l’affirmation. Être positif. Toujours positif. » Mettre ses sales pattes sur la structure de la langue, seul le nazisme a osé le faire. Aussi faut-il que, tels de nouveaux Victor Klemperer, il se trouve des salariés vigilants pour dénoncer le massacre de la langue par les forcenés ignares du management.

À Alger, les théoriciens de l’action psychologique prétendaient s’inspirer de la stratégie du poisson dans l’eau, c’est-à-dire de la complicité du peuple avec les combattants, dont ils avaient fait, au Viêt-nam, la cruelle expérience. Ils ne doutaient pas que quelques services rendus à la population par des militaires organisés en brigades de bienfaisance leur vaudraient sa gratitude et son appui. Ils mirent sur le compte de l’islam ou du communisme international l’obstination avec laquelle les paysans réservaient leurs faveurs au FLN. Quarante ans après, comme on conquiert l’Himalaya, les managers se hissent au niveau intellectuel du Cinquième Bureau. Des sinologues leur ont révélé la nature de l’efficacité chinoise, la propension des choses, le non agir. « Ce qui marche pour la Chine va marcher pour l’entreprise » ont aussitôt salivé quelques malins. Et en avant pour une formation au tao des yaourts, au wou wei des shampooings.

Les déprimes, les suicides, mais aussi les films, mais aussi Pierre Legendre et d’autres qui entrent en lice : la propagande managériale commence à être sérieusement harponnée. Observons ce qu’elle oppose à ces attaques inédites. Pas question pour les managers de mettre en cause la Doctrine dont ils sont les hérauts, les prophètes, les prêtres, puisque l’alpha et l’oméga de cette Doctrine, son seul article de foi, c’est l’infaillibilité de ce qu’ils entreprennent. Si dysfonctionnement il y a, ce ne peut être la faute des grands cerveaux ni des top managers, mais celle du terrain, des petits dirigeants, des cadres, de tous ceux qui ont une responsabilité immédiate sur les travailleurs. Des rafales de pieuses critiques s’abattent donc sur ces modestes responsables. Leur balourdise, leur manque d’humanité, leur incurable ignorance de la psychologie et, surtout, leur défaut d’attention à l’évolution des mentalités portent préjudice à l’image des entreprises et à la cause sacrée de l’économie mondialisée. Ces irresponsables devront faire amende honorable et intégrer à leurs mœurs professionnelles la prise en compte de la dimension morale de l’entreprise. Cette réaction est typique du management : il fait sienne la revendication de la conscience pour la retourner à son profit. Jusqu’à présent, les travailleurs étaient tenus par le salaire, le chantage au licenciement, les fantasmes de puissance, les promesses de réussite. Cette nouvelle exigence morale – gageons qu’on parlera bientôt de la NEM, la nouvelle entreprise moralisée – va aggraver leur sujétion. Ils devaient mettre leurs pensées et leurs actes en adéquation avec l’entreprise : désormais, ils reconsidéreront leur conscience à la lumière de l’efficacité. L’entreprise deviendra leur mère et leur maîtresse, mater et magistra, comme disait de l’Église une encyclique papale. Les dirigeants joueront les maîtres spirituels. Un salaire convenable contre un travail bien fait, cet échange de bon sens ne satisfait pas la démesure vaniteuse de l’entreprise. Plus encore qu’hier, elle voudra soumettre les salariés à sa pensée : comme elle n’a pas de pensée, et ne peut pas en avoir, elle multipliera les simulacres, les cérémonies, les solennités. Ainsi naîtra un cléricalisme d’affaires dont les ouailles seront dressées à fournir constamment des gages de leur piété. Cette compétition de moralité ne manquera pas de procurer mille et une occasions de jalousie, d’espionnage, de délation, de haine, de guerre ; elle fournira ainsi une nouvelle grille d’évaluation, elle suggérera une nouvelle hiérarchie, elle installera au cœur de la cité une chevalerie d’illuminés. Ce qu’on appelait naguère la Grâce se servait des faiblesses, des erreurs, des fautes pour exhausser l’humain. Le management, qui est sa dénaturation grotesque, s’en sert pour l’humilier davantage. Pourquoi ? Pour permettre aux patrons de multiplier leurs revenus par quarante plutôt que par quatre ? Pas surtout, pas d’abord. Par méchanceté ? Pas surtout, pas d’abord. Pour assurer le triomphe de la Cause ? Tout le monde se moque de la Cause, il n’y a pas de Cause, il n’y a que Rien ! Sous les pompeuses âneries qu’on rabâche, le but, c’est de flairer l’odeur de ce que Baudelaire appelait la joie de descendre !

On peut travailler dans une entreprise et être animé de nobles idéaux. On peut vouloir y développer son énergie et sa créativité. Ou y protéger ses droits et ses intérêts. Mais ces ambitions sont de plus en plus insuffisantes. Bientôt, on ne pourra plus éviter d’y poser les questions premières dont le refoulement empoisonne l’atmosphère. Cette entreprise, que fabrique-t-elle ? Est-ce utile ou nuisible ? Sert-elle le bien commun ou, au contraire, aggrave-t-elle la violence, l’injustice, la folie ? Ce qu’elle fabrique, à qui est-ce destiné ? Pour satisfaire quels besoins ? Et comment le fabrique-t-elle ? Les travailleurs peuvent répondre que ces questions les dépassent, qu’il leur faut avant tout gagner leur vie : personne ne saurait le leur reprocher. Mais, dans ces conditions, peuvent-ils encore s’étonner de voir le malaise général s’aggraver et les troubles individuels se multiplier ? Leur idée de la liberté est-elle alors autre chose qu’une guirlande ? Le supporteront-ils longtemps ?

Deux journalistes interrogent des gens qui ne veulent plus jouer le jeu. Ceux-là, je les reconnais sans les connaître. Des salariés d’EDF, de la Poste, des clients en pétard contre leur banque, beaucoup d’autres… Chez eux, pas de solennités creuses. Leur truc, c’est la litote. « On veut juste pouvoir se regarder dans la glace. » Ils veulent bien plus, mais s’ils l’avouaient, ils se sentiraient aussi solennels que les importants. Ils choisissent donc le mode mineur, ils chuchotent. Ceux-là n’ont pas trouvé avant de chercher, ceux-là ne savent pas d’avance quelle direction indique la boussole, dans quel sens doivent tourner les aiguilles de leur indignation. Ils sentent seulement qu’ils ne peuvent plus se taire, qu’ils n’en ont plus le droit. Ils n’aiment pas se faire remarquer, la pub pour les idées ne les passionne pas, mais leur silence les ronge. Ils ont la modestie désolée des gens qui n’ont pas d’autre solution que d’intervenir. À moins de tout salir, de tout gâcher. Ils vont être de plus en plus nombreux à parler. « C’est comme un mouvement d’ensemble, mais où chacun serait seul », commente un président de tribunal. Oui. Nouveauté absolue, retour de la réalité. Révolution pointilliste : c’est dans et par ce qui se passe au fond de lui que chacun rejoint les autres. Narcissisme, mais à l’envers, retourné, narcissisme oblatif. Oser vivre, oser être, rien de plus, rien de moins. Alors les autres sont là, forcément, chacun des autres, tous les autres. Alors, forcément, ce qui est à refuser, on le refuse. L’évidence. L’héroïsme, c’est de se rendre à l’évidence : et l’évidence, pour ceux qu’interrogent les deux journalistes, c’est que l’absurdité est trop absurde, l’avidité trop avide, le mépris trop méprisant et trop méprisable. Quand j’expliquais à mes supposés collègues que notre travail de formateurs, c’était d’aider les gens à se réconcilier avec le sentiment d’évidence que tout le monde porte en soi, et que tout découlerait de là, morale, politique, culture, et le reste, ils disaient que j’étais un poète égaré dans la formation : ainsi pouvaient-ils laisser la formation dans les poubelles et envoyer la poésie dans la stratosphère.

Le jour où le plein-emploi descendra du ciel ou montera de la colère accumulée, le jour où les horaires et les relations humaines seront aménagés au mieux des intérêts de chacun, le jour où les salaires escaladeront convenablement leurs échelles, le jour où la promotion, la formation, l’information, la communication enlaceront harmonieusement leurs bons effets et déploieront leurs étendards à la gloire de la croissance et de la tolérance, ce jour-là portera un nom et un seul : l’enfer sur terre. Car l’enfer, c’est la séparation, et les entreprises les mieux gérées du monde, les plus respectueuses de ceci et de cela, se sont fondamentalement séparées de la vie en s’enchaînant à l’idéologie du management. La crise en fait la démonstration : loin d’aider les entreprises à résister, la logique agressivement autiste des managers leur est un boulet. Rivés à l’égoïsme par la peur, les salariés, du haut en bas de la hiérarchie, n’ont pensé qu’au jugement de leurs supérieurs ; des clients médusés ont vu des employés de banque, tous sourires avalés, se faire plus féroces que nature. Il est à craindre que les dirigeants, pour qui la pensée semble n’être qu’une sorte de courtisane habile à caresser leurs passions, ne tirent pas le moindre profit de cette expérience. S’ils avaient un instant de lucidité, ils se demanderaient pourquoi les entreprises se sont vendues avec cette docilité à une propagande qui les fait chaque jour plus frigides, plus étrangères à la vie, et qui installe entre les travailleurs des relations de mensonge et de haine ; pourquoi tout ce que le management prétend améliorer, développer, humaniser, il le dessèche et le dévitalise. Ils n’auront pas cette lucidité. Ils ne veulent pas qu’elle les conduise à eux-mêmes, qu’elle dévoile ce qui se cache sous le clinquant dérisoire de la réussite ; ils n’avoueront pas que le destin de l’entreprise telle qu’ils la conçoivent, c’est la folie. Que ce qui la tue n’est pas loin de ce qui lui réussit, de ce qui lui fait des bons comptes et des bons amis, de ce qui la met au niveau, au sommet, à la pointe, au top. Ils n’auront ni assez de lucidité ni assez de courage. Et leur intelligence elle-même leur sera inutile : dès leur sortie de l’école, ils l’ont enfermée comme une épouse frivole.

V.

Pas de code-barre sur la pensée

Un ancien ministre socialiste de l’éducation ironise. Son successeur de droite a expliqué que le but de l’éducation, c’est la réussite des élèves. Autant dire qu’il fait jour en plein midi, sourit-il. Là-dessus, solidarité républicaine : l’école est un grand four où se prépare la vie professionnelle ; réussie, elle en sortira dorée à la surface et saignante à l’intérieur. Je n’ai jamais cru cela, je ne le crois toujours pas, je ne le croirai jamais. Mon expérience de gosse s’y oppose. Je n’ai jamais aimé dans l’école et dans le lycée que ce qui m’arrachait au monde lugubre où je me voyais jeté. Les bons souvenirs que j’en ai gardés sont des instants de pure gratuité : la découverte de la poésie, une réflexion serrée sur des choses essentielles, l’échappée contagieuse qui se fait soudain dans la parole d’un professeur et le rend plus proche que les proches. Sans doute était-ce le privilège de la pauvreté : de toute ma scolarité, je n’ai pas consacré une seconde à penser à mon avenir. À Louis-le-Grand, à partir de la seconde, et surtout en khâgne, j’ai découvert avec tristesse et désarroi chez beaucoup de mes condisciples, qui n’étaient pas mes camarades, cette obsession de la carrière qu’ils avaient trouvée dans leur héritage, cette constante anxiété de ce qu’ils appelaient leur avenir, manière codée de parler de l’argent, du pouvoir, de la frime. Dans les propos de ces deux ministres cousins qui s’étriperont aux prochaines échéances électorales, je retrouve la logique de ces fruits secs. Et je me désole de voir qu’elle l’a emporté, et je pense que les riches ont corrompu les pauvres. Et je pense que les riches ont refilé aux pauvres la vérole de leur angoisse. Et je pense que c’est un grand malheur. Et je pense que les riches sont deux fois coupables. D’avoir fabriqué une société selon leur angoisse, une société d’argent, donc forcément de bassesse. Et de feindre de venir au secours de ces pauvres qu’ils ont enfermés dans l’impuissance, qu’ils veulent se soumettre plus étroitement en les contraignant à partager leur folie, d’assez près pour qu’elle les fascine, d’assez loin pour qu’ils ne les menacent pas. Là où j’ai senti une trace de vérité, je n’ai jamais entendu prétendre que l’école soit d’abord faite pour réussir. Ils n’avaient guère réussi, les ouvriers de cette usine miteuse sinistrement plantée dans une friche de la région rémoise ; pourtant, dès notre première journée de formation, ils me disaient leur joie de retrouver la liberté et la ferveur de l’école et m’appelaient gentiment « le maître ». Dans ma carrière de formateur, je n’ai pas vu grand monde se passionner pour la réussite. Les salariés voudraient gagner convenablement leur vie, sentir qu’ils font des choses utiles, travailler dans un climat potable : à l’ombre de ces grandes et fortes banalités se tissent les existences humaines. Encore faut-il accéder à ces évidences. Donner pour titre à un rapport sur l’école ce slogan de supermarché, La réussite pour tous, c’est montrer qu’on en est fort loin, c’est faire la preuve que la pensée des élites est un café infiniment plus clair que celui du premier venu. Ainsi tout le monde va réussir ? Vraiment ? Qui peut croire cela ? Et de quelle réussite parle-t-on ? Peut-on en montrer les exemples, en afficher les modèles avant maquillage ? La vie comme réussite ! Pauvres gens.

Train de banlieue. Trois adolescentes pomponnées, pieds sur la banquette. L’une d’elles ôte ses chaussures, les fourre parmi ses cahiers dans son cartable, d’où elle tire une paire de baskets et une feuille de papier. « Quinze lignes pour résumer ça, dit sa copine, elle est dingue, la prof ! J’lui en fais dix, et c’est marre ! » Ça, c’est un texte d’un rappeur à la mode. La prof connaît sa pédagogie : elle part docilement des centres d’intérêt des élèves. Hélas ! Elle est mal renseignée : deux des trois gamines ignorent tout du poète en question. « On va mettre que c’est vachement actuel, hein, on parle un peu des mecs des quartiers, tout ça… » C’est ainsi que se construisent les tanks. C’est ainsi que je devient une brute fière de se ressembler. Lamartine ou Marot, vous comprenez, c’est trop différent d’elles, le courant d’air les enrhumerait. Délit de non initiante. Conspiration contre l’imagination.

Certes, les quartiers sont déshérités : chômage, solitude, logement, violence, rien ne va. Si j’étais sociologue, plutôt que d’entonner cette antienne, je préférerais pourtant comparer les comportements et les préjugés de ces jeunes aux représentations majeures de la modernité telles que les répercutent les médias, la publicité, les vedettes à la mode, etc. Hypothèse à confirmer ou à infirmer : les jeunes des banlieues sont les meilleures éponges et les premières victimes de l’inculture dominante. Les privilèges des gosses de riches les protègent de la violence ; c’est sans risques pour eux – sans risques immédiats, car la suite peut être terrible – qu’ils sont dressés à l’exercer sur les autres. La modernité chimiquement pure, on la trouve chez les jeunes des banlieues. C’est pourquoi ils fascinent et effraient à ce point, c’est pourquoi on les étudie, c’est pourquoi on les injurie. Leurs indignations mécaniques, leur façon de prendre les mots au rebond, de chercher l’effet, de vouloir faire choc et chaud, tout ce zapping émotionnel, c’est de la pub, c’est du mauvais journalisme. La banlieue est colonisée au-delà de ce que peuvent imaginer ses colons, au-delà de ce qu’ils avaient prévu pour elle. Ce n’est pas parce qu’ils sont des pauvres, ni des petits-enfants d’immigrés que les élèves des Quartiers sont quasiment impossibles à enseigner, c’est parce que leur pauvreté et leur déracinement ont été des voies d’entrée toutes trouvées pour le virus de la société de communication : il m’est insupportable d’en voir les chantres et les profiteurs venir jouer les sauveurs dans les banlieues, je ne sais rien de plus infâme que cette imposture, il me faut m’accrocher à moi-même pour ne pas céder à la haine. Ces enfants sont devenus des réclames furieuses : si innocentes qu’elles soient de ce qu’on a fait d’elles, on ne fait pas la classe à des réclames. Je me suis souvent répété la belle formule de Sartre : « L’important n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous avons fait de ce qu’on a fait de nous. » Je crains malheureusement que la vérité de ce propos n’ait du mal à franchir le périphérique. Au-delà d’un certain seuil d’intoxication, il devient héroïque de distinguer ce que l’on est de ce que l’on a subi.

Plus l’éducation conduit les jeunes à dresser des barbelés entre leur subjectivité et le monde, moins ils pourront échapper à cette schizophrénie douce et apparemment aimable où ronronnent les citoyens des démocraties occidentales. D’un côté, avec un zest de revendication conforme, adhérer au monde en tant que système dont la rationalité supposée garantit le sens ; de l’autre, nourrir des fantasmes de liberté, d’autonomie, de bonheur individuel. La recette conduit infailliblement à une tolérance ennuyée et sans générosité, fondée sur la célébration des choses. Une fois douchés les premiers enthousiasmes, la tolérance se transformera non moins infailliblement en un ressentiment qu’on masquera sous une sagesse fatiguée et un altruisme de façade.

