Couché, le monde !

LE MARCHÉ LXXIX

Je pense qu’il n’y a pas de rapport valable au plan politique si on n’est pas préoccupé par, branché sur, cette dimension de transcendance. Il n’y a, me semble-t-il, de vérité du rapport que si on veut à la fois le situer dans la réalité socio-historique et le dépasser au nom d’une exigence que je pourrais dire spirituelle – pour l’opposer à l’exigence politique. Car on ne peut pas donner sens ailleurs, nulle part ; et il y a une exigence de sens qui doit d’une certaine manière presque nier – au sens du dépassement – les soucis du concret, de l’immédiat, de l’action ici et maintenant.
Francis Jeanson

Il n’est pas rare, vers le milieu de la vie, d’affecter de parler en ancêtre. Ainsi Monica Bellucci, qui attribue doctement au progrès de l’âge la nostalgie qui l’envahit. Aurai-je été un mauvais élève jusque dans l’art de vieillir ? Je ne connais plus guère ce sentiment, le temps l’a passé au gant de crin. Peut-être l’ai-je bichonné, aux alentours de la cinquantaine, pour me protéger de l’hiver qui venait, pour me persuader que je l’avais déjà vaincu ? Aujourd’hui, rien ne me conduit ni ne me ramène à la nostalgie. Les mauvais souvenirs sont à la poubelle, les bons vivent en moi et portent toujours leurs fruits. Pas de retour, pas de souffrance du retour. L’enfance, si on n’en sent plus le souffle et le murmure, c’est qu’elle n’a jamais existé. Vivre est un aller simple. La vieillesse ne rend pas lucide et confirme qu’on ne l’a jamais été. Ce que j’ai pu faire de bien n’était pas si désintéressé, ce que j’ai fait de mal pas si perfide. Vieillir, c’est quand il ne reste de tant de fausses pistes et de tant de certitudes inutiles qu’un sourire amer ou indulgent. Vieillir, n’est-ce pas se dire qu’on est ce que l’on est, que les choses sont ce qu’elles sont, qu’on est ce que l’on est parmi les choses qui sont ce qu’elles sont, et voilà ? Vieux, on voudrait pouvoir dire ce et voilà. Vieux, on paierait cher pour pouvoir dire sans mentir : c’est ainsi. Mais c’est impossible. Ce n’est jamais ainsi.
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Je peux vivre et penser à mon aise, aucun voilà, aucun c’est ainsi ne viendra me fixer à ma condition. Pas de colle universelle pour l’âme singulière : cette idée me relance et me réjouit deux fois. Charité bien ordonnée, pour moi-même d’abord : non seulement la perspective de la mort ne m’éloigne pas des autres mais elle m’en rapproche quand elle me confirme que ce qui s’agite dans ce corps et cet esprit usés appartient bien à l’expérience de vivre et non à je ne sais quel sombre corridor du destin. Mais je m’en félicite aussi pour les autres : si, bien avant la vieillesse, ils se persuadent qu’ils ne sont ni des pièces ni des fichiers de la machine-monde et que la tenir à distance est leur plus sûre fontaine de jouvence, comment ne me réjouirais-je pas des espaces ainsi ouverts à leur vie, à leurs projets, à leur joie ? Reste que ce saut dans la confiance est difficile. Se donner le droit de croire en un destin particulier, n’est-ce pas tourner le dos au bon sens et risquer la démesure ?
Ξ
Peut-être faudrait-il se réinstaller dans l’un de ces instants privilégiés où l’on s’est senti à la fois entièrement présent au monde et parfaitement libre de toute sujétion. J’ai raconté sur ce site, il y a onze ans, ce déjeuner fellinien, dans la salle à manger vide du Maréchal-Foch, avec un séminariste allemand d’allure colossale dont une tempête particulièrement rude n’avait nullement entamé l’appétit. J’avais vingt-deux ans, le paquebot avait été loué pour le pèlerinage en Terre sainte d’étudiants catholiques qui, pour l’heure, étaient occupés à gémir dans leur cabine ou sur le pont. Ernst Ludwig, lui, restait imperturbable. Quand il se pencha vers moi pour me dire : « Chan, mon ami Chan, il faut mancher, tout est payé », il ne se douta pas qu’il avait prononcé la phrase qui, de tout ce que j’entendis dans ce pèlerinage, me toucha le plus, tellement plus que ces émois de piété trop démonstratifs qui me mettaient mal à l’aise et ces flots de bienséance spirituelle plus incommodants que le mal de mer.
Ξ
Si je cherchais dans cet instant quelque occasion de nostalgie, non seulement je m’y engagerais à contresens mais je le trahirais. À peine avais-je entendu ces mots d’Ernst Ludwig que je savais qu’ils n’allaient pas se figer en un de ces souvenirs qu’on range dans un tiroir de son cœur et qu’on en sort comme un remède, quand la tristesse ou l’ennui mord trop méchamment, parce qu’il rouvre la porte d’un paradis perdu en carton-pâte où l’on feint de se perdre délicieusement alors qu’on ne s’occupe que de faire taire en soi tout ce qui, soupçon ou ironie, l’aplatirait immédiatement. Je connais ces souvenirs-là, je joue avec eux et je mens avec eux comme tout le monde : la phrase d’Ernst Ludwig n’est pas de leur famille, ni d’aucune autre. Quand il l’a prononcée, j’ai senti qu’elle était éruptive et qu’elle le resterait. C’était une phrase au présent absolu, éternellement jaillissante. À l’instant de ma mort, elle serait aussi vive qu’en cet été 1955. Rien ne mordrait sur elle, jamais. Non seulement elle ne me prescrivait rien et ne m’interdisait rien mais, anticipant ma liberté, l’épousant et la débordant, elle m’assurait que rien de ce que j’entreprendrais, penserais, imaginerais ne resterait sans écho, sans réponse, sans répondant. Rien. Ni le bien ni le mal, ni le faux ni le vrai. Quand j’ai rencontré le « Tout est grâce » de Bernanos, il m’a reconduit à ce séminariste allemand. La même certitude lui était venue, mais avec une simplicité supérieure, géniale. Ce garçon de vingt-deux ans, gavé d’inhibitions mais qui avait faim de toutes les choses de la terre et que commençaient à secouer des orages dont il ne pressentait pas encore la violence, Ernst Ludwig en avait perçu, par l’intuition de l’amitié, le trouble et la détresse. Alors, en ami qui cherche le meilleur, en bon camarade d’incertitude, il avait élargi l’instant présent aux dimensions de sa vie, de toute vie et, d’emblée, servant d’abord le meilleur vin, l’avait invité à mettre à distance infinie son angoisse et son irrésolution, et avait glissé dans son cœur, comme une enveloppe dans une poche, une parole qui, sans rien changer, transformerait tout, même le pire.
