Pas « infox » : bobard !

À quatre-vingt-dix ans, mon cousin de Grasse se sent de monter à Paris pour nous faire la bise. Avec Titine, bien sûr, sa petite Renault. De même, il y a des gens qui se sentent d’enrichir la langue française : je ne conseille à personne de monter dans leur bagnole. À l’origine de l’affaire, un certain Donald qui a lancé sur le marché mondial une expression qui cartonne, fake news, à laquelle il importait absolument, et urgemment, de fournir un équivalent français qui s’imposerait à nos autorités administratives. Si quelque nouveau Roland Barthes s’emparait de l’affaire, il se poserait sans doute quelques questions préalables sur ce volontarisme linguistique et l’étrange rapport à la langue qu’il suppose. Mais venons-en au fait. On s’est réuni, on a commissionné et, finalement, comme pour l’Oscar ou le César, il y a eu des nominés. Cinq, si j‘en crois les gazettes : craque, fallace, infaux, infausse, intox. J’imagine qu’infaux et infausse ont fait long feu, qu’intox a été renvoyé aux archives de l’Armée, que fallace a été jugé savamment farfelu. Restait craque, qui s’emploie le plus souvent au pluriel, un peu démodé peut-être. Et le gagnant fut : infox. Un mot venu de nulle part, pas plus français qu’anglais, épinglé d’une grosse astuce ambiguë qui nous ramène en douce chez Donald : quand on entend fox, si l’on a plus de soixante ans, Movietone n’est pas loin, et le tout-puissant cinoche américain du bon vieux temps…

Infox ou pas, il y avait un mot, un vrai mot français. Et là, le Roland Barthes à venir aura du pain sur la planche quand il se demandera pourquoi le comité d’enrichissement a écarté le substantif qui s’imposait, qui a de la branche et de la chair, qui vient de loin, qui a laissé sa trace dans la politique, dans la littérature autant que dans l’âme populaire. Certes, je ne vais pas dire « Ils ont écarté bobard !» comme on disait « Ils ont tué Jaurès ! ». Ni le dire ni le penser ! Mais si, un instant, en moi, cette connexion inattendue s’est faite, je vois trop bien pourquoi. La société occidentale a peur de la vie. Dans les gens comme dans les mots, elle l’aime, mais pas trop vivante. Au fond, elle la trouve un peu vulgaire. C’est pourquoi, les mots, elle les préfère plutôt ternes et, en France, si possible, anglais, donc moins chargés. Chaque fois que se murmure un mot d’amour, que résonne un mot vivant qui n’a demandé à personne une autorisation de séjour, la civilisation occidentale a deux réactions. D’abord, elle s’oublie de terreur dans sa culotte virtuelle. Puis, se ressaisissant, se débarrasse du mot en l’embaumant. Quand le futur prince de la sémiologie cherchera pourquoi bobard a été éliminé, il trouvera, à mon avis, que ce mot-là, comme on dit, il était trop… Il n’avait pas la légèreté du vide. Il n’était pas éligible pour un passeport diplomatique.

Bobard, nous dit pourtant le Centre national de ressources textuelles et lexicales, est attesté depuis le XIIe siècle. Il se rattache à l’ancien français boban, qui signifiait vanité. Au XIIIe siècle, on trouve le verbe bober, qui veut dire tromper, et l’adjectif bobert, pour présomptueux, sot. Au XVIe siècle, pour mensonge, on dit bobeau. Ainsi nous avons cette bouteille dans la cave et nous servons une piquette ? Trop chargé d’histoire, bobard, non ? Pas assez de savoir vivre ? Pas assez de savoir être ? Un peu trop physique aussi peut-être ? Voyez son radical bob- : c’est une onomatopée, il sonne comme le mouvement des lèvres quand elles font la moue, quand elles expriment le dégoût. Bobard, c’est du tout vivant, c’est du trop vivant, un mot trop riche peut-être pour le comité d’enrichissement. Je l’entends encore dans la bouche de ma mère, parlant, furieuse, de la ligne Maginot. Ou du bobard de Paul Reynaud, en 1939 : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ». Ou, du même Paul Reynaud, un an après, l’autre bobeau cynique quand il explique que « la ligne du fer est coupée ». Trop de vérité dans ce mot bobard, vraiment, vérité et graisses animales sont néfastes aux citoyens. Infox, ce nom tout couillon de médicament, voilà qui est malin et sautillant, relax et branché. Bobard n’est pas assez convivial et trop intrusif. Jamais de réalité, voilà tout le programme des réalistes ! Et, côté mémoire, juste les séquences autorisées. Sans compter, entre nous, que fake news, à côté de bobard, ça fait un peu léger, un peu raplapla, un peu cucul, on ne peut quand même pas faire ça à Donald ! Et puis, c’est si gentil, infox ! Il est si mignon ce petit toutou tout libre au bout de sa grande laisse !

1er février 2019

Notre bien commun : la formation

Ni machine ni système 1

« Formateur, me disait Pierre Emmanuel, quel beau mot ! Donner forme… »

Maintenant que les réformes ont favorisé, du moins à ses yeux, l’agilité du monde du travail, Muriel Pénicaud, elle, n’en doute pas : « Il faut mettre la machine de la formation en route. »

Machine : tout est dit. Je me garde bien de reprocher ce mot à celle qui le prononce. Pour présenter ce projet de loi, il est irréfutablement à sa place. Nul autre ne pouvait se glisser là. Il est parfait, exactement parfait, parfaitement exact. Dans cette phrase, juste devant le mot formation, c’est lui qu’il fallait, lui et nul autre. Il porte en lui le sens, l’inspiration, le souffle, l’intuition fondatrice, le secret, la quintessence, le dit et le non-dit du texte qu’il préface, annonce, introduit, résume. Il est fait pour ce créneau, qui l’attendait.

Quand il entendait formation, Pierre Emmanuel pensait imagination, liberté, rencontre. Muriel Pénicaud pense machine. Qui pense imagination et liberté peut penser le détail, le particulier, le concret, la différence jusqu’en leurs caches les plus secrètes. Qui pense machine se condamne à la répétition servile et à la justification oiseuse. Qui pense machine ne pensera jamais autre chose que machine. On reconnaît aujourd’hui la machine à un signe infaillible. Elle est programmée pour vous parler de l’humain. Elle le bêle, elle le brame, elle le ronronne, elle le cacarde, elle le grogne. Foutaises. Si je vois en toi un être humain, tu le sais tout de suite, tu le sens tout de suite. Pas besoin que je t’explique, comme est obligée de le faire Muriel Pénicaud, que je ne te prends pas pour un meccano. Les spécialistes de l’humain sont tous, sans aucune exception, des spécialistes de la machine.

Le lien entre l’homme et la machine, on l’appelle aujourd’hui compétence. Aucun rapport avec ce que nous appelons ainsi quand nous avons le bonheur de rencontrer cette qualité chez quelqu’un. Dans ces cas-là, à la connaissance talentueuse d’un métier s’ajoute une qualité qui n’appartient pas à ce métier mais se rapporte au travailleur lui-même : quelque chose comme un plaisir communicable, l’affirmation silencieuse d’un sens, d’une joie.

« L’un des objectifs de ce projet de loi, déclare Muriel Pénicaud, consiste à lutter contre le sentiment qu’ont certains de nos concitoyens de subir leur vie professionnelle et à les convaincre qu’ils peuvent faire des choix, étant entendu que la compétence, dans notre société, est leur actif principal. »

Actif. À cette place, ce mot de banquier est terrible. Ce que nous aimons dans ce plombier compétent, dans ce jardinier compétent, dans ce médecin compétent, c’est ce qu’il a su tirer de la plomberie, du jardinage ou de la médecine pour grandir dans son être et, par le témoignage qu’il nous donne de ce progrès, nous faire grandir dans le nôtre. La compétence qu’on nous vante est la caricature grossière de ce sentiment. C’est un atout, nous dit-on, un atout pour cette partie de cartes maquillées que, bêtement et salement, on appelle vivre.

Nonobstant la très satisfaisante rentabilité du job, je ne souhaite à personne une carrière de DRH. Se faire le missionnaire de tous les slogans du management, manipuler pour l’organisation du travail, du matin fort tôt au soir fort tard, des réalités aussi gratuites que l’équipe, l’échange, la responsabilité, la solidarité, mais le faire dans la seule perspective du profit de l’entreprise, la moins désintéressée qui soit, et devenir ainsi un acrobate de la morale, un jongleur d’intentions, un prestidigitateur de réalité : non merci, eût dit Cyrano. L’esprit n’y tient pas, la qualité et la quantité s’entremêlent, on ne peut se libérer d’une telle confusion qu’en suivant le fil d’Ariane à l’envers, en cherchant à se perdre dans le dédale de procédures de plus en plus complexes, en se fabriquant un nid d’abstractions protectrices. Mais toujours, à la fin, la réalité reprend ses droits et alourdit un peu plus les contradictions. On dit qu’on veut « lutter contre le sentiment qu’ont certains de nos concitoyens de subir leur vie professionnelle », qu’on veut les « convaincre qu’ils peuvent faire des choix ». Mais c’est avec leur actif qu’on va négocier, avec leurs compétences, en leur rappelant délicatement, au passage, qu’ils n’ont pas le choix : les grosses cartes ne sont pas dans leur jeu.

« Loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel ». Qu’il faille une loi pour autoriser une telle liberté, quel coup de phare sur notre société ! Le titre est beau. Je ne le crois pas véridique. Et il n’est pas un paragraphe, pas une phrase, pas un mot de ce texte qui ne jette sur cette liberté et sur cet avenir la plus sombre des lumières et le plus indépassable des soupçons. Ces mots sont scandaleusement truqués. Cette liberté est une liberté autorisée. Cet avenir est un avenir décidé. Le choix annoncé n’est d’ailleurs pas un choix. Quand ils auront recours à la formation, les salariés n’auront à choisir qu’entre des formations dites certifiantes, c’est-à-dire reconnues d’utilité économique par le pouvoir politique et administratif. Autrement dit, la loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel est une loi sur l’encadrement du travail. Une loi managériale, séductrice et mensongère. Une loi fondée sur une évidence insupportable, à savoir qu’il y a comme un sens obligatoire à respecter, celui qu’indiquent et qu’indiqueront, dans une vision à la fois autoritaire et lourdement matérielle de l’existence, les mouvements fondamentaux de l’économie – et les intérêts de ceux qui les impulsent et les imposent.

Les communicants jacasseront pour rien. Bâti sur de telles fondations, l’immeuble ne tardera pas à se fissurer. En fait, ce n’est qu’un décor, un de ces vieux, un de ces archi-vieux décors dont les premiers discours d’Emmanuel Macron après son élection m’avaient fait espérer qu’on en ferait des feux de joie. Il n’en est rien hélas, il semble même qu’on prenne pour un grand cru la bibine du management le plus gâteux et qu’on en attende l’extase ! Et certes, sur certains sujets qui me sont étrangers ou pas trop familiers, je m’impose de garder le silence. Mais la formation, je connais. La vraie, je veux dire. Pas les colloques, pas la paperasse, pas les cabinets. Celle avec les gens, du polytechnicien XXL à l’ancien ouvrier spécialisé, celui qui portait mal son nom et était censé ne rien savoir de rien.

« Nous voulons, dit Muriel Pénicaud, construire une société de compétences. » Mais comment donc ! Voilà une de ces proclamations hors sol et hors ciel qu’un manager n’hésite pas un instant à bricoler alors qu’il ne jure que par le concret et ricane lourdement de la moindre abstraction, même quand la formulation correcte d’une idée juste l’impose. Je ne sais pas ce qu’est une société de compétences. Je sais, par contre, très bien ce qu’on me dit quand on m’explique qu’au quatrième alinéa de l’article L. 6321-1, « les mots : plan de formation sont remplacés par les mots : plan de développement des compétences. » Même si j’ai appris à ne pas me faire d’énormes illusions sur les plans de formation, je sais qu’ils s’adressent quand même à des personnes humaines. Que, même quand ils veulent les entourlouper, ils sont obligés de tenir compte d’elles, au moins un peu, un tout petit peu. Et je sais par contre que les compétences objectives dont on parle n’ont rien à voir avec les personnes humaines en tant que telles. Si utiles qu’elles soient, elles restent avec elles dans un rapport d’extériorité. Quand même on en prendrait le décret, une société de compétences n’aurait pas plus de réalité, si utiles que soient eux aussi ces accessoires, qu’une société de chaussettes ou de casquettes. Je sais donc que le passage d’un plan de formation à un plan de développement des compétences est une régression du point de vue de la pensée et du point de vue de la liberté. Et donc, au moins dans l’idée que je m’en fais, du point de vue de la démocratie et du point de vue de la république. Et qu’il ne peut constituer un progrès que dans la logique de soumission mercantile et de manipulation du langage qui est celle des DRH et qui, quand elle devient celle du pouvoir politique, fait de lui, nonobstant les flots sucrés de sophismes que ses communicants s’empresseront de déverser au seul profit de leurs intérêts les plus gras, une menace absolue.

On est saisi par l’invraisemblable faiblesse de l’exposé des motifs qui annonce cette loi. Un texte qui porte sur un sujet de cette importance et propose à des millions d’individus une orientation différente de leur recherche et une conduite nouvelle de leur vie professionnelle ne fait état d’aucune analyse, ne s’appuie sur aucune référence. Les premières lignes sont un modèle de langue de bois – ou de blé -, un exemple d’anthologie du bafouillage managérial : « Les transformations majeures que connaissent les entreprises du pays et des secteurs entiers de l’économie ont des effets importants sur les organisations de travail, les métiers et donc les compétences attendues de la part des actifs. Elles requièrent de refonder une grande partie de notre modèle de protection sociale des actifs autour d’un triptyque conjuguant l’innovation et la performance économique, la construction de nouvelles libertés et le souci constant de l’inclusion sociale. »

Préambule inquiétant. Une volée de généralités obscures assenées sans le soutien de la moindre argumentation. Un paquet d’affirmations aussi sommaires qu’affirmatives dont le dernier mot, l’inclusion sociale, est comme un tatouage qui en garantit la modernité. Sur le fond, aucune ambiguïté. C’est le pouvoir économique et financier des premiers de cordée qui définit « les compétences attendues de la part des actifs » comme il impulse « les transformations majeures que connaissent les entreprises du pays et des secteurs entiers de l’économie ». Récupération libérale de la planification socialiste. En Chine, l’exact contraire – et le même résultat. Ici et là, une seule vaincue : la liberté.

Des textes de cette agressive raideur, j’en ai vu passer beaucoup dans les entreprises. Les commenter devant les stagiaires était devenu un jeu. Quand on les ausculte, on repère en eux quelque chose comme une creuse profondeur. Les gens qui les ont rédigés ne sont ni stupides ni incultes, encore moins négligents. Mais leur prose ne parvient jamais à faire oublier d’où elle sort. Ces textes sont des messages que des subordonnés envoient à leurs propres subordonnés. Des textes d’autorité comme le siècle dernier en a produit un peu partout. Des rédacteurs les ont mis en forme, des opérateurs les mettront en musique. Les uns et les autres constituent la face visible du pouvoir : une petite société arrogante et timorée, qui s’applique naïvement à faire oublier à quel point elle est mal à l’aise. S’y fabriquent, au grand soleil glacé de la technologie triomphante, les recettes managériales déguisées en pensées, les dogmes capricieux de la communication, les approximations psychologiques du marketing, les lourdes sentences de la gestion. Aucun Kremlin n’a besoin de leur envoyer ses consignes. Une sujétion innée, coagulation de toutes les bigoteries, anciennes et modernes, et de toutes les éducations timorées, religieuses et laïques, donne leur forme à ces étranges sociétés secrètes sans secrets, tout entières façonnées, jusque dans leurs profondeurs, par les jeux de l’argent et du pouvoir. Médiocres par origine et médiocres par destination, elles sont quelque chose comme les agences d’un pouvoir sous-intellectuel tout entier fasciné par ce qui, au double sens du mot, compte, ou les sections locales d’une brumeuse Université mondiale de Sciences Peu.

La moindre contradiction de notre lugubre société n’est pas de fonder sans honte ses décisions les plus graves sur une irrationalité aussi criante alors qu’elle ne cesse de se réclamer, en pleurnichant, des Lumières et de la Raison. Les moins insensibles des responsables en ont vaguement conscience quand ils ne peuvent opposer aux critiques qu’on leur présente que la répétition obstinée de leurs thèses et une susceptibilité de plus en plus jalouse. Il ne convient pas de leur en faire grief avec trop de sévérité. L’idée qui ne vient pas de soi et qui n’est jamais passée par soi, on peut la rabâcher si c’est prévu par le contrat mais, contrat ou non, si elle est attaquée, on ne peut pas la défendre.

Et naturellement, ce qui est infiniment plus grave, on ne peut pas la défendre non plus devant ceux auxquels elle est destinée. À des apprentis dépourvus de toute formation, on peut parfaitement donner idée de la pensée de Victor Hugo, mais on ne saurait donner idée de la pensée managériale : la seule chose qu’on puisse savoir d’elle, c’est qu’elle n’existe pas. Elle n’est qu’un reflet, la trace d’une soumission, d’une transmission de consignes à peine consciente, nerveusement hébétée. 

Comment donc expliquer une pensée qui n’existe pas ? Eh bien, précisément, les auditions devant la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale le confirment, on ne l’explique pas. On la vend. Enseigner, former, c’est « changer l’image ». Et, pour vendre la nouvelle image, Florence Poivey, négociatrice du Medef pour la formation, unit ses pieux efforts à ceux de la ministre. Pour « conquérir les jeunes et les familles », c’est à qui sera le plus créatif. Ici, on lance To my job, là #DemarreTaStory. Carrément. Le but, on ne doute pas de l’atteindre, c’est que « les jeunes parlent aux jeunes d’une voie d’excellence et de dignité ». Si vous entendez cela dans le métro, faites signe. Naturellement, pour que l’opération soit plus valable encore, il est mieux qu’ils s’expriment en non français. C’est pourquoi, sur l’anglais et les valeurs, ces produits bon marché qui rendent si intelligent, on ne lésine pas. To my job, carrément, c’est « le Meetic à trois – jeune, entreprise et centre de formation – de l’apprentissage ». Ce système – on précise bien que c’est un système – « vise à faciliter le lien entre le jeune et l’entreprise. C’est une démarche de mise en valeur réciproque des trois acteurs. » Il y a aussi une campagne de com judicieusement appelée L’apprentissage, mon plan A (allusion politicarde infiniment parlante pour les ados !), qui bénéficiera des compétences du vainqueur de The Voice soi-même. Si, avec tout ça, les jeunes ne comprennent pas que l’entreprise, c’est super…  c’est qu’ils ne sont pas aussi stupides qu’on l’espère.

