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Nouvel Obs, CGT, Mise en expression

Sur le site www.challenges.fr du Nouvel Observateur, fin juin, quatre lignes d’un article de Nicolas Stiel consacré à Hervé Machenaud, directeur de la production d’EDF, me concernent au premier chef.

Les voici : « Dans les années 1990, alors qu’il [Hervé Machenaud] dirigeait le Centre national d’équipement nucléaire d’EDF, il impose la « mise en expression », une méthode de management qui distingue la personne de la fonction et permet de libérer la parole. » L’initiative n’a pas plu à tout le monde, mais elle tranchait avec la culture paternaliste de la maison », se souvient Jean-Pierre Sotura, de la CGT. »

Et voici mes commentaires :

1. Comme ne le dit pas cet article, probablement pour ménager ma pudeur, je suis l’initiateur de la Mise en expression, en laquelle peuvent se résumer mes propositions pour l’entreprise, et peut-être un peu plus. Cette formation-action a été mise en œuvre, à partir de 1991, dans plusieurs unités d’EDF. Dès que la Direction générale eut fait savoir qu’elle s’y intéressait, Hervé Machenaud décida de l’accueillir au Centre national d’équipement nucléaire, dont il était le directeur. Je garde un grand souvenir de notre travail commun.

2. Je suis étonné de voir la Mise en expression devenue, vingt ans après, une méthode de management. Si Nicolas Stiel avait jeté un coup d’œil sur le livre qui raconte cette expérience (Paris, Syros, 1997), son titre l’aurait alerté : Une alternative au management, la mise en expression.  Mon propos n’était donc pas de proposer une variation de plus sur le management mais, littéralement, de le remplacer, je veux dire de lui signifier son congé, de le chasser, de le jeter, de le virer, de le faire dégager. Il pourra constater cette aimable disposition en lisant l’ouvrage, maintenant épuisé, sur mon site.

3. Détour linguistique. Dans les pays anglo-saxons, management désigne à la fois la direction d’une entreprise et les principes qu’elle met en œuvre pour ce qui concerne la gestion, l’organisation, les ressources humaines, la formation, la communication, etc. Notons qu’en France, dans les années quatre-vingt, le mot management faisait seulement allusion à cet ensemble de principes et aux multiples et éphémères pratiques qu’il suscitait. Management n’était pas encore devenu, en français, un synonyme abusif de direction, les langues sont parfois les ultimes résistantes. Cette distinction était précieuse ; la confusion qu’a entraînée son abolition montre que la défense du français n’est pas toujours inspirée par la névrose du cocorico. Puissent les universitaires y songer.

4. Il est vrai. La Mise en expression distinguait la personne de la fonction et, dans la foulée, libérait la parole. Résurgences raconte comment et pourquoi j’ai été conduit à l’inventer. Il me suffira d’indiquer que l’idée centrale de la Mise en expression, à savoir la distinction entre la personne, le citoyen et le travailleur, et surtout la hiérarchisation de ces trois instances, m’a été soufflée à la fois par Proudhon et par Maritain, ce qui pourrait promettre d’assez grandioses réconciliations.

5. Pour exacte qu’elle soit, cette formulation me laisse rêveur. « Une méthode de management qui distingue la personne de la fonction et permet de libérer la parole. » Ce ton détaché me fait sourire. La personne est donc plus que la fonction ? Ah bon ? Tiens donc, pourquoi pas ? Une lubie, sans doute, un parti pris d’originalité, tous les goûts sont dans la culture. Mais il est bien naturel qu’un bon républicain ou un excellent démocrate pense autrement et plaide pour une méthode qui engloutisse la personne dans la fonction et réduise la parole à quelques borborygmes informatiques. N’est-ce pas là sa liberté ? Sa respectable liberté ? Mieux. N’est-ce pas là sa différence ?

6. Nous pouvons pourtant nous réconcilier, Nicolas Stiel. À cause de la grammaire. Voyez, votre inconscient vous a joué un tour, à moins que vous n’ayez provoqué. Vous avez employé le présent, il ne s’imposait pas. « Une méthode de management qui distingue la personne de la fonction et permet de libérer la parole. » La liberté est toujours vivante, n’est-ce pas, toujours au présent, même quand tout paraît cuit et archi-cuit…

7. Pardon, mais j’ai une autre affaire en cours. Jean-Pierre Sotura, de la CGT, lit-on… Quand même ! Jorge Mario Bergoglio, du Vatican ! Je ne trahis pas un secret en rappelant que Jean-Pierre Sotura a été directeur du cabinet de Bernard Thibault et qu’il siège désormais à la Commission de régulation de l’énergie. Sa parole n’est pas l’expression du cégétiste de base, semble-t-il ?

8. Et qu’exprime-t-elle cette parole de cégétiste du sommet ? Une grave erreur ou un lourd mensonge. Je suis prêt à ressortir mes cassettes de la Mise en expression et à en faire tourner quelques-unes à la CGT et au Nouvel Obs. Non, vraiment non. La Mise en expression ne tranchait pas « avec la culture paternaliste de la maison ». Personne ne parlait de ça dans les réunions. On aurait pu, mais le paternalisme était si intimement mêlé à la logique de service public que ça rendait les choses très compliquées. Et surtout, personne n’avait envie de mettre ça sur le tapis parce qu’on ne parle plus de ses hémorroïdes quand on a chopé le cancer, et les agents EDF avaient chopé le cancer du management. C’était ça qu’ils me racontaient, je crois que Jean-Pierre Sotura le sait parfaitement, c’est même à cause de ça que certains pleuraient. C’était ça, le poids dont parlait cette jeune cadre quand je lui demandais ce qu’elle sentait en arrivant à l’entreprise. « Un poids, disait-elle, un poids. », elle ne savait rien d’autre. Quand la regardons-nous, la cassette de la Mise en expression au CNEN ? Humaniste comme il est, Le Nouvel Obs va en faire sa une, c’est sûr ! Demandez Le Nouvel Obs ! Le peuple français ne veut plus du management, demandez Le Nouvel Obs ! Stercora Consulting aux chiottes ! demandez Le Nouvel Obs ! Et vous, vous ferez quoi alors, camarade syndiqué ? Vous préférez quoi ? Nous expliquer que le management, c’est l’étape nécessaire entre le paternalisme et les lendemains qui chantent, zim boum boum tralala ? Ou aller faire causette avec les patrons pour vous mettre d’accord sur des problèmes zurgents qui, opportunément, feront difficulté entre eux et vous et, une fois de plus, bloqueront le train en rase campagne ?

9. Peut-être faudrait-il chercher autre chose ? La personne, le citoyen, le travailleur : le trépied, disaient les gens du CNEN. Le citoyen garantit le travailleur, la personne garantit le citoyen. La liberté comme principe et une cascade de libertés vigilantes. Pas plus con que l’entretien individuel, la lettre de motivation, les objectifs et la communicancance, peut-être ? Pour l’instant, comme presque tout le monde, vous n’osez pas vous en prendre au management. Et pour cause ! Vous vous êtes laissé installer dans le crâne ce logiciel de beaufs. Prêt à en parler, où vous voulez, quand vous voulez. Si c’est public, naturellement. Pour les états d’âme des responsables, le bureau des pleurs est fermé, on m’a trop souvent fait le coup.