Creux, formels, vaguement frottés d’actualité, la plupart des sujets qu’on propose au baccalauréat me navrent. Je fais trois propositions. La première. Commentez cette phrase tirée du roman de Luis Sepúlveda, Le vieux qui lisait des romans d’amour : « Il laissa toutes ses pensées s’apaiser comme les cailloux lorsqu’ils touchent le fond du fleuve. » La deuxième. Que pensez-vous de cette réflexion qu’on trouve dans le Journal de Paul Claudel : « Les jeunes gens d’aujourd’hui ne rêvent que d’arriver ; moi, je n’ai jamais rêvé que de partir. » ? La troisième, pour l’épreuve de philosophie. « La véritable affirmation d’un être par lui-même ne saurait être en aucun cas le raidissement dans un état accidentel, mais bien l’abandon, la reddition au secret jaillissement de sa propre origine, aux sources de l’être. » Inciter les jeunes gens, par l’une ou l’autre de ces propositions, à chercher en eux ce qui n’est pas un état accidentel, c’est sans doute les inviter à prendre leurs distances avec la modernité. Mais quoi ! Les professeurs ne sont pas chargés de sa communication.

Encore un sujet. Commentez cette réflexion que la mère de Lamartine confie à son journal intime à propos de la propriété familiale du Mâconnais : « Milly est bien petit ; mais c’est assez grand si nous savons y proportionner nos désirs et nos habitudes. Le bonheur est en nous ; nous n’en aurions pas davantage en étendant la limite de nos prés et de nos vignes. Le bonheur ne se mesure pas à l’arpent comme la terre ; il se mesure à la résignation du cœur. » Qu’est-ce que cette résignation du cœur ? Vous semble-t-elle encourager la paresse et la servilité ?

Vive la séparation des pouvoirs ! Allergie totale aux associations de parents d’élèves, de quelque inspiration qu’elles se réclament. Si cette calamité avait existé à mon époque, il ne me serait rien resté des pauvres miettes de liberté que je ne picorais précisément que dans le no man’s land qui séparait les deux monstres, le brontosaure familial et l’ichtyosaure scolaire. Allez donc vous construire un imaginaire s’il n’est plus possible de mentir ! Peut-être faudrait-il fonder des associations d’enfants de parents d’élèves ? À la télé, un pur produit de la coalition brontosauro-ichtyosaurienne. Elle a dix ans, une bonne frimousse ronde. Elle dit que, quand elle était jeune, elle rêvait ; maintenant, elle doit penser à son avenir.

Mon supermarché veut m’éduquer. Une voix féminine surgit au micro. Assez joli timbre, distinction demi luxe, ton familier, mais de quelqu’un qui sait des choses. La semaine dernière, elle dispensait un cours de bronzage. Cette fois, c’est plus sérieux : sexualité. Les enfants ne doivent pas entrer dans la chambre de leurs parents sans frapper, dit la dame. Les adultes, qu’ils le sachent bien, ont droit à leur intimité. Soit, soit, où sont donc les spaghettis ? Mais la formatrice élève le propos et hausse le ton. Elle nous enseigne maintenant que les psychologues s’accordent à penser qu’il est absolument nécessaire qu’un adolescent mette un nom sur ses émotions. L’idée ne semble troubler personne, ni les clients, ni les caissières, ni les deux malabars en costume de pompes funèbres qui surveillent tout le monde. Puis soudain, ça vous poigne ! Mettre un nom sur ses émotions quand on a douze ans ! Crétins ! J’ai profité de ce que les malabars regardaient ailleurs pour prendre une sanction économique immédiate : j’ai dissimulé trois paquets de spaghettis derrière des boîtes de conserves. Puis je suis rentré chez moi à petits pas en songeant à ces bouts de papier sur lesquels les enfants écrivent leurs incompréhensibles secrets, et qu’ils cachent sous les marches mal jointoyées des escaliers. Le monde réel est bâti là-dessus, dit Aragon. Le monde est-il encore réel ?

En face de nous, dans le TGV, un couple de la trentaine, tous deux farcis d’écouteurs et de jeux électroniques. Durant trois heures, ils ne se diront pas un mot. Pas de doute, ils sont ensemble : deux ou trois fois, elle s’est penchée vers lui et a boutiqué quelque chose dans son oreillette. À gauche, un couple et deux enfants remuants. La peine que se donnent ces gens vous arracherait des larmes. Double peine en vérité : tenir tête aux petits monstres et faire savoir aux voyageurs qu’ils sont des parents modèles. Et démocratiques. Le plus petit pleurniche pour que Papa ouvre la fenêtre. Bref conciliabule de Papa avec Maman, puis de Maman avec le grand frère. La ministre de l’intérieur peut alors communiquer au wagon le résultat de la consultation : trois voix contre une, la fenêtre restera fermée.

Gandhi pensait qu’il fallait vouloir pour soi ce qu’on voulait pour les autres. Et donc ne pas vouloir pour les autres ce dont on ne voudrait pas pour soi. Si les services publics, et d’abord l’éducation, ne sont pas envisagés dans cette perspective, l’égalité est un vain mot et la démocratie une entourloupe. Je ne peux penser que l’urgence, pour les enfants des autres, soit de devenir le plus vite possible caissières ou vigiles et, pour les miens, d’acquérir la vaste culture générale qui leur permettra, etc. Naturellement, le principe de Gandhi s’impose d’autant plus fortement que son objet est plus élevé. Il n’est pas grave que les enfants des pauvres n’aient pas les mêmes godasses que ceux des riches, qu’on ne leur donne que peu d’argent de poche, que leur télé soit plus épaisse, leur portable moins sophistiqué, qu’ils bricolent eux-mêmes leur vélomoteur. La richesse n’est pas une chance. Mais il est grave qu’ils n’accèdent pas, comme d’autres, aux grands textes, aux grandes œuvres, aux grandes pensées.

Que demande-t-on aux jeunes qui aspirent à devenir des élites ? Non pas, caporalisme primaire générateur de révolte, de penser et d’agir selon les ordres. À eux d’inventer, on ne leur fera pas grâce de leur créativité. On exige seulement qu’ils s’interdisent, quand il s’agit de leur activité professionnelle, tout ce qui n’est pas conforme à la logique de développement infini que suppose la rationalité fonctionnelle. Pour le reste, on ne saurait assez les encourager à se cultiver, à s’intéresser aux arts, à jouer d’un instrument. Mais la cloison doit rester étanche, sauf s’ils sont assez habiles pour trouver dans leurs préoccupations culturelles des justifications de leur activité professionnelle. Ainsi, ce n’est pas dans un moule qu’on les invite à entrer, mais dans un broyeur. On leur demande d’éradiquer eux-mêmes, en eux-mêmes, les fondements vivants de leur pensée : une pensée sans penseur, voilà ce qu’ils doivent produire. Non pas une pensée conforme : une pensée, au contraire, qu’alimentent leurs idées personnelles et leur tempérament propre, à condition que, de ces idées et de ce tempérament, ils renoncent à être les sujets, qu’ils soient si profondément à la disposition de l’utilitarisme mercantile qu’il puisse se nourrir de leurs spécificités, se repaître de leurs différences. Tous les aspects d’eux-mêmes sont les bienvenus pourvu qu’ils aient renoncé à cet eux-mêmes. Il faut qu’ils soient des kits, des kits à l’air dégagé, dégagé d’eux-mêmes.

Je ne puis entendre sans éclater de rire que « le métier de parents, ça s’apprend ». Ainsi existe-t-il, pour l’enseigner, des gens plus malins que d’autres, des sujets supposés savoir, comme disait Lacan, nantis d’une licence de psychologie ou d’une maîtrise de sociologie et, surtout, d’une sérieuse expérience de terrain validée par une publication dans une revue scientifique ! Le beau créneau démagogique ! Le beau piège à culpabilité où le même élan de frustration fera se précipiter, réconciliés dans la satisfaction de l’impuissance, les cathos du dimanche matin et les dévots de la rationalité sociale ! Je raye de mes papiers les pères et mères qui prêteraient une seconde d’attention à ce délire. Après la trousse d’écolier de deux à seize ou vingt-cinq ans, après l’entreprise qui leur enseigne le savoir faire et le savoir être, après les corbeaux qui leur montrent comment faire leur deuil, après les baisologues brevetés qui leur signifient quand et combien de fois et avec qui et pourquoi et comment, après le tri sélectif des ordures et des comportements démocratiques, les dignes citoyens consommateurs vont aller se rencarder auprès de l’autorité scientifique pour savoir quoi faire de leurs mômes, de leurs moutards, de leurs morveux, de leurs chiards ? Diogène, vite, ouvre-moi ton tonneau !

Ne pas se faire penser. Trouver en soi-même le principe actif de son existence et décider, quoi qu’il arrive, de s’y tenir. Je ne crois pas qu’on puisse le découvrir si l’on feint d’ignorer ce qu’on a d’un peu fêlé. Personne ne peut aujourd’hui penser sérieusement sans sa paille. Je ne parle pas ici de la paille dans votre œil et de la poutre dans le mien. Je parle de la paille dans l’acier, qui le fragilise. Mais l’être humain est d’un étrange métal : ses faiblesses le fortifient. Sans elles, ses idées sont plates et ses mots vides. Les gens qui travaillent dans les idées ont un besoin vital de leur paille. Sinon, les idées les mènent par le bout du nez et ils sont comme des maîtres promenés par leurs caniches. Elles ont l’air de se laisser gentiment manier, les idées : peu à peu, elles prennent le manche à balai et vous momifient. Elles fonctionnent si bien ! On les dirait montées sur roulements à billes, elles s’articulent, elles s’emboîtent, elles s’imposent en toute rationalité démocratique. Et vous déposent. Les intellectuels ont intérêt à s’accrocher à leur paille s’ils ne veulent pas dégringoler le toboggan du néant avec, de chaque côté, les militants en rang d’oignons qui les regardent filer, goguenards et méchants, vers leur cassage de gueule. Si tu es amateur d’idées, mon ami, attention à l’arthrose. Désarticule-toi. Cherche la tangente. Prends-toi à contre-pied. Embraye sur l’énorme. Dis ce que tu penses, mais ne pense plus ce que tu viens de dire. Fréquente les clowns. Méfie-toi de ce qui te rassure. Bluffe.

Le travail intellectuel n’est pas celui du tribunal, pas celui de l’infirmerie, pas celui de l’école, pas celui du chantier. Il consiste à mieux comprendre quelle partition nous a été attribuée dans « l’opéra fabuleux », et à la jouer, même si elle tient en trois mesures.

Le vocabulaire sociologique du pauvre. Le terrain, tenir compte du terrain. Le terrain, c’est les autres vus d’un bureau.

Dans ma tête, comme des refrains, des idées simples qu’on semait autrefois. Secret et mystère, par exemple. Vanité du secret. Vous savez que Mme Dupont couche avec M. Durand ? À peine révélé, le secret s’évanouit. Le mystère, au contraire, plus je le regarde, plus il s’approfondit ; plus j’y puise, plus il me donne ; plus je le comprends, plus il m’échappe. On me parlait aussi du sérieux et du grave. Le sérieux marche avec le secret : effort volontaire, langage social, construction. Le grave est du côté du mystère, il a l’odeur de la vie. Par exemple, pour le héros du Nom de la rose, le sérieux, c’est l’activité intellectuelle, la recherche philosophique. Mais le grave, dans la vie de ce moine, c’est cette servante dont il vit à peine le visage, dont il ne sut jamais le nom, et avec laquelle, pour la première et dernière fois, il connut l’amour, tout jeune homme, dans l’obscurité d’une cuisine de couvent.

Sincérité et authenticité, l’inusable cas de conscience. Être sincère : dire ce qu’on sent, et d’abord se l’avouer. Il y faut de la lucidité, du courage. Si l’on y réussit, on se retrouve à peu près correctement en face de soi-même : c’est un légitime sujet de fierté. Mais la conscience veut allumer le second étage de la fusée. Elle susurre : « Tu as compris que tu étais ceci, et non cela, ainsi et non autrement. Parfait. Et alors ? » Dans cet et alors ? il y a l’essence de l’humain. « Et ta sœur ? » demandaient poètes surréalistes ou militants ouvriers quand quelqu’un venait d’établir, dans un domaine ou un autre, la cartographie définitive de ses positions. J’aime cette interpellation familière. « Tu n’es pas seul, mon ami, souffle-t-elle, tu ne peux te penser seul, tu es avec. Tu es avec et tu ne peux parler qu’avec. » Parler avec ta sœur, précisément, raccourci pudique pour désigner le monde fraternel. Sinon, c’est la naïveté moderniste qu’Aragon, dans Les Aventures de Télémaque, prête à son héros : « Je suis Télémaque, un homme, libre mouvement lâché sur la terre, pouvoir d’aller et de venir. » À quoi Mentor répond : « On jurerait entendre une boule de billard. » Sincérité sans authenticité : langage de boule de billard, peu importe où elle roule. Une animatrice de radio cherchait l’autre jour à percer les secrets d’un couple. Lui, il était comme ci, pas comme ça. Elle, comme ça, pas comme ci. « Mais alors, constatait l’innocente avec une désolation piquée de perversité light, mais alors, entre vous, ça ne peut pas fonctionner ? » Dans le Montrouge de mon enfance, on l’aurait regardée avec indulgence, on lui aurait fait un petit coucou de la main et on lui aurait dit gentiment : « Patate, va ! »

Dans sa Lettre sur le commerce de la Librairie, Diderot fonde le principe du droit d’auteur : « Quel est le bien qui puisse appartenir à un homme, si un ouvrage d’esprit, le fruit unique de son éducation, de ses études, de ses veilles, de son temps, de ses recherches, de ses observations, si les plus belles heures, les plus beaux moments de sa vie, si ses propres pensées, les sentiments de son cœur, la portion de lui-même la plus précieuse, celle qui ne périt point, celle qui l’immortalise, ne lui appartient pas ? » J’entends bien. Mais, sans vouloir provoquer personne, j’écoute quelque chose me dire que c’est cela, précisément, qui lui appartient le moins. Ce qui ne signifie pas que d’autres aient le droit de s’en emparer. Allons, je ne me passionne pas pour le droit d’auteur. De gros tirages m’auraient-ils fait changer d’avis ? Je ne crois pas. L’argent est le seul domaine de mon existence où l’instinct marche bras dessus bras dessous avec la raison. Beaucoup de gens sont ainsi aujourd’hui. Mais, le plus souvent, ils marchent dans l’autre sens.

Sortir son revolver quand on entend parler de culture ? Ringard. Aujourd’hui, marchandisée comme elle est, c’est elle qui le tient.

Le désespoir n’est jamais qu’un bavardage sur la souffrance, une façon de la tenir à distance, de ne pas éprouver trop directement, trop intimement sa morsure. Il est nécessairement théâtral, verbeux et discoureur, jusque dans ses silences. Nous entrons en désespoir parce que nous sommes des enfants raisonneurs, parce que nous ne pouvons ni ne voulons affronter l’injustifiable ni, derrière toute souffrance, le profil de la mort. Plus encore que de notre vanité, le désespoir témoigne de notre faiblesse : c’est par là qu’il est touchant, non par ce qu’il clame, non par ce qu’il veut démontrer. Sous le mensonge du désespoir, perlent la vérité de la souffrance et le désir de bonheur dont elle est le négatif. Rien n’est vraiment sérieux dans le désespoir ; il y a pourtant en lui la totalité de notre condition humaine, son impatience, ses peurs, sa passion toujours déçue, l’impossibilité où elle est de se résigner. Le désespoir est un mentir vrai.

Réversibilité. Dans le lieu que je trouve le plus ingrat, l’entreprise, j’ai vécu quelques-uns de mes plus beaux moments. Et grâce à une pub pour je ne sais plus quoi, je vois partout l’image de ces angelots de Raphaël qui me consolent de tout et de moi-même. Personne ne sera jamais plus terrestre que ces deux-là, même après le triomphe du capitalisme, même après sa déroute. Ces potelés, ces bien nourris, ces habitants de la chair, ces coquins malicieux, ces innocents très avertis dont la perversité naissante semble avoir été aussitôt repêchée et annulée par une contre-perversité ironique, légère, gentiment majestueuse, le voilà dans son imprenable enfance, l’homme réalisé : tout recueilli dans sa chère enveloppe charnelle, son regard confiant cherche ailleurs, plus haut, revient sur son esprit qu’il interroge, anime son corps d’une jouissance délicate, peut-être ce « doux plaisir de ne rien faire », le sommet de la sensualité, disait-on autrefois.

Le peintre Michel Thompson, entre deux tableaux, méditait sur le De natura rerum, et surtout sur l’étrange clinamen dont parle Lucrèce. Les atomes tombent, solitaires et parallèles, images du destin, de la mort inéluctable, de la nécessité aveugle ; soudain – pourquoi ? – la trajectoire de l’un d’eux prend une minuscule inclinaison : sa course rencontre celle d’un autre atome et, de proche en proche, le monde se crée. Le peintre disait que c’était notre chance, ce clinamen, et que ses effets ne cessaient de nous sauver. Il annule le destin, nous restitue à nous-mêmes, nous rend la vie possible. Michel Thompson pensait souvent à ce petit décalage dont il voyait une image dans les rencontres humaines. Il se demandait s’il n’y avait pas, dans ce clinamen, la trace des dieux, de Dieu, si se recueillir, prier, ce n’est pas chercher cette infime nouveauté.