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Vilaine chaleur en ce début d’automne. Ce temps n’est pas franc. Un temps qui transpire, un temps aux aisselles moites. Un temps truqué, un temps bêtement hypocrite, un temps de managers. Sur le marché, pas besoin de gratter beaucoup les sourires pour y dégoter l’angoisse. Il fait beau, mais ça va se payer. Personne n’en doute : c’est parti. Climat, première, clap. La croissance, la puissance, la technique, tous ceux qui nous ont collés à tout cela, naïvement d’abord, puis passionnément, puis férocement, puis désespérément : chapeau ! En attendant, la vie de ce quartier tranquille continue, elle a plus de réalité que tout ce qu’on raconte. Regarder les autres, les écouter, loin de m’arracher à moi-même, m’aide à me supporter, à espérer. Ils ne me désolent que si je les vois se noyer dans la foule avec cette modestie poisseuse des faux-jetons ou jouer les rôles que les dealers de sens leur distribuent. Je ne peux supporter qu’ils se trahissent ainsi eux-mêmes, je leur en veux de rompre le seul pacte qui compte, le non-écrit, le non appris. Mais j’aime les observer dans leurs occupations de tous les jours, surtout quand ils s’imaginent absolument ordinaires, entièrement normaux, parfaitement naturels. En fin d’après-midi, par exemple, au supermarché ou à la poste, quand ils s’alignent en files d’attente démesurées parce que le système de l’argent, incapable de cacher longtemps son indifférence constitutive et son avarice foncière, leur vole cyniquement leur repos. C’est ici que nos impeccables prêtres de la modernité devraient venir prêcher les grands sentiments citoyens et les nobles valeurs made in communication. Peut-être, en retour, leur suggérerait-on d’ouvrir quelques guichets de plus, d’embaucher deux ou trois caissières, des frais qui, somme toute, n’amaigriraient pas à l’excès les premiers de cordée qui raflent les bénéfices. Le pouvoir des riches n’en serait pas remis en question, ni le règne de la marchandise. Mais impossible. Ici, comme jamais, le diable est dans les détails. À ces heures d’après le travail où il ne se passe rien qui puisse justifier que les chaînes d’actualité viennent y cliqueter, on voit sans erreur possible ce que la société des valeurs a dans le ventre. Pas une seule nouveauté technique introduite en ces lieux qui ne soit au service exclusif et immédiat du profit. Ainsi les automates, ces machines à fabriquer du chômage, que les clients manient avec une feinte désinvolture pour oublier qu’ils font d’eux des employés non payés, des employés honteux. Les appareils qui ne rapportent pas, les humbles machines, par exemple, qui distribuent la petite monnaie dont on nourrit les automates, ont disparu. Ils étaient là, ils n’y sont plus, débrouille-toi client. Rédaction : imaginez ce qui s’est passé dans la tête du responsable le jour où il a pris la décision de les supprimer, cherchez ses raisons, analysez ses sentiments, dites où sont ses valeurs, et ce qu’elles valent. Bah ! Personne ne l’avoue et tout le monde le pense très fort : la poste, le super, c’est le boulot qui continue, le taf qui se prolonge, le même climat. C’est pourquoi, là comme ici, quand on est las d’aiguiser sa susceptibilité, de peaufiner ses défenses, de déguiser son dégoût en résignation et de surveiller ses voisins, il ne reste plus qu’à se dire que tout cela n’a pas d’importance, et se haïr de ce mensonge. Mais quoi… On ne peut pas être d’un monde qui n’est pas de nous.
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Gamin, la politique m’est d’abord apparue comme un étrange théâtre sans le moindre rapport avec la vie quotidienne. Un paisible bavardage familial sur les mérites comparés des boulangeries de Montrouge ou les succès scolaires du petit Jeannot que j’étais virait soudain à l’ouragan, à la tornade, au cyclone. Quels que soient les protagonistes, grands-parents, oncles et tantes, le scénario était le même. Un mot lâché, maladroitement ou à dessein, par l’un d’eux, ou le nom d’un homme politique controversé jeté dans le potage, avait, une fraction de seconde, alourdi l’atmosphère avant que, d’un commun accord, l’ensemble de la troupe feigne de l’oublier. Mais le mal était là, le pus, le poisson-pilote de la catastrophe. Ma grand-mère paternelle, la seule qui était allergique au sport politique, ne s’y trompait jamais. Son horreur des disputes la mettait instantanément en état d’alerte, elle était prête à bondir sur celui qui allait vicieusement déterrer la bombe, et à lui asséner un « Changement de conversation ! » pitoyable et furieux dont le seul effet serait de mettre le feu aux cervelles. À partir de cet instant, tous les coups étaient permis. Les premiers échanges restaient modérés, presque affectueux, mais je savais que la mèche était allumée. Si je redoutais la lente et irréversible progression de la véhémence, la puissance d’expression que je découvrais dans les combattants m’émerveillait, leur fougue et leur lyrisme m’enchantaient. Je trouvais admirable qu’ils puissent échanger tant de citations savantes, tant d’allusions mystérieuses, tant de souvenirs héroïques. J’étais fier de les voir convier aussi familièrement dans le HBM tant de grands personnages. Mais ce qui m’intriguait surtout, et m’inquiétait un peu, c’était l’arrivée dans le débat de querelles qui n’avaient rien de politique et dont, cette fois, je devinais assez bien les tenants et les aboutissants familiaux. Voir ces bisbilles associées à la marche du monde leur conférait à mes yeux une sorte de prestige mais me laissait aussi entendre que ces petits embarras étaient aussi graves que les grandes affaires du temps. Je voyais sans doute dans la politique quelque chose comme un nuage hors de notre portée qui nous tenait tous à distance, mais qui nous donnait de nous-mêmes une idée somme toute moins banale.
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Ce qu’on appelle ordinairement politique, les débats, les engagements, resta étranger à ma jeunesse. Le patronage toutefois, même s’il faudrait aujourd’hui lui trouver un nom moins ringard et plus scientifiquement cossu, ce patronage qui, avec mon consentement entier et éclairé, aspira littéralement mon enfance et ma jeunesse, me la fit pourtant rencontrer plus que je ne l’imaginais ou, en tout cas, ses bases, son humus. Cette confrontation permanente avec les autres, tous les autres, des adolescents bourgeois à ceux de la zone, ce mélange de toutes les éducations, de tous les langages, de toutes les morales, de toutes les manières de sentir et d’exprimer, des plus distinguées aux plus frustes, des plus coincées aux plus débridées, des plus salaces aux plus policées, c’est une couleur, un parfum que je n’ai jamais retrouvé nulle part. Quand une communication rusée tente d’imiter l’inimitable et nous sert ses frigides leçons de savoir-être et de vivre ensemble, même les chapitres les plus arides du catéchisme me paraissent rétrospectivement, sinon bouleversants d’humanité, en tout cas infiniment moins lugubres et décourageants. À part quelques grandes voix dans quelques grandes circonstances, le débat public, quand j’en compare le ton à celui de cette puissante anarchie que des prêtres débonnaires surveillaient de très loin, m’a toujours semblé irréel et souffreteux. Ce caquetage ne pèse rien. Il ne vient pas du bon tonneau. Sauf rarissimes exceptions, il ne sait rien des puissances instinctives et il ne sait rien non plus des vibrations de l’esprit. Donc, rien de ce qui compte. C’est une piquette pour mini-stratèges, il ne peut atteindre que les zones les plus sottes des tempéraments les plus veules. Il n’a pas de base. Il n’a pas de sommet. C’est un décourageant, comme on dit un défoliant.
