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Aniouta

LE MARCHÉ XLVIII

De Magritte : « L’idée de progrès est liée à la croyance que nous nous rapprochons du bien absolu, ce qui permet à beaucoup de mal actuel de se manifester. » Et de sottise.
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Ainsi, sur le progrès par la culture. « On peut vivre sans avoir lu le roman de Mme de La Fayette, sans connaître la peinture de Kandinsky ou la musique de Mozart. Vivre, dans ce cas-là, revient à manger, dormir, se reproduire. » (Philippe Claudel, Le Monde, 14 octobre 2010)
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Ainsi, sur le progrès par les armes. La guerre d’Afghanistan est « une guerre pour conquérir les esprits et les cœurs » (Un colonel français à la radio)
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Ainsi, sur le progrès par le management. « On va remettre l’homme au centre de l’entreprise. » (Le président de France Telecom)
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Ainsi, sur le progrès par l’imitation des riches, la conclusion de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon à la fin d’un entretien, à propos de leur dernier livre, sur la connivence entre le pouvoir et le monde des affaires : « Que faire des riches, nous demandons-nous en guise d’épilogue. À quoi nous répondons, contre toute attente probablement : suivre leur exemple. Voilà des gens qui ont une éminente conscience de leur classe, qui sont solidaires quand la mode est à l’individualisme, qui sont organisés et mobilisés, qui défendent énergiquement leurs intérêts. Faisons comme eux. Battons-nous ! » Le gang des pauvres contre le gang des riches ? (Télérama, 16 septembre 2010)
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Un ami en visite au Cyclop de Jean Tinguely, à Milly-la-Forêt, observe que le wagon qui y est exposé, et dans lequel étaient entassés des déportés, est lui-même sorti de ses rails, lui-même déporté : effet rétro de la fin sur le moyen, de l’intention sur l’acte. D’où, peut-être, dans la bruyante solitude de notre modernité, où une indicible angoisse domine tout, l’importance excessive que, pour tenter de la conjurer, chacun donne à ce qu’il fait, à ce qu’il pense, à ce qu’il dit, à ce qu’il veut, à ce qu’il refuse, à ce qu’il défend, à ce qu’il combat. Bientôt soixante-cinq millions de Français défendront soixante-cinq millions de causes, toutes plus justes les unes que les autres, et qui chercheront avec véhémence à sortir du silence où les retient la conspiration de leurs concurrentes. Partout cette volonté de promotion qui me met si mal à l’aise. Que de bons sentiments, que de louables réalisations, que de nobles intentions, chaque midi, dans les Carnets de campagne de France-Inter ! Mais quelle uniformité de langage ! C’est le mystère de cette émission : une succession d’excellentes initiatives finit par créer le malaise et l’ennui. Parce que la publicité ne va pas bien au teint de l’altruisme ? Sans doute aussi parce que rien n’est plus monotone et gris que cette volonté d’expansion que l’on nomme aujourd’hui développement. Pour moi, ce mot a un tout autre sens. Il me renvoie à ce que mon père me montrait dans son atelier de photographe : la lumière et les formes qui, grâce au révélateur, jaillissent peu à peu de la surface noire. L’histoire d’une naissance, une parabole de la création, pas la geste d’un marché à conquérir, d’une reconnaissance à solliciter. On me met sous les yeux un bulletin paroissial dans lequel un curé de campagne, sous le nom savant d’apologétique, pratique résolument la publicité religieuse. Quelle doctrine, demande-t-il, a inspiré autant d’artistes que le christianisme ? Qui dit mieux ? Et même : le christianisme, l’essayer, c’est l’adopter.
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Ainsi mes malheureux arrière-grands-parents ardennais ne pouvaient penser qu’à manger, dormir et se reproduire ! Heureusement que me voici affranchi ! Ainsi l’Afghanistan, comme autrefois l’Algérie, c’est pour nos bonnes œuvres ! Ainsi la direction de l’entreprise décide s’il faut un peu plus d’humain ou un peu moins ! Ainsi les pauvres doivent imiter les riches ! Ainsi, ainsi, ainsi… Si d’aventure on me confiait la formation d’un groupe de jeunes, je leur dirais : « Ne croyez pas ça ! Ne croyez pas ça ! Ne croyez pas ça ! » Et je le crierais de plus en plus fort, de toute l’énergie de mes poumons, jusqu’à ce qu’un silence terrible et magnifique s’installe entre nous. Alors peut-être pourrions-nous commencer.
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Quelqu’un qui se réclame du christianisme me dit qu’il lui faut non seulement reconnaître le païen en lui, mais aussi lui faire sa place. Philippe Sollers développe le même thème dans Guerres secrètes : il lui faut accueillir à la fois Dionysos et le Crucifié, qu’il préfère appeler le Ressuscité. L’idée m’est étrangère. Trop de volontarisme là-dedans, trop de souci d’originalité, pas assez d’abandon, pas assez de ce nonchaloir, fruit d’un détachement heureux, que Jean Guitton ne confondait pas avec la nonchalance, et où il voyait une sorte de vapeur d’être. L’obsession de l’identité, ce vice de l’époque, n’en finit pas de nous guetter. Identiquement. Il est nécessaire d’y renoncer si l’on veut commencer à réfléchir. À vrai dire, pour faire le païen, je n’ai pas besoin de m’appliquer, cela s’organise en moi avec beaucoup de naturel ! De toute façon, je ne réussirai pas davantage à me glisser dans la peau d’un païen conscient et organisé que je n’ai réussi à devenir le chrétien officiel et conséquent qu’on voulait faire de moi. Je suis je ne sais quoi, voilà, un je ne sais quoi qui se sent parfois frôlé par le vrai, qui se reconnaît dans le cœur de presque tout le monde et ne se retrouve dans les mots de presque personne. Cette évidence n’étant pas toujours parfaitement confortable, j’ai eu un peu de mal à l’admettre. Mais quoi, l’existence est provisoire, c’est notre campement de Roms ! Je ne vais pas très souvent à l’église. Dimanche dernier, nous y étions. Un cantique m’a paru très beau. Il dit : « Laissez-vous regarder par le Christ. » Ça, d’accord, il n’y a pas de tricherie là-dedans. Et pas la peine de faire le ménage. Il connaît les lieux.
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Le Premier ministre visite les soldats français blessés en Afghanistan. Il a raison. Et saisit l’occasion de cette visite pour les comparer avantageusement aux gens qui revendiquent. Il a tort. A-t-il la nostalgie de ces éducateurs d’autrefois, monstres de satisfaction, toujours prêts à dresser les enfants les uns contre les autres en feignant de s’en désoler, à se servir de la souffrance des infortunés comme d’une arme contre les récalcitrants, à faire le mal au nom du bien ? Que je suis naïf ! Je me dis depuis si longtemps que ce cirque va replier son chapiteau ! Rien à faire, on  patauge toujours aussi solennellement dans la même sciure de la même piste ! Jusques à quand ?
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D’accord avec Sollers : on peut faire du catholicisme la plus perverse des religions. C’est là la rançon de l’Incarnation, de l’affolante proximité du divin et de l’humain, de l’immense confiance qu’elle fait à l’homme, de l’ambiguïté qu’il peut se plaire à cultiver. Comme beaucoup, j’aurai cherché à démêler l’Évangile de la névrose chrétienne, j’aurai essayé de ne pas admettre l’absurde au nom de la vérité sans renoncer au vrai à cause de l’absurde. Et j’aurai senti, comme beaucoup, cet effort bien léger.