Sur de nombreux points, des opposants avancent des critiques sensées, pertinentes. Je ne sais si quelque perfide – ou perverse – disposition physiologique ou psychologique en est en moi la cause, mais elles peinent à me convaincre, même quand je les reconnais fondées. D’une certaine manière, ces réserves s’inscrivent dans la logique qu’elles refusent. Elles discutent à bon droit les conséquences du propos arbitraire sur quoi se fondent les décisions, mais elles laissent ce propos lui-même dans une certaine zone étrange de non-critique ; l’impression ne parvient pas à se dissiper qu’elles sont avec lui sinon dans une relation de complicité, du moins dans un curieux parti pris d’indulgence. D’où, probablement, des facilités consensuelles. Ainsi certains opposants notoires ont-ils tort, à mon avis, de trop vouloir distinguer les bons chefs d’entreprise des mauvais. Qui sont les bons chefs d’entreprise, les bons médecins, les bons journalistes, qu’ils laissent les salariés le dire, ou les patients, ou les lecteurs. Entrant ainsi dans une perspective morale ici entièrement déplacée, ils entrent aussi, sans s’apercevoir, dans la plus classique manœuvre de diversion des managers : faire croire aux naïfs qu’ils sont du côté des bonnes mœurs et des bonnes idées, des valeurs, en un mot de l’humain. Ce jeu de dupes plus ou moins consentantes est la racine même de l’évaluation.

À cette étrange indulgence que les oppositions et le pouvoir savent parfois s’accorder, il ne faut pas trouver de trop piètres motifs. Négligeons le facile soupçon de cette marmite d’intérêts divers dans laquelle il y aurait toujours à plonger fraternellement. La réalité est moins sommaire, et plus grave. Cette indulgence républicaine apparaît quand la situation du pays ou du monde, ou encore la discussion d’un texte particulièrement lourd de conséquences, met en question, au-delà des opinions partisanes, quelque chose comme le pacte non-écrit, non-dit, et même non-pensé sur lequel repose, même en vacillant toujours, l’équilibre apparent de notre société. Et, à chaque fois, la raison est la même. L’union sacrée – parce que forcée – intervient quand, arrivée au bout de ses possibilités et de ses ressources, la dimension de l’humain que Jacques Berque appelait l’historique – et qu’en pillant le vocabulaire de Pascal on pourrait nommer l’ordre de l’histoire, de l’opinion, de l’intérêt -, doit ou devrait céder la place à cette dimension plus profonde que Berque appelait le fondamental – ou, en langage pascalien imité, l’ordre de la pensée et de l’authenticité.

Quand les circonstances mettent en cause des réalités fondamentales, s’occuper de l’accessoire est une fuite. Les conséquences de la loi sur la formation vont être majeures pour des millions d’hommes et de femmes. Pour prendre la mesure du sujet, l’Assemblée nationale devait passer de l’ordre de l’opinion et de l’intérêt à l’ordre de la pensée et de l’authenticité. En un mot, la question du sens était première. Jacques Delors et Jean Auroux, chacun en son temps, avaient compris cette évidence et, chacun à sa manière, avaient tenté de lui faire droit : prestement étouffés, au mépris absolu de la loi, par les employés supérieurs de la machine politique et économique, leurs timides essais ont pris, avec le temps, des allures de chevauchées héroïques. Mais ces fragiles souvenirs eux-mêmes ont déserté l’hémicycle. La ministre, ses partisans, ses adversaires, tout le monde a parlé comme personne.

Sauf quelqu’un. Quelqu’un a parlé. Malgré lui, probablement, mais il a parlé : François Asselin, président de la confédération des petites et moyennes entreprises. Il tient un propos classiquement patronal, explique qu’il se méfie du compte personnel de formation, qu’une vraie stratégie doit présider au choix de la formation, que l’entreprise doit en être le cœur. Et, pour convaincre, cet homme honnête déclare : « Depuis vingt-cinq ans que je suis chef d’entreprise, j’ai peut-être vu trois fois des salariés venir me voir pour faire un choix de formation. Toutes les autres fois, c’est moi qui ai amené les salariés à suivre des plans de formation et c’est bien normal : c’est souvent l’employeur qui a l’information pour orienter ses salariés vers des formations utiles. » Je lis et relis. En vingt-cinq ans, des salariés sont venus peut-être trois fois le voir pour parler formation, c’est-à-dire pour parler de leurs projets, de leur vie, d’eux-mêmes. Peut-être trois fois. Il est terrible, dans ce monde, d’être honnête. Peut-être trois fois. On croit ne rien dire, et on dit tout. Peut-être trois fois. La formation, ce n’est pas l’affaire des salariés. Peut-être trois fois. Quels ramasseurs de fric vont courir expliquer à François Asselin qu’il lui faut d’urgence accepter l’idée d’un audit général de son entreprise ? Peut-être trois fois. Il est fini l’audit, non ? Peut-être trois fois. Ils peuvent être fiers, les DRH ! Peut-être trois fois. Elles roulent, les ressources humaines. Les richesses humaines comme dit, avec une folle générosité, Florence Poivey, dont Internet m’apprend qu’elle s’intéresse aussi au Medef, à la foi catholique et à la matière plastique. Tant de nobles passions brassées et peut-être trois fois ! Chers premiers de cordée, si constants dans le narcissisme, si vibrants dans l’insignifiance, si intrépidement conformes !

Le croirait-on ? Vue du côté des formés, la formation n’est pas seulement, n’est même pas d’abord l’apprentissage de notions ou de techniques nouvelles. Outre que ces produits ont contre eux de se périmer de plus en plus vite, ils sont une très médiocre surface de projection pour les échanges entre les travailleurs. Les séquences de formation ont pour eux un tout autre intérêt. Elles surplombent la vie professionnelle, elles en confirment le sens ou le non-sens. Comme dans tout milieu fermé, les échanges se racornissent vite dans les bureaux et les ateliers. Des tics s’y installent, des interdits, des modes, les uns et les autres favorisés par la prudence, la peur, le suivisme. La formation ouvre une parenthèse de réflexion. On y rencontre des collègues d’autres entreprises, d’autres services. On échange des expériences, on se parle plus librement. La triple tyrannie de la technique, de l’organisation et de la performance y desserre ses contraintes. C’est l’aspect off de la formation. Quoi qu’on fasse, la question du sens y est première. La myopie des technocrates ne leur permet pas de s’en apercevoir, mais ces expériences un peu sauvages marquent beaucoup plus profondément les travailleurs que l’acquisition de connaissances obsolescentes. Elles relèvent de leur vie personnelle et de leur vie citoyenne alors que le in ne concerne que leur vie professionnelle, c’est-à-dire, quoi qu’on en dise et qu’on en mente, assujettie.

Ces moments se gravent vite et profondément dans leur esprit. Ils ne leur apprennent pas grand-chose sur leur travail, mais en installent la perspective générale avec une vérité infiniment supérieure à celle des médias les mieux intentionnés. Peu de paroles, en vérité, et pas de discours. Là, les anglicismes à la mode sonnent ballot, on parle à la française. Vannes, allusions narquoises, minuscules entorses à la timidité, antiphrases acidulées, fausse bonhomie, litotes qui vous pètent au nez. Mais ne croyez pas. Rien de mécanique là-dedans, ce n’est pas là une réaction obligée. Quand la réalité mérite mieux, je l’ai vu, je l’ai entendu, je l’ai appris, le langage change. La réalité, j’ai bien dit, pas la communication, pas la pédagogie. Pour déceler les arnaques, le plus neuneu des salariés a en lui, quand la peur ne l’oblige pas à le désactiver, un système de détection ultraperformant et indéréglable. Même moyennement doué, un DRH le sait. Ça le torture et il est bon que ça le torture : personne ne doit être privé de vérité.

On a les élans lyriques qu’on peut. Jouant en catégorie DRH +, Muriel Pénicaud est bien dans le ton quand elle veut, sans rire, « que la société française soit plus unie, plus inclusive, qu’elle gagne la bataille mondiale des compétences, qui est un gage de prospérité économique et de progrès social ». Personne n’en tracera jamais l’itinéraire exact, mais une phrase comme celle-là, venue d’une ministre, et dont l’écho, répercuté par un attaché de communication en mal de prime, a atterri dans l’oreille d’une poignée de salariés, et voici qu’à la pause de la prochaine session de formation, les antiphrases acidulées tournent franchement à l’acide, les allusions narquoises passent en mode aigre et la fausse bonhomie laisse la place au vrai dégoût. Selon son humeur, on se réjouira de cette réaction en constatant que les travailleurs n’ont pas perdu la tête ou l’on s’en attristera en déplorant qu’ils se fassent toujours une idée bien trop haute de l’autorité.

