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Trahir la trahison

LE MARCHÉ LXVII

Quand sa complicité avec Péguy m’a sauté aux yeux, je ne pouvais que me désoler de ne l’avoir jamais évoquée avec Francis Jeanson 1. Leurs livres pourtant, derrière ma table de travail, échangent sans doute depuis longtemps des clins d’œil. À gauche, parmi les Péguy, Notre jeunesse et Notre patrie 2. À droite, au milieu des Jeanson, Notre guerre 3. Jusqu’à ce que, l’autre jour, dans Notre jeunesse, je retrouve ceci : « Quand par impossible un homme de cœur refuse d’entrer dans les jeux politiques, dans les abus de cette politique qui est elle-même un abus, […], les politiciens ont accoutumé de le nommer d’un petit mot bien usé aujourd’hui : volontiers ils nous nommeraient traître. […] Qu’on le sache bien, c’est ce traître que nous avons été et que nous serons toujours. C’est ce traître, notamment, éminemment, que nous avons toujours été dans l’affaire Dreyfus et dans l’affaire du dreyfusisme. Le véritable traître, le traître au sens plein, au sens fort, au sens ancien de ce mot, c’est celui qui vend sa foi, qui vend son âme, qui livre son être même, qui perd son âme, qui trahit ses principes, son idéal, son être même, qui trahit sa mystique pour entrer dans la politique correspondante, dans la politique issue, passant complaisamment par-dessus le point de discrimination. »
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Cette fois, je n’allais pas manquer les premières phrases de la conclusion de Notre guerre : « On nous a reproché de trahir. Mais notre seule « trahison », c’est d’avoir dénoncé et fait voler en éclats cette fausse communauté, formelle, juridique et toute en surface – sous le couvert de laquelle la réalité nationale ne cessait de se défaire, par un abandon chaque jour plus désastreux à l’amertume de l’impuissance et de l’échec. Et la véritable TRAHISON, c’est le reniement – actif ou par simple laisser-aller – des ressources profondes de ce pays, des seules chances de réalisation d’une communauté effective, de tout ce qui peut enfin constituer le vrai ressort d’une France au travail. »
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Tout y est, même cette France au travail qui aurait ravi Péguy, et qui ne renvoie ni aux solennités bourratives des médéfiens ni à quelque piteuse et noirâtre punition. J’ai vu Jeanson travailler, nous avons travaillé ensemble, c’était la fête, la fête en semaine, un mélange de ferveur et de sourire, il faisait de la réalité avec du rêve, jamais la moindre emphase, jamais d’indignation étranglée, plaisir de vivre, plaisir de penser, plaisir de fidélité, un brin d’ironie amicale quand il approuvait, une nuance d’humour quand il désapprouvait. L’exercice ne tenait qu’à un fil, mais il était solide.
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Voyons donc ce que ces traîtres ont dans la tête. Apparemment, ils s’entendent assez bien. Non pas des jumeaux, ni des frères, plutôt des cousins et des amis, mais que d’affinités ! On peut entrer dans le propos de l’un avec les mots de l’autre, chacun des deux textes appelle l’autre et le prépare. Quelque logiciel qu’on choisisse, un jeu de correspondances s’établit, une sorte d’étreinte amicale des pensées. Le lieu d’où parle Péguy conduit nécessairement au lieu d’où parle Jeanson. Et le lieu d’où parle Jeanson suppose nécessairement le lieu d’où parle Péguy. Ce qui, me semble-t-il, les réunit c’est d’avoir été, l’un et l’autre, extraordinairement présents à leur temps sans jamais se soumettre aux leçons que la myopie des importants prétendait lui infliger. Péguy croyait au Ciel, Jeanson n’y croyait pas. Comme Honoré d’Estienne d’Orves et Gilbert Dru y croyaient, comme Gabriel Péri et Guy Moquet n’y croyaient pas.
Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au cœur du commun combat
Péguy et Jeanson nous inspirent ensemble.
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Il faut en finir avec ce fantasme. Nous ne sommes pas devant le monde comme le technicien devant les cadrans de son tableau de bord. S’il en était ainsi, si telle était notre situation, nous n’aurions pas de quoi plastronner : le monde nous piloterait comme la machine pilote le technicien. L’idée d’un face-à-face avec le monde est une construction paresseuse et conformiste. En réalité, nous ne cessons d’osciller entre le monde et nous-mêmes. Nous ne pouvons nous imaginer ni vraiment sans lui ni vraiment avec lui. À la fois image et réalité, terrain de jeux et source d’inspiration, dépositaire de toutes les contradictions, il est tout ce qu’on veut, sauf la saleté qu’on en fait.
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Il n’est jamais notre seul paysage. Quand il sollicite notre attention, notre propre paysage intérieur est, lui aussi, sollicité. Entre le monde et nous se trouve ce point de discrimination dont parle Péguy – il l’appelle aussi point de discernement -, sorte de charnière vivante autour de laquelle s’organise ce que nous percevons du monde et ce que nous percevons de nous-mêmes. Ainsi, quand nous considérons l’Histoire, et donc la politique, notre regard ne peut jamais échapper à la sollicitation d’un autre versant du panorama – on l’appellera mystique, ou fondamental, ou poétique, ou autrement – qui nous tourne vers nous-mêmes. À l’inverse, si nous tentons de nous isoler dans la considération de nous-mêmes, nous sommes reconduits à l’Histoire et donc à la politique. Notre condition est donc, et restera, itinérante, hasardeuse. En un mot pérégrine : libre, mais étrangère. Il faut beaucoup de temps à un être humain pour admettre qu’il est un errant, pour garder un peu de sourire quand s’effritent sous ses doigts les prises qui lui semblaient les plus fiables. S’il y parvient, il lui faut encore échapper à l’illusion grossière d’être propriétaire de son corps et, pourquoi pas, sur le modèle mercantile, fabricant de ses désirs.
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On voit aisément comment, dans l’univers chrétien de Péguy, le point de discernement fait le départ entre le temporel et le spirituel. Rien de cela chez Jeanson, mais la nécessité d’une rupture avec l’Histoire et la politique n’y est pas moins présente. Le point de discernement, chez lui, c’est l’instant du surgissement de la liberté, l’instant où l’entreprise révolutionnaire rend les hommes « trop impatients pour se contenter du rythme de l’Histoire, trop exigeants pour admettre qu’il n’y ait rien d’autre à faire dans le monde – par hasard le leur – que d’y préparer, dans la résignation à leur propre échec, le triomphe de quelque lointaine humanité. » En effet, « sans cette impatience, la lutte se dégrade en vaine rhétorique, et chaque génération se sacrifie pour rien – ayant cessé d’éprouver en elle-même l’appel de cette liberté qu’elle prétend élaborer pour les générations suivantes. »
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Même et différente rupture avec la logique du monde, avec son rythme. Même et différente trahison objective de l’administration des choses. Même désobéissance à leurs administrateurs réifiés. Deux manières différentes d’affirmer la transcendance de l’être humain qui, aux yeux du monde bourgeois et de son double critique, apparaissent fort légitimement comme l’avers et le revers du même refus et relèvent donc assez naturellement de la même sanction et de la même punition. Tout cela est tout à fait logique. Tout cela va très bien. Tout cela est en ordre. Mais, plus tout cela est en ordre, plus éclate la nécessité de la trahison qu’on reproche à Péguy et à Jeanson, et plus en apparaît la vraie nature : il s’agit de la trahison d’une trahison, de la trahison d’une fidélité devenue, à force de silence servile, mensongère et honteuse.
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L’affaire Dreyfus, la Guerre d’Algérie : parmi bien des épreuves encore plus lourdes de conséquences, sans doute les deux plus singulières du siècle dernier, les plus singulièrement françaises. Dans les deux cas, la question posée à Péguy et à Jeanson par l’Histoire est la même et appelle la même réponse. Ce que soulève de mystique la défense de Dreyfus – parce que l’Affaire touche à l’essence même de l’humanité – Péguy ne veut pas que la politique le dévore, l’enferme dans la prison des idéologies, en fasse l’otage des partis. Pareillement, à ce que soulève de fondamental la Guerre d’Algérie, qui touche aussi à l’essence même de l’humanité, Jeanson conteste qu’il n’y ait que deux réponses possibles, celle du cynisme socialiste de Guy Mollet ou de Robert Lacoste et celle des rhétoriciens des intentions, des proclamations, des protestations, des indignations et des pancartes. Ainsi, tandis que Péguy s’oppose à ce qu’on noie la mystique dans la politique, Jeanson s’oppose à ce qu’on l’en exclue. Confondre et séparer sont deux manières de tuer, ou de ne pas aimer. L’un et l’autre, dans des situations inverses et au nom de visions du monde apparemment aussi différentes qu’il est possible, affirment la même exigence, la même impatience, la même conviction. Se faisant eux-mêmes témoins de ce qu’ils croient et de ce qu’ils désirent, ils choisissent de le manifester dans leur existence par la parole libre jointe à l’action intrépide et le mettent en œuvre, l’un et l’autre, par les moyens pauvres qui sont à leur disposition, les Cahiers et le Réseau.
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Ce dont ils témoignent, qu’on l’appelle comme on veut. Âme, cœur, conscience, fondamental, perception fine, urgence existentielle, générosité. L’essentiel est que le mot fasse surgir du vivant, de l’insolemment vivant, de l’irréfutablement, de l’imprévisiblement, du glorieusement (et pourtant du timidement) vivant, du lumineusement (et pourtant du mystérieusement) vivant, de l’amicalement (et pourtant du contradictoirement) vivant, de l’aventureusement vivant. L’essentiel est de comprendre que l’un et l’autre, quand ils répondent aux arrangements tactiques et à la plate résignation dont ils témoignent, le font en pensant comme ils sentent, en parlant comme ils pensent, en agissant comme ils parlent, opposant ainsi au bafouillage négocié des valets de chambre du On des individualités qui refusent précisément de déchoir en On. Qu’une trahison de ce genre ne soit rien d’autre, en effet, que la trahison d’une trahison, beaucoup de gens qui n’en doutent pas restent pourtant terrifiés par la cascade de conséquences qu’entraînerait pour eux-mêmes ce constat et hésitent à l’affronter. Bien orgueilleux celui qui les accablerait. Ils comprendront un jour ou l’autre qu’il n’y a au fond rien d’étonnant dans l’aventure de Péguy, rien d’étonnant dans celle de Jeanson. Que l’étonnant, c’est que nous les trouvions étonnantes et que nous soyons là à les analyser, à les commenter, à les admirer révérencieusement, à bader devant elles comme des cruches.
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Et nous ne nous étonnerions pas de la vie que nous menons ?
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Notre patrie. Notre jeunesse. Notre guerre. Le nous est naturel à ceux dont la tâche première, sur cette terre, est de s’éprouver vivants. Ce n’est pas le nous des vendeurs, ni le nous des estrades, ni le nous des vestiaires, ni le nous de l’équipe, du club, du clan, du gang. Ce n’est pas le nous des vertueux. Ni le nous des familles. Ni le nous des libérés. Ni le nous des malins. Ni le nous des victimes. Ni le nous des copains. C’est un nous vaste et intime qui se renouvelle comme la mer.
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Un nous paisible et violent quand monte le lait de la colère, du refus, de la révolte, de la rage. Pas un nous pédagogique. Pas un nous de conférencier, disert et explicatif. Un nous sinistré et fervent, brûlé par toutes sortes de feux, feux du dedans, feux du dehors. Non pas un nous présentable. Non pas un nous représentable. Le nous de la solitude habitée.
