« A quoi nous sert les horizons »

LE MARCHÉ LXX

Mal informé celui qui se crierait son propre contemporain.
Stéphane Mallarmé
 

Sur le tableau de bord de ce site, à la rubrique où s’affichent les indications que les lecteurs ont envoyées aux moteurs de recherche et qui les ont conduits à Résurgences, j’ai trouvé l’autre jour cette étonnante question à laquelle je n’ai pas eu le goût d’adresser des remontrances grammaticales : « Jean Sur à quoi nous sert les horizons. » Ni le goût ni le temps, d’ailleurs, car c’était l’heure d’aller chez le médecin et de feuilleter dans sa salle d’attente un de ces illustrés pour adultes qui nous font si agréablement familiers des princes et des princesses. Et là, dans les pages colorées du magazine Grazia, la Providence des lectures, à laquelle je crois fermement, m’a mis sous les yeux cette confidence de je ne sais plus quel illustre personnage : « Je n’arrive pas à imaginer un monde où les gens ne me demanderaient pas impatiemment mon avis sur tout. » Je le savais. La Providence est farceuse.
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À quoi nous sert les horizons ? Ainsi averti par Grazia, que répondre ? Me prendre pour Aragon et lâcher en soupirant, même si le questionneur est retraité depuis deux lustres : « Les horizons, petit… » ? Les horizons ne servent à rien, il le sait. Se moque-t-il de moi ? S’agit-il d’une fausse question, juste pour rire de la réponse ? OK, comme n’eût pas dit Freud. Mais pourquoi cette question-là ?
Ξ
Dans ce propos narquois, je sens quelque chose d’intraitable qui m’intrigue, quelque chose qui est aux antipodes de l’esprit du temps. Une brutalité sans hostilité qui décourage la sentimentalité facile en même temps qu’elle écarte toute possibilité de fuite. Une sourde ferveur. Du minéral. Mon interlocuteur ne me pose pas une question, il m’assène une évidence. Sa question est une affirmation. Il entre dans le dialogue avec quelque chose qui est au-delà du dialogue. Ou en-deçà, comme on voudra. Au-delà du bavardage, de la joute verbale. Dans ces quelques mots qu’il m’adresse, je vois la trace d’une exploration, d’une effraction, d’une infraction. De l’incontestable. Un contrebandier entre dans la pièce où je travaille et, sans dire un mot, vide sur ma table le sac qu’il porte sur l’épaule. Voilà ce qui est. Et maintenant, bavardons, si c’est vraiment la peine. Car rien ne fera que cela ne soit pas.
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Je ne crois pas ce lecteur en désaccord avec ce qu’il trouve sur ce site. Je le sens plutôt amical. Mais rude, presque inquiétant. À quoi nous sert les horizons  : ce verbe au singulier est autre chose qu’une faute d’accord. Veut-il dire que tous les horizons qu’on lui désigne sont une seule et même absurdité dont il faudrait se méfier ? Se sent-il harcelé, assiégé ? Met-il ce site en garde contre la facilité de proposer de nouvelles perspectives ? L’absence de point d’interrogation, est-ce pour indiquer que cette question n’en est pas une ? J’entends ceci : « Tous ces horizons dont on me parle, qu’on me vend, n’en sont pas. Je reste donc méfiant. Mais prenez garde : cette méfiance est, elle-même, au fond, l’affirmation d’une confiance. Je peux vivre – je l’affirme fortement – en dépit des mensonges dont on m’accable. » Il le peut, oui, mais à condition que quelqu’un, même si c’est un inconnu, entende cette affirmation et, d’une certaine manière, la confirme.
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Fulgurante révolution : casser les images et voir la réalité. Donner leur congé aux frissons prévisibles. Se retrouver soi-même en soi-même. Non pas comme dans une forteresse. Non pas dans un délire d’enfermement. Non pas dans une certitude agressive. Profonde simplicité, au contraire. Joie relative et ironique. Fragilité puissante de l’attente. Abandon qui implique l’humour et renvoie à un plus vaste que soi qui n’est pas la négation de soi mais son élargissement, son écho, sa chambre d’écho. Désir fou, désir très banal, désir presque effrayant, désir infiniment sensé : être entendu, soi, au-delà de ses mots. Qui n’a jamais voulu dire à l’autre : « N’écoute pas seulement ce que je dis, n’écoute pas seulement mes paroles, écoute que je dis, écoute que je parle. » ?
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Peu m’importe ici s’il faut entendre cette expression au sens que lui donnait Francis Jeanson ou à celui, plus habituel, qu’on m’a enseigné : quand il envoie son message comme une bouteille à la mer, mon correspondant n’exprime pas seulement un désir, il fait un acte de foi. Affirmation, ces quelques mots sont aussi un pari. En se désolidarisant des horizons frelatés qu’on ne lui ouvre que pour mieux l’enfermer, en prenant d’emblée ses distances à l’égard de toute savante récupération, de toute persuasive annexion, de toute pieuse intimidation, en prenant le risque de sa solitude et en signifiant à quelqu’un, par ce message, qu’il le prend, il pose, en sachant qu’il le pose, un acte décisif et infiniment sensé qui ne manquera pas, quand même des tourbillons de difficultés surgiraient-ils, comme il est probable, d’une affirmation de soi aussi ferme et aussi humble, d’éclairer puissamment son existence et d’y verser, de quoi qu’elle soit faite, une joie non inventée qui donnera à sa liberté une forme et un contenu.
