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1968 – 2020 : fin de l’homme fini ?

LE MARCHÉ LXXXI

Très symbolique cadeau d’un ami de quarante-cinq ans, j’ai reçu, il y a quelques semaines, peu avant que ne s’ouvre la crise des retraites, un petit livre de Maurice Clavel publié en 1968, chez Jean-Jacques Pauvert, et dont le titre Combat de franc-tireur pour une libération rassemble les noms des trois Mouvements Unis de la Résistance. Il s’agit d’un recueil d’articles, généralement courts, parus dans Le Nouvel Observateur et dans Combat entre novembre 66 et juillet 68. Ainsi, au fur et à mesure que le conflit social et les grèves s’étendaient, ai-je entendu, comme en contrepoint, Maurice Clavel me rappeler ce qui, à l’époque, lui venait à l’esprit, au cœur, à l’âme. On ne résiste pas à la Providence des lectures : je vis, depuis un mois, comme désarticulé, tantôt dans un temps tantôt dans l’autre, essayant non pas de comparer mais de com-prendre ce passé qui m’a été comme une seconde naissance et ce présent auquel je ne survivrai guère.

De Mai, personne n’a mieux parlé que Clavel. On n’a pas tort de faire grand cas de l’article fameux de Pierre Viansson-Ponté, paru quelques semaines avant les événements, et dont le titre reprenait un mot de Lamartine, « Quand la France s’ennuie ». Panorama large et profond de la vie politique nationale et internationale, il est vrai qu’il a de l’allure. Mais ce n’est pas le dénigrer que d’y voir, plutôt qu’une annonce prophétique de Mai, une présentation grave et inspirée du décor, ou encore, – au sens que l’opéra donne à ce mot -, une sorte d’ouverture. La prophétie, c’est du côté de Clavel qu’il faut la chercher. « Espérons l’événement, la convulsion salutaire, préparons-la. Je dirai bientôt ce qui l’annonce… », écrivait-il dans Le Nouvel Observateur du 7 décembre 1966. Et, dans le même hebdomadaire, le 15 janvier 1967, s’adressant au général de Gaulle, il précise : « Quelque chose viendra, je parie de l’extrême-gauche, où, encore vivant, vous refuserez de vous reconnaître, où, mort, le monde entier aussitôt vous reconnaîtra. Avec une chance sur deux, j’ose le prophétiser. Tel est mon espoir en la France. »

Le prophète, pourtant, avant d’être celui qui annonce l’avenir, est d’abord celui qui parle au nom de. Au nom de Dieu. Au nom de la vérité. Au nom de ceux qui ne parlent pas. Et Michel Foucault, est, en ce sens, pour Clavel, un prophète de première grandeur : « J’accepte point par point tout le tableau de Foucault, son implacable constat du décès de l’homme fini. » Le mot est lâché : Mai 68 enterre l’homme fini, l’homme né à la Renaissance, celui qui retrouve l’Antiquité et le paganisme, celui qui, dans à peu près tous les domaines, de l’art au commerce international et de la philosophie à l’architecture en passant par l’éducation, installe, sous la bannière de la raison et de la science, le règne de l’homme délivré, dans son intelligence comme dans sa morale, de sa sujétion à un Dieu trop présent, trop actuel, trop intrusif. C’est cet homme qui, enjambant le XVII° siècle, grandira en force – d’aucuns ajoutent et en sagesse – sous les Lumières puis, s’épurant et se fortifiant d’épreuve en épreuve et de révolution en révolution, acheminera lentement l’humanité vers cette modernité dont nous savons aujourd’hui quels craquements effrayants menacent ses prestiges.

Et pourquoi est-il fini, cet homme ? Pourquoi est-il condamné à périr ? Parce qu’il est impossible, dit Clavel, parce que son problème, craintivement dissimulé, est celui de Shakespeare, celui d’Hamlet qui, dans le monde chrétien où il vit, ne peut ni comprendre ni accepter l’effroyable confusion dans laquelle il serait plongé s’il obéissait à l’âme de son père quand, se montrant ainsi ou grecque ou humaine au sens de l’humanisme, elle exige de lui la vengeance. Et qu’il nous est pareillement impossible, à nous, gens du XXI° siècle, même si nous ne sommes pas habités par la nostalgie, même si nous ne nourrissons aucune aversion de principe à l’égard de la technique, d’accepter le monde de plus en plus oppressant qu’elle nous offre ou, plutôt, qu’elle nous impose, tant il est fondamentalement contraire à l’étoffe dont nous sommes faits, aux rêves qui se forment en nous et à l’idée que nous avons de nous-mêmes et de nos semblables. Mais ce n’est pas tout. Quelque chose de bien plus ancien, nous rappelle Clavel, nous interdit aussi de nous identifier à cet homme fini. Pour pouvoir tout savoir, il a fallu en effet aux Grecs refouler l’infini, et même le refouler deux fois : entasser sous la terre les puissances d’en bas, Titans et autres monstres, et soumettre celles d’en haut, les Dieux, à cette même Nécessité qui accable les humains, en sorte qu’en les voyant, dans le spectacle, condamnés à leur propre pesanteur, les spectateurs se sentent exorcisés, délivrés, purifiés. « Ainsi, écrit Clavel, se rétablit l’harmonie dans la perfection de la finitude, sans abîme. Bref les Grecs, au prix du refoulement de l’infini, savaient tout. Socrate ne savait rien. On voit le danger qu’il fut, comment il y fut répondu. Socrate achève Athènes. »

Mais qu’est-ce que l’arrivée – ou le retour – de cet infini ? Pas le moindre dogmatisme chez ce philosophe : d’un côté, au sens classique, c’est-à-dire entendu comme le point de rencontre de l’intelligence et de la sensibilité, le cœur ; de l’autre, dans toute la force et le mystère de leur présence, les êtres. Voilà qui n’est pas loin, apparemment, du message de Camus, à cela près que Sisyphe n’est pas un personnage clavélien. Le cœur  et les êtres. Et, pour soi-même, le meilleur : la simplicité, la modestie de la confiance. « Nous en sommes à inventer en tremblotant un vocabulaire. », reconnaît-il.  Et ailleurs, parlant du monde qu’il contemple : « J’y vois de l’absolu. J’ai appelé ça Esprit. On peut trouver mieux. Est-ce religieux ? Peut-être. En tout cas, à demi reconnu, mal déchiffré. Mais réel, précédant de loin son expression, sa vérité dite, la décourageant parfois. Cela expliquerait cette masse soudaine de jeunes miraculés de Mai que j’ai cru déceler dans les airs, les paroles et les visages. “On dirait que l’averse ouvre des fleurs sauvages. Oui, ce vers d’Aragon me revenait sans cesse. »

Qu’est-ce que le réel ? Ce qui échappe aux réalistes. Ce qu’ils n’osent pas reconnaître. C’est pourtant si facile : « Tout ce qui est bon a quelque chose d’initiatique et se précède toujours soi-même. » Depuis des siècles, tout ce qui est grand s’inscrit en faux contre le réalisme qui suinte de l’argent comme le pus de la plaie ; tout ce qui est médiocre ou détestable, et qui, en fait, ne sait ou ne peut adorer que soi-même, fait semblant, pour mieux en jouir, de s’en accommoder par raison et par vertu. Que ne me suis-je tourmenté de me voir déchiré par ce que je prenais pour des contradictions ? Quand je suivais Bloy, et Fumet, et Bernanos, c’était pour qu’ils me protègent de la saleté réaliste, de son ignominie réductrice, du monde bourgeois qui attendait, au coin de l’école, le petit gamin du peuple que j’étais. Mais qu’aimais-je d’autre en Aragon que cette Défense de l’infini, ce manuscrit qu’il a brûlé et dont le titre pourrait rendre compte du projet de toute son œuvre et, peut-être, de l’élan de toute sa vie ?

Que peut-il voir aujourd’hui, ce cœur, quand il regarde les êtres ? Qu’aperçoit-il d’autre dans ce désert universel où les banquiers bricolent leurs éléments de langage qu’une dévorante angoisse, tissée ici par la peur du lendemain, là par l’épouvante d’une planète rendue folle, là encore par un vertige de non-sens qui tantôt cadenasse les êtres dans la prison d’eux-mêmes, tantôt suscite en eux des vocations compensatoires de justiciers égocentriques ou de moralistes haineux ? N’allons pas nous inquiéter de tout cela, nous dirait Clavel ! N’allons pas faire semblant de les soigner, ces angoisses ! N’allons pas nous adapter à leur stratégie ! N’allons pas les combattre sur leur terrain ! « Vos réadaptations, lance-t-il fièrement aux champions de la bienfaisance machinique, sont haïssables et nos névroses salubres. »

Car, pour lui comme pour tous ceux qui n’ont pas tué en eux le regard du pauvre, l’angoisse est « signe et fille de l’Esprit », cet Esprit qui, « refoulé depuis vingt ans par notre société, a brisé les barrières et les censures et s’est répandu en désordre, à l’état sauvage, exactement au même sens où Claudel définit Rimbaud comme un mystique à l’état sauvage. » Mai 68 n’est rien d’autre pour Clavel que l’annonce de cette « ré-irruption confuse du refoulé, avec bris et débris, gain, pertes et fracas ». J’imagine sa joie lorsque quelqu’un lui a expliqué que les difficultés de l’homme moderne tenaient à ceci que sa nature ne le supportait plus. Mais le simple et le vrai ne se retirent pas sur la pointe des pieds quand les humains les méprisent. Ils étaient là avant eux. Ils resteront avec eux. Et que font-ils quand on feint de ne plus les reconnaître, quand on se détourne d’eux pour vénérer les experts ? Ils font du tapage comme seuls ils savent le faire, un tapage grandiose, assourdissant. Leur énergie se libère en violence, et « cet esprit même, par l’ignorance qu’on en a, devient la source des angoisses et des convulsions ». Qui sont assurément des souffrances, mais ne sont pas des maux.