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15 octobre. Des gens se demandent gravement si ça va être 68. Les jeunes leur font peur. De quoi ils ont besoin, les jeunes, Gaston Miron le savait, lui, et ça n’a pas changé : « Ils ont besoin de se faire parler. » Pas seulement les ados, les jeunes adultes aussi. Si d’aventure un(e) de ces profs débutants [qui se pensent] privés de formation lisait ce Marché, voici ce que j’aimerais lui dire : « Je n’ai pas la moindre illusion sur les raisons qui ont poussé le gouvernement à vous sucrer votre formation : elles sont mauvaises et assez sordides. Cela dit, n’hésitez pas à le répéter, vous ne perdez pas grand-chose : les meilleurs des professeurs le savent et, en douce, en rigolent. Quelle que soit la bonne volonté des formateurs, le fossé qui vous sépare des élèves n’est pas susceptible d’être comblé par des analyses sociologiques, des considérations pédagogiques, des conseils stratégiques, des tactiques fumeuses pour « gérer les situations de conflit ». Au mieux, ce fatras pourrait vous aider à anesthésier : il se trouve que, depuis une assez grosse poignée de siècles, l’éducation est plutôt à chercher du côté de l’éveil, ou du réveil. Certes, votre situation est difficile. Pourtant, que vous persistiez ou non dans le métier, les semaines et les mois à venir sont pleins de sens. Il s’agit de vous-même, non pas de votre carrière, non pas de la gestion de votre confort psychique. De votre présence au monde, de la basse continue qui accompagnera votre vie. Parlez de vous à vos élèves. « Ne pas parler de soi, disait Nietzsche, est une hypocrisie très distinguée. » Ne leur dissimulez pas vos contradictions et vos doutes, ne leur cachez pas vos certitudes et vos espérances. Ce faisant, vous les enseignerez. En tout cas, débarrassant le terrain des peurs réciproques – eux aussi ont peur, ne l’oubliez jamais -, vous les rendrez capables d’être enseignés. Quant aux officiels qui se présentent à vous sous le masque de la certitude pédagogique et du sérieux administratif, traitez-les avec courtoisie, mais ne calez pas, ne cédez rien de ce qui vous tient vraiment à cœur : votre métier exclut toutes les compromissions et la plupart des compromis. Mieux vaut un conflit provisoire avec eux qu’un conflit permanent avec vous-même. Ne cachez rien à vos élèves de ce qui les concerne. Soyez toujours profondément avec eux, même quand vous vous opposez à eux. Si quelqu’un vous explique gravement que professeurs et élèves sont des acteurs de l’éducation, riez-lui au nez. Dites-lui que l’enseignement ignore les répétitions générales, qu’on n’enseigne pas à blanc, mais à paroles réelles. Sévérité et douceur pour tous les élèves, mais plus encore de douceur que de sévérité pour les plus malheureux, et plus encore de sévérité que de douceur pour les plus favorisés. Si ce métier n’élargit pas votre esprit et votre cœur, s’il ne vous donne pas de bonheur, même difficile, s’il n’augmente pas votre poids spécifique, il vous est nuisible : si vous êtes malheureux, vos élèves ne seront pas heureux. Soyez pingre de sanctions : elles humilient surtout ceux qui les distribuent. Et n’oubliez pas que la prudence n’est pas une façon précautionneuse de ne pas prendre de risques, mais l’adéquation du jugement et de l’action à la fin poursuivie : il y a une prudence audacieuse, intrépide, insolente. » Voilà, en effet, ce que j’aimerais dire à qui pourrait l’entendre.
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Un professeur d’histoire raconte son expérience dans une classe professionnelle particulièrement difficile. Il sent ses élèves hostiles, hostiles à tout. Pas spécialement à son égard, d’autant qu’il a, dans la ville, une réputation bien établie de sportif ; mais ils ne lui font pas de cadeaux. L’idée lui vient de négocier le tempo d’un cours de deux heures : une heure de travail où l’on va « montrer » qu’on fait ce qu’il faut, puis une heure « pour nous », où l’on fera ce qu’on voudra. Il voit les limites de cette pédagogie, mais la met pourtant en œuvre. C’est que les plus fines stratégies anti-conflit n’y changeront rien : ces jeunes-là sont contre, viscéralement contre. Contre quoi ? Ils le pressentent plus qu’ils ne le savent, mais cette imprécision ne donne pas raison à ceux qui les condamnent. Même si cette disposition à la négativité ne fait nullement d’eux des innocents, même si, pour certains, l’hostilité qu’ils cultivent est le meilleur alibi de leur injustifiable violence. Je ne conseillerais pas la méthode à qui ne se sentirait pas assez solide et craindrait de sombrer dans la démagogie. Mais je m’interroge. Dans ces sessions de formation où je ne risquais ni les coups ni les injures, je savais que nous resterions dans l’artificiel tant que je n’aurais pas, sinon épousé, du moins accueilli, la colère secrète des salariés, leur refus, le plus souvent à peine conscient, du système de contrainte morale auquel ils étaient soumis. Ils ne me demandaient pas de partager leurs opinions, de défendre leur cause, de les seconder dans des combats auxquels eux-mêmes se dérobaient le plus souvent : ils me demandaient de comprendre, de sentir, de con-sentir. Ils me le demandaient pour pouvoir prendre nos débats au sérieux. Pour que les journées que nous passions ensemble, au moins, soient pour de vrai.
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Ce qui était déjà effroyablement difficile avec des adultes conscients et formés, ce l’est infiniment plus avec des adolescents en cours de décivilisation, abrutis par les drogues qu’on leur fournit plus encore que par celles qu’on leur interdit, empêchés par les slogans dont on les étouffe d’avoir la moindre idée claire de ce qu’ils veulent et de ce qu’ils refusent, et qui, de plus, concourent, et avec quelle rage, au triomphe de ce qui les détruit. Et pourtant.
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J’en étais là de ma perplexité quand j’ai songé à Aniouta, poétesse d’origine russe, mystique à la sauvage, mille fois amoureuse et mille et une fois fidèle, que j’allais parfois, comme elle disait, garder, la nuit, dans son appartement de la rue Linné, quand Stanislas Fumet, son époux, était en voyage. Il m’avait confié qu’elle ne supportait pas de rester seule, alors elle me préparait, dans le salon, un lit garni de draps aux dentelles anciennes, puis, fondue dans une chemise de nuit immaculée, sa longue chevelure blanche dénouée l’enveloppant jusqu’aux reins, elle m’apportait en glissant, avec l’assurance de ses prières, de l’eau bien fraîche dans une fine carafe de cristal. Vous ne voyez pas le rapport avec les banlieues ? Vous craignez que je n’aie mal manœuvré mon ordi ? Du tout. Pourquoi vous étonnez-vous ? Quelque type dans le coup aurait décidé de la péremption du temps jadis ? Et je devrais le croire ? Quelqu’un serait habilité à m’expliquer la réalité, ce qu’elle est, ce qu’elle n’est pas, ce qu’elle n’est plus, où elle commence, où il en faut marquer la limite ? Un logiciel mental verrouillé par un domestique surdoué interdirait à la beauté d’être, selon le diagnostic de Lautréamont, la rencontre fortuite, sur une table de dissection, d’une machine à coudre et d’un parapluie ? Être moderne, c’est tourner entre les barbelés dont on s’est gentiment équipé au supermarché des opinions ? Et s’il s’impose à moi, quand je pense à ces jeunes et à leurs professeurs, à ces jeunes et à ces professeurs tels qu’ils sont, de vous parler de cette vieille dame aux allures de princesse à qui la myopie faisait un air légèrement égaré, mais qui, considérant une casquette à l’envers, serait arrivée, en dix mots aussi impitoyables qu’affectueux, au centre de la question ? Mettez que je délire, vous pourrez partir tranquille. Mais je ne délire pas, et je crois que vous vous en doutez. Je fais ce que chacun d’entre nous rêve de faire : je scie mes barreaux. Je fais ce qu’on n’a jamais pu faire à la télé, ce qu’on ne peut plus faire à la radio, ce qu’on ne peut plus faire chez la plupart des éditeurs, coincé qu’on y est par des gens qui jouissent salement d’être les maîtres du temps ou de la méthode : je cherche, je fouine, je rumine. Et il se trouve que ce n’est pas à des « spécialistes » que me reconduit l’évocation de ces élèves et de ces professeurs, il se trouve que le souci que je me fais pour eux me pousse à aller à des paroles de vérité, à des visages de sens, celui d’Aniouta, par exemple.