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Le message subliminal qu’il m’adresse, c’est, me semble-t-il, qu’il étouffe, qu’il étouffe dans les horizons qui sont les siens, les nôtres. En confiant sa souffrance à quelqu’un, il en change radicalement la nature. Mais il n’a que faire d’un thérapeute. Ce n’est pas de lui qu’il veut parler. Encore moins de moi, dont il ignore tout. Il parle d’un nous latent, vaporeux, incertain, d’un nous qu’il porte en lui. Il parle d’un espoir de nous que, soudain, il actualise en engageant ce dialogue elliptique. Certes il sait que ce nous étouffons latent, même s’il est entendu, ne le consolera en aucune manière de ce j’étouffe. Il n’est nullement un remède à j’étouffe. Nous étouffons est même une aggravation, un alourdissement de j’étouffe. Une validation définitive de j’étouffe. L’affaire est entendue : nous étouffons. Pourtant, si absurde et surtout si inutile que cela paraisse, nous étouffons ouvre quelque chose que j’étouffe ne peut pas ouvrir. Et il le sait. Il faut, pour qu’il puisse dire vraiment je, qu’il dise nous. Ce n’est pas là un enrégimentement, ce n’est en aucune manière une obligation morale. C’est un choix de son je qui, sinon, se saurait rétréci, étriqué. C’est une nécessité de son je. Son je décide librement de dire nous : juste le contraire d’une soumission à un ordre extérieur et supérieur. Je ne dirai pas qu’il ouvre une fenêtre : si pollué qu’il soit, une fenêtre ouverte laisse entrer de l’air. Nous étouffons ne fait pas entrer le moindre souffle d’air. Le contraire plutôt. Nous étouffons libère une bouffée d’air. Infime certes. Nous étouffons produit une résurgence d’air. Quand nous disons nous étouffons, ces mots nous obligent. Ils nous conduisent, mon interlocuteur et moi, ou nous ramènent, ensemble et séparément, à quelque chose comme un lieu qui nous est commun, même si ce lieu ne ressemble à aucun des lieux qu’il a visités, à aucun des lieux que j’ai visités, à aucun des lieux que nous aurions visités ensemble. Peu importe si cela ne rapproche nos points de vue sur rien, pas même sur les étouffeurs, les étouffés et les étouffements. Ce nous étouffons qu’il suggère obscurément en faisant le pari que je l’entendrai et que j’entends confusément en faisant le pari que c’est bien cela qu’il m’a dit, modifie entièrement notre relation. Comme s’il élargissait, peut-être jusqu’à l’infini, la scène de notre dialogue. Comme si, quand nous nous parlons, c’était aussi le monde qui parlait au monde. Comme si la frontière entre le monde et les individus que nous sommes commençait à tomber. Dans le paysage que, chacun à notre manière, nous découvrons, du très connu et de l’inattendu nous attendent, entremêlés. Nos soucis ordinaires sont là mais aussi, comme en surimpression, toutes sortes de nouveautés que nous reconnaissons.
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Radio. Un orateur à la voix chaude et douce parle de l’exigence de liberté et montre, en citant beaucoup Paul Ricœur, comment elle peut s’accorder à l’exigence de solidarité. Je ne vais pas le contredire. Ces libertés qui se construisent l’une l’autre, ta liberté qui a besoin de la mienne, ma liberté qui a besoin de la tienne, tout cela est juste et raisonnable et trouve aisément le chemin de mon cœur. Nos libertés, explique-t-il, sont à la fois causées et causantes, pour parler comme Pascal, entre-causantes en quelque sorte : on ne peut mieux dire. Même si cela inquiète les bourgeois, elles ne s’arrêtent pas, comme l’avait déjà vu Marx, là où commence la liberté d’autrui. Non. Au contraire, toutes ces libertés s’épaulent, s’accompagnent, se font mutuellement grandir. Elles s’aident, elles s’aiment, elles se veulent du bien. J’entends cela. Je fais mieux que le respecter : je le crois vrai.
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Et pourtant, avec ses bizarreries orthographiques, le message qui m’est adressé en dit plus. Peut-être parce que, derrière le discours vaste et généreux de Ricœur, je vois se faufiler, toutes prêtes à lui faire fête, des légions de bavardages moraux plus grossièrement intéressés les uns que les autres, qu’on a hâtivement assaisonnés de trois notions vaguement philosophiques, et que des orateurs politiques d’une agressive naïveté scanderont comme des slogans en tapant juste assez fort sur leur pupitre pour ne pas se blesser les doigts. Ai-je tort de soupçonner une parenté gênante entre des balourdises de communicants illettrés et des développements empruntés à de véritables penseurs ? Ai-je tort de me méfier à ce point des louchées de morale qu’on nous sert avec un empressement si suspect ? Certes, je ne fais pas de Paul Ricœur un communicant. Et je ne confonds pas l’honnête vulgarisation de sa pensée avec la vulgarité commerciale. Quelque chose continue pourtant de m’inquiéter. J’ai du mal à croire aux vérités qui n’inventent pas leur forme.