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Les vertus que nous aimons chez les autres en disent long sur nous-mêmes. Les âmes trop sensibles qui sont encore froissées par les colères de Péguy doivent lire ce portrait de Jaurès orateur qu’il traça au temps où ils étaient amis : « Autant il avait de joie exubérante et saine, autant la joie florissante s’échappait de son corps, de ses mains et de ses yeux quand il parlait pour convertir, autant ceux qui le connaissaient bien devinaient en lui un arrière-plan de sincère tristesse quand il parlait pour combattre. Jamais il ne s’est profondément réjoui de ces ignominies bourgeoises qui paraissent illustrer la doctrine socialiste et qui paraissent avancer l’heure de la révolution sociale. Sans doute le sursaut d’indignation que donne à tout homme juste le spectacle d’une scandaleuse injustice bourgeoise pouvait lui sembler un facteur de la révolution sociale. En ce sens il pouvait, dans la fièvre du combat, crier la joie amère qu’il avait à voir la société ennemie s’enfoncer ainsi dans sa pourriture et précipiter sa propre ruine. Mais comme on sentait bien que cette joie de fièvre et d’amère indignation n’était pas entière, n’était pas son habituelle et innocente joie de convertisseur 4! »
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Discernement de Péguy. Ce qu’il aime dans Jaurès, c’est cette amitié pour les êtres que rien ne peut enfermer, ni l’équipe, ni le parti, ni les opinions, cet en deçà ou cet au-delà de la militance qui lui donne son sens, sa noblesse, sa gratuité, son souffle. Détestation des inquisiteurs et des fichiers. Mais aussi détestation des arrangements, des politicailleries. Quand le même Jaurès enfermera l’affaire Dreyfus dans la politique, quand cet antibourgeois en fera ainsi une affaire bourgeoise, une affaire bourgeoise de gauche, la colère, protestation des grands fonds, sera à la mesure de la déception. Cette trahison-là, pour rouvrir l’espace ainsi fermé, il n’y aura plus d’autre choix que de la trahir. Il faudra trouver en soi, pour le rendre au monde, l’espace qui lui a été volé.
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Je parle de Péguy, je pense à notre présent. Un petit praticien du vide feint de s’épouvanter : la France est en crise alors qu’autour d’elle les bons élèves profitent et font leur lard. C’est lui qui m’effraie, pas ce qu’il raconte. Qu’il est sot ! Comme ce qu’on fait de ces gens-là est sot ! Ces fabriques d’importants, définitivement stériles, accueillent beaucoup de jeune intelligence mais, loin de la cultiver, l’alourdissent ou la dessèchent.
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Entre le monde et moi, ce point de discernement, cette charnière discriminante par quoi, grâce à quoi, tout à la fois je m’affirme et m’efface. Et si je l’oublie, ce point ? Cette charnière, si je la fais sauter ? Qui suis-je, alors ? Un héros, peut-être ? Un aventurier ? Une machine particulièrement désirante ? Un créateur ? Je suis un fou qui affole le monde, qui divise la vie contre elle-même. Je suis un joueur écrasé par son échec qui n’a d’autre réponse à ses pertes que des pertes plus grandes. Ce qu’il ne fallait pas séparer, même dans la contradiction, ma conscience et le monde, mon ressentiment jouit de le disloquer. Ce que je suis ? Un pauvre homme qui a peur de lui-même, que terrifie et met en déroute le moindre désordre qui le traverse, de l’esprit ou de la chair, un niais qui rêve d’une vie sans blessure. Celui-là que finissent toujours par fabriquer les clans et les clubs, de quoi qu’ils se réclament.
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Le point de discernement, la charnière discriminante ne sont pas des dispositifs de sécurité, des sonnettes d’alarme. Ce sont de puissantes batteries qui mettent constamment en tension nos relations avec le monde, qui sollicitent en nous toutes sortes d’énergies, et même celles que nous préférerions ignorer, qui nous conduisent à nous-mêmes en nous écartant impitoyablement de l’idée que nous nous faisons de nous. Ce point, cette charnière, c’est comme un moteur, quelque chose comme un jaillissement lumineux bifide qui projette sa lumière sur nous et sur le monde, qui nous introduit dans son intimité en même temps qu’il nous écarte de lui, qui nous propose paradoxalement, en l’éloignant de nous, d’en prendre une vision toujours plus vaste, toujours plus ample. Celui qui oublie le point de discernement, celui qui fait sauter la charnière, le voici à l’instant le gentil citoyen d’une démocratie tiédasse et poussive. Il s’écrie, sur le ton qu’il faut, que le monde est un désastre. Il avoue qu’il participe lui-même de ce désastre. Ses faux aveux, ses fausses confidences, sa fausse sincérité, tout est compris dans son forfait-citoyenneté. Il ne doute pas un instant que la lucidité collective s’édifiera sur les aveuglements individuels, l’affirmation collective sur les dénégations individuelles, la vérité collective sur les mensonges individuels. Il espère une mort aussi confortable que la vie qu’il ne vit pas,
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Quelque chose s’est brisé dans l’attelage des mots et des choses. Ils n’ont jamais été moins libres que depuis qu’ils font chambre à part : condamnés à se répéter éternellement, à s’auto-engendrer, ils sont soumis comme jamais à des forces élémentaires, intraitables, inhumaines. Les mots n’embrayent plus sur les choses, les choses n’appellent plus les mots. Pour donner le change, les mots se font moralisateurs, une manière de mimer l’action. Et l’argent pousse de gros soupirs, comme s’il cherchait du sens, l’idiot. Rien à attendre de mieux de la politique, de celle-ci ou d’une autre, la difficulté est hors de sa portée. Un seul reproche à faire à nos bricoleurs : ils font semblant, ils ne veulent pas avouer qu’il faut chercher ailleurs, ça leur fait trop peur. S’ils ne se décident pas à rendre leur tablier et à rentrer dignement dans leur douar d’origine, comme Cincinnatus ou Lamartine, il leur faut dire au peuple, à chacun des individus qu’on rassemble arbitrairement dans ce mot ambigu, qu’ils continueront à assurer, dans l’intérêt de tous, les tâches qui leur ont été confiées, mais que désormais, pour l’essentiel, c’est à ceux qu’on appelle citoyens de parler, que la politique est devenue leur affaire, et qu’on va, sur ce point, violenter, sans la moindre hésitation, la logique de la société technocratique. Que les questions qui se posent sont trop fondamentales pour relever de la compétence de simples représentants. Il faudrait en somme qu’on comprenne, sans se fâcher, sans le leur reprocher trop méchamment, que les bricolos, tous les bricolos, sont à court d’idées, forcément à court d’idées. Il faudrait déclarer ouverte une période d’incandescente liberté, proclamer les grandes manœuvres de la liberté et que les citoyens s’en saisissent sans s’en laisser déposséder par personne, par les gargouillis d’aucun machin, et surtout pas par leur trouille, par leur frousse, par leur pétoche.
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C’est rêverie ? Personne ne rendra son tablier ? Le peuple se taira en braillant ? Possible. Probable. Alors il faut creuser plus profond, descendre plus profond, s’installer plus profond. Regarder mieux. Apprendre à trahir plus profond la trahison.
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Quand ils hésitent à rendre leur tablier, nos bricolos ont, il est vrai, une excuse de première. Voyez leur geste las en direction d’un groupe de jeunes fantômes tout de noir vêtus, grands élèves des anciennes écoles gavés de marketing, abrutis de gestion, ivres de petitesse, à qui l’on a appris que le prendre, le tablier, l’arracher à d’autres, s’en ceindre rageusement les reins, et l’esprit, et le cœur résume la vérité du monde, la gloire de vivre et la grandeur d’exister. Laisser la place à ceux-là ?
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Les cartes Vermeil, disent-ils pour désigner les plus anciens des politiques. Imagine-t-on Hugo, Jaurès, Herriot ainsi traités ? Même si ces produits sont en rupture de stock, la jeunesse est inquiétante quand, ironisant sur les vieux, elle anticipe sa propre défaite. Il me rasait puissamment, bien sûr, ce M. Couvrat, ancien avocat ou magistrat je ne sais plus, quand, sous le grand marronnier du patronage, il me racontait sa vie, sa guerre, ses procès, jusqu’à ce que la fatigue me fasse danser d’un pied sur l’autre. J’essayais parfois de l’éviter, c’est vrai. Me moquer de lui, jamais. Bizarre. Jeune, j’ai toujours senti un lien profond avec les vieux. En partie – en partie seulement -, parce qu’ils soulignaient ma jeunesse. Mais aussi parce qu’ils me libéraient de la crainte de la perdre, qu’ils attestaient une permanence, qu’ils me donnaient du champ, de la profondeur de champ. Parce qu’ils me laissaient le temps de regarder fumer la soupe, de tourner un peu mon assiette. Ma vie n’était pas à bouffer.
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Personne n’y pourra rien changer, jamais, nulle part. Le gratuit, c’est plus fort que le payant, plus vrai, plus heureux, plus amusant. Le payant, quand il parle d’autre chose que de lui-même, c’est toujours légèrement à côté. Le gratuit peut parler du payant : ça le fait rigoler. Le payant ne peut pas parler du gratuit : ça le fait enrager. Pour le payant, le gratuit est un payant de grand luxe, un payant qu’il ne peut pas se payer. C’est pourquoi le discours du payant tourne en rond, c’est pourquoi il essaye de se déguiser en gratuit, c’est pourquoi ça ne marche jamais.
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Comment il a été sérieusement proposé à des bambins de la maternelle ou à des enfants du cours préparatoire et du cours élémentaire de réfléchir aux relations des petites filles et des petits garçons de leur classe en étudiant la toile célèbre de Renoir Madame Charpentier et ses enfants, je ne pose la question que pour avouer que je n’en ai pas la réponse 5. Pourquoi, du toboggan sur lequel on les a lancés, ces malheureux écoliers voient-ils défiler les considérations de Mme Astrid de la Motte sur les knickerbockers, le Prince impérial à Fontainebleau, les pantalons bouffants d’Amelia Bloomer, le vélo d’homme de Lisette, notre célèbre championne de 1890, sans compter mille et une explications sur le peintre et sa toile, sur ce qu’il a fait du corsage baleiné de la dame et des bandes bouillonnées de sa jupe, tout cela pour leur faire observer que le petit Paul est habillé en fille, qu’il porte la même robe que sa pauvre sœur Georgette qui restera, elle, condamnée à ce triste sort quand Paul rejoindra le clan glorieux des hommes pantalonnés, pourquoi les petits élèves devraient déduire de ce pastis non pas, certes, que l’auteur de cette épopée pour maternelle est muette, mais qu’il faut d’urgence libérer les petites filles de la classe, probablement sonnées par ces révélations, des abominables souvenirs qu’elles réveillent en elles, pourquoi j’arrive au bout de ma phrase presque aussi épuisé qu’à la fin du document sans avoir saisi un traître mot à l’histoire mais, sinon convaincu, du moins définitivement vaincu, questions, questions, trop de questions… Tel ce militant FLN tombé aux mains des paras, et qui pensait s’en tirer moins mal en hurlant à tue-tête qu’il s’appelait Ferhat Abbas, j’accepte tout, je reconnais tout, je me repens de tout. Je ne poserai qu’une question à Mme Astrid de la Motte. Pourquoi écrit-elle ceci à propos de cette Madame Charpentier dont Proust disait – elle regrette sans doute de l’avoir su trop tard – qu’elle était une « petite bourgeoise ridicule » : « On pourrait la comparer aujourd’hui à Françoise Nyssen, la présidente du directoire des éditions Actes Sud, dont le fondateur était son père, Arthur Nyssen. Cette maison d’édition publie de grands auteurs tels que Paul Auster, Alice Ferney, Nancy Houston (prix Femina en 2006), Jérôme Ferrari (prix Goncourt en 2012) ou Jeanne Benameur (grand prix RTL-Lire en 2013). » À Dieu ne plaise que je mette en doute, un seul instant, les qualités et les mérites de Mme Nyssen. Toutefois, est-il vraiment nécessaire à une réputation si bien établie que la maternelle de Forléans, le cours préparatoire de Marimbault, le cours élémentaire de Vollore-Ville, les garçons de Volmorange et les filles d’Avize, les bambins d’Avoine et les bambines de Vallerange, les écoliers d’Ainval-Septoutre et les écolières de Mongibaud, les élèves de Fain-la-Folie, d’Aumur et d’Andance  (je sais presque par cœur Le conscrit des cent villages) chantent ses hauts faits et soutiennent sa renommée ?