S’il est bien impossible au meilleur GPS de pister ce propos entre la bouche de la ministre et l’oreille des travailleurs, il n’est pas trop difficile à l’intelligence humaine, même non augmentée, d’imaginer ce qui se passe dans les cerveaux qui le reçoivent. Ainsi Muriel Pénicaud veut une société française « plus unie, plus inclusive ». Voilà qui chahute pas mal de connexions. Unie et inclusive, ces mots-là n’ont rien à faire ensemble, ils doivent divorcer. C’est par leur propre volonté que les êtres humains s’unissent. Et c’est par une volonté extérieure qu’ils sont inclus. Pas besoin d’être prix Nobel pour sentir ces choses. À côté d’un mot aussi limpide qu’unie, l’anglicisme détonne et jure.

Inclusive. Décidément, pour le technicien en informatique et la commerciale venus se former, le mot ne passe pas. Être inclus par qui, dans quoi ? Si c’est un mot pour rien, un fantasme, il y a des tchats pour ça. Mais s’il veut dire quelque chose, s’il veut dire ce qu’il dit, dans ce cas… « Ne parlez jamais de pureté, nous disait l’abbé, c’est un mot qui fait tout de suite penser à son contraire ! » Il avait raison. Une société qui veut m’inclure, rien de tel pour que je me sente exclu. Imparable. On ne dit pas qu’il est comme tout le monde à quelqu’un qui l’est vraiment. Si je me sens inclus, c’est comme exclu, et parmi les exclus. Mais il ne faut pas être pessimiste. Un jour, l’idée que nous sommes tous des exclus sera un point de départ très utile, très fécond, infiniment libérateur et source de belles amitiés. Partageant le même sort, en effet, nous chercherons ensemble dans quoi il est bien impossible de nous inclure. Et nous dirons en souriant : dans le monde ! Et, en riant plus fort : dans la société ! Et, en pleurant de rire : dans l’histoire ! Toutefois, que la Bourse ne se mette pas tout de suite la rate au court-bouillon :  nous sommes encore assez loin de l’admettre.

On ne le dit pas assez. Un salarié n’adresse jamais un gramme de doute, un milligramme de critique à son entreprise ou à son manager sans s’envoyer à lui-même, in petto, trois tonnes de reproches. Réflexe : toujours faire confiance à l’autorité. Le technicien et la commerciale s’installent donc dans la tête de la ministre. Et s’accablent. Que vont-ils chercher là ? Quand une manageuse + dit inclusif ou inclusion, c’est qu’elle veut lutter contre le chômage, point final. On est de mauvaise foi si l’on ne comprend pas ça. On oublie la réalité, voilà tout. Et le concret. Et la souffrance des gens. En somme, on est égoïste. Et incompétent.

Malheureusement, il y a la suite. Ils le savent, mais voudraient l’oublier. C’est là qu’il faut les aider. Rien à leur dire, rien à leur vendre. Juste pointer le doigt sur le texte, comme l’instituteur. Ce que souhaite la ministre, c’est « que la société française soit plus unie, plus inclusive, qu’elle gagne la bataille mondiale des compétences, qui est un gage de prospérité économique et de progrès social ». Malheureusement, c’est le gramme de doute qui est le bon, c’est le milligramme de critique. Il faut se rendre à l’évidence. L’inclusion, c’est l’enrôlement dans la bataille mondiale des compétences, la bonne vieille guerre économique rebaptisée. Qui, comme on le constate depuis des décennies, apporte le progrès social via la prospérité économique ! Là, le technicien et la commerciale se regardent. Devant cette énorme bêtise, devant cette vieille ânerie rebotoxée et resiliconée, une fois de plus, une fois encore, les bras leur en tombent. Et ils ont peur.

Le management est pervers. Donc assez intelligent, mais pas très. Il fait fonds sur la culpabilité ancestrale du peuple des travailleurs. Toute sa stratégie est là, toute sa puissance. Il passe admirablement de l’escroquerie à la pensée à l’escroquerie au sentiment, billet retour compris. Il masque l’une par l’autre. Et fait oublier l’autre en revenant à l’une. Il sait que le sentiment de culpabilité n’a jamais été aussi puissant que depuis que des cruches font comme s’il n’existait pas. Il sait aussi qu’aucune résistance intellectuelle ne peut tenir quand l’autorité passe du registre de l’idée au registre de la faute. Fruste ou finement élaborée, son intuition de base reste la même : faire si gros, si massif et, en même temps, si intime, si intrusif que la seule critique possible soit celle de l’existence, du refus, de l’affrontement, du tout seul. Celle qui, sauf miracle, sauf folie, est impossible dans une société où la culpabilité est si savamment, si minutieusement entretenue.

Une nouvelle loi sur la formation ? Rien de neuf. Comme prévu, comme sous la droite, comme sous la gauche, le léger resserrement de la contrainte, le tour de vis supplémentaire assorti des meilleures paroles verbales. Le ministre est une ministre ? Rien de neuf, dommage. Nous sommes entrés dans le nouveau monde ? Rien de neuf, dommage. Les opposants éludent l’essentiel ? Rien de neuf, dommage. Et le peuple, dommage, continue à faire confiance à des élites dont il ne voit pas – et elles pas toujours -, qu’elles mettent en musique, pour leur meilleur profit, ce qu’il a de médiocre et de triste.

Comme je m’imagine spécialiste de la formation, je vais donc, après avoir critiqué, proposer. Et, après avoir dérangé, ranger. Eh bien, non ! Je ne vais rien proposer et je ne vais rien ranger. Soucieux du trou de la sécu, je ne délivre aucune ordonnance. Car mon sentiment est qu’il n’y a plus rien à faire. Ma certitude. Et d’une certaine manière, ma joie. Mais qu’on me lise bien. Je dis à faire, n’est-ce pas ? Je dis bien : à faire. Je dis, c’est foutu. Je dis que le ce, le cela ici contracté en c’est foutu. Et le ce, ici, c’est ce qu’on fait de la formation, de l’entreprise, d’à peu près tout. Je dis qu’il n’y a plus rien à faire avec ce, qu’il n’y a plus rien à faire pour ce.

Rien à faire. Mais tout à regarder, tout à comprendre, tout à imaginer. Tout à soupeser par l’esprit, tout à mesurer par le cœur. Tout à faire renaître dans et par la  liberté, celle que nous revendiquons mais surtout, moins pesante et tellement plus forte, tellement plus exigeante et audacieuse, celle qui nous talonne, nous presse, nous harcèle, nous invite. Celle qui nous plante seuls devant le monde sans la moindre peur de ce qui est hors de nous et sans la moindre peur de ce qui est en nous. Celle qui nous fait le dévisager et l’envisager.

Vers la fin des années soixante-dix, quelques jeunes réalisateurs s’étaient rassemblés, dont les films, par ailleurs fort différents, témoignaient de l’extrême souci d’attention et de justesse qu’ils partageaient et où ils voyaient comme l’attitude fondatrice de leur art. Parmi ces films, le Simone Barbès ou la Vertu de Marie-Claude Treilhou, noir et lumineux, passé presque inaperçu à l’époque, et que les critiques viennent de redécouvrir avec grande considération. Évoquant cette époque et la solidarité de ces cinéastes, la réalisatrice racontait récemment les immenses conversations téléphoniques dans lesquelles, avec ses amis, elle décortiquait les films qui leur semblaient dignes d’intérêt. Ils s’acharnaient, expliquait-elle, à comprendre, le plus précisément possible, non seulement par où ces œuvres leur paraissaient vraies, mais aussi par où elles auraient pu l’être plus encore. « Nous cherchions le loup » disait-elle en souriant. Le loup de l’inauthentique, sans doute, le loup du non-dit pervers, le loup de la raison supérieure qui cache la passion inférieure, le loup du tout-fait de la mode, le loup de la paresse, le loup de la peur, le loup de la répétition, le gros loup du mensonge, le loup bêta du vouloir-exister, et bien d’autres loups, louves et louveteaux.

Pas mal de loups, me semble-t-il, dans ce qu’on nous raconte. La chasse est ouverte. Amicale mais impitoyable. Si quelqu’un vous explique qu’il y a des tâches plus urgentes, plus positives, plus efficaces, plus humaines, en un mot plus inclusives, vous avez tiré le gros lot. Celui-là, à lui tout seul, c’est la meute.