Cinquante ans après, le lyrisme de Maurice Clavel, cette exaltation spirituelle, doit paraître bien étrange à ceux dont l’enthousiasme citoyen, cornaqué par les médias, n’applaudit plus guère qu’à leur signal. Quand Clavel affirme que « tout est changé », que l’ordre fou, archifou « se désagrège », que la jeunesse en a été métamorphosée, nous craignons pour la lucidité de ce prophète. Mais non. Il va trop vite, voilà tout. Le mal est encore beaucoup plus profond qu’il ne le pensait. Humain trop humain, il veut voir la récolte. Je ne me reprocherai pas d’être plus circonspect que lui si la patience que l’évidence m’impose n’enlève rien à ma ferveur, si elle ne m’écarte pas d’une certaine impatience qui ressemble plus à la nécessité d’être là, de surgir, de sortir du lit et des habitudes qu’à l’exigence de voir ses espérances réalisées. « J’avais peur, dit-il aux importants, que tous ces jeunes gens se laissent digérer par le boa que vous êtes. J’avais peur qu’ils ne restent ces veaux que vous paissiez. (…) J’avais peur lorsque tel ou tel me confiait : je vais faire ceci, cela, me marier, gagner tant… Foutu ! me disais-je, à moins d’Absolu intime… » Je lis cela. Si l’on s’est vraiment laissé digérer, si l’on s’est vraiment révolté, le sait-on jamais ? Et dans quel camp l’on est, et s’il y a des camps ?

Eh non ! le plus grand danger qui nous menace n’est pas l’angoisse ! Le danger, c’est ce qui la fabrique en chassant et en traquant l’Esprit : « le ronron, l’euphorie générale au rabais, entretenue par la technique et son optimisme diffus ; la technocratie et ses réalisations qui vous occupent, vous honorent, vous donnent brevet de progrès (…) le tout fait pour éviter à chacun, à tout moment, cette fameuse et terrible question : “Qui suis-je ?“, bref pour installer sans retour et sans révolte l’“enrichissez-vous“ de Guizot, généralisé. » Que le propos de Clavel, au temps des Gilets jaunes, nous paraisse singulièrement optimiste quant au progrès matériel assuré par la société de consommation ne change rien à la question. Le besoin, le vieux besoin, est seulement revenu retrouver l’angoisse, sa compagne de toujours. Les deux font la paire.

Pas de quoi en faire une histoire. Ni morts ni blessés. Une simple anecdote, presque rien. Mais je voudrais qu’on lise les quelques lignes que voici aux lycéens et aux étudiants, sans commentaires, en leur demandant, après la lecture, de rester deux minutes en silence. Puis, si l’on veut, débat. Il s’agit d’une soirée au TNP, en janvier 1967. On y avait donné deux pièces : l’une, de l’Algérien Kateb Yacine, Les ancêtres redoublent de férocité ; l’autre, de l’Allemand Tankred Dorst, La Grande Imprécation devant les murs de la ville. Clavel raconte : « C’est moi qui ai fondé en 1952 les avant-premières populaires et culturelles, mères des abonnements actuels. J’applaudis énormément, puis je m’aperçois que je suis seul, je veux dire : le seul dont les applaudissements ne soient pas scandés. Que faire ? Le public que j’ai fondé me regarde. Je me dis : « Ne faisons pas scandale ! Scandons ! » Je ne peux pas, mes bras se refusent ! Que faire ! Je crie bravo ! Bientôt je suis seul, je veux dire : le seul dont les bravos ne soient pas scandés ! Pourtant Dieu sait si le spectacle était beau et destiné profondément à chacun ! »

Un gribouillage sur une nappe en papier et une toile que les musées s’arrachent, la patte du peintre, du vrai, est la même. Toute la pensée de Clavel est en germe dans ce croquis, dans cette modeste « chose vue ». Ce qu’il n’aurait probablement pas imaginé sans craindre de perdre toute espérance, c’est que l’unanimité mécanique, cinquante ans après, ne nous laisserait pas d’autre refuge que le recoin le plus secret de notre âme. Enfin. Nous avons vu le spectacle ensemble, il nous a touchés ensemble, nous applaudissons ensemble. Certes. Mais nous ne l’avons pas vu de la même manière, il n’a pas touché nos âmes de la même manière, nos applaudissements sont différents. Alors, quoi ? C’est leur poids qui compte, le volume sonore, pas l’émotion, pas l’imprévisible ? Le score, pas la vérité ? Déjà, Clavel se demandait : « Mais enfin où aller, pour intéresser quelqu’un, s’il y a quelqu’un ? » Et aujourd’hui, où ? Aux réseaux sociaux ? À la Française des Jeux ? Au catch politique arrangé ? La salle où nous sommes tous réunis s’appelle aujourd’hui le monde. Sur la scène, ça pérore, mais ce n’est pas à nous qu’on s’adresse. À des figurants qui nous ressemblent mais qui ne sont pas nous. Pourtant, presque toujours, par lassitude, nous faisons semblant, nous disons les paroles qu’il faut et nous sentons en nous l’Absolu intime s’émousser tandis qu’on nous débite avec chaleur des raisons dont les mots de sucre fondent avant de nous atteindre. Un suicide, Clavel l’avait senti, une auto-dévitalisation. Une position intenable et, chaque jour, de nouveaux arguments pour nous persuader de la tenir. Jusques à quand, Seigneur..

D’un nigaud prétentieux, nous disons à Paris qu’il se prend pour Napoléon, peut-être même pour Zidane. Ou pour je ne sais qui. Ou pour ce qu’il n’est pas. À la Réunion, on absolutise la formule. D’un vaniteux, d’un paon, d’un jobard, d’un fier-à-bras, on dit simplement : « Il se prend. ». Je ne connais pas de meilleure définition de l’homme fini. Se prendre. S’utiliser comme un donné, un moyen, un instrument, un atout. Donc comme une chose, une étrange chose humaine. Se prendre pour exister. Pour tenir sa place dans le monde des choses, être cette chose humaine qui se solidifie, se durcit, se structure, se définit. Ou s’y essaye, sachant trop bien que c’est impossible, qu’elle ne pourra jamais tracer la frontière qui la séparera des autres, ni élever la barrière qui la protègera du monde. Mais se prendre c’est aussi s’enlever, se retirer, se soustraire, s’abolir. En même temps qu’on bâtit son personnage, on se fait le fossoyeur de soi-même, on engraisse son ombre. Cette manière réunionnaise de dire, cette narquoiserie où il y a de la pitié, de la tendresse dépitée, de l’amitié impuissante cache une profonde réalité spirituelle, celle de mai 68. En Mai, on s’est dépris.

Quand on comparera les slogans de Mai avec ceux de la crise des retraites, il n’y aura pas photo. Côté poétique, le XXI° siècle ne fait pas le poids. Le lyrisme y souffle aussi fort que dans mon agence bancaire. Ici et là, chez les avocats, les chanteurs, les petits rats de l’Opéra, de belles poussées de fierté mais la tristesse domine, pas l’élan. Une partie s’achève, un règne, une manière d’être. Et rien en vue, rien. L’obstination des grévistes et le soutien populaire, même fatigué, ont un côté lutte finale. Ou plutôt dernière chance. Stupéfiant mais vrai : depuis deux ans et demi, le prophétisme clavélien ne sera apparu qu’une seule fois dans la politique française, et ce fut en 2017 dans la bouche d’un certain président nouvellement élu. Sous une forme diluée, il est vrai, mais tout de même reconnaissable. Quels instants étranges ! Tout le monde a oublié le discours de la Halle Freyssinet dont les chroniqueurs, à l’époque, n’avaient même pas parlé, tant les mots adressés à de jeunes entrepreneurs leur avaient semblé étranges ou déplacés. Ce discours, je l’ai aimé et j’y ai cru, c’est aussi simple que cela. Les articles où je l’ai dit sont toujours ici. Il est vrai que je n’avais à l’époque que quatre-vingt-quatre ans, un âge où l’on s’emballe ! Qu’on rie autant qu’on veut, la parole de Macron, ce jour-là, avait un goût de vrai. En cinq minutes, il en avait dit plus long qu’en trois douzaines de Grands débats pinailleurs ponctués de sinistres « J’achète ! ». Les mélenchonistes avaient senti cet instant de vérité mais n’avaient su lui répondre que par l’insupportable mauvaise foi de leurs attaques sur « les gens qui ne sont rien ». Comment reprocherais-je à Clavel sa naïveté impatiente ? Ce jeudi 29 juin 2017, j’ai marché comme pas possible ! Ce discours est toujours là, je ne veux pas l’enterrer. Un jour, il viendra faire comprendre au peuple et au président lui-même ce qu’aurait pu être un autre quinquennat. Emmanuel Macron a eu tort de le laisser couler dans l’oubli, l’abandon de cet enfant de son esprit lui a été funeste. Depuis, les tambours de la rhétorique ont fait boum boum boum, les clairons de l’expertise technocratique tu tu tu tu, le président a pris l’air féroce qu’il faut pour marcher devant le front des troupes et tout cela a convaincu l’espérance d’aller voir ailleurs. Désormais, homme fini, débrouille-toi tout seul, et ne compte pas sur la politique, et ne compte pas sur la science, et ne compte pas sur le nouveau monde, et ne compte pas sur ce machin desséché qu’ils appellent la morale… Tout cela va t’achever, homme fini ! La Morale ! Parler de morale, choisir ce mot solennel et plein, ce mot d’airain pour y loger cette sale petite hargne minable ! Laisse pisser, homme fini ! À toi de jouer, à toi de jouer le grand jeu ! Il s’agit maintenant de te ré-infinir ! Rien de plus facile : tu as été fait pour ! Sors de ta trouille, mon ami, tu vas y crever ! Tu as quoi à perdre, dis-moi ? L’âge pivot, peut-être ? Pauvre vieux…