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Vous aurez beau dire et beau faire, cette petite bière acide et molle n’enivrera pas l’époque. Du tableau que vous commentez, il restera deux choses : une bourgeoise ridicule en beaux affûtiaux et l’œuvre d’un grand peintre. Le reste, quelque air offensé que vous preniez, n’est rien, il est misérable d’y chercher votre pitance, votre piteuse pitance. Vous voulez l’égalité ? Montrez aux enfants, à vos risques, ce que la putasserie des temps leur propose, apprenez-leur à s’en libérer, chassez de leur tête et de leur cœur les vilenies qu’on y entasse. Vous voulez l’égalité ? Imposez-leur d’abord l’exemple de votre liberté, aucune inégalité n’y résistera, ni celle des sexes ni une autre. Vous ne ferez pas vivre une jeunesse en remâchant, en rabâchant, en ruminant, en dégustant vos aigreurs jouissives et compliquées. Personne n’est pur, pas même vous. Corvée de balayage, comme tout le monde. « L’adversaire n’est pas tout mauvais, l’ami n’est pas tout bon » disait encore Francis Jeanson sans voir là une raison de se décourager. Il ne suffit pas de miauler trois minutes sa cause pour se trouver revêtu d’intouchabilité. La mondanité des opinions est encore plus bête que celle des petites cuillers.
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N’avoir le culte de rien. L’étude des grands textes, si fortifiante qu’elle soit, n’est pas une potion magique. Quand une grande école de commerce se donne clairement pour but, par le moyen d’un processus que des observateurs ont appelé l’alternation, d’arracher leurs nouveaux étudiants aux passions littéraires ou philosophiques dont les prépas leur ont fourni la tentation pour les plonger dans ce que son conformisme tient pour la réalité, à savoir l’activisme lourdement désespéré des affaires, ne pas hurler au viol de la culture et ne pas saisir cette occasion de se faire le champion de je ne sais quel intellectualisme ou de quelque esthétisme. Là-dessus, pour ce qui me concerne, Montrouge veille au grain, et y veille bien. Si j’enrage – car j’enrage -, si je me bats – car je me bats -, ce n’est pas pour défendre un rôle social. Si je devais résumer en quelques mots mon expérience de la bourgeoisie cultivée quand, jeune homme pauvre entièrement étranger à ses pompes et à ses œuvres, mes études classiques me l’ont fait découvrir, je dirais ceci : les reliques sont magnifiques, l’âne qui les transporte en est bien un : il rue et il est soumis. Il ne m’a jamais fait oublier les reliques, elles ne l’ont jamais justifié.
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Alternation. De quoi s’agit-il ? De faire passer de la littérature et de la philosophie à l’économie, voire à la gestion, les étudiants qui le souhaitent ? Très acceptable. De les protéger de l’enfermement que peut favoriser une culture classique minoritaire et de les aider à entrer de plain-pied dans le monde où ils vivent ? Rien à objecter.
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Mais le fond de cette culture classique, quoi qu’il en soit de ceux qui l’enseignent et de ceux qui l’étudient, la trace qu’elle laisse quand, à une période de sa vie, on l’a vraiment méditée, c’est la qualité de liberté que suscite sa gratuité, son absolue gratuité. Il n’y a rien à gagner à lire les grands textes, rien en tout cas qui se puisse évaluer, mesurer, comptabiliser, jalouser. Si l’importance accordée aux examens et aux concours n’est pas une poussière insignifiante que vingt lignes d’un grand auteur suffisent à dissiper, c’est qu’on n’a rien compris, rien de rien. C’est qu’on veut faire du payant avec du gratuit : erreur 58781. La culture classique tient tout entière dans le forum qu’elle installe en secret dans l’esprit de ceux qui en bénéficient. Ce qui arrive à leur vie et ce qui s’agite dans leur tête entre en consonance avec des expériences venues de très loin qui l’accueillent et l’interrogent, transcrites dans des textes à qui l’art d’écrire a conféré une double dimension d’universalité et d’intimité, d’autorité et d’amitié, que toutes les âmes, à travers le temps, reconnaissent.
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Aucune incompatibilité entre la culture classique et les tâches qui se rapportent à la vie économique, au commerce, à l’administration. Imagine-t-on les auteurs grecs et latins entièrement étrangers à ces soucis ? Si certains d’entre eux, particulièrement fortunés, ont consacré l’essentiel de leurs forces aux belles-lettres et aux arts (mais, au fait, n’est-ce pas encore le cas ?), beaucoup d’autres, comme nous disons si aimablement, ont plongé leurs mains dans un cambouis ou dans un autre. Il est arrivé à Platon de vendre de l’huile. Horace a été secrétaire au trésor. Cicéron était avocat. Plaute fut charpentier et machiniste de théâtre. Sophocle a été gestionnaire. Sénèque fut conseiller politique. Ovide magistrat. Tacite, Salluste étaient des hommes politiques, comme bien d’autres. Euripide, fils d’un petit commerçant, s’entraînait dur à l’athlétisme et à la danse dont il voulait faire son métier. Pourquoi, comme se le demande avec raison Yves-Marie Abraham 6, une école de commerce voudrait-elle donc « resocialiser les élèves, les amener à passer d’un monde à un autre et obtenir de leur part, au terme du processus, une adhésion pleine et entière à la réalité managériale. » ? Pourquoi changer le logiciel quand il suffit d’ajouter des fichiers ?
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Mais les managers ont raison. Ajouter des fichiers ne suffit pas, il est nécessaire de changer le logiciel. Il y a une contradiction radicale, insurmontable, entre la culture classique et ce qu’ils proposent. Un gouffre qu’aucune amabilité, aucune séduction, aucune rouerie ne comblera jamais. La culture classique, faite de liberté, est un apprentissage de la liberté. Le management, né de la contrainte, est un apprentissage de la contrainte. Quand, sous prétexte de les familiariser avec l’entreprise, on invite les étudiants à jouer aux managers, on ne leur apprend pas à découvrir la réalité mais à la modeler et à la soumettre ; on ne leur montre pas sa diversité et sa complexité, on ne les aide pas à la comprendre et à l’aimer : on leur souffle les procédés et les trucs qui leur donneront le goût de la dominer et l’illusion qu’ils y parviendront, trucs et procédés qu’ils ne manqueront pas, on l’espère, de s’appliquer à eux-mêmes en sorte que le projet servile soit mis en œuvre, comme il convient, par des esprits serviles. La culture classique s’accommode parfaitement de l’entreprise, de la technique, de l’organisation, de la production, de la hiérarchie : elle est l’ennemie mortelle, irréconciliable, du management et des managers. Parfois, quand un banquet a réveillé en eux des émotions, ils la célèbrent sur ce ton ampoulé qui signe l’insincérité. Parfois, ils la travestissent en une décoration ridicule. Mais, au fond, ils lui déclarent toujours la guerre, la guerre totale, surtout quand gronde en eux la honte sourde d’avoir bénéficié de ses largesses. Aucune coexistence possible entre la culture classique et l’idéologie managériale. Guignol qui prétend le contraire. C’est bien une conversion, comme l’écrit Yves-Marie Abraham, que les managers cherchent à provoquer chez les étudiants issus des filières classiques. Ils veulent qu’ils changent radicalement de références. Ils veulent qu’ils reconnaissent la « pleine consistance » de l’univers de l’entreprise. Ils veulent qu’ils s’inclinent devant son « inévitabilité ». Ils veulent qu’ils fassent allégeance au destin le plus épais et le plus stupide qui soit : le pouvoir de l’argent. Pourquoi ? Parce que. Aucune raison sérieuse. Comme dans toute tyrannie, la plus effrayante des passions : les esclaves ont besoin d’esclaves.
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Faire semblant. Jouer à faire semblant, mépriser le jeu, donc la vie, donc l’amour, donc la foi. Il faut lire le management naïvement, un peu comme l’histoire de la pomme dans le Jardin. Une minuscule démission originelle au plus secret du secret et tout est faux, les projets deviennent absurdes, les ambitions grincent, la joie est mitée, les voix se fêlent, le plaisir brandit des pancartes, l’étroit pourrit tout, plus c’est beau plus vite ça se corrompt, personne ne peut plus pardonner personne. Un machin a été placé sur la vie pour qu’elle n’accède pas à certaines fonctionnalités. Le management, ou la pensée châtrée. (Comme Shadow, ce brave gros père de chat qui s’aplatit tel un tigre dès que le vent fait bouger une feuille. Il a un ennemi, Shadow, il faut raconter ça à Mme Astrid de la Motte, un matou tout noir, comme celui de Montmartre, qui le persécute en poussant des cris affreux. La voisine le chasse comme elle peut. Normal, me dit-elle, il est entier, il est mauvais.)
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Il est mauvais parce qu’il est entier. Beau sujet de controverse. Mais on ne m’a jamais placé dans l’oreille un filtre freudien. Je pensais aux managers que j’avais connus, à leurs efforts pour rassembler et réunir sous la houlette de leur fonction, de leur rôle dans l’entreprise, tous les aspects de leur existence, à totaliser comme disait Francis Jeanson. Les voir se contraindre à ce point et s’obliger à en paraître heureux était un spectacle parfois ridicule, parfois touchant, toujours un peu effrayant. Je les sentais aux prises avec une passion irrésistible et puérile qui rejoignait presque toujours, d’une manière ou d’une autre, ceux qui voulaient lui échapper ; les vrais résistants le payaient très cher, leur marginalisation les angoissait, leur angoisse les marginalisait.
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On ne fait pas sans danger d’une fonction le centre de sa vie. J’observais comme ils étaient dépourvus quand frappait le malheur, le vrai malheur. Ils semblaient s’absenter d’eux-mêmes comme si souffrir était une séquence manquée, une erreur de programmation, un temps mort. J’entends encore leur silence à ces instants-là, une sorte de fraîcheur les frôlait, qu’ils chassaient. Enfermés volontaires dans la cage de Faraday de ce rationnel qu’ils imaginaient raisonnable, ils avaient parié de faire entrer toute leur vie dans cette prison, d’oublier le point de discernement, de bricoler la charnière discriminante, de basculer tout entiers du côté des choses mesurables et des résolutions simplistes, de tirer un trait sur eux-mêmes. J’observais comme ils parlaient de la musique, du théâtre, des livres. La culture semblait pour eux une périphérie aimable et badine, le repos du marcheur. Même ceux qui en parlaient le mieux semblaient n’y entrer jamais. Entiers, ils se voulaient entiers, au sens où c’est impossible, au sens où c’est la définition de l’enfer. Ils voulaient ignorer qu’ils manquaient d’un manque ; quand le soupçon leur en venait, ils redoublaient de volonté, d’énergie, de discipline. Leur malheur me mettait en colère. Sans doute parce que j’étais comme eux. Mais aussi parce qu’il faisait du mal.
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Pauvre homme celui qui, lucide sur la faiblesse de ses semblables, en conçoit secrètement un grotesque sentiment de supériorité. Mais pauvre homme aussi celui qui, conscient de ce danger, en tire lâchement prétexte pour se taire.
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Si je cherche ce qui me relie le plus profondément à mes semblables, je ne trouve ni les appartenances ni les opinions, ni même les inclinations, mais une solidarité très mystérieuse, sans aucun rapport avec ce qu’on désigne aujourd’hui par ce mot, et qui a vaguement à voir avec les tranchées, la boue, l’air, le ciel. Le sentiment de partager la même situation ordinaire sur laquelle se greffe de l’extraordinaire. Du banal et du poignant. De l’évident qui est lui-même mystère. Je ne parle pas seulement de l’euphorie qui nous saisit dans une circonstance heureuse. Je parle de ce à quoi la laideur et le dégoût eux-mêmes, pourvu que nous en ayons le cœur, peuvent nous conduire.