12 juillet 2018

Notes:

  1.  Il n’est pas admissible que nous laissions le monde nous échapper aussi horriblement, aussi bêtement, aussi lâchement. Il nous faut reprendre ce qui est à nous, à nous tous. Non pas à une équipe, ni à un club, ni à un clan, ni à un gang. À nous tous absolument, en dépit et à cause de ce qui nous distingue et nous sépare. À chacun d’entre nous absolument, en dépit et à cause de nos faiblesses, de nos insuffisances, de nos contradictions. Il nous faut nous ressaisir du monde et de nous-mêmes. Non pas en vue de je ne sais quelle stupide conquête. Non pas au nom de je ne sais quelle abstraite fumisterie. Au nom du simple goût, du simple désir de vivre qui, imparablement, nous conduit au-delà de nous-mêmes. Je commence par la formation une suite de textes dans lesquels, inch’Allah, je tâcherai de dire ce que je sens de notre vie commune. Je n’ai aucune leçon à donner à personne. C’est plutôt parce que j’en aurais beaucoup à me donner à moi-même que je me lance dans cette série d’articles. Aucune ambition de synthèse. Pas de projet grandiose. J’irai pas à pas, dans la seule logique de ce que je sens. Mon vœu secret ? Donner à d’autres le goût de faire de même, tout autrement, par l’écrit ou par l’oral, ou par je ne sais quoi. Pour cela, attraper d’abord ce qui est au plus près de soi. Pour moi, c’est la formation. Il y a tant de débuts possibles… Puis tenir son fil et aller là où il vous conduit. On verra bien… 

Jacques Berque, ce clandestin officiel

Intervention au colloque « Jacques Berque, artisan du dialogue des civilisations »
(Collège des Bernardins, 5 octobre 2017) 1

Nous parlons aujourd’hui d’un opposant. D’un opposant amical, d’un opposant généreux, d’un opposant qui ne cesse de proposer. Mais d’un opposant.

Alors que nous préparions un livre d’entretiens, Jacques Berque me disait en 1992 : « Ma vie tout entière a été une vie oppositionnelle, depuis mes vingt-deux ans où je me révoltais contre la Sorbonne jusqu’à mes quatre-vingt-deux ans où je m’oppose à la politique officielle de mon pays. 2 » Et encore : « Je n’ai pu, toute ma vie, me poser que sous les différentes formes de la négativité : l’opposition, l’altérité, l’altercation, l’ambiguïté, la métamorphose, je n’ose pas dire la dialectique puisque c’est trop démodé 3 ! »

À la même époque, dans un document alors inédit qu’il me communiquait, il précisait : « Aussi bien l’Occident, qui m’a principalement formé, je ne le conçois plus à part de cela qui lui fait face, et lui répond, et le contredit et postule avec lui des synthèses. »

Opposant, Jacques Berque l’a été dans toutes les époques de sa vie. Il l’a été à vingt ans, quand les deux petites années qu’il passe à Paris mûrissent son refus des études classiques, mais surtout, comme avant lui des esprits aussi différents que Romain Rolland ou Paul Claudel, sa détestation de la Sorbonne d’alors et, par-dessus tout, du climat de positivisme rance qui étouffe le monde intellectuel. Il l’a été au Maroc – j’y reviendrai – où il affronte sans ménagement, et à ses dépens, toute l’administration coloniale. Sa thèse, elle-même, sur les Seksawa du Haut-Atlas, est une contestation d’un trop facile déterminisme économique.

Opposant, il l’a été durant ses vingt-cinq années d’enseignement au Collège de France, pendant lesquelles il renouvelle la vision de l’islam et du monde musulman tout en faisant entendre une voix dissonante dans les combats politiques de l’époque. La retraite venue, outre une implication constante dans le débat politique qui le conduit, par exemple, à s’opposer sévèrement à la Guerre du Golfe et à servir les causes qu’il croit justes, il publie une traduction du Coran qui est immédiatement saluée comme un « génial attentat ».

Je voudrais donner idée de l’homme que j’ai rencontré à Tunis, en décembre 1968, au congrès de l’Association des Universités entièrement ou partiellement de langue française, l’Aupelf. « En 68, disait-il justement, nous n’étions pas en 68 4. » Et, en ce sens, ce jour-là, Tunis, elle aussi, était plus que Tunis. Je me rappelle à quel point j’ai été frappé par la disponibilité souriante de Jacques Berque. La langue française a raison de donner au mot hôte un double sens. Berque était l’hôte de la Tunisie mais, d’une certaine manière, il était lui-même l’hôte qui accueillait les pensées, les projets et les questions de chacun.

Il ouvrit le congrès par une éblouissante conférence sur l’éducation qui me fit sentir ce que peut être une érudition habitée. Et j’admirais sa manière de faire rire son public quand il invitait ce parterre de recteurs, de doyens et de grands professeurs à admettre qu’ils appartenaient soit à la catégorie des fils à papa, soit à celle des forts en thème, quand, du moins, comme on dirait aujourd’hui, ils ne cochaient pas les deux cases.

Un hasard un peu arrangé me fit être son voisin dans l’avion du retour. La conversation commença par une série de variations sur la forme du nez de l’hôtesse de l’air qui préluda, le plus naturellement du monde, à de savantes considérations sur l’esthétique arabe. Mais, l’écoutant parler, une chose, surtout, me frappait. Il s’exprimait en savant, mais son langage était allusif. Il y avait son propos et autre chose que ce propos : des traces, des signes qui lui donnaient une formidable actualité. Il n’évoqua pas directement les événements que nous avions vécus en Mai, ni le séisme qu’ils avaient provoqué dans les consciences, y compris en celles qui s’en doutaient le moins. Et pourtant, la tonalité particulière de Mai 68 était présente dans sa parole. À tel point que je trouvai naturel de demander à cet inconnu ce qu’il dirait à un homme de trente-cinq ans qui n’avait pas été sourd aux événements et qu’ils avaient laissé dans la perplexité. Il me regarda en souriant. « Augmentez votre poids spécifique », me répondit-il.

Je venais, sans le savoir, d’éprouver la méthode intellectuelle de Jacques Berque. Je le compris vingt-quatre ans plus tard quand je l’interrogeai sur le sujet. Il me fit une double réponse. Un vers de Victor Hugo, d’abord : « La fixité calme et profonde des yeux ». Puis une allusion à Rousseau, dont il se sentait proche : « La méthode d’Émile, m’expliqua-t-il. Les idées les plus simples, les idées qui montent de la nudité des situations, et de soi-même en face de ces situations 5. » L’attention, l’attention pure, sans intention, celle qui refuse toute instrumentalisation. Favorisée, à coup sûr, par la paix et l’abandon confiant que propose la nature, par le soleil d’Algérie, par la contemplation de la mer, par la surabondance et la diversité de la vie, par le souvenir des quatre langues qui résonnaient dans la cour de l’école de Frenda.

Trois moments berquiens

Je souhaite donc proposer d’abord trois moments berquiens, un souvenir et deux références. Ils tenteront de saisir la pensée de Jacques Berque dans son mouvement. Ce ne sera là qu’un croquis. Complet, de toute façon, n’est pas un mot du vocabulaire de Berque.

Un souvenir de Saint-Julien-en Born, d’abord. Quand nous y préparions dans sa maison familiale un livre d’entretiens auquel il eut la belle idée de donner pour titre Il reste un avenir, nous allions souvent, en fin de journée, nous promener au bord de la mer, sur la plage voisine de Contis. Ce jour-là, il me confia un instant de son enfance qui lui avait été pénible. Ses parents, je le savais, avaient commis, aux yeux de la bourgeoisie d’Alger, le crime de mésalliance. Sa mère, immigrée espagnole, était loin d’avoir le statut de son mari, Français de France, fils d’officier supérieur, et promis à une belle carrière dans l’Administration coloniale.

Je ne sais de quelle amertume sa mère était ce jour-là envahie mais, quand elle vit son petit garçon plongé, comme d’habitude, dans un livre, elle ne sut pas retenir son ironie. « Monsieur se cultive », lui dit-elle. Ce passé, de toute évidence, n’était pas passé. J’en fus étonné, un peu peiné. Puis autre chose m’apparut. Le chemin de ce souvenir pénible décrivait ce que serait l’ambition intellectuelle de Jacques Berque. Peu à peu, les différents plans de cet incident ou, pour parler comme lui, ses étagements, ses sortes, s’étaient rapprochés, toute cette diversité unificatrice qui nous constitue en êtres humains s’était révélée à lui. Cet accès de mauvaise humeur avait dû, d’abord, lui sembler incompréhensible, et même injuste. Mais ensuite, sans doute, au fur et à mesure que sa mère devenait à ses yeux autre chose que sa mère, au fur et à mesure que son histoire lui devenait lisible, quand il commença à déchiffrer la famille, la société, l’Algérie d’alors et ses lourds conflits silencieux, quand le monde lui révéla une cruauté tellement plus cruelle, l’incident prit une tout autre dimension et un tout autre sens, même si la peine n’en fut pas entièrement effacée.

Nous voici peut-être arrivés au cœur de la manière de Jacques Berque. Il y a gros à parier que le souvenir de cet incident familial ne le quitta pas de sitôt. Et c’est peut-être en réfléchissant à ce petit événement ou à d’autres de la même sorte, en en découvrant peu à peu toutes les dimensions, tous les aspects, qu’il eut l’idée de ce que Paul Klee appelait la « cofluidité des secteurs de la vie », que s’affirma dans son esprit cette volonté d’authenticité large qui nous conduit à reconnaître et à accepter les empilements de plans qui nous constituent, dans la recherche singulière, toujours singulière, universellement singulière, des liens secrets ou mystérieux qui les relient. L’injuste ironie maternelle l’avait ainsi conduit, à sa manière, à prendre conscience de ces dénivellements dont nous sommes faits, qui nous installent à la fois dans notre indépassable solitude et dans notre relation aux autres, à tous les autres, à chacun des autres. Peut-être la force de ce souvenir a-t-elle contribué à l’empêcher de céder à ce mal moderne qu’il appelle l’élusion, à cette négation et à ce refus sur lesquels aucune construction n’est possible, ni celle du monde ni celle de soi-même, et qui conduit à la lugubre accumulation de fusions et de confusions que nous voyons triompher dans cette modernité hagarde à laquelle Jacques Berque, il faut bien le comprendre et l’accepter, s’oppose radicalement, de toutes ses forces et par toutes ses fibres.

