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Décoquillage, rencoquillage : le citoyen reconstitué

« En amour aussi soyez ambitieux », proclame un site de rencontres. Des slogans de cet acabit, il en pousse cent par jour dans les friches et les landes de la communication. Faudrait-il inventer un label particulier pour désigner ce genre de formules ? Empêcherait-il l’esprit critique de déserter certains cerveaux ? Les gens de la pub et de la com pourraient en bénéficier, mais aussi les politiques et bien d’autres. Il y aurait du ball-trap dans cette manière de faire. À peine une fumisterie de ce genre prendrait-elle son envol qu’elle serait immédiatement tirée par une critique émise par le bon sens ou par cette common decency chère à Jean-Claude Michéa, qu’on peut traduire par décence commune mais dont l’idée d’honnêteté élémentaire, qui exclut toute confusion avec on ne sait quel puritanisme, semble mieux exprimer l’intention. Peu importe, naturellement, de quelle fabrique sortiraient les pigeons d’argile en question, de quel clan, de quel secteur de l’opinion, ni de quels intérêts ils seraient chargés : c’est pour eux-mêmes et en eux-mêmes qu’ils seraient considérés.

L’idée de ce label reflète, en tout cas, une préoccupation grave. Lamartine, ce gauchiste bien connu, sentait la nécessité d’une « révolution de la conscience publique » qui, si elle ne se décidait pas à éclore, risquait de devenir une « révolution du mépris ». Il faut faire advenir la première, et redouter la seconde. Cela ne suppose nullement qu’on soit capable d’opposer à la confusion des temps les certitudes d’une vision du monde totalisante ou la sécurité d’une morale omnisciente et multiservices. Cela suppose seulement qu’aucune affirmation gratuite, aucun deux et deux font cinq de la pensée puisse rester sans réponse et que ce qui mérite d’être renvoyé dans ses buts ou ridiculisé le soit immédiatement et fermement, d’où qu’il vienne. Un slogan comme « en amour aussi soyez ambitieux » mérite deux fois ce traitement. D’une part, parce qu’il violente de la pire manière la décence commune et l’honnêteté élémentaire en amalgamant deux idées ou deux attitudes entièrement hétérogènes. D’autre part, parce que la façon dont il se déploie dans l’espace public, elle-même violente et qui relève de la logique de l’argent, c’est-à-dire de la guerre, suppose qu’une réplique du même niveau lui soit donnée. Vous voulez dire qu’il faut pétrir d’ambition le sentiment de l’amour ? Dites-le donc, c’est votre droit, chacun sa cuisine ! Et ne comptez pas sur moi pour demander qu’on vous exile, ni pour vous imposer, pas même pour vous proposer, ma définition de l’amour ! Mais ne comptez pas sur moi non plus, ni sur aucun être libre, pour ne pas vous faire honte. Comptez sur moi pour continuer à respecter votre personne, même si, ne vous y trompez pas, vous risquez de vous trouver ainsi, au fond de ma conscience, en très fâcheuse compagnie. Mais ne comptez pas sur moi pour respecter votre propos : il n’est pas respectable. Même si, au fond, le vrai scandale n’est pas que vous avanciez cette ânerie mais que la morale des petit(e)s Julien(ne) Sorel qui nous gouvernent, si tatillonne quand l’intérêt politique est en jeu, accepte sans ciller qu’on explique aux nouvelles générations, entre deux touchantes considérations sur le vivre ensemble, que le catch porcin pour les places et le pèze a quelque chose à voir avec le sentiment de l’amour et qu’on peut appeler démocratie l’espace public où la marchandise veut les faire copuler.