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Je crois beaucoup, par contre, aux échos originaux, aux pensées qui ne sont pas nouvelles mais qui, se référant à quelque puissant modèle, en soulignent si intensément, si chaleureusement, un aspect particulier qu’elles font jaillir de lui, tout en affirmant leur propre présence, des lumières dont on n’avait pas vu tout l’éclat. La glose, le commentaire, l’exégèse, si leur gloire a pâli, c’est que ce sont là des genres qui supposent de très grands et très forts supports. À moins qu’on ne soit Dieu, de rien on ne tire rien. Le commentateur médiatique de l’actualité politique aura beau faire : pauvre est sa source, pauvre son inspiration, pauvre son discours, pauvres resteront ses auditeurs.
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Mon correspondant a-t-il lu Rimbaud ? Entre eux, le lien s’est fait en moi sans que je m’en scandalise. Les grandes œuvres admettent et suscitent, sans déchoir, ces humbles parentés que redoutent les médiocres. Le Rimbaud que j’imagine, cette énigme permanente à laquelle je suis fidèle, s’est reconnu dans son message.
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C’est, à la fin d’Une saison en enfer, le passage bien connu : « Tenir le pas gagné. Dure nuit ! Le sang séché fume sur ma face, et je n’ai rien derrière moi que cet horrible arbrisseau !… Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes, mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul. »
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Tenir le pas gagné, ces mots me sont revenus à l’esprit. Ils marquent une étape décisive dans un itinéraire spirituel irréductible à toute autre dimension. Quête nullement extraordinaire, d’ailleurs. Ordinaire, d’un grand ordinaire, extraordinairement ordinaire. Le premier venu peut l’évoquer, il en a l’expérience, elle l’a au moins une fois frôlé. Comment vivre vraiment ? Comment vivre avec quand on pense seul ? Comment vivre dans un monde ivre de la mort ? Comment ne pas se détourner de cette immense exigence, comment ne pas la prostituer à des intérêts grotesques et ignobles, comment, malheureux que l’on est, et pauvre, et si faible, et sans nulle supériorité à faire valoir ni de l’esprit ni de l’âme, rester tout accroché, tout enroulé à elle pour que la fuite ou la dénégation soit impossible ?
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Le pas gagné. Non pas le on a gagné ventriloque des soirs d’élections et des stades. Là, rien n’est gagné sur personne, contre personne. Une acquisition définitive que rien ne remettra en cause. Une voie ouverte. Une action qui est à elle-même son projet, flèche et cible. Un pas dans l’être ? Une prise sur le rocher de l’être ? Quelque anfractuosité où l’on pourra se reposer ? Plus simplement, une victoire sur la peur ? Comment ? Désobéissance et fidélité. Révolte et acceptation. Frontières repoussées. Front commun de l’enfance, de la beauté, de la misère, de la solitude, du désir, de l’art, de la nature, de l’angoisse. Sagesse et folie. Voyages insensés, excursions interdites. Extrême attention à soi. Inattention absolue à soi. Dédain de nommer amour ce qui n’est pas amour. Et le mépris, naturellement, le mépris du chemineau, du mendiant, de l’errant, sa très juste haine de ce qui installe, de ce qui verrouille. Et les noces, toujours repoussées, du rêve et de la réalité, toujours décommandées, toujours remises, toujours impossibles. Et le refus absolu, définitif, de combler la béance. Le pas gagné.
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À quoi nous sert les horizons. À faire ce pas, bien sûr. Ou à rien. Sinon, vos horizons sont des faux, brûlez ces décors en carton. Assez de morale. Assez de leçons de vie. Assez d’apitoiement. Les yeux de ceux qui nous parlent d’avenir louchent sur leurs regrets. Rusez tout seuls, gros malins. Nos pensées et nos désirs ne sont pas les pièces de votre jeu de société imbécile. Nous ne sommes pas du pays de vos mots.
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Dans ce moignon de phrase, je retrouve, émerveillé, le climat rimbaldien. Le défi, l’affrontement, le champ de bataille après la bataille, sang séché et paysage désertique, comme lorsqu’il faut oublier les « vieilles amours mensongères » et déchirer les images pieuses des « couples menteurs ». Mon correspondant, j’imagine, comprend cela ou le pressent. C’est la guerre, il l’a toujours su, le monde ne lui a rien appris. J’entends Rimbaud : « Oui, l’heure nouvelle est au moins très sévère. » Les six mots qu’il m’envoie font le portrait sans fard de notre vie intérieure, intérieure à nous-mêmes, intérieure à ce monde qui s’en fout. Intransmissible, même aux proches, même aux familles, surtout aux familles.