Inutile, je crois, de préciser que Combat de franc-tireur pour une libération ne nous laisse pas seuls avec les angoisses de notre temps. Peu d’ouvrages les éclairent d’une lumière aussi vive. Le hasard m’a toutefois donné une singulière confirmation de sa modernité. Ce matin-là, quelques semaines avant d’avoir reçu ce livre, j’avais écouté Boomerang, l’émission d’Augustin Trapenard. Il recevait Mona Chollet pour parler avec elle de son dernier livre, Sorcières – La puissance invaincue des femmes 1, dont on sait quel succès il rencontre. Une question de Trapenard m’avait frappé dont la lecture de Clavel, à ma grande surprise, ranima vivement le souvenir. L’animateur avait interrogé Mona Chollet sur une découverte qui l’avait surprise et troublée : le temps – je ne dirai pas béni – de la chasse aux sorcières, n’est pas le Moyen-Âge, mais la Renaissance. Non pas les siècles des cathédrales et des gargouilles, de la danse macabre, des procès ecclésiastiques, du dogmatisme et de la noirceur, dont les bûchers sont restés relativement discrets, mais celui où commencent à clignoter les futures Lumières, où l’art brise ses chaînes vaticanes et retrouve ses glorieuses racines païennes, où l’obscurantisme, la barbarie et la superstition sont invités à plier le genou devant la raison. Sans aller plus loin dans l’explication, Mona Chollet avait décrit cette étrangeté comme un contrepoint horrible, un envers monstrueux. Quand Augustin Trapenard lui demanda si l’apparente contradiction sur laquelle elle venait de mettre le doigt lui disait quelque chose de notre époque, elle répondit simplement que nous étions, sur ce point, les héritiers de la Renaissance. Et, certes, j’aurais du mal à faire passer cette essayiste pour une disciple de Maurice Clavel. Et, certes, on aura du mal à m’expliquer que la question de l’homme fini, de quelque manière qu’on l’examine et y réponde, n’est pas celle qu’il nous faut d’abord, et d’urgence, poser.

Les articles du petit livre dont je parle couvrent donc une période de près de deux ans : l’avant Mai depuis novembre 1966, la crise de mai-juin, les quelques semaines qui la suivent jusqu’à la fin juillet. J’y ai curieusement retrouvé le sentiment du « tout est là » que peut donner la tragédie classique. À cela près que, par chance, depuis 68, nous ne vivons pas dans une époque qui se célèbre mais dans un temps qui se cherche. Le genre journalistique, et surtout ce journalisme transcendantal auquel Clavel tenait tant, convient très bien à cette situation. Au lecteur de trouver ou de modeler la continuité de cette discontinuité. Qu’il ne demande pas à cet ouvrage des leçons à digérer mais des questions à intégrer, des questions qui vont vivre en lui et le faire, à son tour, question.

Un mot de Charles de Gaulle avait suscité en Maurice Clavel un peu de colère et beaucoup de réprobation attristée. Le président avait mis les étudiants en garde contre le « charme maléfique de l’abîme », lui faisant craindre que la dimension essentielle des événements ne lui ait échappé. Il faudrait un roman pour tenter de comprendre comment l’homme du 18 juin avait pu lâcher cette sorte de malédiction bien-pensante. Un témoin direct, David Rousset, m’avait expliqué à l’époque à quel point, même quand il exécrait leurs positions politiques, il se sentait proche des préoccupations des jeunes et, surtout, de leur sentiment profond sur le monde. « Moi aussi, si j’avais leur âge, je m’intéresserais à Che Guevara ! », confiait-il à ses proches. Mais ce « Charme maléfique de l’abîme… » avait retenti à la télévision et cela importait beaucoup à Clavel. Impossible de trouver une expression plus urticante pour la sensibilité des étudiants révoltés. Bourgeoise, cléricale, rhétorique, elle portait toutes les tares. Pourtant, à mon avis, ce n’est pas ce qu’on appellerait aujourd’hui l’erreur de communication qui avait fait bondir ce gaulliste inconditionnel. Tout autre chose. Tout simplement, la limite arbitrairement posée au sentiment d’exister, la diabolisation de l’inconnu, de l’insolite, de l’envers. Charles de Gaulle savait écrire. En trois mots, il avait peint l’enfer. Charme : jugement esthétique, magie suspecte, délices perverses. Maléfique : jugement moral et religieux, présence diabolique. Abîme : évocation symbolique, mythique, condamnation métaphysique. Clavel aussi savait ce qu’est le langage, et qu’il n’est pas nécessaire d’analyser ces trois mots pour s’en sentir foudroyé. Pour le coup, Jupiter avait parlé, le vrai. Mais il avait parlé en homme fini. En penseur bourgeois, clérical, rhétoricien. Non pas en brute, non pas en barbare ! En civilisé. En civilisé occidental, en civilisé de la chrétienté en voie d’extinction. Clavel aussi parlait ce langage. Il s’y reconnaissait, mais comme on se reconnaît dans un amour ancien. En lui, à l’occasion d’une crise personnelle dont je suis incapable de parler davantage, ce mur s’était ouvert – comme l’autre s’ouvrirait -, ces barrières s’étaient renversées et il avait attendu, sûr de son fait, cette sorte de perte des eaux que serait Mai.

Ici, les images de l’obstétrique s’imposent. On peut vraiment parler de naissance, de monde nouveau. « Est-ce que nous allons pouvoir l’accoucher ? » demande Clavel au jeune Philippe Sollers dans de magnifiques entretiens radiophoniques publiés sous le titre Délivrance 2. Ces choses, quand on tente de les dire, on se sent comme un enfant trop ébloui pour pouvoir parler. Il y a, fraîche comme un matin, une fine pointe d’espérance qui se fraie un chemin parmi toutes sortes de ruines et de détritus. Il y a ce vieux monde qui sent si fort la mort mais qui pourtant, à sa manière, sauf quand il veut jouer au jeunot, au malin, à l’innocent, sauf quand il fait semblant de commencer, garde des traces de vie qui ne se perdront pas, fortes, graves, touchantes. Et il y a ce formidable désordre, cette incertitude, la contradiction gigantesque du désir, toutes ces puissances qui promettent sans tenir mais qui promettent si bien, et ces habitudes, ce goût puéril d’être complet et d’être compris.

Un jour, j’ai parlé de Maurice Clavel à Jacques Berque. Il m’a répondu comme à chaque fois qu’il voulait faire court : « C’était un isolé. Paix à ses cendres. » Et pourtant, comme dans la chanson, nous portons tous quelque chose de Maurice Clavel en nous. Mais c’est à l’incendie qu’on reconnaît le feu. Plutôt que de nous épuiser à chercher la nature de celui qui le brûla, cherchons ce qu’il voulait le voir brûler.

La révolution, c’est l’instant où la conscience que prend l’homme de son caractère infini le conduit naturellement et nécessairement à remodeler le monde dans cette perspective. L’homme infini, ou plutôt l’homme infinisé, n’est ni le surhomme grotesque et borné des dictatures, ni l’abruti de pouvoir et de réussite du libéralisme mondialisé, ni le chantre trop assuré des bienfaits de la science et de la rationalité conquérantes. On ne peut guère le définir que négativement, par ce qu’il n’est pas. Le fond de sa vérité, c’est qu’il n’est pas à lui-même sa propre référence. C’est l’homme de la reconnaissance : il reconnaît l’absolu qui l’a reconnu et qui le porte. Ce n’est pas un riche, ce n’est pas un proprio. Il habite le monde par décret jamais signé. Il est débiteur et il est comblé. Le vingtième siècle ne l’a pas inventé. Il a toujours existé. « Les éléphants d’Afrique avaient marché pour lui. » Il a traversé toutes sortes de conflits, subi rejets et excommunications, mais s’est trouvé justifié et renforcé par les horreurs et les vanités successives de l’histoire. Avant d’être le chantre de 68, Clavel a été un résistant. De la Libération à mai 68, c’est la conscience des vrais enjeux de la société humaine qui a rafraîchi, rajeuni, revigoré, simplifié, fortifié dans certaines âmes une perception de l’infini qu’avaient comme paralysée et mécanisée des formalismes de toutes sortes, religieux ou non.

