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La commémoration du centenaire de l’assassinat de Jean Jaurès aurait pris une actualité plus brûlante encore si l’accent avait été mis sur un point décisif de sa querelle avec Charles Péguy. Un professeur de droit spécialiste de Péguy, Patrick Charlot, écrivait en effet, en 2003, à propos de ce différend 1 : « La fracture essentielle repose sur une question de méthode : Jaurès étant persuadé que le prolétariat peut commencer la révolution en se saisissant, par le biais du suffrage universel, des institutions étatiques, Péguy, lui, affirmant que le système capitaliste et bourgeois est plus fort que les représentants socialistes, qu’il les avalera, et que seul un socialisme d’éducation, engendrant une véritable autonomie intellectuelle de la personne, peut mettre à bas le système : bref, deux conceptions de la révolution qui semblent s’opposer. »

Il aurait fallu un courage héroïque à un gouvernement socialiste si manifestement avalé par le système capitaliste et bourgeois pour rappeler une évidence qui s’imposait déjà il y a dix ans, mais qu’une pluvieuse semaine d’août a ornée d’un panache nonpareil. Péguy avait raison, et Jaurès avait tort, même et surtout quand il expliquait que le socialisme d’éducation ne suffirait pas et qu’il fallait forger, « à l’usage du prolétariat, l’outil de gouvernement de législation ». Hélas, comme on disait dans la presse sentimentale de naguère à propos des amours éconduites, « rien n’y fit ». Après l’outil qu’on forge, emblème de l’usine et de la production, est venue la moderne boîte à outils, achetée, avec les avantages de la carte de fidélité, au magasin de bricolage : les résultats n’ont pas été meilleurs, mais les rires ont été plus gras et les angoisses plus lourdes. « Quel siècle à mains ! », disait déjà Rimbaud. Quel siècle à outils !

Il n’y a pas une once de mépris en moi quand je me montre sceptique à l’égard du militantisme et des militants. C’est la fidélité à ceux que j’ai connus, admirés, aimés, qui m’oblige à cette ironie. Car je le sais maintenant, et, si je ne le savais pas, l’aveu presque candide de Jaurès me l’apprendrait : on a fait à ces militants le coup de l’outil, de l’outil nécessaire, de l’outil supposé plus réel que le réel, de l’outil salvateur. De l’outil incontournable, de l’outil à leur service qui, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, les met au sien. De l’outil qui est toujours l’outil de pouvoir, l’outil de complicité avec le pouvoir. On ne leur a pas toujours fait ce coup par mauvaise volonté, ni par perfidie, car je ne crois pas Jaurès perfide. On leur a fait ce coup précisément parce qu’on était dans le coup, dans le coup social, dans le coup du monde, dans le coup de l’époque, dans le coup de la mode, et que, dès lors, on était presque nécessairement conduit à parler le langage du pouvoir qui est celui de l’outil. Et il se trouve que Péguy, lui, ni meilleur ni pire que Jaurès et, probablement, infiniment plus désagréable pour les interviewers, il se trouve que ce Péguy-là n’était pas dans le coup, n’a jamais été dans le coup, et qu’en fait d’outils, il connaissait seulement ceux des paysans, nullement métaphoriques, ceux des ouvriers, nullement allusifs, et, plus précisément, ceux des rempailleuses de chaises, aussi peu symboliques que rémunérateurs.

La seule révolution digne de ce nom se fera non seulement sans armes, mais sans outils. Ce n’est pas là un propos théorique car je n’ai rien d’un théoricien de la révolution. Je dis cela parce que je fais parfois la vaisselle : nos outils sociaux et politiques sont rouillés, pourris, juste bons à propager des microbes, des bactéries, des comparaisons, des avantages, des évaluations, des saletés.