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Elle comprendrait, Aniouta. Elle verrait ce que ne voient pas ceux que l’ici et le maintenant ne renvoient pas ailleurs, assembleurs de dossiers, explorateurs de surfaces, assassins des rêves. Extralucide ? Nullement. Vivante, simplement vivante : la vie, en elle, appelait la vie, un être lui en évoquait un autre, tout l’incitait à penser à quelqu’un, à parler de quelqu’un. Ces jours-ci, accablé par la lecture d’un entretien où une jeune professeur dit son découragement, j’ai imaginé que les propos de cette jeune femme s’adressaient à Aniouta : « Dès mon premier cours, je pose la question qui me semble primordiale : À quoi sert le cours de français ? J’ai tellement envie qu’ils prennent conscience que bien parler est un pouvoir. » Aniouta semble n’avoir rien compris, rien entendu. Soudain, elle prend sa nouvelle amie par le bras. « Viens, viens, promenons-nous un peu, comment t’appelles-tu déjà ? »
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Ce qui se passe là, vivrais-je des siècles, je ne parviendrais pas à le décrire. Il ne s’agit pas de lucidité. D’oubli plutôt. Aniouta a une éclatante puissance d’oubli. Primordiale… À quoi sert… Bien parler… Un pouvoir… Elle n’entend pas ces mots. Ou plutôt, à peine ont-ils frôlé son oreille qu’ils sont réexpédiés. Direction : le néant. Pas le temps d’expliquer. Aniouta est ailleurs, elle cherche l’âme, elle cherche la vie. Suprême liberté. Suprême nécessité. Je ne peux qu’imaginer, alors j’imagine. Aniouta l’attaque peut-être, bille en tête, sur la littérature. Dans les yeux de la prof, elle devine un auteur. Gagné. Quelques mots sur lui, presque rien, de la très haute couture, tombent de la bouche d’Aniouta comme le fruit tombe de l’arbre. Elle a un sens génial du raccourci. Sa parole file droit au dernier repli du cœur, sans rien prouver, sans rien défendre, sans rien attaquer, désigne une évidence en la frôlant à peine, puis s’esquive ; cet art-là ne s’enseigne nulle part. La prof, c’est comme si elle retrouvait des émotions déjà anciennes, quand lire était une chose gratuite, frémissante. Aniouta ramasse l’auteur tombé dans les poubelles de l’utile, le nettoie, lui rend sa forme, sa couleur, et le rend gentiment à la jeune femme. Avec, en prime, la certitude qu’elle est libre, et qu’elle se mentira quand elle fera semblant de l’oublier. Aniouta est contente. Elle a repiqué une étoile dans le ciel et dans un cœur, elle peut s’en aller, indifférente, magnifiquement indifférente, comiquement myope à presque tout.
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Stanislas Fumet avait eu une idée superbe : la psychanalyse inversée, l’obscurité de l’âme expliquée non pas par les souterrains de l’inconscient, mais par les sommets, par ce qu’on pourrait appeler le surterrain de l’être. Étrange comme se nouent les amitiés, les admirations. J’avais rencontré Fumet, puis Aragon, sans savoir que ce catholique fervent et cet inébranlable communiste avaient animé ensemble, pendant la guerre, le réseau de résistance lyonnais Les Étoiles. Sans me douter non plus que cette idée de psychanalyse inversée, chère à Fumet, Aragon l’avait lui aussi pressentie et en avait donné une admirable traduction poétique : « D’une aile à la cime des bois/L’arbre frémit jusqu’à la souche. » Cette psychanalyse hérétique, Fumet et Aragon l’avaient imaginée. Aniouta la pratiquait sans même y réfléchir.
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Ces deux femmes ne se seront pas rencontrées, mais il suffit d’imaginer ce qui n’a pas eu lieu pour que, d’un même mouvement, cette Aniouta extravagante, apparemment hors du temps, et son interlocutrice immergée dans l’angoisse de l’époque échangent leurs signes. Aniouta se fait toute proche, c’est notre voisine, notre amie, notre sœur, tandis que le cœur de la jeune femme s’accorde le droit d’émigrer. Le lointain et le proche s’abordent : le ciel n’est pas un refuge, la terre n’est pas une prison. Ni initiation, ni prise de pouvoir : échange. Ailleurs a besoin d’ici, ici a besoin d’ailleurs.
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Cette jeune femme, c’est nous. Aniouta, aussi, c’est nous. Menteur qui ne cherche la vérité que pour échapper à l’angoisse. Menteur qui choisit l’angoisse pour se débarrasser du vrai. Nous tous, irréductiblement d’ici, irréductiblement d’ailleurs. Nous ne souffrons pas de dysfonctionnements subalternes. Chacun de nous souffre de soi-même – vertigineusement – et nous souffrons tous de nous tous – vertigineusement. Le malheur où te voilà pris/Ne se règle pas au détail. En chacun de nous, ce n’est pas une zone, un secteur, une capacité, une fonction qui souffre : c’est chacun de nous dans sa totalité, chacun de nous dans ce qu’il se sent être et dans ce qu’il désire se sentir être. Et nous tous, nous tous ensemble, ce n’est pas d’un accident que nous souffrons, d’un jeu de rôles mal conçu, d’une distribution discutable des valeurs et des satisfactions, encore moins de ce que les ânes aux plus longues oreilles braient un problème hi-han de communication hi-han, c’est de nous tous dans notre totalité.
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L’éducation, les banlieues, les retraites, tout cela pose la question du sens, bien sûr. Mais ce mot-là, maintenant, comme bien d’autres, les épiciers le salopent, si bien qu’on se sent tout nigaud quand on veut parler d’autre chose que de la crasse. Il faut chercher des mots qu’ils ne piqueront pas, qu’ils ne mettront pas sur le trottoir. On pourrait dire que l’éducation, les banlieues, les retraites nous parlent de nous-mêmes et de nous tous. On pourrait dire aussi qu’elles nous parlent de l’âme, en prenant ce mot dans son acception la plus large, celle de la religion, mais aussi celle qui en fait le titre d’un roman d’Elsa Triolet. L’âme : ce qui s’émeut en nous de précieux, d’élémentaire, d’irrépressible, d’irréductible, de sauvage quand nous nous écoutons vivre, quand nous nous laissons regarder les autres et le monde avec nos propres yeux. L’intériorité, la subjectivité, que sais-je ? Tiens, oui, on pourrait aussi appeler cela le que sais-je ? Peut-être sommes-nous des niaiseux de la subjectivité, de l’âme, du que sais-je ? Comme nous étions naguère des niaiseux du sexe ? Qui, lui, n’est plus un problème : au moins, très consciencieusement, faisons-nous semblant de le penser. En tout cas, comme autrefois du sexe refoulé, nous rêvons solitairement, nocturnement, de l’âme, de cette inconditionnelle présence à nous-mêmes dont on nous pousse à nous écarter plus farouchement encore que, naguère, on écartait les garçons des filles. De l’âme, nous ne parlons qu’en chuchotant, d’une façon un peu honteuse, et seulement avec quelques-uns. Le bien et le mal, désormais, l’opinion et ceux qui la cuisinent – je veux dire qui la torturent – en décident. On veut nous shunter l’âme comme on voulait nous shunter le sexe. Le problème, c’est qu’on n’y parviendra pas davantage. On peut même dire qu’on n’y parviendra pas du tout. Parce que l’âme, contrairement au sexe, ne peut pas être truandée : pas possible de la saboter en faisant croire qu’on l’exalte. Plus on s’en prend à elle, plus on la fait guillerette et combative.
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Aniouta le savait et, contrairement à la plupart, qui le savent aussi, ne faisait pas mine de l’ignorer. C’est pourquoi elle sentait juste et visait juste. Je l’imagine à nouveau. Elle lui dit : « Quelle chance que ton premier cours ait été un désastre ! Le mot de Louis Massignon, ma pauvre amie, tu n’aurais jamais pu le comprendre. Il est parfois pis d’être exaucé que déçu, tu sais ça maintenant. Quel cadeau t’ont fait ces gamins ! D’accord, ils ne se rendaient pas compte. Je dis cela, je n’en sais rien après tout : peut-être se rendaient-ils compte ? » La connaissant, je peux même imaginer qu’elle aurait pu ajouter, fausse naïve, provocatrice inspirée : « Ce sont peut-être des anges ? »