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La base et le sommet, bien avant de lire René Char, il me semble les avoir rencontrés durant cette année d’hypokhâgne qui fut aussi l’une des plus actives à Montrouge. Ici la confusion puissante, joyeuse et colérique, là la délicatesse intense de l’expression. Cette année-là, j’ai senti jusqu’à la jouissance et aux larmes la formidable correspondance entre les cours de M. Forget, cet explorateur de gouffres, et le tumulte braillard du patronage. J’ai senti, une fois pour toutes, que la vie se tenait là, entre ceci et cela, dans un équilibre instable. La poussière tourbillonnante de notre cour de banlieue et l’Églogue sur le trépas de Madame Louise de Savoie faisaient l’amour en moi, vertigineusement. Bien sûr, je ne pouvais pas parler du patronage à Louis-le-Grand, pas plus que de M. Forget à Montrouge. Quelque chose comme un double adultère, en somme, un adultère croisé. Mais qui faisait une seule passion, pacifique et intraitable. Le prix à payer – comptant, comme il convient – c’était la solitude. Elle était implacable, mais si doucement ironique et, finalement, si savoureusement complice ! L’élitisme, c’est le mépris craintif de l’instinct. Le populisme, son cousin, c’est la haine jalouse de l’esprit. Si l’on se prive du désirable déséquilibre auquel conduit le refus de ces deux sabotages, de ces deux systèmes de trouille et de chocottes, l’un pense-menu et maniéré, l’autre gueulard et ramenard, exister est à peu près aussi intéressant que chercher une place de parking.
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C’est sûr, pour les jeunes d’aujourd’hui aussi, la base et le sommet se rencontreront. Je ne peux pas ne pas le croire sans désespérer de tout. La meilleure manière de les aider un peu, c’est de déblayer le terrain, de passer au chalumeau le moralisme de tiroir-caisse et les projets déféqués par les banques. Pour le reste, pour l’essentiel, à eux de jouer : mais pas sans qu’on les ait tenus au clair sur ce que l’on pense vraiment. La petitesse d’âme des adultes, leurs précautions insanes, voilà les premiers ennemis de la jeunesse. L’avenir qu’ils lui proposent, c’est leur passé rêvé, leur passé raté. Le faire sentir aux jeunes, sans précautions. Pour le reste, grandes distances, à eux de vivre, ils ne sont pas là pour écouter nos leçons, ils ne sont pas les satellites de notre pusillanimité. Un adulte qui veut aujourd’hui faire quelque chose pour les jeunes, les siens ou d’autres, ne peut avoir qu’un souci : vivre loyalement sa vie et bannir la peur. L’idée ne m’est jamais venue de faire profiter les gamins du patronage des cours de M. Forget sur Marot ou Baudelaire. Sans doute n’aspirais-je pas au statut de relais culturel, fourguer une science trop fraîche m’aurait dégoûté. Autre chose m’occupait qui mettait à distance les rôles et les bonnes œuvres. Ces admirables leçons, qui semaient dans mon cœur une joie jusqu’alors presque inconnue, me touchaient, plus encore que par les trésors qu’elles me faisaient découvrir, par le vide qu’elles creusaient en moi où je sentais se tisser une nouvelle peau de l’âme. Elles me sortaient de l’enfance, mais sans me la faire oublier, sans me rien faire perdre de son essence. Je me sentais parfois attentif et bienveillant, j’en étais d’autant plus émerveillé que j’étais conscient de n’y être pour rien. Cette époque fut pourtant loin d’être rose. Je m’étonnais de me trouver, sans le vouloir, en opposition violente avec à peu près tout ce qui faisait mon existence, la famille et les études. Je doutais d’à peu près tous mes projets. Seul le patronage sut accueillir cette révolution. Ce n’était pas un lieu de militantisme. Pas vraiment non plus une protection ni, comme le craignait la bienveillance paternelle, l’alibi d’une particulière paresse. C’était un incubateur. J’y cherchais l’envers d’une existence dont l’endroit m’apparaissait déjà sans intérêt. Le temps a passé. Le constat s’est alourdi. Je ne me cache ni mes erreurs ni mes fautes. Mais je ne vois pas le monde autrement.
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Une dame, à la radio, pense faire avancer la cause des femmes en parlant des prétendus besoins sexuels des hommes. Cette ânerie me fait sursauter mais je m’apaise bien vite. La hargne qui imbibe sa parole rend inutile qu’on la contredise ou qu’on la gronde : elle souffre la première de ce qu’elle récite, la hache de guerre peut rester enterrée. Il me faut même la remercier. Grâce à elle, je trouve le courage de l’avouer : la révolution dans laquelle je me suis engagé ou, plutôt, qui s’est engagée en moi, révolution du cœur et de l’esprit, n’a pas pu grand-chose, c’est le moins que je puisse dire, contre l’immonde conditionnement sexuel qui fut celui de tant de gens de ma génération, et que bénirent si misérablement tant de frivoles et rabâcheuses consciences chrétiennes. Je pourrais m’attarder longuement sur ce point, flatter la curiosité de mes lecteurs, leur fournir quelque occasion nouvelle de se scandaliser, ou encore gagner leur indulgence en cherchant minutieusement en quoi j’ai été victime, en quoi coupable, etc. Pourquoi pas ? Parce que, si franches que seraient les confidences, si probes les aveux, l’essentiel n’y serait pas, et que je ne viens pas ici pour raconter des histoires. Il en serait même masqué, déclassé, dégradé. L’essentiel, c’est qu’Ernst Ludwig avait raison. J’ai payé assez cher l’horreur d’une éducation imbécile à laquelle les prêtres ont, pour la plupart, largement contribué. Mais, finalement, j’ai été remboursé, et au centuple. Le trouble auquel j’ai été soumis dès l’enfance et qui ne m’a pas lâché un seul jour, loin de m’abattre, loin de m’anesthésier comme aurait pu le faire un meilleur confort, m’a constamment été recours et aiguillon. Nous sommes toujours sur le Maréchal Foch, souviens-toi, Ernst Ludwig. Ton appétit me donne faim. Ça nous amuse, non, d’être assis au centre de cette luxueuse salle à manger déserte ? Les pauvres amis dégueulent à bâbord et à tribord et nous, nous cassons dignement la croûte et savons encaisser la colère de Poséidon. Peut-être, comme moi, as-tu été élevé au trouble, nourri au tumulte, confié à la va comme je te pousse du hasard ? Toi curé, moi laïc, il faudrait savoir, maintenant qu’on a vidé la bouteille, lequel des deux le sexe a le plus emmerdé. Un toast, tu veux ? Un toast à tout ce qu’on nous a raconté là-dessus. Un toast au rien, au vide, au nul. Un toast à l’angélisme pervers de notre jeunesse, ok ? C’était du rien, du vide, du nul. Un toast au gribouillage pâteux d’aujourd’hui, ok ? C’est de l’archi-rien, de l’archi-vide, de l’archinul. Mais on s’en fout, Ernst Ludwig, tout est payé. Pourtant, je ne sais pas ton addition, mais la mienne, elle est assez salée. N’importe. Tout est payé, tout est digéré. Et nous, même un peu bourrés, on ne dégueule pas.