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La première fois que j’ai éprouvé le sentiment terrible du déjà mort, plus redoutable que la vue d’un cadavre, j’avais onze ans, je venais de quitter le Cours Saint-Jacques de Montrouge, j’arrivais au Lycée Montaigne. Je dois cette expérience à deux ou trois petites racailles grandes bourgeoises, de pauvres gosses dont je ne savais que haïr le cynisme, la fatuité, l’air de distinction soumise qu’ils arboraient devant les professeurs et l’infâme vulgarité où ils se vautraient dès qu’ils avaient tourné le dos. Ce qui me troublait le plus n’était pas ce qu’ils étaient mais ce qu’ils semblaient ne pas être. Ce qui leur manquait plus que ce qu’ils montraient. Leur vie était déjà vieille, comme s’ils avaient commencé par la mort. Ils étaient condamnés à jouer faux, il n’est pas de châtiment plus sévère. Derrière les voyous du HBM se profilait un destin, on voyait dans leurs provocations l’image inversée d’un désir : les riches voyous de Montaigne semblaient avoir déjà été vidés de tout et n’avoir d’autre envie que de se débarrasser du reste.
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Ils m’ont d’abord fasciné. Puis je les ai haïs et méprisés. Le temps a passé. Si je dis qu’ils ne m’inspirent plus rien, je ne dis pas qu’ils me soient indifférents. Ils désignent. Ils me donnent envie de parler. Non pas contre eux, non pas contre un souvenir. Peut-être sont-ils morts. Peut-être ont-ils vécu comme des misérables. Ou comme des héros, ou comme des saints. Je ne sais qu’une chose. Il ne faut pas avoir peur de l’horreur du monde. Il faut s’en laisser imprégner, l’attirer dans le piège de soi-même. Et parler. Il faut parler ce monde, le parler avec son cœur. Non pas commenter, non pas jacasser. Du fond de soi, parler et, quand on sent que parler n’est plus une parole, se taire. Parler. Avec amitié. Avec colère. Avec l’amitié de l’amitié et l’amitié de la colère. Nous voyons bien que le monde sonne creux, que la politique sonne creux, que l’enseignement sonne creux, que la culture sonne creux, que la vie elle-même commence à sonner creux. Tout le monde le sait, tout le monde tâche d’y remédier. Le problème, c’est que plus on veut injecter du plein dans ce vide, plus il sonne creux. Assez normal, si je puis me permettre. Sans doute n’a-t-on pas assez observé que ce qui fait sonner juste un être humain, ce n’est pas ce qui entre en lui, c’est ce qui en sort. Les élites ne savent pas ça, elles ne cessent de se remplir. Devenir une zélite, lugubre perspective !
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Et si la crise, ce que nous appelons la crise, c’était à la fois une condamnation radicale de ce monde en toc et une invitation à commencer, à commencer dans les grands fonds, dans les hauts-fonds, dans les bas fonds ?
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« On veut se sentir essentiels. » dit une jeune femme à la radio, au nom des greffiers en colère. Essentiels comme greffiers ? Pourquoi ? Essentiels à quoi ? On ne demande pas l’essentiel à son métier, on lui en donne un peu, plutôt ; si c’est un métier honnête, qui aime la liberté, il vous le rend au centuple ; dans le cas contraire, bien le bonsoir. J’avais toutes les raisons de ronchonner, je n’ai pas raté l’occasion. Mais la voix était sincère, les mots n’inventaient pas l’émotion, j’étais d’accord avec quelque chose. Parce qu’elle mettait tout sur la table, tout son embrouillamini, et que l’embrouillamini des autres me rassure sur le mien. Elle ne trouvait pas son émotion dans les mots comme ses chemises dans l’armoire. Ses mots ne sortaient pas de la boîte à outils, ce n’étaient pas ces trucs émotigènes que l’on choisit dans la trousse selon qu’on a intérêt à faire pleurnicher l’auditeur, ou vibrer, ou frémir, ou s’attendrir, ou s’indigner. Les vins, je les confonds pas mal, sauf le morgon. Les mots des autres, je les repère, ceux de cette femme n’étaient pas chargés de faire le job, j’aime ça.
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« On veut se sentir essentiels. » Tout son chaos est là, à fleur de peau, merci. Elle ne parle pas comme une zélite, elle ne nous terrorise pas avec de la clarté opérationnelle. En cinq mots, sans s’en rendre compte, elle dit son adhésion inconditionnelle au système et son refus radical du système. Qu’elle est fascinée. Qu’elle est révoltée. J’entends Jeanson approuver : « Bon début ! Tu la connais ? » Vive le chaos qui n’est pas un désordre. Vive le chaos qui est de l’ordre en genèse. Vive le chaos et, au cœur du chaos, vive l’étincelle d’amoureuse exigence qui ne se laisse jamais voir toute nue et qui, en douce, le sauve, l’inspire, l’ordonne, l’accouche. Vive le chaos qui trahit la mort.

(24 octobre 2014)

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Notes:

  1. Voir le Marché XLIII
  2. L’un et l’autre dans la Collection blanche de Gallimard.
  3. Publié, en 1960, par les éditions de Minuit, ce livre fut saisi huit jours plus tard pour provocation à la désobéissance. Il a été réédité en 2001 par Berg International Éditeurs.
  4. La Préparation du congrès socialiste,  Cahiers de la Quinzaine, février 1900
  5. http://www.cndp.fr/ABCD-de-l-egalite/fileadmin/user_upload/doc/fichepedagogique_madamecharpentieretsesenfantsparaugusterenoir.pdf
  6. Abraham Yves-Marie, Du souci scolaire au sérieux managérial, ou comment devenir un HEC, Revue française de sociologie 1/ 2007 (Vol. 48), p. 37-66

Bigoterie citoyenne

LE MARCHÉ LXIV

 Ne larmoie pas en souriant.
Blaise Cendrars
 

Ce sculpteur, il y a bien longtemps, vu à la télévision. Il travaille la matière plastique en fusion. Elle descend lourdement un plan incliné avant de s’affaisser sur la table de métal où, les mains fortement gantées, il a quelques secondes pour la modeler. « En si peu de temps, s’étonne le journaliste, vous pouvez concevoir une œuvre ? » « Je ne conçois rien du tout, répond-il. Je regarde la matière plastique. Elle ne coule jamais de la même façon. Je me pénètre de sa manière d’être et, autant que je le peux, je l’aide à prendre la forme qu’elle me semble appeler. »
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Quelle meilleure image de l’éducation, de la formation, peut-être même de l’amitié et de l’amour ? À cela près, bien sûr, que, là, rien n’est inerte, que tout y est réciproque, que l’œuvre y demeurera inachevée, qu’il ne s’agit pas d’œuvre, d’ailleurs, mais de transmission de la vie, de célébration de la vie. J’aurai toujours eu comme en surplomb ce rêve de formateur, discutable comme tous les rêves, qu’alimentait déjà, à quinze ans, dans la colonie de vacances, mon rôle de moniteur. Je ne sais rien de plus beau, de plus vrai que l’attention que l’on porte à ceux à qui, comme on dit en italien, on veut du bien. Là-dessus, autant essayer de faire vaciller le granit, je ne bougerai pas d’un iota, et si le monde entier me contredit, le monde entier est idiot. Amare est velle bonum, aimer c’est vouloir le bien, et merde ! [Toutefois, à l’abri de ces crochets, je dois reconnaître que c’est rarement dans les lieux d’importance que cette formule m’est sortie de la bouche. Elle s’acclimate mal à un conseil d’administration, à une réunion d’anciens combattants, à un bureau de vote le soir du dépouillement. Amare est velle bonum, voilà une idée qui ne me viendrait pas non plus en lisant Le Nouvel Obs ou le Monde de Nathalie Nougayrède, la dame qui « ose les valeurs ». Les pensées de ce genre sont faites pour les cimes et les souterrains, pas pour le Grenelle des bonbons à la menthe ou la modernisation de la poste. Les jardiniers sont formels. Ces vérités-là, si on ne les laisse pas dans les couvents, où personne ne les fatigue, il faut les planter en pleine terre, même un peu fangeuse, dans des endroits beaucoup moins pieux où elles donnent d’étranges fleurs montées des profondeurs, de profundis comme on dit aux enterrements en croyant que c’est triste. L’ambiguïté, je vous jure, c’est la copine du vrai : et le trouble, c’est le terreau du simple.]
Ξ
L’attention à l’autre. Pas pour lui renouer son cache-col. Pas pour l’aider à préparer son entretien d’évaluation. Pas pour le protéger de la souffrance, c’est risible. Ni de la connerie, elle est en nous. Ni de la solitude, on l’y enfoncerait. Pas pour le comprendre, surtout pas pour le comprendre. Pas pour le convertir. Pas pour le rassurer. Pas pour le sauver, c’est grotesque. Pas parce qu’il le faut. Pas par humanisme, pas par compassion, ces fourriers de la volonté de puissance. À cause d’une espèce particulière de fun très menacée dans nos régions : le voir arriver tout faraud sur le plan incliné, le voir glisser, déraper, dégringoler, pirouetter comme un ours en peluche ; considérer, en le contemplant, que le cassage de gueule est inéluctable et imminent puis, soudain, se laisser attraper par quelque chose d’inattendu dans sa manière d’aller à la catastrophe, ou de touchant, ou de drolatique, ou d’absurde, ou de plus désolant que la moyenne ; sentir alors ses connexions mentales et affectives en état d’alerte rouge ; se persuader qu’il est horriblement déraisonnable d’imaginer que l’infime détail aperçu, ou enregistré, ou pressenti, puisse être de nature à faire se casser la gueule au cassage de gueule ; se traiter de moins que rien, de réactionnaire, d’humanophobe, de socialiste ; savoir pourtant que c’est vrai, qu’il y a eu un déclic, qu’il y a eu un truc, qu’il y a eu un flash ou un clash entre le temps et l’éternité, et voir, clair comme le jour, sans pouvoir en aucune manière le prouver ni à son percepteur ni à sa belle-mère, et sans qu’il y ait d’ailleurs la moindre utilité à le faire, que tout ce qui était vrai une seconde avant cette perception-là est devenu faux, véritablement faux. « Être un homme, c’est pouvoir infiniment tomber »
Ξ
Le point de bascule, le point de danger, le point de grâce, voilà ce que guette le sculpteur quand la grosse vague de matière plastique commence à s’affaler voluptueusement sur la table d’acier. Attention diffuse : il va être surpris, il le sait, mais par quoi, comment, quand, où ? Que ressent-il à cet instant, l’artiste ? Rien de ce qu’imaginent les aimables passeurs de petits gâteaux dans les émissions culturelles de France Inter, rien qui soit de nature à alimenter leurs flatulences lexicales. Sont-ils touchants quand ils s’écrient « bordel de merde ! » sur ce ton de délicatesse distinguée ! L’artiste, lui, selon moi, ne sent rien, c’est pourquoi il est si facile de faire critique d’art. Il sent ses gants sur ses mains, ses pieds dans ses chaussures, quelque dent peut-être qui le taquine, quelque émotion ordinaire qui le pelote. Il est un téléphoniste, un employé préposé à l’accueil, une bonne volonté qui va se planter, forcément se planter, et qui s’y résigne. Il sent ce que tout le monde sent : sa supportable misère. Sa limite, en somme. Sa contingence, si l’on veut. Un peu d’entrain sur un peu de fatigue, un peu de fatigue sur un peu d’entrain, remettez-nous ça, patron !
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Il regarde couler son plastique. Pourquoi est-il allé inventer ce machin-là ? J’imagine que tout à coup un détail le préoccupe, un détail incurablement matériel, un agencement technique à perfectionner, quelque chose de trop grand à faire plus petit, quelque chose de trop carré à faire plus rond. Et çà, ça lui prend la tête pour de bon. Jusqu’à ce que cette pâte blanchâtre qui recouvre lentement l’acier, il la voie. Celle-là, pas celle d’hier, pas celle de demain. Celle-là qui vient de se révéler, lourde de sens, de vérité, d’avenir. La pesanteur du destin dans la légèreté de l’instant : deux fois insupportable.
Ξ
Ce qui se produit alors s’appelle l’échange. Pour qu’il y ait frontière, il faut qu’il y ait un pays de part et d’autre, n’est-ce pas, donc deux pays. Pour qu’il y ait limite, il faut qu’il y ait un en deçà et un au-delà de la limite. « Ces choses-là sont simples » dit Victor Hugo. Une limite, ce n’est pas une fin, un couvre-feu, une extinction, une mort. Il n’y a de limite que parce qu’il y a de l’illimité. Il n’y a de limite que parce que ça n’arrête pas de commencer, et parce que cet excès, qui n’a scandaleusement demandé son avis à personne, dépasse non seulement notre médiocre entendement, mais aussi celui des anciens élèves des grandes écoles, des grands élèves des anciennes écoles.