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Je n’ai pas la moindre idée de ce qu’elles se seraient dit. Mais la jeune prof est là, et bien d’autres comme elle. Les gamins et les gamines aussi sont là, lourds de leur lourde existence, elle-même plus lourde encore d’être à ce point accablée de commentaires fadasses. Ils ont besoin d’un regard comme celui d’Aniouta, tout le monde aujourd’hui a besoin d’un regard comme celui-là. Je parle d’Aniouta parce que je l’ai vue faire, parce qu’elle était fulgurante. J’aurais pu parler aussi de Jean Audin, ce syndicaliste rencontré en 68, moine de l’amitié laïque. Il est si rare, ce regard ! Et rien ne le remplace, rien ! Quand j’animais les sessions de formation, je désirais tellement qu’il me visite, qu’il m’inspire, je souffrais tant de son absence ! J’aurais voulu être un chirurgien de l’âme, j’étais un brancardier débutant. Dommage, mais est-ce qu’on fait le bilan de ses compétences quand les gens hurlent leur malheur de cette manière ? Est-ce qu’on s’interdit de monter dans le train parce qu’on n’a pas un billet de première ? En lisant cette page du Monde où se reflète tant d’angoisse, je songeais qu’Aniouta aurait immédiatement frôlé l’essentiel d’une aile à la cime des bois. Et cela ne me décourageait pas, au contraire ! Courage, brancardier !
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À peine arrivée dans son premier poste, un collège de l’académie Aix-Marseille, elle a envoyé un mail de détresse au Monde. Une correspondance a suivi, qui a permis à une journaliste, Maryline Baumard, de reconstituer son premier mois d’enseignement, septembre 2010. Sous couvert d’anonymat, bien sûr : jusqu’en juin, cette jeune professeur de français stagiaire est en phase probatoire, il ne s’agit pas de lui faire risquer une révocation. Ce document remarquable, publié dans le numéro du 9 octobre 2010, tient en une page. Voici ce que j’y vois.
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D’abord, un appel au secours formulé dans des termes proches de ceux qu’emploient alors les médias, indignés de constater que les jeunes professeurs sont lâchés dans les classes sans formation : « personne […] pour dialoguer avec moi et me conseiller sur les choses très concrètes de mon enseignement. » Concrètes, très concrètes ? Elle va vite abandonner ce vocabulaire convenu. Et parler de son « angoisse et de [son] désarroi face à la situation brusque à laquelle on nous confronte ». Non seulement ses interlocuteurs potentiels sont incapables de lui fournir l’aide qu’elle espérait, mais encore, plus profondément – révélation brutale – le métier qu’elle a choisi est d’essence solitaire : l’idée n’est jamais exprimée aussi nettement, mais la façon dont elle balaie les espoirs qu’elle plaçait dans l’administration de l’Éducation nationale, dans la formation, dans ses collègues eux-mêmes, suggère qu’elle fait ce constat et qu’il la désarçonne. L’administration ? Le ministère lui a envoyé un DVD sur le thème Tenue de classe, la classe côté professeur : « C’est risible par rapport à ce que je vis. » La formation ? « J’ai ma deuxième journée de formation. Ce qui aurait pu être une aide ne me sert à rien. Face aux inspecteurs, chaque jeune prof rivalise de questions très savantes. Moi, je voudrais savoir comment on met au travail une classe qui s’y refuse. Mais je ne demande rien. Pas envie de me faire casser par l’inspectrice, qui répond systématiquement qu’il faut un peu de jugeote. » Les collègues ? « Heureusement qu’ils sont là pour écouter ou conseiller, le problème, c’est qu’on est quand même seul dans la classe. »
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Ce collège ne semble pas particulièrement difficile. S’il a ses classes « à problèmes », il a aussi ses classes « normales ». Quand elle a fait son premier tour des lieux, elle a jugé que « ça devrait aller ». Mais ça ne va pas. Rien ne ressemble à l’idée qu’elle s’en faisait. Pourtant, elle a beaucoup rêvé de ce métier. Étudiante, un petit boulot de fleuriste lui faisait gagner quelques sous. Elle rêve maintenant du magasin de fleurs.
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Ce devait être sa grande plongée dans la vie sociale, et elle est seule comme jamais. Nul besoin d’être Aniouta pour percevoir sa souffrance, ni pour souhaiter qu’elle s’allège : mais c’est parler pour ne rien dire. Le monde où elle arrive, où elle va passer tant d’années, lui est étranger et hostile. Elle n’attend de personne une aide sérieuse. Ces gamins et elle : il y a de la grandeur et de la vérité dans ce face-à-face. Ne fuyons pas dans l’analyse, ne nous étourdissons pas de nos diatribes, ne nous ébrouons pas dans les idées générales. Considérons cette femme. Un être jeune, instruit, cultivé, plein de bonnes intentions, qui découvre le monde dans lequel il va passer sa vie, et qui y cherche droitement sa place au milieu d’épreuves inattendues et sévères, mérite mieux que des pleurnicheries. Rien n’est bidon dans sa situation. Le découragement rôde, mais tout est pour de bon. Rien ne l’obligera, bien sûr, à attendre la retraite dans la cage aux fauves : jamais de carte de fidélité, ni à Monoprix, ni à l’Éducation nationale. Peut-être s’enfuira-t-elle en courant, peut-être découvrira-t-elle sa vraie vocation de prof au milieu des noms d’oiseaux. En attendant, se confronter à ces gosses-là, ce n’est pas rien. Si, là, il n’y a pas de sens, n’en cherchez nulle part. Si tâcher de trouver le cœur de ces gamins, c’est rien, alors, le reste, alors, c’est moins que rien.
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Elle dit : « C’est la fin de ma quatrième semaine, j’ai perdu mes illusions. » Je trouve ça infiniment gentil. Et plutôt bon signe. Quelles illusions, au fait ? Le paquetage d’idioties précautionneuses qui, en toutes circonstances, assure un jeune contre tout risque de vie et d’authenticité ? Ces illusions-là, il est urgent qu’elle les perde ! En un mois, d’accord, elle a pas mal trinqué. Se faire traiter de salope par un petit merdeux, devoir s’écraser devant une gamine de quinze ans, se farcir le mépris des parents et la violence abrutie de leurs rejetons, il est vrai que c’est dur. Mais il y a plus dur encore, c’est cela qu’elle veut dire, et elle a raison. Il y a encore plus dur que ce qui vient de l’extérieur, plus dur que les injures et les carnets de notes qu’on se prend dans la gueule : il y a ce qui vient de l’intérieur, les illusions de chiffon et les rêves en plastique qu’on découvre en soi et qui vous laissent ahuri, ébouriffé, honteux. Dur pour une jeunesse comme elle de sentir qu’elle commence, après quatre semaines, à s’accrocher à la salle des profs comme un coquillage à son rocher, qu’elle rêve de l’oasis de la cantine en expliquant Corneille, que sa feuille de paie – 1700 euros – la « réconcilierait presque avec l’institution », qu’un peu de shopping la consolera de tout. Parfait, Madame le Professeur, dites-le vous, dites-le nous que c’est dur, dites-le plus fort, hurlez-le, et ne vous faites pas de bile pour la crise de nerfs ! « Nommer, c’est faire changer ». Vous savez bien, n’est-ce pas, que ces gosses-là, qui ne touchent apparemment à peu près aucune bille, si ce n’est dans l’ignorance, et que je n’ai pas plus envie que vous de piédestaliser, comme disait encore Tinguely, même si, tout en étant à reprendre en main de A à Z, ils ne sont finalement pas plus mauvais que d’autres, pas plus pires que d’autres comme on disait à Montrouge, vous savez bien, n’est-ce pas, que ces gosses-là sont en train de vous obliger à nommer, et donc à changer ? Il faut toujours faire attention à ce que dit Aniouta : ce sont peut-être des anges ?