La révolution, bien sûr, mais servie fraîche ! « N’est-ce pas Marx, ironise Clavel, qui a dit que rien ne se répète sinon sous forme de parodie ? Ne croyez-vous pas que notre seconde Révolution Française, 1848, est si vite morte d’avoir seulement vécu des concepts de la première ? N’est-ce pas la menace qui gagne aujourd’hui la nôtre ? » Ces paroles sont prophétiques. 68, c’est maintenant. Nos révolutionnaires modernes qui, sans livres, ont du mal à penser, nous parlent de Robespierre quand nous avons devant nous le système d’énucléation de la liberté le plus sophistiqué qu’on ait jamais inventé. Et peut-être, dans la crainte de l’irruption de quelque Charlotte, s’enferment à double tour dans leur salle de bains en méditant sur leur peu de succès auprès de classes populaires dont ils n’ont pas compris qu’elles sont devenues les masses bourgeoises dont parle Clavel. Être vraiment révolutionnaire, en ces temps de démagogie et de communication, ce serait s’en prendre non seulement aux maux auxquels un peuple aliéné ne se résigne pas, mais aussi et surtout à ceux, infiniment plus pervers, auxquels, apparemment au moins, il s’est résigné, je veux dire à la communication qui abrutit, à la médiacratie qui vide les cervelles et les cœurs, au management qui châtre les désirs et asservit les volontés. Sans doute les électeurs n’accourraient-ils pas immédiatement en rangs beaucoup plus serrés qu’ils ne le font mais, au moins, les vraies questions seraient abordées et quelques flèches plantées dans le flanc de la bête plutôt que dans le polochon des souvenirs de lecture. Ce ne sont pas des souvenirs de lecture que doivent plaquer les gaillards révolutionnaires, c’est le rude paquet d’avants que constituent les animateurs de cette foire ignoble, de cette infecte saleté.  Mais pour cela, ce n’est pas un logiciel qu’ils ont à changer, c’est leur tête, leurs sentiments, leur âme, leur parole, leurs intérêts, leurs ambitions, leur vision du monde et même, ça me fait rire de le dire, leur plan de vie, leur plan de carrière, plan plan rataplan ! On ne fait pas une révolution avec de bons élèves.

68 ne nous a rien laissé, sauf une énorme ignorance qui ne cesse de grandir, sauf une béance qu’il ne faut surtout pas essayer de combler. « En 68, nous n’étions pas en 68 », disait Berque. Parole lumineuse. 68, c’était encore le monde connu. Maintenant nous sommes vraiment dans l’inouï, dans le cyclone, dans l’espérance. Clavel avait deviné. Sa fureur quand Gorse, ministre de l’information, exige que les faits nous soient éclairés chaque jour par des techniciens. Quand l’Université prétend régler ses programmes sur les besoins techniques du corps social. Qui ose dire aujourd’hui comme lui : « Il ne s’agit pas des trois sous ou des cinq pour cent que vous allez accorder à notre vieille classe ouvrière lui permettant de mieux s’enfoncer dans le système. » ? Il y eut d’étranges paroles en 68, et qui ne venaient pas toutes de la rue. J’aime que Clavel salue Edgard Pisani, un gaulliste de gauche dont il était loin de partager tous les points de vue, quand il interpelle le gouvernement de Georges Pompidou : « Vous trouvant en face de deux forces, l’angoisse et la revendication, vous avez choisi de vous mettre en position de répondre à la revendication pour ne pas répondre à l’angoisse. Vous avez choisi de céder sur l’accessoire pour ne pas mettre en cause une société qui pourtant est en cause. »

Rostand. La poésie populaire. La réalité selon Flambeau, le héros anonyme : « Mais cette flamme brûle et cette pointe pique. » Ainsi Clavel constate-t-il que Mitterrand et la jeunesse de Mai ont en un commun un mot, un beau mot : bonheur. Le grand politique n’a d’ailleurs pas attendu les étudiants puisque le bonheur était son slogan de 1965. Seulement, seulement… Eux parlent de bonheur, Mitterrand, presque toujours, de droit au bonheur. « Cela fait allocations, congé payé. Cela vous invite à demander avec humeur l’inventaire, la nomenclature, les papiers-nécessaires-à-remplir-en-vue-de… (…) Notre jeunesse, elle ne le demande pas, elle le décrète – profonde sagesse. Mieux encore, elle l’a, et alors cela irradie, cela gagne. » Dois-je, sur un point, contredire Clavel ? Une certaine jeunesse, un temps très court, a connu ce bonheur. J’étais professeur, à l’époque, à Sainte-Barbe. J’ai vu de près les jeunes. Dehors, la bagarre, échapper aux flics, hurler des slogans, ils jouissaient de cette aventure. Dans la très sage classe de Lettres supérieures de « Barbe », on ne jouissait pas. On vibrait. On s’accordait. On se préparait au concert. Folle et tranquille intensité. Pour plusieurs, les difficultés s’accumulèrent, des équilibres familiaux se rompirent. Impossibilité de se faire comprendre. Dans un cas, une tragédie. Aujourd’hui on fait semblant et le monde crève de ce faire semblant. Grenelle, en français, jeunes gens, veut dire faire semblant. Cette vie apparemment si proche, et pourtant tellement hors de portée, « pourrons-nous l’accoucher ? »

… c’était un jour de grève, en semaine, dans un RER D, voyez la précision, chargé de pallier l’absence de la ligne R. Je ne dirai jamais assez comme je déteste les portables, ces gens qui parlent et s’agitent tout seuls, cette importance satisfaite, ce bouc émissaire que chaque conversation s’apprête à égorger. Je regrette le temps où, dans le métro, personne ne s’imposait à personne. En entrant dans le wagon, on avait le sentiment confus de se présenter à une communauté provisoire digne de respect que, sans un geste et presque sans y penser, on saluait. Une communauté, comme on ne disait pas à Barbe, qu’on calculait. Ce jour-là, dans ce RER D qui desservait toutes les stations – pas moins de quinze entre Melun et Gare de Lyon -, un homme et une femme, non loin de moi, et qui se faisaient face, semblaient avoir tant de choses à raconter à leur machine qu’ils ont attiré mon attention. Ce qu’ils disaient, je ne pouvais pas l’entendre. Tant pis, je suis plus curieux des ambiances que des secrets.

Soudain, un sentiment m’est venu, ou une idée, ou les deux à la fois, l’un portant l’autre, à tour de rôle. Il y a beaucoup de satisfaction à comprendre qu’on s’est planté, c’est la preuve qu’on ne déteste pas trop la vérité. Non que, dans ce train de non-plaisir, mon hostilité au portable se soit atténuée. Mais j’ai compris que je n’avais rien compris. Le monsieur et la dame ne parlaient pas seulement à leur interlocuteur ou –trice. Ça, c’était leur dialogue n°1. En même temps que chacun discutait du potage à préparer, des cinquante euros à trouver, de la barbe du sous-chef de bureau ou du grand amour à descendre d’un cran, il entretenait une relation discrète mais attentive avec son vis-à-vis jacasseur. Cette relation n°2 était-elle ou non un dialogue, la question se pose car la mimétique de la gestuelle entraînant celle des émotions, il n’était pas impossible que les deux parlants (non pas interlocuteurs, mais co-parlants) s’influencent – s’influençassent – réciproquement. Mais l’important n’est pas là.

L’évidence dont je n’avais jusque-là rien aperçu, c’était leur relation, c’était qu’ils étaient l’un pour l’autre des témoins, qu’ils attestaient, l’un pour l’autre, que la futilité de leur propos (qui ne leur échappait pas davantage qu’elle n’aurait échappé à un psychanalyste empruntant le RER, donc plus vraisemblablement d’obédience freudienne) n’était pas si futile que cela, qu’elle n’était au fond que l’émergence, dans l’univers social du moyen de transport (de la mobilité, disent les babouins), de ce monde personnel qui, pour l’un comme pour l’autre, non seulement demeure la source la plus généreuse de leurs vrais chagrins et de leurs vraies joies, mais encore constitue, sous le tir de barrage de la sottise et de la peur, le tissu le plus réel de l’existence la plus sociale, la plus universellement collective.

La petite boîte rectangulaire que je déteste, il me faut bien reconnaître l’incroyable changement qu’elle a provoqué. Sans elle, ce RER, ce sont des têtes qui dodelinent et des regards qui se noient. Chacun est seul avec ses rêves et ses tracas, la foule épaisse les rejette, les refuse, les isole. Je ne pèse rien, tu ne pèses rien, il ou elle ne pèse rien, chaque voyage, chaque matin est une humiliation supplémentaire, une nouvelle démonstration de force de la bête collective. Puis, la petite boîte arrive. Chacun se met à jouer son psychodrame et jette au pot commun, qui les lui renvoie au centuple, ses aigreurs, ses doutes, ses projets, ses ressentiments, ses « valeurs ». Alors ? Alors révolution. La subjectivité, jusque-là déclassée et honteuse, gagne la deuxième manche. Mes soucis ne sont pas ceux de ma voisine, le bouc émissaire que la colère de mon voisin est en train de sacrifier n’est pas celui que la mienne va dépecer. Mais tout cela qui, cette fois, se montre, s’exprime, se joue, s’exhibe, change radicalement la donne. Le wagon est devenu un sauna de subjectivité. Mes petites histoires restent mes petites histoires, mais elles accèdent à un statut entièrement différent. Elles sont l’étoffe même de la réalité. Elles sont les remous de surface qui attestent les mouvements des grands fonds. Elles acquièrent une dignité qu’elles n’avaient pas. L’expression des autres authentifie la mienne, et la réciproque. Je suis dans la foule, mais elle ne m’absorbe pas.