Le deuxième moment berquien m’est fourni par un court extrait d’un article, L’algébrique et le vécu, paru dans la revue Diogène en 1974. Le voici : « Et si le vivre était exotique à ce qui l’analyse, le conditionne ou le suscite ? Quand j’en poursuis l’analyse jusqu’aux sous-sols, je n’ai fait, au mieux qu’en découvrir les pilastres superposés. Mon doute devrait commencer lorsqu’il s’agit de parcourir en sens contraire ces studieux étagements, lorsqu’il s’agit de remonter des sous-sols jusqu’aux jardins suspendus de Babylone où s’agite la grandiose et fragile existence des hommes… 6 « 

Cette fois, ce n’est pas de l’individu qu’il s’agit, mais de la société. Apparemment, là aussi, on retrouve niveaux et étagements. Pourtant la différence est gigantesque. À parler vrai, la société n’a pas d’existence. C’est une construction, une abstraction, peut-être une supposition, une hypothèse. La société n’est personne, elle est faite de traces, de souvenirs, d’archives, de discours. Sa réalité nous glisse entre les doigts au fur et à mesure que nous tentons de la saisir.

Ce passage me semble un admirable exemple de la méthode berquienne. Émile et Victor Hugo nous y attendent. Il nous faut, pour regarder la société, « la fixité calme et profonde des yeux. » Vit-elle, la société ? Elle n’est vivante que de la vie des humains. Alors, faut-il l’analyser ? Analysons-la. Faut-il la sociologiser ? Sociologisons-la. L’archéologiser ? Archéologisons-la. Mais plus nous voulons l’objectiver, plus elle nous échappe. Un peu, sans doute, comme l’enfance, comme notre enfance : non seulement les souvenirs que nous en retrouvons ne nous la restituent pas, mais ils la pétrifient. Nous voyons la société comme nous voyons l’enfance : dans le rétroviseur. Si notre enfance existe vraiment quelque part, c’est en nous, vraiment en nous, si vieux que nous soyons, de si loin que nous la voyions. L’enfance et la société ne se constatent pas. Elles n’existent réellement que dans le mouvement qu’elles suscitent en nous.

Ainsi les mah’ârem dont parle Jacques Berque, ces friches qui entourent le territoire agricole du campement marocain, et qu’il est interdit de labourer sous peine de sanctions. Elles sont le lieu, dit-il superbement, de « l’indéfriché et de l’indéchiffré ». D’un côté, le site agricole « où l’on organise, où l’on définit de soi-même », de l’autre la virginité des friches : illustration vivante du dialogue de la raison avec la nature, de l’activité économique avec ce qui la permet et la dépasse, du projet de l’esprit avec la « vivace racine », la « chose originelle ambiguë », les « bases ». De même, il n’est pas de réflexion qui vaille sur la société, c’est-à-dire sur la vie des hommes ensemble, qui ne plonge d’abord dans l’indéchiffré et dans l’indéfriché. Non pas par l’invention perverse de quelque démarche ésotérique ni par quelque prétention idéologique stupidement totalisante. Bien plus simplement. Dans l’évidence intellectuelle qu’une société ne fait jamais que continuer de commencer, que nous ne pourrons jamais la saisir autrement que dans la logique de son commencement absolu et donc par notre propre ouverture, par notre propre porosité au mystère, à l’inconnu, à l’infini. Car nous commençons, nous aussi, avec elle. Et l’authenticité, ce n’est pas « l’antique comme rabâchage, mais l’innové comme retrouvailles. »

Le troisième moment que je veux évoquer, c’est cette longue aventure marocaine de dix-neuf ans, entre 1934 et 1953, chargée de découvertes et de combats, qui lui fournit deux occasions majeures de s’opposer frontalement à la politique française. Chercher dans cette opposition je ne sais quelle surdétermination idéologique ou je ne sais quel parti pris politique serait un contresens. Quand, en 1946, il entre dans la contestation et quand, en 1953, il renonce à ses fonctions d’administrateur, Jacques Berque ne se doute pas un instant qu’il deviendra un jour le théoricien de l’indépendance des peuples autrefois colonisés. Pas plus que Francis Jeanson, que j’ai eu la chance de bien connaître lui aussi, n’imaginait, quand il décrivait les traitements auxquels étaient soumis ceux qu’on nommait alors les Indigènes ou les Musulmans, qu’il aurait un jour à porter des valises. L’un devant le spectacle de la misère et de la honte, l’autre confronté à l’absurdité d’une politique devenue un simulacre arbitraire, mettent en œuvre la méthode d’Émile. Ils proclament « les idées les plus simples, les idées qui montent de la nudité des situations, et de soi-même en face de ces situations. »

1946, c’est le coup de semonce. Jacques Berque écrit un mémoire qu’il intitule « Pour une nouvelle politique de la France en Algérie » et qu’il a l’imprudence de diffuser généreusement. On y lit ceci : « Il n’y a plus pour nous au Maroc de solution dite de bon sens, de calme ou de prétendu réalisme, comme il y en avait encore il y a dix ans. L’effraction, l’aventure à certains égards, à coup sûr l’audace, le risque, l’effort d’imagination ou de volonté nous ouvrent la dernière voie. Cette voie n’est peut-être pas celle de l’ordre, de cet ordre apparent dont nous faisons désormais notre seul argument, notre seule raison d’être. Suprême erreur ou suprême hypocrisie, le vrai ordre ici serait que nous n’y fussions pas 7. »

On sait la suite. Jacques Berque est envoyé dans le Haut-Atlas, dans le poste sous contrôle militaire d’Imintanout. Il y travaillera à sa thèse sur les Seksawa, dans laquelle il montre que la créativité et la volonté humaines fondées sur le projet constituent le moteur le plus profond et le plus efficace de l’action. Jacques Berque restera six ans à Imintanout puis, en 1953, quittera définitivement l’Administration coloniale. Évoquant ce départ dans les Mémoires des deux rives, il écrira : « Vrais ou faux, les prestiges ne jouaient plus. Servir devenait inutile ou nuisible 8. » Une dernière phrase qui, selon moi, pourrait être méditée dans toutes les grandes écoles si l’on y enseignait que le destin d’un peuple et l’âme d’une nation rendent souvent grotesque et parfois honteuse la puérile dévotion à un corps.

L’homme est à déployer

Pour Jacques Berque, l’homme est quelque chose qui doit être déployé et non pas, comme le proclamait Nietzsche, surmonté ou dépassé. Et ce déploiement, comme nous venons de le voir dans deux exemples choisis dans des ordres différents, est l’autre face d’une intériorisation. Là se trouve la racine de son optimisme, fait de confiance et d’affrontement. L’enfant qui subit la brusquerie maternelle et la met peu à peu en relation avec des réalités plus vastes fait du même coup l’expérience du monde et l’expérience de lui-même, s’intériorise en même temps qu’il se déploie. Connaissant mieux sa mère, il se connaît mieux lui-même, et la réciproque jusqu’à l’infini, comme si l’ouverture appelait la bienveillance et la bienveillance l’ouverture. De la même manière, le citoyen qui s’affronte à sa société, même s’il désire son bien et parce qu’il le désire, découvre en lui un niveau de liberté qui, en même temps qu’il l’élargit, enrichit l’expérience de cette société. Dans les deux cas, nous pouvons parler d’authenticité, non pas comme d’un signe hypocritement nostalgique adressé à un passé puérilement idéalisé, mais comme de l’attitude la plus créatrice et la plus réaliste qui soit, celle qui nous place, sans aucune possibilité de fuite ni d’élusion, en face de nous-mêmes, en face d’un autre ou des autres, en face du monde. Celle qui, selon le vœu de Jacques Berque, forge en nous des personnes de dépassement.

Je lui ai demandé un jour ce qu’il pensait de la convivialité, mise à la mode, durant les années soixante-dix, par l’œuvre d’Ivan Illich. Il me répondit : « Une gentille couronne mortuaire. » Il voulait dire, je crois, qu’une proposition morale, si sympathique qu’elle fût, et celle d’Illich l’était, ne saurait être prise en considération si, ayant renoncé à changer un état de choses, elle se contentait de le saupoudrer de ses excellentes intentions. Parlant ainsi, Jacques Berque se montrait fondamentaliste au seul sens où il acceptait de l’être : il choisissait d’aller à la racine des choses. Je ne fus donc pas surpris par sa réponse. Mais aujourd’hui je songe avec perplexité à ce qu’il me dirait si je l’interrogeais sur les absurdités du management, sur l’obsession de la compétition, sur la manie du contrôle et de la surveillance, sur ces valeurs qu’on fabrique comme des gaufres et dont on nous farcit la conscience, sur ce savoir-être que des niais mégalomanes prétendent imposer à la terre entière, sur cette morale plate et servile dont veulent nous tartiner des responsables sans culture ni imagination. Je sais bien ce que Jacques Berque y verrait : des feuilles pourrissantes tombées de la couronne mortuaire de la convivialité. Et il ne trouverait rien de plus consistant dans ce pâlichon vivre ensemble que nous psalmodient à l’unisson des sacristains sans doute plus télégéniques que ceux de ma jeunesse et des chaisières certes moins moustachues, mais les uns et les autres, à l’évidence, moins désintéressés et, finalement, moins crédibles encore que leurs dévots prédécesseurs.