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Pour l’instant, elle nous fait le coup du réveil qu’on essaie de réparer alors qu’on sait parfaitement qu’un ressort a filé sous le buffet. Elle a déjà nommé, pas encore tout à fait changé, et se raccroche gentiment à des branches qui craquent les unes après les autres. Elle se raconte que tout ça n’est pas si grave, que c’est une question de patience, d’astuce. D’ailleurs, pas de bile à se faire, à partir de la Toussaint, les collègues l’ont dit, on peut travailler : que demande le peuple ? De plus, sur quatre classes, deux sont « à problèmes », pas étonnant que ça grince ! Elle expérimente des trucs, laisse ouverte la porte de la salle pour faire descendre « l’insupportable volume sonore ». Super ! « Le brouhaha devient un bruit de fond ». C’est dit : « Je ne ferai plus classe porte fermée. » Pour constater, le lendemain, que ce n’est pas la panacée. Elle s’applique de tout son cœur à recoller les morceaux, à mettre d’accord le dehors et le dedans, à circonscrire en elle l’incendie du problème. Elle négocie. Même avec une sale gosse prête à la frapper, elle négocie. Elle déploie une énorme bonne volonté, s’acharne à poser les questions gentiment, raisonnablement, comme à la radio, comme dans les colloques : « Moi, je voudrais savoir comment on met au travail une classe qui s’y refuse. » Ben, voyons ! Question joliment formulée, mais la réponse, là aussi, s’est barrée sous le buffet.
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« Je distribue plusieurs punitions. – Je l’exclus. – Je mets des mots, je punis, aucun effet. – J’arrête mon cours et annonce une punition générale : une dictée ; neuf zéros. – Nous allons chez la principale adjointe ; il reçoit un avertissement. – J’arrête le cours pour faire des exercices ramassés et notés. – Je demande qu’on lui inflige un avertissement. – Lorsqu’un élève bavarde, je sors son carnet de la pile et l’annote en fin de cours. – Je file chez la CPE à qui je demande une exclusion temporaire. » Ces mots-là sont d’elle, je les ai seulement juxtaposés. Des sanctions, toujours des sanctions. Ça doit la faire enrager de ne trouver que ça dans son paquetage. La peiner, même. L’humilier. C’est là qu’il faut la comprendre et la soutenir. Lui expliquer que tout ça, c’est comme les soldes avant fermeture. Mais oui, mais oui ! Elle est comme tout le monde : surveiller et punir, il n’y a que ça dans le paquetage des citoyens-consommateurs, même et surtout chez les plus avancés. Côté élèves, sanctions ou pas, aucune importance : ils sont mithridatisés. « Rien à foutre. » Il va falloir renoncer à ce paquetage, Madame le Professeur, il va falloir changer de musique. Les soldes avant fermeture, comprenez-vous ? À moins de recruter les enseignants parmi les civilisateurs de Guantanamo, fer de lance des valeurs occidentales, on ne triomphe pas d’un argument comme Rien à foutre sans changer sa vision du monde, sans mettre à plat l’idée qu’on a de soi, des autres, de rien, de tout. Mais, surtout, qu’elle ne s’y trompe pas : il n’y aura pas de miracle.
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Quand on se sent trop démuni, il faut en revenir modestement aux fondamentaux. Pour moi, c’est le principe stoïcien : « Avoir la résignation de supporter les choses qu’on ne peut pas changer. Avoir le courage de changer les choses qu’on peut changer. Avoir la lucidité de distinguer les unes des autres. » Appliquons cela, s’il vous plaît. Sinon, allons visiter le tout nouveau Salon de la mort, fleuron de la modernité épanouie.
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Le fond de la situation des banlieues, le fond de la situation de l’enseignement, nous ne pouvons pas pour l’instant le changer. Un jour, peut-être. Pas maintenant. Ceux qui disent le contraire se divisent en deux sous-ensembles pas complètement étanches : les imbéciles et les menteurs. Les questions posées par les banlieues et l’école sont telles qu’elles impliquent une refonte radicale de l’organisation sociale dont personne ne peut avoir la moindre idée. Elle suppose en effet que les citoyens – tous les citoyens – s’affranchissant définitivement de la double tyrannie des experts et des « communicateurs » (ce qui n’est pas le plus difficile), et retrouvant soudain la fierté et la dignité dont on s’acharne à les châtrer (ce qui est loin d’être gagné), s’engagent dans une réflexion fondamentale sur le sens de l’existence individuelle et de l’existence collective. Je ne méconnais pas les difficultés d’une telle opération, et j’accepte humblement qu’on voie dans mon discours les signes de la plus désolante naïveté, de la plus inquiétante utopie, du plus désespérant simplisme, et de toutes les autres aberrations qu’on voudra. J’accueille le verdict la tête basse et ne songe même pas à me défendre. À condition que, pour la énième fois, on n’aille pas sortir de quelque tiroir poussiéreux des emplâtres qui n’ont jamais eu d’autre efficacité que d’apaiser la vanité et l’avidité de leurs prescripteurs. Nous ne savons pas : cet aveu fondateur, voilà la nécessité parce que voilà l’évidence. Loin de nous contraindre à ce que les agités de l’inutile s’empresseront d’analyser comme de la résignation, de la paresse ou de l’inertie, il nous conduit à deux types d’activité. D’une part, de toutes les façons possibles, il nous faut nous acharner à limiter les dégâts. Travail modeste, persévérant, patient, travail prudent : primum non nocere, d’abord ne pas nuire. D’autre part, il nous faut réfléchir, nous inviter les uns les autres à réfléchir. Chercher à comprendre ce qui se passe, et décider que cet effort de compréhension et d’expression auquel chacun est invité à prendre part – à condition qu’il le fasse en son nom propre, non pas en se cachant lâchement, pitoyablement, derrière une compétence mensongère ou je ne sais quel programme précuit – est réellement une tâche, notre tâche, la plus urgente des tâches.
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Ce que cette jeune femme ne pourra pas changer non plus, c’est le caractère universel du drame dont elle est à la fois la spectatrice et l’actrice. Le malheur où te voilà pris/Ne se règle pas au détail. J’entends bien qu’il y a des zones plus tranquilles que les collèges où elle est appelée à enseigner. Enfin, des zones plus tranquilles… Savez-vous quel slogan son fabricant a inventé pour l’admirable outil de civilisation qu’est le flash-ball ? Cherchez sur Google. Le flash-ball est une arme « à létalité atténuée ».
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Encore une fois, Madame le Professeur, si vous vous incrustez ou non dans la profession, c’est vous qui voyez. Mais ne vous racontez pas qu’en échappant aux banlieues qui craignent et aux collèges à problèmes, vous changerez de monde. C’est pile et face, vous comprenez. Avec une différence. Dans le monde à létalité atténuée, on vous parlera du matin au soir de changer et de faire changer : et ce sera du bluff, encore du bluff, toujours du bluff, vous sécherez immobile dans ce tourbillon de changements. Peu importe donc que vous restiez ou non au collège si vous n’oubliez pas le désert qui vous a saisie, si vous ne chassez pas de votre âme son impitoyable vérité. Ce secret entre les autres et vous, entre vous et vous, je vous souhaite qu’il devienne votre acquisition définitive, qu’il vous accompagne sur tous les chemins de votre existence, qu’il soit un petit caillou scandaleux dans l’amitié qu’on vous portera. Voilà ce que vous pouvez changer, et qu’il vous faut donc changer. Le collège vous y aidera : rapporté aux bavardages de la peur, le tumulte de vos classes aura la profondeur d’un océan de silence. Je vous souhaite de vous y baigner toujours, et que personne ne le sache.