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Cela s’appelle l’échange oui. Le bonhomme artiste, le quidam artiste se retient de toutes ses forces de franchir la limite. Les cultivés qui batifolent dans les émotions radiophoniques leur assiette de petits gâteaux à la main, ils le soûlent, ils le gavent, ils le gonflent, ils le font marrer. La limite, il sait qu’il ne la franchira jamais. Pour mettre en mémoire l’au-delà de la limite, il lui faut camper dans son en deçà avec ses crayons, ses pots de peinture, son dégueuloir à matière plastique, ses potes, ses copines et quelques bouquins qui ne valent pas la peine d’être prêtés.
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Cela s’appelle pourtant l’échange. Car la matière plastique, elle, il l’a vue prendre ses grandes distances et se carapater de l’autre côté de la limite. Ou plutôt, non, il ne l’a pas vue partir. Il a vu son départ. La traîne d’une robe dans une porte, vivacité de l’étoffe. Et ses mains gantées, gantées et irréfléchies, ont immédiatement imprimé ce mouvement à la masse pâteuse qui commençait à tout oublier : elle ne durcira pas idiote. De l’en deçà de l’artiste est né l’au-delà de l’œuvre. Mais ça, c’est du commentaire, il n’a pas de temps pour ces bêtises. Il est rentré dans son terrier ; ce truc carré, il faudra vraiment l’arrondir.
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Quelle superbe occasion m’offrirait ce sculpteur de revenir, une fois de plus, à mes chères sessions de formation ! La métaphore coulerait plus aisément que la matière plastique. Ces hommes et ces femmes dans le huis-clos du séminaire, ces conformismes d’hier, d’aujourd’hui (et de demain) empilés sur nos tables, l’urgence de saisir le point d’inquiétude et d’authenticité, de « donner forme » à ce qui nous réunit, j’aurais vraiment toutes les raisons de m’imaginer sculpteur.
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Eh bien ! Non. Date de péremption dépassée. Prendre congé de ces souvenirs, même si ce n’est pas facile. Les laisser dormir dans les archives de mon cœur. L’évidence ne m’est pas venue d’une illumination intérieure, mais d’un projet de loi sur la formation professionnelle qu’on m’a mis sous les yeux et qui m’a persuadé, sans laisser la moindre place au doute, que la perspective que je défends est désormais définitivement fermée et, avec elle, l’espoir de garder, au flanc d’une société malade, une sorte de cathéter de liberté. Certes, cette vision maïeutique n’a jamais triomphé. Elle est restée une protestation, une provocation. Mais elle pouvait exister, rien d’officiel ne s’y opposait. Elle ne le peut plus. L’étanchéité du dispositif est désormais parfaite. Le marché, les besoins du marché, le pouvoir du marché, le réalisme du marché, voilà la seule chanson qui sera autorisée. Avec les deux couplets habituels, l’un, hard, pour les patrons, l’autre, soft, pour les syndicats, mais tout le monde se retrouve au refrain et, probablement, au restaurant.
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Entre le rêve et l’action, disait Berque, il ne faut pas que « l’alternance reste lâche ». Si je chantais plus longtemps ma romance nostalgique, mes pieux souvenirs me détourneraient du présent. Les bienveillantes connexions de ma mémoire m’ont remis sur la trace d’une pièce du dramaturge autrichien Fritz Hochwälder, Sur la terre comme au ciel, vue à vingt ans, qui traite des missions jésuites établies au Paraguay à partir du XVIe siècle, les fameuses Réductions, où les Pères accueillaient les indigènes tout à la fois pour les évangéliser et les protéger des chasseurs d’esclaves. L’action se déroule en 1767, après qu’un accord tout entier au profit des Européens eut établi que les Réductions devaient passer sous le contrôle des autorités coloniales portugaises du Brésil. Le sujet apparent est le drame de ces Jésuites, pressés d’obéir par leur Ordre, mais qui ne peuvent se résoudre à abandonner les Guaranis à la condition d’esclaves à quoi leur départ va forcément les conduire. Derrière cet épisode historique, se profile une question inquiétante : dans un monde de violence et de haine, peut-il exister durablement des oasis de paix ? Pourquoi ne pas me l’avouer ? La formation et le patronage de Montrouge auront été pour moi ces oasis, l’une et l’autre m’auront rapproché des êtres et écarté du monde : le paradis. « Et s’il était à refaire, je referais ce chemin. » Certes, mais ces souvenirs-là, il est temps désormais de les mettre à distance et de réinvestir dans le combat ce que je leur dois d’énergie : ce ne sont pas des drapeaux blancs, ce sont des bombes à retardement.
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Le plus important dans le projet de loi qui transcrira l’accord national interprofessionnel du 14 décembre 2013 n’est pas ce qu’il propose, mais ce qu’il sous-entend et ce qu’il interdit. On approuvera l’idée du « compte personnel de formation » dont chaque salarié pourra bénéficier, quel que soit son statut, tout au long de sa vie professionnelle. On n’aura pas la cruauté de souligner que 150 heures allouées pour toute une carrière font un peu moins d’un mois d’activité professionnelle. On se réjouira de voir inscrite dans la réalité l’idée de lifelong education ou de lifelong learning défendue par les spécialistes de la formation et, notamment, par ceux de l’Unesco. On se féliciterait donc de ce projet de loi s’il n’enterrait en silence la signification même de la formation professionnelle et si les dispositions qu’il contient, comme les buts qu’il se propose, ne témoignaient d’une évolution de la vie sociale bien plus significative que celle où les conformismes symétriques de la querelle du mariage pour tous voulaient voir un tournant de civilisation.
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Depuis les origines de la formation professionnelle, divers courants ont voulu l’empêcher de sombrer dans un utilitarisme aussi vain que désespérant. Dans les cinquante dernières années, la loi Delors de 1971 et les lois Auroux de 1982 ont réaffirmé cette exigence. On vient de l’assassiner et, avec elle, bien au-delà de la formation et des entreprises, un symbole majeur de la vie collective.
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La loi de 1971 concernait à la fois les entreprises et les salariés. Elle voulait favoriser le développement des premières, mais aussi l’émancipation des seconds. Elle s’inscrivait ainsi dans le climat de recherche qui, depuis Mai 68, s’était emparé d’une société en proie à toutes les contradictions. Jeune formateur, j’ai chaleureusement soutenu cette loi avant d’être épouvanté par la rapidité avec laquelle le patronat la vidait jour après jour de ce qu’elle avait de meilleur, puissamment aidé en cela par l’activisme de toutes sortes d’officines et la stupéfiante passivité des responsables politiques qui l’avaient instaurée. D’entreprise en entreprise, je mesurais le progrès des dégâts, alarmé par la facilité avec laquelle de nouvelles théories s’imposaient, stupéfait de les voir entrer comme dans du beurre dans la conscience molle des salariés qu’elles éblouissaient sans l’éclairer et droguaient sans la nourrir.
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Bien conçue, cette loi Delors fut en effet très mal défendue. L’histoire de la formation professionnelle, à partir de 1971, est celle d’une dégradation, d’une banalisation, d’une fuite du sens. Elle accompagne et reproduit, à sa manière, l’invraisemblable série de capitulations devant l’argent qui n’a cessé, sous tous les gouvernements, de ponctuer la vie politique et à laquelle la gauche, de la « réconciliation des Français avec l’entreprise » souhaitée par François Mitterrand au récent « pacte de responsabilité » courtoisement proposé par François Hollande, n’a jamais manqué de verser son obole ni de l’orner de toutes sortes de justifications contournées. L’improbable épisode de la loi sur l’expression des salariés, fleuron des lois Auroux, juste avant le virage politique de 1983, est aujourd’hui un souvenir presque tragique. Cette loi sonnait juste, plus juste encore que la loi Delors : elle fut massacrée encore plus vite qu’elle.
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Auroux avait vu clair. Il avait compris comment devaient s’articuler le progrès des entreprises et l’élargissement de la condition salariale. Il avait compris que l’expression est le cœur même de la formation, son principe, son moteur, sa charte. Il avait compris que le développement accéléré des techniques et la férocité de la compétition économique exigeaient qu’on leur opposât ce contrepoids. Que, maltraités par la modernité, les équilibres sociaux et culturels ne pourraient se rétablir si les salariés n’exprimaient pas les questions que la vie de l’entreprise leur suggère – questions sur eux, sur elle, sur le monde où ils vivent -, s’ils n’apprenaient pas à regarder bien au-delà de l’utilité immédiate qui fascine les patrons, bien au-delà aussi des revendications à quoi se limite trop souvent l’horizon des syndicalistes. Loin des embrouillaminis prétentieux et serviles de la littérature d’entreprise, cette loi permettait aux travailleurs d’exprimer leurs inquiétudes, leurs doutes, leurs colères et, par là, de peser sur la vie collective. Auroux avait compris que, grâce à l’expression, l’entreprise pouvait réapprendre à respirer et, peu à peu, se refaire plus humaine, plus ouverte, plus vivante.
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Ce fut une exécution. Les patrons ont condamné Auroux, les syndicalistes ne l’ont pas défendu : les uns et les autres craignaient pour leur pouvoir, pour leurs manies, pour leur importance, pour leur confort, pour leur silence. Surtout ne pas ouvrir les fenêtres ! Surtout ne pas aérer ! Surtout pas la vie ! Surtout pas la parole ! Tout, mais pas la vie ! Tout, mais pas la parole ! Le management, les libéraux, les socialistes, toutes les tisanes que vous voulez, mais pas la parole ! Jamais la parole ! La politique, mais pas la parole ! L’information, mais pas la parole ! La démocratie, mais pas la parole ! Les grands patrons rugissaient que jamais ils n’appliqueraient la loi sur l’expression des salariés, ils m’expliquaient en s’embrouillant pourquoi et comment elle allait anéantir l’entreprise : je voyais surtout qu’elle menaçait les protections accumulées en eux et que la seule idée d’avoir à franchir ces barrages de vanité pour dire ce qu’ils pensaient, ce qu’ils pensaient vraiment, pour dire simplement ce qu’ils pensaient vraiment, pour oublier une seule fois la putain d’autorité qui avait fait d’eux d’éternels petits enfants savants, pour ne plus être, un instant, les grands élèves d’une putain d’ancienne école attendant qu’une putain de bonne note leur garantisse une putain de réussite, cette seule idée, je voyais qu’elle les terrifiait plus que ne l’auraient fait trois cents dragons déchaînés. Et je sentais que quelque chose allait bientôt disparaître, mais que l’agonie serait longue. Il n’y avait rien à regretter, mais pas de quoi pavoiser.
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On lit ceci dans le projet de loi : « Le compte personnel de formation peut servir à financer des formations permettant d’acquérir des compétences attestées (qualification, certification, diplôme) en lien avec les besoins de l’économie prévisibles à court ou moyen terme et la sécurisation des parcours professionnels des salariés. » Le diable n’est pas ici dans les détails mais dans une extrême violence cachée dans une infime nuance. Ainsi voit-on « les besoins de l’économie prévisibles à court ou moyen terme » entrer dans la loi avec le statut de référence. Besoins de l’économie prévisibles par qui ? Pour qui ? Dans l’intérêt de qui ? En fonction de quels projets ? Pour quelle visée civilisatrice ? Substantialisation de l’arbitraire, de l’arbitraire le plus complet, le plus égoïste, le plus bête, le plus snob, le plus absurde, le plus pathologique. Promotion du dégueu, de l’inavouable, de l’innommable, à qui une grenellisade accorde un rond de serviette officiel à la table de la République, et qui devient le critère majeur de la formation professionnelle au moment précis où, virées comme des malpropres, la tentative de Jacques Delors, qu’il n’a pas soutenue avec assez de pugnacité, et celle de Jean Auroux, anéantie par les amis d’Yvon Gattaz – alors président du CNPF et père de l’actuel président du Medef -, disparaissent sans laisser de traces. De Jean Auroux, en effet, le nom apparaît une fois, en lanterne rouge, au bout d’une phrase. De la loi de 1971, dont le père n’est pas nommé, il est dit : « L’accord du 14 décembre est appelé à imprimer une marque décisive pour notre système de formation professionnelle, revenant par certains aspects à l’esprit de l’accord initial de 1970 et de la loi fondatrice de 1971, et les adaptant aux exigences d’une économie et d’un marché du travail qui ont profondément changé depuis quarante ans. » Certains aspects adaptés, tous les Jésuites ne sont pas à Rome, ni au Paraguay ! Il paraît qu’en première lecture les députés ont voté la loi à main levée, sans discussion. Ils eussent mieux fait de la voter à tête baissée.