Le portable, c’est-à-dire la technique, qui devait chasser la subjectivité, la fait rentrer par la fenêtre. Vraie révolution parce que révolution des profondeurs, des caches. Les élites distinguées n’y verront rien du tout. Leur grande intelligence ne leur sera d’aucune utilité. Et si quelques-uns, plus malins, devinent un peu de quoi il s’agit, ils ne pourront pas y remédier. Les élites s’étonneront de plus en plus de constater que les peuples sont de moins en moins gouvernables. Naturellement ! Ils passent leur temps à se barrer. À se barrer sur place. À se barrer en restant là. À se rendre inatteignables. Le portable, c’est un exemple inattendu de retournement de la technique ? Ou, plutôt, de son contournement par la subjectivité ? Dans mon RER D, où que je porte mes regards, je vois des hommes, des femmes, d’autres femmes, d‘autres hommes, ici, là, à droite, à gauche, en haut et en bas du wagon, aux prises, ensemble et séparément, avec leur petite boîte plate qu’ils titillent gentiment. La technique va-t-elle trahir la modernité ? L’humanité n’a-t-elle pas dit son dernier mot ? Est-elle plus forte qu’on ne l’imaginait ? Au fur et à mesure que les inventions machino-techniques se feront plus géniales, la nullité du cinéma de la modernité ne va-t-elle pas se faire de plus en plus éclatante ? Finira-t-il par fermer ses portes comme un vulgaire porno ? Il avait parié sur la défaite de l’humain, n’avait-il pas tout faux ? Ces énarques persuadés que les citoyens ne font pas la différence entre propagande et pédagogie finiront-ils par se regarder dans la glace ? Ces conversations, autour de moi, dont on n’entend que la moitié, ces demi-conversations généralement inutiles mais souverainement nécessaires, je me suis mis à penser qu’elles étaient comme autant de coups de pioche pour la construction d’un igloo, d’une réserve, d’une protection, d’une maison souterraine de la résistance. J’avais cru que le portable était soumission et conformisme, voilà qu’il me renvoyait à l’antre de Rol-Tanguy dans les catacombes. Et les vieux souvenirs de Mounier trépignaient dans ma tête : la personne n’est rien sans l’impersonnel, il le lui faut. Ici, sous mes yeux, s’annonçait, ignorante d’elle-même et superbement invincible, la Contradiction de l’indifférence active. Pourrons-nous l’accoucher ? Cher Maurice, ça se fera tout seul. Notre travail à nous, c’est d’apporter des fleurs… Et, si j’ose dire, de pousser un peu.

14 janvier 2020

Notes:

  1. Mona Chollet, Sorcières – la puissance invaincue des femmes, Zones, 2018.
  2. Maurice Clavel et Philippe Sollers, Délivrance, collection Points, éditions du Seuil, 1976.

Mona Chollet, un journalisme du sens

 Ne serait-ce pas que l’aventure est inscrite au cœur profond de la nature ?
René Habachi
 

Je crois n’avoir jamais mis les pieds dans un parc d’attractions. Dans la poussière du patronage de Montrouge, nous n’avions pas besoin que des mercenaires viennent alimenter notre imaginaire, disposition de liberté qui, par chance, m’aura laissé assez profondément étranger à l’univers en toc que tant de mes semblables feignent encore de prendre au sérieux. C’est donc avec la forte amitié que j’ai pour elle, mais aussi avec circonspection, que j’ai abordé, dans Le Monde diplomatique de novembre, le reportage de Mona Chollet sur ce KidzMondo qui s’est ouvert récemment à Beyrouth, et qui a l’ambition d’inculquer à ses jeunes visiteurs, en mobilisant à cette fin toute la séduction des moyens technologiques, les valeurs de la production et de la consommation.

Le titre, déjà ! Une citation entourée de guillemets comme des doigts qui pointent l’imposture : « Seuls entrent ici les enfants au cœur pur ». Pur ou pas, nous voici en tout cas au cœur du sujet. Cette parodie de l’Évangile, très précisément des Béatitudes (« Heureux les cœurs purs car ils verront Dieu »), est tirée d’une mythologie que KidzMondo a bricolée pour les besoins de sa médiocre cause. Symbole parfait de la communicancance mondialisée : une curaillerie décalée, solennelle, insignifiante. Mais je peux laisser mes grands chevaux à l’écurie : ces sottises-là, tout le monde s’en fout. Comme si les moines de Tibérine ou, avant eux, les carmélites de Compiègne se prenaient, dans leurs couvents, pour des mafias de cœurs purs !

Qu’on comprenne bien. Nous ne sommes pas ici dans une affaire libanaise. Il n’y a pas que KidzMondo, nous apprend Mona Chollet, il y a aussi KidZania, invention d’un homme d’affaires mexicain. Et il n’y a pas que Beyrouth, il y a, déjà réalisés ou à venir, des parcs d’attractions cousins et complices : Tokyo, Djakarta, Séoul, Bangkok, Le Caire, Bombay, Manille, Dubaï. Mais l’Europe, vous inquiétez-vous, toujours la mauvaise élève, comme on dit à la radio ? Du tout. Seulement un peu en retard, la paperasse sans doute. Comme sa vérité lui arrive du Ponant, Lisbonne est sur les rangs, j’ai vu en rêve la main tutélaire de José Manuel Durão Barroso bénir l’opération.

Et que font-ils là-dedans, les enfants ? Ils jouent, c’est-à-dire qu’ils font semblant, mais de tout leur cœur. Semblant de travailler quelques minutes dans les stands des sponsors où les accueille, avec le désintéressement qu’on devine, la fine fleur de la modernité : Pepsi-Cola, Burger King, Pain d’Or, Dunkin’ Donuts, Colgate, sans oublier une filiale locale de MTV ou de NRJ. Semblant, ils jouent à faire semblant, les gosses. Semblant de gagner de l’argent. Semblant de le placer en banque. Semblant de l’avoir dépensé quand ils repartent les bras tellement chargés de jouets et de gadgets que tout se casse la gueule sur le trottoir. Semblant d’être comme les grands, qui sont bien les seuls à prendre l’affaire au sérieux, mais les seuls aussi à faire vraiment semblant. Mona Chollet a entendu quelques jeunes clients brailler avec enthousiasme qu’ils avaient joué aux pilotes. Et nous rapporte la réaction anxieuse de la responsable du marketing : “Vous avez joué ou vous avez travaillé ?”, les reprend Mme Souad, les plongeant dans la perplexité. »

Pauvre Mme Souad, je ne veux pas la croire entièrement consciente de l’énormité de son propos. Et quelque chose en moi imagine l’effort de volonté que Mona Chollet s’inflige en enfermant sa révolte dans la gentille litote « les plongeant dans la perplexité ».

Pourvu que vous ne sachiez pas, Mme Souad ! Bien sûr que, de leur point de vue, ils ont joué, ces gosses ! Joué à piloter des avions, à faire des gâteaux, à compter des billets ! Joué comme ils auraient joué dans tous les pays du monde et sous tous les régimes, même les plus détestables. Comprenez bien, Mme Fouad, c’est la seule réalité dont accouchera jamais votre organisation : des enfants qui jouent. Le reste n’est rien, exactement, proprement et définitivement rien. En montrougien classique : peau d’balle et peau d’zébi. Et la seule réalité que votre opiniâtre labeur aura contribué à faire émerger, vous voulez la faire disparaître ? Vous voulez que ces enfants vous disent qu’ils ont travaillé ? Qu’ils fassent comme si le bonheur d’imaginer et de rêver qu’on appelle jouer, ces cloisons qui tombent, ces espaces qui s’ouvrent, cet écran qui s’élargit, c’était ce qu’on désigne de nos jours par travailler ? Dans vingt ans, quand ils s’emmerderont en live pour que le zizi financier de leur pays soit plus long que celui des autres, et qu’en écoutant les billevesées d’un attaché de communication, ils songeront à ce KidzMondo où, pour la première fois, l’entreprise leur aura dévoilé ses charmes, vous voulez qu’ils pensent : « Nous y étions venus. Nous y avions joué. On nous y a cassés. » ?

On appelait autrefois repuerescentia l’attitude de l’adulte qui, pour enseigner les enfants, se refaisait comme eux. Non qu’il retombât en enfance, ni qu’il se laissât emporter par une nostalgie délétère. Le contraire : il essayait, loin de tout mimétisme, de toute puérilité, de toute grimace, d’accueillir en lui et d’y rénover quelque chose comme l’élan premier de son existence, de s’y replonger lucidement, d’en réaffirmer la présence, d’en retrouver les signes. Il s’ouvrait ainsi à sa propre enfance pour mieux s’ouvrir à celle des enfants, et c’était le chef-d’œuvre de son âge adulte. En affirmant a posteriori la continuité mystérieuse de l’élan qui portait son existence, il les aidait, eux, à projeter leur propre désir dans l’avenir, à se le représenter dans son mouvement.

C’est le contraire aujourd’hui, là est le sens de cette terrible réplique et de cet article si légitimement tendu. Il s’agit ici, en effet, du drame central de l’époque, cœurs et crânes délicats s’abstenir. D’une époque qui a perdu son enfance. D’une époque dont les élites et les semi-élites n’ont pas eu l’élémentaire courage de se révolter quand on les en a dépouillées, faisant au contraire de leur lâcheté le costume du dimanche où elles épinglent leurs brevets de conformité civique, culturelle, religieuse : leur annoncer qu’aucune simagrée, même citoyenne, ne dissipera jamais cette honte définitivement honteuse, ce n’est pas leur faire injure, c’est leur marquer un minimum d’attention. Les  “gens qui comptent” aujourd’hui, nonobstant les qualités et les mérites qu’on saura leur reconnaître, se sont construits sur une débâcle première et fondamentale qui leur souffle, pour justifier leur inutile et prétentieuse agitation, de faire de leurs enfants et de ceux des autres des caricatures d’adultes, c’est-à-dire des modèles réduits d’eux-mêmes. Pour oublier que leur enfance n’est plus qu’un filet d’eau usée incapable d’irriguer leur vie, ils n’ont de cesse de tarir celle des petits. Ils n’ont ainsi à leur proposer, pour qu’ils s’y développent, que l’univers achronique où ils traînent leur agressif ennui parmi de sautillantes baudruches politiques et culturelles diversement gonflées et identiquement crevables – et que faire d’autre quand toute perception d’un commencement est abolie, et donc toute réflexion sur la mort impossible ? En un mot, ce que les élites appellent désormais éducation, à Bruxelles et ailleurs, c’est le meurtre symbolique de l’enfance dans les enfants.