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La guerre a tous les vices, tous les défauts, tous les torts. Sauf un : elle ne ment pas. Sa franchise est à la hauteur de son horreur. En cela, en cela seulement, le combat spirituel ressemble à la bataille d’hommes : on y joue sa vie. Mais la guerre change de visage. Si ses formes anciennes sont encore vivantes, si notre époque en développe une version effrayante et primitive, la bataille d’hommes cherche à investir d’autres terrains. Elle tend à se faire quotidienne, à se rendre civile, à se civiliser, même si l’humanisme moderne fait tout pour dissoudre cette terrible vérité dans son eau sucrée, pour l’enrober de raisons, de valeurs, pour en nuancer la violence. Dès lors, la comparaison entre la bataille d’hommes et le combat spirituel boite. Une symbolique disparaît, un vocabulaire s’effondre. Le combat spirituel hésite. Il s’invente d’hypothétiques points de convergence avec l’humanisme moderne, d’improbables zones de rencontre. Ce que la propagande pare de si beaux mots, comment oser dire que ce n’est rien, comment braver les reproches, les moqueries, les excommunications ? Le combat spirituel fait le délicat.
Oisive jeunesse
À tout asservie,
Par délicatesse
J’ai perdu ma vie.
Ah! que le temps vienne
Où les cœurs s’éprennent.
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Ce qu’il y a de râpeux, de terreux, de rugueux dans le message qui m’est adressé. Une toile émeri. Une plainte profonde et vague. Le contraire d’une revendication qui sait ce qu’elle attend, n’attend que cela, n’attend rien. Le pas gagné, c’est d’aimer cet inconfort, de planter sa tente dans ce désert, dans quelque Harar clandestin. Sans autre objectif, sans autre raison que d’être là. Pas seulement pour se protéger de cette séduction cruelle, de cette petitesse prétentieuse, de cette vulgarité solennelle. Pas même pour les combattre, on ne complote pas contre des agonisants. Pour que quelques-uns dans la foule sachent que tout cela n’est rien. Pour qu’ils ne meurent pas avant de le savoir. Pour qu’on ne les empêche pas de rêver.
Ξ
Le message tourne dans ma tête, la vie continue, les nouvelles s’égrènent. Sous son éclairage, elles perdent leur arrogance, comme les bonnes de Jean Genet surprises par leur maîtresse vêtues de ses robes. Ce siècle n’a pas besoin d’inventions, n’a pas besoin de progrès, n’a pas besoin de valeurs. Il a besoin d’un immense miroir qui résisterait à sa haine, à sa peur, à sa bêtise. Comment les cœurs peuvent-ils s’éprendre, comment l’amitié peut-elle survivre quand la contrainte maniaque est vendue pour de la liberté ?
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Un miroir ? Mais c’est nous, ce miroir, nous qui nous laissons accabler d’images, nous qui nous laissons transformer en images ! Toujours dans Une saison en enfer, dans ce dernier mouvement qui a pour titre Adieu, juste avant Tenir le pas gagné, la consigne impitoyable : « Il faut être absolument moderne. »
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Moderne, qui ne l’est pas, qui ne l’a pas été, qui ne le sera pas s’il s’agit de constater qu’on ne vit ni avant son temps ni après ? En quoi cette lapalissade mérite-t-elle la fanfare des médias ? Était-ce leur satisfaction d’être modernes que les grands singes, avant eux, tambourinaient sur leurs pectoraux ?
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Être moderne… Prétention imbécile, tautologie qui nous empêche de vivre, qui s’interpose entre nous et le présent. Quel amour s’est jamais mêlé d’être moderne ? Rimbaud ne dit pas moderne, il dit absolument moderne. Nous, nous ne sommes modernes que relativement, c’est-à-dire que nous ne le sommes pas du tout. Nous sommes modernes relativement à un passé qui, lui-même, pas plus moderne que nous, ne l’était que relativement à un passé plus ancien. Nous ne sommes pas vraiment modernes. Nous le sommes du bout des lèvres. Du bout de nos comportements. Modernes par obligation. Par arrangement. Par facilité. Toujours entre peur et nécessité. Discours de perroquet, cette modernité dont nous nous félicitons si bruyamment.
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On n’est pas moderne si l’on n’est pas sauvage. On n’est pas moderne si l’on n’est pas ailleurs en même temps qu’ici. Il n’est pas moderne celui qui ne considère pas perplexement, comme dit Mallarmé 1, l’énorme tumulte qui nous entraîne dans le nulle part. Il n’est pas moderne celui qui ne se heurte pas au monde, celui qui le trouve si naturel, si évident qu’il ne peut que l’admettre comme il est, comme il est comme ça, comme il est dans sa réalité. L’admettre et donc le défendre. Le défendre et, au besoin, puisque rien d’autre n’existe que lui, puisqu’il est la seule référence, puisqu’il est l’horizon absolu, faire la pute pour lui. Il n’est pas moderne celui qui, n’imaginant même pas le combattre, chante avant le monde, plus fort que lui, ce qu’il va chanter. Il n’est pas moderne celui qui, devant ce grouillement élémentaire, ne s’avoue pas stupéfait, ne reste même parfois tout interdit, provisoirement interdit de jugement, de pensée, de sentir. Il n’est pas moderne celui qui n’est jamais renvoyé par l’angoisse dans l’arrière-salle de sa conscience. Il n’est pas moderne celui qui ne se sent pas avec effroi une chose parmi les choses et si cette sensation, au fur et à mesure qu’elle l’entraîne au fond de lui-même, ne réveille pas, peu à peu, comme un trésor enfoui, le désir d’une nouvelle enfance, d’une jeunesse seconde. Il n’est pas moderne celui qui ne murmure jamais avec Rimbaud : « Quelle vie ! La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. »
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Être présent à ce monde ? Pourquoi pas ? Sans hostilité, sans parti pris. Et même avec bienveillance. Mais attention. On est deux. Lui, c’est lui. Moi, c’est moi. Pour l’instant nous coexistons. Il a ses droits, j’ai les miens. Relation de voisinage historique. Qui ne crée aucune nécessité d’adhésion.