Je ne sais par quel miracle, mais il arrive que des gens dans le coup aient gardé assez d’esprit d’enfance pour dire les choses comme tout le monde les sent. « Comme dans tous les moments où l’enjeu n’est autre que le salut du pays, écrit ainsi Jacques Julliard dans Marianne, il ne faut pas compter sur les partis politiques, incapables de se hausser au niveau de l’intérêt national. […] Et comme les syndicats sont aux abonnés absents, que les intellectuels se sont mis eux-mêmes hors jeu, le peuple ne peut et ne doit désormais compter que sur lui-même. » C’est vrai. J’appelle cela la révolution pointilliste. Je suis plus incapable encore que Jacques Julliard de savoir comment et si elle adviendra. Je le crois pourtant, mais seulement par des raisons du dedans, par ténacité d’espérance sauvage.

Il faudrait être d’une bien solide mauvaise foi pour admettre qu’il n’y a pas parmi nous d’inégalités entre les uns et les autres, et surtout entre les unes et les autres, ou, l’admettant, pour soutenir qu’il n’est pas utile d’y remédier. Et pourtant la logique sociétale sonne faux. Sans doute parce que nous ne sommes pas ces passagers d’une croisière, confiants en leur destin et sûrs de la sollicitude de l’équipage, qui passent sagement leur temps à régler entre eux, sous le soleil, toutes sortes de comptes passés et présents. Nous ne sommes pas ces passagers, mais plutôt les naufragés du radeau de la Méduse qui ne savent plus où ils veulent aller et si même ils peuvent aller quelque part. Notre meilleure chance de ne pas nous entredévorer est de trouver ensemble, le plus vite possible, le moyen de naviguer et le chemin d’un port : si nous faisons autrement, l’angoisse grandira démesurément les maux que nous voulons, à bon droit, guérir et qu’aurait apaisés, au contraire, l’horizon d’une certitude commune. Mais cette image du radeau est elle-même insuffisante. La situation est bien plus grave. Nous ne sommes même pas des naufragés, nous sommes des matelots entre les mains des pirates : quand nous nous occupons trop de ce qui nous divise, les querelles où nous nous noyons aggravent leur férocité et notre servitude.

Il est grotesque et mesquin de reprocher à Emmanuel Macron et à Najat Vallaud-Belkacem d’être ce qu’ils sont. Mais la présence de ces deux jeunes ministres dans la même équipe et l’orchestration qu’en font les médias dissipent définitivement toute espèce d’illusion. À l’instant où le parti socialiste connaît la crise que l’on sait et contraint par là toute la société à un moment de vérité, il est impossible de ne pas comprendre, comme Jean-Claude Michéa l’a vu depuis longtemps, qu’il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette entre l’idéologie libérale et les pratiques sociétales, que ces valeurs qu’on va célébrer devant nous, c’est sur le fumier de l’argent-roi qu’on va les faire pousser et pour la décoration florale de la bonne terre de la mondialisation financière.

Ce ministre de l’économie de la plus belle eau libérale et cette ministre de l’éducation qui milite si farouchement pour l’égalité, ne leur a-t-il pas été demandé, à l’un et à l’autre, avant de les faire entrer au gouvernement, s’ils en acceptaient les objectifs et s’engageaient à en respecter la discipline ? Peu m’importe, encore une fois, qu’il s’agisse de cet Emmanuel et de cette Najat, des dizaines de remplaçants possibles, de l’une et l’autre sortes, piaffent devant les grilles ; mais comment pourrais-je ne pas voir en eux deux serviteurs de la même cause ? Le premier en est le grand intendant, la seconde en dirige la communication. Ainsi partage-t-on les rôles dans l’entreprise entre les directions générales et les ressources humaines. Ainsi les naïfs, qui croient aux bons et aux méchants, peuvent-ils succomber tantôt à la dureté des uns, tantôt à la rouerie des autres, et s’imaginer jusqu’au fond de la geôle qu’être libre, c’est en appeler d’un mal à un autre.