Un texte digne de ce nom, on a envie de lui faire écho : là, je n’en finirais pas. « Nous travaillons, explique encore Mme Souad à Mona Chollet, avec des entreprises “triple A”, très connues au Liban, au Proche-Orient et dans le monde. Elles saisissent l’occasion car elles savent que la loyauté envers une marque [brand loyalty] se construit très tôt. » Va pour la brand loyalty ! Mais enfin, les grands responsables sortis des grandes écoles qui se cassent la nénette pour savoir comment on va piéger les mômes, comment on va leur planquer dans les neurones la puce de la dépendance, il ne vous arrive pas de penser, vous, qu’ils sont aussi des prédateurs, ces mecs-là ? J’en suis certain : nos moralistes officiels vont leur régler leur compte, voyons !

[Je sens sur moi depuis quelques instants la caresse d’un regard. Shadow, le chat d’Angélique, attiré par mes marmonnements, est entré par la fenêtre ouverte. Il s’est installé sans façon sur le fauteuil qui me fait face et me considère. Mme Souad eût-elle dit cette sottise si sa main avait caressé un chat ? Il l’eût fallu bien perverse ! À propos, toute cette attention qu’on feint aujourd’hui de porter aux animaux, et qui fournit tant de travail aux moralistes et aux juristes, ne dirait-on pas un cadeau de rupture ? Tu n’intéresses pas vraiment tes zélés protecteurs, mon pauvre Shadow ! Tu aimes les enfants qui jouent, eux préfèrent les voir travailler, c’est inconciliable. Et puis, même au fond de ce fauteuil, tu es nature, mon cher. Noblement, j’en conviens, mais nature. Ça, tu comprends, ils ne supportent pas, ça les rapetisse. Il faut, comme disait quelqu’un que tu n’as pas connu, qu’ils t’arraisonnent.]

Il y a plusieurs manières de se débarrasser d’un système de codes ou d’une contrainte formelle. La provocation est la plus grossière. Le parti pris d’invention et de créativité permanente s’essouffle assez vite. La troisième parade est la plus forte, mais aussi la plus difficile à pratiquer car elle exige beaucoup d’intelligence et sang-froid. Elle consiste à pousser si loin le respect des codes et des contraintes qu’ils finissent par avouer leur insuffisance et que, vaincus par cette sorte d’aïkido mental, ils désignent eux-mêmes les espaces et les interrogations qu’ils étaient censés masquer. C’est cette méthode que la journaliste Mona Chollet met en œuvre avec une efficace discrétion. Ainsi ce papier du Monde diplomatique, précis, net, rigoureusement objectif, et (ou mais) qui cultive ces qualités avec une telle exigence qu’elle exclut cette complaisance un peu graisseuse, manière de faire du genou au lecteur, qui fait l’ordinaire de la presse. C’est comme si la journaliste nous disait : « Voici ce que j’ai à écrire. Voici comment je l’écris. Pourquoi me demanderiez-vous autre chose ? Kidzmondo, Mme Souad et ces gamins manipulés, ça ne vous paraît pas assez pour réfléchir ? »

L’effet est saisissant. Restez ici, semble insister la journaliste, restez ici et taisez-vous un instant, vous parlerez mieux ensuite. Aucune position là-dedans, aucune proposition. Une ascèse d’une très forte intensité, un peu trop forte craint-on parfois. Lisez, c’est sérieux, il s’agit de vous. Je lis. Cette limpidité remue en moi la vase qu’y dépose l’opinion, avec de grosses bulles de colère. Et sur ce KidzMondo que j’imagine, se projettent des bribes de choses vues ou entendues, comme si se mettaient en action dans ma tête des éboueurs de médias, des balayeuses d’actualité, comme si je me purgeais de ces âneries d’aujourd’hui qui étaient déjà les âneries d’hier, et d’avant-hier, et de toujours, et qui pourriront comme les autres avec leurs gueules de découvertes sous les sarcasmes de ceux qu’elles méprisent.

J’ai retrouvé dans le texte de Mona Chollet, dans son écriture fluide et toujours légèrement distante, le souvenir de ces très rares moments de formation où quelqu’un qui semblait se parler à haute voix résumait dans un monologue nos certitudes et nos doutes, notre ferveur et notre lassitude. Sur l’instant, il n’y avait rien à ajouter. Je souhaitais laisser le sentiment que celui qui avait ainsi parlé aurait plus tard autre chose à nous dire ou, plutôt, nous dirait les mêmes choses sur un autre ton, à un autre niveau d’être, sur une autre musique. C’est pourquoi, pas plus que ces monologues inspirés, je ne jugeais utile de commenter un article où je voyais, sur un sujet capital, le dialogue d’une femme avec elle-même, d’une femme vivant indubitablement dans ce monde mais se battant avec lui en présence de tous, avec tous : on ne met pas le mot fin sur un commencement, on ne discute pas un mouvement.

Mais voilà, Mona Chollet a publié un second texte, cette fois sur son site Périphéries. Il est bref. C’est un commentaire, ou une scholie, de l’article du Monde diplomatique. J’invite mes lecteurs, s’ils ne l’ont pas déjà fait, à en prendre connaissance avant de continuer :
http://www.peripheries.net/article336.html

Il y a sur la terre un temps pour toute chose. Le temps du reportage était celui de la rencontre loyale. La journaliste n’était pas arrivée à KidzMondo avec l’esprit prévenu (prévenu et convenu sont des mots si proches) de l’opposante systématique. Un parc d’attractions, des enfants : il fallait voir, il était bon et honnête de voir. M’a frappé sa bienveillance à l’égard de cette gentille dame qui disait de si grosses bêtises. Et puis les enfants l’amusaient, l’intéressaient, la touchaient. D’où, sous la réserve qui ponce l’écriture, un texte d’une criante vérité où se heurtent violemment des sentiments contradictoires. Je ne sais ce qui s’est passé après, comment s’est faite la décantation, comment s’est scellé le désenchantement. Il est vrai, comme disait Aragon, que ce KidzMondo est finalement d’un triste….

J’imagine des moments de solitude sur fond de parc d’attractions. Capital, cet instant où, allez savoir pourquoi et comment, Mona Chollet comprend que l’article du Monde diplomatique, même s’il a droitement rendu compte de sa visite, ne suffit pas. « Celui qui pense plus n’est véritablement celui qui pense plus que s’il est aussi celui qui dit plus. » Dans la solitude, une pensée a fleuri, une fleur qui, une fois cueillie, porte encore la trace de la terre. De ce remuement, de ces émotions divergentes, a surgi la nécessité d’une parole. Non pas d’une mise au point, d’un arbitrage, d’une synthèse, et finalement d’un arrangement : ça, c’est pour les domestiques. Une parole aussi simple que ce qui l’avait produite était complexe, une clarté à la hauteur de cette confusion. Une simplicité et une clarté – toujours ce même mouvement – puisées au tréfonds de leurs contraires.

Et voici la référence à Annie Le Brun. Et voici la référence au petit élève de M. Renauld dont elle a trouvé la trace dans un livre de Gaston Bachelard. L’une tranchante, lumineusement affirmative, un éclair, une épée. L’autre comme un chant profond, une mélodie essentielle, une sourde nécessité, une vague d’évidences. Et voici la pensée. Et voici la vie.

Je sais bien que Mona Chollet ne découvre pas Annie Le Brun, et qu’elle l’a souvent citée. Peu importe. L’essentiel n’est pas ici la référence elle-même, pourtant infiniment pertinente, mais la relation qui s’est soudain établie entre ce souvenir et l’état d’âme, ou de conscience, de la journaliste après son expérience libanaise. L’essentiel, c’est que le propos d’Annie Le Brun, cette idée que la disparition du rêve « représente une catastrophe aussi grave que la destruction de la biosphère 1 », se greffe intimement sur les souvenirs de KidzMondo. L’essentiel, c’est que l’expérience et la pensée s’accolent, s’interpénètrent, s’interpellent. L’essentiel, c’est que l’avertissement d’Annie Le Brun devienne tout à coup la vérité du visage de ces enfants. L’essentiel, c’est que chaque parole prononcée, ou plutôt innocemment récitée, par Mme Souad, échappant au naturel appliqué et à la bénignité raisonnée avec lesquelles nous accueillons le plus souvent la logomachie des affaires, montre ce qu’elle est en réalité, en réelle réalité : une agression monstrueuse contre l’enfance. L’essentiel, c’est que la vie et la pensée, séparées par la conjuration hétéroclite de leurs imbéciles ennemis, décident de se remettre ensemble, et que cette réconciliation en entraîne une autre, celle du rêve et de la réalité. L’essentiel, c’est que l’arc électrique de l’existence, de la relation, de la création, brille à nouveau entre la vie et la pensée, entre le rêve et la réalité, pour les unir en les distinguant. L’essentiel, c’est que tout finisse par un commencement, un de ces « commencements de la créature » dont parlait le philosophe libanais René Habachi. Inutile alors de le chercher, le petit élève de M. Renauld : il s’éveille en nous en se frottant les yeux, et se perd dans la nuit lumineuse où nous le suivons, la nuit « commune et incommunicable ».

Facile à dire, mais vrai : tout part du regard libre que nous portons sur le monde, en nous et hors de nous. Facile à dire, mais vrai : c’est lui qui féconde la solitude dans laquelle nous retrouvons le fil de notre enfance, si éloignée et si abîmée qu’elle nous paraisse. Facile à dire, mais vrai : c’est en cette enfance que nos yeux apprennent à s’ouvrir, en elle que, tout à la fois, la certitude nous vient que nous ne sommes pas seuls et que, pourtant, ou à cause de cela, il nous faut de toute urgence penser ce que nous sommes seuls à pouvoir penser, à vouloir penser, à désirer penser.