D’accord, la femme est l’avenir de l’homme. Mais il faut regarder les textes de près. Dans le même Fou d’Elsa où a fleuri la formule, il est parlé de « l’imparité merveilleuse qu’il y a entre l’homme et la femme ». On trouve ce blasphème contre la modernité dans un commentaire que Zaïd, le jeune disciple du personnage central du livre, le Fou, le Prophète, ajoute à un poème de son maître, L’Aube. La construction et les rimes de ce poème sont étranges, incertaines. On y retrouve cet être perdu dans le monde qu’Aragon disait avoir été avant la rencontre d’Elsa : « Il ne roulait en moi que les dés de l’écho/Dont les hasards m’étaient écoles ». Il en était ainsi avant pour le poète, avant qu’elle ne vienne, elle, avant Leïla, ou Elsa, ou Elvire. Avant la compagne d’imparité, ni pire ni meilleure, inassimilable au même, ni infirmière de l’âme, ni reposoir à fantasmes, ni apparition céleste, ni image sublimée de la mère. Étrange poème. Plus le chant d’amour monte, plus les vers se disloquent. À ceux qui reprochent à son maître la bizarrerie de son chant, Zaïd répond : « Est-ce que le soleil levant rime suivant la règle avec la terre qu’il inonde ? » Ainsi l’homme et la femme. « Il dit encore, plus tard y revenant, que la seule rime parfaite est l’homme et la femme qui ne riment point selon les traités. »

Laissés à eux-mêmes, les mots tiennent debout. Ils vous accueillent comme le fait une secrétaire bien formée, vous conduisent à l’idée, qui est l’assistante du sens, qui vous mène à lui. Tout cela gentiment, sans histoires. La communication, elle, veut du mal aux mots. Dans sa logique, ils se décomposent, se dégonflent comme des pneus. Elle les rogne, elle les lime, elle les peint de couleurs criardes, elle colle ses codes-barres dessus. Elle en fait des jetons que n’importe qui échange contre n’importe quoi.

Plus je vais, plus il me semble que l’essentiel, tout le monde le connaît. En tout cas, tout le monde patauge dedans. Ce sont les détails que nous ignorons, les choses secondaires, accessoires, celles qu’on peut trouver dans les livres, sur Internet. La perversion de la prétendue culture occidentale, c’est de nous faire croire que cet essentiel, que nous connaissons, n’est rien, et que ces détails, que nous ignorons, sont tout. C’est là aussi une définition de la mondanité. La modernité, c’est la mondanité pour tous. On nous fait honte de savoir ce qui est important et d’ignorer ce qui est subalterne. Naturellement, plus l’information prolifère et plus l’accessoire recouvre l’essentiel, plus nous devenons savamment idiots. Secouer à la fenêtre la couette de la modernité, si possible un jour de grand vent. Et cesser de fuir le « grand lieu commun des banalités humaines ».

Un article pourfend l’illusion de l’Andalousie. Selon l’auteur, cette enclave de compréhension et de paix miraculeusement apparue dans le temps et l’espace ne serait qu’un mythe. À mes yeux, l’Andalousie sort plutôt grandie de l’épreuve. Il y a légende quand quelque chose doit être lu, quand quelque chose est à lire, quand on ne peut rendre compte d’une situation par une addition de faits, quand, au-delà du constatable, il se fabrique du sens, il se tisse du rêve, il se trame du complexe. Cette dimension ne peut être perçue par un esprit que mutile un souci exclusif d’information, ou une vision chosiste de l’histoire. Ce n’est pas le mythe de l’Andalousie que cet article cloue au pilori, c’est la logique du signe. Il s’agit moins de savoir si musulmans, juifs, chrétiens se comportaient constamment comme des frères réconciliés que de s’interroger sur ce que leur coexistence, même difficile, a bien pu produire d’étonnant pour porter de tels fruits. Aucune légende de l’Irak bushien ni de la principauté de Monaco ne sera jamais à démystifier. Les grands moments de l’histoire se dévoilent grâce à l’adhésion intime qu’on donne au mystère qu’ils révèlent, qu’ils trahissent. En va-t-il jamais autrement ? Le hasard d’un petit séjour à l’hôpital me fit partager la chambre d’un artisan de Saint-Arnoult-en-Yvelines qui avait travaillé dans le Moulin d’Aragon et d’Elsa. Il me confiait que, quelquefois, ça chauffait très fort entre eux. Des gens comme tout le monde, en un sens ! « Mais, quand même, concluait-il, M. et Mme Aragon, c’est quelque chose ! » Le quelque chose de l’Andalousie ou du Moulin se reconnaît à ce que nous le fabriquons en même temps qu’il nous fabrique.

La question n’est pas d’être transparent, mais de ne pas arrêter la lumière, d’être translucide. Il y a du plomb dans les vitraux ; dans les êtres humains, bien davantage. Aucun d’eux pourtant qui, en dépit de ce plomb, ne puisse laisser passer quelque reflet dont il est l’unique dépositaire : ne pas le renier, ne pas en priver les autres, toute la morale est là. La transparence est une illusion narcissique : non seulement personne ne peut vouloir être vraiment transparent, mais encore personne ne peut l’être réellement. Il n’est aucune sincérité qui n’échappe à la complaisance, même douloureuse, même masochiste, qui ne se satisfasse, même amèrement, du rôle qu’elle interprète. La transparence radicale obligerait à renoncer à cette complaisance : aucun homme ne peut vraiment le vouloir. Et puis tout aveu entraîne nécessairement une suite infinie de questions nouvelles, de plus en plus complexes. Être transparent, ce serait vite avouer qu’on ne sait pas, qu’on n’a plus rien à dire : aucune sincérité n’accepterait cela. C’est pourquoi encombrer les autres de ses obscurités et de ses vertiges, ou se plaire à les comparer avec les leurs, relève d’une hypocrisie plus perverse que la discrétion, et même que la dissimulation. Personne ne doute des boulets qu’il traîne, ni que les autres n’en traînent aussi : chacun devine pourtant qu’ils ne sont pas le dernier mot, que là n’est pas la vérité des existences. Qui veut sa vie transparente, ou exige de celle des autres qu’elle le soit, témoigne surtout de sa propre inquiétude. Que répondre ? Qu’il ne faut pas s’étonner des zones d’ombre, et tourner plutôt son regard vers les espaces, ou les interstices, où brille la lumière. Nous ne nous comprenons pas nous-mêmes, notre sincérité ne fait que griffer des apparences plus mensongères que le silence, nos intentions nous échappent : en nous, nous ne trouvons jamais que ce que nous connaissons déjà. Si l’introspection a un sens, c’est de nous conduire à faire à la fois le deuil heureux de la transparence et le pari de vivre, cela sans illusions excessives et sans hésitation, en souriant. Prétendre se faire transparent, c’est se penser comme une chose, renoncer au mystère fondateur, s’imaginer maître de soi ; c’est se nier dans sa transcendance, mais aussi dans sa contingence et sa simplicité. Peut-être même est-ce choisir secrètement la mort, en faire son modèle : de là, dans notre société, le succès de cette ambition douteuse. Finalement, la transparence ne vaut que pour les registres de comptes. Mais là, c’est un mot inutile. Il suffit qu’ils soient clairs et ceux qui les tiennent honnêtes.

La vie n’est pas une construction individuelle. Une société n’est pas une addition d’individus. Le monde n’est pas une juxtaposition de sociétés. Le bonheur n’est pas une addition de réussites. Le malheur n’est pas une addition d’échecs. Il y a plus dans la marche qu’une suite de pas, dans l’amour qu’une suite de gestes, dans la pensée qu’une suite d’idées. Et plus dans une vie qu’une suite d’événements. En moi et hors de moi, entre chacun de nous et chacun des autres, existe cette forte et mystérieuse logique du passage, ce grand fleuve qui s’alimente de tout et que je veux bien que vous appeliez relation si vous ne prenez pas, pour prononcer ce mot, l’air idiot de l’expert en nature humaine, s’il rameute en vous l’étrange et l’injustifiable, le diamant et le caillou, s’il vous laisse silencieux et hébété, mais pourtant non accablé, si un peu d’eau sale dans une flache de banlieue, loin de vous pousser à la rumination morose de l’absurde et du contingent, vous reconduit à l’immensité, à l’Amazonie de la pensée, au Sahara du sentiment, au premier jour de tout. Comme le saint Jacques du Soulier de satin, nous existons « dans cet état de transport ». Une vie individuelle n’a de sens que rapportée à l’intraduisible mouvement qui, malgré tout, en dépit de tout, tel un pilote habile et ironique, la conduit. Et ce mouvement de moi à moi, quand je l’éprouve, je le vois tissé de A à Z de la présence des autres, une présence qui déborde, et de très loin, la conscience que j’en ai. Et la vie d’une société, la vie du monde, n’est rien d’autre que cette cascade de débordements incontrôlables qui fait jubiler les cœurs de ceux qui se savent pauvres (c’est très bien !) et grincer les dents de ceux qui se croient riches (c’est parfait !). Vivre, c’est contempler cet excès primordial, se faire docile au mouvement qui y conduit. Vivre ensemble, c’est découvrir dans le scintillement charnel des rencontres le signe chaud du mouvement et de l’inachevé ; c’est se familiariser avec ce mystère inapprivoisable qu’il n’est même pas utile d’appeler réalité.

À mon retour d’Algérie, en 1961, pour panser, comme tant d’autres, quelques blessures de l’âme, j’ai pris rendez-vous chez un neurologue de l’île Saint-Louis. J’ai encore dans l’oreille les mots qu’il sut trouver et qui m’apaisèrent. Mais, plus encore que de ses mots, je me souviens de la salle d’attente où l’on me fit patienter. Ce médecin en avait fait une cabine de navire. Malles, hublots, cartes, gravures élégantes, instruments de navigation, tout y était invitation au voyage, affirmation du voyage. À peine étais-je entré que je me rappelais que quelque chose, d’où je venais, existait avant mon angoisse et que quelque chose, où j’allais, lui survivrait. Ce tourment qui me dévorait était un bouchon sur les flots. En quelques instants, mon attention se détourna de ses imprévisibles et absurdes soubresauts, dont je m’escrimais en vain à chercher la logique, et s’accorda en souriant à l’océan qui le portait. Rendre quelqu’un à lui-même, c’est le rendre à l’océan.

L’enfance pervertie, celle qu’on prend à contresens, absurde refuge. Quand même on voudrait oublier le mélange de sottise précautionneuse, de férocité satisfaite, de sadisme méticuleux et de vicieuse vertu en quoi se résume généralement une éducation, quand même on pourrait retenir de ses jeunes années une vraie pépite de bonheur, un vrai germe de sens prêt à s’épanouir, cet instant-là ne serait encore signe de rien. Quand la mémoire ouvre son cercueil, ce cadavre se décompose. On ne peut jamais remonter à la source de l’enfance. On ne peut que recueillir le torrent ou le mince filet d’eau qui, encore ici, encore maintenant, nous accompagne. Recueillir : retrouver son enfance est un exercice de recueillement, nullement de nostalgie. La source de l’enfance ne se confond ni avec le lieu mystérieux où elle a surgi, ni avec les terres, ingrates ou fertiles, que ses eaux ont traversées. Elle est antérieure à tout ce que peut retrouver la mémoire, à tout instant qu’elle entreprendrait de ressusciter. Elle marque de son signe, de son point blanc, chacun de nos souvenirs ; ce jour de bonheur ou de malheur que nous voulons revivre, elle nous dit qu’il est mort, mais qu’elle, la source, coule en nous comme au premier jour, aussi neuve, aussi vive. Que rien ne l’interprète, que tout s’interprète en elle.

Le nous n’est pas à chercher ailleurs que dans l’étrange et imprévisible vibration qui, à l’improviste, saisit l’âme du solitaire, et la console, et la conforte, et la réjouit. Le nous n’est présent qu’aux espérances naïves. Le chercher dans les complicités d’intérêt, même légitimes, même sublimes, c’est le manquer, c’est l’offenser.

« L’amour qu’un homme se donne à lui-même est comme l’exemplaire de celui qu’il donne à autrui. Mais comme le modèle est plus que la copie, il est convenable que les hommes s’aiment eux-mêmes plus qu’ils n’aiment autrui. » C’est du saint Thomas d’Aquin. L’espace intérieur qu’ouvre l’amour de soi, et qu’il ne cesse d’élargir, est le jardin où poussent, comme autant de fleurs variées, nos affections et nos amitiés.

Un des plus grands poèmes du XXe siècle, Le Fou d’Elsa, est construit sur une faute de français trouvée dans une chanson. « La veille où Grenade fut prise… » y était-il écrit, et non, comme il eût fallu, « la veille du jour où… ». C’est ce jour absent que la poésie va retrouver. Comme l’eau, comme la vie, elle s’engouffre par les brèches ; c’est par nos défauts qu’on nous aime.

« La perception, dit Deleuze, pas la morale. » Il a raison. Le plus vif de notre rapport au monde se trouve dans la perception que nous en avons, dans quelques données immédiates auxquelles la morale devrait se contenter de donner forme, alors que tout son effort, dès qu’elle se rigidifie en quelque solennelle institutionnalisation, est d’obstruer la source d’où elle procède. La seule morale qui vaille est celle qui nous aide à sentir plus finement ce que nous sentons, qui nous élargit l’âme en nous faisant entendre les lointains harmoniques de nos perceptions solitaires et qui nous donne le goût de travailler, avec la même ardeur, à notre progrès et à celui du monde. C’est le contraire que nous voyons. Toutes les instances de pouvoir, grandes et petites, font de la morale un marchepied pour leurs ambitions. Elles se servent d’elle pour interdire à leurs fidèles l’accès à leurs perceptions : ce barrage est la condition sine qua non de leur autorité. Sur ce point, la modernité mondialisée restera longtemps inégalée. Ses moyens économiques, politiques, techniques concourent au même objectif : empêcher les citoyens de sentir ce qu’ils sentent, les convaincre de respecter, quand il s’agit de leurs perceptions, la même ligne de courtoisie qu’ils se gardent de franchir à la perception du percepteur. Ce qu’ils perçoivent ne les regarde pas plus que les affaires des autres contribuables. Ils doivent rester étrangers à eux-mêmes. Jeter un regard sur le chéquier d’autrui ou sur les intuitions de son propre cœur, c’est la même indiscrétion, la même vilenie, la même trahison. Il n’est pas interdit aux citoyens d’exercer leur faculté de perception, mais à condition qu’ils acceptent qu’on la leur bride comme un moteur trop puissant entre des mains novices. Ils ne doivent pas sentir tout ce qu’ils sentent, ils ne doivent pas sentir tout à fait ce qu’ils sentent. Pour les y aider, on a déguisé la morale en maîtresse d’école. Elle leur montre comment, le plus proprement du monde, on peut se séparer de soi.

L’instant est beaucoup plus qu’un fruit à cueillir. C’est une porte ouverte sur de l’absolument autre, sur de l’entièrement nouveau que pourtant je reconnais. Un basculement imprévu dans un mystère qui m’est à la fois étranger et familier. À l’évidence, l’instant me désigne quelque chose, m’invite à aller plus loin. En repliant ses ailes sur le sentiment qu’il me révèle, je le trahis. Non qu’il se cache au-delà de ce sentiment : il s’y tient tout entier, au contraire, mais comme invitation, comme proposition. Ce qu’il désigne, je l’ignore ; mais je sais qu’il désigne. Rien en lui à décrypter, à utiliser. La puissance dont il est porteur est une invitation à contempler, à espérer ; la jeter dans le cabas de l’expérience, la peser sur la balance des plaisirs, c’est la faire s’évanouir. L’instant s’offre en appelant. Il se rapporte à un commencement absolu, proclame un commencement absolu. Vivre un instant comme s’il était le dernier, c’est le prendre à contresens ; ce contresens, plus lugubre que la mort, c’est la seule mort que nous puissions réellement rencontrer. Chaque instant est nécessairement le premier, même et surtout le dernier.

Les citations déplaisaient beaucoup, après 68, à certains jeunes gens qui se prétendaient spontanéistes, spontex comme ils disaient alors. Ils y voyaient une manière odieusement réactionnaire de dissimuler sa pensée et ses sentiments. Peut-être n’avaient-ils pas grand-chose à cacher ? Quand elles ne servent pas de culture aux mondains, les citations sont comme des étoiles qu’on choisit de ficher dans son ciel. Passant de l’une à l’autre, on apprend peu à peu qui l’on est. Ce sont des prises pour l’esprit, des diapasons pour l’âme. On les tient, on les lâche, on en change. Elles rappellent que penser n’est jamais une affaire solitaire et que se référer est souvent le plus sûr moyen de s’inventer. De même que les enfants les plus libres ne sont pas ceux à qui les marques d’affection ont été comptées, les esprits les plus ouverts sont souvent ceux que de fortes relations d’amitié intellectuelle ont jetés au-delà d’eux-mêmes.