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Qu’on ne s’y trompe pas, il est bien ici question de politique. Quand, sur cette cour, je me récitais les vers de Marot, il m’arrivait quelque chose d’absolument nouveau qui modifiait mon rapport à moi-même, aux autres, au monde. Ils changeaient la perspective, ils installaient une autre dimension. Pas seulement poétique, pas vraiment esthétique. C’était comme si j’inaugurais une nouvelle salle à l’intérieur de moi, un espace simple et grave dont je ne pouvais affirmer ni que j‘y étais déjà venu ni que je le découvrais. Je me sentais sous respiration assistée, mais il me semblait convenable qu’une respiration fût assistée. Le poème me désignait ma place en moi, me conduisait à cette place, comme l’ouvreuse au cinéma. Un dispositif puissant et discret me faisait voir les autres comme, auparavant, je ne les voyais pas. Je me sentais fortement présent à eux, mais ce n’était pas de mon fait. Les choses banales et plutôt gentilles que je leur disais me semblaient venir d’un peu plus profond que de moi, d’un tout petit peu plus loin. Je ne faisais pas semblant de savoir, encore moins d’aider : ces positions-là vous laissent vite le nez contre la vitre. Tout cela me dépassait beaucoup et je trouvais naturel, je trouvais excellent, je trouvais salutaire d’être ainsi dépassé. Vivre, c’est être dépassé. J’avais le sentiment de tenir le bon fil de l’existence, ou d’être tenu par lui. Les autres n’y verraient rien ou s’en foutraient, ce serait très bien ainsi.
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Ces rêveries-là, ces rêveries véridiques, c’est peu dire que je les reconnais. Je ne vois rien dans toute ma vie qui soit plus sérieux. Le peu qui vaille quelque chose dans ma copie le leur doit. Le reste n’est nul que de les avoir ignorées. Je regarde dans les yeux le monde où je vis. Cette construction secrète de soi, qui n’a rien à voir avec lui, qui s’en détourne et, le plus souvent, le combat, qui s’édifie tout entière sur l’improbable rencontre entre ce que l’on sent irréfutablement nécessaire et quelque signe imprévisible qui vous invite à le reconnaitre, voilà l’irremplaçable fondement de la politique comme de toute activité signifiante. L’espèce de parthénogénèse par laquelle s’effectue aujourd’hui la transmission politique est la raison première de son étroitesse, de sa fébrilité, de son évidente débilité. La politique n’a pas son fondement en elle-même, pas plus que l’art, pas plus qu’aucun exercice loyal de l’esprit. Réduite à un copié-collé d’opinions et de constats, d’abstractions et de mesures, ou à une série de compétences qui sont autant de refus de penser, la politique c’est la bonne déguisée en maîtresse, la domestique docile et maniaque de l’informe.
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Personne n’a vocation à devenir un grand politique, un grand écrivain, un grand quelque chose. Tout le monde a vocation à devenir ce qu’il est. Les rêves juvéniles de puissance et de gloire, ces exaltations frelatées et déjà soumises qu’on trouvera prémonitoires quand la carrière sera parvenue à son terme mécaniquement prévisible, ne faisaient que dessiner les contours de l’enfermement auquel on était – et l’on s’était – déjà condamné.
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Il y a le monde et il y a les autres. Les autres ont une conscience et une vérité. Ils ne sont donc pas un souci – ou alors ils sont un souci constant, inévitable et inobjectivable, qui ressemble comme un frère au souci qu’on a de soi-même. Le monde n’a ni conscience ni vérité. Pour autant, il n’a rien de méprisable. C’est une toile inachevée, une page en cours d’écriture, une cuisine qui mijote. C’est aussi un miroir, un très beau miroir, souvent cruel, dans lequel nous pouvons lire beaucoup d’histoires et beaucoup de tourments, mais qui n’a pas la parole et auquel il ne faut jamais faire semblant de la prêter. Sans nous, le monde n’est rien : un non-sens, un tyran. Nous, les humains, nous sommes du parti des autres, du parti de l’humanité, pas du parti du monde. Entre les autres et le monde, entre prendre le parti des autres et prendre le parti du monde, il faut choisir. Refuser ce choix, c’est mettre au même rang les autres et le monde, c’est donc dégrader les autres et se dégrader soi-même, c’est choisir hypocritement le monde et montrer qu’on l’a toujours choisi, au moins par défaut – contre les autres, contre soi.
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Le souci des autres ne limite pas le souci que j’ai de moi, pas plus qu’il ne l’oriente. Il le creuse, au contraire, il l’approfondit, il le libère. Sinon fausse charité, humanisme commercial, foire aux valeurs, fumisterie, morale gluante, lâcheté.
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Être généreux, ce n’est pas ne pas penser d’abord à soi. C’est y penser pleinement, absolument, jusqu’à ce que, par la fenêtre ouverte, les autres se précipitent en soi et se retrouvent chez eux, à charge de revanche.
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Ce que j’appelle le monde, j’en ai senti comme jamais la réalité à Louis-le-Grand. La guerre d’Indochine faisait rage. Dans les classes de prépa, toutes sortes de protestations s’étaient élevées contre elle. Peu intéressé par les affaires politiques, j’étais heureux que des camarades mieux informés que moi m’alertent sur des horreurs et des périls qui me restaient sans doute trop étrangers. C’est peu dire que j’aurais dû rejoindre leurs rangs et m’associer à leur combat. Tout m’y poussait : la haine de la guerre, comme tout le monde, mais aussi le patronage et l’Évangile, tout ce que nous prêchions à nos hordes de gamins et, en sus, une certaine naïveté qui me faisait peu avare de ma confiance. Soutenir ces camarades était ma pente naturelle et pourtant, sans que personne ne cherche à m’en décourager, sans qu’aucun calcul ne me déconseille d’entrer dans ce mouvement, jamais je n’ai pu m’y décider. Dès que je m’apprêtais à franchir le Rubicon, une force irrésistible me retenait. Je n’en étais pas fier et ne prenais aucun plaisir, quand je me comparais à ces jeunes gens lucides et engagés, à me trouver bien moins adulte qu’eux. Ils montaient au front : j’étais tout juste capable de faire jouer des gamins de banlieue.