Vrai, oui, je crois. Mais facile à dire, en effet. Le monde où nous vivons n’est pas ainsi. Porter sur lui un regard libre est devenu un invraisemblable exploit et pourtant, sans ce regard libre, absolument libre, souverainement libre, il n’y a rien, rien de rien, peau d’balle et peau d’zébi. Sans la liberté du regard, on ne retrouve pas son enfance et, si on ne la retrouve pas, on perd à la fois le chemin des autres et le chemin de soi-même, se condamnant, pour entasser vaille que vaille les jours et les années, à de puériles et tortueuses manigances. C’est un article sur l’enfance, sur l’enfance en proie au monde moderne, qui a conduit Mona Chollet à cette belle réflexion en étagement. Je crois savoir pourquoi j’ai voulu essayer de reprendre sa chanson : le petit élève de M. Renauld nous aura soufflé la même chose.

(15 novembre 2013)

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Notes:

  1. Au regard de l’agression de la technique, qui menace l’essence même de l’homme et le conduit à s’ériger en maître et possesseur de la nature, Heidegger pense que « l’explosion d’une bombe à hydrogène ne signifie pas grand-chose. »

Les grandes amitiés, version moderne

(À propos de La tyrannie de la réalité, de Mona Chollet)

Mona Chollet entretient avec quelques écrivains ce que Raïssa Maritain, la femme du philosophe, appelait les grandes amitiés. L’expression a un sens précis. Il s’agit de relations situées d’emblée en une zone de nécessité intérieure ou spirituelle, et qui s’y maintiennent. On pourrait parler de rencontres sur l’essentiel si l’expression ne renvoyait aujourd’hui à une provisoire concordance d’opinions toute tournée vers l’intérêt réciproque, c’est-à-dire, nonobstant l’habillage savant et avantageux de la chose, à des acoquinements de négociants ou à des marchandages de gredins.

Je ne savais rien de Mona Chollet avant qu’on ne me mette sous les yeux, publié sur son site Périphéries, un texte d’elle sur mes dialogues avec Jacques Berque. Elle allait droit à l’essentiel. Je retrouvais avec stupéfaction, chez cette toute jeune femme, le sens aigu de la relation signifiante qui caractérisait précisément les grandes amitiés. Elle saisissait avec une extrême précision de quoi il était question entre Jacques Berque et moi, elle allait droit à notre souci commun. L’amitié intellectuelle enfante, pourvu qu’elle soit droite et désintéressée, un quelque chose que je ne sais nommer. Fantôme crédible ? Appel de vérité, comme on dit appel d’air ? Bulle d’être ? Ce quelque chose, Mona Chollet l’avait immédiatement et fortement repéré

Quoique venue du journalisme, et donc très capable de fédérer la capacité d’agacement de Berque et la mienne, elle entrait de plein droit dans notre ronde. J’étais certain qu’il l’y aurait, comme moi, accueillie avec joie, qu’il aurait aimé, lui aussi, sa manière chaleureuse et intraitable d’être au monde. Dans les grandes amitiés, j’oubliais de le signaler, le pacte de non vulgarité, c’est de ne jamais se demander qui reçoit et qui donne, ni à qui, ni comment, ni dans quelles proportions, ni quand la roue tourne et pourquoi.

« Si ce monde est un piège vicieux, il en va également ainsi de celui qui le dit, et c’est l’hôpital qui se moque de la charité. » Assez juste ce propos d’Alan W. Watts, même s’il faut quand même que les choses soient dites ! Comprenez que vous ne trouverez pas dans La tyrannie de la réalité un énième démontage de la mécanique de la modernité : sauf quand Baudrillard fouille avec gravité les ruines des Twin Towers, ce genre d’opération tourne désormais au caquetage. Non. Mona Chollet parle aux autres en se parlant à elle-même. Elle se tient avec ses lecteurs dans la seule relation qui vaille : elle a besoin d’eux et ils ont besoin d’elle. Elle est en eux. Ils sont en elle. Elle parle avec eux, en leur nom. Il y a entre elle et eux un on rapide et pudique, manière d’éviter un nous trop solennel. « C’est pas une vie la vie qu’on vit ! » disait-on jadis au café-théâtre. Le temps n’est plus à cette gentille dérision. La phrase a perdu son point d’exclamation, s’est alourdie d’affirmation ; sa drôlerie s’est chargée de tristesse, d’amitié aussi, et d’exigence, et de fermeté. « Pas une vie, la vie qu’on vit. » Berque le pensait. Je le pense. Mona Chollet le pense. Aucune raison de faire semblant. Il suffit d’ouvrir les yeux, de sortir un instant de sa monomanie existentielle, de tolérer un peu de vague dans son regard, de laisser traîner une oreille. Toute cette fatigue, toute cette méfiance. Le plus terrible n’est pas là d’ailleurs, mais dans le désir de vivre que chaque visage tente vainement de réprimer, dans cette fraîcheur qui devine qu’elle sera trahie, ou qu’elle se trahira.
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J’étais plongé dans La tyrannie de la réalité quand m’est arrivé un message de quelqu’un que j’avais perdu de vue depuis trente ans. Grande école, cadre, famille nombreuse, des principes : tout pour être heureux, comme grognent les porcs. Ça donne ceci : « Je sais que je fais semblant. Je le sais en permanence, je ne l’oublie pas une minute. Mais quelle fatigue, quel poids, de vivre en permanence dans la schizophrénie. Et quelle honte. Et quel gâchis. Et quel temps perdu… Je me replie, comme tant d’autres, sur ma famille, petite sphère égoïste, pré carré, château fort, d’où on lutte pied à pied pour tâcher de sauver l’essentiel. Mon épouse (…) continue à y croire, à aller vers les autres, à s’ouvrir au monde. Pour moi, je me transforme de plus en plus en ours, en grognon, en Alceste. (…) Une épouvantable désolation m’envahit devant ce que devient notre monde. Mon seul espoir réside dans l’attente de l’Apocalypse : nous allons vivre, au cours des cent prochaines années, une catastrophe climatique de grande ampleur et, parallèlement, la fin des sources d’énergie fossile. Même si quelques guerres ne s’y rajoutent pas, des hommes vont disparaître, beaucoup. Bach, Shakespeare, et quelques autres, continueront-ils à tenir compagnie aux survivants ? (…) Tout cela est un peu lointain et pas très folichon. À court terme, deux questions m’obsèdent. La première a trait aux enfants. (…) Que leur dire ? En choisissant une famille nombreuse, mon épouse et moi pensions, notamment, contribuer à la construction d’un monde meilleur. Aujourd’hui, nos enfants voient bien que je n’y crois plus. Je ne peux que leur transmettre ma conviction que nous nous enfonçons toujours plus avant dans le totalitarisme, l’américanisation de notre mode de vie et de nos consciences, l’« économisme », la veulerie, la fascination de la consommation et de l’avoir, la recherche du confort matériel, la peur, l’obsession du sexe, etc. Nous réussissons tant bien que mal à leur éviter de tomber dans le piège des objets, du prêt à penser, du déshonneur… même si c’est parfois dur, pour eux, d’être « décalés ». Mais si j’arrive à leur dire contre quoi lutter, je ne trouve plus à leur dire pour quoi… Ma seconde question : comment entrer en résistance ? »
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Être informée, ça a quand même du bon. Mona Chollet va au centre du problème quand elle cite cette prodigieuse formule d’Ernest-Antoine Seillière : « L’entreprise est la cellule de base de la société. » Une telle pensée suffit à désigner en cet auteur le plus grand marxiste français de l’époque, et sans doute le seul. Un cran au-dessous de Marx, peut-être, mais enfin… Seillière est à la fois théoricien, praticien, philosophe, homme politique : qui dit mieux ? Quelle clarté dans cette définition, quelle puissance dans ce qu’elle sous-entend ! Si l’entreprise est la cellule de base de la société, tout le reste en est, au mieux, la superstructure ; au pire, l’accident ou l’alibi. Que dire d’autre ? Si la mauvaise fortune avait englouti les œuvres de Descartes à l’exception des trois mots du cogito, il serait tout de même passé à la postérité. Réduit à dix mots, Ernest-Antoine Seillière domine de son haut la pensée de l’époque. Vous croyez que je plaisante ?

Cogito ergo sum appelle le commentaire, l’éclaircissement, l’interprétation. L’affirmation seillièrienne, elle, n’admet que l’adhésion ou le refus. L’entreprise est-elle, oui ou non, la cellule de base de la société ? C’est oui ou c’est non ; ce ne peut être ni oui ni non. Seillière dit oui. Je dis non. Le seul débat possible entre nous consiste à examiner ce point. Je ne vais pas lui reprocher d’être baron, ou riche, ou je ne sais quoi. Je ne vais pas jouer à la table ronde avec ses domestiques. D’autres sont bien obligés d’y jouer, direz-vous. Ouais… J’hésite à l’avouer tant je vais faire rire, ou indigner : ils ont tort. Il y a une chose et une seule à dire à Ernest-Antoine Seillère : l’entreprise n’est pas la cellule de base de la société ; cette idée est contraire à la raison et constitue une offense pour l’esprit. Les gens qui négocient avec le Medef doivent entrer en séance, exprimer solennellement leur condamnation du propos présidentiel et se retirer immédiatement si le débat n’est pas ouvert sur ce point. Toute autre attitude est une capitulation ; elle aggrave mécaniquement le désastre ; sous prétexte d’apaiser des difficultés qui réapparaîtront forcément, elle valide la déraison et accorde ses lettres de noblesse au néant.