Guerre, oui. Et argent. Et match : le but des slogans, c’est de marquer des buts. Le but, ici, c’est de faire entrer le plus grand dans le plus petit. Le bambin qui joue avec des boîtes assis sur un tapis comprend assez vite que ça ne marche pas et que sa colère n’y pourra rien. Faire entrer la réalité amour dans le fantasme ambition, ça non plus, ça ne marche pas. Mais les mots sont plus souples que les boîtes. Pourvu qu’on insiste un peu, une société si vile va gentiment se dire qu’au fond ça marchera peut-être, qu’en fait ça peut marcher et que, finalement, ça marche. Et, aussi gentiment, avalera la couleuvre, et la dégustera gentiment et s’en ira gentiment en vanter les délices. Avec le sentiment repeint de frais d’avoir  brisé un tabou. Et surtout, naturellement, avec l’intense, l’intensément intime satisfaction de se montrer, selon la loi aveuglément féroce du clan, tolérante. Si les vents sont favorables, on fera de l’aventure, baptisée transgression, une émission, un livre, une thèse. Sans jamais en faire une maladie. Alors l’affaire sera cuite. Alors le dossier sera clos. Alors la messe sera dite. Alors le match sera fini et gagné. Alors, sur une de ces antiques questions qui gênent si sottement le progrès en encombrant nos cerveaux de fumées métaphysiques, le verrou sera tiré. En amour aussi soyez ambitieux prendra place au fronton de nos valeurs, comme les primaires des partis ou le port du bikini. Bienveillants comme nous sommes, nous réunirons des assemblées de ci et de ça plus créatifs les uns que les autres pour chercher pourquoi notre sens si commercial de la liberté ne nous empêche pas de continuer à patauger dans la boue épaisse de l’angoisse et pourquoi, décidément, il est des verrous qui semblent impossibles à tirer, même en état d’urgence.

Je l’ai dit dans l’un de mes Points chauds : en installant dans la Gare de Lyon des panneaux sur lesquels vous et moi sommes conviés à dire ce que nous voudrions faire avant de trépasser, la SNCF déraille, même si, sans doute pour couvrir la mort d’un voile léger, elle veut le faire en anglais. Mais il faut saisir les brèves étincelles que provoquent les rencontres inattendues. Du fait du caractère sommaire de mon réseau neuronal, cette manifestation d’expression ferroviaire est en effet entrée en collision frontale, dans mon cerveau, avec les considérations publicitaires sur l’ambition et l’amour que je viens de rapporter. J’ai eu alors le sentiment confus que, comme disait Jacques Berque pour se moquer de lui-même et des autres, je venais de faire une petite découverte. Mais j’ai vite été ramené à une plus raisonnable modestie quand ce rapprochement a fait surgir, tertium datum inattendu, une image surprenante, déconcertante de prosaïsme, accablante de banalité, scandaleusement ordinaire. Je sais fort bien d’où elle vient. D’un déjeuner récent dans un restaurant bourguignon que j’avais entamé par de splendides escargots magnifiquement préparés et que la science du patron venu nous entretenir amoureusement de ses glorieuses victimes avait encore relevés. Plus précisément, je me suis rappelé ce que disait cet artiste de la double opération  chirurgicale à l’origine de cette merveille culinaire : le décoquillage et le rencoquillage.

On nous prend pour des escargots. Décoquillage : sortir l’escargot de son habitacle pour l’assaisonner et le cuisiner de mille et une manières au gré du talent du chef. Rencoquillage : l’y réinstaller après ces transformations en sorte que le client puisse faire semblant de prendre cet état second pour l’état de nature. Eh bien ! La promotion de l’amour ambitieux et l’initiative de l’expression ferroviaire portent exactement le même projet et en constituent symboliquement les deux temps, les deux faces, les deux étapes. Mais, là, les gastropodes, c’est nous. Nous, comprenez-vous, que l’on veut plus vendables, mieux adaptés aux exigences du marketing. Parfaite symétrie. D’abord – décoquillage – s’attaquer à ce que chacun de nous a de spécifique, donc, nécessairement, dans quelque langage qu’on le dise, à notre subjectivité, ou à notre nature spirituelle, ou à notre capacité d’individuation, ou à ce que Cynthia Fleury appelle notre irremplaçabilité. Quelle meilleure cible que l’amour pour atteindre cet objectif ? Quel meilleur marqueur de liberté ? Donc dégrader l’amour, l’idée même d’amour, en le confondant avec son contraire absolu, l’épaisse ambition qui est le diésel du Marché. Ne plus rien distinguer, tout brouiller : c’est à ce prix que le fric circule et que le reste crève. Cette opération correspond, on l’a compris, à la fabrication de la farce – oh ! la langue française ! – cette farce qu’il va falloir maintenant réintégrer en nous : quoi de plus naturel que de confier l’opération à des managers, ces virtuoses de la double conscience ? La branche Gares & Connexions, nous explique gravement la SNCF, « poursuit sa mission : faire des gares des lieux d’émotion au cœur de la ville et des territoires. » Faire des lieux d’émotion ! Aucun boxon n’oserait la formule, le plaisir est bien trop civilisé ! Nous n’avions pas besoin qu’on nous donne des leçons d’émotion quand, à treize ans, mon copain Jean Bertin et moi, passions des heures dans cette même Gare de Lyon à regarder les trains arriver et partir. Quand un wagon de première était encore à quai, l’un de nous s’installait dans un compartiment, baissait la vitre et, de la main, faisait à l’autre, resté en bas, un petit salut protecteur. Puis nous inversions les rôles. Et la fumée des machines où nous nous enfoncions ensemble ! Et ces considérations techniques que nous inventions, nous qui n’y connaissions rien du tout, en parlant très fort pour couvrir le vacarme des locomotives en chauffe.