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Réalisme ? Non. Capitulation. La même, en infiniment plus grave, que celle des responsables de formation qui, sur l’ordre de leur direction, n’appliquaient pas la loi Auroux. Faut-il redire l’évidence ? Que personne n’attend d’un gouvernement qu’il triomphe des forces qui écrasent le monde ? Ni même qu’il modifie de manière significative le rapport de force ? Le marché est là, il nous occupe, il est puissant, multiforme, vicieux, pervers, imprévisible, il aime la mort, la trouille, l’ordre, les prix de vertu, les classements, les carrières et les couillons qu’il couillonne. Je demande quoi à un gouvernement ? Qu’il sache et qu’il dise que c’est l’occupation, qu’il la haïsse, qu’il la combatte et me donne envie, pour ma modeste part, de la combattre aussi. Le reste, mots, valeurs, commémorations, fines analyses de cerveaux bien irrigués et gravement déconnectés, c’est de la tambouille. Le voient-elles, les supposées élites, que c’est l’occupation ? Comprennent-elles, ou non, qu’une contre-poussée d’expression est plus urgente encore, infiniment plus urgente qu’il y a trente-deux ans pour contenir l’effroyable propagande que co-fabriquent la rationalité sans raison de la technique et l’avidité démente des financiers ? Cette expression des salariés et des citoyens, personne, évidemment, ne demande au gouvernement de l’organiser : ce serait pire que tout. Mais quand existent, dans la loi, des dispositions qui la favorisent et, en tout cas, ne l’empêchent pas, les ignorer ou les supprimer parce qu’on a peur du marché et/ou qu’on veut lui faire plaisir, c’est montrer qu’on a un mauvais esprit.
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Que feraient-elles, ces élites, si elles comprenaient vraiment ? Que nous suggéreraient-elles ? Ceci. Que nous devons supporter ce que nous ne pouvons pas changer. Que nous devons changer ce que nous pouvons changer. Que nous devons avoir la lucidité de ne pas confondre les deux situations. En somme, que nous devons nous faire stoïciens, en tout cas stoïques. Parce que c’est l’occupation, et donc la guerre. C’est cela qu’il faudrait dire aux enfants : que la vie est occupée par de la non-vie. Et le leur montrer. À mon avis, ce serait encore plus utile que de leur expliquer le zizi et les nichons même si, je l’espère, ce précieux enseignement leur offre une occasion rêvée de se poêler deux fois comme des baleines : parce qu’ils trouvent ça marrant et aussi – il ne faudrait pas que leurs dévoués enseignants se méprennent -, parce qu’ils sont passablement au courant. L’esprit des enfants, selon moi, la première urgence serait de le laisser reposer comme une pâte à crêpes pour que le lait de leur intelligence se mêle à la farine de la vie. Il suffirait de leur montrer le monde comme il est, sans mensonge ni dramatisation, sans parti pris ni préjugé, et de les laisser chercher dans leur cœur ce qui, là-dedans, vaut quelque chose et ce qui ne vaut rien. Leur suggérer de faire le départ, au fond d’eux, entre ceci et cela. Belle expression, faire le départ. S’ils se donnent le droit et la liberté de cette distinction, de ce départ, c’est toute leur vie qui va être un départ, ils ne seront plus collés à eux-mêmes, ils se donneront de la marge, du souffle, ils seront vaccinés contre toute espèce de propagande, leur esprit et leur cœur pourront s’envoler. Une démocratie devrait peut-être pouvoir supporter ça, non ? Et, en plus, ce départ, ce double départ, distinction et voyage, ils auraient le sentiment de le faire ensemble, gars et filles. Je ne voudrais pas être sacrilège, mais cela pourrait peut-être créer entre eux un sentiment d’égalité au moins aussi profond que la nécessité, pour les uns, d’enfiler une robe à fleurs et l’urgence, pour les autres, de se faire grenadières.
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« Quelque chose est en train de se passer ici, Monsieur Jones, et vous ne savez pas ce que c’est. » Je n’attends pas d’un dirigeant politique qu’il me définisse ce quelque chose. Il ne sait pas mieux le faire que moi ; comme moi, il patauge, il hésite, il bafouille. Je n’exige pas de lui qu’il ne se trompe jamais, mais si je ne sens pas ses choix graviter autour d’une inquiétude centrale que je puisse reconnaître, je ne lui accorderai pas ma confiance. J’ai besoin qu’il protège en lui une certaine sorte de solitude, qu’il cherche à voir plus profond que les apparences, à penser plus vrai que les opinions, à désirer plus fort que les modes. J’ai besoin qu’il prenne ses distances, qu’il s’écarte. Ce qu’implique cet écart, je peine à le dire, mais je vois bien ce qu’il ne peut admettre : la fidélité maniaque à une idéologie mais, pas davantage, l’absence d’horizon qui tue la pensée. La défense des intérêts d’un clan, d’un groupe, d’un parti. L’ambition, quand elle n’est pas maîtrisée par une instance plus forte qu’elle, et plus noble. La stupide volonté de durer. Le souci de la carrière, verrue sur la liberté. La rhétorique facile, le langage convenu, la mondanité de l’esprit. L’angoisse de prouver, c’est-à-dire de se rassurer en inquiétant les autres. L’obsession de l’échec et l’illusion de la réussite. Le souci excessif de répondre à des exigences subalternes. Le goût du pouvoir, ennemi du bonheur d’agir. Trop d’attention portée aux opinions des gens, pas assez d’attention portée aux gens. La peur de la solitude, des grands fonds d’indifférence et de sa propre médiocrité. Le mépris des choses de l’esprit et la méconnaissance de la poésie.
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De ce projet de loi sur la formation professionnelle, je retiens qu’il a été mutilé de l’essentiel, qu’on n’y a pas trouvé de place pour le sens. M. Forget, à Louis-le-Grand, quand il comparait l’Antigone d’Anouilh et celle de Sophocle prenait une image de metteur en scène. Il nous disait que les personnages de la tragédie grecque évoluaient sous un ciel vers lequel criaient leurs souffrances, et que les mêmes souffrances, dans la version moderne, interdites de ciel par ce que nous appellerions aujourd’hui un plafond de verre, ne cessaient de se rabattre sur eux comme de mauvaises fumées qui ne se dissipaient jamais. Peut-être est-ce cela : le monde moderne se rabat sur lui-même, sinistrement, et s’étouffe. Il est confus, indistinct. À preuve, la double inflation du « réalisme » et de la morale, et cet étranglement de toute chose, avant même qu’elle n’éclose, par le jugement social. Rien n’est plus effrayant qu’un monde privé d’ailleurs : une caricature d’ailleurs, bricolée et tyrannique, s’installe aussitôt dans son ici. Angoissée d’être abandonnée à elle-même, la contingence veut se faire principe mais, incapable de s’imposer à qui ou à quoi que ce soit, ne peut qu’exhiber, de façon de plus en plus agressive, les preuves toujours plus flagrantes de son insuffisance ; enfin, sous les braillements angoissés des supporters, elle finit stupidement en valeur. Ainsi, privée de ce que l’histoire et le désir avaient inventé pour elle et lui avaient confié, la formation professionnelle est-elle réduite par des semi-habiles à un dispositif dont la compétitivité attendra, sans y croire, qu’il améliore ses performances.
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Banalisation, édulcoration, castration, à force d’observer la manœuvre, on se prendrait à prêter des raisons à ceux qui la renouvellent. Pas facile à un individu de protester, à un anonyme comme disent les gens de radio – par ailleurs empressés à nous faire savoir que c’est dans l’émission d’Ursule Monego, assistée de Frédéric Dabormoi, que les auditeurs ont été si aimablement traités – mais un ministre, un chef d’État, comment ne serait-il pas aspiré par le gouffre, comment, malgré lui, ne collaborerait-il pas à l’organisation de la régression ?
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Collaborer, le mot monté tout seul du clavier aura sonné étrangement pour ma génération, induit bien des réflexes, soutenu bien des révoltes. Je n’en ai jamais abusé, mais les impressions d’enfance demeurent. En 1944, à Montrouge, ça chassait sec le collabo. J’avais mes idées, je les gardais pour moi. Les temps n’étaient pas à l’expression libre. Avant la Libération, je ne devais surtout pas parler du grand général. Après la Libération, je ne devais surtout pas parler du vieux maréchal. Collabo, c’étaient des tas de choses dans le même panier. Collabos, les filles qui avaient couché avec les Allemands ? Même si – riez, enfants ! – je n’avais pas la moindre idée de l’activité en question, je les admirais franchement. Ce sont elles qui, les premières, ont posé à mes onze ans la question de la sexualité. Quand je les ai vues défiler dans la cour du HBM, le crâne rasé et presque nues, sous les lazzis de crapules autoproclamées résistants, j’ai eu des envies de meurtre. Collabo, le marchand de volailles, collabo pour blanchir son marché noir ? Celui-là, j’étais loin de l’admirer mais je ne le haïssais pas. Mes souvenirs sont flous, souvenirs de sentiments plus que d’événements précis. Côté haine, seules me restent dans l’oreille quelques voix sentencieuses, monocordes, leur tristesse profonde pour annoncer de fausses bonnes nouvelles, que Pétain c’était une chance, que les Allemands n’étaient pas pires que les Français. J’ai curieusement idée que ce sont là des souvenirs de souvenirs, que ces types me rappelaient eux-mêmes autre chose, que mon dégoût était récurrent, une vilaine odeur de pluie qui, depuis longtemps, montait de la terre.
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Comparaison n’est pas déraison. Quand je dis, par exemple, que la monstrueuse imbécillité que constitue la lettre de motivation instaure entre les entreprises et les salariés une relation semblable à celle qu’on trouve dans les gangs, je ne dis pas que les chefs d’entreprise sont des gangsters. Je compare seulement la lettre de motivation au pot d’entrée dont, sous forme d’un vol ou d’un crime, le candidat au gang est prié de s’acquitter ; et j’affirme que le vol ou le crime qui scelle son appartenance est exactement de la même nature que le mensonge public dont témoigne la lettre de motivation : dans les deux cas, c’est par la honte qu’on accède à la reconnaissance de l’une et l’autre institution. De la même manière, je n’établis aucune correspondance directe entre ce que j’ai vu, de mes six ans à mes onze ans, dans ma banlieue occupée et ce que je vois maintenant dans l’Occident de la mondialisation : la gravité des deux situations n’est pas de même nature. C’est entre moi et moi que j’établis la relation, entre l’enfant et le vieillard. Et je dis que l’enfant et le vieillard frémissent de la même façon devant des justifications également mensongères.
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Étrange ce mot de l’Évangile : « Ce n’est pas ce qui entre dans sa bouche qui souille l’homme, mais ce qui en sort. » Ce n’est pas vivre dans l’univers de la collaboration ou sous le règne de l’argent qui souille le citoyen, c’est l’indulgence et le crédit que sa résignation coupable accorde à ces saletés. Ces pauvres gens qui se débattaient au milieu des difficultés des années quarante, et qui, parfois, ne résistaient plus à l’énorme pression qui s’exerçait sur eux, il fallait être un niais solennel pour s’en faire le procureur. L’horreur n’était pas dans ce système D – système débrouille – qui tissait souvent avec l’Occupant des liens discutables. L’horreur, c’était quand sortait d’une bouche d’adulte, dont j’attendais autre chose, l’infâme justification. Là-dessus, l’octogénaire que je suis sent comme l’enfant que j’étais, il a horreur des justifications. Nous sommes dans ce système fondé sur l’argent, vous y êtes, j’y suis, il nous arrive de céder à ses avances, que ceux qui croient ne pas y être avec nous nous jettent la première pierre ! Il entre en nous, ce monde, par tous les pores de notre peau, par toutes nos terminaisons nerveuses, il assiège notre esprit, il infiltre notre sensibilité. Seule question sérieuse : en faisons-nous, individuellement et collectivement, notre vérité ? Il entre en nous, c’est vrai, mais en sort-il justifié ?