Mona Chollet n’écrit pas pour les spécialistes du débat truqué, pour les pitoyables du malgré tout et du quand même, pour ceux qui se contentent de l’envers d’eux-mêmes. Elle écrit pour les écrasés que nous sommes. Le plus beau dans son livre, le plus rare, c’est l’attention qu’elle porte à son lecteur, même et surtout quand elle se fait, à bon droit, tranchante. « La source des dysfonctionnements de la société, écrit-elle, est en nous, à travers la conception que nous nous faisons de notre identité, de notre place dans le monde, des relations que nous entretenons avec les autres, avec notre environnement. » Phrase centrale. Je jette ce gant sans hésiter au visage de Seillière ; c’est la seule déclaration de guerre à son égard qui soit autre chose qu’une élégance de style ou une restriction mentale. Oui, la source des dysfonctionnements et des drames de la société est en nous. Oui, nos malheurs individuels et collectifs viennent premièrement de l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes. Oui, cette idée-là copine comme cul et chemise avec la définition de Seillière, même et surtout si nous faisons profession de marxisme, de socialisme, de christianisme : s’il en était autrement, l’homme du Medef, à peine voudrait-il articuler son propos, serait changé en une montagne de tomates. Non, un Seillière ne serait pas concevable si le fond de nos existences n’était pas en accord profond avec les prémisses de sa proposition, à savoir que tout commence et tout finit par l’argent. Oui, riches ou pauvres, nous croyons avec Seillière, même quand nous feignons de le déplorer, qu’il y a dans la sécurité financière et dans le progrès matériel la condition de tout. Oui, toute l’éducation des enfants tient dans cette idée barbare : le reste est décoration. Oui, ce que nous appelons liberté, et qui se transforme vite en une cagnotte de rêves oiseux, nous leur apprenons à le vendre d’emblée, comme nous l’avons vendu. Oui, nous élisons les politiciens qui favorisent cette liquidation : nous nous lions à eux par cette vilenie secrète, la meilleure alliée de leur ambition. Oui, c’est de ce renoncement discret, tolérable, gentiment quotidien, que personne n’irait nous reprocher, que procèdent, par un enchaînement impitoyable, les servitudes sur lesquelles nous faisons semblant de gémir, celles qu’on nous impose et celles, plus délicieuses encore, que nous nous imposons à nous-mêmes : nous les aimons tant, nous les aimons à en mourir. Oui, presque tout le monde, en France, en Europe, en Occident, est seillièrien. Tous les partis, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, sont seillièriens : ils se distinguent seulement par la manière dont ils font semblant de ne pas l’être, par le genre. Toutes les religions sont seillièriennes, et surtout ce christianisme qui devrait pourtant avoir tellement en horreur le souci de l’argent, et qui, abruti comme le reste par le marketing, baptise à tour de bras ce qu’il devrait nous inviter à brûler.

Ces délicats d’Occidentaux renoncent vite à la bonne herbe de la liberté pourvu qu’en échange on leur promette du bonheur en croquettes. C’est qu’ils ne supportent pas le pessimisme, ces chérubins ! Au fond de la marmite de l’esclavage, il leur faut encore lécher un peu de plaisir. Je ne sais si je l’ai bien ou mal lu : le livre de Mona Chollet me rend les choses très simples. Continuez comme ça, mes amis, vivez entre l’illusion de la liberté et la réalité de l’étouffement. C’est parfait. Mais n’allez pas jusqu’à exiger qu’on se montre optimiste à votre égard, ni quant à l’avenir du monde où vous fourmillez : là, vous seriez vraiment des imbéciles. Car, continuant comme ça, vous aurez tout, la peste, les sauterelles, Raffarin, Seillière, leurs descendants, leurs symétriques opposants, la totale jusqu’à la fin du monde ! Bien fait pour vous. Oui, tout ça, vous l’aurez, et mieux encore : ceux qui vous disent le contraire sont des maquereaux. Par contre, si vous voulez, vous pouvez changer. Ça ne tient qu’à vous. Je ne suis pas ivre : ça ne tient qu’à vous. Dur, très dur, évidemment, mais imparable. Vous rendre l’aventure, vous rendre vous-mêmes à vous-mêmes, vous rendre les autres, et le chant, et les matins fragiles, et les aurores qui frémissent : tout ça, vous le pouvez, et plus encore. Vous le pouvez tout seuls, c’est-à-dire en direct avec les autres. Sans aucun César, le grand diviseur, étrange anagramme de races… Sans tyrans imbéciles, sans cons sultans. Pas besoin de faire profession d’optimisme ; le bonheur, vous l’enclenchez à volonté, comme la cinquième sur l’autoroute.

Comment la vie peut-elle être vivante, demandait déjà Sénèque, comment la vie peut-elle être la vie ? Une espérance discrète parcourt le livre de Mona Chollet. Elle ne préconise pas d’inventer le parti de la liberté, le club des désaliénés, l’association pour la félicité, l’amicale anti-modernité. Elle a raison de le souligner : “Les délivrés-en-vie n’existent pas.” Se méfier des imitations, des raccourcis. Le « changer la vie » de Rimbaud a fini sa carrière en argument pour la construction des gymnases municipaux. En face du Barnum de la modernité, la résistance, c’est forcément une histoire de boiteux, d’aveugles, de paralytiques. Qu’on pense un peu quelle vertigineuse descente dans la bêtise il a fallu pour que l’équipe – le team – qui fabrique les déodorants, les yaourts aux essences de fruits ou le papier hygiénique quadrifolié soit considéré, sans que personne n’éclate de rire, comme la cellule de base de la société ! Les nouveaux seigneurs, bien plus vicieux que leurs prédécesseurs, nous exploitent, mais sans nous protéger ; et nous, tout fiers du décervelage qu’ils nous infligent, nous nous reprochons de mal retenir leurs leçons. Comment repartir ? La politique ? Pas nécessaire de choisir la plus détestable, bien sûr. Mais Mona Chollet a raison : « Ce n’est pas l’engagement politique qui nous permettra de déjouer l’idéologie de la séparation, d’assainir nos relations avec ce qui nous entoure, et d’éprouver notre implication fondamentale dans le monde et dans la communauté humaine. »

Il faut donc chercher plus loin, plus profond. « Là où grandit le danger, grandit aussi ce qui sauve. » La séparation a fait son nid au creux de nos âmes ? Descendre jusque-là, pour remonter. Il ne s’agit pas de nous soigner : c’est Seillière qui ne va pas bien. Juste de retrouver quelques réflexes d’enfant. Le cache-cache, par exemple, quand on se veut absent pour mieux montrer, et se montrer, qu’on est présent et vivant. Se ménager « un endroit où on est inatteignable », comme dit Frédéric, un des héros de L’Âge des possibles, le beau film de Pascale Ferran. Je l’avais vu à Nancy, où j’animais une session : j’en bassinais les stagiaires. Un endroit géographique, un endroit de l’esprit, un endroit de l’âme : n’importe, pourvu qu’il nous renvoie au simple, qu’il nous accule sans violence à nous-mêmes. Tout repenser à partir de là, hardiment mais sans hâte. Ne pas jouer à l’illuminé. Se méfier des poussées révolutionnaires cérébrales, aussi terroristes que ce qu’elles condamnent. Se servir des objections des autres, et de ses doutes, pour tout remettre à plat. Ne pas construire sa pensée en dur, ni sa vie. Attraper des petits morceaux de gratuité, comme on fait avec la viande, au méchoui. Non pas jouir de la petite gorgée de bière : trouver en elle une soif plus intense. Partager sans tricher. Pauvreté, simplicité, goût d’attendre. Tout ça éclaire autrement les autres. Ils prennent un coup de jeune, un coup de beau. Il se fait de l’ineffable. La vie redevient possible. Le monde s’invente en nous, presque sans nous. Et l’aventure revient, ses duretés véridiques, ses joies loquaces. Laisser à Seillière le marxiste la névrose des préalables, la crainte de l’avenir, la lessiveuse à sécurité. Mona Chollet a raison : « Le terme de précarité recouvre bien davantage qu’un statut sur une feuille de paye ; il définit notre condition dans sa globalité. »
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Je me promène comme un éléphant dans un livre tout de douceur et d’audacieuse prudence. Je m’y sens à l’aise, alors je m’y ébroue. Allons, encore une chose qui m’a fait plaisir. Bien vu d’évoquer ces couples qui ont décidé, quoi qu’il arrive, de renoncer à ce qui les sépare et de se consacrer tout entiers à eux-mêmes. Qui vivent ensemble, vraiment ensemble, ici ou là, mais vingt-quatre heures sur vingt-quatre, au grand bonheur des petites chances, à la fortune des circonstances, sans prendre l’avis d’aucun réalisme, sans égard pour les psychologues qui les disent fusionnels parce qu’amoureux leur arrache la gueule. Ces couples qui sécrètent leur histoire, leurs mots, leurs silences sans s’assommer, soir après soir, des racontars du bureau. On dira ce qu’on voudra. Il se peut que le bonheur leur pose parfois un lapin. Mais, au moins, ils ont rendez-vous avec lui. C’est un beau mot, rendez-vous. Un mot pas né d’hier ; un mot de guerre reconquis par l’amour ! Il est vrai qu’il faut être très fort pour cette vie-là. La poterie, c’est un peu court. Ne pas confondre amoureux et amateurs ! Égoïstes, ces couples-là ? Le contraire : ils sont diffusifs d’eux-mêmes. Pour tout ça, oui, je les aime.

(28 septembre 2004)