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Et pourtant, c’était non. Un non dont je ne doutais pas, sur lequel je ne reviendrais pas. J’avais peu de relations avec mes camarades de classe, donc pas plus de contentieux avec ces militants qu’avec d’autres. Leurs qualités étaient indubitables. Leur militantisme sincère, fondé, étayé. Mais un je ne sais quoi m’empêchait de m’associer à leurs projets. Pour le dire comme je n’aurais ni su ni voulu le dire à l’époque, si sincère que m’apparût leur hostilité à la guerre, je sentais qu’elle était elle-même guerrière. Et finalement moins désintéressée qu’il n’y paraissait. Leur cœur était sans doute aussi pacifique que le mien, mais leur langage ne l’était pas. Sous leurs discours, ils tissaient déjà leur futur pouvoir et la solidarité qui le protègerait. L’ironie, l’autoritarisme et le sectarisme n’étaient jamais loin, le sentiment de supériorité toujours partout. Je ne retrouvais rien, avec eux, des relations que j’avais, à Montrouge, avec d’autres jeunes dirigeants de mon âge qui, tous, étaient aussi des étudiants. Nos relations étaient simples, immédiates, non concurrentielles, fondamentalement joyeuses. Les sujets de friction n’auraient pourtant pas manqué. L’un de ces anciens camarades est devenu une vedette des affaires et du Medef, un autre un médecin passionnément communiste. La grande différence était que ce que nous faisions ensemble, les amis de Montrouge et moi, nous réunissait alors que la compétition étudiante des prépas, au moins telle que je l’ai vue à Louis-le-Grand, isolait et opposait les élèves. S’ajoute à cela que, dans cette classe prestigieuse, je me sentais dans la situation d’un cyclotouriste absorbé par hasard par le peloton du Tour de France.
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Un événement changea pourtant, au moins pour moi, beaucoup de choses. C’était mon tour de présenter un exposé et M. Forget avait accepté le sujet que je lui avais proposé : le personnage de Toussaint Turelure dans la trilogie de l’Otage. Je ne sais trop pourquoi, ce Turelure qui ne me ressemble en rien a toujours été mon héros. Cet exposé, c’était un peu mon Galibier. Et j’étais sur mes terres ! J’avais passé beaucoup de temps à la bibliothèque des Jésuites de l’Action populaire, à Vanves. Il y eut de la chaleur dans le commentaire que fit M. Forget de mon travail. Après le cours, plusieurs condisciples vinrent me voir, vinrent donc me voir. Leur étonnement était un peu trop manifeste, mais ils étaient amicaux, aimables, ravis. Ce jour-là, leur gentillesse me toucha. L’intrusion de cet amateur dans leur peloton leur avait plu, sans doute aussi la sincérité de son attachement à Claudel. D’autant que le cyclotouriste n’était pas un concurrent sérieux. Un instant ils avaient perdu leurs marques et, comme de bons enfants à qui est offerte une récréation inattendue, s’en étaient réjouis. Mais réussir est une chose sérieuse. Le lendemain matin, ils semblaient avoir tout oublié.
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Jusque-là, je ne m’étais guère soucié d’eux. Je les voyais instruits, intelligents, travailleurs, polis. Pas trop sympathiques, mais le vivre ensemble avec eux, comme on ne disait pas à l’époque, était possible, à condition de savoir prendre ses grandes distances. Le dernier cours fini, je me précipitais dans l’autobus, ma vie n’était pas là. S’il n’y avait eu cet exposé, cette année d’hypokhâgne et la suivante, en khâgne, se seraient sans doute terminées sans que je m’interroge davantage sur mes condisciples. Mais ces quelques minutes m’avaient troublé. Nous nous étions parlé comme à Montrouge, simplement, de manière ouverte. Avec un langage un peu différent, sans doute, un ton moins familier, mais quelle importance ? Pour la première fois, je les avais vus rire de bon cœur. Si le soleil n’existait pas, comment pourrait-on parler d’obscurité : cet instant de gaîté où ils abandonnèrent leurs soucis et leur sérieux appliqué se superposa à tout ce que j’avais vu et voyais d’eux. Je ne crois pas forcer mon souvenir en affirmant que c’est cet événement qui, de surcroît, me donna le goût – et me fit obligation – de m’interroger un peu plus sur les gens que je rencontrais.
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« Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde. » J’ai perdu beaucoup de temps, dans ma jeunesse, à tourner et retourner cette phrase de Kafka qu’on m’avait dite infiniment profonde. Je suis resté perplexe. Est-ce l’expression d’un humour au douzième degré qui m’est inaccessible ? Une capitulation bien rédigée ? Le soupir de résignation d’un homme que taraude l’angoisse, que délabre le désespoir ? Rien dans tout cela qui me soit bien nourrissant. Raphaël Enthoven, lui, dans une chronique radiophonique sur l’égoïsme, en fait ses délices 1. Quand une enquête récente lui apprend que le Français est pessimiste sur le monde à venir et, pourtant, optimiste pour lui-même, les bras lui en tombent. Enfin, voyons ! N’est-ce pas le contraire qui serait correct : pessimiste pour soi, optimiste pour le monde, malgré tout ? N’est-ce pas « l’évidence » puisqu’il est le plus fort, le monde ? Puisqu’il dure et que nous passons ? Qu’est-ce que je pèse, moi, que pèse ma « petite vie », que pèsent mes « petites habitudes », de quoi me protègent mes « petites barrières » ? Je suis une brigade de petitesses. L’égoïsme, c’est la myopie ! « Le moi, que je protège de la pellicule de mon égoïsme est une chose dérisoire. » Que signifie cette misérable fascination pour la mesquine aventure de ma vie ! Ne suis-je pas au monde « ce qu’un grain de sable est à une plage » ? Et puisqu’il est le plus fort, le monde, comment ne pas, courageusement, me porter à son secours ?
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J’ai regardé la vidéo de l’émission, puis j’ai imaginé ce qu’avaient pensé les auditeurs. Quelques-uns, des vieux ou de jeunes privilégiés, ont probablement attendu que soit rappelée, même pour la réfuter, une pensée de Pascal que je recopierais volontiers ici, si ce n’était si laid, en capitales grasses : « Par l’espace l’univers me comprend et m’engloutit comme un point, par la pensée je le comprends. » Mais j’ai surtout pensé aux autres, à la foule de citoyens-consommateurs à qui l’on n’a jamais parlé de Pascal. À ceux que quelqu’un qui vit sans doute une grande vie, avec de grandes habitudes et de grandes barrières pour se protéger de la médiocrité des autres, enfonce dans le désespoir et le néant pour mieux les livrer au service d’un monde dont il se fait le communicant. À ceux-là je veux dire : Il n’y a pas plus là-dedans de philosophie que de poil de chameau dans un cachet d’aspirine. Ce micmac puéril ne doit pas vous faire douter, vous faire plier, vous inciter à vous mentir à vous-mêmes. C’est