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J’ai presque honte d’avoir écrit ce dernier paragraphe, de fatiguer mon lecteur avec de telles évidences. Et pourtant je ne l’effacerai pas. Un formateur – je veux dire un formateur tel que je l’entends, tel que j’ai essayé de l’être -, c’est un peu comme un médecin généraliste, ça soigne surtout des grippes sociales, des lumbagos sociologiques, des migraines conjoncturelles. Ce sont là des maladies bien banales, mais bien têtues, et qui obligent les formateurs, comme les généralistes, à des rabâchages vraiment indignes du génie des médias. Allez raconter que la maladie sociale la plus dangereuse, c’est la soumission, quand le thème de la servitude volontaire est devenu un pont-aux-ânes si fréquenté que des esprits un peu oisifs peuvent s’amuser à en nier la pertinence ! Ringard, coco ! Et pourtant, parfois, quand vous vous rhabillez avant de lui signer son chèque, le généraliste en profite pour vous glisser, en douce, une info qui vous fera réfléchir. Moi, ce serait celle-ci. Les mécanismes de la servitude volontaire étaient surtout perceptibles, il y a une trentaine d’années, dans des institutions comme les entreprises qui disposaient de moyens de contrainte et de moyens de séduction parfaitement identifiables. Aujourd’hui, c’est la société tout entière qui est touchée et ses moyens de séduction et de contrainte, désormais indissociables et confondus, sont, en outre, totalement intégrés à son fonctionnement. « Ce n’est pas nouveau », glisse le généraliste, comme pour s’excuser de la modicité de ses honoraires. Eh bien ! si, Docteur ! C’est nouveau. C’est même cela qu’ils appellent la modernité : ce qui est partout et qu’on n’a plus le droit de voir.
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Il m’avait tourmenté, le conseil de Kafka : « Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde. » Ma jeunesse y voyait une manière de lâcher l’affaire, de déposer les armes, de céder au destin. Une invitation à la collaboration, en somme. Je me trompais. Kafka est plus ambitieux, plus généreux.
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La peine, la souffrance, la rage. Ces malheureux qui volent au secours de leur humiliation. Ces pauvres qui se mettent à la place des riches et apprennent de leurs domestiques à fulminer contre eux-mêmes. Ce langage standard qui fait la gloire inquiète, la gloire nerveuse, la gloire agressive des ignorants. Ces passions qu’on ne désire plus, dont on ne souffre plus, dont on n’a plus délicieusement peur, qu’on évalue avant de les consommer et qui ne sont plus que les ornements de ce train de vie que j’ai parfois envie de voir dérailler avec fracas.
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On a la rage, souvent, pitié pour ceux qui ne l’ont même plus ! Et, dans la rage, il y a tout et son contraire, même le ressentiment. Non pas la jalousie du train de vie, du train d’images, du train de vanité, du train de petitesse : les puissants et les informés, contre-modèles performants et archi-performants, nous en guérissent à merveille. Est-ce même du ressentiment, cet excès encombrant de sentiment qui m’envahit ? Du sentiment qui fait blocage. Un bouchon de sentiment, comme sur les routes. Trop de tristesse accumulée, trop de découragement. Je me sens trop impuissant, trop léger. Et, par-delà les époques, par delà la diversité des idées dans l’identité des rêves, je me dis que je dois bien y être pour quelque chose et le poème devenu chanson me vient aux lèvres :
Pablo mon ami qu’avons-nous permis
L’ombre devant nous s’allonge s’allonge
Qu’avons-nous permis Pablo mon ami
Pablo mon ami nos songes nos songes
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Kafka a raison. « Seconde le monde. » Le monde, ce n’est pas cette sottise, cette vulgarité, ces intérêts lugubres. Il a ses tiroirs secrets, rien n’est bâti sur rien. Mon père a travaillé toute sa vie dans cet ancien pavillon d’octroi de la place Denfert-Rochereau, celui de gauche quand on vient de la Porte d’Orléans et qu’on regarde la statue du Lion de Belfort. Un petit fonctionnaire, pas de grands problèmes connus, des rêves comme des bulles de savon, un dossier à classer. Mais, sous le pavillon où était installé le laboratoire de la Ville de Paris qui l’employait, les catacombes. Et, dans les catacombes, pendant la guerre, l’état-major du Colonel Rol-Tanguy, chef de la Résistance parisienne. Si mon père savait, mystère. Mais chacun de nous a ses catacombes, chacun de nous a sa Résistance. C’est là qu’il faut se donner rendez-vous. L’avenir s’y plaît.