Devant ces simulacres, sa réaction serait prévisible. L’histoire, il n’a cessé de le répéter, est pour lui un « retour aux à-vif », c’est-à-dire aux situations qui, d’une manière ou d’une autre, mettent en présence du fondamental et de l’historique et, par là, somment l’être humain d’être ce qu’il est vraiment. Ce qu’il appelle la « tradition fausse », et qu’il oppose à la « continuité vraie », c’est la tentation – et la tentative – d’éluder cet affrontement, cette exigence de dépassement. Inutile d’insister sur l’éclatante modernité de cette dialectique, nous la voyons continuellement à l’œuvre. Et impossible de nous y dérober : nous sommes embarqués.

La tradition fausse, c’est la tyrannie de la répétition, elle fabrique des domestiques et des esclaves volontaires. La continuité vraie, c’est quand chaque matin périme et renouvelle en l’approfondissant le matin de la veille. La tradition fausse, c’est quand la liberté radote. La continuité vraie, c’est quand elle se cherche en balbutiant. La tradition fausse, c’est la vanité de savoir déjà. La continuité vraie, c’est la grâce de chercher toujours. La tradition fausse, c’est la satisfaction. La continuité vraie, c’est le désir. La tradition fausse, c’est l’objectif. La continuité vraie, c’est le projet. La tradition fausse, c’est le désordre établi. La continuité vraie, c’est le désordre créateur. La tradition fausse, c’est l’identité comme explication et justification. La continuité vraie, c’est l’identité comme référence et élargissement. La tradition fausse, c’est le slogan. La continuité vraie, c’est le signe. La tradition fausse, c’est la propagande. La continuité vraie, c’est le parler ouvert de Montaigne, celui qui « ouvre un autre parler et le tire hors, comme fait le vin et l’amour. »

Face au monde moderne

Les antithèses de cette sorte, j’ai eu tout loisir de les accumuler quand j’exerçais dans les entreprises mon métier de formateur indépendant tout en fréquentant assidûment l’œuvre de Jacques Berque. D’autres auteurs pouvaient m’aider dans ma réflexion mais aucune pensée n’épousait mieux que la sienne la réalité que j’avais sous les yeux, n’en révélait mieux la logique, n’en explorait mieux les souterrains et ne proposait, pour la dépasser, de plus fortes et plus amples perspectives. La pertinence de ce discours d’orientaliste et d’islamisant, quand on l’appliquait à la société française, m’étonnait. Je dus attendre les années quatre-vingt-dix pour apprendre que Jacques Berque avait sérieusement envisagé, après 68, de consacrer une bonne partie de son temps à ce qu’il appelait un « aggiornamento de la culture occidentale ». En partageant ses efforts entre l’Orient et l’Occident, il pensait contribuer plus efficacement encore à leur dialogue. La publication de L’Orient second avait été le premier pas dans ce sens. Mais ce livre eut peu de succès. De toute évidence, une fois retombée la fièvre de 68, personne ne voulait prendre le risque de la faire monter à nouveau. Edgar Faure avait réformé. Prestidigitateur funeste, disait Jacques Berque.

Je n’ai cessé, pendant des années, de confronter sa pensée à ce que j’entendais, voyais, comprenais et parfois suscitais dans les entreprises. Au fur et à mesure que j’avançais, je sentais que cette étude un peu sauvage dépassait de beaucoup l’univers du travail. Certains textes totalement étrangers aux soucis des managers me donnaient le sentiment de toucher à l’à-vif de notre société. C’était le cas, notamment, de six lignes que j’avais trouvées dans le préambule de L’Orient second. Je les récitais souvent aux stagiaires, parfois aussi aux grands dirigeants : « Rêver, c’est mourir peut-être, si cela veut dire lâcher pied devant les duretés de l’action et du combat. Au contraire, si cela veut dire émouvoir en soi les possibles, en appeler d’un présent inerte au rapatriement du passé et de l’avenir, c’est permettre l’action créatrice. Mais si l’alternance reste lâche ? Alors le positif et le négatif fondent dans ces limbes, envasent les contradictions, opposent à la violence des renouvellements la pente des accoutumances 9. »

Chacun en était touché à sa manière. Les dirigeants refusaient ce texte comme le cheval l’obstacle. Les stagiaires l’écoutaient en silence et le commentaient peu, mais il faisait des ronds dans leur tête et leur cœur. Par quatre aspects au moins il était, dans l’entreprise, un intrus. Par la langue, d’abord, par quoi tout commence, haute, souveraine, imagée, le contraire du charabia performant des technocrates. Par son sujet, ensuite, le rêve, entièrement proscrit en ces lieux d’efficacité réaliste, et qui lui conférait un air d’obscénité à l’envers. Par le ton, bien sûr, par cette largeur, par cette liberté qu’il s’octroie de circuler du passé à l’avenir mais aussi, ce que ne peut supporter la féroce pudibonderie des puissants, à l’intérieur même d’une conscience. Mais, surtout, par le tragique de la dernière phrase, par le to be or not to be qu’elle proclame. On peut envaser sa vie. C’est très facile : il suffit de ne jamais refuser. Il suffit de ne pas « s’affranchir de terribles respects, plus coûteux que des servitudes 10. » 

La conception de l’histoire que développe Jacques Berque, synthèse de plusieurs apports dans lesquels la poésie a largement sa place, n’est pas sans faire penser à celle de Péguy, même s’il n’oppose pas l’histoire des historiens à l’histoire vécue, à la durée historique, mais plutôt l’histoire authentiquement considérée et vécue à celle qui ne le serait pas. Et, par là, il réintroduit une perspective anthropologique fondamentale qui lui fait prendre un grand intérêt aux thèses de Frantz Fanon dont il reconnaît et admire la lucidité. La colonisation, bien sûr, c’est « l’occupation militaire, l’administration directe ou indirecte, l’exploitation avouée, la coercition joviale des empires ». Mais le pire, il le sent, n’est peut-être pas là, mais, plus sournoisement et profondément, dans la « dépersonnalisation de l’individu, des groupes, des classes, des natures. » Une certaine rumeur de silence quand je lisais, dans une entreprise, les six lignes sur le rêve que j’ai citées, ou quand je parlais de leur auteur, me faisait sentir que le pire, en ces lieux, n’était peut-être pas ce dont les travailleurs se plaignaient le plus, la caporalisation hypocrite, le chantage poli, la menace larvée, l’angoisse savamment entretenue, l’inquiétude de l’avenir. Le pire, ou en tout cas le moins supportable, c’était, paradoxalement, ce que je leur mettais sous les yeux. Ils sentaient que cet auteur qui traitait pourtant d’autres sociétés que la leur, s’adressait fortement à eux. Ils en étaient troublés. L’entendre en ces lieux leur semblait parfois déplacé, presque insupportable. Trop de simplicité, trop de largeur, trop de vérité. Propos trop sensible, comme disent les politiques de ce qu’il est opportun d’éluder. Dans chaque salarié, il y avait un Ponce Pilate pour condamner cette inadmissible intrusion. Avec, au cœur, une étincelle de regret, furtive, violente, mais déjà résignée.

Jacques Berque m’a été un formidable allié pour m’aider à comprendre le monde du travail et, au-delà, le monde moderne tout entier. De quoi nous protège-t-il ? De la simplicité, de la largeur, du goût de la vérité. Le salaire, la sécurité, l’image, le statut, ne sont pas les seules protections que demandent les travailleurs à l’entreprise. Ils finissent par lui demander l’anesthésie, ils la lui demandent pour échapper à l’effroyable difficulté de vivre libres dans notre monde, ils la demandent à son écrasante médiocrité, au cynisme de ses méthodes et de ses procédures, au mensonge auquel elle n’échappe jamais, à ce culte de l’argent qui est sa seule réalité, sa seule vérité, et qui l’est plus que jamais quand elle se badigeonne d’humanisme.

Tous ces dénivellements, ces étagements, ces strates que repère Jacques Berque dans la conscience humaine, l’entreprise et le monde moderne les écrasent impitoyablement. Il est naturel que le travail et l’action mènent la danse dans une entreprise, et non pas, bien sûr, la méditation ou l’activité artistique, mais il n’est pas naturel que le travail et l’action dégradent les dimensions qu’ils ont provisoirement déclassées, ou les colonisent. Or, l’entreprise ne se contente plus d’exiger de ses salariés le travail de leurs mains ou de leur esprit auquel elle a droit. Elle exige désormais d’eux l’adhésion de leur conscience et de leur cœur à laquelle elle n’a pas droit, et qu’ils ne peuvent lui accorder que librement, pour autant qu’elle la mérite. En témoignent toutes ces procédures sur lesquels les médias sont infiniment discrets, et qui leur assureraient pourtant une très belle audience s’ils décidaient de les explorer : la liturgie de l’embauche, bientôt confiée à des robots, le rituel morbide de l’entretien d’évaluation, le formalisme kafkaïen de la lettre de candidature, et des légions d’autres âneries dûment validées et constamment améliorées par toutes sortes d’autorités ubuesques.