vrai que nous sommes tous petits, tout petits, et bien faibles. Mais à chaque fois que, pour mon dépit et ma désolation, ma faiblesse me présente l’un ou l’autre de ses innombrables visages, non seulement je sais, ce qui n’arrangerait pas grand-chose, que ma manière d’être faible est unique, mais je sens, quand même je ne le voudrais pas, qu’elle est comme une messagère ambiguë, qu’elle me désespère en m’interdisant de désespérer, et qu’elle me l’interdit d’autant plus sévèrement qu’elle me désespère davantage. Et souvent, dans ces instants-là, c’est la vie qui me saute à la gueule. Peu importe si c’est dans une de ces oraisons qu’on disait, magnifiquement, jaculatoires ou dans une bordée d’injures à la chiennerie des temps, peu importe si elle part aussi sec qu’une torgnole, la vie, si elle bondit comme un désir interdit ou si elle m’enveloppe d’une douceur de souvenir inventé. Je suis vivant, nous sommes vivants, vous êtes vivants et vous le savez, frères humains qui avec nous vivez… Vivants, nous ne sommes pas faits pour la rancœur distinguée. « Plus le monde va mal, dit notre auteur, mieux l’égoïste se porte, car la souffrance est un écrin merveilleux pour son propre confort, à l’image du type ordinaire qui jubile de dévorer son Big Mac devant les images d’enfants affamés. » C’est un philosophe qui parle. À l’âge bête, comme on disait, je pensais des trucs comme ça, j’aurais dû le faire savoir à l’Académie française. Le micmac mondain se moque du Big Mac. Puéril, atrocement puéril. Il fait grève de la faim, l’homme extraordinaire, à chaque fois qu’on lui annonce une horreur ? Eh bien, bravo, le régime lui réussit ! L’opprobre hypocritement jeté, piteusement, à la fois sur le Big Mac et sur le type ordinaire qui s’en nourrit, je ne sais rien de plus décourageant. Ce mot même de type ordinaire, dans quel caniveau des beaux quartiers peut-on encore aller le ramasser parmi la crotte des divins caniches ? Dans quel monde vivent-ils, les hommes non ordinaires ? De quel monde sont-ils les mondains ? Le monde, pour eux, est-ce toujours ce miroir, cette réserve, ce lac obscur, inquiétant, profond ? Ou est-ce leur vestiaire, le gymnase où on les entraîne à la volonté de puissance, où on leur apprend à exister, c’est-à-dire à ramener leur fraise ? La vérité qu’ils fuient, c’est qu’une sorte d’abcès poussé il y a environ deux siècles et qui a lentement mûri, sous des panonceaux plus prestigieux les uns que les autres, et plus menteurs, dans toutes sortes de cavernes et de tavernes, est en train de crever. La vérité qu’ils fuient, parce qu’ils imaginent qu’elle les emportera sans jamais imaginer qu’elle les refabriquera, c’est que cet effondrement est inévitable et salutaire. La vérité qu’ils fuient, c’est qu’aucun nouveau monde ne pointera jamais le nez tant que ce constat n’aura pas été dûment dressé et catégoriquement acté. La vérité qu’ils fuient, c’est que les invitations à l’espérance ou à tout ce qu’on imaginera d’autre, si elles ne sont pas doublées de ce ferme propos, sonnent creux, quelque tremolo qu’elles fassent vibrer.
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À ses fils Jean, le réalisateur, et Pierre, l’acteur, Auguste Renoir pouvait encore parler de l’être humain comme de ce bouchon qu’emporte le fleuve des événements, qui ne peut nier sa condition mais reste capable de vivre son destin de bouchon aussi intelligemment que possible, de se coincer un moment contre une pierre, de contourner un obstacle, d’offrir plus ou moins de prise à la poussée des eaux. Ce père suggérait à ses fils, au fond, de se conduire en artistes, ce qu’ils firent. Je n’imagine pas un homme aussi puissamment créatif donnant aujourd’hui le même conseil aux siens. Le bouchon danse encore parfois dans le fleuve, mais de moins en moins, et de façon bien hésitante. Le plus souvent, il gît sur une rive, abandonné. Ou il reste prisonnier d’une écluse, d’un bloc de béton, de je ne sais quel obstacle. Le fleuve l’ignore, lui passe dessus comme un soudard indifférent, puis, imprévisiblement, le libère d’une bourrade et s’amuse de le voir se précipiter vers le piège suivant en chantant sa liberté à tue-tête. Auguste ne parlerait pas comme autrefois à Jean et à Pierre. Le monde n’est plus dans le fleuve, le fleuve n’est plus le monde, l’image ne vaut plus. Le fleuve a été saboté, perverti, empoisonné, encadré comme disent les banquiers, les footballeurs et les évêques. Je crois savoir ce que Renoir dirait à ses fils. Il leur conseillerait de pratiquer l’arrêt, de suspendre autant qu’il leur est possible leurs négociations avec ce qui n’est plus le monde mais son infâme caricature, son vomi, ses excréments, et de le retrouver, le monde, au rendez-vous qu’il ne pourra pas manquer : en eux-mêmes.
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J’ai souvent parlé ici de cette jeune cadre d’EDF que j’avais invitée à nous dire en quelques phrases ce qu’elle ressentait dans son travail. Elle avait répondu : « Un poids… ». Puis n’avait pu que répéter ce mot deux ou trois fois, aussi obsessionnellement que moi-même je reviens à ce souvenir. Mais on ne s’attend pas à entendre parler ici de l’actu de l’info ou de l’info de l’actu et on comprend, j’imagine, que je revienne, entre amis, à un instant qui nous éclaire tous. Que disait-elle ? Que le fleuve n’était plus le fleuve. Elle ne se plaignait pas, elle ne critiquait pas, elle ne revendiquait pas, elle ne contestait pas. Des parents envoient un enfant chercher le lait ou le pain et il revient tout alarmé parce que, dans la nuit, le pont qui traverse la rivière s’est effondré. De la même manière, cette cadre nous disait, que, dans la vie au travail, un pont mystérieusement jeté entre les êtres s’était effondré. La différence, c’était que nous, nous qui ne le disions pas, nous le savions quand même très bien. Nous savions même très bien qu’il ne s’était pas effondré par hasard, mais qu’il avait été saboté. En sorte que l’instant précis où elle disait publiquement ce que chacun de nous ressentait, à savoir que le mal était infiniment profond puisqu’il tenait non pas à quelque défaut d’organisation ni même à quelque rupture de justice – non pas à l’aménagement du fleuve, de ses berges, non pas à son cours, mais à son identité de fleuve elle-même, ou peut-être même à ses eaux – était aussi l’instant où nous nous retrouvions ensemble comme si c’était la première fois. Voilà, je crois, ce que souhaiterait aujourd’hui secrètement Auguste pour Jean et pour Pierre. La lente perception de ce qui se passe en eux. Puis, quand elle est mûre, quand elle est autre chose et plus qu’une image, quand elle se charge d’être et de désir, quand la puissance devient acte, quand, sereine et bondissante, elle est prête à renouveler le monde, alors place à la parole, et que tout ce qui s’ensuit s’ensuive !