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Mais quoi ? Un parti politique de plus ? Un énième programme, aussi salvateur que les précédents ? Pour finir nez à la fenêtre et vérifier si, ce matin, le temps est à la croissance ? Dérisoire, non ? Alors ? Soigner les gens, même quand on est plus atteint qu’eux, fabriquer des équipes de soutien intellectuel, inventer des brigades poétiques d’intervention – ou d’intervention poétique -, distribuer de la sagesse citoyenne et de l’illusion lyrique ? Et puis quoi ?
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Ce matin, une fois de plus, avec la voix de celui qui découvre l’Amérique, exactement comme on l’a fait hier et exactement comme on le fera demain, un prophète explique qu’il faut parler aux Français des vrais problèmes : le travail, le niveau de vie, la santé, le chômage, l’éducation. Dans ce laïus, dans cet urinoir d’indifférence, je n’entends pas qu’il faut s’occuper du travail, du chômage, etc. J’entends qu’il ne faut pas s’occuper d’autre chose. J’entends que travail + chômage + niveau de vie + santé + éducation = réalité = dossier bouclé. J’entends qu’il ne faut pas s’évader de cette prison de mots. Et je sais que cette équation est fausse, absolument fausse, horriblement fausse, salement fausse. Et je sais qu’au fond de soi il n’est personne qui ne le sache. Mais alors, pourquoi ne pas le crier ? ?
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Questions à moi-même, celles que n’importe qui peut se poser. Qu’est-ce qui m’éclaire, qu’est-ce qui m’assombrit ? Qu’est-ce qui me rend malheureux, qu’est-ce qui me rend heureux ? Qu’est-ce qui me fait répéter, qu’est-ce qui me fait inventer ? Qu’est-ce qui me donne envie d’aimer, qu’est-ce qui me décourage d’aimer ?
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Réalité et réalisme : interroger ces mots sans complaisance. Elles intriguaient et décevaient mes dix ans, comme elles intriguaient et décevaient tous ceux de mon âge, ces images de corps d’hommes ou de femmes châtrés ou gommés de toute sexualité. Mais qu’on ne se moque pas trop vite de ce passé. Il est plus facile de dessiner des seins ou un sexe que d’échapper aux désirs de castration : c’est le monde aujourd’hui qu’on mutile. L’avenir sera plus sévère envers la pudibonderie technique de notre pensée que nous ne le sommes envers ces images ridicules. Il se demandera comment nous pouvions voir dans le réalisme une vertu, un principe d’explication, une attitude exemplaire alors que la réalité à laquelle il se référait n’était qu’un faux grossier. Et il cherchera comment notre étrange époque aura pu susciter en même temps le terrorisme de la violence et le masochisme de la réduction.
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Jacques Maritain voulait un humanisme intégral. Jacques Berque insistait sur la dimension du fondamental. Le premier disait intégral, non pas intégriste. Le second fondamental, non pas fondamentaliste. Aucune tentation, c’est le moins qu’on puisse dire, ni chez l’un ni chez l’autre, de céder à quoi que ce soit qui viendrait s’imposer de force à l’intelligence et à la liberté. Mais l’un et l’autre sentaient notre vision du monde effroyablement étroite. L’un et l’autre comprenaient que la réduction que nous imposons à la réalité fait du réalisme auquel elle conduit un outil inutile, dangereux, aberrant. Que ce prétendu réalisme est un monstre d’irréalisme. Que cette pitoyable caricature conduit plus sûrement la jeunesse au désespoir que l’alcool, que la drogue, que les pires aberrations. Que rien ne peut lui couper plus efficacement les ailes.
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« Jean Sur à quoi nous sert les horizons » À rien si l’homme privé, en moi, celui qui tâche d’écrire comme il peut son roman intime, ne les rencontre jamais, et si ceux que déroule devant lui l’homme public qu’il est aussi ne s’adressent pas à son humanité. Mais, comme tout le monde, j’ai aussi les horizons qui me font signe : les catacombes et la Résistance. Catacombes : recours à l’antre, ressort des profondeurs, naissance et encore naissance, écart et alliance. Résistance : non pas celle qui commémore les combats d’hier ; celle qui se tait, se terre, celle qui songe le monde et m’y désigne ma place.
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On a déconstruit tant de choses… Peut-être pourrions-nous, tous ensemble, commencer à déconstruire les mots réalité et réalisme. Non pas pour les contester. Pour les élargir, pour les fortifier, pour les enrichir. Nous pourrions nous demander comment ils sonnent en nous, quels ronds ils font dans la conscience de ce jeune ou de ce vieux, de cette employée ou de cet ouvrier, de ce savant ou de ce décrocheur, de la première femme ou du premier homme qui passe, quand on les y jette amicalement, tranquillement. Chacun donnerait sa réponse, sans autre souci que de parler comme il pense, comme il sent, sans autre but que de saisir un peu de vérité, et de la partager.