(4 novembre 2010)

 

L’asphyxie jusqu’à quoi ?

Une inscription peinte sur les flancs des wagons de marchandises rappelle en trois langues qu’ils ne sont autorisés à circuler que le toit fermé. Il n’en est pas autrement aujourd’hui de la parole de l’enseignement et de la formation. Elle est presque toujours bloquée et souvent plombée. Ne pas chercher ailleurs la raison de l’asphyxie collective. Se souvenir de ce détail quand on parle d’école, d’éducation, de formation professionnelle. Qu’on sache au moins, sinon, que les considérations techniques, économiques, sociales, politiques, morales et, naturellement, pédagogiques qu’on agitera sur ces sujets auront pour seul champ d’efficacité, si savantes qu’elles paraissent, le choix du mode d’asphyxie.

Séquence 1. Dimanche 15 décembre, 13h21, sur France-Inter : l’émission Bien dit. Une association intervient auprès d’élèves d’un établissement de banlieue qui font aussi leurs premiers pas dans le monde de l’entreprise. Les professeurs sont présents. Ces adolescents, nous dit-on, sont démotivés. Ils vivent mal la découverte de ce milieu nouveau. L’association prétend les « mettre en capacité de s’adapter ».

Pour les intervenants, ces ados vivent selon deux systèmes de codes, celui des jeunes et celui des banlieues. L’opération consiste à leur faire accepter ceux de l’entreprise et à trouver un langage commun où se reconnaîtront élèves, enseignants et managers. Le code revient constamment dans leurs propos. À leurs yeux, il semble ouvrir les intelligences et les cœurs aussi aisément que les coffres-forts. Un adulte explique sans rire que ces jeunes n’ont ni le code du respect ni le code de la confiance en soi. Il n’a toutefois pas confirmé qu’ils avaient perdu le code de la respiration, et quelques autres.

Un garçon déclare qu’il garde son sac sur son dos devant son professeur alors qu’il s’en débarrasse devant le directeur de l’entreprise : c’est que celui-ci, contrairement à celui-là, va lui donner de l’argent. « Il ne faut pas être hypocrite, explique le gamin. Quand on travaille, c’est pour l’argent. » La formatrice acquiesce. Eh bien, oui, si c’est son code…

Un autre élève est prié de s’adresser à un adulte censé jouer le rôle d’une porte. La porte ne s’ouvrira que s’il lui parle sur le ton qu’il faut, c’est-à-dire s’il en connaît le code. Personne ne lui dira qu’en dépit de l’attention qu’on feint de lui porter, cet autre auquel donne accès un code est bel et bien considéré comme une donnée objective et que, dès lors, tout échange avec lui se réduit à un rapport de force ou d’intérêt. Personne ne lui montrera qu’aucune existence ne peut s’inscrire dans l’immédiateté du désir ou de la volonté de puissance, ni que, si elle prétend s’en contenter, la relation avec autrui n’est qu’un jeu de rôle plus ou moins agréable ou déplaisant, mais toujours sinistrement répétitif.