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« S’il est bon dans la vie de penser aux autres avant de penser à soi, nous explique encore Raphaël Enthoven, c’est juste que les autres seront encore là quand moi j’aurai disparu depuis longtemps. » Mais si c’est la « chose dérisoire » qu’il dit, en quoi ne serait-il pas dérisoire de penser au moi de ces autres qui à leur tour, disparaîtront. Valent-ils plus parce qu’ils nous survivent ? Chacun de nous doit-il faire semblant de se considérer comme le pire du troupeau ? Les déchets nucléaires et le plastique aussi nous survivront. Tout n’est donc qu’affaire de péremption ? Histoire d’obsolescence ? De statistiques ? De défenses immunitaires ? Étrange. Et ceux qui ne nous survivront pas ? Inutile de penser à eux ? Et si, dans dix ans, l’erreur d’un informaticien déprimé règle son compte à notre planète, notre existence en perdra vraiment tout son sens ? Pourquoi donc ? Le tragique ne fait pas partie de la vie ? C’est seulement pour les séries télévisées ? Je ne doute pas un instant que ce jeune philosophe soit capable de nous parler fort intelligemment des auteurs qu’il apprécie. Mais, derrière un micro, face au journaliste avec qui on lit, à deux voix, un petit papier qu’on veut efficace, on oublie tout, on nivelle tout, on aplatit tout et on finit par défendre un humanisme de DRH. On ne veut plus savoir, par exemple, que Pascal, lui, ne voit pas dans le moi une chose dérisoire, mais une chose haïssable. Et que, s’il la trouve haïssable, c’est précisément parce qu’elle rend dérisoire cette existence humaine qui ne l’est nullement, parce qu’elle fait obstruction à son plein déploiement, parce qu’elle lui interdit l’accès à l’ordre du cœur et à l’ordre de la grâce. On s’habitue assez vite à l’idée que Raphaël Enthoven n’est pas Blaise Pascal. Mais il faut comprendre comment il ne l’est pas : par réduction, par mutilation, par dégradation, par mondanisation. « Ce n’est pas l’altruisme ou la générosité, professe-t-il, qui commande d’être pessimiste pour soi et optimiste pour le monde, c’est l’évidence. » Quelle évidence ? Celle de la masse, celle de la quantité, celle de l’efficacité, celle du poids. Un magasin de M. Leclerc, un peu philosophe lui aussi, mais de grande surface, ne me suggère pas autre chose, voilà pourquoi j’y vais le moins possible.
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Nihilisme bien ordonné commence par soi-même. L’instant du nihilisme, ce n’est pas celui du doute, ce n’est pas celui de la fatigue, ce n’est pas celui de l’ennui, ce n’est pas celui de l’excès, ce n’est pas celui de la passion, ce n’est pas celui de la jouissance, ce n’est pas celui du désespoir, ce n’est pas celui de la faute, ce n’est pas celui du péché. C’est l’instant du transfert abusif. L’instant nihiliste, c’est l’instant où l’on fait semblant de croire que ce qui n’est rien – ce qui est rien – est quelque chose. L’instant nihiliste, c’est quand « rien n’est jamais assez quelque chose ». L’instant nihiliste, c’est l’instant où, pour ne pas trouver l’être là où il est, on fait semblant de le trouver là où l’on sait qu’il n’est pas. L’instant nihiliste, ce n’est pas celui de l’ambiguïté, pas même celui de la trahison, c’est celui de l’usurpation. L’instant nihiliste, ce n’est pas quand on est malhonnête avec le bien, c’est quand on est honnête avec le mal. L’instant nihiliste, ce n’est pas quand on est infidèle au vrai, c’est quand on se marie avec le faux. L’instant nihiliste, ce n’est pas de ne pas reconnaître la beauté, c’est de ne pas oser nommer la laideur. L’instant nihiliste, ce n’est pas quand on se scandalise parce qu’on se surprend, c’est quand on se rassure parce qu’on s’arrange. L’instant nihiliste, c’est quand on gère ce qui n’est pas gérable.
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À sa liste des métiers impossibles, ou ingérables, Freud pourrait aujourd’hui ajouter celui de formateur. Voilà plus de vingt ans que me tourmente un trépied certes moins célèbre que celui de Delphes mais, pour moi, nettement plus préoccupant. Il avait été construit par les ingénieurs du Centre national d’équipement nucléaire, le CNEN, une unité d’EDF alors installée à Châtillon et dans laquelle j’avais animé l’action de formation que j’avais appelée Mise en expression. Le temps qui s’est écoulé m’aide à préciser l’intention qui était la mienne : aider à refondamentaliser le travail en entreprise ou, du moins, suggérer comment il pourrait être refondamentalisé si le salarié se percevait non seulement comme un travailleur, mais aussi comme un citoyen et comme une personne. Cette idée simple, dictée par la réalité immédiate quand on ne la réduit pas à des bilans, j’avais eu la surprise de la trouver à la fois chez Proudhon et chez Maritain, pourtant rarement d’accord. Par un cheminement d’inspiration maïeutique, je tentais de faire venir à la parole tout ce que, depuis longtemps, j’avais senti dans la conscience des travailleurs et dont les syndicats ne s’occupaient jamais, tant ils faisaient leur, même quand ils voulaient le nuancer ou le changer radicalement de signification politique, le productivisme autoritaire et machinique des directions : le sentiment accablant d’aliénation ou de déracinement qui irradiait l’existence des salariés, dans et en dehors de l’entreprise, l’inexprimable désir de briser leur enfermement, la volonté anxieuse, presque toujours refoulée, de chercher les moyens de cette émancipation. Tout cela était accompagné d’une critique explicite de l’idéologie managériale qui avait commencé à sévir dans les entreprises au début des années quatre-vingt et dont j’avais eu tout loisir de contempler les ravages. Aujourd’hui, après que l’attention du public a été attirée sur les souffrances physiques et psychiques de beaucoup de travailleurs, cette très vilaine chose est enfin mise en accusation. Je ne peux évidemment que m’en réjouir, mais ce n’est pas mon mauvais esprit qui me fait craindre qu’on ne s’en prenne guère qu’à ce qui, maintenant profondément incrusté, se trouve hors de portée de la critique et qu’on puisse ainsi doctement se dispenser de comprendre que le mal s’est à la fois universalisé, institutionnalisé et intériorisé.
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Le CNEN accepta très volontiers la Mise en expression. Fidèles à leur manière, les très compétents ingénieurs qui y travaillaient la mirent parfois en formules. C’est ainsi qu’ils inventèrent le trépied : le travailleur, le citoyen, la personne. Pendant de longs mois, j’entendis donc parler de ce trépied. Je doutais un peu de sa pertinence mais ma réserve resta discrète. Je savais bien que ces raccourcis étaient dangereux mais, en le signalant trop, je craignais de paraître émettre une critique formelle où mes interlocuteurs auraient pu voir une mise en question de leur manière de réfléchir. Sur le fond, il était évident à tout le monde que la Mise en expression avait fortement détendu le climat. On parlait, on parlait même beaucoup, et de tout, et de la meilleure manière. Les relations hiérarchiques se civilisaient : le directeur du Centre n’y était pas pour rien. J’avais toutes les raisons d’être content.
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Pourtant, avec le recul, je vois mieux ce que suggérait ce trépied et l’énorme contresens qu’il avait tout à la fois révélé et induit. Jamais je n’aurais proposé une telle image, même pas en supposant à cet objet les trois pieds d’inégale hauteur qui en auraient fait un accessoire surréaliste. Dans mon esprit comme dans toutes mes propositions, il ne s’agissait pas d’une juxtaposition mais d’un étagement, d’une hiérarchie. Le travailleur n’est vraiment le travailleur que si, en lui, le citoyen et la personne ne renoncent pas à leurs droits. Si, tout en étant le travailleur et parce qu’il l’est, il est toujours, en tant que citoyen, soucieux de rapporter à l’intérêt général son activité particulière et, en tant que personne, soucieux de la rapporter à son humanité elle-même. Autrement dit, la Mise en expression, je ne sais si quelques-uns l’auront senti, proposait à la fois un élargissement et une rupture d’équilibre : souci de la signification sociale du travail, confrontation de cette signification à la conscience personnelle. Et surtout, dans cette confrontation, surgissement de la personne : dans l’intérêt général, pour son honneur, et à ses risques. Le trépied ne suggérait rien de tout cela, mais seulement de s’installer plus confortablement dans l’entreprise. L’idéologie managériale aurait pu lui donner son brevet. Si je l’avais fracassé devant mes auditeurs, j’aurais mérité un peu plus le surnom de Savonarole que m’avaient décerné des dirigeants qui n’étaient fanatiques de rien, sauf de conformisme. Savonarole ou pas, leurs idées en auraient pourtant été clarifiées, ce que n’a pas permis ma trop grande prudence.