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Cette loi sur la formation professionnelle, je la critique au nom de ce que je sais, en vertu d’une longue et multiple expérience. Je dis que la subordination de la formation professionnelle au marché est une grave erreur, que l’alourdissement de la pression sur le monde du travail exige au contraire qu’on élargisse, qu’on approfondisse et qu’on généralise les suggestions des lois Delors et Auroux en matière de formation culturelle et d’expression des salariés, que c’est ainsi qu’on commencerait à répondre aux attentes des travailleurs. Je m’invite donc dans le débat. Je constate que l’on n’est pas de mon avis, ce qui ne me coupe pas l’appétit. S’il ne s’agissait que d’un désaccord de méthode, d’une différence de perspective, je n’insisterais pas davantage.
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Mais on me fait sentir que ces « exigences d’une économie et d’un marché du travail qui ont profondément changé depuis quarante ans » périment les efforts, pourtant modestes, des lois Delors et Auroux. On m’explique qu’il y a là une évidence objective, quasiment scientifique, partagée, d’ailleurs, à la table des négociations, par des libéraux, des socio-démocrates, des marxistes, etc. On me glisse à l’oreille que c’est par absolue nécessité qu’on bazarde la parole des salariés. On m’assure qu’on voudrait bien faire autrement, mais qu’on ne peut plus. De toutes les manières possibles, on m’explique que la difficulté des temps – est-ce que j’oublierais le chômage ? – oblige (hélas ! cent fois hélas !) à se soumettre à la loi du marché.
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Navré. Je crois le contraire. Je crois que la difficulté des temps est un excellent alibi, une opportunité historico-providentielle de curer la formation de toute perspective d’expression en sorte de ne pas gêner le marché ou, plutôt, de ne pas se gêner soi-même dans la complicité qu’on a avec lui. Pour tout dire – car, au fond, le marché, tout le monde s’en moque – je crois que c’est une occasion rêvée de se protéger de l’effrayante nécessité de penser, de créer et de vivre librement. Là, l’affaire se corse. Il ne s’agit plus d’acter un désaccord, mais de désigner une arnaque, une arnaque majeure, fort répandue ces temps-ci : se débarrasser de quelque chose qui a du sens pour se vautrer dans quelque chose qui n’en a pas en prenant l’air désolé de celui qui ne peut pas faire autrement. L’air de quelqu’un qui se voit obligé, comme dit le trouillard ou le salaud. Et il a bien raison, ce type, de se voir obligé. Comment se verrait-il libre quand il court derrière ce qui fait de lui un larbin ?
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Mais quand se voit-on obligé ? Quand on a perdu contact avec son trouble, siège de la liberté. Je ne crois pas que la liberté soit d’abord l’exercice d’un choix, moins encore l’enjeu d’un défi ou le prix de quelque compétition d’héroïsme. Ce n’est pas un état, pas une situation. Un acte, plutôt, quelque chose comme l’exploration de cette zone de recouvrement entre le monde et nous dont nous sommes les seuls à posséder la clé, et que, tout à la fois, nous trouvons et inventons. C’est là que nous installons avec les autres, avec le monde, la relation que nous sommes seuls à pouvoir établir, là que se constitue la réserve de sens et de perceptions qui inspire nos pensées et nos actes, nourrit et enseigne notre fragile liberté et donne naissance à notre regard.
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On se voit obligé quand, pour une raison ou pour une autre, on n’a pas pu ou pas voulu explorer le domaine de sa liberté. Quand on n’a pas trouvé, ou qu’on a perdu, ou qu’on n’a jamais cherché, la clef qui vous ouvre le monde. Quand on l’a laissée, ou remise, à un autre ou à un groupe et, avec elle, la responsabilité de l’inaliénable domaine dont on est le seul à pouvoir cueillir le sens.
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Le mot de celui qui se voit obligé, c’est réalisme. Dans sa bouche, c’est un mot de dépit et de ressentiment. La dimension intérieure dont il s’est dépouillé, la seule à pouvoir donner sens à sa vie, et dont l’absence l’obsède, il ne cesse de la chercher, avec une agressivité croissante, là où il sait parfaitement qu’il ne la trouvera pas.
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C’est à la mesure de l’extension en soi du domaine de la liberté qu’on peut résister à la pression du monde, non pas en rabâchant des théories ni en accumulant de l’indignation. Quand Jacques Berque, en 1968, me donnait pour conseil d’augmenter mon poids spécifique, la voie que son amitié me proposait était celle d’une solitude qui fleurit. Si nul n’est en effet capable de renverser l’ordre d’une société et d’un monde entièrement dévoués à des enfantillages aussi cruels qu’absurdes, il n’est personne qui ne puisse renverser cet ordre en soi et, en se consacrant à l’élargissement de sa liberté, porter, du même coup, la contradiction dans le monde.
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Il arrive que le démon de la polémique me rende sévère à l’égard de la militance et des militants : j’en ai pourtant connu beaucoup et estimé plusieurs. Pourtant, non, ce n’est plus de militer qu’il s’agit, au moins pour l’essentiel. Je ne suis le soldat de personne et ne me connais pas d’officier, en uniforme ou non, à qui rendre des comptes. Ma vie dans le bruit et la fureur de ce siècle, avec son bruit et sa fureur à elle : rien de mieux pour apprendre le prix du silence. La découverte d’un territoire intérieur, des bêtes sauvages qui ne le sont pas toujours, l’invention permanente, l’aridité, le mélange des genres, des soucis, des désirs. La proximité des autres, oui, mais une proximité qui se tient à distance, comme si solitude et relation croissaient ensemble. Fragilité absolue, mais quoi d’autre ? Des heurts constants, avec moi-même, avec d’autres, avec le monde. Suspendre son jugement, l’exercice est difficile : tellement plus commode de se faire le publicitaire de soi-même ou de se convoquer tous les matins à son propre tribunal ! Difficile, la patience de soi. Difficile, le refus de se juger, qui n’est pas une absolution. Difficile, cette récupération constante et ironique de soi dans l’indifférence souveraine aux ukases des donneurs de leçons et aux cris d’orfraie des émeutiers terrifiés. Difficile, mais les autres sont de plus en plus présents et le monde, ce connard, de plus en plus absent. Comme dans la formation ou au patronage mais, cette fois, plus besoin d’un refuge, d’un lieu dédié, ça joue en plein air, et en live !
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« Bigoterie ! », crient les Femen ! Elles ont un métro de retard, les Femen, voilà pourquoi elles n’ont pas eu le temps de mettre leur soutien-gorge ! La bigoterie n’est plus à chercher dans les églises, à preuve les hurlements d’indignation des cadres de l’archevêché, en tous points semblables à ceux d’un commerçant tagué, et qu’un André Frossard ou un Maurice Clavel auraient ridiculisés en quatre lignes. Elle s’est civilisée la bigoterie, Mesdemoiselles, c’est dans les hauts lieux de la politique communicancante qu’il faut maintenant la chercher, réfléchissez un peu et n’attrapez pas de bronchite ! Mon copain vicaire de banlieue, je l’entends d’ici, il m’aurait dit de sa voix un peu inquiète, avant d’enfourcher sa René Gillet 125 : « Tu sais, entre ce que font ces filles et les bourges de la messe de onze heures, si tu regardes bien l’Évangile… »
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Les petits intérêts à l’ombre des grands idéaux, la surveillance maniaque du langage des concurrents au cas où ils déraperaient, les obsessions morales féroces, la complicité du non-dit, le batifolage dans les surfaces, la justification au bord des lèvres, toute prête à être crachée, ce ton de dureté pour parler de fraternité, le langage foireux des valeurs, les sourires figés et l’incapacité d’entendre, la mauvaise foi, la mauvaise foi partout à vous en faire devenir chèvre, et cette manière de se marquer à la culotte pour surveiller celui qui, par hasard, comme disait un ballot à propos de Jean-Claude Michéa, « romprait avec son temps », ouvrez un peu vos mirettes, jolies Femen !
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Cas d’école de la bigoterie, l’affaire des ABCD de l’égalité. Quel dégourdi sans malice, comme disait ma grand-mère, militerait aujourd’hui sérieusement pour l’inégalité des garçons et des filles ? Et pourtant, quand on s’amuse à jouer les sémiologues du dimanche, on en trouve des choses !
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Sur le Portail du Gouvernement, cinq courtes vidéos enregistrées par Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes, durant l’examen, à l’Assemblée nationale, du projet de loi pour l’égalité femmes-hommes. Elles présentent les différents sujets abordés par le projet de loi. La quatrième évoque notamment le programme qui, sous l’intitulé ABCD de l’égalité, veut travailler, dès la petite enfance, à mettre un terme aux inégalités entre les petites filles et les petits garçons, entre les hommes et les femmes.
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Pourquoi pas, vraiment ? Même s’il n’est pas interdit de se poser des questions. Faut-il mettre l’accent sur les inégalités à une époque où filles et garçons affrontent ensemble des difficultés lourdes : Internet, chômage, transformation des représentations de la sexualité, évolution de la famille, crise de l’autorité, etc. Ne faudrait-il pas commencer par les sujets qui concernent tous les enfants et, chemin faisant, résoudre les problèmes d’inégalité qu’on rencontrerait ? Est-ce vraiment une bonne méthode que d’insister sur les injustices ? Plutôt que le doute, ne faudrait-il pas, chez des petits enfants passablement nerveux, semer d’abord la confiance ? Est-il vrai, d’ailleurs, que la principale question qui nous attend soit celle de la supériorité scolaire des filles ? Aucune idée arrêtée sur tout cela. J’hésite, je réfléchis, c’est bien ça un citoyen, non ? Et je laisse ma souris grignoter irrespectueusement le Portail du Gouvernement.
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Elle fait une découverte, la souris. Chacune des cinq vidéos de Najat Vallaud-Belkacem est précédée d’une courte introduction, la même pour les cinq. Il s’agit de trois phrases très brèves prononcées par trois personnes : un homme, puis une femme, puis un autre homme. Une série de petites photos, en haut de l’image, permet d’identifier les orateurs. Je pense que la voix de femme est celle de Marisol Touraine. Il me semble, sans en être certain, que Jean-Marc Ayrault est le premier des deux hommes. Je ne reconnais pas le second.
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Voici les propos de ces trois intervenants. « La compétitivité, c’est l’emploi », assène la première voix mâle. « Eh bien, nous, nous réparons cette injustice ! », assure la voix féminine. Et le troisième conclut : « J’ai envie de dire : aimez votre pays, défendez-le. »
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J’ai écouté trop vite, recommençons. « La compétitivité, c’est l’emploi » « Eh bien, nous, nous réparons cette injustice ! » « J’ai envie de dire : aimez votre pays, défendez-le. » Curieux. Une bonne âme entre deux guerriers. Deux voix ronflantes, une voix douce, charitable. Deux voix entraînantes, une voix attentive. Deux voix pour l’extérieur, une voix pour l’intérieur. Misère ! Le stéréotype ! Les femmes aux pansements, les hommes à la bagarre, tout ce que Mme la Ministre récuse ! Rome n’est plus dans Rome. L’ennemi est dans la place. Ma souris sourit. « Elle a du pain sur la planche, Najat ! », me souffle-t-elle.