Qu’est-ce que c’est un lieu d’émotion inventé par un cadre sup ? C’est un lieu bidon où des aspects de la réalité humaine reconstitués, comme on disait jadis des biftecks, sont réintroduits dans le jeu social non pas par la liberté des individus mais par la propagande de l’autorité au service de l’argent. La preuve ? La SNCF, pour elle ça va de soi, censure les messages qui ne lui plaisent pas. C’est que, la veinarde, elle dispose d’escouades de grands élèves des anciennes écoles qui savent très exactement ce qui est convenable et ce qui ne l’est pas, ce qu’est une bonne transgression et une mauvaise, ce qui est subversif et ce qui est positif, ce qui est bon pour la Maison et ce qui est mauvais pour son image. « J’en enlève si peu ! » minaude la vieille dame perverse en faisant semblant d’ignorer que ce si peu, Cyrano de Bergerac me l’a appris très jeune, c’est précisément ça, la censure !

Voici le deal non-dit, non écrit, non pensé, de toute cette opération de décoquillage/rencoquillage. Voici ce qu’on nous explique à nous autres, les apprentis escargots : « Mon garçon, ma fille, tu renonces juste à cette fine pointe de liberté où ton intelligence et ton cœur se rejoignent. C’est une très vieille chose, vois-tu, et qui ne te sert pas à grand-chose, une survivance, un de ces organes comme l’appendice ou la vésicule biliaire qui ont été oubliés là pour faire plaisir aux chirurgiens. Tu me diras qu’elle te constitue en être libre : honnêtement, je te l’accorde. Mais franchement, pratiquement, pragmatiquement, cette liberté-là, quand as-tu l’occasion de l’exercer ? Et surtout, sais-tu quelles brouettes de tracas elle va charrier dans ton existence ? C’est pourquoi je fais appel à ta raison. On t’enlève ce machin-là, opération garantie indolore. Et, en revanche, toutes tes autres capacités humaines, celles de ton esprit et celles de ton corps (qu’il ne faut pas oublier n’est-ce pas, ha ! ha ! ha !), on te les valorise, j’ai bien dit valorise. Parce que nous, SNCF, nous, grandes entreprises, nous, glorieux univers de la croissance jusqu’à plus soif, nous et nos admirables partners, on sait faire, tu t’en doutes, et, entre nous, tu peux le dire à tes copains, on a les moyens, ce qui s’appelle les moyens, je ne te fais pas un dessin… » Voilà le seul et unique deal de la civilisation occidentale, base et sommet de nos valeurs. Il se décline en mille et une versions, des plus sommaires aux plus raffinées, des plus évidentes aux plus secrètes. Tout ce qui parle de cette façon, il faut que ça grossisse. Tout ce qui parle autrement, il faut que ça crève. Dans les deux cas, rien pour la vie, tout pour la mort.