Par contre, on ne lésine pas pour saupoudrer les gamins de « respect ». Je n’aime pas qu’on leur demande l’autorisation de les tutoyer. Si l’on juge cette pratique méprisante, pourquoi l’adopter ? Si on la sent chaleureuse, pourquoi s’en priver ? En fait, cette scrupuleuse formatrice se traite elle-même comme elle traite les enfants : elle fuit sa liberté comme elle fuit la leur. C’est pourquoi elle tient à parler sous leur contrôle. Ce qui, dans la position d’autorité qui est la sienne, les oblige pratiquement à lui donner l’autorisation de les dominer. Nous voici en pleine idéologie du management. Double contrainte : soyez libres pour obéir.

En plein management, c’est-à-dire en plein simulacre. La journaliste de France Inter qui annonce l’émission explique gentiment que le but est surtout de montrer le chemin qui reste à parcourir. Le gamin qu’on interroge avec un évident scepticisme dit que ces trucs-là, c’est comme la psychologie, ça fait rigoler. Quant à son copain, il est bien embarrassé. Le questionnaire qu’il doit remplir l’interroge sur ses préjugés. Du haut de leur réalisme citoyen, les intervenants n’ont pas vu venir le pépin : il ne sait pas ce que ce mot veut dire.

Séquence 2. Conçues pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy et mises en œuvre durant la présidence de François Hollande, des initiatives gouvernementales cherchent à transformer profondément le climat de la fonction publique territoriale, qui n’emploie pas moins d’un million huit cent mille agents. Les responsables administratifs des communes, des départements, des régions, des structures intercommunales, des établissements publics, des offices publics d’HLM ont reçu, sous forme de trois documents envoyés par mail, des directives précises concernant, d’une part, la formation des agents à la communication et, d’autre part, l’organisation des entretiens individuels d’évaluation. Ces documents n’ont qu’un but : achever d’importer dans la fonction publique le modèle de l’entreprise privée. Ils le font avec une docilité sans faille et sans nuance et apportent à cette « modernisation » une logique de rouleau compresseur qui pourrait la rendre encore plus efficacement paralysante que dans le secteur privé. De la propagande, de la pure et grossière propagande, habile à jouer des possibilités de l’informatique pour imposer des questions simplistes et leur catapulter des réponses plus simplistes encore.

Qu’est-ce que la communication ? Réponse du document : « C’est un art, un métier. […] C’est (surtout) influencer. » Comprenons : c’est vendre. À quoi doivent servir la communication « et (surtout) la négociation », avec laquelle on la confond sans façon ? À avoir des résultats. On nous assure cependant (je ne sais d’où l’on a tiré des certitudes aussi précisément chiffrées) que, dans ces résultats, les mots ne comptent que pour 8%, alors que la voix, elle, dispose de 25% de l’efficacité et les attitudes corporelles, promis juré, 57%. Dans le même temps, on nous met sérieusement en garde : nous sommes tentés de prendre pour des faits ou des réalités ce qui n’est que la projection de nos jugements ou, là encore, de nos préjugés.

Faisons semblant de croire ce discours, et tirons-en les conséquences. Si les paroles comptent si peu et sont si suspectes, autant dire que la communication se borne à un échange entre deux irrationnels muets, qu’elle se réduit à la lutte de deux séductions aveugles.

Que se passerait-il si ce schéma avait quelque réalité ? On pourrait parler de tentative de retour à l’animalité. Non pas à l’animalité véritable et pleine de sens des animaux. Pas non plus à quelque forme primaire de sensation. Plus grave : à l’animalité par mutilation de l’humain, à l’animalité impossible. Avec la haine qui, du fait de la frustration, s’ensuivrait nécessairement.

Dans l’administration ou dans l’entreprise, il est vrai, on ne se tue pas, ou pas toujours. L’organisation, l’institution elle-même, sa puissance sont d’excellents exutoires aux frustrations qu’elles provoquent. L’idéal délirant de la communication n’est pas une invitation au suicide, mais à l’asservissement volontaire : les suicides signalent, en quelque sorte, les erreurs du programme. Ce qu’on appelle communication, c’est la proposition qu’on fait aux salariés, toute raison abolie et toute liberté évacuée, de mimer entre eux, comme un hommage à elle adressé, comme une manifestation d’allégeance à son égard, la violence de l’institution. Communiquer, dans cette perspective, ce n’est pas parler dans l’institution, ce n’est même pas parler comme l’institution, c’est parler l’institution, la laisser se dire en soi et lui prêter ses mots, épouser sa violence, être déchiré par ses conflits et même, s’il le faut, la contredire : une démission première donne droit à toutes les critiques subalternes. Le bénéfice secondaire que les salariés peuvent attendre de cette démission est aussi évident qu’illusoire : s’imaginer qu’elle les débarrassera de leur responsabilité, que tout cauchemar de révolte s’évanouira en eux. En réalité, c’est quand ils craignent de mal communiquer ou de ne pas être capables de communiquer, c’est-à-dire quand ils acceptent loyalement la distance qui s’installe forcément entre l’institution et eux qu’ils deviennent ce qu’on veut les empêcher d’être : des sujets pensants, de libres citoyens.

Si les gamins dont je parlais accédaient d’aventure à un poste de la fonction publique territoriale, ils ne s’y trouveraient pas en pays étranger. Invités à communiquer, ils seraient toutefois soumis à quelques préalables : la confidentialité, la liberté, la responsabilité, l’écoute, la nécessité de s’impliquer sont requises. Ces exigences morales imposées par l’église économique s’articulent sur l’ascèse de l’efficacité qu’elle proclame : le chemin des consciences est parfaitement balisé.

C’est peu dire qu’il y a des ratés. L’entretien individuel d’évaluation en est un. Il s’agit là d’un temps fort – et même du temps fort – de la communication. Chaque agent doit y rencontrer, une fois l’an, son supérieur direct, ou N+1. Dans l’immense majorité des cas, sauf pour certains hiérarchiques de rang élevé, ce supérieur N+1 est une personne que ses subordonnés côtoient quotidiennement, ce qui donne une allure surréaliste à l’extrême sophistication de la procédure de l’entretien. On ne voit pas comment des collègues qui discutent toute l’année de choses et d‘autres, et pas seulement, au moins à la cantine, de ce qui concerne le travail, pourraient sérieusement s’enfermer dans l’incroyable carcan d’une procédure maniaque s’ils ne la vivaient l’un et l’autre comme une pure et absurde liturgie imposée par l’autorité dans le but d’accroître la crainte et d’aggraver le tremblement tout au long de la chaîne hiérarchique.