Ainsi, de Maurice Merleau-Ponty dans la Phénoménologie de la perception, un livre de 1945, ces lignes qu’on peut apprendre par cœur et se réciter quand on se sent tout près de céder au poison du bavardage : « La parole constituée, telle qu’elle se joue dans la vie quotidienne, suppose accompli le pas décisif de l’expression. Notre vue sur l’homme restera superficielle tant que nous ne remonterons pas à cette origine, tant que nous ne retrouverons pas, sous le bruit des paroles, le silence primordial, tant que nous ne décrirons pas le geste qui rompt ce silence. La parole est un geste et sa signification un monde. »

C’était un personnage singulier, Jean Sulivan. Il donnait ses rendez-vous au Champ de Mars, on parlait en marchant. Il disait que, pour pouvoir dire « bonjour », il fallait toujours commencer par dire « au revoir ». Il conseillait aussi de vivre comme on conduit la nuit, sans prétendre éclairer la route plus loin que ne le peuvent les phares : quelques semaines, quelques mois devant soi, c’est assez. Parfois, au milieu de la promenade, il vous plantait là avec un mot d’excuse et continuait tout seul. Voici quelques perles qu’il avait pêchées. De Malebranche : « Porter assez de mouvement en soi pour aller plus loin. » De Mallarmé : « La mort est un peu profond ruisseau calomnié. » Et, de Chestov, ce raccourci effrayant : « La pensée est fille de la peur. »

« Sept siècles avant Jung, expliquait encore Jean Sulivan, saint Bonaventure a écrit que l’espérance s’enracinait dans l’agressivité. » Si l’espérance chrétienne avait compris cela, si elle s’était souciée d’autre chose que de son confort spirituel, Nietzsche aurait été inutile. L’agressivité, premier étage de la fusée espérance, voilà qui réhabilite cette vitalité que l’éducation chrétienne a amollie, édulcorée, enrobée de pieuses confiseries, ravalée à l’organisation d’une « charité » dont l’humanitarisme moderne, sa copie laïque, a montré la platitude. Et, de même que l’agressivité propulse l’espérance, l’espérance empêche l’agressivité de se retourner contre elle-même, ivre de solitude, dans un geste théâtral et creux ; elle l’incite fermement à produire toujours davantage d’énergie, jusqu’à ce qu’elle parvienne à cette sorte d’incandescence qui désigne à l’humain la frontière du divin, où il se réalise en brûlant.

Autre perle, plus limpide encore, cette pensée de Max Scheler : « L’essence nous attend au cœur de l’émotion. » Quand je lui ai cité cette phrase, cette amie n’a pas pu dissimuler un sursaut où il y avait à la fois du soulagement et du refus, de la joie et de l’inquiétude.

Il y a aussi les citations contradictoires. « Ce n’est pas le chemin qui est difficile, c’est le difficile qui est le chemin », affirme Kierkegaard. En temps de crise, voilà un paradoxe fort utile. Mais Claudel, moins aigu et plus large, parle tout autrement : pour lui, c’est le bien qui est facile, le mal demande des efforts compliqués et tordus. Aucune obligation de croire l’un ou l’autre ; le mieux est encore de préparer sa tisane avec ses propres herbes.

« Penser, disait superbement Stanislas Fumet, c’est céder. » Céder, pourtant, ne lui ressemblait guère. Résistant, incarcéré à Fresnes, chrétien d’une intrépide liberté intellectuelle, il aurait répondu par un rire éclatant à qui lui aurait demandé devant qui ou devant quoi la pensée doit céder. Certainement pas à l’opinion d’autrui, surtout pas à celle des puissants, ni à celle du plus grand nombre, ni à celle des savants. Encore moins à la très hypothétique pensée de l’Histoire, encore moins à l’esprit du temps. À quoi l’on choisit, au fond de soi, de se rendre, on est seul à le savoir ; encore n’est-on pas certain de pouvoir en rendre compte. Céder, déposer les armes : dans le domaine de l’esprit, c’est l’acte le plus libre, le plus secret, le moins récupérable, le seul qui ne frustre pas, le seul qui permette de combattre sans ressentiment, sans recherche de justification ni de gloriole, sans retard ni impatience, ce qui doit être combattu. Sans cette reddition intime dont j’ignore la nature, sans cette distance un peu farouche qui me rapproche des autres plus qu’elle ne m’en éloigne, je suis le jouet des circonstances, je suis une boule de billard qui proclame sa liberté. Comme ces mondains stupides qui pensent « créer des événements », je me bricole un sens de papier, je m’invente des instants sans écho, vaguement reliés par des chevilles d’opportunité où je feins de voir mes valeurs, ou par une continuité de nécessité mollasse que je baptise liberté. Flottant dans le non-sens, dans ce que Fumet appelle le contre-être, je me raidis dans une affirmation de moi-même d’autant plus virulente que je la sais plus fragile, plus factice, plus puérile.

Je ne manquais jamais de citer aux  stagiaires cette phrase de Montaigne : « Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire hors, comme fait le vin et l’amour. » Et je l’accompagnais rituellement du même boniment. L’amour, je le craignais, ne serait pas au programme de la session, et il nous faudrait nous contenter du vin de la cantine. Qu’au moins nous profitions de la parole ! Mais qu’est-ce qu’un parler ouvert ? Quelle différence entre un parler ouvert et un parler fermé ? Celle-ci, peut-être : si vous me parlez fermé, vous cherchez à me conduire là où vous voulez que j’aille ; si vous me parlez ouvert, vous me reconduisez à un départ. Le parler fermé est nécessairement inauthentique. Seule compte pour vous la conclusion à laquelle vous voulez que je parvienne ; vous m’attendez à ce tournant. Naturellement, pour me faire oublier que vous me parlez fermé, et pour l’oublier vous-même, vous vous faites le fondé de pouvoir d’une grande cause, d’une idée noble, d’un sentiment immense ; vous me vendez de la civilisation, de la liberté, de la religion, de la justice. Si, au contraire, vous me parlez ouvert, vous n’avez rien à me vendre, vous ne cherchez à me conduire nulle part. Vous m’invitez à soupeser avec vous le poids de votre pensée. Même si je suis en désaccord avec elle, je peux me sentir d’emblée partie prenante de votre recherche. Vous m’invitez à parcourir ma durée intérieure et à en nourrir ce présent que nous partageons. Nous ne sommes plus dans le simulacre. Nous ne sommes plus des acteurs.

Une chose lue je ne sais où et qu’au fond de moi j’ai toujours sentie : quand je fais quelque chose de mal, je sais que c’est moi qui le fais ; quand je fais quelque chose de bien, je sais que ce n’est pas moi. Ce que je fais de mal est trop petit pour moi, ce que je fais de bien trop grand.

Un mot superbe d’Aragon trouvé dans un livre de Jean Ristat. Un journaliste leur demande à tous deux si l’écriture est un plaisir. Ristat répond un peu vite : « Oui, mais c’est un plaisir solitaire. » Et Aragon de corriger : « Non, c’est une solitude. » Cette nuance est vertigineuse, et Jean Ristat fort élégant de ne pas nous en avoir privés.

Pour le philosophe chinois Möng-tseu, dont le nom fut latinisé en Mencius, le grand homme est celui qui « garde le cœur rouge de l’enfant ».

Deux textes auront tenu le coup toute ma vie, l’un pour me redonner le moral, l’autre pour m’aider à me débrouiller dans la morale. Le premier est de Claudel, dans Le livre de Christophe Colomb, découvert à quinze ans. Les caravelles sont perdues. Il n’y a plus d’eau, plus de bœuf salé. (Heureusement, remarque Christophe Colomb, ça donne soif, le bœuf salé. Comme il n’y a plus d’eau…) Dans l’équipage, ça gueule sec. Les matelots ont de l’idée : ils forment un syndicat. Mais le capitaine leur annonce que les choses vont encore plus mal qu’ils ne le pensent : la boussole s’est affolée et il a jeté à la mer cette petite boîte inutile. Les matelots : « Il a jeté la boussole à la mer ! » Christophe Colomb : « Il nous reste le soleil. » Et, à cet instant, de tout là-haut, la voix du mousse : « Terre ! » Le second texte est un propos des stoïciens : « Avoir la résignation de supporter les choses qu’on ne peut pas changer. Avoir le courage de changer celles qu’on peut changer. Avoir la lucidité de distinguer les unes des autres. » Tout ce qui, dans ma vie, s’est à peu près inspiré de ces deux textes m’a rendu heureux. Le reste, beaucoup moins, ou pas du tout. Mais s’il n’y avait pas ce reste, pourquoi aurais-je besoin de textes ?

VI.

Les signes morts de la modernité

Ce qui reste de l’expérience humaine quand, privée de sa singularité vivante, coupée de ses arrière-plans, châtrée de sa contradiction intime, en un mot dévitalisée, elle devient un produit qu’on colporte, Tchouang-tseu le désigne d’un mot sans équivoque : les excréments. Dépouillée de sa tension vitale, toute réalité – matérielle, intellectuelle ou spirituelle -, devient excrémentielle. Par bien des aspects, notre société me semble encourir un jugement de cette nature. Une triple pétrification – de la réalité matérielle par l’objectivation économique, de la réalité intellectuelle par l’objectivation médiatique, de la réalité spirituelle par l’objectivation des valeurs – rend presque incompréhensible la « recherche de la base et du sommet » dont parlait René Char, principe vivant de l’existence individuelle et de la vie collective. La réduction à l’excrémentiel n’est pas liée à la vulgarité de telle ou telle préoccupation mais à la trahison, par son objectivation, de ce principe vivant. Cette trahison transforme toute réalité, si noble et riche de sens qu’elle pourrait être, en résidu. Rien n’empêcherait théoriquement un film porno d’être vraiment vivant s’il se trouvait habité, ne serait-ce qu’une seconde, par ce je ne sais quoi, ce presque rien – ce mystère retrouvé – qui rendrait ce qu’il présente à sa vérité. Et rien ne garantit, à l’inverse, qu’un spectacle hautement culturel ne puisse devenir excrémentiel. L’excrémentiel est le résultat de la trahison de l’être, de l’évacuation de l’être, de la reconduite de l’être à la frontière. Devant cet excrémentiel, qu’on peut appeler plus gentiment le fané, l’indignation et la révolte ne marquent pas une énorme différence avec l’indifférence et l’acceptation. Si, comme je le crois, l’ensemble du discours médiatique, politique, culturel, relève aujourd’hui de cette catégorie du fané, ce qu’on en pense et ce qu’on en dit est de peu d’importance : la vraie question, dans l’entreprise, dans la politique, dans les médias, est celle de la relation qu’on entretient, au fond de soi, avec ce fané, et de l’audace avec laquelle on dévisage les culpabilités qu’il nourrit, les élans qu’il interdit ou dont il protège, la mort qu’il garde au chaud, la vie qu’il laisse au frigo.

« On ne me fera jamais avaler, écrit Maurice Bellet, que ce monde d’hyperpuissance technique n’est pas un monde fondamentalement fou. » Ce qui ne commence pas par ce constat élémentaire est dépourvu d’intérêt. Le mouvement de la modernité – management, communication, challenge, compassion, etc. – nous conduit dans la cour de l’hôpital psychiatrique. Et il ne suffira pas, pour conjurer cette menace, de répartir plus équitablement la folie. Sur ces bases, nous pouvons commencer à réfléchir, et d’abord sur nous-mêmes. Car la fêlure collective fêle chacun d’entre nous, ou révèle ses failles. Douloureuse et vaguement humiliante, cette expérience irrécusable est finalement bénéfique. Plus il triche avec la question du sens, plus le monde moderne nous oblige à nous la poser, et de la façon la plus personnelle qui soit. Plus il nous isole, plus il nous conduit à nous demander ce qui nous relie vraiment aux autres.

Nous avons quadrillé, du même mouvement, le monde et la conscience. Nous les avons coupés, l’un et l’autre, de leurs racines et de leurs sources. Faisant d’une rationalité déraisonnable le tout de l’être, nous avons décidé, contre toute évidence, que cette folie nous ferait faire des progrès et que la frustration qu’elle nous vaudrait serait une libération. Nous avons fait de cette folie et de cette frustration les deux ressorts de ce que nous appelons le développement, concept magique et confus où nous voyons désormais non seulement le principe de l’évolution du monde, mais encore la règle de vie qui nous conduira au bonheur. Et quand, revenant à nous, nous doutons de notre raison, nous nous reprochons aussitôt notre orgueil et rions de notre démesure.

Entre la réalité vécue et la jacasserie publicitaire où sombre la parole publique, le joint est définitivement cuit. Les parlotes sur la question ne sont utiles qu’aux fournisseurs de petits fours. Tous ceux, conservateurs ou progressistes, qui disposent d’un pouvoir, grand ou petit, politique ou économique, culturel ou social, syndical ou patronal, officiel ou officieux, cynique ou humaniste, laïque ou religieux, travaillent aujourd’hui, volontairement ou non, consciemment ou non, à l’enfermement général et à la régression collective. Non que je rêve d’une société sans pouvoir ! Vivant depuis quelque temps à la campagne et découvrant les joies paisibles et exigeantes du bricolage, je raisonne en plombier : le joint est foutu, voilà tout, changez-moi ça, ou ne me dérangez plus.

« L’homme et la génération d’hommes qui, dans un éclair de lucidité, discernent la nature du danger, savent que s’ils acceptent de s’insérer dans le système, celui-ci les broiera. » Cette phrase décisive de François Mitterrand a été citée à la télévision par sa femme. Peu m’importe de savoir comment on peut tenir un tel langage et s’installer au sommet du système en question : ceux qu’épargnent les contradictions jetteront la première pierre. Je préfère me pénétrer de ce propos et le commenter d’un mot : vrai.

Première erreur : nous sommes vivants, donc le monde est vivant. Deuxième erreur : le monde est mort, donc nous sommes morts. Réalité : nous sommes encore vivants dans un monde déjà mort. Je n’imagine personne en qui la joie d’être vivant serait un sentiment moins fort que la tristesse de vivre dans un monde mort. Je n’imagine pas non plus un vivant qui s’accommoderait de cette situation.

Ce vieux Papou qui tire tranquillement sur sa pipe en contemplant les allées et venues de monstrueux engins de déblaiement parle comme les moins tricheurs des penseurs occidentaux : « Contre ces choses-là, dit-il, il n’y a rien à faire. » Il n’en est pourtant nullement abattu.

« L’espèce humaine vit sous une sorte de régime d’empoisonnement interne – si je puis dire – et je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon existence. Ce n’est pas un monde que j’aime. » Empoisonnement interne : ce mot de Claude Lévi-Strauss, prononcé à 96 ans, fait sursauter Philippe Sollers. « Et ce n’est pas un métaphysicien ! » s’écrie-t-il. Juste. Empoisonnement est un mot de médecin, de praticien, de formateur : il décrit de l’incontestable. Il est frappant de constater à quel point la modernité mondialisée fédère contre elle des oppositions venues de tous les horizons. C’est l’être humain lui-même qui est désormais à défendre en tant que sujet de sens, pouvoir d’initiative, liberté créatrice. Deuxième version de La rose et le réséda, celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas combattent encore côte à côte.

Les vols se multiplient dans ce supermarché, les clients sont désormais invités à présenter leurs sacs aux caissières. La mesure est illégale et, de surcroît, aussi inefficace que désagréable. Mais tout le monde connaît tout le monde dans ce village, pas question d’ouvrir des conflits. J’observe avec intérêt les stratégies de contournement des clients. Beaucoup laissent leurs cabas dans leur voiture et entassent leurs achats dans le caddie. Ce matin, un homme a levé très haut ses trois sacs et les a rapidement agités devant la caissière, dans un geste à la fois conciliant, agacé et impérieux. Si le personnel politique n’était pas empêtré dans son supposé pragmatisme, paralysé par l’archaïsme de ses ambitions et asphyxié par sa vision comptable, il s’interrogerait, toutes affaires cessantes, sur le sens de ce geste. Une fois, au moins. Une toute petite fois : et tout changerait.

« Nous, scientifiques, écrit avec quelque emphase un éminent savant, savons combien notre condition humaine, équilibre entre le corporel, le cérébral, le spirituel, est à la fois vulnérable et aléatoire. » J’en suis resté à SO4H2 mais cela, je le sais aussi.

En 1948, alors que la reconstruction du pays et le progrès de l’économie, sans oublier divers règlements de comptes, occupent tous les crânes, Jacques Ellul, dans un texte intitulé Présence au monde moderne, écrit ceci : « Ce n’est pas en s’attaquant directement [aux structures], en essayant de faire des modifications spectaculaires, en voulant reconstruire un monde de toute pièce que l’on peut arriver à un résultat. La seule attaque efficace contre les structures, c’est d’arriver à leur échapper, d’arriver à vivre en marge de cette société totalitaire, non pas en la refusant simplement, mais en la passant au crible. » Ellul avait vu juste. On n’arrêtera pas le bulldozer technico-économique. Il n’est pas susceptible d’être moralisé. Il donne une forme et une puissance nouvelles aux vieux démons de l’humanité. Il les déguise en valeurs. Il est « le nœud de la véritable religion moderne, la religion du fait acquis – religion de qui dépendent les religions inférieures du dollar, de la race ou du prolétariat, qui ne sont que des expressions de la grande divinité moderne, le Fait-Moloch. »

On annonce que deux cents chercheurs vont se rassembler à Grenoble pour étudier la crise de la société française. L’ambassadeur des chercheurs a la voix douce et le parler nuancé. Oui, la société française est en crise. Non, cela ne peut plus durer. Oui, il faut la gouverner autrement. Comment ? demande la journaliste. Très simple. Il faut que les gens adhèrent aux analyses et aux constats qui s’imposent. Devant une réponse comme celle-là, je choisis mon camp. Je suis du côté des citoyens que la science des chercheurs n’éblouira pas plus de trente secondes. Qui se diront qu’il y a des gens qui ont le cerveau vraiment bien irrigué, voilà, que d’autres sont meilleurs pour jouer au foot. Et qui, sur cette bonne pensée, reviendront à leurs activités. Je suis du côté de ces paumés, de ces paumés ignorants et lucides. Non pas par populisme. Par instinct et par raison. Je ne crois rien de ce qu’on me raconte quand on veut me vendre du crédit ou une bagnole. Encore moins quand on veut me fourguer des idées. Plus vite que le cochon ne sent la truffe, je flaire derrière tout cela les intérêts d’une équipe et, ces intérêts-là, comme il est dit à la fin du Traité du style, je les conchie dans leur totalité. Proposeraient-elles la solution miracle pour volatiliser la mondialisation que je ne verrais rien d’autre dans ces équipes-là que les meilleures vendeuses de cette mondialisation. J’entends d’ici les chercheurs hurler à l’obscurantisme, à l’irrationnel, au complot contre la démocratie, contre l’intelligence, sûrs, naturellement, que l’intelligence, c’est eux. Cris inutiles. On ne met pas le vin nouveau dans de vieilles outres. S’ils parlent à l’homme moderne sur ce ton de suffisance, si l’absorption de quelques livres les a écartés du sentiment commun et comme centrifugés de ses angoisses, c’est qu’ils n’ont pas trouvé grand-chose. « Boîtes à fiches », disait Péguy.