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Il suffirait de s’entendre sur ce point : personne ne parlerait en tant que représentant de quoi que ce soit, ni d’une opinion, ni d’un statut, ni d’une culture, ni d’un sexe, ni d’un rôle, ni d’un âge. Chacun, pour s’exprimer, se placerait à la lisière de ce qui, apparemment, le détermine ou l’influence, mais son regard serait tourné vers l’extérieur. Il s’imaginerait, par exemple, dans une situation ou à un instant où il n’est pas très important, pas si important, d’être femme ou homme, riche ou pauvre, jeune ou vieux, ou ceci, ou cela, ou autre chose. Chacun se placerait ainsi dans une position de très léger déséquilibre qui favoriserait l’élan de l’expression. Tout le monde, du moins savant au plus instruit, serait fondé à prendre sa part d’une telle recherche, et capable de le faire. Sa largeur, son ouverture, son inspiration socratique, la diversité des échanges qu’elle provoquerait en feraient, sans qu’on ait à forcer le langage, une véritable activité citoyenne. On appellerait cela, avec une pointe d’humour et de défi, les États généraux de la réalité.
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Suis-je pessimiste ? Je crains qu’il ne me soit pas très facile de faire admettre un tel projet. Dommage, alors. Une occasion perdue pour notre pays de prouver la vigueur, l’universalisme, la constante modernité de sa tradition culturelle. Et, surtout, ce qui étonnerait le monde entier, de confirmer que le sens aigu de la gratuité habite toujours la patrie de Jaurès et de Péguy. Une action culturelle qui ne se soucierait pas de vendre ses produits dérivés, de quoi faire jaser ! Toutefois, il ne serait pas impossible de tirer quelque bénéfice de l’opération. On pourrait, par exemple, inventer un classement international de l’action culturelle socratique qu’on appellerait classement du Lion de Belfort. La France serait première, naturellement, tous les autres derniers ex æquo, ce qui permettrait aux médias de claironner toutes sortes de variations sur le thème : les bons élèves, c’est nous ! Voyez les retombées !
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Je souris un peu tristement, mais je crois pourtant à un tel projet de tout mon cœur, de toute mon expérience et avec la totalité de ce qui peut encore traîner d’intelligence dans mon crâne. Même si ce faible reliquat, ce micron, ne cesse de me rappeler l’hypothèse d’un échec. Et là…
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Mais non. Gagnant gagnant, comme disent les managers. Si l’idée passe, c’est superbe. Si elle ne passe pas, c’est superbe aussi.
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Si elle passe, inutile d’expliquer. Merci à la chance, aux autorités, au hasard, à sainte Rita, patronne des causes désespérées, à qui vous voudrez.
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Si l’idée ne passe pas, l’échec se transforme en révélation : il constitue un magnifique commentaire, même s’il est involontaire, de l’absolument moderne rimbaldien. Toutes les raisons qu’on met en avant pour s’opposer à une réflexion aussi large, aussi simple, aussi droite, deviennent à l’instant d’impitoyables marqueurs, d’irréfutables témoins de l’hypocrisie de notre société. Alors le plus myope voit que toute notre modernité, c’est de recycler des fripes. Demander aux citoyens ce qu’ils pensent de l’existence qu’ils mènent, et le leur demander non pas dans le secret d’un sondage mais à l’occasion d’un immense débat public, le leur demander sans les encombrer d’aucune grille de réponse, d’aucun protocole, d’aucune statistique, comment seraient-ils vraiment des amis de la modernité, ceux qui s’y opposeraient ? Et pourtant le risque est grand qu’une telle idée, si jamais elle était prise au sérieux, suscite de terribles réactions. Il faudrait vaincre l’opposition que, sous couleur d’esprit scientifique, de déontologie, de valeurs, l’aigre inquiétude de voir remis en cause des privilèges ou des situations acquises inspirerait à des esprits fragiles. Les partis politiques, dont on sait l’authenticité, verraient à coup sûr dans une initiative de cette sorte la main de leur meilleur ennemi et crieraient, l’un au fascisme, cet autre au stalinisme, un troisième au capitalisme enragé, celui-là à l’anarchisme et le dernier au cléricalisme, puis, conscients d’une menace plus redoutable qu’ils ne l’imaginaient, se constitueraient incontinent en front républicain, démocratique, pourquoi pas national, européen, mondial, tandis que des délégations venues de partout évoqueraient à tout hasard les grandes heures de l’Histoire de France. Retour de l’Union sacrée, armée par le patronat et les syndicats réunis, tandis que des giboulées de pétitions et de dénonciations, plus vibrantes et solennelles les unes que les autres, bouchonneraient dans les imprimantes. Bernard-Henri Lévy, lui-même, monterait au créneau. Dans sa chevelure, quelques filets argentés de plus annonceraient soigneusement la gravité des temps.
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Être absolument moderne ? Renoncer à ses ambitions et ne pas faire trop de cas de ses idées. Les jouer, les risquer, les soumettre à l’épreuve du feu, à l’épreuve de la simplicité. Sont-elles vivantes, sont-elles d’actives et inventives servantes ? Ne sont-elles que des munitions pour des combats dérisoires ? Se dépouiller des signes de la prétendue modernité, de son langage, de ses querelles rituelles, de son style, de son look, de son éthique, de tout ce qui fait croire à cette demi-mondaine que, sous ses plumes et ses falbalas, elle cache du sens.
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Écoute bien, petit : le gratuit ne gagne jamais quand il s’attaque à son contraire. Mais l’autre perd toujours, et c’est un grand progrès.