Et ce rouleau compresseur n’épargne pas davantage les étagements du temps. Ceux-là aussi sont méprisés par l’entreprise comme ils l’étaient par la colonisation. L’entreprise n’engage pas des personnes humaines porteuses d’une histoire et d’une expérience, elle achète ou loue des compétences. Elle escamote le passé des êtres, elle prétend constituer pour eux un présent absolu, une référence transcendante. Et, par là, elle rend toute authenticité impossible, elle incarcère la liberté humaine dans une intemporalité truquée où l’avenir n’est plus qu’un déjà passé. Elle regarde le monde comme s’il était une sorte de parc d’attractions dont il faudrait essayer tous les manèges et, pour cela, raisonner comme ce marmot assis au milieu de ses jouets, qui les serre contre lui, et les suce, et les lèche.

Le monde est malade, dirait peut-être Jacques Berque, parce qu’il a peur du srâb, ce presque mirage que connaissent les Arabes du sud, où tout n’est pas imagination, où le vrai et le faux coexistent. Lorsqu’il miroite sur la plaine torride, l’horizon faux et l’horizon vrai y paraissent indissolublement liés. C’est de cette ambiguïté-là, pour eux insupportable, que nous écarte le monde moderne. Parce qu’il a perdu tout accès au langage signifiant. Pas de doute, jamais de doute. Surtout pas d’entre-deux, cette fenêtre sur l’infini. Un discours, un seul discours, émietté, adapté de toutes les façons possibles à toutes les situations possibles, à toutes les catégories possibles, à toutes les résistances possibles. Se demander s’il est vrai ou s’il est faux, c’est ne rien comprendre à ce film lugubre : tout ce qui compte, c’est que ce discours soit unique, efficacement unique. Même s’il est changeant, cyniquement changeant et contradictoire. Comment s’en étonnerait-on? Les gens qui parlent ainsi ne distinguent plus le contraire de l’identique. C’est pourquoi, s’il est naïf de penser que le monde moderne nous fourgue ses divagations pour nous persuader de sa vérité, il est tout aussi naïf d’imaginer qu’il veut nous faire valider son mensonge. Le monde moderne ignore la vie, c’est un infirme volontaire qui veut imposer son infirmité, qui s’est interdit d’accéder au vrai comme au faux. Il ne connaît ni l’un ni l’autre parce que, les connaître, c’est savoir qu’on n’est jamais vraiment ni du côté de l’un, ni du côté de l’autre. C’est se reconnaître hésitant et inachevé, mais savoir qu’on va en appeler de cette hésitation, qu’on va questionner cet inachèvement. Le monde moderne ne veut plus de faiblesse parce qu’il sait que la faiblesse, dans un cœur d’être humain, renvoie, via l’espérance, à la vie. Le monde moderne veut être tout, toute sa violence est là, et toute sa sottise. Lui, tout, tout de suite, partout, malgré tout, par tous les moyens : voilà ce qu’il inscrit sur les murs de la prison où il s’est enfermé et où il a besoin de nous enfermer jusqu’au dernier. Et dont nous avons besoin, nous, et dont nous avons raison, nous, de vouloir sortir.

Le monde où nous vivons ne sait plus rien de cet homme affronté au srâb dont Jacques Berque décrit la marche anxieuse parmi les lacs illusoires et le reflet des palmiers. Coincé dans son simplisme carcéral, il ne peut concevoir que le srâb soit à la fois l’ami et l’ennemi, que le marcheur « risque ainsi de perdre sa route » mais qu’il « n’irait pas loin s’il n’était guidé par cette fraîcheur des yeux 11. »

J’ai raconté un jour à Jacques Berque ce que m’avait dit David Rousset, un soir de mai 68 où nous nous étions rencontrés dans une réunion. Il sortait de l’Élysée où il avait été appelé par le général de Gaulle. Ils avaient parlé de la France, et du monde. Dans un style militaire et un vocabulaire que ma banlieue natale n’eût pas désavoué, le Général avait esquissé une sorte de bilan de ses combats. Londres, la Résistance, la victoire, la décolonisation, la terrible Guerre d’Algérie : rien n’avait été facile, mais on n’avait pas sombré. Puis il avait regardé David Rousset droit dans les yeux. « Contre le fric, Rousset, on ne gagnera pas. » Jacques Berque avait hoché la tête, lentement.

L’inchoatif

Un terme de grammaire qui lui était cher : l’inchoatif. Quand on nous appelle, nous disons je viens, mais nous ne venons pas encore, nous allons venir. Dans l’esprit de ceux qui nous attendent, durant ces instants, il se fait comme un vide, un écran noir. La mer des images se retire de leur conscience, les laisse aux prises avec des impressions ordinaires, vagues, anonymes : le tuf, les bases, les racines, l’açâla. Moment de singularité absolue et de présence au monde comme jamais. Ils sont dans l’inchoatif. Non pas dans le lâcher prise, comme disent les bonimenteurs : un instant, l’attente leur rend l’avenir, ils reprennent les vraies commandes du vrai navire, ou se disent que ce ne serait pas impossible.

« Il faut organiser l’expression et la déstabilisation », écrivait Jacques Berque dans l’Orient second. Mais l’expression n’est pas un numéro de cirque. L’expression n’est pas le crachat de soi-même dans les médias. S’exprimer, ce n’est pas déverser des confidences arrangées, s’émouvoir de son émotion et repartir avec sa poubelle vide. L’expression est un remuement des intérieurs, peu importe s’il est prometteur ou inquiétant, une construction dont on est le terrain plus que l’architecte, qu’il faut saisir, dit Berque, « dans ce qu’elle met à jour, dans ce qu’elle révèle de profond et de souterrain ». L’expression est inchoative. Elle a commencé avant de commencer et ne finit pas quand elle finit. C’est une aventure, pas un rôle. Un affleurement permanent. Une présence au monde, sans doute, mais seulement si c’est une présence à soi : sinon, si haut qu’elle s’égosille, si fort qu’elle s’indigne, si chaud qu’elle s’exalte, c’est Guignol, ou Tartuffe.

Je ne m’étonnais pas d’entendre Jacques Berque parler d’expression. Sous sa plume, la déstabilisation, par contre, m’intriguait. Il me répondit ceci : « La déstabilisation fait sauter ce que Fourier appelait déjà les « ciments pétrifiés » de la civilisation. Toute organisation sociale, toute bâtisse, produit des « ciments pétrifiés » que des pousses plus vivaces doivent faire sauter pour que la vie jaillisse, quitte à devenir elles-mêmes, par la suite, pétrifications 12. »

Qu’est-ce qui me pétrifie ? Et ces ciments-là, comment les faire sauter ? Et pourquoi toute une société en est-elle à se poser de telles questions ? Qu’est-ce qui la pétrifie elle-même ? Quatre questions urgentes. Il y en a bien d’autres aujourd’hui, dira-t-on, et qui sont loin d’être vaines ! C’est vrai. Mais si ces quatre-là sont éludées, les autres sont sans réponses. Ces questions-là, il faut se les poser à soi-même et les poser à d’autres, bien sûr, mais toujours à des consciences : jamais à des équipes, jamais à des clubs, jamais à des clans, jamais à des gangs, quelque produit industriel, commercial, culturel, politique, scientifique, spirituel qu’ils proposent. Et non pas sur la foire médiatique. Dans les catacombes, dans l’entre deux portes, dans l’entre deux mots, dans l’entre-deux de l’inquiétude. J’avais dit un jour à Jacques Berque qu’il était un clandestin officiel, l’idée lui avait plu. La pétrification commence avec le renoncement, chacun a besoin de porter en lui-même sa clandestinité amicale et ironique, jamais méprisante, toujours intraitable. Les ennemis d’une telle insurrection pacifiquement pointilliste sont aisément identifiables : publicitaires barbouillés de valeurs ou révolutionnaires d’avant-hier, ce sont ceux qui voudraient en prendre la tête.

26 mai 2018

Notes:

  1. Colloque organisé par le Pôle de recherche du Collège des Bernardins, l’Observatoire d’études géopolitiques et le Centre Maurice Hauriou de la Faculté de droit de Paris Descartes.
  2. Jacques Berque, Il reste un avenir, entretiens avec Jean Sur, Paris, Arléa, 1993, p. 108.
  3. ibid. p. 11.
  4. ibid., p. 29.
  5. ibid., p. 209.
  6. Jacques Berque, L’algébrique et le vécu, revue Diogène, n°86, avril-juin 1974, p. 10
  7. Jacques Berque, Une cause jamais perdue, Paris, Albin Michel, 1998, p. 9.
  8. Jacques Berque, Mémoires des deux rives, Paris, éd. du Seuil, 1989, p. 143.
  9. Jacques Berque, L’Orient second, Paris, Gallimard, 1970, préambule.
  10. Jacques Berque, L’algébrique et le vécu, revue Diogène, op. cit., p. 18.
  11.  Voir Jean Sur, Un homme matinal, in Jacques Berque et Jean Sur, Les Arabes, l’islam et nous, Paris, Mille et une nuits, 1996, p. 39.
  12. Il reste un avenir, op. cit. p. 83.