Faute d’un renouvellement presque impossible, la pensée bourgeoise doit choisir entre les deux artifices cousins que sont le cynisme et la dénonciation vertueuse. La fureur affairiste et le prurit moralisateur ont ceci de commun qu’ils font perdre, un à un, tous les points de contact avec la réalité. Fuite dans l’action, fuite dans la pureté, deux façons d’exalter le moi qui rejettent au second plan ce qu’on pourrait appeler une sensibilité actuelle, c’est-à-dire un effort constant, fervent, pour sentir, sous les affûtiaux sordides qu’on lui impose, battre le cœur d’un peuple, pour deviner ce dont il souffre, ce qu’il désire, pour chercher ses aspirations secrètes, pour entrevoir, à l’infini, l’horizon qu’elles désignent. Ce cœur à cœur, ce corps à corps avec le monde, la révolution industrielle et ses suites nous l’ont rendu inimaginable en nous encombrant de toutes sortes d’obligations inutiles, de sujétions, de révérences qu’une meute de larbins diserts ne cesse de multiplier et de commenter. Que faire ? L’activité fébrile de la bourgeoisie n’est pas la réponse : elle tisse ce qu’il faudrait défaire. La morale de la bourgeoisie n’est pas la réponse : elle n’est plus qu’un saupoudrage de principes desséchés ou de vertus fabriquées à la chaîne. L’inspiration bourgeoise classique, de droite ou de gauche, n’est plus capable d’étreindre le monde.

« Il faut savoir si tu es dedans ou dehors. » Cette phrase déclenche en moi une insurmontable répulsion. Les seuls bons souvenirs qu’elle rameute sont ceux de l’enfance. Sur la cour de l’école ou dans les tourbillons de poussière du patronage, on demandait à qui passait à portée de croche-patte ou de ramponneau : « T’es avec nous ou contre nous ? » C’était un jeu et, pour le jouer, tout le monde était d’accord avec tout le monde ! Quand il ne s’agit plus de jouer, la même phrase devient une vilenie. Me demander si je suis dehors ou dedans, c’est m’obliger à choisir entre la prison ou le bannissement. Un homme libre ne parle pas ainsi à un homme libre.

Ce n’est pas le déploiement des attitudes soignantes, avec ce qu’elles charrient de résignation secrète et de volonté de puissance compensatoire, qui rendra l’air respirable. Quand soixante-cinq millions de Français, au hasard de leurs marottes, de leurs soucis, de leurs passions se transformeront en autant d’intervenants pressés d’oublier leur douleur pour courir soulager celle de leurs voisins, ils ne formeront pas l’admirable société mi-technique mi-humaniste que les patrons célèbrent à la fin des banquets sous le regard taquin et complice des syndicalistes invités, mais le plus formidable hospice d’aliénés que la terre ait jamais porté.

Un peuple, une société, un monde est en train de crever d’un cancer qui lui court de partout ; les spécialistes se demandent s’il vaut mieux soigner d’abord le cor de son pied gauche ou l’œil-de-perdrix de son pied droit. Et les citoyens d’envoyer des fonds au pédicure. Ils n’ont pas encore compris, ces braves dépanneurs universels, que les malades, c’est eux. Ils souffrent d’un manque de fer, ils doivent manger des lentilles ! Et, pour les yeux, des myrtilles ! Carence de fondamental, carence gravissime, carence létale. Entre eux et les choses, entre eux et les autres, trop de préservatifs mentaux. La vie ne leur va plus au cœur et ils ne vont plus en son cœur. Ils sont désamorcés. On leur raconte qu’ils sont des acteurs ! Les pauvres ! Des pétards abandonnés qui se tortillent sur la prairie pour la distraction des vaches !

« On ouvre ! », dit le chirurgien. Et, comme toute ouverture, ça saigne. Mais ne pas se laisser prendre à la métaphore. Dans l’ordre de l’existence ou de la société, le passage sur le billard n’est pas la préparation à la guérison : c’est la guérison elle-même. L’ouverture n’est pas l’acte de chirurgie esthétique, ou culturelle, ou sociale, ou politique, ou morale, qui remettrait le train sur les rails, les pendules à l’heure, les compteurs à zéro. C’est la vie. Non pas le moyen : le but ; le but dans le moyen, le moyen reconnaissant et engendrant le but. Vivre, c’est se laisser opérer, se laisser ouvrir. C’est accepter que le sens et les sens soient en relation vectorielle, c’est chercher le sens que les sens appellent. Le personnage que la modernité appelle acteur est un homme qui triche avec l’ouverture. Il aménage en lui un domaine réservé grâce auquel il pense se distancier de son jeu social névrotique, un domaine qu’il voudrait baptiser authenticité. Il se raconte qu’en se comportant à l’extérieur de manière ouvertement factice, il protège en lui cette zone d’authenticité. Ainsi pense-t-il gagner sur les deux tableaux : être un agent social efficace, d’un côté, une conscience autonome, de l’autre. Mais plus l’acteur joue, plus il se heurte à cette zone de lui-même qui ne joue pas, qui ne s’exprime pas. Et moins il peut y entrer. Il s’aperçoit alors qu’il est prisonnier à l’extérieur de lui-même. Et plus il joue, plus il s’enferme. Et plus il s’enferme, plus il a besoin de jouer pour oublier la prison. Comédien famélique, il accepte toutes les pannes.

On peut constater ce qui a été – ou ce qui s’est – réalisé dans une existence humaine, mais la réalisation, avec ce qu’elle suggère de développement purement endogène, ne saurait être un principe de vie ; cette idée mercantile et racoleuse porte en elle la lourdeur de la société narcissique et fébrilement défaitiste qui tente de la vendre. Un homme n’est pas une firme, son existence ne consiste pas à dérouler une chaîne de possibilités, puis à le faire savoir. L’autonomie de la personne humaine, parce qu’elle est de nature spirituelle, est immédiatement ouverte et partageable. La réalisation comme principe de vie implique forcément le temps mort de la stratégie, de la tactique, du choix des objectifs. L’existence humaine ne peut accepter de tels désengagements. Les autres ne sont ni le terrain de notre volonté de puissance, même tempérée de compassion, ni le champ de manœuvres de nos vertus. La présence des autres nous impose l’horizon de l’inachevé ou de l’infini. Elle nous interdit l’installation dans le temps et la réalisation par et dans les choses. Dans les parages de l’installation et de la réalisation, c’est la mort qui fait son beurre : qui ne veut pas le comprendre consent inutilement à un grand malheur.

Si je pense que ma tête va mieux que le mois dernier parce que j’ai mangé davantage, je suis un imbécile. Si je pense que le moral des Français est en hausse parce qu’ils consomment plus, je suis un expert.

Marquer des points, voilà le sens de la vie, l’honneur de l’humanité, sa mission sacrée ! Des points pour le fric, des points pour le pouvoir, des points pour la bienfaisance, des points pour la justice, des points pour mon image, des points pour la gloire, des points pour mon cul, des points pour mon gang, mon parti, ma culture, ma révolte. La même histoire, tout ça, aveugle et inerte : surtout pas de faille dans ma motivation, pas de contradiction dans ma conscience, pas de nœuds à ma chaîne ! Surtout que je ne soit pas un autre ! Le confort du tank.

Je ne puis éprouver une vraie sympathie pour les gens que je ne sens pas taraudés par la sourde passion d’échapper à la décourageante pesanteur qui nous accable. Sans cette mise à distance du monde, qui ne s’exprime pas forcément par des mots, les plus belles vertus, le courage, la générosité elle-même, s’entachent d’une résignation qui les annule. En revanche, rien ne peut me rendre plus d’énergie que de sentir en quelqu’un la volonté de ne pas se laisser dévorer par ce mensonge diffus, ces séductions captieuses, ce langage mielleux, toute cette débâcle peinturlurée en victoire. La fierté de vivre, le goût des autres, la rage de ne pas sombrer, voilà les mouvements élémentaires qui fondent cette résistance ; elle s’exprime par une colère dépourvue de haine et par un parti pris d’affirmation dénué d’orgueil.

Dans une émission sur la dépression, une jeune femme témoigne : « Je vis dans un monde à part ; pour en sortir, il faudrait que ma vie me plaise, et elle ne me plaît pas. » Elle dit aussi : « Je suis bien dans ma bulle, là on ne m’atteint pas, là on ne me fait pas de mal. » Elle n’est pas malade. Elle a raison. Même dans l’angoisse, même dans les pleurs, c’est elle qui tient le bon bout. Jusqu’au dernier pâté de maisons, résister.

Être dans le monde, dans l’époque : pas du monde, pas de l’époque. S’étouffer dans le polochon du temps, en faire son terrain, sa pelouse, son champ de bataille, quelle platitude, quel ennui ! S’imaginer d’un autre monde, quelle folie ! Il nous faut l’aller et le retour, l’« état de transport », l’échappée pour on ne sait où. Le grand écart.

Entre tolérance et intolérance, qui hésiterait ? Mais mon cœur ne bat guère plus pour la première que pour la seconde. La tolérance, je la tolère faute de mieux. Quelque chose me dit que c’est la version policée, diplomatique, sceptique, intelligente, de l’intolérance. J’ai beau faire, je n’aime pas ce vieux couple. Il y manque l’amour, l’étreinte, la rencontre, l’audace, la liberté, la vie. Je cherche autre chose. Intolérance, tolérance, rance…

Non, Monsieur le Contrôleur que j’ai interrogé sur le quai de la gare de Lyon pour vous demander si c’était bien là le train de Nevers, je n’ai pas commencé par le bonjour obligatoire. Je vous ai parlé poliment, gentiment même, mais je n’ai pas commencé par bonjour. Bien m’en a pris puisque cela vous a permis de m’articuler en pleine poire un bon-jour Mon-sieur où il y avait des envies de meurtre. Ah ! Monsieur le Contrôleur, c’est tellement plus compliqué que vous ne le pensez ! La gare de Lyon, pour des gens comme moi, c’est une affaire de famille. Tout gosse, j’y venais voir partir et arriver les trains en compagnie d’un copain natif du Nivernais. Et mes vacances d’alors – troisième classe, banquettes de bois – ont toutes commencé là. Donc, à la gare de Lyon, pour le rêve et pour la réalité, c’est la même voie. Je n’ai pas l’honneur de vous connaître, Monsieur le Contrôleur, mais ce que vous faites, je le sais depuis toujours. Vous êtes dans mon paysage, vous n’êtes pas un étranger. La conversation avec vous, je la prends en marche : il y a si longtemps que nous sommes là, vous à contrôler mon billet, moi à craindre de rater mon train. Quand je vous dis « Pardon, c’est bien le train de Nevers ? », il y a des tonnes de choses là-dedans, des paquets de réalité, une histoire si solide, tant de confiance ! Quand un mot en sous-entend d’autres, les grammairiens appellent cette figure synecdoque. Peu importe le terme : ce qu’il signifie, je n’arrive pas à croire que vous ne puissiez plus le sentir. Une gare, ce n’est plus cette magie, ce lieu de lourde attente enfumée où les adieux fabriquent autant de commencement que les retrouvailles ? On n’y célèbre plus, au beau milieu de la ville, les noces de la solitude et de la foule ? Il n’y a plus rien à y sentir, à y rêver, à y retrouver ? Il faut y apporter, comme autrefois son pain et son jambon, ses signes et son bonjour calibré ? Je veux bien vous dire, Monsieur le Contrôleur, le mot qui va reposer vos nerfs. Mais prenez garde, il sent la défaite.

Une fois admis qu’il y a un bon ou un moins mauvais usage de tout, y compris du diable, il faut accuser le téléphone portable d’attenter à la fois à notre solitude et aux aspects les plus profonds de nos relations avec les autres. La solitude oblige, à certains moments, à se condamner à soi-même : la possibilité d’ouvrir un portable transforme l’expérience en simulacre. L’engin maudit annule tout, triomphe de tout, de la forêt vierge, du désert, de la marche anonyme dans un quartier de Paris. De surcroît, il entretient chez son propriétaire un sentiment d’importance encore plus délétère que ridicule. Chaque sonnerie fait de lui le commandant d’un paquebot qu’on réveille au milieu de la nuit, le responsable d’un service d’urgences médicales, l’employé dévoué d’un SOS quelque chose. Cet allô ? angoissé et démonstrativement attentif qu’on entend désormais partout se paie comptant en vacuité mentale et en accumulation d’angoisse. J’imagine deux amoureux qui en sont à la rupture. Ils ont besoin de silence et de paix : la petite boîte noire leur est un méchant prétexte aux bavardages inutiles, elle les incite à gratter leurs plaies et leur suggère d’inventer de dérisoires arrangements. Toute ma vie, comme on dit dans les quartiers pauvres, j’ai pris les transports, bus, métro, train de banlieue. La diversité des êtres dans leur lassitude tranquille, dans leur souriante résignation, a toujours eu pour moi un grand sens. J’aime ces situations ordinaires, superficielles avec profondeur. J’aime ces histoires mensongères qu’on plaque sur des inconnus, ces instants d’intérêt soudain, ce désappointement de voir disparaître un visage qu’on contemplait, un corps qu’on désirait presque. J’aime ces banalités immenses que le silence tient en suspens et où l’on sent flotter un mystère familier. Nous nous y engloutissons ensemble, nous les provisoires ; ensemble, nous nageons entre apparence et réalité, entre illusion et vérité. Là est notre vrai pays, nous y sommes moins méchants qu’ailleurs. Mais ce pays-là ne vit que de notre silence, de notre indifférence patiente, de notre incognito, de notre fatigue posée à côté d’autres fatigues. Une sonnerie mal élevée et il s’évanouit aussitôt ; nous redevenons des étrangers masqués.

La hiérarchie catholique n’a pas trouvé que l’abbé Pierre avait perdu la tête quand il craignait qu’un non au référendum sur la constitution européenne ne fût une mauvaise action. Par contre, quand il a avoué avoir connu l’amour charnel, les cadres dirigeants de la foi ont crié haro sur le pauvre homme ! Depuis, en révélant post mortem qu’elle aussi avait connu le plaisir, Sœur Emmanuelle s’est mise à l’abri des reproches. Un évêque était allé droit au but et avait déclaré l’abbé Pierre gâteux. Un autre se montrait plus vicieux : pour lui, de telles révélations susciteraient dans le peuple chrétien la joie mauvaise et rassurante de voir « un héros fauter ». On ne peut avoir une idée plus méprisante de ses frères et sœurs. Décidément, toutes les boutiques se ressemblent. Je ne crois pas que l’humanité de l’abbé Pierre incite les gens à la facilité. Ils l’aiment, cet homme. En finir avec les mômeries d’une pureté imaginaire, apprendre de sa bouche même qu’il est du même bois qu’eux, très inflammable, voilà qui doit suggérer à beaucoup que, s’il est comme eux, c’est qu’ils sont comme lui. La réversibilité des mérites, la communion des saints, on m’avait dit que c’était là le fond même du christianisme. Sans doute en est-on maintenant au marketing de la vertu.

La dame ou le monsieur a mal dormi. Des rêves comme des godasses. Trop de fromage au dîner, peut-être, les impôts, un point perdu sur le permis, le sentiment d’inutile laissé par une autre dame ou un autre monsieur, la pluie au petit matin, une journée de plus… La dame ou le monsieur secoue sa torpeur, range ses états d’âme. Aujourd’hui, on boucle le magazine, il faut le titre de couverture. La dame ou le monsieur ouvre son ordinateur, contemple la corbeille à papier, songe à ce qui l’aura remplie ce soir, et écrit en grosses lettres rouges : « Vivez votre sexualité ! »

Réception dans un organisme culturel dont j’ai autrefois bien connu le patron. Un petit couple à qui il n’a pas échappé que je bénéficiais du tutoiement présidentiel multiplie les attentions à mon égard, s’indigne de mon verre vide, me bourre de petits fours, m’interroge sur mes projets littéraires, etc. Le vin est bon. Je leur raconte que je prépare un livre sur Patrick Poivre d’Arvor. Ces deux-là, que l’ambition rend idiots, encaissent tout. Parfait. Le grand chef nous aperçoit. Il s’empresse de venir me témoigner l’affection indulgente, nostalgique et rassurante qu’on réserve aux copains de la communale qui n’ont pas trop bien réussi. « Alors, mon petit vieux ? » s’exclame-t-il. Le petit vieux ne va pas louper son coup. « Tu sais, répond-il en désignant les deux oiseaux, je viens d’avoir une passionnante conversation avec cette dame et ce monsieur. Nous sommes tout à fait d’accord, eux et moi. Les projets culturels n’ont plus aucun intérêt. Il n’y a que Baudrillard pour y voir clair. Le gouvernement se plante, mon ami, et l’opposition avec. Tous les trois, nous sommes des libertaires mystiques et nous n’attendons plus qu’une chose : le grand bordel final. » Voir ces tourtereaux se décomposer ante mortem est une délicieuse volupté. Le visage féminin se défait plus vite ; ce qu’il a de laid l’emporte instantanément sur ce qu’il a d’agréable. Le masculin, lui, s’alourdit lentement, irrémédiablement, bovinement. « Vous savez, leur dis-je en prenant congé de ce qui reste d’eux, je vais vous faire une confidence : après le Poivre, je pense à un Christine Ockrent. Bonne réussite, mes amis ! »

Docteur Jekyll et M. Hyde, en voilà une bonne affaire. Elle était autrefois largement exploitée. De braves types s’imaginaient diaboliquement schizophrènes parce que des envies bizarres leur poussaient aux marges de leurs existences d’employés fidèles et de maris dévoués. La version moderne est plus inquiétante. On la trouve chez des patrons et des hommes d’affaires portés à la religion ou entichés de révolution. Plus critique qu’eux, plus zhumain, tu meurs. Des gens à tu et à toi avec la vie. Vibrants comme des perceuses électriques. Le cœur sur la main, la main sur le cœur. Puis, le lundi matin, bourrés de liberté, ils s’en vont tout gaiement, la tête hors du doute, aggraver la cruelle absurdité du monde.