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« Il faut être irréprochable pour faire de la morale », lance Nathalie Saint-Cricq. Cette maxime d’ordre évidemment moral commence par me réconforter : une âme, au moins, parmi nous, celle de Nathalie Saint-Cricq, est irréprochable. Mais le réconfort cède vite la place à l’inquiétude, à une étrange nostalgie. Il y aurait donc quelqu’un, en ce bas monde, qui n’aurait pas la chance d’être reprochable ? Quelle injustice ! Quelle cruauté ! Une âme sans hésitations ? Une âme manœuvrée ? Sans liberté ? Non susceptible, par conséquent, d’être pardonnée ? Non susceptible, après la faute, de ce bon retour qui non seulement la périme mais la fait tourner au bien ? Quelle tristesse ! Et comme c’est curieux : ce propos de Nathalie Saint-Cricq me jette dans le même malaise que celui du chroniqueur, quand il explique que la réalité, c’est le niveau de vie plus l’emploi. Les deux diagnostics, le politique et le moral, passeront leur vieillesse dans la grosse enveloppe sur laquelle j’ai écrit en m’appliquant : Vérités sans vérité. Et aussi, d’un coup de gros feutre qui ne rit pas : à classer.
Ξ
Reprochable, oui, reprochable.
Ô saisons, ô châteaux,
Quelle âme est sans défauts ?
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L’avant-dernier paragraphe d’Une saison en enfer commence par le mot cependant, par l’adverbe cependant. Je le recopie : « Cependant, c’est la veille. Recevons tous les influx de vigueur et de tendresse réelle. Et à l’aurore, armés d’une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes. »
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Mais que vient faire Rimbaud dans la boutique qu’est devenu le monde ? Objection refusée. Ne s’est-il pas lancé éperdument dans les affaires, lui aussi, comme pour y trouver la réalité ? Peut-être même y a-t-il cherché un au-delà de la poésie. Tout, en somme ! Ce qu’il demandait à tout sans que rien, jamais, ne le lui fournisse : en cela moins malin que nous qui couchons dans le lit de la réalité, n’est-ce pas ? Le négociant Arthur Rimbaud a toujours fait le job avec beaucoup de sérieux et de professionnalisme. Il s’y était même préparé en étudiant les langues, anglais, allemand, italien, espagnol. Un bon jeune homme comme nos chères familles en rêvent. Hélas ! Elles seront encore déçues ! Chez lui, la réalité était départ, seulement départ, jamais ni arrivée ni objectif comme on le voit dans la pensée sans pensée. La réalité, c’était un fil sur lequel il tirait, et qui cassait, bien sûr. Comme quand il tirait sur le fil de la poésie, un joujou finalement, un très beau, un admirable joujou. Chez Rimbaud, disait René Char, « la diction précède d’un adieu la contradiction ». C’est que, pour trouver cette réalité qui lui importait tant, Il avait l’audace, lui, de jouer de toutes ses sortes, comme disait Berque, de jouer comme ce n’est pas possible. Côté évaluation et orientation, l’ordre petit-bourgeois de sa très colérique mother lui avait suffi : il l’avait, à son tour, rapidement évalué.
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Une saison en enfer est de 1873. Rimbaud allait vivre encore dix-huit ans. Mais, avant qu’il ne casse, je veux pourtant tirer sur le fil de ce mot cependant. Un mot où il y a toutefois ou néanmoins, mais aussi pendant ce temps.
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Cependant… Pendant cela… Pendant ce temps d’exploration anxieuse, d’une aventure à l’autre, d’une déception à l’autre, qui le heurte et le fait saigner, cette invraisemblable cascade de voyages et d’aventures, de ports et d’hôpitaux, de déboires policiers et de rencontres de hasard, une vie de mauvais film, un défi à l’imagination, une déroute qui tire de lui des joies et des terreurs si diverses que les commentaires contradictoires qu’on en fait semblent tous vrais en même temps.
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C’est cette vie-là qui permet de rester éveillé, malgré la confusion, l’obscurité, la douleur. Cet abandon, cette manière de tout prendre, de tout considérer, de tout « calculer » dit le 9-3, de ne pas minauder, de ne rien laisser sur le bord de son assiette. Comme si tout était payé, d’avance et largement, comme s’il n’y avait plus qu’à se mettre à table. La virgule, après cependant, est décisive, elle marque l’instant d’arrêt qui ôte toute ambiguïté au propos. Cependant, c’est la veille : j’entends deux choses à la fois, qui n’en sont qu’une. C’est la veille parce que c’est ainsi que l’esprit veille, qu’il veille et qu’il triomphe : dans le déploiement d’un désir sans retour et sans détours, d’un désir qui n’a pas peur de son écho au creux de l’âme, dans l’incohérence souffrante de la volonté. Et c’est la veille parce que c’est ainsi, seulement ainsi, qu’on peut parler de demain, qu’on peut envisager un avenir.
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Soit… Mais à quoi nous sert le vivre ensemble, l’égalité des malchances, l’autre différent, le savoir être, et autres pommades du même genre ? Facile ! À graisser les machines.

(19 mai 2015)

Notes:

  1. Cité par Pierre Macherey dans un remarquable article sur le Il faut être absolument moderne  de Rimbaud : http://stl.recherche.univ-lille3.fr/seminaires/philosophie/macherey/macherey20052006/macherey28092005cadreprincipal.html

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