Avec les airs compassés, compassionnels et compatissants qu’il faut, le libéralisme sociétal agite les thèmes et propose les initiatives les plus capables de créer des fractures entre les citoyens. Il favorise ainsi le climat de guerre de tous contre tous qui est l’hormone de croissance du libéralisme économique. Mais cette guerre s’éteindrait vite si elle n’était alimentée par un autre combat, celui que chacun doit mener contre soi-même si l’on veut que des êtres divisés composent la société divisée sur laquelle fondra la rapacité de l’argent. Aussi les supposées valeurs sont-elles chargées d’entretenir, outre le conflit permanent entre les citoyens, un climat de culpabilité qui ne cessera de resserrer les mailles du filet de la contrainte morale et fera de la guerre de chacun avec soi-même, pour le plus grand profit de la tyrannie libérale, le microcosme de la guerre de tous contre tous.

Si les responsables en question ont ou non conscience de ce qu’ils font, je n’en ai pas vraiment idée. Ma réponse serait plutôt négative, d’autant qu’ils sont emportés dans une tourmente de divertissement qui les protège de la lucidité, ou plutôt la leur interdit. Ainsi en était-il dans les entreprises sans que les grands cadres concernés, souvent de braves gens, y songent vraiment. J’imaginais pourtant que quelque chose en eux pressentait et, secrètement, souffrait. Est-ce le cas des responsables politiques ? Folie du pouvoir et goût du paraître aidant, il n’est pas facile de choisir entre sa conscience et les mille et un prétextes tapageurs qui brouillent sa voix. Ces malheureux importants se trouvent ainsi dans la situation qu’ils imposent à tous les citoyens, et il leur suffit d’un peu de mauvaise foi pour imaginer qu’ils ont partie liée avec eux comme des semblables et non pas comme des complices. Histoire ordinaire. Histoire terrible. Leur histoire. Notre histoire. Mon histoire. Qu’il lance la première pierre, celui qui ne se l’est jamais racontée. La solution n’est pas de s’en prendre aux individus : on ne répond pas à une existence par des principes. Pour chacun, le cœur tendre, même et surtout quand cela paraît impossible. Mais, pour la vie commune, pour la chose publique, pour la parole publique, l’esprit dur, férocement dur, impitoyablement dur, libre de toute servitude, de toute faiblesse, de tout privilège, dur comme le diamant. Non pas le ciel étoilé et la loi morale, ces platitudes. La fierté de la plus déraisonnable liberté au beau milieu de notre inguérissable faiblesse.

Les affaires des partis ne sont pas les miennes, leurs conflits ne m’intéressent que de loin, seulement lorsque quelque chose d’autre y point. C’est ainsi que je ne peux laisser dire que l’allocution de départ d’Arnaud Montebourg était grandiloquente, comme a voulu nous le faire croire la journaliste microloquente du 13 heures. C’était un texte pensé, senti, composé, cohérent, bien foutu, elle aurait dû y trouver un modèle. Des deux personnages sur lesquels il concluait, on n’a retenu que le premier, le brave Cincinnatus de nos versions latines qui ne s’attardait pas inutilement en politique et, tel Alphonse de Lamartine, rentrait dans son Milly romain. Soit. Mes respects, général Cincinnatus. Mais le propos de saint Augustin – pas vraiment une citation, semble-t-il, plutôt un raccourci limpide signé Hannah Arendt – aurait mérité de ne pas faire plouf dans l’étang médiatique. Il mettait tellement dans le mille ! « La crainte de perdre ce que l’on a nous empêche d’atteindre ce que l’on est ». D’accord, mais si l’on va par là… Eh bien ! Si l’on va par là, c’est vraiment la révolution, la vraie, la seule désirable, la seule possible, la seule capable d’exaucer et d’exhausser.

« J’aime l’entreprise. » Je ne puis commenter. Tout ce que j’écrirais affaiblirait mon sentiment profond sans en rendre compte. Gérard Filoche, qui a aimé son métier d’inspecteur du travail comme j’ai aimé mon métier de formateur, a dit tout ce qu’il fallait dire. Chez moi, sentiment de gêne qu’aucune pornographie ne pourrait provoquer. Réprobation totale, définitive.

(1er septembre 2014)

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Notes:

  1. Charlot Patrick,  Péguy contre Jaurès, Revue Française d’Histoire des Idées Politiques 1/ 2003 (N° 17), p. 73-91 URL : www.cairn.info/revue-francaise-d-histoire-des-idees-politiques-2003-1-