J’apprends de ce spécialiste des randonnées pédestres que ne s’intéresser ni à la topographie du terrain ni aux noms des plantes, c’est marcher idiot. J’aurai décidément tout raté. La prochaine fois, j’emporterai des manuels d’onomastique végétale et je prierai les ânes de rencontre de valider mes connaissances.

Ainsi, pour que la victime ou la famille de la victime puisse faire son deuil, il faut que le coupable ait été condamné au maximum. Si moitié de peine, moitié de deuil. Si quart de peine, quart de deuil. Si pas de peine, pas de deuil. Les charlatans qui ont inventé cette ânerie et ceux qui la répètent avec cet air d’importance que donne la proximité de la science, peuvent être contents d’eux : ils enchaînent des malheureux à une haine qui ne les lâchera jamais. Aujourd’hui enfin, une femme a donné la réponse que j’attendais. Il y a trente-neuf mois, sa fille a été assassinée. Le verdict a été rendu, le coupable condamné au maximum. Une écervelée lui plante un micro sous le nez et, comme à l’accoutumée, lui demande, l’air entendu, si elle va pouvoir enfin commencer son deuil. C’est son job de poser cette question : pas plus compliqué que de faire poinçonneuse aux Lilas. « Depuis trente-neuf mois, répond cette femme, je pense que cette formule n’a pas de sens. » Me voici aux anges. Aux anges pleurant, disait Rimbaud.

Cet ouvrier parle d’une journaliste célèbre chez qui il a travaillé. Il dit, propos accablant pour le monde où nous sommes, qu’elle a un côté humain. Jadis, une interview de Jacques Brel, dans laquelle il énonçait des vérités premières sur l’amitié, avait pris des allures de révélation messianique. Après quelques millénaires de civilisation, l’humanité est devenue une disposition qu’on salue, une particularité qu’on signale.

Dans cette grande demeure, là-bas, dit l’agent immobilier en baissant la voix, s’est installée une sorte de secte. Vivent là des gens, des gens… disons-le sans hésiter, des gens d’une autre couleur. Laquelle, cela n’a pas été nettement établi, mais une autre couleur. La maison n’est pas sans charme : la visite a duré un bon moment. L’agent immobilier est heureux de se confier. Il a parlé avec ces gens, avec la femme surtout, qu’il a trouvée fort aimable. « Vous savez, me dit-il soudain, comme soulagé, elle raisonne comme vous et moi… » Aucune arrière-pensée, aucune mauvaise ironie n’effleure cet homme. Il annonce une bonne nouvelle, il est heureux de partager une magnifique découverte. À la cinquantaine, une dimension inattendue de l’humanité lui est révélée. Aller d’abord à l’explication la plus simple. L’épingle, disait Alain. Quand un nourrisson pleure, chercher d’abord l’épingle.

Il y avait une fabrique de fleurs artificielles dans la petite rue du Soleil, proche de la Place des Fêtes, où j’ai vécu quelque temps au début des années quatre-vingt. Le chauffeur de taxi qui m’avait conduit à mon nouveau domicile avec mes trois valises croyait savoir que, de tout Paris, c’était la rue où l’on assassinait le plus. Je n’y fus pourtant témoin que d’une seule violence. Un automobiliste avait laissé sa voiture sous mes fenêtres en oubliant un autoradio qui, de toute sa puissance, envoyait la Symphonie héroïque à l’assaut du quartier. La porte de la fabrique s’était brusquement ouverte. Un gros homme en blouse blanche, qui semblait au comble de l’anxiété, en était sorti. S’était dirigé furieusement vers la voiture. Collait son nez contre les glaces. Tentait vainement d’ouvrir les portes. Comme un loup, en faisait le tour. Revenait secouer, l’une après l’autre, les poignées des portières. Du plat de la main, frappait sur la carrosserie. Et, se croyant seul, grommelait : « Je déteste la musique ! Ah ! Que je déteste la musique ! » Aucune ferveur de mélomane ne m’aurait touché à ce point.

La pensée d’un tel est trop rose, celle d’une telle trop noire. Les citoyens consommateurs veulent une pensée à leur goût, al dente, ou chambrée, ou sexy, ou cool. Ils se réservent le droit d’en choisir la couleur, comme celle de leur voiture ou de leur salle de bains.

Un aveu. « Diana, dit le commentateur de la radio, était médiatique ; Camilla est plus énigmatique. » Ce qui est médiatique est-il donc sans énigme, univoque et plat ? Faute avouée, faute à moitié pardonnée.

Les signes morts conduisent à la mort. Malaparte rapporte dans Kaputt que l’armée allemande, durant la campagne de Russie, enfonçait dans la neige, le bras droit tendu, des cadavres de soldats russes tués au combat : elle aurait dû se douter que ce qu’elle appelait sa « police silencieuse » n’indiquerait finalement à ses camions et à ses tanks que le chemin de la défaite. Il en est ainsi de tous les signes morts, même en temps de paix relative. Ceux que nous jette au visage la modernité, signes de violence, signes de jouissance désordonnée, signes de vanité agressive, ne peuvent mener qu’au désastre nos existences personnelles et notre vie collective. Dire cela, ce n’est nullement prétendre qu’on s’exempte de la séduction de ces signes, ni qu’on ne cède pas à leurs avances. J’y cède, oui, comme un autre et peut-être – qu’en sais-je ? – plus qu’un autre : mais, quand j’y cède, c’est à la chiennerie que je cède, à rien d’autre.

J’ai souffert de voir la gêne de la ministre de l’Intérieur quand elle nous a vanté les mérites du nouveau portique de sécurité qu’on prétend installer dans les aéroports, et dont la particularité est de déshabiller les passagers au profit des contrôleurs. Veut-on nous obliger à imiter le philosophe Giorgio Agamben qui refuse de se soumettre aux contrôles biométriques imposés par les États-Unis, et n’y met plus les pieds ? Devrons-nous boycotter l’avion ? Rester chez nous ? La question posée par ces portiques n’est pas d’abord celle de la pudeur, mais plutôt celle de l’intrusion du pouvoir dans l’intime. Ce droit, je ne le reconnais pas à l’État. Ses exigences sont illégitimes et le refus des citoyens est légitime. Sous prétexte de sécurité, c’est le symbolique lui-même, qui n’appartient pas à l’État, que sa communication veut ici atteindre, humilier, traquer. Les caractères faibles auront du mal à résister, la lâcheté se fera passer pour une innocente gauloiserie, les protestataires essuieront des sarcasmes : « Alors, quoi, mon gars, t’es pas fait comme tout le monde ? » Sur ce point, les réactions enregistrées sur Internet sont édifiantes : dans ce cas, parler de racaille, c’est parler français. S’imaginer que sa servitude le libère, c’est le rêve obscène de l’esclave volontaire. Une collusion sale s’établira entre quelques technocrates décervelés et une population qui prendra un plaisir amer à se déguiser en populace ; pendant ce temps-là, les importants, naturellement insoupçonnables, passeront à côté des portiques en devisant gaiement. Eh bien, non ! Et qu’on ne nous fatigue pas avec ce qui se fait ou non dans d’autres pays, qu’on ne nous raconte pas que nous sommes les derniers de la classe. Les derniers de la classe ne veulent pas êtres matés par l’État, voilà tout. Les derniers de la classe ne se mettront pas à poil devant l’État, voilà tout. Esprits faux, sans puissance ni droiture, esprits vides ceux qui feindront de trouver la question secondaire. Agamben a raison : il ne faut pas prendre le risque « d’avoir honte d’être un homme ».

« Cette part de l’obscur comme une grande rame plongeant dans les eaux. ». Michel Cournot avouait que ces mots de René Char l’avaient constamment suivi. Que je le comprends ! Mais il est de plus en plus difficile à cette société de distinguer le bon irrationnel du mauvais. Le mauvais irrationnel plonge ses racines dans la frustration d’une humanité obsédée par ses peurs, et qui cherche tous les moyens, même les plus absurdes, même les plus cruels, de les conjurer. Il y a une relation évidente entre cet irrationnel de ressentiment, tel qu’il s’est exprimé dans les idéologies ignobles du XXe siècle, et la prison où veut nous enfermer la modernité aveugle et servile. L’obscur dont parle René Char est juste le contraire de cet irrationnel d’inspiration sectaire qui est à la fois le contrepoint et la meilleure garantie de la tyrannie. Le bon irrationnel ne s’oppose pas à la raison : il en est tellement le cœur qu’il en est le dépassement ; s’il la déborde, c’est de l’intérieur. Il en est le soutien, le garant, l’accompagnateur ; il ne la combat que lorsque, devenue folle, elle prétend se refermer sur elle-même. Il est là, le reproche majeur qu’il faut faire au monde moderne : cette part de l’obscur dont il a peur, il la poursuit de sa haine, il ne rêve que de l’anéantir. Il la travestit, il la viole, il la quadrille de ses infamies marchandes, de ses obsessions subalternes. Son seul vrai désir, c’est de nous couper de nos bases et de nos sommets, de nous interdire d’engager le combat spirituel « aussi brutal que la bataille d’hommes », ce grand djihad tellement plus grave, tellement plus urgent que le petit djihad de toutes les guerres saintes. Cette atmosphère de meurtre sournois, il me semble l’avoir toujours sentie. C’est pourquoi je n’ai jamais pu aimer le monde moderne, c’est pourquoi je ne l’ai jamais cru, c’est pourquoi je ne me suis jamais soucié de son fonctionnement, et encore moins de son développement. Je ne crois pas qu’on puisse aimer à la fois ce monde-là et ses habitants : avec eux, il ne peut s’agir que d’une amitié de codétenus, toute tendue vers l’évasion. Je ne l’ai pas aimé, ce monde, par ce que j’ai de religieux. Je ne l’ai pas aimé par ce que j’ai de païen. Ce qui m’a précipité vers le bas m’a entraîné en lui. Ce qui a voulu me conduire vers le haut ne l’y a pas conduit avec moi. Je ne souhaite pas que ceux que j’aime l’aiment. Dès mon plus jeune âge, je ne l’ai pas aimé. Chaque épisode de ma vie m’a fait l’aimer moins encore. Je mourrai sans l’aimer, accablé des leçons d’amour que n’auront cessé de me fourguer de lugubres moniteurs du malheur. Cette grande rame plongeant dans les eaux, voilà la seule certitude que j’aie toujours voulu sauver : en moi, à chaque fois que je sombre ; dans les autres, dès qu’il me semble qu’ils me prêtent un peu de leur confiance. Je ne peux en dire plus. Je ne peux mettre aucun mot sur ce mystère, je ne peux me recommander de lui, je ne peux édifier sur lui aucune complicité.

Enfant, je projetais mes rêves dans un monde qui me semblait infiniment vaste, et qui l’était. Sa largeur rendait tolérable la médiocrité du présent ; mieux, se projetant sur ce moment sans grâce, elle tirait de lui toutes sortes d’étincelles inattendues qui, sans le rendre vraiment beau, lui donnaient une allure de sens, en faisaient une base de départ secrète et forte. « La foi est la substance des choses que nous espérons » : ma banlieue m’était un tremplin pour l’espérance et une invitation à la foi. Il me suffisait de marcher dans les rues de Montrouge pour être saisi d’une ivresse qui ne devait rien à aucune drogue. En moins de cent mètres, les criailleries familiales s’étaient éteintes. Cent mètres plus loin, j’avais oublié les façades grises, le HBM, le ciment. Encore cent mètres, et je flottais dans le bonheur. Alors je sentais « être mon être ». Tout devenait allusion à une immensité impénétrable et généreuse. Parfois, rarement, je retrouve ce sentiment. Mais je ne peux plus compter sur le monde pour m’y aider, c’est cela qui a changé. Sans doute personne n’est-il assez fou pour tout exiger du monde, ni même pour lui demander beaucoup. On est pourtant en droit d’attendre de lui, de temps à autre, un signe encourageant, un reflet qui rassure. Il n’en est plus capable. C’est sans lui ou contre lui que se transmet l’espérance.

Il n’y a plus, entre le monde et nous, cet espace de négociation profonde où, tout à la fois, s’individualisent et se solidarisent les destinées. Les choix que nous tentons de faire, revenant sur nous comme des boomerangs, soulignent notre solitude. Incapables de fonder ces choix en nous-mêmes, puisque nous ne sommes plus garantis par aucune correspondance avec le monde, nous cherchons fébrilement à les amarrer à ceux des autres ou, ce qui revient au même, à les en distinguer. Dès lors, deux possibilités. Ou bien nous choisissons comme le plus grand nombre, au nom de je ne sais quelle sagesse supposée, moderne ou ancestrale. Alors nous étouffons, nous souffrons de notre authenticité méprisée. C’est l’angoisse de mélange. Ou bien nous choisissons contre ce plus grand nombre. Alors la solitude nous étreint, alors le regard critique d’autrui nous devient insupportable. Nous projetons sur lui, comme un reproche, le désir terrible que nous avons de sa présence. C’est l’angoisse de séparation. Tant que notre liberté n’a pas retrouvé la relation au monde forte et secrète sans laquelle elle s’assèche, tant qu’elle n’a pas affirmé son humble mais réelle transcendance sur les choses et les situations, tant qu’elle continue à chercher en dehors d’elle le pays des autres, nous sommes lugubrement renvoyés de l’angoisse de séparation à l’angoisse de mélange et de l’angoisse de mélange à l’angoisse de séparation. Dans l’entreprise, la rapidité de l’alternance est vertigineuse. S’isoler parce qu’on se sent mélangé. Se mélanger parce qu’on se sent isolé. Malheur sur malheur.

Chacun a le devoir de comprendre comment fonctionne la mécanique sociale. Mais chacun a le droit de décider de s’y comporter comme elle ne fonctionne pas. Il faudra qu’on m’explique, si l’on accueille cette idée par des éclats de rire sous-tendus d’indignation contenue, à quel genre de liberté on croit.

VII.

La solitude centrale

Plutôt que celle du Mc Donald’s, c’est la baraque de l’acteur social qu’il est urgent de démonter. Cette réduction de l’être humain à ce qu’il fabrique et organise, avec toutes les normalisations qu’elle suppose, voilà la forme moderne de la tyrannie qu’ont inventée les démocraties occidentales. Ne pas l’aggraver, ne pas la cautionner. Les autres, c’est beaucoup plus que la vie sociale. Nos interventions dans la société ne sont qu’une partie de notre existence. Et elles sont privées de sens et potentiellement dangereuses si elles cessent de se référer et de s’alimenter à ce que nous comprenons, sentons, aimons sans le moindre recours à aucune perspective collective formelle. C’est par ce qui n’est pas elle et ne lui doit rien que la vie sociale prend son sens. Elle est une expression provisoire, un témoignage modeste, un essai, un brouillon d’amitié : elle ne grandit que de la distance que nous mettons entre elle et nous. Sans les subjectivités qui la fondent, la société n’est plus qu’une forme morte. Une foule, c’est un réservoir d’intime. Plus l’on zoome sur la vie sociale, plus on déploie d’énergie, de subtilité et de science pour la radiographier et l’agencer, plus elle devient irrespirable. Le paradoxe n’est qu’apparent. Le résultat de ces rationalisations est de mettre en évidence tout ce dont elles sont incapables de rendre compte, tout ce qui les surplombe ou les déborde, tout ce qu’elles laissent sur le bas-côté de leurs analyses, tout ce qui les rend inadéquates à la réalité vécue. C’est à cette inadéquation que l’esprit de 68 aurait pu remédier si la frilosité publique n’avait pas été si vite saisie de terreur devant la logique de la vie et si les discours de Mai eux-mêmes, puérilement idéologiques, ne l’avaient désertée. Depuis quarante ans, le poids de tout ce laissé pour compte ne cesse de s’alourdir et rend de plus en plus dérisoires les divagations technocratiques qui tentent de l’enserrer dans leurs abstractions, faisant de la vie une sorte de hernie monstrueuse qu’elles ont de plus en plus de mal à dissimuler.