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Je serais vite contredit si je sous-estimais l’élan d’expression qui accompagna cette formation. Le point touché était bien celui qu’il fallait toucher. Il est apparu évident à tout le monde que le monde du travail avait besoin d’une réanimation fondamentale, juste le contraire de ce que commençaient à lui proposer la communication et les DRH. Mais la conversion suggérée était si radicale, si contraire à tous les usages, si révolutionnaire et en même temps si simple qu’elle resta presque entièrement lettre morte. Les suites données à la Mise en expression me furent une déception. Le formalisme revint en force, l’imagination se tarit. Comment aurait-il pu en être autrement ? J’avais rêvé d’ouvrir les portes de la prison, je n’avais fait que la rendre un tout petit peu moins inconfortable. Et donc, peut-être, plus efficace ? N’importe. Ce qui a été vu l’a été, voilà ce qui compte, c’est ainsi que s’ouvre l’avenir, sur d’infimes souvenirs qui, dans quelques consciences, survivent et, un jour, recommencent à tressaillir. Tout est payé.
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Je ne me suis jamais posé la question du monde. C’est elle qui s’est posée à moi comme elle se pose à ceux dont l’existence s’est construite sur des contradictions violentes, à la fois sociales et morales, à ceux qui ont eu la chance malchanceuse ou la chanceuse malchance de ne jamais pouvoir, malgré tous leurs efforts de mauvaise foi, se reconnaître dans un groupe, dans un camp, dans une équipe durable, encore moins dans des intérêts, des projets, des coutumes, et qui ont appris à vivre, sinon seuls contre tous, ce qui est impossible, mais avec de rares attaches étrangement solides qui lient ces contradictions comme un bouquet de fleurs sauvages. Ceux-là ne mettent pas beaucoup de temps à comprendre qu’ils n’ont aucune raison de pavoiser, mais il leur en faut un peu plus pour réaliser qu’ils n’ont pas non plus à se couvrir de cendres. Quelque part, en un point d’eux-mêmes où ils s’étonnent de voir peu à peu les autres s’inviter, ils devinent que leur rapport au monde est le bon, qu’ils ont décidément bénéficié d’une malchance chanceuse et que c’est la chance de ceux qui échappent à leur trouble qui est malchanceuse. Ils pensent cela, d’abord, et puis tout s’efface : c’est encore trop en dire, trop en penser.
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Les cadres dirigeants d’EDF, comme tous les responsables, avaient une obsession naïve : tenir les deux bouts. L’idéal, d’un côté ; la réalité, de l’autre. Avant que les choses ne se compliquent beaucoup au grand bénéfice des politologues, c’était plutôt leur main gauche qui tenait l’idéal et leur dextre qui agrippait la réalité, ou s’agrippait à elle. Ils n’étaient pas les seuls à penser ainsi, partout résonnait cette inoffensive turlutaine. Pour moi, elle est curieusement associée à des gens qui déjeunent, plus exactement à des gens qui en sont au milieu plus du repas, disons vers la fin du plat principal, juste avant le fromage. À l’instant, par exemple, où la côte de bœuf se trouve déjà bien attaquée, mais pas encore à l’os. Autrement dit, ce n’est là ni un propos d’affamés, ni un discours de repus. C’est le message de gens déjà bien nourris qui, ayant encore raisonnablement faim, se sentent en bonne position pour penser raisonnablement, et fêtent cette heureuse conjoncture en demandant – mais si, mais si, je vous assure, on la demande ! – une dernière bouteille, par exemple un Morgon.
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Les deux bouts ? De la chaîne, bien sûr ! Combien de fois me suis-je amusé à prendre un air plus ahuri que nature : « Les deux bouts de quoi ? » On ne peut pas tout expliquer, convaincre qu’on ne joue pas sur les mots. Il y a des instants où ça casse, voilà tout. Gentiment, tout discrètement, comme le dernier filament d’une ficelle usée. Tout ça n’arriverait pas si tout le monde parlait sérieusement anglais, je vous dis. Nous aurions un langage qui serait pour nous sans mémoire profonde, rien de mieux pour se dévitaliser. Qu’y puis-je ? Les deux bouts et la chaîne, ça va tellement bien ensemble chez nous ! Qu’elle est solide, qu’elle va vous saucissonner bien convenablement, bien citoyennement, bien démocratiquement cette chaîne deux fois torsadée par un idéal auquel on ne croit pas et par une réalité qu’on a bricolée de toutes pièces ! Celui qui veut dénouer ou délacer, il saisit un seul bout et tire dessus pour que ça lâche. Celui qui tient les deux bouts de la chaîne, c’est l’étrangleur.
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La romance des deux bouts, hymne des truqueurs ! Double mensonge. Double démission. Prosternation devant un idéal en sucre d’orge, reconnaissance inconditionnelle du n’importe quoi. D’un côté, le rototo de l’humain sublime, de l’autre, la grande poubelle. Entre les deux, l’injuste milieu, l’irresponsabilité agressive, la fierté de s’être deux fois planqué ! L’homme sans qualité, sans défaut, sans aspérité, sans faille. L’homme complet, café et pousse-café. Un sacré produit. Pauvre gars.
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Pas de fromage, merci, trop gras. Le dessert est trop sucré. Le café m’empêche de dormir. Je me sauve. Désolé, hein, je me sauve. À bientôt, à bientard ! Mais, dites-moi, on partage, n’est-ce pas ? Non, vraiment ? Tout est payé ? Ici aussi ?
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Les vivants existent, je les ai rencontrés. En vous rassurant, ils vous éveillent. En vous inquiétant, ils vous apaisent. Ils ne sont pas du monde, ils ne sont pas dans le monde. Ils sont au monde comme on est au courant, au courant du fleuve, au courant des autres. Ils vous entraînent tranquillement. Langage sans excès, sans prétention, humour léger, fluidifiant. Ils sont infiniment provisoires, amicaux par évidence. Aucune célébration du monde, aucun mépris non plus. Pour eux, c’est un gros chien pas fondamentalement méchant, mais qui peut l’être, il ne faut pas le perdre de vue, ce n’est pas lui qui commande. Sympathie lucide, complicité amusée : Couché, le monde ! Ces vivants-là ont une noblesse de simplicité. Ils vous prennent comme vous êtes et vous reconduisent à votre point de départ. Ils vous unifient en vous dédoublant : vous êtes bien celui que vous êtes, charges comprises, mais vous êtes aussi celui qui commence. Ils restaurent votre empreinte personnelle.

16 novembre 2018

Notes:

  1. Voir la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=HCIwzU8W96s

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