Bon. J’y suis allé. J’ai vu. Jeudi 18 août, à 15h10, je suis devant le panneau, le seul à le regarder. Près de moi, une douzaine de voyageurs lui tournent le dos et préfèrent considérer les trains, la foule qui tournoie, la lumière du jour au bout de la gare. Un gamin arrive tout excité, trouve une gaudriole et la lit à ses parents, qui le rabrouent. Beaucoup de monde aujourd’hui, mais ce coin droit du grand hall est presque vide. Le panneau est sale de craie mal effacée, uniformément gris. On dirait une école désaffectée, un vieux tableau sur lequel des gamins ont écrit n’importe quoi pour se venger d’un instituteur acariâtre. Des gribouillis partout. Dans cette gare si harmonieuse, si composée, si gentiment enveloppante, c’est comme le coin des poubelles. Les inscriptions sont là, confuses, parfois paillardes, ou lourdement sentimentales. Ou blagueuses : avant de mourir je voudrais… : « Mourir ». La plus lugubre : avant de mourir je voudrais… : « Faire comprendre que cette vie est un exam de passage ». Tout cela aussi sympathique que des chiottes taguées. Des curieux sont venus, ont écrit comme on pisse, se sont sauvés : c’est ça, chef, la communication ? On balance un panneau aux gens, et c’est bon ? C’est ça la dimension humaine de l’entreprise ? C’est ce machin-là qu’on nous invite à aimer ? Et puis quoi encore ? Comment dit-il, le monsieur spécialiste ? « SNCF Gares & Connexions ouvre les gares à la culture pour tous afin de valoriser le patrimoine des gares, se faire l’écho des événements des territoires et offrir un moment de détente et de qualité aux voyageurs. » Eh bien, mon cher, vous avez du pain sur les rails !

Ce n’est pas que je compte mon temps, j’aurai passé ma vie à le perdre. Mais enfin, surtout avec cette pluie, j’aurais pu rester à la maison. Pourtant, non. Le fameux panneau, c’est moins que rien, mais si la place qu’il occupe dans un coin de cette gare immense est dérisoire, le tintamarre qu’on a fait sur lui n’est pas une invention ; beaucoup, sans doute, auront rêvé à ce qu’ils auraient pu y griffonner et quelques-uns se sont peut-être reproché de ne pas oser le faire. J’ai voulu voir, j’ai voulu vérifier. Et maintenant, je peux dire : c’est rien, c’est nul, c’est zéro. C’est de la pub, c’est-à-dire du rien pour impressionner. Et maintenant, je peux dire aussi : Rappelez-vous quand vous étiez petits et que vous n’arriviez pas à dormir. Rappelez-vous comme on tirait le rideau et comme on vous faisait constater : « Tu vois, il n’y a rien ! Tu vois, ce n’est rien ! » Et l’on ajoutait, souvenez-vous, en se retirant sur la pointe des pieds : « Allons, je laisse la lumière allumée. » Je ne dirai pas que le monde où nous vivons, c’est rien. La sottise, l’indifférence, le faire semblant, la cruauté, ce n’est pas rien. Raison de plus pour laisser les lumières allumées, avec ou sans majuscule. Les lumières, assurément. Mais, d’abord et avant tout, celle, en soi, secrète, même si l’on est aussi misérable que je le suis, qui illumine toutes les autres. Et dans laquelle le monde a raison de voir une menace, la plus grande menace, la seule qu’il ne vaincra jamais et qui fait déjà de lui, quoi qu’il entreprenne, une caricature.

Dans l’autobus, au retour, une jeune fille m’a laissé sa place. Quand j’étais presque vieux, une attention de cette sorte me vexait un peu. Maintenant elle me réjouit beaucoup, même si je ne suis pas fatigué. Une sorte de transmission. Elle se lève, je m’assois, tout nous sépare et tout nous réunit, y compris l’imparité merveilleuse, la transcendance tient tout entière dans cet infime instant où, avec les mots de la politesse ordinaire, s’échange discrètement ce qui vaut. Le monde alors est à sa place : couché comme un grand chien obéissant. Puis elle disparaît et je reviens à mes pensées, paisiblement, à la gare et aux escargots, aux rêves d’autrefois, ceux qu’on ne cherche pas. Je pense à ce petit papier que je vais écrire et me dis que mon idée boite, que les escargots sont préparés pour les clients mais, nous, pour qui ? Et me vient l’idée que les soixante-huitards se sont trompés. Nous ne sommes pas des consommateurs, nous sommes en train de devenir des consommés, les consommés d’une idée monstrueuse, les consommés de l’orgueil du monde, les consommés d’un délire de crétins bourrés de données dont ils appellent progrès le jus fadasse. Inutiles les chèvres en Ardèche, inutile le retour loufoque à l’état de nature ! Cette saleté, on n’en sort que par l’intérieur, par l’issue secrète que tout le monde connaît et que tout le monde ignore. Il a suffi que cette jeune fille se lève, il a suffi que je réponde à son sourire pour que l’évidence éclate : plus ça change, plus ça demeure ! Malgré tout, malgré presque tout. Mais je n’ai pas eu tort : il fallait y aller voir, il faut y aller voir, il faut toujours y aller voir.

20 août 2016