L’entretien d’évaluation, explique le document, doit se préparer. Celles et ceux qui, dans leur jeunesse, ont fréquenté le catéchisme, penseront inévitablement aux questions préalables à la confession qui figuraient dans leurs manuels. Pas moins de vingt-et-une lignes, dans ce document, de questions comme celles-ci : « Quelles sont mes principales missions, les aspects essentiels de ma fonction ? […] Mes points forts et mes points de progrès ? […] Comment se passe la relation avec l’équipe ? Avec mon responsable ? » Les rédacteurs du document ont pensé à tout. Aux sujets que doivent aborder le hiérarchique et son collaborateur. Aux étapes de l’entretien, minutieusement réglées, et dont chacune doit se soucier de ses objectifs et de ses moyens d’action. Le plus comique de l’affaire est que chaque hiérarchique, à l’exception du Président, étant destiné à jouer lui-même le rôle du collaborateur, sait qu’il éprouvera bientôt les mêmes embarras que ce dernier. Il s’agit donc, en fait, d’un exercice de soumission collective, d’une fustigation rituelle, d’une vénération sacrificielle du pouvoir.

En parlant avec des agents de la fonction territoriale, il m’a semblé que les postes où l’on s’occupe de questions de cet ordre n’étaient pas ceux qu’ils plaçaient le plus haut, et qu’ils étaient tentés de réagir comme notre gamin de banlieue : « Tout ça fait rigoler ». Mais, cette fois, les sourires m’ont semblé forcés. Ces billevesées iront au caniveau, mais une sourde inquiétude demeurera. Ils sentent que, peu à peu, on glisse le néant sous leurs pieds. Un dernier mot, puisque nous en sommes à rire. « L’entretien individuel, lit-on dans le document en question, est avant tout un moment d’échange et de liberté d’expression des salariés. » Plus c’est gros…

Séquence 3. Changement de décor. Jeudi 12 décembre, 21h41. Les grandes questions, une émission de France Cinq. Le thème de ce soir-là : Rebondir. Boris Cyrulnik et la résilience sont là. Il y a aussi Aude Lancelin, Henri Guaino, Frédéric Lenoir, François Lenglet, Arnaud Viviant. Pédagogue efficace, l’animateur distingue le rebond des personnes et celui de la société. La première partie est délicieuse. Il y a de la simplicité dans l’air, des cultures modestes et authentiques. Ces gens-là ne parlent pas pour se faire voir, on se croirait au temps longtemps. Ils s’appuient sur les auteurs qu’ils aiment, cela sonne juste et j’en suis ébahi. Le rebond ou la résilience vient à celui-ci par Nietzsche, à celle-là par Kierkegaard et même par l’humour de Schopenhauer, l’esprit de cet autre a émigré chez les taoïstes, Spinoza incite son voisin à persévérer dans son être. C’est sans prétention, intime et pudique, amical et intelligent. Chapeau. Pourvu que ça dure.

La deuxième partie a commencé. Ça n’a pas duré. Il s’agit maintenant de la résilience de l’époque. La belle conversation est devenue un festival de faire-semblant. J’entends successivement que nos maux ont une explication cyclique, que la mondialisation est sur le départ, que les nouvelles générations arrangeront tout ça vite fait, que les cadres des entreprises ne croient plus au management. Je voudrais expliquer à ma télé que la théorie des cycles, c’est parler pour ne rien dire. Que la mondialisation et le management peuvent faire baisser un peu la tension : la partie est gagnée, ils y ont tout intérêt. Que se défausser sur les jeunes, c’est un peu facile. Fatigue inutile, je n’ai plus devant moi les mêmes personnes. Tout à l’heure, ces gens étaient sincères : maintenant ils bluffent. Ils parlaient selon leur conscience : ils recrachent des news et des bouts d’éditoriaux. Chacun avait sa voix : ils ont tous le même ton.

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Il n’y a pas de beau monde. Il y a de belles femmes, de beaux bijoux, de beaux châteaux. De beaux esprits. De belles âmes. Il n’y a pas de beau monde. Il n’y a pas non plus de bon monde. Ni de monde bon. Dans notre langue, monde et bon se brouillent quand on les accole. Non que le monde soit toujours mauvais. Il l’est par contre, absolument et sans recours, quand il désigne l’amas confus d’avidités entrecroisées où nous pataugeons.

Trois groupes de personnes. Trois combats semblables et différents contre le monde, contre le « gros animal » de Simone Weil devenu ce monstre gigantesque.

Ce combat, les propagandistes officiels de la com dans la fonction publique l’ont perdu. Au vrai, ils ne l’ont jamais engagé, ils se voulaient battus d’avance. On ne dresse pas impunément ses tréteaux au carrefour de l’argent, du pouvoir, de l’image, de la technique et de ses manipulations. Ils se sont noyés dans ce monde-là. Ils ont perdu pour eux, pour cela en eux que j’appelle eux, qui est eux, et qui n’a rien à voir avec l’argent, le pouvoir, l’image, la technique et ses manipulations. Ils ont perdu pour eux, mais ceux qu’un système d’autorité implacable contraint à entrer dans leur confusion et leur servilité, ceux-là aussi y perdent, y perdent lourdement.

L’embarras des invités de France Cinq, quand ils ont été invités à sortir de ce qui les concernait en propre et de parler du destin de l’époque, en disait long. Ceux-là ne se sont pas noyés dans le monde, mais il leur est un boulet qui les condamne à une lutte perpétuelle : telle est la conséquence obligée des responsabilités mondaines. Ce for interne qu’ils ont tapissé d’une culture authentique, on sent qu’il leur devient un refuge, une cache, un igloo. Se libérer de ce frein-moteur que leur impose le monde : on ne peut rien leur souhaiter de mieux.

Les formateurs des jeunes des quartiers, eux, ne semblent pas, au tréfonds d’eux-mêmes, être habités de l’esprit du monde. En secret, pourtant, ils ont peur de lui et cette peur les jette paradoxalement dans ses bras. On dirait qu’ils n’ont pas eu le temps de s’affirmer, de se reconnaître, qu’ils sont partis tout nus pour la guerre. Ils n’habitent pas réellement leur for interne. Quelque chose en eux nie la bataille ou feint de l’avoir déjà gagnée : le monstre à cent bras a tôt fait de les attirer dans ses pièges. Et il les fait parler comme lui.

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Une formule largement inspirée de Maurice Merleau-Ponty nous faisait dire autrefois que l’expression d’une personne était celle de son triple rapport à elle-même, aux autres et au monde. L’idée n’a rien perdu de son sens. Il me semble toutefois que la relation aux autres, telle qu’elle était le plus souvent entendue, penchait plutôt du côté de la relation au monde que du côté de la relation à soi-même. Je souhaite, pour ma part, que la césure, s’il en faut une, soit placée non pas entre la relation à soi-même et la relation aux autres, mais entre celle-ci et la relation au monde.

Le monde, tel qu’il se présente aujourd’hui, c’est le règne terrifiant du On à qui la Technique et la volonté de puissance confèrent un pouvoir sans précédent. Qui aime ce monde-là ne peut aimer les autres. Qui aime les autres ne peut aimer ce monde-là. Ce monde-là, c’est un déchet. C’est ce que l’humain n’ose pas assumer de l’humain. De ce déchet, une propagande niaise et cruelle ne cesse de nous vendre une version sans cesse recyclée pour nous faire oublier qui nous sommes. Eh bien ! Voilà une déchetterie à ouvrir de toute urgence. À nous d’y apporter ce qui nous encombre et nous salit.