L’immense majorité d’entre nous mène aujourd’hui un combat confus, le plus souvent secret, contre la grosse bête qu’est devenu le monde. Grosse bête sans visage et sans nom, en vérité introuvable, et qui ne ressemble à aucun des boucs émissaires que l’angoisse nous fait inventer. Ce qu’elle déchaîne en nous, pourtant, ou ce qu’elle y ranime, nous ne l’avons pas inventé. Nous souffrons vraiment. Quelques-uns restent en deçà de l’affrontement, provisoirement protégés par un itinéraire atypique. Mais d’autres sont déjà bien au-delà. Précipités d’emblée dans le remous, ils ont coulé. La plupart de ceux-là sont des pauvres, des faibles : des appauvris, plutôt, des affaiblis. Écrasés par les difficultés quotidiennes, découragés par les obstacles, amollis par les facilités, ils ne savent plus, ne peuvent plus, et souvent ne veulent plus qu’aggraver ce qui les détruit : ils passent de la violence du non-sens au non-sens de la violence. Il est une autre catégorie de victimes, les victimes glorieuses, celles qui se sont envasées dans la richesse, la réussite, la frime, celles qu’unissent à la fois des rivalités haineuses et la terrible illusion, validée et partagée par ceux qui les envient, d’être les enfants chéris du destin. Dans ce groupe, à peu près tout ce qui frétille dans le bassin des élites.

Les prophéties d’Orwell pâlissent devant la réalité. L’incertitude économique, le cauchemar du chômage, la vie-de-bureau déprimante, les mille et une tracasseries de la vie quotidienne, les contrôles, les guichets, les caméras, le bruit, la barbarie au coin de la rue, cette jeunesse impossible à éduquer qui fait peur et pour qui l’on a peur, la crainte de ne pas être assez moderne, assez conforme, la sourde inquiétude que perfuse l’évolution des mœurs et l’obligation citoyenne qu’on se fait de la masquer, ce numéro de narcissisme méfiant que tout le monde inflige à tout le monde, sans parler de la santé de la planète, des épidémies, des menaces de toutes sortes, réelles ou imaginaires : on ne parle que de cela. Pourtant, le pire n’est pas là. Dans Les Voyageurs de l’impériale, Aragon évoque ce jeune Boniface qui a péri écrasé par sa charrette de pierres. Le corps est méconnaissable. Les jambes, elles, n’ont pas souffert mais, d’avoir été épargnées, elles sont plus effrayantes que la poitrine broyée et le visage ensanglanté. Qu’on allonge à son gré la liste des souffrances et des terreurs de l’homme moderne, elle restera toujours dérisoire au regard d’une révélation qui lui est insoutenable : toutes ces épreuves réunies n’entament pas d’un iota sa liberté. Dix fois, cent fois, mille fois plus nombreuses, elles ne l’entameraient toujours pas : elles pourraient même la faire encore plus large, encore plus forte, encore plus incontestable, encore plus lumineuse, encore plus triomphante, encore plus redoutable. Personne n’a préparé le citoyen consommateur à une telle découverte. Elle décuple son désarroi, elle le laisse pétrifié. Il sent confusément que c’est à sa liberté, et seulement à elle, qu’il résiste de toutes ses forces. Et qu’il ne lui échappera pas. Qu’elle est déjà plus vivante, même anesthésiée, et plus forte, et plus active que la propagande dont on l’accable. Sans le bouillonnement clandestin qu’elle suscite en lui, sa vie ne serait plus une vie.

Dans ce déferlement d’angoisse, chacun cherche quelque point d’appui rassurant. La passion moderne de l’identité, quête fébrile d’une garantie intérieure, d’un consensus avec soi-même, d’un lieu premier, clos, irréfutable, fraternel, est une tentative de protection contre l’intrus indélogeable installé en nous depuis toujours : nous voulons dire à cet étranger que nous savons qui nous sommes, qu’une terre, une couleur de peau, des coutumes, une religion, une langue, une histoire, des guerres, des souffrances l’attestent devant Dieu et/ou devant les hommes. Tentative compréhensible, souvent naïve, parfois cruelle, forcément vaine : l’étranger que je chasse, c’est moi. Ce lieu que j’invente pour l’en exclure et l’habiter, je suis incapable d’y vivre sans lui.

Les responsables politiques ont beau faire, l’idée de pouvoir et l’idée de valeur ne se croisent plus que par hasard ou par mégarde : d’où la nécessité où ils sont de produire à la chaîne des valeurs de contrefaçon. Le sentiment grandit dans le citoyen qu’il ne peut jouer sa partition dans le monde qu’au prix d’une mauvaise foi permanente qui le met à la torture. D’autant que la modernité parle d’elle, mais aussi de beaucoup d’autres choses. Elle est comme un rétroviseur dans lequel défilent les conceptions antérieures du pouvoir, comme un miroir à plusieurs faces où se réfléchissent toutes les formes politiques. En la considérant, le citoyen se demande en secret si la folie a jamais cessé d’être l’essence du pouvoir. Cette pensée l’obsède. Elle est légère, furtive, à la fois fracassante et étonnamment discrète. La mondialisation de la petite planète bavarde l’installe peu à peu en lui comme une perception fondamentale, une donnée première, irrécusable. On appelle majorité silencieuse la partie de la population, pas toujours majoritaire, qui a décidé de cadenasser en soi cette embarrassante évidence, qui s’en étrangle en silence.

Je n’ai jamais rien fait d’autre dans les entreprises que de prendre, au vu et au su de tout le monde, le contre-pied des logiques en place. Je ne m’opposais pas par provocation. Je disais ce que je pensais, et avec d’autant plus de vigueur que je sentais que cela trouvait un écho chez les stagiaires. J’évitais, autant que possible, les éclats inutiles, mais je n’y réussissais pas toujours et il m’arrivait de franchir, sans trop de déplaisir, les limites admises par l’entreprise. Je tenais alors, devant des cadres de « très haut niveau », des propos qui, rapportés à la direction, m’auraient valu des ennuis. Je quittais certaines séances fort perplexe : assez fier de moi et un peu inquiet. Mais personne ne rapportait jamais, personne ne saisissait jamais l’occasion d’un de mes déboulés pour me mettre en difficulté. Je n’avais pourtant pas que des amis dans ces séances. Alors pourquoi ? Ils n’osaient pas ? Ils n’étaient pas si pleutres. La tolérance ? Ils n’étaient pas si généreux. Ils se taisaient parce qu’ils étaient, au fond d’eux-mêmes, mes complices. Tant que mon action ne suscitait pas dans l’entreprise quelque contestation visible, je pouvais tout dire : au-delà, naturellement, tout le monde me lâchait. J’ai compris la raison de ce comportement quand Pierre Mari m’a lu quelques lignes de Borges et le commentaire qu’en avait fait Jean Baudrillard. « Le nazisme, écrit Borges, souffre d’irréalité comme les Enfers d’Origène. Il est inhabitable. Les hommes ne peuvent que mourir pour lui, mentir ou tuer pour lui. Personne, dans la solitude centrale de son moi, ne peut souhaiter qu’il triomphe. Hitler veut être battu. D’une manière aveugle, il collabore avec les inévitables armées qui l’anéantiront. » Et Baudrillard de commenter : « Ceci s’applique mot pour mot à la civilisation mondiale, confortable et impériale. Dans la solitude centrale de ceux mêmes qui en profitent, elle est invivable. Et tous sont strictement acquis à ce qui la détruira. » Tout est dit. Ceux qui bâtissent et dirigent le monde moderne se haïssent de le bâtir et de le diriger ainsi. Avant de le construire contre les autres, ils le construisent contre eux-mêmes. Ils n’ont pas honte d’en tirer profit : ils en tirent profit pour avoir honte.

Dans la foule guadeloupéenne en colère, un jeune homme a poussé ce cri que ni le pouvoir ni le LKP n’ont peut-être bien entendu : « Après le Code noir, le code-barre ! » La politique perçoit rarement ces appels-là, ou s’en détourne, ou s’en méfie ; ils parlent d’autre chose, elle a d’autres urgences. Mais ce jeune homme a raison. Souhaitons que sa phrase fasse le tour de la terre. Surtout si on la fait suivre d’un point d’interrogation plutôt que d’exclamation : « Après le Code noir, le code-barre ? Vous voulez cela ? » Il est juste de poser la question. À la différence de l’autre esclavage, même s’il a eu ses marrons, celui-là ne peut pas être imposé par la force brutale. Il ne peut rien sans l’assentiment de ses victimes : c’est l’immense faiblesse de son immense force que de se heurter nécessairement à l’infranchissable barrière que chaque conscience peut lui opposer du seul fait qu’elle le veuille, quand bien même elle n’aurait rien de très clair à proposer. Là est le sérieux de l’époque, là fleurit l’espérance.

Parfois, dans le paysage désolé où il est installé, l’homme moderne est tenté par un grand rêve de beauté qu’il repousse comme une tentation. Chacun des blasés, chacun des apprentis cyniques, chacun des meurtriers en puissance que la modernité fabrique – dans les entreprises, avec quelle considération ne parlait-on pas des tueurs ! -, chacun de ces êtres niés dans leur vérité sent en lui, tel un démon inversé, une enfance sauvage qui le menace. Elle lui souffle qu’il y aura toujours plus de naissance que de ruines, que les désastres élargissent l’avenir, que la vie est plus pure d’être filtrée par la folie. Le citoyen consommateur hoche la tête. Vrai, tout cela, sans doute, mais excessif ! Par habitude, il cherche une solution moyenne : pas trop de cruauté, pas trop de liberté. Beaucoup de boutiques lui en offrent. Les officiels de la vertu et les experts agréés en humanité moulinent leurs protestations rituelles et ciblent les indignations de la semaine : très rassurant. Faute de trier ses idées, on peut toujours trier ses ordures : excellent, imparable, incontestable, terrestre, cosmique ! Le citoyen consommateur se dit que tout est en ordre. Et n’en croit rien. Au fur et à mesure que sa raison lui distribue des satisfecit, son cœur pressent que, cet hiver, il aura encore du petit bois pour la haine de soi. N’importe. Quelque chose en lui commence à se lasser de grignoter du néant.

Un jeune artiste algérien ne veut plus parler de socioculturel, mais de culturosocial. Par cette formule, il tente d’exprimer le renversement profond, inimaginable, dont il a l’intuition confuse. La société, le social, le sociétal, en un mot la bête sociale, ne peut rien inspirer : la société n’est personne, personne n’est la société. Dans la conscience de cette impasse, dans le rejet de cette facilité, se trouve le retournement décisif, la métamorphose de la pensée, la reconversion existentielle. Après la responsabilité truquée, après la posture sociale avantageuse, après la générosité régressive, l’humble, l’intraitable, l’exigeante acceptation de soi. Non pas de sa supposée différence. De son irréfutable transcendance dont l’affirmation n’oblige nullement à défiler sur les boulevards, à quémander quelque validation officielle, à commander des sondages, à attendre le moment favorable. Marcher est possible puisque l’on marche. Vivre autrement est possible puisque l’on vit autrement. Ailleurs est ici puisque l’on est ici mais que l’on n’est pas d’ici, puisque l’on a changé de régime de la pensée et de la sensibilité, puisque l’on a viré son espérance comme on vire sa cuti. Puisque l’on est un Diogène, peut-être même un Diogène croyant, un Diogène qui reprendrait à son compte, au milieu de la décharge de la modernité, le mot génial du Partage de midi : « Ce n’est pas la chair qui complote contre l’esprit, c’est l’esprit qui complote contre la chair. »

Les gens ne sont pas aussi dociles et moutonniers que le supputent les managers. Ils ne sont pas aussi épris de liberté que l’imaginent les idéalistes. Et ils ne sont pas quelque chose d’intermédiaire entre ceci et cela, ils n’habitent pas une moyenne. Tiraillés entre la liberté et son contraire, ils savent que le compromis bonasse où ils feignent d’être installés est inhabitable. Ce qui les caractérise, c’est une tension à craquer, insupportable, pathétique, qu’ils entourent d’un blindage sur lequel rebondissent dans leur totale totalité, comme autant de petites balles de caoutchouc, les discours qu’on leur adresse. Savoir ce qu’on désirerait être, le vouloir, n’en être pas entièrement incapable et soutenir pourtant, de toutes ses forces, ce qui empêche à jamais de s’en approcher, voilà leur drame. Ils ne peuvent lui échapper et ils ont perdu depuis longtemps le moindre espoir de voir la solution venir de l’extérieur. À chaque nouvelle poussée de diarrhée communicationnelle, ils opposent le même sourire vide et la même émotion périphérique : leur blindage est à l’épreuve du néant. Ils savent que si quelqu’un s’intéressait vraiment à eux, celui-là ne chercherait à leur fourguer aucune camelote. Il ne leur parlerait pas de leur différence. Il se tiendrait près d’eux en silence. Peut-être alors quelque chose, on ne sait quoi, presque rien… En attendant, ils doivent s’y faire : dans ce monde, rien n’est pour de vrai.

Une praticienne de l’âme se désole de voir ses confrères psychanalystes et comportementalistes s’empoigner comme des chiffonniers. Des psys agressifs, s’écrie-t-elle, c’est aussi absurde que des vampires végétariens ou des diététiciens obèses ! Je ne sais de quelle école se réclame cette conscience offusquée, mais elle ne m’aura pas pour patient. Les psys teigneux, les prêtres libidineux, les médecins tabagiques et les juges influençables ne m’empêchent pas de dormir. Ce qui me troublerait, m’angoisserait, m’affolerait et me ferait douter du ciel comme de la terre, ce serait imaginer, ne serait-ce qu’un quart d’instant, qu’il puisse se trouver un seul psychiatre sans vanité, un seul prêtre sans fantasmes, un seul juge sans parti pris, un seul serviteur de l’État qui ne soit d’abord le serviteur de soi-même, un seul écologiste non polluant, un seul quelque chose enfin qui ne soit constamment titillé par son envers détesté, harcelé par son démon, persécuté par sa bête noire. Non que je me réjouisse cyniquement des contradictions de l’humain. Mais ce sont les nôtres et le meilleur moyen de ne jamais les dépasser, c’est de commencer par les nier. Un rôle social ne dispense heureusement de rien.

Quand on parle d’eux, les papillons médiatiques pensent qu’ils existent. Exister, pour eux, ce n’est pas émerger du néant, c’est émerger dans le néant : négocier son importance dans la tournée, la durée de son numéro, sa place dans le programme, le montant du contrat ; chercher en quoi on peut intéresser, se déguiser en cas, travailler son image, repriser son relationnel ; verser dans la même casserole son meilleur, son moins bon, son mauvais, son dégoûtant ; bien lier la sauce, sa sauce, sa sauce à soi ; en la liant, se lier à elle ; chercher à la vendre, à se vendre ; s’y noyer, y clapoter, y claboter. Pour émerger du néant, il leur faudrait s’apercevoir qu’il existe. Impossible. Ils sont bourrés d’eux-mêmes.

Dans les chromos de Saint-Sulpice comme dans les bouffées d’enthousiasme révolutionnaire, on voyait encore du ciel. Aujourd’hui, le ciel est au secret dans le cœur des hommes. Le sens s’est retiré à des profondeurs que nous ne pouvons même plus explorer. Il a déserté la fine couche d’apparence que nous nommons réalité. Il est prisonnier en nous, et nous supplie de le libérer. Il ne nous demande pas de jouer les citoyens appliqués, les belles âmes militantes, le Samu de toutes les injustices. Il ne nous demande pas de recopier des bons principes sur le cahier de l’absurde. Le sens en nous, c’est ce qui, parmi tout ce qui fait semblant, ne fait pas semblant. Une chanson d’exilé, tendre, un peu hautaine, puissamment et généreusement indifférente.

Rien à prêcher à personne, rien, rien à personne. Je ne peux prêcher que ce que je ne crois pas, ou que je ne crois plus, ou pas assez. La vie n’est pas une mission qui m’est confiée, c’est un cadeau qui m’est fait. « Nous sommes venus sur cette terre pour bénéficier des leçons de la vie », disent les Cree. Il m’a fallu réprimer un sourire bien triste quand, rendant visite à l’un de mes amis que le cancer allait emporter, j’ai entendu ce militant, aussi courageux devant la mort que devant la vie, déplorer de devoir quitter cette terre alors que tant de tâches urgentes l’y attendaient encore. Je n’aurai pas de soucis de ce genre.

Il y a ce que la modernité produit volontairement, l’imbécile concurrentiel, le gogo médiatique, le cocu du progrès, le dindon de la force économique, l’ânonneur de valeurs, le réaliste de la bourse et de la bouse, le maniaque de la repentance. Et il y a ce qu’elle suscite malgré elle au cœur de chacune de ses victimes : un affrontement inédit et effrayant des forces élémentaires, de la faim, de la violence, du sexe, du religieux, de la folie. Parmi ceux qui en ont l’âge, je ne connais personne qui n’éprouve quelque nostalgie d’une époque plus aimable. Il suffit pourtant d’y repenser un instant pour sentir sur sa peau la morsure des chaînes dont était entravé ce paradis, et qu’elles vous meurtrissent encore. Pas possible, cela ne pouvait finir qu’ainsi. On se moquait trop de la vie, on faisait trop les malins avec elle, elle s’est refermée sur elle-même, elle s’est ébrouée comme un chien mouillé, elle a pris ses grandes distances, elle est redevenue sauvage. S’en attrister ou s’en réjouir, question de tempérament ou de circonstances, les deux réactions sont légères. Au beau milieu de la stupéfiante sophistication du monde, sous l’implacable tyrannie de l’artificiel et de l’agencé, nous voici affrontés, sans délai ni échappatoire possibles, au nécessaire, au primitif, à l’implacable.