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« N’en fais pas un fromage », dit encore la souris. Bon, je reviens au texte. Mais, un remords, je veux écouter encore une fois. Là, ce ne sont plus les voix que j’entends, ce sont les mots, on ne les a quand même pas mis là par hasard. Une introduction, c’est fait pour introduire, pour introduire quelque part. Eh bien ! C’est clair. Le discours sur les inégalités entre les filles et les garçons est invité à prendre place entre la guerre économique (« La compétitivité, c’est l’emploi ») et le patriotisme officiel (« J’ai envie de dire : aimez votre pays, défendez-le. »). La même place qu’occupe dans la mise en scène la voix féminine : celle de l’infirmière, celle de la bonne dame. La question de l’inégalité des sexes, question féminine, est invitée à s’asseoir entre la performance et le drapeau, questions masculines.
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Ne pas faire semblant. On comprend tout de suite ou jamais. On a compris. Le respect, l’égalité, les filles-ci, les garçons-là, tout cela n’est qu’un aspect de la guerre économique, tout cela n’a de sens que pour fabriquer une société poreuse à ses exigences, sensible à sa propagande. Pas cache-faute pour un sou, le Portail du Gouvernement a craché le morceau tout seul, sans que personne ne lui demande rien, sans aucun recours à la gégène. Nous sommes là dans ce qu’on appelle peut-être, dans quelque officine discrète des beaux quartiers, une OMPF : opération de modélisation de la population féminine. Du management tout craché. Très astucieux, mais totalement en dehors de la réalité, au point que ceux-là mêmes qui sont chargés de l’appliquer montrent qu’à l’évidence ils ne croient pas un traître mot de la doctrine. Les seuls à la prendre au sérieux seront, comme d’habitude, ses opposants : leur indignation hystérique assurera sa publicité. Flan sur flan. Piqués au vif, ses partisans leur répondront sur le même ton, et tout se terminera dans une mêlée confuse qui ne profitera qu’à la guerre de tous contre tous, aux peurs nouvelles qui en sortiront, et aux nouveaux dispositifs qui, sous couleur de les apaiser, les exciteront.
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Un complot ? Nullement. Le système marche tout seul, personne ne machine rien, tout le monde a le cœur pur, l’esprit clair, les mains blanches. Mme la Ministre n’a ni la volonté ni le sentiment de tromper qui que ce soit. Je parie même qu’elle croit à ce qu’elle dit.
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Mais il y a sa façon de parler. Ce ton qui va si mal à un visage jeune et agréable. Comme si, à trente et quelques, on avait déjà tout vécu, tout compris, tout dépassé, comme si l’on était inaccessible au doute, comme si rien ne vous travaillait plus, comme si l’on n’avait rien à faire d’aucune objection, d’aucune protestation, d’aucune tomate. Comme si, côté boulot, on avait surmonté toute passion – sauf l’ambition, cet ersatz. Comme si l’on n’avait plus qu’à dérouler. Je le connais, cet indécrochable sourire. C’est celui du chat de Chester d’Alice : je ne sais rien de Najat Vallaud-Belkacem, mais ce sourire-là – qui n’est pas le sien – ce sourire qu’on lui a fabriqué pour sa fonction, c’est une vieille connaissance, il m’a été cent fois opposé par des grands responsables. S’il éclaire un visage âgé, il peut tromper, faire croire à quelque sagesse. Chez les jeunes, on ne s’y méprend pas, c’est un cadenas, une porte de congélateur. Je sais d’expérience ce qu’il entraîne de violence, j’ai vu quelles passions brûlantes et anxieuses déchaîne la passion glacée qu’il protège.
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La violence, je n’ai pas tardé à la rencontrer. Ma souris, qui voulait en savoir plus et continuait à trotter sur le Portail du Gouvernement, m’a conduit, cette fois, à la dernière phrase du texte de présentation des ABCD. La voici : « Il s’agit de faire prendre conscience aux enfants des limites qu’ils se fixent eux-mêmes, des phénomènes d’autocensure trop courants, leur donner confiance en eux, leur apprendre à grandir dans le respect des autres. »
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L’arbre, jugeons-le à ses fruits, pas à l’aune de nos fantasmes. D’un côté, le désir de voir les hommes et les femmes, les filles et les garçons, vivre dans l’amitié de la justice, dans la justice de l’amitié. De l’autre, ces trois lignes que je viens de citer, par lesquelles est officiellement présenté ce projet de réconciliation. Non, cela ne va pas, habille-toi autrement, ma société, ça jure !
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Je lis et relis cette conclusion et me demande, comme au bon vieux temps, d’où parle celui qui l’a écrite, de quelle plate-forme de certitudes, d’où lui vient ce pouvoir de formuler un diagnostic aussi précis et de préconiser une thérapie aussi clairement élaborée. Rien, je ne sens rien dans ces mots juxtaposés qui, même de très loin, me rende présents ces enfants dont on me parle, rien qui m’évoque la moindre expérience vivante, rien qui me laisse apercevoir la moindre trace d’une intelligence soucieuse des êtres, rien qui laisse affleurer, si pudiquement que ce soit, le moindre sentiment d’amitié. Un ton de boutiquier aigri pressé de fermer son échoppe, une prétention de charcutier qui se mêle de chirurgie cardiaque, une assurance de cartomancien qui délivre ses prophéties à distance. Enfin, choisissez un pédagogue du bord qui vous convient, ouvrez au hasard, selon votre inclination, une page de Tchouang-tseu ou de Jean Guéhenno, de Rousseau ou d’Ivan Illich, de Maria Montessori ou de Jean Guitton, de Paolo Freire ou de Jean-Baptiste de La Salle, et placez-la seulement à côté de ce racontar, vous le verrez s’évaporer, partir en quenouille, retourner, honteux, au néant d’où il n’aurait jamais dû sortir.
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Et voilà ! Un projet qu’on peut discuter de toutes les façons possibles mais qui, dans son essence, n’est pas mauvais. Eh bien ! Fini, mort avant d’être né. Fossilisé dans le pire langage qui soit, asphyxié dans l’utilitarisme, incinéré dans le formalisme. Le comprendra-t-on un jour ? Rien de ce qui s’insère dans le dispositif de manipulation désormais imposé au monde entier ne peut, un seul instant, servir l’authenticité ou la liberté. Rien, quelle que soit la bonne volonté de ses promoteurs. Rien, quelle que soit la justesse de la cause qu’ils défendent. La pensée officielle, souterrainement officielle, celle dont l’argent enserre la politique, les médias, l’économie, la société tout entière, n’est rien d’autre qu’une castration de l’esprit, une limite arbitrairement imposée à l’intelligence, un frein moteur greffé sur le désir. On peut tâcher de supporter les difficultés quotidiennes, il n’y a pas à essayer de négocier avec cette saleté. Elle est perverse, les méthodes qu’elle met en œuvre sont perverses, leurs effets seront pervers, les relations qu’elle induira entre les êtres seront perverses, les débats qu’elle produira pervers et inutiles.
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Hôpital de campagne, dit François en parlant du monde où nous vivons. Oui. On soignera les bobos plus tard, on verra qui est à gauche qui à droite, qui croit croire et qui croit ne pas croire, qui est naturel et qui artificiel, qui se libère et qui s’enchaîne, qui est pur qui impur, qui juste qui injuste. Quelque chose de plus urgent, quelque chose de sauvage et de nécessaire nous appelle, nous requiert, nous exige et, en même temps, nous supplie : l’évidence que nous ne sommes pas des êtres pour le monde, des êtres pour l’argent, des êtres pour le pouvoir. L’évidence de notre fragilité, mais aussi de notre amoureuse fierté et de notre refus de la brader.
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Parler des relations entre les petits garçons et les petites filles, des représentations que les sexes se font d’eux-mêmes et de celles qu’ils se font l’un de l’autre, cela supposerait peut-être un peu plus de délicatesse. Les colporteurs ne devraient-ils pas rester dans la salle d’attente où, s’il leur faut vraiment placer leur discours, ils pourraient haranguer les poissons rouges ? Il y a du stéréotype dans les rôles traditionnels ? Évidemment, bien sûr, naturellement ! Il y en aura aussi dans les comportements que vous voulez induire, rassurez-vous, et peut-être, du fait de votre esprit de système, bien davantage. Comment peut-on, une fois débarrassé de son acné juvénile, tailler aussi aveuglément dans le vivant, dans les sentiments, dans toutes sortes d’attachements élémentaires ? Comment, surtout, peut-on fonder une pédagogie sur la déconstruction et le soupçon ? N’avez-vous pas d’ailleurs remarqué que tout est déconstruit et que la seule chose qui reste à soupçonner, c’est le soupçon ? En pédagogie comme en économie, toujours à la bourre, la modernité européenne…
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Souvenirs, souvenirs…. Cette abstraction autoritaire, ce schématisme ronflant, j’en reconnais le style, celui du mécanicisme de la formation de type managérial qui aura abruti des générations de travailleurs. Il a ravagé l’intelligence du monde du travail, le voici à la conquête de l’école, merci beaucoup ! La bigoterie dans tous ses états. Le plafond de verre, mais aussi le plancher de verre, plus de sommet plus de base, mais aussi les murailles de verre, le tête-à-tête avec sa rancœur, l’objectif qu’on se donne pour masquer l’horizon, et l’infini : la lèpre ordinaire. Petites filles, petits garçons, j’aurais voulu pour vous le regard du sculpteur, pas celui de l’apparatchik. Un regard qui ne sache rien, un regard qui vous attende et vous sourie. On n’a pas beaucoup plus de temps pour vous former, on le sait bien, que pour modeler la matière plastique : ce regard vous aurait dit que ce temps-là était à vous. J’aurais voulu qu’on vous laisse être, qu’on ne vous charge pas de vieilleries ridiculement fardées. J’aurais voulu qu’on vous montre de belles grandes choses, et aussi qu’on vous fasse rire. J’aurais voulu que les adultes n’entrent pas comme des brutes dans vos sentiments à peine bâtis, qu’ils n’aient pas l’idée idiote de vous changer. Idiote et méchante. Petites filles, petits garçons, les gens qu’on veut changer, on ne les aime pas : si on les aime, ils changent tout seuls. Petites filles, petits garçons, si par hasard, un jour, vous tombez sur ces pages, qu’elles vous disent que je n’étais pas d’accord, et que beaucoup d’autres étaient comme moi. À tout âge on peut retrouver son enfance, vous aurez tout le temps de commencer, de commencer à commencer, d’oublier qu’on vous a fait commencer par la fin, par le scrupule, par la culpabilité, qu’on vous a donné « la clef fausse pour la porte vaine. »
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La crainte que j’ai toujours eue de cette horreur. La stupéfaction de la voir croître comme une mauvaise herbe. Toute une société devenue bigote, la mort à crédit, oui, et au compte-goutte. L’obligation de trouver des remèdes, d’installer des contre-feux. Le plaisir comme élargissement, bien sûr comme élargissement, même si, bien que et malgré tout. Parfois, une parole – pour moi, ces vers d’Aragon, déjà cités, et à quoi peut, au fond, se résumer ce site : « Le malheur où te voilà pris / Ne se règle pas au détail. » Et, bien avant, dès la jeunesse, le précepte évangélique auquel peuvent faire écho ces deux vers : on ne met pas le vin nouveau dans de vieilles outres. Sans compter, parfois, une blague du hasard qui remet opportunément les pendules à l’heure. L’honorable scripteur de cette détestable conclusion, s’il expérimente jamais dans une classe son propos émancipateur, je souhaite qu’il lui arrive la même aventure que moi, un jour où j’avais généreusement enfourché le destrier de je ne sais plus quelle révolution en conviant mes auditeurs à jeter par-dessus bord frustrations, limites et autocensures. J’étais très fier d’être un aussi remarquable agent de libération, au moins jusqu’à ce que je surprenne le coup d’œil rapide d’une jeune femme sur son bracelet-montre. Elle avait envie de s’en aller, elle n’osait pas, mon prêche sur la liberté la collait à sa chaise, ça m’avait un peu vexé, puis follement fait rire. Les gamins et les gamines (les gamines et les gamins…) quand on leur parlera de leurs autocensures, qu’ils confondront probablement avec les autos tampons de leurs parents, se demanderont surtout, à mon avis, à quelle heure c’est, la récré.

(28 février 2014)