C’était l’obsession de Jacques Berque : comment l’humanité, écartée de la nature par la révolution technique et ses suites, allait-elle retrouver une nature seconde, un Orient second ? La réponse est sous nos yeux. Elle la retrouve dans le retour de la violence. Elle la retrouve non pas à son degré zéro, riche de promesses, prêt à accoucher d’un avenir : infiniment en dessous, à un degré zéro stérilisé, conditionné, blindé de néant. Elle la retrouve dans l’abominable brutalité qu’orchestre la servilité asservissante de la technique, elle la retrouve dans l’écartèlement que les voyous de l’argent imposent aux désirs, dans ces enfants qui tiennent des couteaux, dans leur façon d’être blasés avant d’avoir rien connu, dans cette sorte de certitude négative qui est devenue leur point de rencontre. C’est une chose infiniment pitoyable que de voir ce désastre fournir aux politiques l’occasion de gratter quelque fond de confiance dans la casserole de la crédulité publique. La pose du donneur de leçons, diront-ils, n’ajoute qu’un peu de ridicule au désastre. C’est vrai. Ils ont raison. S’ils savaient comme c’est à contrecœur qu’on prend le risque de ce ridicule ! S’ils savaient ce qu’ont été ces années d’écoute tranquille des gens des entreprises, s’ils devinaient quel bonheur c’était de n’aspirer à rien quand ils ne pensaient, eux, qu’à une chose, à la plus bête, à la plus crasseuse des choses : gagner ! Désolé pour la pose. On n’a pas l’habitude, voyez-vous. On ne sait pas rigoler à la buvette après avoir gueulé à la tribune. On ne sait qu’une chose. C’est non. C’est le plus définitif des non : le non qui vient du cœur.

Entre aimer la modernité et aimer ceux qui y vivent, il faut choisir comme entre oui ou non, comme entre vrai ou faux. Mais est-il nécessaire de la combattre ? Le mieux ne serait-il pas de la dédaigner ? Un petit pas de côté, et on la voit galoper comme une idiote derrière ses performances, crachant ses slogans de tous ses médias, rameutant les névroses qui traînent, fraternelle à toute suffisance. Un petit pas de côté comme celui qu’enseignent les professeurs de tango, et par quoi commence la figure appelée déboîté : en un clin d’œil, l’espace se décompose et se recompose ; la même cavalière est devenue une autre. Se déboîter, sortir de la boîte, belle perspective pour les travailleurs, non ? Dans ses Leçons sur Tchouang-tseu, Jean-François Billeter évoque ce sage surnommé Le Grand Caché qui passe son temps à se taper sur les cuisses et à sautiller comme un moineau. Et qui, tout à coup, assène : « Je vais au hasard, je divague et, dans mon errance, je vois cela qui ne trompe pas. » Il ne discuterait pas avec la modernité, lui. Il l’enverrait se faire commenter ailleurs. Il saurait que cette énorme chose est peu de chose, qu’elle tient presque toute la place mais que ce qui reste, si on n’en détourne pas les yeux, la fait grotesquement minuscule.

Tant que nous n’avons pas dévisagé l’esprit du temps, tant qu’il ne nous est pas, pour ainsi dire, tombé des mains et du cœur, tant que nous ne sommes pas passés outre, tant que, pour l’apercevoir, il ne nous faut pas regarder loin derrière nous, nous ne sous sommes pas débarrassés de lui. Tant que nous n’avons pas trouvé dans cet éloignement une chance, un bonheur qui, loin d’alimenter la haine, nous permet de jeter un regard sans passion sur ce que nous refusons, notre contestation reste rhétorique, elle est fondée sur le ressentiment, elle est en complicité avec ce que nous prétendons attaquer. Quand nous nous condamnons à la revendication, les accents lyriques dont nous l’assaisonnons ne nous font pas oublier que nous ne cherchons qu’un meilleur accès à ce que nous disons mépriser. Alors l’impossibilité où nous sommes de choisir entre un refus que nous sommes incapables d’assumer et une adhésion que nous ne pouvons sincèrement donner, nous l’appelons de beaux noms menteurs : sagesse, modération, patience, bon sens. Ou dialectique, cette facilité.

Aucune idéologie, aucun engagement politique ne nous fera échapper à la pression de la modernité. Il n’existe aucune recette de libération. On ne se débarrasse de l’esclavage moderne qu’en marronnant sur les cheminements incertains que suggère le cœur, en écoutant ce que les événements heureux ou malheureux de l’existence dévoilent de la vie, de sa profondeur et de son agilité, de sa simplicité et de sa complexité, de sa puissance et de sa ténuité. Les aventures qui changent le monde commencent en nous. Nous y engager loyalement, c’est commencer à vaincre l’esprit du temps, c’est déjà le vaincre. Devant ces expériences véridiques, la modernité, déshabillée de la propagande, n’est plus que ce qu’elle est : une expérience de nigauds qui a tourné au tragique.

Gaston Miron :
Ce monde a peu de réalité
Je suis fait des trous noirs de l’univers
Mais parfois, parfois seulement
En quelque lieu, un seul instant
Brille une splendeur devant soi
Qui repose là dans sa migration
Et l’amertume d’être un homme se dissipe

Parfois, parfois seulement… Le soir du 29 mai 2005, jour du référendum sur le projet de Constitution européenne, nous suivions les résultats chez notre ami, le peintre Michel Thompson. Bien avant 22 heures, des coups de fil nous avaient renseignés. Restait le score, nous avons patienté quelques minutes. 54 ? Tant mieux. Un peu de bois jeté dans la cheminée, nous avons tourné le dos à la télévision. Le non que nous disions à ce projet n’était celui d’aucun parti. Seulement une nécessité intérieure, l’intuition d’un chemin à ne pas prendre. Personne ne songeait à triompher. Nous avons renoué la conversation interrompue. « Je commence une peinture, disait Michel. Une tache de couleur. Je ne sais pas ce que je vais faire. Je ne veux rien. Je ne peux en parler ni après ni avant. Une force en moi, peut-être Dieu, me pousse à peindre. Il y a de longues périodes de sécheresse. » « Le don, disait-il encore, c’est l’amour qu’on porte à ce qu’on fait. » Dans notre dos, on annonçait les résultats officiels, les importants livraient leurs commentaires. Soudain Michel : « Très jeune, j’ai compris que je ne voulais pas travailler. » Il avait alors quatre-vingt quatre ans, il était tous les jours dans son atelier. Ce soir-là, nous étions en paix, nous n’en voulions à personne. La peinture, la politique, l’amitié, la vie, tout allait du même pas, le bon.

Parfois, parfois seulement… L’Abécédaire de Gilles Deleuze. Il y parle de « la majorité qui est personne et [de] la minorité qui est tout le monde ». Il dit que l’amour n’est possible que si l’on saisit le point de démence de l’être aimé. Il épingle l’hypocrisie des Droits de l’homme. Il soutient que l’écriture est affaire universelle, non pas individuelle. Il a la haine des colloques, des lieux où l’on va « parler ». Il propose « l’être aux aguets ». Il décrit ces humains qui n’ont pas de monde, et ces animaux qui en ont un. Il voit en Mai 68, contre toutes les abstractions, une intrusion du réel, donc du devenir. Il pense que si les révolutionnaires agitent, contre les abstractions réductrices de ceux qu’ils veulent combattre, d’autres abstractions réductrices, ils sont pires qu’eux et crèveront plus vite. Il diagnostique que la boisson, la drogue, les trucs peu avouables, bien plus qu’à la faiblesse de l’humain, renvoient à ce quelque chose dans la vie que nous sentons trop fort. Deleuze semble épuisé. Dans le miroir, le visage de Claire Parnet le surplombe. On est heureux. On est si heureux quand on peut dire oui !

Parfois, parfois seulement… Jean Mambrino : « Les souvenirs sont du passé qui espère. »

Cette « splendeur devant soi » dont parle Gaston Miron, c’est parce qu’elle « repose là dans sa migration » qu’elle est splendeur. Ignorante de son origine, elle dit qu’elle a une origine. Ignorante de sa destination, elle dit qu’elle a une destination. Ce mouvement, c’est son être. Son être, c’est ce mouvement. Ce qui la fait splendide n’est pas une addition de qualités, c’est l’adéquation entre ce qu’elle est et ce qu’elle devient. Quand le visage d’un être humain, ou sa voix, ou son corps, ou sa démarche, ou son rire, donne à sa présence une vérité plus touchante qu’à l’ordinaire, à la fois plus forte et plus fragile, incontestable, transcendante, irradiante, bouleversante, c’est cette splendeur qui se dévoile un instant. Le privilège de cet instant, c’est qu’il nous montre cet être à la fois tel qu’il est et tel que le changement le fera advenir. Nous le voyons passer dans le ciel de notre existence comme une étoile filante qui dit l’origine et le terme, comme un présent scintillant que rien ne peut dissoudre, ni l’éphémère, ni la nostalgie, ni le projet, ni le désir.

Rien à chercher d’autre. L’homme, c’est ce que dit Gaston Miron. S’il travaille, ce n’est pas pour être libre, comme chez Hitler, comme chez Staline. Le travail n’a jamais libéré personne. C’est le contraire : c’est parce qu’on est libre qu’on travaille. Et c’est parce qu’on est libre que ce travail ne peut pas être n’importe quoi, que l’esprit et le cœur doivent s’y reconnaître. Aucun cri n’est plus véridique que celui de Karl Marx constatant avec tristesse que ce qui est vrai pour chaque personne humaine devient inexplicablement faux pour la société. Sa perplexité deviendrait aujourd’hui de l’indignation, de la colère, de la fureur. Le discours dominant ne se contente plus d’ignorer ce que les êtres humains sentent vrai, juste, désirable. Il ne lui suffit même plus d’en prendre le contre-pied. Il prétend désormais conquérir et coloniser leur intériorité, l’infecter, la pourrir. Il est dévoré de haine pour ce qui, en nous, lui échappe. Dans ces conditions, il serait absurde d’imaginer que nous puissions nous désintéresser du monde et nous retirer sur quelque Aventin esthétique, ou nous enfermer dans la distraction, ou grimer notre soumission en sagesse. Sans doute nos relations avec la société sont-elles loin d’épuiser le champ de notre liberté. Mais capituler devant elle quand sa poussée est aussi violente que celle que nous subissons, c’est accepter de ne plus vivre.

Comme démocrates, comme républicains, nous avons deux manières de participer au désordre de la société. La première est de ne pas reconnaître et de ne pas respecter l’autorité quand elle s’exerce sur le terrain qui est légitimement le sien. La seconde est d’accepter qu’elle s’exerce sur le terrain qui n’est pas légitimement le sien. La ligne de partage entre l’exercice légitime et l’exercice illégitime de l’autorité se situe à la limite de ce qu’on appelait autrefois le for interne et le for externe. Le for interne, c’est notre conscience en tant qu’elle s’interroge sur la conduite de notre existence, sur la formation de notre pensée et de notre sensibilité, sur ce que nous voulons recevoir des autres, ou échanger avec eux, ou leur transmettre. Le for externe, c’est le débat que nous menons avec les autres comme citoyens d’une nation, comme membres d’une association ou de quelque autre forme de société, en tant que nous sommes, comme eux, concernés par cette dimension extérieure où peut s’exercer démocratiquement l’autorité légitime.

Défendre la liberté et les libertés, défendre la civilisation occidentale, défendre l’humanisme, défendre l’influence de la France et de l’Europe dans le monde, toutes ces grandes intentions qu’on nous rabâche, et qui servent le plus souvent d’alibis à des manœuvres infiniment moins glorieuses, se résument pour chacun d’entre nous à ceci : garder pacifiquement et fermement la portion de frontière qu’il peut contrôler entre le territoire du for interne et celui du for externe.

La violence et les glapissements idéologiques ne sont pas des cautères sur des jambes de bois : c’est de l’acide sur les plaies. Ce qui se passe dans les sociétés occidentales et que la France, comme souvent, pour son honneur et du fait de la fragilité particulière qui en est toujours la conséquence, manifeste encore plus vivement que d’autres, est infiniment grave. Non que nous soyons en période prérévolutionnaire ou que quelques cerveaux irrigués de trotskisme puissent susciter un nouveau Mai 68 : laissons ces vieilles histoires. Nous sommes plutôt dans un bloc chirurgical, durant une opération délicate. Le patient sur le billard, c’est chacun de nous et nous tous ensemble. Les chirurgiens, les infirmières, les soignants de toutes catégories, c’est chacun de nous et nous tous ensemble. Nous restaurons ensemble, par nous-mêmes et pour nous-mêmes, la frontière exacte de notre liberté. L’instant n’est pas aux gestes inconsidérés, aux mots inutiles, aux exaltations narcissiques, aux règlements de comptes avec les autres ou avec soi. L’instant est à la gravité commune avec l’espoir – si tout se passe bien – d’échanger un sourire.

« Il est à la masse », me dit un étudiant en parlant d’un personnage qui comptait faire travailler chez eux les malades et les femmes en congé de maternité. Un mot parfois vous saute au cœur. À la masse. Tous les démagogues sont à la masse. Ils sont branchés non pas sur une multitude d’individus dont chacun est une oscillation entre la vie et la mort, la joie et le ressentiment, la liberté et l’enfer, mais sur le point de fuite de toutes leurs peurs et de toutes leurs haines. C’est ainsi que le pouvoir leur procure la plus grande jouissance dont ils soient capables : touiller les déjections avec une cuillère en or. Puis, la cuillère levée comme une férule, faire la morale au peuple.

Il arrivait dans les sessions de formation, après de trop longs débats sur le devenir de l’entreprise ou les mérites respectifs des diverses théories sociales, qu’un incident, ou un lapsus, ou une confidence qui outrepassait légèrement les limites qui lui avaient été assignées, voire un frémissement inattendu dans une voix casse le cours trop prévisible des discussions et fasse apparaître quelqu’un dans sa fragilité, dans son incertitude, dans son embarras, dans sa nostalgie. Piètre événement. Dans un conseil d’administration, une assemblée politique, un colloque, un café littéraire, dans un bureau feutré de manager, dans un comité de rédaction, nul ne s’en serait avisé. L’idée que j’avais de la formation me faisait attacher à un bronchement de ce genre toute l’attention dont j’étais capable. Je faisais tout pour saluer cet instant, pour lui ouvrir les portes toutes grandes, pour empêcher qu’il ne s’enfuie, qu’on ne s’en débarrasse comme d’une erreur, d’une faute, d’une faiblesse. Je savais qu’il y avait en lui un principe de vie, qu’il commencerait par disperser nos opinions comme des feuilles mortes puis que, ces feuilles mortes, il les réanimerait. Être formateur, c’était être le traître qui fait entrer l’espion dans la citadelle. J’étais ce traître, et de tout mon cœur, et autant que je le pouvais. Non, je ne cherchais pas, comme un voyou, à envelopper mes stagiaires dans les délices captieux d’une petite musique apaisante qui les ferait plus dociles au fouet de la compétition ! Ce n’est pas une petite musique que le recours à la parole intérieure fait entendre au monde, c’est une symphonie puissante, une fanfare tonitruante dont les accords, harmonieux ou non, sont comme un gigantesque coup de balai dans ce qui reste, sans elle, de la pensée humaine, de l’intelligence humaine, de la volonté humaine : ce reste, saint Paul, relayant efficacement Tchouang-tseu, dit, sans décisive originalité sur ce point, qu’il est ut stercora. Non pas, ainsi qu’ont longtemps voulu traduire les bons pères, « comme de la balayure ». Plus simple. « Comme de la merde ».

On peut penser ce qu’on veut de cette parole intérieure, de cette transcendance de l’intime, de cette liberté si essentiellement, si amoureusement liée à chacun de nous. On peut la référer à ce qu’on veut, à ce qu’on désire, à ce qu’on imagine, à ce qu’on regrette, à ce qu’on croit. Ou à rien. Ou à tout. Bagatelles. Amuse-gueule pour un prochain symposium international. Mais on ne peut pas la nier, on ne peut pas la mépriser, on ne peut pas porter sur elle le regard sans yeux du cynique. Même si on est très intelligent : surtout si on est très intelligent. Même si on est un brave type : surtout si on est un brave type. Sans elle, on va à l’égout, à l’égout le plus proche. Sans elle on est un vélo aux pneus crevés qui tâche de se faire tirer par le plus gros camion qui passe, par le gros cul de la croissance, du pouvoir, de la carrière, du fric. Sans elle on ne sait que péter de trouille, de trouille démocratique, de trouille managériale, de sainte trouille. Je me rappelle les sessions, quand une minuscule bavure de langage ou de sentiment avait fait s’asseoir parmi nous, ironiquement fraternelle, une invisible étrangère qui ressemblait à la fois à ce que chacun de nous avait de plus secret et à ce que nous étions tous ensemble. Nous peinions à reprendre nos débats, nous faisions héroïquement semblant, puis nous éclations de rire. Nous ne nous sentions pas partis dans les nuages. Nous étions bien là où nous étions. Nous y étions tellement que nous étions ailleurs. Nous étions de passage, nous étions inquiets, nous étions heureux. Nous n’étions pas en congé de Monde, ni de Société, ni d’Histoire, ni de Progrès, ni d’aucun autre sujet de bachot : nous en avions seulement déchiré les affiches. Nous étions à bonne distance de tout, à distance d’amitié.